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19 avril 2026 7 19 /04 /avril /2026 06:59

Il semble difficile de dépasser les analyses classiques permettant de déceler la nature profonde de ce qu’on appelle le pouvoir Iranien. Même en reprenant la grille caractérisant les grands stades de ce qu’on appelle l’Etat : stade patrimonial, stade institutionnel, stade relationnel, nous rencontrons des difficultés pour caractériser le pouvoir iranien. Manifestement l’Iran ne dispose pas d’un Etat qui se dissout dans le marché comme c’est encore plus ou moins la situation des Etats de l’UE. Une  situation qui caractérise le stade relationnel avec un politique qui se soumet aux forces du marché. Tout aussi manifestement l’Iran n’est pas dans le stade institutionnel qui marque le partage du pouvoir entre un nombre de plus en plus grand d’acteurs sous le couvert de la recherche d’un bien commun ou d’un intérêt général. Et tout aussi manifestement l’Iran n’est pas dans le classique stade patrimonial avec le pouvoir d’un seul vis-à-vis de la multitude.

Une dictature pas comme les autres

Le pouvoir iranien ne relève pas non plus de la capture classique avec un groupe qui occupe toutes les fonctions communes d’un Etat. Ainsi il est difficile de dire qu’il s’agit d’une dictature militaire comme il en existe partout dans le monde. Et il ne s’agit pas non plus d’une dictature militaire renforcée par l’appropriation de l’outil productif et en particulier les industries de la défense. De ce point de vue les situations des pouvoirs voisins égyptiens et pakistanais sont très différentes. D’une manière générale les dictatures sont des lieux où les despotes occupent les places réservées aux institutions classiques du pouvoir : maitrise des institutions politiques, économiques, culturelles, etc. Globalement Ils occupent sans partage ces institutions et sont sur le devant de la scène. Tel n’est pas le cas du pouvoir iranien. En Iran les gardiens de la révolution n’occupent pas centralement les places classiques  et constituent un centre holistique en dehors des normes classiques. D’une certaine façon ils restent dans les coulisses du pouvoir. Ainsi le politique est-il une structure séparée et à priori indépendante, l’armée est une institution indépendante et les généraux semblent éloignés des usines d’armement. La religion semble envelopper l’ensemble… mais semble aussi utilisée comme simple porte-voix. Les gardiens de la Révolution sont-ils obéissants ou bien est-ce le religieux sui décide ? les événements de ces dernières semaines, avec un guide suprême dont on ne sait s’il existe réellement, ne semblent guère aiguiser la réflexion chez les commentateurs.

Une dictature qui ne risque pas de coup d’Etat....

Curieusement, nous avons un pouvoir qui n’est pas officiellement dans les arcanes du pouvoir, qui en reste officiellement séparé mais qui pilote et surveille l’ensemble de la société. Ainsi l’armée n’est pas dans les mains des gardiens de la révolution lesquels sont eux-mêmes constitués en armée avec des moyens supérieurs à ceux du ministère des armées. Ainsi le « Khatam al-Anbiya » est une structure séparée  d’un gouvernement et d’un président de la république mais dispose de pouvoirs autrement plus importants, en particulier sur le plan économique et budgétaire. Globalement et traditionnellement  Un Etat quelle que soit son mode d’existence (patrimonial, institutionnel, relationnel, voire composite) est le porteur des grandes décisions. Dans le cas de l’Iran ce n’est pas l’Etat qui agit mais une structure indépendante qui est le CGRI. Curieusement l’Iran est ainsi un pays dont le pouvoir ne peut être victime d’un coup d’Etat.

Des marionnettes  dépourvues de  marionnettistes ?

Précisons ce dernier point. Anthropologiquement le phénomène étatique est une privatisation de ce qui est le commun d’une société. D’où l’idée de capture par le marché dans le stade relationnel, de capture partagée dans le stade institutionnel, et de monopolisation dans le stade purement patrimonial.  Alors que l’idée de capture   constitue l’axiome fondamental de compréhension de la notion d’Etat, ce dernier prend une tournure très spécifique en Iran. Traditionnellement en régime dictatorial courant (celui du stade patrimonial par exemple) le théâtre politique est fait de décideurs - des marionnettistes - qui se confondent avec les marionnettes qui, sur le devant de la scène, occupent le pouvoir. Tel n’est pas le cas de l’Iran patrimonial où les marionnettistes restent éloignées des marionnettes. Par exemple les milliers de marionnettistes du « Khatam al- Elbyian » – véritables propriétaires des immenses actifs du pays- sont éloignés des marionnettes politiques, militaires, voire religieuses qui s’agitent sur le théâtre iranien. C’est ce qui explique que dans la guerre avec Israel et les USA, les frappes militaires contre les acteurs apparents du pouvoir ne pouvaient en aucune façon aboutir à une changement de régime. Les marionnettes sont remplaçables à l’infini. Alors que dans une dictature classique une guerre ou un coup d’Etat peut changer les choses, il n’en va pas de même en Iran.  Israël n’en a pas fini de décapiter les têtes du régime et nous n’en avons pas fini d’éradiquer le projet nucléaire iranien. Ce qu’il faut atteindre - pour les ennemis de l’Iran- est la fin du holisme du groupe des marionnettistes. Réalité elle-même complexifiée par l'effectif considérable du groupe ( Plusieurs centaines de milliers d'acteurs?) et la possibilité de passer dans le groupe des marionnettes comme le montre l'expérience d'un Ali Larijani ou d'un Mohammed Bagher Ghalibaf. 

Sans revenir sur l’histoire de sa constitution qui doit beaucoup à la guerre (1980/1988 contre l’Irak), il s’agit à l’intérieur de la structure du CGRI de développer les forces centrifuges et de rogner les forces centripètes. Et de la même façon qu’on ne détruit pas le holisme d’une goutte d’eau avec un bâton afin d’en séparer l’oxygène de l’hydrogène associé, on ne détruira pas le CGRI avec un bâton militaire. Sans qu’il soit possible den dessiner clairement la représentation, il semble évident que la force centripète la plus importante est celle d’une économie complètement phagocytée par les membres du CGRI avec redistributions opaques de rentes  vers nombre de familles rassemblées de près ou de loin dans les holdings des conglomérats industriels, les « Basij » (forces paramilitaires de masse) et autres «Force al-Qods » (forces d’opérations extérieures). Bien évidemment l’outil de production économique n’est guère efficient malgré la grande qualité de la main d’œuvre, mais une inefficience  plus ou moins contenue et effacée par une rente pétrolière considérable (40% des recettes de l’Etat) rente qui se cache aussi par des prélèvements opérés directement par les « actionnaires » dont bien sûr la nébuleuse « Khatam al-Elbyia ». la rente pétrolière est le ciment ultime du groupe et donc la force centripète la plus importante. De ce point de vue le blocus est sans doute un outil essentiel mais un outil dont les effets pervers sur  l'économie mondiale sont considérables. 

Jean Claude Werrebrouck- 17 Avril 2026.

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12 avril 2026 7 12 /04 /avril /2026 06:10

Dans une lettre adressée au Commissariat européen  une certain nombre de pays invitent Bruxelles à opérer un prélèvement sur les superprofits pétroliers. Le contexte de la guerre a bien évidemment permis l’émergence de rentes sou la forme de prix à la distribution calculés non pas à partir du cout de la matière première acquise avant le début des hostilités mais à partir du cours immédiatement ascendant qui se constituait dès le premier jour de la guerre. Bien évidemment cette rente qui émerge dans la distribution avec le conflit devait logiquement s’affaisser avec un réel cout de la matière première en rapide ascension : les produits à l’importation voient leurs prix en ascension rapide et de plus en plus ce qui est distribué devient couteux. Il reste toutefois que les premiers jours de la guerre constituent une poule aux œufs d’or et il est logique que les Etats s’inquiètent d’une telle situation qui fait des utilisateurs et consommateurs finaux des victimes.

Très curieusement des études ont déjà été menées sur le sujet et déjà Gabriel Zucman et son équipe au sein de l’Observatoire International de la Fiscalité semblent montrer que les superprofits s’échappent vers les paradis fiscaux. Plus particulièrement les entreprises utilisent encore bien davantage les paradis fiscaux en cas de hausse rapide des cours. D’où la conclusion pessimiste d’une difficulté administrative à capter la rente pétrolière résultant de la guerre et la proposition de fonder une taxation sur les profits mondiaux des entreprises. Une conclusion qui bien évidemment peut être appuyée sur le développement fantastique, à Genève,  d'entreprises de trading et de leurs établissements associée, soit près de 900 entreprises regroupant plus de 10000 emplois spécialisés y compris et surtout dans le domaine du droit fiscal. 

