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8 octobre 2025 3 08 /10 /octobre /2025 07:30

Nous nous sommes longuement penchés sur l’analyse de la situation française[1]. Les choix politiques qui seront matérialisés selon un mode panique   au cours des prochains jours vont bien sûr tenir très éloignés une dévaluation externe devenue impossible dans le cas de l’euro zone. Ils seront aussi,  comme d’habitude, un renoncement à une dévaluation interne politiquement impossible : les entreprises victimes d’un taux de marge continuellement décroissant refuseront une hausse des charges et entendront maintenir la drogue des subventions, tandis que les ménages refuseront une baisse directe ou indirecte de leurs revenus. Le prix de ce renoncement collectif sera comme d’habitude un élargissement d'une dette probablement encore supportable par la finance, élargissement couplé à un rétrécissement des projets et investissements d’avenir. La stabilité politique , terme que l’on entend au quotidien, sera donc payée par un élargissement d’une  dette que l’on veut réduire et la prolongation du processus d’effacement du pays.

Les marchés politiques vont donc accoucher dans les tous prochains jours  d’une nouvelle non solution et d’un approfondissement du déclin français. Un accouchement au terme duquel, dans la panique, les véritables problèmes du pays ne pourront être débattus et resteront infiniment éloignés de toute analyse sérieuse de la réalité.

Nous tentons, une nouvelle fois, dans le bref texte suivant de revenir sur l’intelligence de la présente situation. De quoi prendre un peu de hauteur par rapport à l’indigence des débats qui inondent le quotidien des français et achève de les éloigner du monde politique.

 

Taux de change et enracinement culturel.

S’agissant  de la France tout repose sur une dynamique productive depuis longtemps en voie d’épuisement. La France ne peut plus -comme elle le faisait jadis-  rétablir sa compétitivité par la baisse de son taux de change. Il n’est plus question de rétablir des débouchés devenus insuffisants par une hausse de prix à l’importation accompagnée d’une baisse de prix à l’exportation. Désormais, avec l’euro, il faut une dévaluation interne politiquement très difficile pour rétablir une compétitivité menacée. Dans le contrat social qui nait après la seconde guerre mondiale, il y a adhésion forte autour de la construction d’un Etat-Providence puissant associé à la reconstruction d’un régalien solide. En période de difficultés, un tel contrat ne peut valider des politiques de dévaluation interne et c’est donc la dévaluation externe qui sera régulièrement choisie et ce, quel que soit le régime politique (quatrième ou cinquième République). Le passage à l’euro sera ainsi une lourde modification des règles du jeu social traditionnel français. Il est culturellement très difficile de revenir sur l’accord historique des années d’après-guerre,  et pourtant il est devenu impossible d’en assurer la survie. D’où le grand désordre politique que nous connaissons et qui ne fait que commencer.

Une rupture.

La France constate depuis plusieurs dizaines d’années  que le marché ne fonctionne plus selon une logique d’auto accroissement musclée par une politique monétaire volontariste. Les trente glorieuses connaissaient des soldes budgétaires variables avec la conjoncture mais jamais nous n’avons connu un enfermement dans la dette. Ce processus va progressivement s’évaporer avec les politiques de désinflation compétitive dès l’époque Mitterrand, puis celles de la construction de l’euro. Progressivement, la France va entrer dans un processus dans lequel un PIB de plus en plus artificiel sera alimenté par une explosion financière. Une réalité hélas largement invisible avec les outils classiques de la Comptabilité Nationale incapable de distinguer le réel et l’artificiel. Explication :

Dans une France souveraine La dette n’était pas un outil nécessaire.

Entre 1970 et 1974 le PIB nominal passe de 126,1 milliards d’euros à 210,1 avec un excédent public cumulé proche de 10,1 milliards. Cette constatation banale est pourtant la fin d’une période qui va totalement disparaitre. Il n’y a pas besoin, au cours de cette période d’un déficit public pour voir la production augmenter. On constate même une situation inverse : normalement l’excédent est une soustraction sur toutes les liquidités (L’Etat dépense moins qu’il ne gagne) et donc il y  a effet récessif appuyé par le jeu d’un multiplicateur classique.

