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16 juin 2025 1 16 /06 /juin /2025 03:32

Les diverses fédérations bancaires, regroupées autour d’une étude commandée à PwC sont unanimes : l’euro numérique de banque centrale est un projet beaucoup trop coûteux ( plus de 18 milliards d’euros) et génère des problèmes plutôt que des solutions. Cette information, détaillée dans les Echos du 11 juin, figure à côté d’une autre information concernant la Société Générale qui  - elle-même très opposée à la MNBC-  est fière de déclarer le lancement de son nouveau stable coin, l’USDCoinVertible. On notera que cette attitude du système bancaire français rejoint ce qui se déroule présentement aux USA avec un Wal Street qui mise sur les banques et établissements déployant une stratégie crypto ( Tether, Circle, etc.) et un Etat qui met fin au projet de dollar numérique.

Dans l’évaluation commandée à PwC par les fédérations bancaires, on ne parle que des coûts techniques de la mise en place de la MNBC. Par contre, reste sous silence la question fondamentale de l’avenir du système bancaire européen que les autorités de tutelle jugent probablement désuet sans jamais mettre le dossier sur la table. Et un dossier que les banquiers redoutent dans  le plus grand silence. Le système bancaire tel qu’il s’est historiquement construit est-il aujourd’hui obsolète ?

Les technologies nouvelles, en particulier la blockchain, rendent aujourd’hui inutiles les banques et permettent techniquement de les remplacer par la seule banque centrale européenne avec au surplus l’avantage d’assoir définitivement un euro qui cesserait d’être une difficulté pour nombre de pays.

En effet, on pourrait imaginer que la monnaie devienne celle de la banque centrale laquelle effectuerait sur son bilan toutes les opérations pour tous les agents européens y compris celles effectuées par les Trésors de chaque Etat. Bien évidemment, le risque de ce qu’on pourrait appeler l’avènement d’un authentique capitalisme de surveillance généralisée supposerait la mise en place d’une infrastructure démocratique évitant toute possibilité  de déraillement autocratique.

 

Bien évidemment les autorités de la BCE sont beaucoup plus prudentes, n’imaginent pas un instant que le système bancaire puisse disparaître et ne cessent de déclarer haut et fort que la MNBC ne serait au fond que la forme moderne du cash, les billets étant remplacés par le portefeuille électronique caché dans le téléphone portable. Plus simplement encore, la MNBC ne serait que la concurrente des néo-banques et des systèmes modernes de paiement. Il y a pourtant une très grande différence et la MNBC est potentiellement porteuse du risque de siphonage des dépôts bancaires. Si effectivement pour un agent (ménage voire entreprise) il est techniquement plus facile d’effectuer des paiements par voie numérique, ces mêmes agents vont réduire le périmètre de leurs dépôts classiques pour accroître celui de la MNBC. Soit des fonds qui quittent le passif des banques pour rejoindre celui de la seule banque centrale. On peut même imaginer un paiement de l’impôt qui verrait sur le passif de la BCE le débit des comptes des débiteurs (ménages et entreprises) et l’abondement du compte du Trésor. La centralisation est commode mais marginalise les infrastructures bancaires classiques.

Les banques ne peuvent accepter un risque de siphonage qui affecterait aussi lourdement la puissance du multiplicateur du crédit et les gains qu’elles enregistrent par le canal de la dette qu’elles génèrent. C’est bien la forme de l’architecture présente qui fait que les crédits accordés par une banque deviennent dépôts dans les autres banques…et matière première pour de nouveaux crédits produits dans lesdites banques. C’est donc cette architecture qui de façon automatique fait des banques les créatrices de monnaie sur la base de crédits portant intérêt. Jusqu’ici les seules limites étaient ce qu’on appelle le taux de conversion en billets (toute la nouvelle monnaie créée n’est pas que du dépôt bancaire et les usagers exigent du cash pour les petits achats). En ce sens, la capacité créatrice de monnaie est contenue par la conversion en billets. Une autre limite est bien sûr d’ordre réglementaire, par exemple – parmi tant d’autres - le « taux de réserve obligatoire » manipulé par la banque centrale soucieuse de réguler le crédit.

Si les banques sont si hostiles à la MNBC c’est bien parce qu’une nouvelle limite serait créée, un nouveau siphonage équivalent à ce qu’est la conversion en billets. Mais potentiellement les choses seraient plus graves car la conversion des dépôts en MNBC aurait tendance à se développer en raison de la demande des usagers, demande  qui risquerait de faire pression sur la BCE afin que la limite de conversion soit rapidement dépassée. Comprenons en effet qu’il n’est pas facile d’acheter un équipement par exemple une voiture avec des billets, et qu’il est beaucoup plus aisé d’utiliser un téléphone portable. Bloquer le volume de MNBC et affecter ce dernier à l’achat de la baguette de pain sans autoriser de gros volumes (achat d’une voiture) n'est pas rationnel et ce sont les usagers, donc les clients qui viendraient exiger le dépassement de toutes les limites en matière de volume de MNBC. C’est dire que les promesses de limite sur lesquels les débats sont engagés entre les banques et la BCE ne seraient probablement pas respectées. La pression des usagers serait trop forte. Les usagers se moquent des réserves obligatoires qui a priori ne concerne que les banques. Mais ces mêmes usagers au nom de la rationalité exigeront la totale liberté de transformer sans limite leurs dépôts bancaires en MDBC, plus confortable et aussi plus sûre : un dépôt bancaire n’est qu’une dette d’une institution qui peut faire faillite alors que la MDBC serait émise par une institution qui - par construction - ne peut connaître de difficulté.

Les banques considèrent par conséquent que leur combat contre la MNBC est tout simplement existentiel. Non à la monnaie numérique de banque centrale !

Tel n’est pas le cas de la crypto monnaie privée et en particulier les stable coin. Bien évidemment là encore il y a rupture avec l’architecture qui génère des crédits engendreurs de dépôts. La blockchain permet de se passer du système bancaire lequel finalement se retrouve dans la poche de chaque échangiste.  Il ne serait  donc plus question pour le système bancaire de   créer de la monnaie  sous forme  « d’argent -dette » portant intérêt. La blockchain et les stable coin détruisent la chaîne traditionnelle et donc mettent fin au multiplicateur du crédit. Toutefois si le stable coin n’est pas la monnaie de base il peut encore être contenu dans le cercle de la spéculation et des transactions éloignées de l’usage traditionnel. Au-delà, parce qu’articulé à de la dette publique et particulièrement sur les bons du Trésor américain, il peut donner lieu à des opérations de crédit comme peut le faire un compte classique. Créer des stabble coin sans matière première de base est peut-être moins intéressant que de créer de la monnaie à coût nul, mais le geste est quand même porteur d’opportunités.

Bien évidemment, le système bancaire aurait aimé se contenter de sélectionner les outils  adaptés à sa numérisation spécifique et donc se lover dans une digitalisation sans remise en cause fondamentale du système, ce qui est le cas du monde des néo-banques devenu la bonne réponse aux exigences de la clientèle jeune. Hélas il ne peut ignorer le changement complet d’une technologie qui vient contester sa réalité institutionnelle. Dans le même temps, il ne peut ignorer le monde libertarien qui conteste les monnaies d’Etat et ce, même si cette contestation utilise ces mêmes Etats. Le libertarisme est aussi un opportunisme et peut utiliser la force de son ennemi, réalité fondamentale constatée aux USA avec une Silicone Valley qui devient l’allié du nouveau pouvoir étatique. Le système bancaire ne peut donc contester frontalement les crypto-monnaies et tente un processus d’adaptation. Le oui à la crypto monnaie et sa possible maîtrise par les banques n’est pas exempte de craintes et de réserves, mais il est difficile d’y échapper.

Au total,  la résistance à l’avènement des crypto monnaies privées sera faible et tout le lobbying bancaire se portera sur  la contestation de la MNBC.

Jean Claude Werrebrouck – 14- 06- 2025.

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9 juin 2025 1 09 /06 /juin /2025 05:08

 

Résumé et points essentiels de la note :

1.  L’émission de stable coins n’est pas un processus de création de monnaie et affecte directement la rentabilité des banques.

2.  Les stable coins circulant sur une blockchain n’ont nullement besoin d'un support en forme de comptes bancaires.

3.  Les Stable coins sont une inquiétude pour une architecture bancaire qui, déjà menacée par le shadow banking grandissant et par les monnaies numériques de banques centrales, se doit de réagir.

4.  Les stable coins libérés d’une supervision par des banques centrales ont besoin de s’articuler  sur une  monnaie de réserve et surtout les titres de la dette publique qui lui correspondent.

5.  Les USA ont intérêt au développement des stable coins lesquels deviennent une espérance du maintien  de la  dollarisation du monde et une nouvelle autorisation de laxisme budgétaire américain.

6.  La dé bancarisation est une opportunité pour les pays pauvres, mais les stable coins ne permettent nullement de contourner les contrôles des changes.

Un tsunami dans la longue histoire monétaire

Nous constatons aujourd’hui que des banques se portent créatrices de stable coins. En France, on notera la décision de la Société Générale qui après avoir lancé sa filiale consacrée aux crypto monnaies (SG Forge) se lance dans l’aventure. Sans doute les banques ont-elles peur de ce qui apparait déjà comme une concurrence d’objets facilitant et sécurisant les transactions pour un coût plus faible (volatilité plus faible, rapidité, transparence, etc.). De façon plus discrète, elles voient dans la nouvelle forme privée un moyen de lutter contre la menace de monnaie numérique de banque centrale qui risquerait, dans sa configuration la plus extrême, d’engendrer un possible bank run. D’une certaine façon, on peut ainsi risquer l’hypothèse que le système bancaire est pris en tenaille entre les stable coins décentralisés et la monnaie numérique de banque centrale complètement centralisée (MNBC). Nous sommes tentés, dans ce qui suit, de tester cette hypothèse à partir de l’histoire de la forme monnaie de banque.

En émettant des certificats d’or dès la fin du moyen-âge en Europe, des organisations appelées banques vont déjà émettre l’équivalent de ce qu’on appelle aujourd’hui des stable coins. Il s’agit ici de papiers, contrepartie du métal qui ne va plus circuler et rester dans des coffres. La couverture est en principe complète et la convertibilité totale. La valeur est fixe puisqu’il n’est pas question de gager sur un cours de l’or mais sur un poids de métal. C’est aussi en principe le cas des stable coins garantis sur des titres de dette publique, en particulier le dollar. C'est en particulier le cas des 2 plus importants stable coins ( USDT émis par Tether et USDC émis par Circle) lesquels assurent 90% des volumes échangés dans le monde en 2024). Et plus l'émission grandira, ce qui est le pari des grands fonds d'investissements ( Blackrock, Arc invest, etc.) et plus la demande de dollars augmentera. Jadis, l’émission de billets devait en principe suivre la quantité d’or disponible tandis qu’aujourd’hui l’émission suppose un élargissement de la dette publique, circonstance intéressant à priori pour les Etats très endettés.

Infrastructure ferroviaire, infrastructure bancaire...  gares et banques...