On peut s’étonner de conclusions finalement sans réelle portée en raison de la situation géopolitique. Pourtant l’écrémage de la rente peut s’opérer simplement à partir des statistiques d’importations des divers produits. On en connait les prix et on en connait les quantités. On connait aussi les identités des quelques importateurs finalement fort peu nombreux : grandes compagnies, et grands distributeurs, soit au total moins de 25 entreprises engagées sur la grande place du théâtre pétrolier. Il semble évident qu’à partir de telles données l’écrémage de la rente devient aisée. Il suffit d’imposer une déclaration des importations (dates et quantités des divers produits) et de relever les prix au niveau de la distribution. Mécaniquement la hausse des prix non assise sur des hausses de couts devient superprofit lequel peut être immédiatement écrémé- partiellement ou totalement- par la puissance publique.

 Et il est bien évident qu’une telle politique ne développerait guère d’effets pervers significatifs. On voit mal en effet les flux importés diminuer sous l’effet du mur fiscal. En période de paix la fiscalité française déjà non alignée sur  la fiscalité internationale reste ce qu’elle est. Et en période de déclenchement de la guerre, les entreprises ont le choix, soit celui d’engendrer une rente par hausse des prix … rente finalement captée par l’Etat, soit maintenir les prix antérieurs et ne pas être victime de la taxation. Pas d’effet pervers et au contraire maintien de la stabilité…bien évidemment pour un temps limité puisque la matière première importée deviendra rapidement plus couteuse avec la crise.  Il est donc toit à fait possible de taxer une rente pétrolière brutalement engendrée sous l’effet d’une guerre. Au-delà le schéma proposé peut aussi s’envisager pour nombre de matières premières victimes d’un effet de rente.

Jean Claude werrebrouck – 10 avril 2026.

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5 avril 2026 7 05 /04 /avril /2026 07:11

Il est difficile de connaître les statistiques précises de la balance énergétique américaine. Il est néanmoins possible de produire des estimations à partir de quelques grands produits énergétiques qui connaissent les hausses de prix provoquées par la guerre en Iran. Si l’on s’en tient au pétrole brut, aux condensats et au gaz, les exportations 2025 sont estimées à une recette de 300 MDS. Les importations pour ces mêmes produits atteignent 235 MDS. Cela signifie donc une balance énergétique excédentaire pour un montant de 65 MDS, soit par conséquent un surplus mensuel moyen d’un peu plus de 5 MDS.

Une balance énergétique porteuse de rente.

Si l’on considère que, depuis le 28 février dernier, les prix moyens mondiaux se sont accrus d’au moins 50%, cela signifie que, potentiellement, l’excédent mensuel moyen passe à au moins 8 MDS  : Un supplément de revenu pour les acteurs de l’exportation dont bien sûr les grandes compagnies pétrolières, mais aussi une baisse de revenu disponible pour l’ensemble des utilisateurs et consommateurs. Toutefois cette baisse des revenus est réellement beaucoup plus considérable car, si elle  est partiellement issue des produits énergétiques importés, elle est surtout issue des produits énergétiques nationaux.

Une guerre qui développe une redistribution du revenu national américain

Ce qu’il faut surtout comprendre est que la présente révolution des prix de l’énergie est un accaparement de  rente produite par les producteurs, les distributeurs -voire les « purs players"  et les propriétaires fonciers -,  rente payée par des utilisateurs et consommateurs. Avant la révolution des prix les dépenses intérieures totales des USA se montaient à environ 1000 MDS pour les produits pétroliers, 200 MDS pour le Gaz et 40 MDS pour les condensats. Soit un total de 1240 MDS (simple estimation car il n’existe pas de statistiques officielles de la dépense intérieure totale pour ces 3 catégories de produits). Si l’on greffe sur cette estimation la balance énergétique - qui elle-même relève d’une estimation- on aboutit à ce que les producteurs et distributeurs internes au territoire américain,  prélèvent et vont prélever une rente de 470 MDS sur les utilisateurs et consommateurs (calcul mené sur une hausse de 50% de prix qui, de fait, sont un cadeau de la guerre en Iran, soit 940 MDS de dépenses internes sur lesquels on ajoute 50% de hausse des prix résultants de la guerre). Ces 470 MDS représentent une redistribution du revenu national américain directement imputable à la guerre. Comparé au revenu national américain (25700 MDS) il s’agit d’une redistribution non négligeable dont la réalité est directement causée par la guerre. Cette rente est lourdement payée par les consommateurs. Avec un effet prix à la pompe américaine plus lourd qu’en Europe en raison de la faiblesse des taxes américaines comparée à la lourdeur des taxes européennes. D’où présentement un prix à la pompe aux USA qui augmente de plus de 30% (15 à 20% en France) alors même que les USA sont très largement excédentaires en hydrocarbures.

Rente spéculative et rente de rareté ou le nouveau miracle américain ?

A ce niveau, il faut bien comprendre que cette rente américaine est de nature complétement financière et ne correspond nullement à une rente de rareté, c’est – à- dire une offre devenue subitement insuffisante. Ce qui n’est pas le cas des pays européens et de la plupart des pays d’Asie. Certes, durant les premiers jours de la guerre, ces pays furent victimes d’une rente financière puisque les produits vendus correspondaient à des stocks de brut acquis antérieurement à la guerre. On sait par exemple que pour la plupart des groupes il existe un délai de 2 mois entre le moment de l’achat du brut au gisement et le raffinage. C’est du reste dans cet intervalle que peut se jouer beaucoup d’opérations de trading avec les gigantesques opérations sur papiers (« barils papier ») en particulier les prises d’option en « call » et « put », opérations menées directement par les filiales des grands groupes ( Total Oïl Trading SA pour Total) ou des « purs players » ( Vitol, Gunvor, Trafigura, etc.). En revanche la réduction considérable de la production de brut au Moyen-Orient (probablement 12 millions de B/j) crée désormais une rente de rareté, donc des conditions difficiles complètement inconnues aux USA. Une rente de rareté qui fût la matière première de la construction de l’immense rente spéculative et des rumeurs qui vont l’animer autour de fabuleux achats et négoces papiers dans les premières heures de la guerre. Si les rentes de papiers peuvent se poursuivre, en revanche la rareté devient de plus en plus sévère avec la réduction durable de l’offre physique.

Cette situation correspond à un avantage considérable pour les USA si ces derniers arrivent à s’extirper d’au moins une partie de la gangue financière qui entoure les hydrocarbures. De fait le gouvernement américain peut théoriquement rétablir l’ordre en écrémant la rente et en la redistribuant aux utilisateurs. Il peut en effet taxer la production interne qu’elle soit d’usage intérieur ou exportée et il n’existe pas de risque de réaction d’évitement ou de contournement de la part des producteurs. Il peut même procéder à un blocage de prix assorti de quotas d’exportation. Privilège que ne possède pas les pays non producteurs dont les offreurs peuvent choisir de bénéficier de la rente de rareté en d’autres cieux.  Par exemple, s’il est interdit à Total Energie de bénéficier de sa rente de rareté en France il distribuera ses produits finis en d’autres lieux.

L’exécutif américain dispose donc d’un avantage considérable. Il peut écrémer la totalité de la rente et la redistribuer intégralement aux utilisateurs privés, par exemple en permettant un retour complet du prix à la pompe d’avant la guerre. Au-delà une telle redistribution qui, bien évidemment, n’est pas dans la culture américaine laisse un reste, à savoir la partie de la rente écrémée sur les exportations nettes d’hydrocarbures, soit potentiellement la somme de 150 MDS pour l’année 2026 ( 300 MDS exporté devenus 450 du fait de la hausse des prix et sur lesquels un prélèvement de 150 MDS est opéré par le Trésor au titre de l’écrémage de la rente). Cette somme doit être toutefois diminuée de la rente payée à l’importation et que le Trésor US devrait en principe prendre en charge dans le cadre du subventionnement propre au retour du prix antérieur du gallon à la pompe, soit environ 117 MDS. D’où un gain net de 33 MDS

Miracle américain : Une guerre qui fabrique de la rente pour reconstruire le pays ?