La dette devient béquille.

Dix ans plus tard, entre 1980 et 1985, la France passe d’un PIB nominal de 453,2 milliards d’euros à 760, 5. Le déficit cumulé de la période se monte lui à 297,5 milliards. Ce déficit est venu nourrir des comptes, eux-mêmes devenant appuis de dépenses diverses dont la production. C’est dire qu’à compter de cette période la dette devient une nécessité pour faire grossir un PIB qui cesse de s’enfler par le seul jeu des marchés. Sans les 297,5 milliards de déficit la croissance aurait,- à cette époque, déjà disparue. Plus précisément le supplément de richesse (760,5 – 453,2 = 307.3) obtenu au cours de la période n’existe que par la distribution de revenus non produits pour un montant quasi équivalent ( 307,3 contre 297,5). La croissance ne s’explique plus que par la dette. Réalité jamais évoquée qu’il serait bon de méditer aujourd’hui. Quels économistes/ politiques prennent conscience de cette réalité beaucoup plus vraie en France que partout ailleurs?

La drogue vient soutenir la béquille.

Les choses ne feront que s’aggraver : entre 2000 et 2005, il faudra 436 milliards de déficit cumulé pour enregistrer 339 milliards de PIB supplémentaire. C’est dire que la croissance malgré les statistiques de l’INSEE devient réellement négative. Sans déficit le PIB recule dans d’importantes proportions. Les choses ne feront que s’aggraver avec régularité et aujourd’hui entre 2020 et 2024, il faut un déficit cumulé de 829 milliards pour 608,9 de richesse supplémentaire. La France vit donc depuis 50 ans dans l’illusion d’une richesse créée et qui ne correspond qu’à de la dette. Illusion validée par des statistiques officielles qui parlent encore de croissance.

Il faut donc bien comprendre qu’aujourd’hui, réduire le déficit comme tous les politiques le proposent,  c’est ajouter à la destruction de richesse.

D’une certaine façon le déficit est une drogue qui masque la réalité de la non production : la France n’est pas compétitive et il faut un artifice, le déficit, pour combler un manque de marché : on permet à des agents de consommer ce qu’ils n’ont pas produit et on fait semblant de rendre des entreprises vivantes avec les béquilles des subventions. De ce point de vue, La France est devenue plus mal placée que les « pays du club med » (notamment Grèce, Italie, Espagne) qui ont malgré l’euro réussi à trouver des débouchés par le biais d’un surtourisme. D’où des finances en voie d’amélioration malgré la main de fer d’un euro inadapté. La France n’est pas dans ce cas et son déficit ne fait que nourrir des activités improductives. En effet le déficit ne peut nourrir des activités compétitives en raison d’un taux de change qui inscrit le déficit  dans des activités débouchant sur une simple consommation locale et rarement mondiale. Le plus souvent, il s’agira d’activités de services qui vont se multiplier avec l’élargissement du déficit. Oui, le déficit contribue dans un contexte de taux de change non manipulable à la désindustrialisation massive du pays.  Et souvent des entreprises peu utiles répondant aux caprices de revenus distribués et jamais produits. 

Les marchands de drogue exigent une rémunération

Mais la drogue développe , côté finance, un véritable mirage : ce qui gonfle les chiffres d’une production disparue fait aussi gonfler les bilans financiers et tout le déficit vient se lover sur des millions de comptes bancaires. Les titres de la dette publique doivent être multipliés d’un même montant. Et parce que le déficit ne peut qu’augmenter, la dette porteuse d’intérêt ne peut qu’étrangler un peu plus la réalité. Le déficit est une drogue mais l’intérêt en devient un prix dérivé. (60 milliards d’euros en 2025 et probablement plus de 100 milliards en 2030 si l’on prend en considération la hausse des taux et la masse croissante de dette à rémunérer). Le premier effet de la drogue est de masquer l’insuffisance de la richesse produite,  le second est d’effectuer un prélèvement sur une richesse qui n’est pas produite. Dans une logique capitaliste classique le capital mobilisé est rémunéré à partir d’une production supplémentaire autorisée par l’investissement. Tel n’est pas le cas avec la dette publique devenue masque d’une croissance disparue. Il y a donc prélèvement sur une économie malade que l’on soigne en aggravant la maladie. En toute logique la masse des intérêts versés croit avec un stock de dettes qui ne peut être que croissant dans sa fonction d’artificialisation du réel.  Un processus qui tend à devenir asymptotique sans toutefois menacer son fonctionnement. En effet malgré les flots de paroles académiques les plus avisées- telles celles d’un Carmen Reinhart ou d’un Kenneth Rogoff- concernant les limites à la soutenabilité de la dette, on constate que cette dernière ne fait que gonfler partout dans le monde et ce sans aucune difficulté de financement. L’Etat est toujours capable d’assurer le roulement de sa dette car il trouve des institutions financières avides d’intrants.