Le système bancaire tel qu’il s’est érigé jusqu’à aujourd’hui est au fond la construction d’une infrastructure de circulation de la valeur un peu comme le réseau ferré est une infrastructure de circulation des personnes et des marchandises. Les banques sont des gares qui réceptionnent et  envoient de la valeur à partir de supports appelés comptes exactement comme les quais des gares qui accueillent et facilitent le départ ou l'arrivée de voyageurs. Cette construction du système bancaire ne s’est pas faite en un jour et il a fallu beaucoup de patience et aussi d’interventions publiques pour faire naître une gare de premier rang, la banque centrale qui permet et garantit la bonne circulation de la valeur entre des entités - des banques - qui, à l’inverse des gares sont fragiles. Une gare peut être en difficulté si elle réceptionne beaucoup de voyageurs et de convois et ne connait que peu de flux inverse. Plus grave pour une banque est de voir partir de la valeur sans en recevoir. En effet, si en raison de telle ou telle circonstance la Société Générale voit fuir de la valeur vers la BNP sans jamais en recevoir cela s’appelle une fuite  et les actifs de la Société Générale ne peuvent plus couvrir le passif. Les risques de la circulation de la valeur font que la puissance publique ne s’est jamais désintéressée des questions monétaires et qu’elle a fini par imposer des institutions de sécurité avec une réglementation très stricte. Faire circuler de la valeur c’est donc vivre à l’ombre d’un tiers qui est la puissance publique. Si les banques sont des institutions plus risquées que les gares elles peuvent à l’inverse multiplier leur puissance sans réellement investir car la logique de la circulation de la valeur est aussi magiquement créatrice de valeur : les banques produisent de la valeur. Ainsi, en octroyant un crédit, une banque fait circuler de la valeur vers une autre banque qui constatera davantage de réception de valeur sur ses comptes clients. Ainsi dans les manuels d’économie est expliqué que si les dépôts permettent des crédits, les crédits fabriquent des dépôts...qui permettront de nouveaux crédits... Comme si les gares voyaient leur capacité grandir magiquement sans investissements.

Cette présentation simplifiée et rapidement brossée était nécessaire pour comprendre ce qui se passe avec l’émergence des stable coins.

Se débarrasser des tiers inutiles

On sait que désormais les nouvelles technologies permettent d’échanger, sur des distributeurs spécialisés, de la valeur (qui normalement passait par l’infrastructure bancaire) contre des "tokens" appelés à circuler non plus par le canal bancaire mais par un nouvel instrument de circulation appelé Blockchain. Un peu comme si les marchandises et les passagers n’avaient plus besoin de trains et de gares pour voyager, ni même à emprunter un quelconque réseau routier. Il n’y a plus besoin de tiers pour faire circuler de la valeur laquelle circule de pair à pair. Pour être tout à fait précis rappelons quand même que les stable coins à l’inverse de crypto monnaies type bitcoin sont rattachés à un tiers qui est une monnaie de réserve et en particulier sa forme dette publique.

Se débarrasser de la toile bancaire

Beaucoup d’entreprises peuvent émettre des stable coins et les banques peuvent s’inquiéter d’une pratique  qui dévore leur substance. En effet la métamorphose de la valeur, depuis la monnaie classique sur un compte figurant au bilan des banques vers la monnaie stable coin, est d’abord un recul des dépôts et donc un phénomène de dé bancarisation. Pour reprendre notre image nous n’avons plus besoin de passer par des gares pour voyager. Bien évidemment, les banques réagissent et se proposent d’émettre aussi des stable coins. On pourra même imaginer des opérations de crédit en stable coins... mais ces derniers ne peuvent pas se multiplier par le canal classique - désormais disparu -  des échanges interbancaires.

La multiplication des stable coins n’est donc pas comme pour la monnaie classique une multiplication des petits pains qui sont encore le monopole du système bancaire. Aujourd’hui encore, la Société Générale bénéficie indirectement d’une opération de crédit accordée à un client de la BNP débiteur d’un partenaire client de la SG. En effet,  cette même SG peut à partir du nouveau dépôt correspondant offrir un crédit qui viendra abonder un compte tenu par la BNP. Cette magie de la circulation monétaire disparait avec le monde de crypto monnaies

Précisons ce point délicat. Quand une banque crée un stable coin son bilan est doublement affecté : en actif, inscription de la valeur en titres divers de la contrepartie du stable coin ; au passif, la dette comme promesse de remboursement du stable coin émis. Parce que le stable coin est aussi une garantie de stabilité, l’actif remis par le client est transformé en dollars, et mieux encore en dette américaine laquelle rapporte un intérêt. Nous reviendrons sur ce point très important. Toutefois lorsque le stable coin est créé, il se met à circuler par le canal de la blockchain en utilisant un simple téléphone et n’affecte aucune opération de bilan sur le système bancaire. Ces gares que sont les banques deviennent complètement inutiles. Alors qu’une création monétaire classique par crédit et abondement d’un compte depuis une banque affecte l’ensemble du système bancaire lequel grossit par le biais du multiplicateur du crédit, une création de stable coin se trouve complètement neutre. Une création de stable coin n’a donc pas du tout les mêmes conséquences qu’une création monétaire classique. En ce sens, il y a perte d’une grande opportunité pour les banques.

La toile bancaire se dérobe et les banques en position de victime doivent réagir

Pour autant les banques restent encore des établissements de crédit et elles peuvent assurer une rémunération sur les stable coins créés. Dans ce cas, les bilans sont affectés de la façon suivante. La banque inscrit à son actif la dette de l’agent à qui est octroyé des stable coins. Cette dette doit être couverte par une écriture de passif. Pour le reste, la dette du client est transformée en dollars et les stable coins figurent au passif. Le ou les bilans grossissent mais il n’y a pas multiplication de signes monétaires du fait de l’existence des stable coins. En revanche, sa capacité à créer a été transférée sur la blockchain laquelle n’est qu’instrument de circulation et non d’expansion monétaire. Cette nouvelle configuration favorise le transfert des capacités à épargner jusqu'ici assez bien  gérable par les banques vers  l'ensemble du shadow banking, des plateformes DeFi (finance décentralisée) et de la finance spéculative. Les banques sont ainsi invitées à se transformer et à ne plus se contenter - au titre de l'innovation et de la modernisation -  d'une passage à la néo-banque et à la fermeture accélérée des établissements de proximité. Le stable coin est ainsi un point de passage opportun sur la route de la numérisation du monde.

65 ans après la fin de Bretton Woods et la dollarisation du monde…une nouvelle dollarisation ?

Une caractéristique essentielle de cette vaste transformation est l’augmentation de la demande de dette publique notamment américaine. Quand on dit que le caractère stable des stable coins est garanti par son appui sur une monnaie de réserve et non plus sur une banque centrale, on se rend vite compte que la monnaie de réserve de référence ne peut être que le dollar en raison de sa liquidité et de sa profondeur de marché. En sorte que le développement des stable coins devient une possible garantie sur la dette publique américaine et  sur le développement parallèle du dollar dans le monde. Il s'agit là d'une étape décisive tout aussi risquée que celle du 15 Août 1971 qui voit le président Nixon mettre fin à la convertibilité des balances dollars en or. Déjà, à l'époque, le déficit américain était important et la décision de fin de la convertibilité de la devise américaine en or sur simple demande des banques centrales était une position risquée. Une décision qui toutefois fut un très grand succès puisque le monde devait accepter que la liquidité ultime devienne la devise américaine, laquelle allait se substituer à  l'or. Contre toute attente, la fin de Bretton Woods correspondait ainsi non pas à la fin du dollar mais à son couronnement. De ce point de vue, on peut risquer l'hypothèse d'une sorte de nouveau Bretton Woods : le dollar resterait la monnaie ultime et les stable coins sa représentation. Hypothèse très risquée que  seule l'histoire tranchera. 

Une autre question reste évidemment celle du contrôle avec la possibilité d'un achat insuffisant de dette publique par rapport à l'émission. De quoi rétablir la vieille querelle entre la "banking school" et la "currency school" à propos de la couverture métallique au dix-neuvième siècle.  D'où l'importance de la régulation qui se met en place pour contenir la croissance très rapide du système.

Une circulation de la valeur plus libre autour des indéboulonnables prisons de l'inconvertibilité.

En revanche, les pays toujours contraints par un contrôle de change strict ne peuvent desserrer l'étau qui emprisonne les citoyens. Certes un compte bancaire devient inutile mais les monnaies inconvertibles sont mal accueillies sur les plateformes de crypto monnaies. De ce point de vue l'épargne en monnaies inconvertibles sur les territoires marquées par l'inconvertibilité, ne tire aucun bénéfice des libertés offertes par la dé bancarisation. Concrètement l'épargne algérienne ne tire aucun bénéfice de la blockchain. Depuis l'Algérie, il est évidemment possible de voir sur un écran les merveilles offertes par les stable coins. Hélas, le Dinar algérien épargné par les ménages ne se transformera pas en dollars via l'achat de "tokens" , le chemin de la blockchain et l'accès à la sécurité de la monnaie ultime. 

 

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1 juin 2025 7 01 /06 /juin /2025 05:22

Les débats continuent sur le coût de l'électricité et la justification du remplacement du nucléaire EDF par l'éolien ou le solaire. De ce point de vue, il est utile de retrouver les raisonnements qui furent à l'origine de l'entreprise et de les comparer avec ceux d' aujourd'hui lesquels ont transformé fondamentalement l'entreprise EDF

Quand on dit aujourd'hui qu'il faut laisser la priorité de circulation sur le réseau électrique à l'énergie la moins chère, on peut se justifier en annonçant que le supplément de production, par exemple de l'éolien ne coûte rien ( il est l'effet d'un don d'une nature plus venteuse à tel ou tel moment) et qu'à ce titre il doit se substituer à un coût du KWH nucléaire plus cher. Clairement, à consommation constante, il faut optimiser et si le coût de la dernière unité produite (ce qu'on appelle coût marginal) est inférieur -par utilisation de l'éolien disponible- au coût de la dernière unité produite par le nucléaire, alors il faut qu'EDF réduise sa production nucléaire et laisse la place à un éolien rendu disponible par davantage de vent. C'est ce qu'on appelle la règle de la priorité du non renouvelable. Ce serait donc cette notion de coût marginal qui devrait dicter les stratégies d'optimisation des infrastructures électriques. 

Quand on connait l'histoire d'EDF depuis sa naissance, on se dit qu'au fond rien n'a changé. Les ingénieurs économistes directement ou indirectement impliqués dans  l'entreprise depuis 1946 - Les élèves du prix Nobel Maurice Allais , dont bien sûr le grand PDG Marcel Boiteux, et tous les autres qui ont succédé et en particulier  Christian Stoffaes qui vient de nous quitter- n'ont fait que laisser les clefs du management aux plus jeunes. Il n'en est rien et la règle de la priorité sur la base du coût marginal n'a rien à voir avec celle existant à l'époque où  Marcel Boiteux dirigeait l'entreprise. (1967-1987).