Certes 33 MDS ne correspond qu’à moins de 4% du budget militaire américain, mais le tout doit être resitué dans un contexte mondial où les grandes zones industrielles sont étranglées dans l’étau de la rente de rareté ( UE et continent asiatique). De quoi retarder le déclassement américain si souvent évoqué.

Le schéma proposé risque bien sûr de ne pas se réaliser tant il est vrai qu’il mettrait en cause les idéologies américaines qui, aujourd’hui, se caractérisent par un néo- réactionnisme complexe fait de libertarisme, de la tech mélangé à du conservatisme religieux (Yarvin, Thiel, etc.) …le tout aboutissant  au  retour des « barons voleurs » de la première révolution industrielle américaine ( Carnegie, Rockefeller, Morgan, etc.). Resterait alors à comparer le coût d’un « rétablissement » de l’Etat de droit américain à celui du maintien d’une nation à hégémonie planétaire…Très difficile de répondre.

Jean Claude Werrebrouck- 4 avril 2026.

 

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1 avril 2026 3 01 /04 /avril /2026 12:17

Ce sont finalement les marchés à court terme qui vont largement décider des modalités de l’aventure militaire américaine. Outre la baisse des cours sur les titres financiers et la hausse des taux sur les obligations de la dette publique,  ce sont  surtout les prix à la pompe qui orientent les décisions de l’exécutif.

Nous avons à ce titre déjà signalé l’étrangeté d’une situation où un pays très largement excédentaire en énergie fossile se trouve dans une situation comparable à celles de nombreux pays qui eux sont très déficitaires en matière pétrolière. Les arguments présentés pour expliquer cette anomalie sont partiellement convaincants.

Ils consistent à introduire l’inadaptation de l’outil de raffinage américain conçu pour traiter des huiles lourdes alors que le pétrole US est plus léger. Il en résulterait que le brut léger américain se commercialise à l’échelle mondiale et qu’il est nécessaire d’importer des huiles lourdes pour les raffineries américaines. Il est difficile d’expliquer cette inadaptation technique sans connaitre le détail des réalités économiques : cout de transformation de l’outil de raffinage  trop élevé au regard des couts de transport d’un brut lointain ? cout international d’un brut plus lourd plus avantageux que celui d’un brut plus léger ? Il est très difficile de répondre à ves questions. Quoi qu’il en soit, et plus simplement, les USA ont exporté en 2025 4 millions de barils/jour et ont importé 2,3 millions de barils/jour. Les acteurs qui aujourd’hui continuent d’exporter bénéficient naturellement des nouveaux prix du pétrole, soit par conséquent une rente approximative de 40 dollars de baril et donc en perspective une rente totale à l’exportation de 160 millions de dollars au quotidien soit annuellement environ 60 milliards de dollars. Réciproquement une même évaluation prospective nous fait constater que le brut importé pour les raffineries américaines est handicapé par une rente négative de 4O dollars le baril, ce qui représente un handicap annuel d’environ 32 milliards de dollars payable par les automobilistes américains. Ces chiffres ne sont qu’une estimation mais sont très vraisemblables et ne tiennent pas compte des échanges de gaz dans lesquels les USA sont très largement des exportateurs net.

Si le président des USA était conscient d’une telle réalité et si surtout il devenait réellement interventionniste sur les marchés il adopterait une législation écrémeuse de la rente : fiscalité sur les exportations de pétrole et subventionnement des produits finis sortant des raffineries américaines. Le solde positif potentiel (différence entre la taxation d’écrémage et le subventionnement, soit environ 28 milliards de dollars) permettrait de payer une petite partie du cout de la guerre contre le régime iranien.

Bien évidemment une telle solution supposerait la prise de conscience que les marchés peuvent faire l’objet d’une surveillance, que l’on ait conscience qu’il existe des profiteurs des réalités géopolitiques, et surtout que ces mêmes réalités géopolitiques puissent être abordées avec un minimum de bagage culturel.  L’avenir sérieux des USA n’est pas décidable dans le prix du gallon mais dans le bon décryptage des stratégies des empires nouveaux ou anciens. Des problématiques très éloignées du niveau de conscience de l’exécutif américain.

Jean-Claude Werrebrouck- 1er Avril 2025.

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23 mars 2026 1 23 /03 /mars /2026 08:15

Nous n’avons pas fini de parler d’un prix du pétrole qui handicaperait sérieusement les promesses d’un Donald Trump. On peut pourtant s’étonner d’un tel problème dans le cas d’un pays qui est devenu la station-service de la planète (plus de 20% de la production planétaire de pétrole s’opère en territoire strictement étatsuniens). Les lignes suivantes tentent d’apporter une explication en insistant sur la transformation de l’écosystème pétrolier mondial. Un écosystème qui aujourd’hui rend impossible la volonté du président américain de maintenir les prix à la pompe.

Pendant près d’un siècle les prix du pétrole sont restés parfaitement stables alors même que le monde connaissant parfois des crises de très grande intensité. Par exemple, durant la crise  de Cuba, laquelle pouvait directement déboucher sur un cataclysme nucléaire,  le prix mondial du pétrole est resté complètement stable autour de 1,5 dollars/baril.

Nature de l’écosystème pétrolier depuis 1859 jusqu’au début des années 1970.

Dès sa naissance le système pétrolier fut très largement de nature monopoliste. La raison essentielle reposait sur la nature des couts de production : beaucoup de charges fixes (recherche, forage, etc.) et cout marginal nul (la production d’une quantité supplémentaire ne repose que  sur une « pression sur un robinet »). Un tel contexte de rendements continuellement croissants -que l’on retrouve aujourd’hui dans les nouvelles technologies et ses présentes tendances monopolistes- entrainait une concurrence catastrophique ( l’offre devient naturellement excédentaire et les prix s’effondrent jusqu’à ne plus couvrir les charges fixes). D’où le regroupement et l’apparition dès la fin du 19Ième siècle d’un oligopole coordonné devenant au vingtième siècle le règne des « 7 sœurs » dans lequel on comptera la Compagnie Française des Pétroles (TOTAL) et Elf-Aquitaine. La coordination fût telle que le prix du pétrole devenait mondial, un prix affiché dans le golfe du Mexique (« Bâton rouge » et « corpus christi »). En chaque point du monde le « prix de marché » était ainsi le prix affiché aux USA auquel était ajouté le cout du fret depuis le golfe du Mexique jusqu’aux lieux de consommation. Bien évidemment cela donnait lieu à des phénomènes de rentes dont l’une des plus célèbre fût celle des « frets fantômes » ( un pétrole produit et consommé au Moyen-Orient était payé au prix américain auquel on ajoutait un fret qui n’existait pas….).

Au-delà, L’oligopole coordonné était aussi naturellement composé d’entreprises complètement verticalement intégrées depuis la recherche jusqu’à la distribution en passant par la production, le raffinage, et le transport.

Un tel dispositif de collaboration externe et de verticalité interne na laissait que très peu de place à un réel marché. Curieusement, ce dispositif devait même se renforcer avec la naissance de l’OPEP (1960) que l’on pouvait considérer au cours de ses premières années d’existence comme un nouvel oligopole coordonné – les pays producteurs et propriétaires des gisements – et oligopole « absorbé » dans celui des 7 sœurs. De ce point de vue, ce que l’on a appelé la révolution pétrolière du début des années 70 ne fut qu’une redéfinition du partage de la rente pétrolière avec accaparement de la rente marginale sur les autres formes d’énergie primaires et transformées . En ce début des années 70, avec un prix qui passe d’environ 2  à 11,65 dollars le baril au premier janvier 1974,  Les pays de l’OPEP deviennent réellement riches, les 7 sœurs maintiennent leur aisance et seuls les consommateurs paieront la rente marginale jusqu’alors laissées en jachère sous la forme d’un prix bas de l’énergie… mais aussi prix restés artificiellement bas en raison de l’absence d’un réel marché de l’énergie. Tout cela va changer radicalement à la fin du siècle dernier.

Nature de l’écosystème pétrolier aujourd’hui.

Le monde pétrolier s’est complètement transformé avec pour réalité finale l’apparition  de prix de marché difficilement contrôlables. Une réalité si complexe qu’aucun décideur politique n’osera s’y attaquer.