C’est en effet que la dette publique devient matière première de plus en plus recherchée pour les jeux financiers. Et une matière première qui bénéficie des innovations technologiques - électronisation des marchés et gains à l’échange associés- pour augmenter la vitesse de circulation des capitaux. Les marges plus réduites sont compensées par des quantités toujours croissantes. D’où l’explosion des marchés de couvertures et plus encore celui du marché des changes qui atteint quotidiennement aujourd’hui 9800 milliards de dollars. (Augmentation de 700% en 28 ans selon la BRI). D’où aussi un accroissement global des inégalités avec des produits financiers concentrés sur une minorité (10% de ménages les plus aisés détiennent 65% de l’assurance-vie, et des acteurs de la finance dont les rémunérations sont déconnectées des variables économiques réelles).  La finance dont le fonctionnement produit son  auto accroissement illimité trouve ainsi son alimentation dans l’élargissement de la dette publique. Il est ainsi peu probable que la crise financière, toujours redoutée, soit à l’ordre du jour.

Au moins à moyen terme, l’avenir est ainsi fait d’un amoindrissement continu de la capacité productive de la France, amoindrissement accompagné d’une croissance illimitée de la financiarisation. Les soins qu’il conviendrait d’administrer au pays sont très éloignés des réflexions et débats rencontrés sur les marchés politiques. La fenêtre d’Overton est particulièrement étroite.

Jean Claude Werrebrouck – 8 octobre 2025.

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3 octobre 2025 5 03 /10 /octobre /2025 08:51

Les gouvernements successifs ne savent plus comment s’y prendre pour réduire le fardeau que nous nous sommes construits. Parce que personne n’explique son mécanisme et qu’au fond beaucoup d’agents restent gagnants, sa logique d’agrandissement sans limite semble l’emporter sur le bon sens élémentaire. Rappelons son mécanisme.

Taux de change et enracinement culturel.

S’agissant plus spécifiquement de la France tout repose sur une dynamique productive en voie d’épuisement. La France ne peut plus -comme elle le faisait jadis-  rétablir sa compétitivité par la baisse de son taux de change. Il n’est plus question de rétablir des débouchés devenus insuffisants par une hausse de prix à l’importation accompagnée d’une baisse de prix à l’exportation. Désormais, avec l’euro il faut une dévaluation interne politiquement très difficile pour rétablir une compétitivité menacée. Dans le contrat social qui nait après la seconde guerre mondiale, il y a adhésion forte autour de la construction d’un Etat-Providence puissant, associé à la reconstruction d’un régalien solide. En période de difficultés, un tel contrat ne peut valider des politiques de dévaluation interne et c’est donc la dévaluation externe qui sera régulièrement choisie et ce quel que soit le régime politique (quatrième ou cinquième République). Le passage à l’euro sera ainsi une lourde modification des règles du jeu social traditionnel français. Il est culturellement très difficile de revenir sur l’accord historique des années d’après-guerre,  et pourtant il est devenu impossible d’en assurer la survie. D’où le grand désordre politique qui ne fait que commencer.

Une rupture.