Quand dans les années 50/60 les ingénieurs économistes parlent de service public efficient - un terme qui deviendra chez Stoffaes le concept d'utilité publique - ils s'intéressent à une tarification de l'électricité qui serait proche du coût marginal. Du point de vue de l'efficience, le coût marginal est un indicateur incomparable et le consommateur d'électricité doit en payer le vrai coût à peine d'inefficience contaminant  l'ensemble du système productif. En effet, si le tarif (devenu aujourd'hui prix de marché) est supérieur au coût marginal, les allocations du capital et du revenu sont  dirigées vers des ajustements non optimaux : on pourrait disposer de combinaisons plus efficientes si le tarif était plus faible. A l'inverse si le tarif est plus faible que le coût marginal, on se dirige là aussi vers des allocations non optimales et la société gaspille de l'énergie. Faire rencontrer le service public fort et la compétitivité , surtout pour ce secteur très en amont de l'économie, c'est  imaginer une politique tarifaire respectant le coût marginal comme indicateur prioritaire de gestion. Mieux, la politique de l'entreprise se doit d'orienter l'économie en tentant en permanence de travailler  en coûts marginaux les plus faibles  et si possible faire payer pour chaque niveau de puissance appelé le coût marginal correspondant. Compte tenu que l'entreprise EDF dispose de nombreuses et diverses unités de production, il convient - pour son dirigeant - de classer les dites unités dans l'ordre des coûts croissants et de  mettre en activité, d'abord les unités les plus efficaces pour n'engager les plus coûteuses qu'avec le développement de l'appel de puissance par le marché. C'est ce management stratégique qui devait faire naître des tarifs différenciés en fonction des coûts marginaux constatés.

Profitons en pour réaliser que cette politique de tarifs différenciés n'a rien à voir avec ce qu'on appelle aujourd'hui la "tarification dynamique" que l'on trouve notamment dans l'industrie du transport et qui a tendance à essaimer. Ce dernier type de tarification ne cherche pas une optimisation économique et industrielle globale (utilité publique) mais à capter et privatiser le maximum de valeur sur un marché. Ce qui est ici recherché, c'est la captation maximale d'une capacité à payer. On est donc très loin des préoccupations des ingénieurs économistes, de ce qui était l'EDF lors de sa montée en puissance. Et bien évidemment jamais EDF n'a utilisé son monopole pour se constituer une rente de marché alors même que les appels de puissance connaissaient une rapide croissance. 

Si l'on en revient au coût marginal tel qu'il est mis en avant aujourd'hui chez les énergéticiens, on s'aperçoit qu'on est très éloigné d'une quelconque utilité publique. Accepter et valider aujourd'hui le principe de priorité au nom de ce bon indicateur que serait le coût marginal, relève d'une tromperie et la substitution du nucléaire par l'éolien ne provient pas d'un principe d'efficience puisqu'il ne permet pas d'ajuster les infrastructures énergétiques globales en fonction des besoins.

Dans le cas du vieil EDF, les infrastructures sont limitées par les appels de puissance avec, sans doute, une certaine marge pour des raisons de sécurité. Si l'économie grandit, il faut plus d'unités de production mais en même temps le signal tarif reste à tout moment efficient. L'infrastructure globale répond toujours en respectant le mieux possible le coût marginal comme indicateur efficient de tarif.

Dans le cas de l'EDF nouveau, la taille de l'infrastructure se doit d'être très excédentaire puisque l'énergie renouvelable reste intermittente et donc non fiable au regard des besoins de la société. Et plus la taille du renouvelable augmente?  plus la priorité doit se faire implacable en utilisant l'énergie  classique comme un double indispensable. Plus on mettra en avant l'idée de coût marginal nul ou proche de zéro comme marche vers la décarbonation, et plus on consommera du capital que l'on pourrait utiliser ailleurs. la vieille notion de coût marginal n'est plus un indicateur et l'on se dirige ici vers des rendements décroissants. 

Philosophes et historiens s'amusent à  nous expliquer que la liberté des modernes n'a plus rien à voir avec celle des anciens en particulier celle de nos ancêtres athéniens. On pourrait dire la même chose du management stratégique des anciens dirigeants d'EDF et de celui des dirigeants d'aujourd'hui. L'EDF des anciens n'a rien à voir avec l'EDF d'aujourd'hui et les dirigeants actuels ne se rendent peut-être pas compte que renationalisée à 100%, l'EDF des moderne n'a plus la possibilité ni même l'autorisation de produire de l'utilité publique. Certes, on peut dire que, désormais, EDF doit obéir au marché mais l'entreprise dite moderne ira plus loin en s'infligeant la punition de créer un EDF renouvelable...sans doute au nom de la modernité... Créer une filiale dont l'efficience passe par sa contribution à l'effacement d'une partie de la production nucléaire, et donc participer à la diminution du facteur de charge des centrales françaises déjà  classées au dernier rang mondial (60% soit le taux le plus faible du monde) est une faute de stratégie managériale. Aujourd'hui, l'infrastructure électrique globale est en surcapacité et les choses s'aggravent avec le branchement de nouveaux acteurs aussi bien dans le renouvelable que dans ce qui ne l'est pas, pensons à  Gardanne par exemple. Cette surcapacité est payée par le nucléaire historique sous la forme d'un effondrement de son facteur de charge (passage de 80% dans les années 90 à 60% aujourd'hui). Les athéniens de l'époque de Périclès connaissaient leur aliénation et savaient que leur liberté était contenue par celle des dieux qui tiraient les ficelles. Les économistes de l'actuelle EDF ne savent pas que les règles d'aujourd'hui qu'ils se doivent de respecter sont la nouvelle forme de l'aliénation. Ce ne sont plus les dieux qui tirent les ficelles mais l'idéologie  massivement diffusée y compris dans les écoles d'ingénieurs.

On peut néanmoins espérer que les contradictions au sein de la  réalité viendront troubler le socle idéologique. Ainsi la filiale RTE aux prises avec des investissements de réseaux pharaoniques (100 Milliards d'euros d'ici 2030) n'ignore pas qu'une partie au moins de sa  prétendue nécessité résulte des coûts gigantesques des câbles reliant les éoliennes en mer  au réseau terrestre. Elle n'ignore pas non plus qu'elle devra probablement encore un peu plus effacer des électrons nucléaires sur le réseau. Mais aussi, les dirigeants actuels d'EDF et de Total Energies, n'ignorent pas que leur querelle sur les prix de "l'après ARENH" (Total est grand bénéficiaire de l'ARENH finissant) résulte tout simplement de choix passés qui font que l'électron nucléaire est devenu trop coûteux aussi bien pour EDF vendeur que pour Total acheteur. Nous sommes bien dans une logique énergétique à rendements décroissants. Qui se rappelle des enseignements de Maurice Allais justifiant le monopole aux fins de bénéficier collectivement de rendements continuellement croissants ? 

Jean Claude Werrebrouck le 29 mai 2025

 

 

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25 mai 2025 7 25 /05 /mai /2025 04:47

Les experts continuent de débattre sur les causes qui ont empêché les oscillations de tension... lesquelles ont entrainé l'effondrement du réseau espagnol. Un bouc émissaire semble apparaître, celui d'un France qui n' a jamais souhaité élargir une interconnexion restée particulièrement faible entre les deux pays, fragilité qui aurait entrainé celle du réseau espagnol et à sa suite celle du réseau portugais  Avec une interconnexion plus solide, les oscillations de tension auraient pu être absorbées et la catastrophe évitée. Les deux capitales victimes du black out semblent accuser la France d'un abus de position géographique dominante faisant de la péninsule  ibérique le bout du monde.

Cette présentation des choses est fausse et relève au mieux de l'incompétence des experts. 

Le raisonnement oublie simplement que le mix énergétique espagnol relève d'un projet très ambitieux celui de parvenir à 80% d'énergie renouvelable dès 2030. Il relève aussi d'un autre oubli, celui qui, en raison de la non stockabilité de l'électricité, suppose que les énergies renouvelables soient accompagnées d'infrastructures énergétiques classiques pour un volume quasi équivalent à celui du renouvelable. Concrètement,  si d'aventure le soleil et le vent se font rares, il faut bien au nom de la continuité du service public prévoir des solutions classiques ( hydraulique, nucléaire, gaz, charbon, etc.). Avec la course au renouvelable, l'Espagne s'est affranchie de cette contrainte et du même coup peut se permettre de disposer d'une énergie peu chère. Le renouvelable bénéficie en effet d'une coût marginal nul : plus de vent et plus de soleil, c'est aussi plus d'électricité gratuitement obtenue grâce à la nature. De quoi rendre compétitive une économie espagnole avec des tarifs avantageux. Vieille question déjà débattue au moment de la crise énergétique et question au terme de laquelle l'Espagne exigeait de Bruxelles une autonomie tarifaire. 

Du point de vue de la France,  imaginer des investissements au titre de l'interconnexion n'est ni équitable ni rationnel.

D'une part, elle n'a pas à se substituer aux inconséquences d'une politique énergétique dont elle n'est pas responsable et il appartient à l'Espagne de payer le prix de sa sécurité en terme d'infrastructures électriques.

Mais surtout, une telle substitution entrainerait une aggravation de la situation française. La France en raison de son parc nucléaire dominant est déjà tenue d'organiser la mauvaise gestion de ce dernier en conséquence de ses propres engagements en matière de renouvelable. Parce qu'il faut assurer la priorité du renouvelable, les centrales françaises sont déjà victimes d'un facteur de charge le plus faible du monde. Ces dernières, en période venteuse, doivent en effet respecter une très forte diminution de leur production et laisser place aux ENR. C'est à ce prix que les ENR sont réputées compétitives. Si tel n'était pas le cas, les infrastructures ENR correspondantes verraient leur coût global de fonctionnement beaucoup trop élevé. Le choix des énergies renouvelables se paie déjà d'un facteur de charge nucléaire de seulement 60% alors qu'il est de 93% aux USA. Réalité peu connue et pourtant rendue publique dans les statistiques de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique. Concrètement le nucléaire américain, non handicapé par un non renouvelable prioritaire sur les réseaux, peut fonctionner au maximum de sa puissance et ce, dans un contexte où les centrales américaines sont beaucoup plus anciennes que les centrales  nucléaires françaises, une ancienneté qui devrait diminuer le facteur de charge (plus d'arrêts pour entretiens, pannes, accidents, etc. ). 

Dans un tel contexte ajouter à ce handicap politiquement infligé au nucléaire ; celui des coûts des choix espagnols et portugais, c'est  autoriser une baisse potentielle de puissance encore plus importante pour le nucléaire français. Si demain, grâce à davantage d'interconnexions entre réseaux français et ibérique il devait y avoir un surplus d'électricité renouvelable à déverser sur la France (beaucoup de vent et de soleil en Espagne venant s'ajouter à une période semblable en France), le nucléaire français déjà martyrisé souffrirait davantage encore. Avec comme conséquence ultime, une compétitivité plus grande pour l'Espagne et plus faible pour la France. 

On peut ainsi comprendre le peu d'empressement de la France pour élargir l'interconnexion dans un contexte où l'électricité est désormais conçue comme simple marchandise. Bien évidemment, si la règle de la priorité curieusement associée à celle du marché était abandonnée, il serait possible d'imaginer un renforcement des connections au bénéficie de tous. Toutefois nous serions dans un monde éloigné de celui imaginé et validé sur les marchés politiques européens.