Tout d’abord le nombre et la qualité des acteurs de l’écosystème s’est considérablement transformé. De nouveaux pays producteurs sont apparus, mais surtout le nombre des acteurs  s’est considérablement accru. On est ainsi passé d’une bonne dizaine d’entreprises à plus de 400 aujourd’hui. Les «7 sœurs » - évidemment sous formes transformées – subsistent et restent des acteurs majeurs, mais elles baignent dans un environnement concurrentiel intense. La collaboration externe entre grands du pétrole devient d’autant plus impossible que la verticalité s’est au moins partiellement effondrée. Ainsi on trouvera désormais souvent des entreprises spécialisées : celles de l’extraction ne seront plus nécessairement les mêmes que celles que l’on trouvera dans le raffinage, le transport ou la distribution. L’ensemble jadis monopoliste devient émietté et va laisser le passage à la formation de prix de marché. A chaque niveau de la chaine peut maintenant s’opérer des choix. Ainsi un raffineur peut désormais construire une stratégie de marge à partir de bruts différents et de possibilités diverses de ventes de produits finis. Et si les prix peuvent varier alors nécessairement la spéculation va s’immiscer avec l’apparition de marchés à termes, de stratégies de couverture…etc. le tout dans un environnement où les prix des autres énergies deviendront des paramètres dont il faut évidemment tenir compte. Le trading devient ainsi une activité fondamentale dessinant et redessinant en permanence- au travers d’indices complexes peu compréhensibles pour les décideurs politiques-  l’écosystème.

Des prix élevés dans une offre surabondante ?

De tout ceci il résulte que si le système pétrolier américain est particulièrement sécurisé en raison d’une offre surabondante, il n’en demeure pas moins que le prix américain du brut peut s’envoler en cas de crise géopolitique. C’est ce qui se produit actuellement même s’il reste encore une différence importante entre le prix du baril américain et le prix des barils du reste du monde (entre 15 et 20 dollars « entre le « West Texas Intermediate » et le « Broon Rannoch Etive Ness et Tarbert »). Cette différence qui - au-delà des qualités techniques de chaque brut (degré API) - reste le signe de la sécurité du pétrole américain est devenue fragile. Elle peut logiquement s’effacer dans la mesure où le pétrole américain est devenu une marchandise faisant l’objet d’un réel marché compétitif, ce qui n’était pas le cas lors de la crise de Cuba au siècle dernier. Un producteur américain peut ainsi vendre librement à l’étranger, raffiner là où les marges sont plus élevées, jouer pleinement sur les prix de gros, etc. Il est donc normal que les prix américains augmentent alors que l’abondance interne règne. On peut même s’étonner, au vu de la puissance de l’actuelle crise géopolitique, que la différence aujourd’hui constatée ne soit pas plus faible.

Le président Trump peut ainsi s’inquiéter de l’élévation des prix à la pompe et de leurs effets électoraux. Et une inquiétude d’autant plus grande qu’il ne peut, compte tenu d'un contexte géologique américain, revenir sur les règles classiques du marché. Tout au plus il peut accroitre la libération de réserves stratégiques, ou mettre en place des taxes sur les exportations voire plus difficilement encore imaginer un embargo. De fait les producteurs américains bénéficient d’une rente nouvelle liée à la guerre et il est technologiquement très difficile d’imaginer un écrémage de la rente (taxation des « windfall profits ») en maintenant par voie d’autorité le prix à la pompe sur le sol américains.

Les USA sont de très loin la première puissance pétrolière, mais le nouvel écosystème pétrolier ne peut plus protéger le consommateur comme le faisait l’ancien. De ce point de vue la crise iranienne d’aujourd’hui est plus grave que la très ancienne  crise de Cuba.

Jean Claude Werrebrouck – 23 mars 2026.

 

 

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14 mars 2026 6 14 /03 /mars /2026 16:59

L’idée selon laquelle l’épargne serait mal orientée, voire gaspillée reste à la mode. Avec une idée nouvelle autour d’une accélération industrielle qui - imposée par la Chine ou les USA- exigerait une transformation radicale de l’affectation de l’épargne européenne et tout particulièrement celle de la France.

Mettre fin au gaspillage de l’épargne ?

 Sans détailler, on sait par exemple que 33% de l’épargne des ménages français se trouvent sur de simples dépôts bancaires qui vont se transformer partiellement en consommation (23 à 24% qui deviennent en particulier du crédit à la consommation). Par ailleurs, 34% de cette même épargne devient de l’assurance vie laquelle se transforme pour plus de la moitié (70%) en dette publique par le canal des compagnies d’assurances. On sait aussi que cette  dette publique ne finance même plus l’Etat régalien -voire l’investissement public- et ce au profit de simples dépenses sociales. D’où l’idée qu’effectivement l’épargne est probablement mal allouée et qu’il faudrait la réorienter vers l’investissement productif en particulier industriel.

Bien sûr, on pourrait envisager une solution européenne par le biais d’un endettement mutualisé qui ne ferait qu’alourdir le coût de fonctionnement de l’UE et qui est donc rejeté par certains pays dont bien sûr l’Allemagne. La solution proposée par l’Europe est donc un dispositif de réorientation de la présente épargne sur la base de critères : poids de la valeur ajoutée industrielle européenne , poids des titres en actions et en investissements de long terme, fiscalité nulle sous condition d’une durée minimale de détention des titres. Cette réorientation pourrait techniquement s’opérer par création de comptes d’investissements.

Au-delà de la technique, il est intéressant d’apprécier la crédibilité macroéconomique d’un tel projet.

Un gaspillage contraint ?

De fait, l’apparente mauvaise orientation n’est pas dépourvue de rationalité. Si brutalement, l’épargne changeait d’orientation beaucoup de choses changeraient. Si une partie non négligeable de ce qu’on appelle épargne n’est qu’un outil différé de consommation, toute réallocation signifierait une baisse de la demande globale au titre de la consommation et une hausse de la demande globale au titre des biens de production. Pourquoi investir micro économiquement pour produire des biens de consommation si le marché macroéconomique s’affaisse ? Concrètement si un dispositif incitatif intervient en défaveur de l’épargne telle qu’elle se matérialise aujourd’hui, il y aura moins de crédit à la consommation car outil devenu trop cher, moins de dette publique devenue trop onéreuse pour le Trésor et donc restrictions budgétaires… et donc contraction du niveau de la demande globale. Bien sûr une telle réorientation développerait parallèlement une politique de l’offre, mais pourquoi fabriquer davantage de biens de production si les dits biens sont mécaniquement invités à produire davantage de biens de consommation eux- mêmes boudés par des consommateurs moins argentés ?

Les prétendus économistes qui devisent sur l’épargne révèlent leur   inculture économique de base. Il est ainsi souhaitable de rappeler quelques points essentiels :

Un peu de culture économique sérieuse.

1.  A l’échelle du monde, il doit être simplement constaté que la demande globale est gonflée par des déficits planétaires assurant pour 2026 une dette publique croissante  devant atteindre  un nouveau sommet (86% du PIB mondial). Cette dette - sans cesse croissante- assure des débouchés qui seraient, sans elle, mondialement insuffisants. Sans les déficits publics il y aurait récession planétaire. A noter que la forte croissance des dépenses d’armement contribue aussi à diminuer l’écart entre offre et demande solvable.

2.  Les pays les plus touchés par les déficits publics ( USA, France, etc.) sont une belle assurance pour l’offre des pays : Chine, Allemagne, etc., qui se voient garantis par des excédents commerciaux propres à limiter leur déficits publics spécifiques. Concrètement, le déficit public américain est une aubaine pour l’offre chinoise, notamment celle concernant les biens de consommation.

3. Les taux de change restent potentiellement un outil de redéfinition des écarts entre offres globales nationales  et demandes globales nationales. En particulier, la France avec un taux de change maitrisé (ce qui n’est plus le cas avec la monnaie unique) verrait sa demande globale augmentée par une forte dévaluation. Dévaluation lui permettant de substituer un déficit public par un solde extérieur devenu excédentaire. Derrière les inégalités en termes de déficits publics se cache une architecture de taux de change possiblement re visitable et potentiellement source de guerre des monnaies comme ce fût le cas dans les années 30 du siècle dernier.

4. Les dettes publiques mondiales sont le signe d’une insuffisance planétaire de débouchés. En mondialisation il n’est plus question, comme c’était le cas dans les fordismes nationaux  du vingtième siècle, d’assurer les débouchés d’une offre continuellement croissante par des rémunérations elles mêmes croissantes. Le passage à la mondialisation transforme la qualité du salaire lequel passe du statut de débouché payé par des gains de productivité à celui de simple coût à continuellement maitriser. Plus la mondialisation s’affermit, plus le déséquilibre macroéconomique s’élargit et plus les dettes publiques mondiales s’accroissent… dans un contexte d’affaissement général des taux de croissance...