La France constate depuis plusieurs dizaines d’années  que le marché ne fonctionne plus selon une logique d’auto accroissement musclé par une politique monétaire volontariste. Les trente glorieuses connaissaient des soldes budgétaires variables avec la conjoncture mais jamais nous n’avons connu un enfermement dans la dette. Ce processus va progressivement s’évaporer avec les politiques de désinflation compétitive dès l’époque Mitterrand, puis celles de la construction de l’euro. Progressivement la France va entrer dans un processus dans lequel un PIB de plus en plus artificiel sera alimenté par une explosion financière. Une réalité hélas largement invisible avec les outils classiques de la Comptabilité Nationale incapable de distinguer le réel et l’artificiel. Explication :

Dans une France souveraine,  la dette n’était pas un outil nécessaire.

Entre 1970 et 1974 le PIB nominal passe de 126,1 milliards d’euros à 210,1 avec un excédent public cumulé proche de 10,1 milliards. Cette constatation banale est pourtant la fin d’une période qui va totalement disparaitre. Il n’y a pas besoin, au cours de cette période d’un déficit public pour voir la production augmenter. On constate même une situation inverse : normalement l’excédent est une soustraction sur toutes les liquidités (L’Etat dépense moins qu’il ne gagne) et donc il y  a effet récessif appuyé par le jeu d’un multiplicateur classique.

La dette devient béquille.

Dix ans plus tard, entre 1980 et 1985, la France passe d’un PIB nominal de 453,2 milliards d’euros à 760, 5. Le déficit cumulé de la période se monte lui à 297,5 milliards. Ce déficit est venu nourrir des comptes, eux-mêmes devenant appuis de dépenses diverses dont la production. C’est dire qu’à compter de cette période la dette devient une nécessité pour faire grossir un PIB qui cesse de s’enfler par le seul jeu des marchés. Sans les 297,5 milliards de déficit la croissance aurait -à cette époque- déjà disparue. Plus précisément, le supplément de richesse (760,5 – 453,2 = 307.3) obtenu au cours de la période n’existe que par la distribution de revenus non produits pour un montant quasi équivalent ( 307,3 contre 297,5). La croissance ne s’explique plus que par la dette. Réalité jamais évoquée qu’il serait bon de méditer aujourd’hui.

La drogue vient soutenir la béquille.

Les choses ne feront que s’aggraver : entre 2000 et 2005, il faudra 436 milliards de déficit cumulé pour enregistrer 339 milliards de PIB supplémentaire. C’est dire que la croissance malgré les statistiques de l’INSEE devient réellement négative. Sans déficit le PIB recule dans d’importantes proportions. Les choses ne feront que s’aggraver avec régularité et aujourd’hui entre 2020 et 2024, il faut un déficit cumulé de 829 milliards pour 608,9 de richesse supplémentaire. La France vit donc depuis 50 ans dans l’illusion d’une richesse créée et qui ne correspond qu’à de la dette. Illusion validée par des statistiques officielles qui parlent encore de croissance.

Il faut donc bien comprendre qu’aujourd’hui, réduire le déficit comme tous les politiques le proposent,  c’est ajouter à la destruction de richesse.

D’une certaine façon le déficit est une drogue qui masque la réalité de la non production : la France n’est pas compétitive et il faut un artifice, le déficit, pour combler un manque de marché : on permet à des agents de consommer ce qu’ils n’ont pas produit et on fait semblant de rendre des entreprises vivantes avec les béquilles des subventions. De ce point de vue, la France est devenue plus mal placée que les « pays du club med » (notamment Grèce, Italie, Espagne) qui ont malgré l’euro réussi à trouver des débouchés par le biais d’un surtourisme. D’où des finances en voie d’amélioration malgré la main de fer d’un euro inadapté. La France n’est pas dans ce cas et son déficit ne fait que nourrir des activités improductives. En effet le déficit ne peut nourrir des activités compétitives en raison d’un taux de change qui inscrit le déficit  dans des activités débouchant sur une simple consommation locale et rarement mondiale. Le plus souvent il s’agira d’activités de services qui vont se multiplier avec l’élargissement du déficit. Oui, le déficit contribue dans un contexte de taux de change non manipulable à la désindustrialisation massive du pays.  