Jean Claude Werrebrouck -  25 Mai 2025.

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19 mai 2025 1 19 /05 /mai /2025 17:13

Dans le N° 131 de la « Lettre Géopolitique de l’Electricité » on rappelle clairement ce qu’on appelait l’excellence française. Par exemple, celle du branchement sur le réseau de pas moins de 8 nouvelles centrales nucléaires pour la seule année 1982. Aucun pays au monde n’a su réaliser ce que faisait EDF à l’époque. Cette excellence reposait aussi  sur la capacité de l’énergéticien à produire à la chaîne, donc industrialiser et réduire considérablement les coûts de la construction et de la mise en service.

De l’excellence à la dérive

Il est inutile de rappeler que le processus fut progressivement bloqué à la fin des années 90 et qu’EDF fut d’une certaine façon une entreprise qui devait payer le prix de l’abandon du nucléaire et de la double promotion du renouvelable et du marché. Les péripéties récentes concernant la nationalisation, le devenir de l’hydroélectricité, la tarification, la fin de l’ARENH, le turn-over des dirigeants, les hésitations du pouvoir politique, etc... tournent autour d’une question fort simple : comment retrouver des marges de manœuvre concernant des investissements pharaoniques attendus ( près de 100 milliards d’euros pour les seuls 6 EPR envisagés) et garantir une électricité bon marché au profit de ce qui reste de notre grande industrie énergétivore. Ainsi, pour donner un exemple, celle de l’entité Aluminium Dunkerque, qui avale annuellement le quart de la production d’une centrale type 1300 MWH. Pour ce type d’industrie, sans une électricité bon marché la disparition est assurée et avec elle l’espoir  d’une réindustrialisation du pays.

Outre l’abandon des métiers et compétences qui était lié au projet Mesmer de 1974, la double promotion du renouvelable et du marché devait emprisonner EDF dans une logique insupportable pour toute entreprise normale. Dans le nouveau contexte européen, Il fallait aider des candidats énergéticiens dépourvus de compétences techniques en vendant de l’électricité d’origine nucléaire à des acteurs qui restent essentiellement des commerçants et ont quelque peine à se risquer sans subventions vers les éoliennes ou le solaire.

Techniquement, on imposera un prix ARENH effaçant toute rémunération porteuse de marge pour EDF. Mais surtout on imposera la règle de la priorité au renouvelable et donc ce que techniquement on appelle la « modularité » de production à EDF. Il convient de bien expliquer cette contrainte.

Une contrainte de modularité probablement peu connue  et rarement évoquée

L’électricité étant un bien qui reste largement non stockable, on sait que l’ajustement strict entre la puissance[JW1]  offerte et la puissance appelée doit être extrêmement rigoureuse à peine d’accident grave sur le réseau. Si maintenant, les autorités politiques décident de laisser une place grandissante au renouvelable, la garantie d’un bon fonctionnement suppose la diminution de la production du non renouvelable en laissant la place à l’électricité intermittente. Simplement exprimé, si la période est venteuse alors que l’électricité est faiblement demandée, on ne peut empêcher les éoliennes de produire et d’engendrer des recettes au profit de ses propriétaires. Il faut donc imposer une réduction de production aux centrales nucléaires.

 Cela entraine une première conséquence jamais expliquée , celle de disposer d’une puissance de production du mix électrique beaucoup plus élevée que ce qui semblerait normal. En imaginant qu’en 2050 ll n’y ait plus de production carbonée, il faudrait - qu’en absence de vent et de soleil et sans solution pour la question du stockage- disposer d’un parc nucléaire capable de remplacer la totalité du renouvelable… pour simplement  laisser vivre  le pays…

 Cela entraine aussi une autre conséquence, à savoir l’impossibilité de calculer correctement le coût de l’électricité renouvelable et reporter des coûts gigantesques sur un nucléaire qui ne serait plus qu’un parc de sécurité, tel un outil militaire qu’il faut entretenir pour garantir la paix.

EDF muselée dans une improductivité artificiellement construite

D’une certaine façon nous y sommes… et déjà avec une certaine avance sur nombre d’autres pays. Parce que le parc nucléaire est en France beaucoup plus important que partout ailleurs, les centrales françaises sont déjà fortement victimes de ce report de charge. Ainsi en raison de l’intermittence, la modularité est  très élevée et peut jouer plusieurs fois par jour sur des puissances considérables. Cette réalité est très visible dans les documente publiés par l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) concernant les variations du « facteur de charge »[1] On sait qu’une centrale doit être régulièrement arrêtée pour un certain nombre de raisons, entretiens, renouvellement du combustible, évacuation des déchets, etc. Ces arrêts viennent naturellement limiter le facteur de charge. EDF qui était moyennement classée dans le monde pour ce type de paramètre s’est considérablement dégradée depuis le début des années 2000. Aujourd’hui, elle se trouve au dernier rang dans le monde du nucléaire avec un facteur de charge de seulement 60%,  alors que les très vieilles centrales américaines disposent encore d’un facteur de charge de 93%. C’est dire que même si les centrales sont très largement amorties, le coût unitaire de production est anormalement élevé en France. De fait, EDF est une entreprise muselée dans sa production en raison de la priorité donnée au renouvelable. En comprenant cela on comprend aussi que les dirigeants d’EDF tentent d’obtenir des prix jugés beaucoup trop élevés par les clients de l’industrie, des clients qui pourraient se diriger vers des pays plus accueillants comme les USA.

Par comparaison avec l’industrie automobile, EDF est dans la situation d’un ensemblier à qui on imposerait une production de 6OO véhicules/jour alors qu’il lui est techniquement possible d’en produire 1000 et de les vendre…Classiquement l’ensemblier refuserait d’enregistrer des coûts unitaires anormalement élevés et serait tenté de délocaliser la production. Ce n’est évidemment pas le cas d’EDF qui ne peut délocaliser ses centrales.

Une solution aisée…et politiquement encore impossible.

La solution technique – et bien sûr non politique – consisterait à libérer EDF de son carcan et lui permettre de profiter pleinement de sa puissance installée. Le scénario serait le suivant :

1.  Baisse de 20 à 25 % du prix de vente surcompensée par une  hausse du facteur de charge, ce qui rend insolvable les concurrents des ENR à moins d’augmenter considérablement les subventions publiques.

2.  Passage de 60 à 90% du facteur de charge, ce qui représente une hausse de 50% de la production pour un coût total qui n’augmenterait que très peu (aux alentours de 5 milliards d’euros) en raison de la faiblesse des charges variables et donc d’un coût marginal très faible. Donc un coût global qui n’augmente que très peu et un coût unitaire qui s’effondre en raison de la hausse de la production. La baisse des tarifs est ainsi financée par une hausse de la production.

3.  La hausse du taux de charge à 90% est plus facile à réaliser dans les centrales françaises que dans les centrales américaines en raison de l’homogénéité du parc. Il n’existe donc pas de contrainte technique majeure.

4.  La conjonction de la baisse de prix de 25% et de la hausse du taux de charge met en lumière la non rentabilité du secteur des ENR, une non rentabilité qui ne peut être artificiellement rétablie par une nouvelle hausse des subventions publiques. L’électricité nucléaire vient ainsi se substituer à l’électricité du secteur des ENR.

5. L’exigence de surcapacité des infrastructures énergétiques disparait avec la quasi disparition de l’intermittence : le secteur énergétique français abandonne sa phase des rendements décroissants pour revenir à des rendements croissants.

6. La baisse des tarifs rétablit la compétitivité de l’industrie et gonfle le pouvoir d’achat du consommateur. Il en résulte un potentiel d’élargissement du mix énergétique en faveur de l’électricité, ce qui assure le débouché des futurs EPR.

7. La solution proposée en tant que simple substitution entre formes d’énergies décarbonées est neutre au regard de la question climatique.

Hélas, la solution proposée, logique dans un monde où l’idée  d’intérêt général serait validée reste encore aujourd’hui très  éloignée des réalités géopolitiques et des marchés politiques nationaux.

 

                                                                   JEAN CLAUDE WERREBROUCK

 

 

 

[1] Concrètement le facteur de charge est le taux d’utilisation de la puissance installée. Ce concept correspond aussi à ce qu’on appelle dans l’industrie : le taux de l’engagement de l’outil.


 [JW1]

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11 mai 2025 7 11 /05 /mai /2025 19:05

 

Les USA sont de loin la première puissance énergétique de la planète  et vont probablement profiter des faiblesses du reste du monde pour asseoir une nouvelle forme de domination.

La liste des faiblesses est importante : incapacité d’assurer la résilience électrique sous contrainte des énergies renouvelables et intermittentes ; grande pénurie européenne de ressources énergétiques ;  contexte eurasien difficile ;  Moyen-Orient en perte de vitesse.

La première cause est maintenant reconnue avec l’effondrement récent du réseau espagnol. On sait désormais que même sous couverture de bonne interconnexion, la non stockabilité des électrons associée à l’intermittence et aux  prix spots, est peu compatible avec le pilotage d’un ensemble qui reste fondamentalement incontrôlable. On sait par conséquent que le « cygne noir » cher à Nassim Taleb peut se répéter et que bien d’autres pays peuvent connaître la même aventure.

La seconde cause est évidente et le continent européen est particulièrement mal doté quelle que soit la composition de son mix énergétique ( peu de ressources fossiles, abandon relatif du nucléaire, dépendance dangereuse  au gaz russe (et donc choix de la fragilité), dépendance aux technologies du renouvelable et de l’intermittence). En 1985, l’UE importait 38% de son énergie et en importe aujourd’hui 54%. Dans le même temps, les centrales à gaz continuent de fixer le prix de l’électricité.

La troisième est un peu du même type avec un continent asiatique mal doté et un sous continent indien fort dépendant. Au total,  dotation faible au regard d’une population représentant plus de 40% du total de l’humanité.

La dernière cause est la marginalisation croissante d’un OPEP devenu incapable de maintenir ses parts de marché : 55% des flux pétroliers en 1970, mais 42,6% en 2017, 34,7% en 2020 et 24% en 2024. Tout aussi important pour l’OPEP est la perte quasi complète du contrôle des prix avec développement de marchés organisés qui font émerger des prix de référence à partir de contrats à terme dépassant  largement en volume la production mondiale. La finance avec notamment le Nymex (New York Mercantile Exchange) a fini par dominer la réalité moyenne orientale.

Dans ce contexte, les USA apparaissent comme la puissance énergétique majeure. Bien sûr, ils assurent déjà des records en termes d’énergie fossile et redeviennent les premiers producteurs mondiaux. D’abord en ce qui concerne le pétrole avec une offre supérieure à la somme des offres russe et saoudienne soit un poids de l’ordre de 20% du total mondial pour moins de 5% de la population. Mais ensuite, en ce qui concerne le gaz, avec une offre qui ne cesse de s’accroître : 22% du total mondial en 2020, mais 24% en 2022, 26% en 2024 et probablement davantage encore en 2025. La Russie - malgré ses énormes réserves gazières - voit son poids régulièrement diminuer même si elle reste loin devant les autres producteurs. La substituabilité entre pétrole et gaz étant devenue très importante, il est pour les USA intéressant de prendre conscience de son énorme avantage énergétique.