5. L’épargne qui est devenue partiellement un outil de consommation cachée - essentiellement de la dette publique fort éloignée de l’investissement et transformée en salaires indirects - devient aussi support de la finance. Plus la mondialisation s’affirme et plus l’écart entre offre globale et demande globale devient dette et produits financiers. Une finance qui va aussi se nourrir de la fin des taux de change fixes. Plus la mondialisation s’affirme, plus le déséquilibre macroéconomique grandit, et plus la finance se développe. Cette dernière devient la grande industrie de l’époque de la mondialisation.

6. L’établissement d’un équilibre macroéconomique planétaire suppose une hausse planétaire des revenus salariaux. Scénario beaucoup plus difficile à imaginer que dans le cadre de l’espace national de la seconde moitié du vingtième siècle.

7.  Nous sommes très loin d’une problématique de mauvaise allocation de l’épargne….

Jean Claude Werrebrouck- 14 Mars 2026.

 

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5 mars 2026 4 05 /03 /mars /2026 13:03

La présente intervention militaire des USA en Iran risque de durer avec des conséquences budgétaires non négligeables. Selon une évaluation – difficile à vérifier -  de l’Université Brown (Rhode Island) le cumul des coûts des interventions américaines depuis l’attentat du 11 septembre 2001 s’élèverait à 8000 milliards de dollars. Ce montant considérable fut bien évidemment l’une des sources de l’accroissement continu de la dette publique américaine. Tout aussi évidemment, son financement a reposé sur le confort autorisé par la position monétaire des USA dans le système financier mondial. Le dollar, même devenu inconvertible en métal précieux (fin de Bretton-woods depuis le 15 août 1971) est resté la monnaie ultime (monnaie de réserve) et autorise des déficits publics beaucoup plus importants que dans la plupart des autres pays. Très classiquement, la présente intervention de l’armée américaine ( 150 millions de dollars/ jour ?) est donc financée par de nouveaux achats de bons du Trésor qui se déversent dans l’ensemble du système financier mondial. Cette demande considérable de dette publique s’effectue sous la contrainte de taux d’intérêts complètement maîtrisés et sans doute « contenus » par le développement considérable des stables coins qui reposent eux-mêmes sur des dispositions réglementaires hautement favorables (Genius ACT du 18 juillet 2025).

Il faut, en outre, savoir qu’une situation de guerre est également favorable aux monnaies de réserves et en particulier à la plus importante d’entre-elles. La recherche de sécurité est favorable à la monnaie qui se trouve adossée à la puissance militaire. Il existe donc un couple dette publique/puissance militaire qui ne peut que se renforcer. D’où la présente montée du dollar assortie d’un taux contenu. Curieusement, la privatisation généralisée de la monnaie avec le développement des stable coins ne change rien dans la puissance américaine et le président Trump avait peut-être raison de mettre fin au projet de dollar numérique de banque centrale au profit de monnaies numériques privées.

Les choses sont plus complexes concernant l’approvisionnement des matériels militaires consommés par l’effort de guerre. Concrètement, les USA doivent détruire le pouvoir iranien avant la fin des stocks des divers intrants : munitions, intercepteurs de défense et matériels d’attaque. Et si concrètement le matériel venait à manquer, le pouvoir iranien pourrait ne pas perdre la guerre. Concrètement ce n’est pas la différence de coût entre intercepteurs US et drones iraniens qui compte mais la quantité disponible et donc les possibilités de production. La guerre qui débute est au fond comme celle de 1914 : Qui dispose des ressources industrielles les plus importantes ?

Le problème des intrants militaires américains est moins leur coût exprimé en dollars que les temps de travail directs et indirects  nécessaires à leur fabrication. Et de ce point de vue, le temps de travail direct et indirect nécessaires à la fabrication d’un drone « Shahed -136 » iranien est infiniment plus faible que celui consacré à la fabrication d’un  « MIM-104- Patriot »  américain. Et si le plan de développement du « MIM-104- Patriot » permettra de passer d’un production de 600 à 2000 par an chez Lockeed- Martin ( promesse faite au Pentagone)  les possibilité de l’industrie iranienne sont autrement efficientes et permettent même des opérations de délocalisation en Russie, délocalisations  permettant à ce pays de devenir autonome dans une production de plusieurs dizaines de milliers d’unités par an.

Plus globalement, la désindustrialisation américaine est telle que l’énorme outil militaire, construit tout au long de la période de forte industrialisation du pays, se trouve aujourd’hui en difficulté. On apprend ainsi qu’il faudrait produire  annuellement 2 sous-marins nucléaires pour maintenir un stock  disponible de 70 unités (durée de vie d’environ 35 ans) alors que les chantiers navals ne peuvent tout au plus qu’en produire 1,2. D’où les contrats complexes avec la Corée du Sud portant sur la modernisation des chantiers américains et la possibilité de construire en Corée du sud des sous-marins nucléaires….De la même façon, on peut s’étonner que sur les 11 porte-avions, seuls 4 sont réellement disponibles tandis que 3 autres sont en reconditionnement dans des bassins sur des périodes dépassant 3 années. L’industrie américaine n’est plus capable de nourrir l’immense armée du pays.

Bien évidemment, la guerre devrait imposer le passage à ce qu’on appelle une économie de guerre, mais ce qui fut possible dès décembre 1914 pour la France semble devenir impossible aujourd’hui pour les USA. Le complexe militaro-industriel fonctionne encore en économie de paix et les outils d’une économie de guerre (réquisition, priorité sur les intrants, fonctionnement en continu, surveillance généralisée, etc.) sont très éloignés de l’économie marchande classique.

Outre l’opposition politique, la véritable question - si l’Iran s’avère être devenue une puissance industrielle – est la capacité industrielle des USA à gérer au mieux des flux d’intrants qui pourraient faire défaut et assurer la ruine de l’opération militaire.  Les USA peuvent encore augmenter leur pharaonique budget militaire, mais ils ne peuvent que très difficilement passer en économie de guerre alors même que le pays se trouve aussi désindustrialisé que la France.

Jean Claude Werrebrouck. 5 Mars 2026.

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28 février 2026 6 28 /02 /février /2026 08:39

On trouvera dans la note suivante quelques idées  qui font office de complément à la note précédente[1]. Il s’agit plus de remarques qu’un texte achevé, et remarques qui ont pour objectifs d’apporter un peu de clarté dans la fureur d’un moment dépourvu de réelles réflexions. Contexte que vient de confirmer l’interview ce 27 février  d’un candidat, monsieur Bardella,  censé bousculer l’ordre existant. Le RN a déjà doucement rejoint ce qu’on appelle le bloc central…. Au cours des prochains mois attendons -nous à beaucoup de bavardages….

La fin d’un âge d’or…

1. La croissance de l’Etat social s’est longuement nourrie d’une très forte croissance économique elle-même nourrie par une compétitivité construite autour de dévaluations monétaires régulières et massives[2].  Parce que les cotisations sociales institutionnellement construites autour du travail ne faisaient qu’augmenter – non en taux mais en masse – au rythme de la croissance, le périmètre de l’Erat social ne pouvait que s’élargir. Il pouvait même se permettre de fonctionner selon un principe assurantiel plus ou moins classique et ne jamais connaître trop durablement de pertes. A l’époque, les dévaluations complétaient les gains de productivité pour engendrer une croissance très élevée : il n’était pas difficile de « travailler plus » puisqu’aucun problème de débouché n’apparaissait, en particulier sous la forme d’envahissement par importations.

2. Les choses changeront progressivement si la quantité totale de travail n’augmente plus alors même que le périmètre de l’Etat social continue d’augmenter. Dans un tel contexte,  un système privé pourrait connaître une  régulation simple et  si le marché de l’assurance se fait plus étroit, il y a augmentation des taux de cotisation et diminution de la couverture des risques.