Les marchands de drogue exigent une rémunération

Mais la drogue développe , côté finance, un véritable mirage : ce qui gonfle les chiffres d’une production disparue fait aussi gonfler les bilans financiers et tout le déficit vient se lover sur des millions de comptes bancaires. Les titres de la dette publique doivent être multipliés d’un même montant. Et parce que le déficit ne peut qu’augmenter, la dette porteuse d’intérêt ne peut qu’étrangler un peu plus la réalité. Le déficit est une drogue mais l’intérêt en devient un prix dérivé. (60 milliards d’euros en 2025 et probablement plus de 100 milliards en 2030 si l’on prend en considération la hausse des taux et la masse croissante de dette à rémunérer). Le premier effet de la drogue est de masquer l’insuffisance de la richesse produite,  le second est d’effectuer un prélèvement sur une richesse qui n’est pas produite. Dans une logique capitaliste classique, le capital mobilisé est rémunéré à partir d’une production supplémentaire autorisée par l’investissement. Tel n’est pas le cas avec la dette publique devenue masque d’une croissance disparue. Il y a donc prélèvement sur une économie malade que l’on soigne en aggravant la maladie. En toute logique la masse des intérêts versés croit avec un stock de dettes qui ne peut être que croissant dans sa fonction d’artificialisation du réel. Un processus qui tend à devenir asymptotique sans toutefois menacer son fonctionnement. En effet malgré les flots de paroles académiques les plus avisées- notamment celles d’un Carmen Reinhart ou d’un Kenneth Rogoff- concernant les limites à la soutenabilité de la dette, on constate que cette dernière ne fait que gonfler partout dans le monde et ce  sans aucune difficulté de financement. L’Etat est toujours capable d’assurer le roulement de sa dette car il trouve des institutions financières avides d’intrants.

C’est en effet que la dette publique devient matière première de plus en plus recherchée pour les jeux financiers. Et une matière première qui bénéficie des innovations technologiques -électronisation des marchés et gains à l’échange associés- pour augmenter la vitesse de circulation des capitaux. Les marges plus réduites sont compensées par des quantités toujours croissantes. D’où l’explosion des marchés de couvertures et plus encore celui du marché des changes qui atteint quotidiennement aujourd’hui 9800 milliards de dollars. (Augmentation de 700% en 28 ans selon la BRI). D’où aussi un accroissement global des inégalités avec des produits financiers concentrés sur une minorité (10% des ménages les plus aisés détiennent 65% de l’assurance-vie, et des acteurs de la finance dont les rémunérations sont déconnectées des variables économiques réelles). La finance dont le but est son auto accroissement illimité trouve ainsi son alimentation dans l’élargissement de la dette publique. Il est ainsi peu probable que la crise financière, toujours redoutée, soit à l’ordre du jour.

Au moins à moyen terme, l’avenir est ainsi fait d’un amoindrissement continu de la capacité productive de la France, amoindrissement accompagné d’une croissance illimitée de la financiarisation. Les soins qu’il conviendrait d’administrer au pays sont très éloignés des réflexions et débats rencontrés sur les marchés politiques. La fenêtre d'Overton est particulièrement  étroite.

Jean Claude Werrebrouck – 3 octobre 2025.

 

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13 septembre 2025 6 13 /09 /septembre /2025 06:33

La conclusion de la première partie[1] de la présente note pouvait choquer le lecteur qui voyait immédiatement le drame de la planche à billets et le retour de l’inflation. Nous tenterons dans les lignes qui suivent de mieux situer la question.

Mais, en ces temps d’inquiétude, il nous faut d’abord bien comprendre que la France ne risque que peu de difficultés sur le marché de la dette publique .

L’argent comme s’il en pleuvait.

 Dans la première partie, nous avons montré que la dette faisait grossir les bilans des banques et qu’aucun problème de liquidité ne pouvait en résulter. L’agence France Trésor pompe de la liquidité bancaire par sa vente d’OAT et la restitue pour un même montant, lequel va  figurer sur les comptes des millions de bénéficiaires de la dépense publique. La monnaie vendue au Trésor quitte les banques pour y revenir dans sa totalité.  En sorte qu’avec la bancarisation généralisée, nous sommes un peu dans la situation où un offreur de marchandises, ici de la monnaie offerte par les SVT, la récupère après l’avoir livrée… Pensons à un propriétaire de gisement de pétrole qui vendrait sa ressource sans jamais voir l’épuisement de la dite ressource. Les propriétaires de gisements de pétrole aimeraient  connaître la situation des systèmes financiers.