Ce positionnement ne peut diminuer en raison de la part de l’électricité qui, à l’avenir, sera croissant : 24% dans le mix énergétique  aujourd’hui mais probablement 50 , voire 60 ou 70% à l’horizon 2050. Une part qui ne pourra guère être nourrie par des énergies renouvelables incapables de résorber sérieusement la question du stockage et de l’intermittence. Cette question restera fondamentalement durable et si le nucléaire peut compenser,  il se heurte à ses propres limites, les centrales nucléaires n’étant pas suffisamment souples au regard des variations importantes de la demande et restent inadaptées aux questions de l’effacement de puissance et de priorité du renouvelable. La solution reste donc le maintien des énergies fossiles et en particulier le gaz.

Dans cette optique, les USA se doivent de passer de la domination à un contrôle encore plus étroit en nouant un partenariat avec une Russie, voire une Europe soucieuse de rétablir son lien gazier par le canal de North Stream. Avec moins de 14% de la production mondiale et les gros retards sur le projet de gazoduc entre le grand Nord et la Chine (au moins 3500 km d’infrastructures nouvelles) il est de l’intérêt de l’Europe et de la Russie de laisser aux USA le rétablissement rapide des infrastructures North Stream. Dans ce cadre, une entreprise américaine achèterait le gaz russe lequel serait revendu à l’Europe. Dans un tel contexte les USA s’assureraient le contrôle de 40% de la production mondiale ce qui lui donnerait la parfaite maîtrise des prix et des quantités. Ajoutons que ce contrôle serait d’autant plus étroit que la région Asie-pacifique voit sa demande de gaz fortement augmenter (45 % de la demande annuelle supplémentaire provient de cette région) et que la capacité d’offre supplémentaire provient de l’Amérique du nord  (85% de l’offre supplémentaire mondiale).

Globalement, si les USA tentent de résister sur les terres rares notamment par le biais d’un contrat avec l’Ukraine, ils s’apprêtent à pérenniser leur politique de puissance en devenant un acteur écrasant dans le domaine de l’énergie

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29 avril 2025 2 29 /04 /avril /2025 14:01

 

A force de faire semblant  de ne pas comprendre la réalité russo/ukrainienne, Trump pourrait déclarer devoir se retirer. Bien que fort complaisant avec ce qu’il croit pouvoir être son ami Poutine,  il pourrait utiliser l'invariant russe, s'appuyer sur lui pour repousser à très loin un inéluctable déclin américain et ce sans même peut-être affronter trop directement la Chine. Toutefois, pour bien comprendre la situation et prendre les bonnes décisions, il lui faudrait d'abord bien analyser ce qu'est la réalité de l'ex empire des tsars. 

La  présente note s’intéresse à la compréhension d’une réalité russe et plus particulièrement son modèle anthropologique, modèle jusqu’ici peu défriché. . On peut en effet s’étonner de caractéristiques sociétales a priori assez éloignées de ce que l’on trouve dans l’occident classique : un Etat laissant très peu de place à la société civile, un demos davantage objet que sujet, un repli sur soi contrarié par une interaction sociale souvent brutale et violente, une très difficile émergence de droits de l’homme dont celui de la propriété voire du respect de la vie. Ces caractéristiques sont elles-mêmes des qualificatifs divers d’une même réalité : la faculté d’un pouvoir très éloigné à nier toute autonomie réelle à une population, simple moyen de sa propre fin, à savoir sa reconduction au pouvoir.

 1 - Anatomie de l’Etat Russe.

En Russie comme ailleurs, l’aventure étatique fût probablement la cristallisation d’une évolution qui selon l’expression de Pierre Clastres devait aboutir à ce que ce dernier appelait « un coup d’Etat fondant l’Etat ». Partout dans le monde, le « big bang » des Etats fut l’appropriation du « commun » d’une société, ce que l’on appellerait dans le langage moderne les biens publics. L’histoire assez classique des Etats fut le passage d’un âge patrimonial plus ou moins long (le groupe au pouvoir gère le commun comme son bien propre), à un âge institutionnel (le groupe au pouvoir reconduit sa domination par un partage et la reconnaissance de droits attribués à un demos). Dans certains cas, l’âge institutionnel peut se déliter avec passage à un âge relationnel où l’Etat lui-même semble s’affaisser devant le marché (démocratie puis mondialisation). L’âge relationnel qui semble être le moment présent des Etats de l’UE délègue au marché et aux économistes l’édification d’un intérêt général. Le marché devenant la nouvelle patrie à défendre. Signalons qu’il n’existe aucune théorie de l’histoire et rien ne dit qu’il existe un passage ordonné entre les âges : des retours ou des ordres inversés sont toujours possibles. Rien ne dit non plus que la réalité correspond à des âges complètement séparés et complètement distincts. Ainsi il n’est pas impossible de penser que l’UE pourrait évoluer, après son âge plus ou moins relationnel  vers un stade intermédiaire que certains appellent déjà la marche vers « l’étaticité ». Stade sans doute très difficile à reconstruire car devenu étranger à ce que l’on peut considérer comme point d’aboutissement du stade relationnel à savoir celui d’un individualisme devenu radicalement narcissique. 

Ce qui semble caractériser l’histoire de l’Etat russe est l’importance de l’âge patrimonial, la difficulté du passage à l’âge institutionnel et, plus récemment, sa greffe sur un âge relationnel qui lui reste fondamentalement étranger.

2 -  Une construction impériale sans équivalent.

L’âge patrimonial s’est parfaitement adapté à la construction d’un empire où - à l’inverse de ce qui se passait en Occident (Grande-Bretagne et France arrimées depuis longtemps à l’âge institutionnel) - la métropole n’est pas géographiquement séparée des colonies. Alors que la France se distingue de l’Algérie par une frontière naturelle, il n’existe pas de barrière physique entre la colonie et l’Etat patrimonial russe. Et comme l’âge patrimonial est celui où les sujets sont dépourvus de l’essentiel de ce qu’on appelle les droits de l’homme, voire le simple respect de la dignité humaine, le colonisateur peut utiliser ses sujets comme matière première de la colonisation. Parce que dépourvus de droits de propriété qui n’existent que pour les dominants, les sujets peuvent être instruments de la colonisation et être déportés en masse vers de nouveaux lieux. D’où la multitude de groupes russophones dans des espaces a priori très éloignés mais jamais séparés de la métropole par une barrière naturelle qui n’existe pas. Phénomène que nous n’avons pas constaté avec les autres colonisations où, même en Algérie, il n’y avait pas de réelles déportations et où ce qu’on appelait les pieds noirs étaient des volontaires très autonomes au regard de l’Etat central. Les cas contraires - sauf l’énorme exception que fût le commerce triangulaire, sauf également des moments parfois tristement génocidaires (enfumades de Bugeaud) -  étaient non généralisés et concernaient surtout une déportation des colonisés récalcitrants vers d’autres colonies, donc des personnes dépourvues des droits de propriétés de l’âge institutionnel de la métropole.

Dans le cas de la Russie, les moyens de production de la colonisation et de l’expansion de l’âge patrimonial, doivent historiquement rester ce qu’ils sont à peine d’effondrement de l’empire en expansion : les déportés doivent conserver leur rang et ne doivent jamais accéder aux droits de l’homme classiques. Il en résulte une distance réduite entre le colon et le colonisé, ce qui n’était pas le cas des empires coloniaux occidentaux. Dans le cas inverse, une stratégie d’accès aux classiques droits de l’homme entrainerait un effondrement de l’empire, ce que « Catherine la Grande » tentait d’expliquer aux philosophes des lumières et en particulier Diderot. Constatons qu’aujourd’hui encore les déportations restent une pratique assumée : enfants et familles ukrainiennes, minorités des espaces de l’Asie centrale, etc.

3 -  Un point d’appui sur des structures anthropologiques à privilégier.

 Les deux paramètres classiques des droits de l’homme : vie, liberté, reposent sur un troisième qui devient le point d’appui des deux premiers : la propriété. C’est dire que l’âge patrimonial de l’Etat russe ne permet pas l’arrimage à la notion classique de propriété : vie et liberté seront toujours sous la dépendance du pouvoir. D’où la difficulté de faire naître un âge institutionnel allant jusqu’à la démocratie. Au mieux, on aboutira à une citoyenneté qui restera bloquée sur le patriotisme ou le nationalisme alors qu’en Occident il sera possible d’aller plus loin. D’où l’asymétrie fondamentale dans une situation de guerre : un coût de la vie très élevé dans un cas ( l’Occident dépassant l’âge institutionnel et déjà plongé vers le point d’aboutissement dans l’âge relationnel , à savoir l’individualisme narcissique), et très faible dans l’autre (Russie dont l’âge institutionnel reste enkysté dans un âge patrimonial essentiel pour le groupe des oligarques). Dans un cas nous avons la doctrine du zéro mort dans la guerre et dans l’autre, il sera naturel d’extirper de l’univers carcéral des personnes que l’on enverra sur le front.

D’une certaine façon, l’Etat russe se trouve très aidé par des structures familiales qui selon la classification d’Emmanuel Todd relèvent du type souche, voire communautaire, avec des caractéristiques culturelles qui restent éloignées de celles de l’occident classique où la valeur égalité l’emporte. Le poids de l’autorité indiscutable s’impose avec ses conséquences sur des droits de l’homme qui n’ont pas la même signification qu’en Occident. La dimension âge patrimonial de l’Etat Russe est ainsi en relative congruence avec des structures familiales qui ne vont pas contester frontalement la violence du pouvoir.  La perspective d’une révolution a ainsi beaucoup plus de chance de se réaliser par le haut que par le [1]bas, ce que semble bien voir un Giuliano Da Empoli dans son dernier ouvrage.

4 - Un  point d’appui récent sur des Etats vivant l’âge relationnel.

Mais l’Etat russe qui passe déjà difficilement le cap de l’âge institutionnel est retenu, voire confirmé dans son âge patrimonial par sa greffe sur les Etats de l’âge relationnel (Occident). Les richesses de l’immense empire peuvent être valorisées auprès des Etats devenus vassaux d’un mercantilisme privé. C’est bien évidemment le cas - véritablement caricatural - de l’Allemagne dont le  mercantilisme permettra d’alimenter une rente gazière gigantesque accaparée par les détenteurs/défenseurs de l’âge patrimonial russe. De quoi nourrir - non pas avec des droits mais avec des marchandises - les dépendants du pouvoir russe. De quoi, par conséquent, légitimer la forme patrimoniale du pouvoir par une population qui reste à l’écart des agitations du post-modernisme occidental. De quoi envisager par des oligarques, le retour d’un North Stream 2 en négociant avec des USA semblant renouer avec les prémisses d’un retour vers une sorte d’âge patrimonial[2] Mieux, de quoi distribuer des salaires considérables et du capital qui l’est davantage encore, à ceux qui s’engagent dans la machinerie militaire. C’est dire que malgré une démographie très difficile, l’Etat patrimonial russe peut encore alimenter la machine de guerre par une offre suffisante de personnel et de moyens financiers : les chaînes d’inscription à la guerre sont le point de départ d’un changement radical de niveau de vie pour nombre de familles de colons mais plus encore de colonisés dans l’immense empire. Au final, de quoi connaître l’équivalent de la société de consommation occidentale dans un monde carcéral. Les immenses espaces de la Grande Distribution peuvent cohabiter avec ceux  des colonies pénitentiaires.