3. Toutefois,  dans notre système français les choses seront infiniment plus complexes. Le marché est devenu plus étroit pour de multiples causes. D’abord la quantité de travail à taxer ne peut que se réduire si la compétitivité ne peut plus être nourrie par des dévaluations massives : on ne peut davantage travailler voire bénéficier de gains de productivité si les marchandises fabriquées restent non compétitives, ce que l’on mesure par un déficit extérieur. Un déficit, interdit naguère dans le cadre des institutions de l’époque. D’où cette réalité empirique vécue par le pays : diminution générale du temps de travail, entrée plus tardive sur le marché du travail, systèmes de préretraites, etc. Réalités qui masquent la disparition relative de la croissance.   Maintenant si la quantité de travail se réduit, les coûts de la couverture des risques augmentent : il faut rémunérer les chômeurs. Aucun système privé d’assurance ne peut travailler dans un tel contexte de pertes assurées. Dans  le système public, il ne peut être question d’augmenter les cotisations qui renforceraient la non compétitivité du pays et aboutirait à la couverture de risques plus importants encore…d’où le choix ultime de la dette.

….La clé se trouve t ’elle sous le lampadaire ?

4. Aucun modèle théorique et fort peu d’économistes n’oseront dire que la politique publique revenait dès le début des années 80 à tuer la poule aux œufs d’or. On ne pouvait en même temps alourdir un Etat social pour effacer le chômage et tuer les restes de croissance par des plans de stabilisation (« tournant de mars 1983 »), qui déboucheront plus tard sur des «désinflations compétitives", puis la brutale préparation à l’entrée de l’euro et les politiques monétaires qui vont l’accompagner.

5. les discours indigents, faits de simples injonctions, souvent incapables de distinguer une cause de ses effets, et souvent incohérents restent le mainstream d’aujourd’hui : « il faut davantage travailler » ; « il faut diminuer les dépenses publiques » ; «il faut renforcer la politique de l’offre » ; « il faut basculer le système des retraites vers la capitalisation »  etc. Comme si l’on pouvait travailler sans présence de débouchés solvables. Comme si la baisse des dépenses ne débouchait pas sur un multiplicateur négatif[3]. Comme si une politique de déflation des coûts et donc de dévaluation interne pouvait contenir un taux de change trop durablement beaucoup trop élevé. Comme si l’épargne constituée déboucherait spontanément vers un optimum collectif ne décourageant pas les naissances et privilégiant la vieillesse.

…Et donc un torrent de discours creux, en continu, sur les plateaux de télévision, contribuant probablement à l’affaissement des capacités à raisonner…

Bricolage et solutions boiteuses…

6. Une façon de ne pas renoncer à l’Etat social tel qu’imaginé en 1945 était de faire intervenir un tiers qui pourrait être l’Etat lui-même. Dans le contexte de 1945, il y a de fait 2 Etats dans l’Etat : l’Etat social d’une part et l’Etat régalien d’autre part. Il peut donc être décidé de demander à l’Etat régalien de porter secours au système resté plus ou moins assurantiel de l’Etat-social. Ce sera chose faite à partir des années 90 où la préparation de l’entrée dans l’euro se déploie dans des logiques publiques de désinflation compétitive, d’ancrages dans des taux de change muselés (le fameux  « serpent dans le tunnel »), etc. Il devient ainsi urgent pour l’Etat régalien de porter secours à un Etat social qui ne cesse de s’étrangler dans les nouvelles contraintes imposées par la monnaie unique. D’où les interventions directes de l’Etat régalien dans l’aide au logement, dans les allégements de charges sociales, dans les minimas sociaux, dans la couverture du handicap, dans les allocations pour parents isolés, etc. Nicolas Dufourcq évalue à 20% du budget de l’Etat cette « subvention » de l’Etat régalien à l’Etat social.[4]

7. Le problème était toutefois que l’Etat régalien ne se trouvait  guère en meilleure santé que l’Etat social puisque la chute de la compétitivité devait entrainer celle de la croissance et donc le PIB taxable. Le coût du subventionnement de l’Etat social par un Etat régalien moins riche apparaitra sous la forme de dégradation des services publics : armée (dont on dira imprudemment qu’il s’agissait de recueillir les « dividendes de la paix »), justice, école, grandes infrastructures etc. Le subventionnement apparaitra néanmoins insuffisant et il faudra aussi réduire certaines composantes de l’Etat social. D’où une impression de dégradation généralisée de tous les services publics alors même que leurs performances individuelles peuvent, ici ou là, considérablement augmenter.

8. Mais cet Etat régalien moins riche devra aussi aider une économie réelle devenue non compétitive en prenant en charge tout ou partie des coûts d’un taux de change inapproprié : l’euro tue une compétitivité que l’Etat régalien tentera de maintenir par des subventions aux entreprises. Parce que l’euro tue nombre d’entreprises devenues déclassées, il faut que l’Etat devienne « Etat social » des entreprises…et ce au profit de toutes au nom du principe d’égalité… D’où des effets d’aubaine et  les épuisants débats actuels sur les 211 milliards de subventions aux entreprises.

….avec des complications…

9. Les questions se compliqueront avec l’évolution de la pyramide des âges. Comment maintenir les revenus de retraités plus nombreux dans un contexte  où le nombre des actifs diminue [5]? D’une certaine façon le départ massif des « boomers » permet d’alléger un effectif de population active qui est devenu trop important eu égard à une compétitivité durablement essorée par l’euro. Toutefois, il faut leur assurer une rémunération, ce qui va poser la question du système des retraites qui repose sur des cotisants moins nombreux….et ce dans un contexte où la question d’une « taxe Sismondi[6] » est loin de se trouver à l’ordre du jour malgré une révolution technologique et industrielle majeure. Pour la première fois dans l’histoire, nous assistons à une révolution - celle de l’IA- qui ne va pas connaître « les déversements d’emplois » analysés par Alfred Sauvy, et les licenciements massifs dans l’IA ne feront que développer le chômage. Ces licenciements massifs et sans retour viennent de débuter aux USA : Wal Mart , Amazone, Microsoft, Salesforce, Anthropic, etc. Qui parle d’une taxe Sismondi ?

10. Les questions se compliquent également avec la grande révolution immobilière qui se trouve elle-même au cœur d’une politique monétaire reliée aux effets de l’apparition de la monnaie unique. Alors que la maîtrise complète de la politique monétaire avait permis aux anciennes générations de devenir propriétaires et de construire un patrimoine sans réelles difficultés (inflation souvent supérieure aux taux de l’intérêt dans un contexte de hausse générale des salaires), tel n’est plus le cas des nouvelles générations. Les taux de l’intérêt supérieurs aux taux de la dette publique française (OAT à 3,3%) sont aussi très supérieurs à l’inflation française (1,1% en septembre soit 2 fois moins que la zone euro). Il en résulte un cout d’accès au logement beaucoup plus élevé pour les jeunes générations. La question se complique avec une évolution démographique entrainant durablement une demande de logements inférieure à son offre ( départ de la génération nombreuse des « boomers » contre arrivée d’une génération moins nombreuse et handicapée par une politique monétaire qui a cessé d’être nationale). La stagnation des prix de l’immobilier est probablement  durable et il n’est plus question comme au siècle dernier de monter dans la hiérarchie sociale en accédant aisément à des logements de moins en moins étroits. Il  en résulte une difficulté supplémentaire pour  construire un patrimoine, difficulté que ne connaissait pas les « boomers » portés par la politique monétaire de l’époque. Sauf rupture monétaire majeure, la jeune génération restera ainsi handicapée par des taux anormalement élevés sur plusieurs dizaines d’années. D’où une compression sur la demande globale et des débouchés limités pour les entreprises classiques qui vivent de la dépense  des ménages. Le cercle est bouclé. Et un cercle qui se double d’une baisse du dollar ( 13% depuis janvier 2025) que la BCE ne compense pas en réduisant sa politique de diminution de son bilan ( 35 milliards d’obligations non remplacées chaque mois). 

11. Ces changements massifs tous inscrits dans une politique économique incohérente depuis plusieurs décennies  -  politique inscrite dans la dépendance monétaire et le refus  de la liberté de battre monnaie - contribuent aux nouvelles inégalités et, en retour, à une demande d’Etat qui ne faiblit pas. Réduire la boursouflure de l’Etat passe par la fin-  d’une façon ou d’une autre - de la dépendance monétaire.

Jean Claude Werrebrouck- 28/02/2026.

 

[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/10/une-france-effondree.html

[2] 1945 : -66% ; 1948 : -22% ; 1949 : - 30% ; 1957 : -20% ; 1958 : - 17,5% ; 1958  : -10% ; 1969 : - 11,1% ; 1982 : -5,75% ; 1983 : - 2,5% : 1985 : - 3%. L’euro apparait en 1999.