Nous sommes très loin de la grande presse, y compris économique selon laquelle l’agence France Trésor deviendrait incapable de lever de la nouvelle dette. Le scénario étant que la levée de dette augmente partout, y compris en Allemagne et qu’à ce titre le système financier épuisé devrait faire une sélection : oui à la dette allemande voire italienne et non à la dette française. Le système financier n’est pas un gisement de pétrole épuisé et peut ravitailler tout le monde sans limite. Il peut aussi alimenter la spéculation à partir de la matière première de la dette française dont on apprécie la liquidité avec une profondeur de marché beaucoup plus grande que la dette allemande ( 2700 milliards d’euros contre seulement 1400 milliards). En particulier, la dette française devient sous-jacent privilégié des gérants de fonds spéculatifs qui développent des produits dérivés (contrats à terme ou « futures »).  Une qualité qu’aimerait connaître y compris la dette européenne laquelle souhaite bénéficier de l’équivalent de la signature de la France et qui met tout en œuvre pour arriver à la qualité française ( cf les motivations profondes du  lancement de « futures » sur la dette de l’UE par Eurex dans la note des Echos du 11 septembre dernier[2]). Ajoutons pour être plus complet que le passage des taux sur les dettes corporate en dessous du taux de la dette publique n'a guère de signification.

Mais le commerce avec le Trésor est encore plus avantageux car de fait le système financier continue de bénéficier de son traditionnel « multiplicateur du crédit » qui fait que « ce ne sont pas les dépôts qui font les crédits mais les crédits qui font les dépôts ». Réalité devenue véritable slogan que tout étudiant de premier cycle en économie est invité à connaître. Fort d’une bancarisation encore élargie par la dette publique, chaque banque, plus grosse de la dette publique nouvelle, peut s’adonner à la création traditionnelle de monnaie…qui, hélas, ne se transforme pas facilement en investissements réels. Au-delà, même une hausse des taux n’affecte guère de façon durable l’actif des banques puisque la comptabilisation des titres souverains se fait au coût amorti et non à la valeur de marché ce qui rend le bilan insensible aux fluctuations de cours.

Mais qui est autorisé à engendrer la pluie de monnaie ?

Curieusement, nos inquiétudes passent toujours par l’idée selon laquelle les marchés pourraient, malgré tout, bouder la France… En vérité le passage par le marché pour régler les problèmes de l’Etat trop dépensier n’est qu’un choix parmi d’autres. En la matière, il est ici intéressant d’en revenir à Ronald Coase qui, dès 1937[3], se posait la question du choix des organisations. Pour disposer d’une marchandise que l’on souhaite utiliser, faut-il passer par le marché ( nouer des contrats) ou par la hiérarchie (embaucher des travailleurs qui produiront selon une organisation hiérarchique) ?  Coase en concluait que le choix relevait de la comparaison des coûts associés au recours au mécanisme du marché ou à celui de la hiérarchie. Très simplement, on sait aujourd’hui que toute entreprise se pose en permanence la question difficile du « make » or « buy » : faut-il faire faire et acheter ou faut-il faire soi-même ?

L’Etat ne doit plus être un acheteur de monnaie mais un fabricant.

Sans parcourir toute l’histoire des Etats, il faut savoir qu’ils sont passés d’une logique de « make money » à l’universel du « buy money ». En termes institutionnels, cela est passé par l’indépendance des banques centrales dans presque 190 Etats à la fin des années 80. Plus personne ne se pose la question alors que la logique du « buy money » est plus coûteuse que celle du « make money ». En effet, plutôt que de recourir à l’Agence France Trésor  - 30 fonctionnaires de haut niveau -  qui se borne à rationaliser ses choix d’achat de monnaie ( quantité, prix, date d’échéance), l’Etat pourrait simplement exiger de sa banque centrale qu’il lui crédite son compte du Trésor pour le montant qu’il décide. Ce choix est moins couteux puisque même s’il était décidé d’un taux de l’intérêt, l’Etat récupérerait les sommes perdues par le biais du profit de sa banque centrale dont il est l’unique propriétaire.