5 - Un Etat sans limite territoriale

L’empire lui-même ne peut connaître de limite. Dans le cas de la colonisation occidentale, des barrières naturelles permettaient la distinction entre des colonies et des métropoles, elles-mêmes déjà marquées par les frontières des célèbres traités de Westphalie (1648). Simultanément, l’âge institutionnel et son débouché sur l’idée de citoyenneté et de droits de l’homme, délégitime rapidement le fait colonial occidental, lequel débouchera sur l’apparition de très nombreux Etats en formation au vingtième siècle. Historiquement, l’affaire ne fut pas facile et aurait pu l’être beaucoup moins encore en l’absence de barrières naturelles entre colonies et métropoles. Imaginons par exemple les difficultés supplémentaires - pourtant déjà  considérables - dans le cas de la France et de l’Algérie si cette dernière avait été directement accolée à la métropole.  Le cas de la Russie, au regard de l’idée de décolonisation est très différent. Parce que l’âge patrimonial peut se pérenniser et que la colonisation s’est accompagnée de déportations, il est très difficile de connaître une décolonisation. La violence naturelle de l’âge patrimonial s’y oppose, et surtout il est facile de compter sur ce qui est devenu les minorités russophones réparties sur l’immense territoire. C’est ce qui est présentement vécu avec un mouvement complexe de décolonisation/recolonisation. En occident -parce que le colon était très différent du colonisé, - la décolonisation n’en finit pas de se radicaliser y compris et surtout dans les anciennes métropoles. En Russie, colons et colonisés sont peu différents et le colonisé ne rejette pas la culture du colon. A priori impensable en occident, la recolonisation se trouve envisageable dans l’ordre Russe. Avec toutefois une limite : une colonisation vers des espaces fondamentalement étrangers à  l’espace russe (l’Afrique actuelle) se heurtera à des déboires majeurs. Il sera moins difficile de se réinstaller dans les ex territoires de l’Union Soviétique que d’occuper le Sahel après évincement de la présence française.

6 -  Un Etat menaçant menacé ?

Et pourtant l’empire est plus ou moins menacé car les droits de l’homme frappent à la porte et les espoirs - fondés ou non - de l’âge relationnel s’affirment. Non pas nécessairement par le canal démocratique car une grande partie des droits de l’homme peut se vivre en dehors de la liberté démocratique, mais bien plutôt par le canal économique. L’économie prédatrice et rentière monopolisée par les tenants du pouvoir peut faire l’objet d’une contestation grandissante, voire se transformer en luttes de clans débouchant sur de possibles fragmentations. Et déjà, au quotidien, une difficulté croissante à gérer les conflits d’intérêts entre groupes de décisions et la peur qui, finalement, empêche toute innovation au niveau des microdécisions. Davantage encore, la digitalisation de l’économie et les espoirs du monde numérique favorisent la fuite hors de l’empire des plus modernes. De quoi accélérer la crise démographique. Au-delà des apparences nous sommes vraisemblablement dans la crise des Etats figés dans l’âge patrimonial.

7 -  Quelques conclusions trop rapides et peu perçues par la nouvelle administration américaine.

a - Les réalités d’aujourd’hui sur le théâtre russe paraissent confirmer ce qui précède : le « sultanat électoral » vécu l’an dernier par le pays ne semble guère embarrasser ce que chacun peut considérer comme une distraction dominicale où l’on était invité au jeu du plébiscite comme on peut l’être au jeu de monopoly. C’est dire que la liberté au sens occidental n’a encore que peu de sens.

b - La guerre est coûteuse, et même avec une croissance,  il deviendra de plus en plus difficile de jouer le jeu de la société de consommation avec des moyens de production qui se sont reconvertis en usines de guerre. La croissance peut certes s’accélérer  avec la généralisation d’une économie de guerre, mais elle ne pourra masquer durablement une perte des niveaux de vie. Entre la guerre et l'hyperconsommation il faudra choisir.

c - La guerre, elle-même, est un moyen de conserver un âge patrimonial menacé par des périphéries dissidentes qui pourraient déboucher sur  des exemples de réussite légitimant un âge relationnel : un succès économique et politique de l’Ukraine n’est pas acceptable pour la Russie. Une guerre qui soude une communauté est donc utile pour le pouvoir mais son coût devra se reporter sur les dépendants, plutôt sur les colonisés que sur les colons.  

d - Cette même guerre ne pourra que se limiter aux anciens espaces et La Russie, cruellement contestée dans sa volonté de devenir chef d’orchestre d’un Sud global,  devra probablement se retirer - au moins partiellement - de l’Afrique.

e - Enfin cette guerre développe ce qu’elle combat : le passage de l’Etat ukrainien d’un âge patrimonial à un âge institutionnel flirtant avec l’âge relationnel européen. Plus simplement exprimé, l’Etat Russe engendre à sa périphérie ce qu’il n’est pas,  et que classiquement on appelle « l’Etat Nation souverain ». Si le marché généralisé de l’âge relationnel connait quelque peine à souder une société,  la guerre de l’Etat Russe resté  patrimonial ne permettra pas davantage de souder et développera  des risques de rupture.

8- Ce que peut faire une administration américaine tentée par les mirages d’un retour à l’âge patrimonial.

Nous ne reviendrons ici sur les paramètres d'une crise intérieure américaine qui semblent éloigner les structures anthropologiques du libéralisme classiques. Phénomène d'une grande complexité qui mène à ce qu'on appelle sans doute trop vite le "retour des prédateurs".  parmi nos conclusions provisoires il y en a une: "la Russie n'a pas les moyens de se permettre de perdre une guerre". Mais elle ne peut non plus la gagner sans risques géopolitiques majeurs sur le statut de l'Amérique.  Il faut donc trouver un moyen terme qui rejoint les intérêts américains notamment au regard de la Chine. Il sera très difficile pour les USA de connaitre un vaste mouvement de réindustrialisation et, au delà de la guerre des droits de douanes, il faudra envisager une autre guerre, celle qui est beaucoup plus en amont dans l'ordre économique : la maitrise mondiale de l'énergie. Une telle maitrise consacrerait le retour d'un moment heureux de l'Amérique, celui de la période 1945/1973 où les "7 soeurs " ( 5 entreprises américaines et deux anglo-hollandaises) définissaient un prix unique du pétrole à l'échelle planétaire. Un prix garantissant la compétitivité de l'industrie américaine.

S'il n'est évidemment plus possible d'en revenir à l'ordre ancien, il est techniquement et probablement possible pour les USA de construire une alliance non plus avec les Etats du Golfe mais avec la Russie.  

Le montage pourrait être le suivant  : création d'une entreprise américaine reprenant les actifs de "North Stream" à la Russie et rétablissant des infrastructures. Au delà, l'entreprise américaine achète le gaz russe et le revend à L'Union Européenne. 

Les conséquences seraient les suivantes :

- Recentrage de la production de GNL américain sur le territoire des USA avec baisse de la production et baisse du prix aligné sur un coût marginal fortement croissant : l'économie américaine bénéficie de coûts très faibles par disparition de coûts marginaux très rapidement croissants provoqués par la ravitaillement des ports européens en GNL. On parle du financement de la guerre mais le monde médiatique n'évoque pas les conséquences sur les prix intérieurs américains de l'exportation de GNL vers l'Europe.

- Fixation d'un prix UE plus faible que le prix actuel et beaucoup plus élevé que l'ancien prix du gaz naturel naguère acheté par l'Allemagne à la Russie.

- Fixation d'un prix à la Russie qui compte tenu de l'opportunité réalisée  par la possibilité de reproduire du gaz doit logiquement être très faible. De quoi, pour l'entreprise américaine, bien vivre d'une différence de prix assurant une rente énergétique. Un peu comme au bon vieux temps où les compagnies bénéficiaient d'un prix politiquement fixé sur les coûts dans les ports du golfe du Mexique alors que le pétrole était produit dans le golfe arabique à des conditions infiniment plus avantageuses. 

L'amitié russo-américaine pourrait ainsi se fonder sur une réalité objective : retour d'un contrôle plus ou moins mondial de la rente énergétique pour les USA, contre garantie pour la Russie de ne pas perdre une guerre fondamentale pour sa simple survie en tant qu'Etat resté fondamentalement patrimonial. 

 

                               Jean-Claude Werrebrouck – 30 avril 2025


[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/03/face-a-la-dislocation-de-l-ordre-de-yalta-quelle-strategie-pour-l-europ.html; https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/02/le-tanleau-du-monde-peint-en-1945-a-yalta-n-existe-plus-1.html

 

[1] Cf ; l’Heure des prédateurs ; Gallimard ;2005.

[2] Ce que suggère l’idée d’une entreprise américaine devenant interface ente Russie et Europe (essentiellement Allemagne) et idée se concrétisant déjà par la mise au travail d’un équipe de juristes. De quoi créer pour reprendre les termes des économistes un monopole bilatéral contrarié avec en perspective le retour du contrôle mondial des énergies fossiles par les USA.

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22 avril 2025 2 22 /04 /avril /2025 04:20

Ce qui se passe est le point d'aboutissement momentané d'un  processus entamé il y a plus de 50 ans. Il est temps d'en dérouler les fondements et les étapes.

Des choses simples à comprendre dans un monde simple.

Dans une économie classique, existent des liens entre ce qui relève du partage profit/salaire et ce qui relève d'une  production elle-même partagée entre ce qui sert à produire et ce qui est directement consommable. Logiquement, les profits servent à acheter ce qui sert à produire (biens capitaux) , achat qu'on appelle investissement. Tout aussi logiquement, les salaires servent à acheter ce qui est consommable. Fort de cette constatation banale, on peut tout de suite évoquer la question de la congruence entre répartition et production. Par exemple, si les salaires ne suivent pas le rythme de la production, nous aurons une crise de surproduction. Circonstance qui va correspondre directement à la grande crise des années 30. A l'époque, une économie moderne de production qu'on appellera plus tard "fordisme", générait d'importants gains de productivité donc générait une avalanche de biens de consommations non vendables en raison des normes salariales antérieures. Et invendus qui vont entrainer l'effondrement de l'investissement et donc une énorme crise de surproduction que l'on sera à l'époque incapable d'affronter correctement. La solution qui n'interviendra réellement qu'après la seconde guerre mondiale, sera le partage continue des gains de productivité générés par la nouvelle machine à produire : profits croissants associés à des salaires croissants engendrés par la productivité, viendront nourrir en continue l'outil de production. Les débouchés d'une production de masse sont ainsi assurés, et cela caractérise ce qu'on va appeler les trente glorieuses.