[3] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/10/france-le-choix-politique-d-une-therapie-suicidaire.html

[4] Voir son ouvrage : « La dette sociale de la France" 1974/2024 ; Odile Jacob,  2025.

[5] La note en date du 28 octobre publiée par le Haut-Commissariat au plan et reprise dans La Monde du  29 octobre prévoit une baisse de la population active à partir de 2035.

[6] Imaginé au début du dix-neuvième siècle par le célèbre économiste, il s’agit de taxer les machines et donc d’y voir l’équivalent des charges sociales qui, elles, pèsent sur le travail.

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22 février 2026 7 22 /02 /février /2026 10:11

Ce matin nous avons mobilisé « COPILOT » pour qu’il nous aide à comprendre pourquoi aucun des futurs candidats à l’élection présidentielle n’abordera la question de l’organisation monétaire et financière en France. Cette question était déjà celle abordée dans notre page d’hier où nous expliquions que la monnaie relevait depuis une vingtaine d’années d’un tabou, donc un interdit dont le non-respect entraine de considérables sanctions. On pourra s’amuser de la réponse de l’intelligence artificielle, réponse qui n’est pas dénué d’humour.

COPILOT :

« Voici une question passionnante, et elle touche à un angle mort majeur du débat public français. L’organisation monétaire et financière est au cœur du fonctionnement d’un pays moderne, mais elle reste presque toujours absente des programmes présidentiels. Ce n’est pas parce qu’elle serait « sans importance ». Au contraire, c’est parce qu’elle est trop importante, trop technique, et trop sensible politiquement pour être mise en avant.

Je te propose une lecture structurée du phénomène.


Pourquoi la monnaie et la finance sont-elles absentes des programmes présidentiels ?

1. Un sujet perçu comme trop technique

  • Les mécanismes monétaires (création monétaire, rôle des banques, politique de la BCE, régulation financière) sont complexes.
  • Les candidats craignent que ces thèmes rebutent les électeurs ou paraissent trop abstraits.
  • Les médias eux-mêmes simplifient les débats, ce qui pousse les candidats à rester sur des thèmes plus « parlants » : pouvoir d’achat, sécurité, immigration, santé.

En clair : c’est difficile à expliquer en 30 secondes de télévision.


2. Un domaine largement dépolitisé en Europe

Depuis l’euro, la politique monétaire est confiée à la Banque centrale européenne, indépendante des gouvernements.
Conséquence :

  • Les candidats ne peuvent pas promettre de modifier les taux d’intérêt.
  • Ils ne peuvent pas décider de créer plus ou moins de monnaie.
  • Ils ne peuvent pas orienter directement le crédit.

Cela retire une grande partie du levier monétaire traditionnel des États.
Moins de pouvoir = moins de débat.


3. Un sujet politiquement explosif

Parler de monnaie, c’est toucher à :

  • la dette publique,
  • le rôle des banques privées,
  • la création monétaire,
  • la régulation financière,
  • la souveraineté économique.

Ce sont des sujets où les positions peuvent être très clivantes.
Les candidats préfèrent éviter de se mettre à dos :

  • les marchés financiers,
  • les banques,
  • les institutions européennes,
  • ou même une partie de l’électorat.

Le silence est souvent plus rentable électoralement que la prise de position.


4. Un tabou culturel français

En France, on parle volontiers de redistribution, mais très peu de la manière dont la richesse est créée, financée ou monétisée.

La monnaie est souvent vue comme un domaine réservé aux « experts », alors qu’elle structure pourtant :

  • l’inflation,
  • l’investissement,
  • l’emploi,
  • la stabilité économique.

C’est un paradoxe : le sujet le plus structurant est aussi le plus invisible.


5. Les candidats préfèrent parler des conséquences plutôt que des causes

Ils parlent :

  • de pouvoir d’achat,
  • de fiscalité,
  • de dépenses publiques,
  • de croissance.

Mais ils évitent de parler des mécanismes monétaires qui conditionnent ces sujets.
C’est un peu comme parler de météo sans jamais évoquer le climat.


Alors, est-ce que la monnaie est « juste une question technique » ?

Absolument pas.
La monnaie est un outil politique fondamental.
Mais elle est traitée comme un sujet technique pour éviter d’ouvrir des débats qui pourraient remettre en cause :

  • l’indépendance de la BCE,
  • le rôle des banques privées dans la création monétaire,
  • la structure même du système financier.

En résumé :
Ce n’est pas un sujet technique, c’est un sujet trop politique pour être discuté politiquement.


Si tu veux, je peux t’aider à explorer un angle particulier : par exemple le rôle de la BCE, la création monétaire par les banques, ou pourquoi certains pays débattent plus ouvertement de ces questions. »

J’invite les lecteurs de ce blog à largement méditer les réponses de COPILOT. Les propos  de l’IA - au-delà d’une délicieuse naïveté - sont redoutablement réalistes et rationnels.

Jean Claude Werrebrouck- 22 février 2026.

 

 

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21 février 2026 6 21 /02 /février /2026 10:33

.Avertissement : La présente note n’est que la reprise d’un texte déjà publié à l’occasion de la campagne présidentielle de 2022. La paresse, mais plus grave la triste réalité, nous invite à le republier car effectivement au-delà des probables nouveaux candidats rien ne pourra changer tant sur le fond que sur la forme.

On va probablement beaucoup parler et échanger durant la campagne électorale à venir. Il est inutile d’en faire la liste tant les idées et mesures proposées seront nombreuses. Pourtant, il y aura des sujets interdits, donc sujets jamais abordés par aucun des candidats. Cela n’étonnera pas les anthropologues qui savent que dans toute société - et ce depuis la naissance de l’humanité - existe des tabous.

Le sujet tabou d’aujourd’hui est celui de l’organisation monétaire et financière du monde présent. Réalité construite par les humains, la finance  surplombe ces derniers  très exactement comme pouvaient l’être les tabous de l’univers magico-religieux des premières communautés humaines.

  Fait social émergent plus ou moins spontanément dans un groupe humain, le tabou est d’abord une croyance sur ce qu’il est interdit de faire et une interdiction dont le non-respect entraîne un châtiment assuré par une puissance majeure que l’on craint. Le premier tabou fut probablement l’endogamie, laquelle devait finalement construire bien des aspects de l’organisation sociale à une époque où les contraintes de la reproduction -reproduction qu’il faut organiser à peine de disparition -concurrençaient par leur puissance ceux de la production.

 On peut se demander aujourd’hui si son équivalent, à une époque où la contrainte de la production est idéologiquement devenue essentielle, n’est pas le système monétaro-financier. Il y aurait ainsi une relation d’équivalence : le tabou de l’endogamie serait à la reproduction, ce que serait le système monétaro-financier à la production (économie). C’est ainsi que  très factuellement il apparait qu’il est strictement interdit, en particulier en France et dans l’Union européenne de discuter de l’architecture monétaire et financière, donc d’imaginer une refondation et ce, à peine d’une catastrophe. Toucher au système c’est entraîner des conséquences économiques gravissimes et le seul fait d’en parler disqualifie socialement et politiquement celui qui s’exprime. Exactement comme jadis où contester l’interdit de l’endogamie correspondait à un crime.

On va donc parler de tout et tout proposer, durant la campagne électorale, mais jamais on ne parlera de la monnaie (il est interdit d’y toucher) ; jamais on ne parlera du système bancaire (il est interdit d’y toucher) ; jamais on ne parlera du système financier (il est interdit d’y toucher). On peut tout revoir, tout modifier, sauf un système monétaro-financier, intouchable à peine de châtiment : une catastrophe financière , économique, sociale…dont la force serait infiniment dévastatrice….aussi dévastatrice que ne pouvait être dans l’imaginaire humain la fin de la prohibition de l’inceste.

On pourrait certes prolonger notre lecture anthropologique et vérifier que, si le tabou est chez les humains une chose que l’on ne peut toucher ou un lieu dont il faut rester éloigné, la banque centrale moderne est bien dans ce cas. Les hommes mêmes extirpés de leurs religions primitives et enracinés dans un monde dit de la raison se doivent de rester complétement séparés de l’institution : la Banque centrale est indépendante.

Dans ce nouveau monde le tabou monétaro-financier est autrement dynamique que celui de l’endogamie de naguère. Le champ de la prohibition de l’inceste était peu agité par les quelques clercs qui pouvaient à très longue distance et dans les coulisses de la société le rétrécir ou l’élargir. Tel n’est pas le cas pour le système monétaro-financier qui engendre depuis une vingtaine d’années des étrangetés.

Qu’on en juge :

 -la masse monétaire connait une croissance 4 à 5 fois supérieure à celle du PIB. Ainsi, la base monétaire de la zone euro passe de 1,68 trillion en février 2013 à 6, 14 trillions en décembre 2021, soit une croissance moyenne de 15%, avec dans le même temps une croissance nominale du PIB à peine supérieure à 3%. Qui se pose la question de la cause d’une telle éruption ? A-t-on le droit d’en parler ? Va-t-on en parler durant la campagne ?

- Autre façon de se poser la même question, le bilan de la banque centrale est lui-même en accroissement gigantesque et représente en décembre 2021 plus de 60% du PIB de la zone euro, soit 20 points de plus que le bilan de la FED pourtant aux prises avec les mêmes difficultés. Qui s’en émeut ? La contrepartie de ce bilan se trouve nécessairement sur des comptes. Lesquels ? Peut-on discuter de ces masses liquides gigantesques en perpétuel mouvement ?

-Le poids de la finance est devenu une véritable boursouflure sur le visage de la société : son poids a plus que doublé depuis le début du siècle et selon les modes de calculs (intégration ou non des marchés de produits dérivés, des marchés des changes, du notionnel, etc.) ce poids peut aller jusqu’à 60 fois l’économie réelle. Au-delà, la finance s’est autonomisée par rapport à l’économie réelle et en vient même à la concurrencer puis à la rançonner par divers dispositifs dont celui des rachats d’actions. Ces faits seront- ils exposés et débattus durant la campagne électorale ?

-Les taux de l’intérêt deviennent en Europe, y compris en France, parfois négatifs, comme si le prêteur travaillait volontairement à la construction de sa ruine. Dans ce contexte pourquoi l’investissement notamment investissement industriel n’en profite-t-il pas ? Allons-nous débattre de cette étrangeté ?

- Les capitalistes semblent disparaître au profit d’actionnaires insaisissables se déplaçant à la vitesse de la lumière par le biais d’ordinateurs délocalisés. Des pertes comptables colossales sont gommées par des hausses de cours vertigineuses (néo-banques par exemple).  A quoi cela correspond -il pour les entreprises ? Va-t-on en discuter ?

On pourrait sans doute multiplier ces étrangetés qui, hélas, n’intéresseront pas les débats tant ils sont tabous : on ne peut les dénoncer comme l’autorité de naguère pouvait dénoncer et punir l’endogamie. Aujourd’hui celui qui ose évoquer ces étrangetés devient immédiatement un dangereux populiste à éloigner des vrais débats et à punir électoralement. Et mêmes les dits populistes semblent avoir le souci de rentrer dans les rangs.

Et parce que le tabou suppose l’éloignement - y compris l’éloignement intellectuel- il sera impossible d’établir la moindre corrélation avec les difficultés de la France depuis le début du siècle :

Qu’on en juge :

  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon d’une maîtrise du taux de change et la transformation du paysage économique du pays, la compétitivité n’étant plus mesurée - toutes choses égales par ailleurs- qu’à la capacité à procéder à des dévaluations internes.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon de la maîtrise du taux de change et les stratégies déployées par les grandes entreprises françaises qui vont préférer investir ailleurs pour grandir et croître (celles du CAC 40) plutôt qu’à investir pour exporter.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon de la maîtrise du taux de change et les stratégies de délocalisations de branches entières (automobile, pharmacie, etc.) avec ses conséquences en termes de montée des importations et faiblesse des exportations.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre perte de substance industrielle (le poids de l’industrie française n’est plus aujourd’hui que 35%  de celle de l’Allemagne contre 50% en 2000) et perte de la maîtrise du taux de change.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre attrition du pays au regard des autres ( baisse relative du PIB par tête français entre 2000 et 2019 comparativement à ses concurrents européens notamment allemand, hollandais voire Belge) et la fin de la maitrise de la monnaie).
  • Plus globalement, il est refusé tout débat entre mise en place du système monétaro-financier européen et affaissement relatif du continent en termes de croissance, la zone euro devenant la zone la plus déprimée du monde.
  • A l’inverse, il est refusé tout débat concernant la réussite relative de la France à l’époque de la maîtrise de sa finance et de sa monnaie, époque qui lui avait procuré la plus forte croissance européenne. Il serait pourtant intéressant de comparer les démarches complexes et bureaucratiques envisagées aujourd’hui à l’occasion de la transition énergétique, avec la puissance et la rationalité de celles envisagées au cours de la reconstruction d’après 1945.
  • Mieux, tous les médias louent la réussite de l’euro après 20 années de « bons et loyaux services », et bien sûr oublient ses irréductibles et irréparables défauts majeurs de conception.

Les candidats aux prochaines élections sont ainsi prévenus : ils se doivent de respecter le tabou monétaro-financier à peine d’être très lourdement sanctionné. Ils doivent même le mettre en valeur et promouvoir le respect que chacun lui doit.

Bien évidemment, cette note d’humour ne peut cacher la tristesse de notre déclin. Et il y a lieu d’être triste car manifestement notre nouveau tabou est beaucoup moins justifié que le premier. Le tabou de l’inceste s’est disions-nous probablement construit en dehors du politique en raison de sa base objective. Tel n’est pas le cas du tabou monétaro-financier qui fût une construction complètement politique. De ce point de vue, il peut apparaître plus fragile.

Fausse apparence parce que ladite construction a mobilisé d’énormes moyens pour arriver au statut de tabou. Et ces moyens seront mobilisés pour faire du système monétaro-financier que l’on a construit un « non- problème », donc un thème qui doit être exclu de tout débat…donc un tabou…

Ne revenons pas sur l’histoire lointaine qui fera de la monnaie, l’or, et du système financier correspondant une contrainte difficile à dépasser avec ses échecs majeurs que furent – en France -le système de Law puis celui des Assignats. Cette longue période fut dépassée avec l’abandon du métal précieux et la reconstruction de la France après 1945. A cette époque, la monnaie n’était pas un tabou et se révélait simple contrainte à maîtriser politiquement, travail qui fut réalisé avec un spectaculaire succès, mesurable par la construction d’une économie industrielle de premier plan tout au long de la 4ème république et les débuts de la  5ème. C’est essentiellement, pour ce qui concerne la France, à partir des années 80 que devait se construire le système présent en tant qu’objet dépolitisé, sacralisé, donc exclu du champ possible des débats d’une élection présidentielle.

Ramené à ce que l’on pourrait appeler abusivement l’euro-système, il est fait de négociations discrètes entre ses vrais propriétaires auxquels est ajouté des captifs de la haute administration, particulièrement le corps de l’inspection des finances. La clé de voûte essentielle qui assure sa clôture est le système des portes tournantes : un banquier devient haut fonctionnaire au Trésor puis redevient financier ou l’inverse. Cette pratique assure l’entre-soi, la maîtrise d’un vocabulaire complexe non susceptible d’être appréhendé par les acteurs politiques et donc la construction d’un objet  intouchable  : Qui, par exemple, maîtrise les milliers de paramètres des normes de la Banque des Règlements Internationaux ? Devenu un univers d’experts, d’ingénieurs de plus en plus nombreux, de scientifiques notamment mathématiciens de haut niveau, etc. le coût d’entrée est devenu trop élevé pour un aventurier politique qui aimerait élargir sa part de marché à l’élection présidentielle. La fin du tabou ne pourrait se manifester que par l’exercice de la raison mais hélas cet exercice est devenu impraticable et il est plus facile de discuter à l’infini des vertus de l’ISF que de l’opportunité des libres  modèles bancaires concernant le calcul de la pondération des actifs.

Et cet abandon de ce qui est pourtant au cœur du politique va être politiquement justifié par des clercs - les économistes- qui au nom de la théorie économique vont approuver la logique de l’abandon : la finance doit s’autoréguler et il est interdit au politique de tenter une réelle réglementation. Nous avons là la seconde enceinte de protection de la forteresse à l’abri des regards du monde.

Alors que les premiers tabous s’échafaudaient probablement dans l’univers du magico- religieux notre très moderne tabou s’est construit dans celui des apparences de la raison et du politique. D’essence complètement politique, il se nie comme objet politique pour mieux sculpter au quotidien  son caractère de tabou.

 

 

 

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Finance er Etats

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