La reconfiguration du monde

Plus tard avec l'ouverture, la mondialisation, la libre circulation du capital, etc. il deviendra possible de générer de la productivité sans en envisager son partage. Ainsi, fabriquer les biens en Chine  revient pour l'écosystème global à élargir spatialement le rythme du fordisme ( territoire américain + territoire chinois) sans s'assurer des débouchés sous la forme de salaires croissants aux USA et de salaires décents en Chine. Il n'y a plus à accroître les salaires aux USA puisque les prix des biens de consommations s'effondrent en raison des coûts chinois. Il n'y a pas non plus à relever les salaires en Chine qui eux obéissent à des normes très différentes. 

Globalement, la mondialisation est source potentielle d'une nouvelle forme de crise de surproduction. Cette dernière peut toutefois être très longuement repoussée. Les USA deviennent un lieu de sous production et la plupart des biens de consommation (textile, habillement, chaussures, outillage électroménager, etc.) vont cesser d'y être produit. La Chine devient un lieu de surproduction et les biens susvisés invendables à l'intérieur vont être exportés aux USA. D'où un échange croissant d'un type nouveau : le revenu issu des exportations chinoises va d'une part se transformer en achats d'obligations publiques américaines, et d'autre part se transformer en gigantesques investissements d'infrastructures chinoises. 

Le résultat est une reconfiguration du monde avec entrée dans un "fordisme dévoyé". Tout d'abord, la machine à produire - technologiquement  toujours de plus en plus efficace- se déforme car la production de biens de consommation est limitée par les débouchés mondiaux ( les salaires chinois sont insuffisants comme les salaires américains l'étaient avant 1929). Mais elle se déforme aussi dans la production croissante de biens capitaux ou éloignés du champ de la consommation. Clairement, les obligations américaines achetées vont nourrir un déficit public et une gigantesque industrie de la défense. Tout aussi clairement la vente de biens de consommation fabriqués en Chine et exportés aux USA va alimenter la construction de gigantesques infrastructures industrielles. 

Une reconfiguration aux effets inattendus. 

Ce qu'on appelle "Trumpisme" est ainsi la tentative de dépassement du "fordisme dévoyé". Et un fordisme qui devient mâchoire emprisonnant et affaiblissant  durablement les USA.

Une pièce de la mâchoire est constituée par l'entrée croissante de capitaux (Treasuries ) qui maintiennent un taux de change élevé et donc augmentent le volume du déficit commercial américain. Ce taux de change élevé sera confirmé et stabilisé par les instances régulatrices cherchant à maintenir une quasi-fixité des taux de change et donc la volonté de disposer d'un compte de capital important dans les banques centrales, bien au delà de la seule banque centrale chinoise. De quoi remettre en cause la vieille causalité entre déficit et entrée de capitaux, et risquer l'hypothèse d'un Stephen Miran ou d'un Michael McNair consistant à dire que ce sont les entrées de capitaux qui ont engendré le déficit. De quoi comprendre une administration américaine qui veut maintenir le statut du dollar tout en se battant contre son coût devenu insupportable...  incompréhensible pour l'immense majorité des économistes...

Une autre pièce de la mâchoire est celle de la désindustrialisation d'un côté et de la surindustrialisation de l'autre, ce qui met clairement en difficulté la puissance militaire américaine. Le complexe militaro-industriel américain devient progressivement dépourvu de ses bases classiques et on commence à percevoir que les milliers d'entreprises qui l'abreuvent  sont en perte de substance. La plupart  des entreprises du complexe ne sont pas que productrices de pièces à usage militaire et beaucoup ont perdu leurs débouchés non militaires en raison de la disparition des industries reliées à la consommation. Le socle du complexe est donc en voie de fragilisation.  Le fordisme dévoyé développe ainsi des effets majeurs sur l'ordre de la puissance. En revanche, le complexe militaro industriel chinois repose sur un socle colossal à partir duquel il peut se nourrir. Le dévoiement du fordisme a fait de la Chine le lieu où se trouve empilé  40% de la production manufacturière mondiale et 50% des brevets. On peut aussi souligner la diversité de l'empilement : la Chine produit dans la tech et les semi conducteurs... et continue à produire 65% des clous et 47% des textiles mondiaux.  Un empilement susceptible de développer une puissance militaire gigantesque en un temps réduit.

Ce qu'on appelle Trumpisme est ainsi une tentative visant à empêcher la fermeture de la mâchoire par rétablissement brutal de l'équilibre extérieur, avec en finalité ultime le rétablissement  d'un tissu industriel susceptible de garantir le  maintien de  la puissance.

Difficile gestion d'une "patate chaude".

Clairement, il s'agirait du retour difficile d'un fordisme classique aux USA, donc celui d'avant la mondialisation. Mais ce retour supposerait aussi un fordisme classique en Chine difficile à construire. La Chine peut-elle supporter la disparition de son surplus exportable notamment celui de ses biens de consommation ? Elle tente depuis plusieurs années de s'arrimer à un fordisme classique avec l'abandon des plans d'infrastructures censés contenir la crise de surproduction et l'utilisation de  fortes incitations à la consommation. Cette politique reste globalement un échec et mêmes les vives hausses des salaires ne se traduisent pas par l'augmentation des dépenses de consommation.  Malgré les apparences et l'énorme succès industriel, il n'y a pas en Chine l'équivalent des trente glorieuses avec congruence de la production et de la répartition.

La violence du Trumpisme voudrait la disparition de l'énorme excédent commercial chinois, ce qui signifierait clairement une crise de débouchés et donc une classique crise de surproduction selon les principes de celle des années 30. La Chine probablement consciente de la réalité du problème tente de le contourner depuis longtemps en utilisant des relais amortisseurs. C'est ainsi que face aux premières résistances américaines devant  le "fordisme dévoyé", la Chine déverse ses excédents extérieurs dans des pays tiers  (Vietnam, Mexique, etc.) qui eux-mêmes vont déverser les marchandises vers les USA. Il s'agit d'une tentative de masquage et de partage de ce qui est devenu une "patate chaude". La réponse américaine semble logique et le containment de la patate chaude passe par des droits élevés pour ceux des pays se livrant aux pratiques correspondantes. D'où la sanction à priori choquante pour des pays à priori amis ou devenus amis. On peut même s'attendre à une stratégie américaine plus offensive. Sachant que la réindustrialisation américaine sera plus que difficile, on peut penser à des taxes douanières très différenciées, considérables pour la Chine et faibles pour les pays du sud : de quoi rendre d'ex-pays coloniaux compétitifs au regard d'une Chine impériale. 

On aurait tort de croire à l'isolationnisme américain et derrière la stratégie des droits différenciés, il s'agit au contraire de développer une nouvelle arme contre la Chine aux effets de l'éloignement des pays du sud de la puissance chinoise: rééquilibrer la balance extérieure entre ces pays et la Chine et accepter davantage de déficit américain avec ces mêmes pays. Gérer la "patate chaude chinoise" sera peut-être la clé de compréhension de la stratégie américaine. Le lecteur avisé verra dans la condamnation des pays qui recherchent "l'apaisement" avec les USA le souci chinois de ne pas se laisser piéger dans un isolement l'obligeant à conserver et gérer lui -même la "patate chaude".  De quoi immobiliser la Chine dans la crise de surproduction, avec dejà des appels au patriotisme pour sauver les exportations ( Alibaba, Pinduoduo, Temu, etc.).  Le même lecteur avisé sait aussi que cette même stratégie ne pourra au mieux que retarder l'inéluctable, à savoir le déclin des USA.  

                                                                 Jean Claude Werrebrouck - 21 Avril 2025.

 

 

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14 avril 2025 1 14 /04 /avril /2025 04:30

Beaucoup d'interrogations se font autour de la théorie de Stephen Miran censée être le logiciel de ce qui est décidé par le Président Trump. L'idée selon laquelle la désindustrialisation américaine trouve comme catalyseur le dollar est assez crédible. Sans le statut de monnaie de réserve, les USA seraient effectivement amenés à ajuster leurs importations à leur capacité à disposer de liquidité internationale, elle-même acquise par des exportations. De la même façon, sans ce statut qui entraine le choix du dollar comme liquidité sécurisée ultime, le cours de la monnaie considérée serait sans doute plus faible et davantage propice à l'exportation américaine vers le reste du monde. D'où la volonté de faire baisser le cours de la monnaie américaine par les moyens étranges  proposés par Stephen Biran, et moyens que nous ne développerons pas dans la présente note.

Nous présenterons ici un tout autre point de vue sur la volonté  du pouvoir américain.

Le déséquilibre extérieur US est fort ancien  et commence sous la présidence Eisenhower. Il va s'accélérer après le voyage du Président Nixon en Chine, voyage qui va consacrer ce que nous avons souvent appelé un contrat entre Walmart et le parti communiste chinois. Concrètement, les salariés américains ne vont plus dépenser leurs revenus à partir de productions américaines mais bien davantage à partir des exportations chinoises vers les USA. Le processus de désindustrialisation va s'accélérer avec l'entrée de la Chine dans l'OMC et la volonté de progressivement transformer le pays en usine du monde. Aujourd'hui, la base industrielle chinoise est supérieure à l'addition des bases américaines et européennes. Plus simplement encore, exprimé en parité des pouvoirs d'achat, le PIB américain est dépassé par le PIB chinois depuis 2016 et en 2035 il ne devrait plus en être que la moitié.

Ce n'était pas encore le cas sous la Présidence Nixon et à cette époque, la base industrielle US pouvait encore être le point d'appui du pharaonique projet APOLLO et simultanément celui d'une guerre du Vietnam dotée de moyens illimités, et ce sur une longue durée ( près de 10 ans). Simplement, il y avait déjà un signe avant coureur de ce qui allait se produire aujourd'hui et, à l'époque, il faudra abandonner, en pleine guerre, et à la fin du programme lunaire, les règles de Bretton Woods (15 août 1971). Ce point mérite explication.

Déjà, à cette époque le déficit extérieur interrogeait sur la capacité des USA à  régler leurs dettes. Le déséquilibre entrainait une accumulation de dollars gagnés par des producteurs situés hors Amérique et producteurs venant compenser une insuffisance de l'offre globale aux USA, insuffisance au regard de  la demande globale. Clairement, le déséquilibre signifiait que les américains consommaient à partir d'un revenu qui n'était pas ou qui n'était plus produit chez eux.

Comme le système monétaire international reposait encore sur l'or, il était clair que les tensions allaient apparaître. La règle voulait à l'époque que le dollar soit convertible en or - sur le seul fait des banques centrales - et sur la base de 35 dollars l'once. Déjà, le Général de Gaulle s'était risqué à convertir les dollars accumulés en or et déjà un sentiment de méfiance se manifestait. En raison des gigantesques dépenses pour la conquête de la lune et la guerre du Vietnam, l'industrie américaine ne pouvait déjà plus suivre la demande globale. C'est cette réalité qui va décider de l'embargo sur l'or et son remplacement par un dollar désormais inconvertible.

Logiquement, il aurait fallu à l'époque que l'Amérique se remette à produire et rééquilibre ses échanges extérieurs. Il n'en fût rien et on allait se servir d'un dollar inconvertible pour le multiplier et laisser une place grandissante à la finance. De fait, 55 années de facilités nouvelles allaient se déployer jusqu'à la prise de conscience d'aujourd'hui. Les USA ne peuvent plus distribuer un revenu qui n'est pas produit, mais surtout prise de conscience  qu'ils ne sont plus en situation de mener une guerre de haute intensité et de longue durée. Ils ne peuvent plus vivre en consommant une épargne étrangère, notamment chinoise, tout en délaissant une industrie qui, elle-même, n'est plus capable de produire sur une longue durée, le matériel nécessaire à une guerre d'attrition telle que celle se déroulant en Ukraine. La puissance technologique reste et peut faire face à des conflits supposant de brèves interventions. Mais elle est inadaptée aux guerres de haute intensité articulées à une base industrielle de production de masse continue et durable. 

Le non dit de la politique américaine nouvelle est donc celui d'un refus de déclassement militaire par rapport aux empires plus ou moins coalisés. Elle est au fond le résultat de la prise de conscience d'une réalité dont on peut présenter le film sous la forme de quelques assertions jamais évoquées dans la littérature académique.

1. L'écosystème monde ramené au couple USA/Chine est fait d'un empire  (USA) où des revenus sont de plus en plus dépensés sans avoir été produits et d'un autre  empire (Chine) où des productions gigantesques ne sont pas aisément vendables localement  faute d'une dépense interne insuffisante.

2.  Attrition industrielle d'un côté et élargissement de l'autre viennent contester la puissance militaire américaine et conforter une puissance chinoise rapidement croissante. De quoi revoir à terme   l'ordre des puissances.

3. L'excédent chinois devient un surplus d'abord investi aux USA sous forme de titres de la dette américaine, ensuite sous forme d'épargne de précaution justifiée par l'absence d'Etat Providence. On pourrait davantage consommer mais la sagesse l'en empêche.

4.  La demande mondiale devient structurellement inférieure à l'offre mondiale, ce qui limite durablement la croissance mondiale et augmente le risque de crise de surproduction. De quoi faire le nid de la spéculation financière.

5.  La Chine est au cœur de la crise de surproduction et ne peut augmenter la demande interne (le fameux recentrage du marché) sans délocalisations vers des espaces plus compétitifs.  La Chine ne peut accepter sa propre désindustrialisation.

6.  Les USA ne peuvent se réindustrialiser faute de main d'œuvre quantitativement et qualitativement adaptée.

7.  Il n'existe pas de solution facile face à l'échiquier qui s'est progressivement construit depuis la fin de Brettons Woods et échiquier qu'on a appelé "mondialisation".  Ni la Chine , ni les USA ne peuvent sérieusement revenir à l'équilibre extérieur, celui  que Keynes envisageait au sortir de la seconde guerre mondiale... pour construire la paix.

8. Le retour de la question de l'équilibre extérieur sera propice à l'effacement de l'âge relationnel voire institutionnel des Etats et va faciliter celui d'un certain retour à l'âge patrimonial. D'où le caractère inattendu du nouveau gouvernement US. D'où le retour de concepts oubliés tel celui de "mercantilisme". Mais bien davantage encore, l'idée d'illibéralisme voire de fin des démocraties comme mode de régulation de la complexité du monde, deviennent des réalités enviées par nombre d'agents.

9.  La présente grille de lecture permet aussi d'identifier des évènements sociétaux nouveaux comme celui du wokisme.  Ce dernier repose sur des idéologies érigées sur l'effacement de l'âge institutionnel : déconstruction militante, vérité comme construction sociale, épistémologie victimaire, etc. A ce titre, il devient un carburant inattendu du retour à la forme patrimoniale des Etats et en particulier celui des USA.

Nous laissons le lecteur méditer ce film impressionniste.

                                          Jean Claude Werrebrouck -  12 avril 2025

 

 

 

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5 avril 2025 6 05 /04 /avril /2025 12:36

Les décisions du Président des Etats-Unis vont accroître considérablement les désordres dans le monde. Elles sont pourtant d'une grande clarté  ; -  il s'agit, par voie autoritaire,  du rétablissement de l'équilibre de la balance des biens et services. Réalité que nous avions déjà évoquée dans un article voici 15 ans à propos de nos interrogations concernant les déséquilibres européens : "l'Equilibre extérieur comme produit politique émergent" (16 juillet 2010). Mais aussi réalité déjà évoquée par Keynes en 1944 dans son opposition au plan White américain lors de la conférence de Bretton Woods. Ce produit politique si longtemps  oublié devient aujourd'hui un enjeu majeur brandi par le césarisme américain. 

Il est possible en quelques phrases de comprendre ce qu'était la mondialisation et la présente tentative de son dépassement suicidaire.

Dans un Etat Nation classique, l'équilibre de la balance des biens et services est une contrainte objective majeure. Si les exportations ne rapportent pas les devises nécessaires au paiement des importations, il y a rapidement épuisement du stock de devises disponibles, blocage des importations, droits de douanes.., et souvent dévaluation. Tel n'est plus le cas lorsqu'un pays dispose d'une monnaie dite de réserve, et qu'à ce titre ladite monnaie retourne en permanence vers le pays centre, lequel dispose d'une situation où la contrainte externe disparait. Ce fut bien sûr le cas des USA et d'une certaine façon de nombre de pays européens qui vivent encore à l'abri de l'euro.  

Pendant des dizaines d'années, les USA vont profiter de la disparition de la contrainte externe. Ils vont promouvoir le libre échange qui va transformer progressivement le pays et sa société en espace de simple consommation. L'épargne chinoise construite sur les déséquilibres commerciaux entre USA et Chine viendra nourrir un déficit budgétaire américain qui, lui-même, nourrira non pas un état providence mais une industrie de la défense gigantesque. Le déséquilibre extérieur va lui-même nourrir un espace gigantesque de spéculation financière reposant sur la dette publique américaine. Comprenons, en effet, que ce déséquilibre transforme aussi le pays en "gigantesque banque": l'épargne de la planète des exportateurs vers les USA devient aussi matière première de placements vers le reste du monde. Le pays devenu grande banque peut acquérir des actifs extérieurs dont la rentabilité est supérieure au taux de l'intérêt versé par le Trésor américain sur sa dette publique. Et, bien évidemment, la rentabilité externe est supérieure puisque globalement les salaires versés dans le reste du monde exportateur vers les USA sont beaucoup plus faibles qu'en Amérique.

Le résultat d'une telle mécanique était simple à imaginer : le pays allait , sans limite, se désindustrialiser et  se financiariser. Ce grand mouvement provoque aussi des basculements culturels majeurs : les métiers de la production avec les compétences correspondantes (ingénieurs, techniciens, etc...) vont progressivement s'effacer  au profit de métiers qui privilégient le simple échange (distribution, trading, conseil, et surtout la "Tech"). Et ces mêmes basculements vont développer des transformations politiques majeures. Alors que la production suppose de grandes organisations et un dispositif institutionnel de confiance, le simple échange développe un individualisme radical. D'où la montée d'un monde politique fondamentalement libertarien voulant se débarrasser des scories institutionnelles y compris par la violence. Ce qu'analyse bien Giulinao da Empoli dans "l'heure des prédateurs" que l'on invite à comparer à "l'Ere des Organisateurs de l'antique Burnham¨: une toute autre Amérique,  Les vieux partis ancrés dans l'âge institutionnel (républicains/démocrates) ne s'y reconnaissent plus. Simultanément, la désindustrialisation génère une immense classe moyenne prête à se révolter pour retrouver le monde d'avant, ce qu'on appelle " populisme".  D'où cette étonnante alliance entre les libertariens prêts à tout renverser et les nationalistes qui veulent reprendre vie. C'est dans cet espace que pouvait naître le retour d'une aventure patrimoniale : les entrepreneurs politiques restent les agents incontournables de ce que nous avons appelé le processus de capture de l'Etat, mais aujourd'hui - aux USA - les circonstances sont devenues telles que le retour d'un vieux passé peut se réactualiser. Le président Trump se comporte comme un propriétaire et assure le retour de l'âge patrimonial que l'Amérique, à l'inverse des autres Etats, n'avait jamais connue. 

Et ce grand retour de l'âge patrimonial risque d'essaimer puisque toute la planète s'arme contre la volonté de mette fin au déséquilibre par les droits de douane que le président américain impose au nom de la "libération du pays". Si ce n'est qu'un retour à Keynes les choses sont envisageables. Hélas, la réalité est beaucoup plus fondamentale et le "libérateur" risque d'entraîner la ruine collective.

Il faut en effet noter que les droits de douanes calculés avec CHATGPT tiennent compte des taux de change. Il s'agit donc bien d'une volonté d'équilibre extérieur devenue objet politique clairement mis en avant. Il s'agit donc bien d'une volonté de faire disparaître la mondialisation donc  de faire disparaître ce que nous avons appelé l'âge relationnel des Etats au profit d'un âge antérieur. Ce grand retour d'un ordre qui serait moins mondial et beaucoup plus international n'est évidemment pas facile, d'abord pour les excédentaires qui eux produisent et à ce titre devront trouver d'autres débouchés, mais surtout pour les USA qui, pour des raisons de totale inadaptation de la main d'œuvre, ne peuvent retrouver l'industrie de naguère. Et même l'usine robotisée suppose un encadrement intellectuel dont les USA sont aujourd'hui largement dépourvus.

Cela signifie aussi la disparition du dollar comme monnaie de réserve et comme matière première de la finance universelle. Les mouvements de capitaux vont évidemment devenir beaucoup plus difficiles en raison de la disparition de l'âge relationnel plus ou moins garanti par l'ordre de l'OMC. A ce titre, ils seront beaucoup moins assurables par le jeu des produits de couverture qui eux-mêmes ne pourront plus disposer d'un "basic strade" complétement construit sur une dette publique américaine qu'on ne voudra plus acheter en raison des risques encourus. il est illusoire de vouloir reconstruire un ordre multilatéral classique en s'affranchissant du meurtrier américain comme on le voit déjà dans certaines publications ( Voir en particulier Luiz Awazu da Silva ancien DGA de la BRI et Laurence Tubiana dans Le Monde du 5 avril 2025).  Ce qui se passe aux USA n'est que le point d'aboutissement d'une logique.  L'idée, conçue en 1944 à Bretton Woods, d'abandonner la surveillance politique des équilibres extérieurs devait mener à la présente réalité : effondrement industriel et boursoufflure financière. On ne pourra pas restaurer un ordre excluant  les USA sans retrouver l'autorité monétaire qui est au fondement de l'ADN des Etats. Continuer à parler de dette consiste à vouloir construire un monde nouveau avec les règles qui ont mené à la réalité présente.

Le château de cartes financier planétaire risque ainsi de s'effondrer dans le même temps  que se contractera l'immense toile de la valeur industrielle.  De quoi nourrir de nouvelles formes brutales de capture des Etats s'éloignant de leur âge institutionnel démocratique pour se diriger vers  des logiques plus barbares.  Le suicide américain passe par le meurtre de ses partenaires devenus ennemis. Il est urgent d'arrêter par tous moyens la tentative de suicide des USA. 

 

 

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