Le « make money » interdit depuis très longtemps et complètement oublié par les économistes, présente plusieurs caractéristiques :

Fixation  de limites  au déploiement d’une rente financière parasitaire

Il est certes avantageux pour le système financier qui va récupérer les dépenses publiques dans son bilan, mais il va constater qu’il est moins lucratif puisqu’il perd le prix de la monnaie qu’il ne vend plus à l’Etat et  qu’il commercialisait auprès de clients. Il perd également de sa puissance créatrice de monnaie, perte récupérée par un Etat retrouvant sa souveraineté monétaire. On peut bien évidemment imaginer des situations intermédiaires entre une répression financière totale et une prédation financière universellement encore acceptée avec l’indépendance des banques centrales. Nous renvoyons ici à l’histoire complexe de la banque de France sous la quatrième république et aux travaux de Block Lainé[4] et plus récemment d’Eric Monnet [5]ou de Benjamin Lemoine[6]. Bien évidemment, en faisant disparaître la matière première de la dette, on affaisse considérablement les jeux financiers et on réduit considérablement la masse des hors-bilans des banques. De quoi diminuer le volume des emplois souvent hautement qualifiés de la finance.

Ajustement de la masse monétaire aux besoins réels.

La fabrication de monnaie est probablement  davantage soumise aux marchés politiques qui vont voir dans la dette non plus une contrainte mais une ressource magique. A ce titre, le « make money » est potentiellement porteur d’inflation, comme cela était le cas sous la quatrième république. Et parce que, possiblement porteur d’inflation, le cours d’une monnaie fabriquée et non plus achetée risque de baisser…si les marchés politiques laissent trop de facilités au bénéfice d’un Trésor dépensier. Le risque de dévaluation est donc important. En contre partie, il restaure la possibilité politique d’ajuster la masse monétaire aux besoins de la réalité économique et de ne plus faire dépendre la création de monnaie d’un processus d’endettement porteur d’intérêts. A des fins régulatrices, on peut imaginer un processus constitutionnellement enraciné visant à ajuster la production de monnaie aux nécessités engendrées par la croissance. Une production désormais gratuite, car n’engendrant aucun coût, et ne pesant plus sur des prélèvements fiscaux justifiés par le paiement d’une rente financière.

Une impasse majeure pour une France amoureuse de son Etat

S’agissant de la France, seule la monnaie fabriquée permettrait de mettre fin au processus, toujours discuté et fortement contesté, de dévaluation interne mené depuis plus de 40 ans. On sait maintenant que ce processus impossible dans la tradition culturelle française -tradition qui se manifeste très durement dans la crise que nous vivons au quotidien-  a mené au triple phénomène de fin de la croissance, de fin de l’équilibre extérieur, et d’un déficit public continuellement croissant, avec toutes ses conséquences en termes anthropologiques et politiques. Clairement, les marchés politiques n’arrivent pas à prendre conscience qu’il existe une contradiction majeure entre la production et des débouchés interdits par une monnaie surévaluée qui échappe à la souveraineté. Il est probable que l’universel rejet de la classe politique se situe dans cette contradiction majeure. Parce que politiquement on ne peut accepter l’inéluctable dévaluation interne se substituant à une dévaluation externe devenue impossible avec l’euro, on aggrave continuellement le déficit public…que l’on veut réduire…D’autres pays, parce que plus compétitifs, peuvent ne pas aggraver leurs déficits publics et ne pas s’aventurer vers des stratégies de dévaluations internes, tout simplement parce que la compétitivité engendre un produit par tête beaucoup plus important que celui de la France[7]. Cet écart résulte probablement du fait d'un modèle culturel français ( libéralisme étatiste?) peu adapté à la mondialisation. Plus grave est sans doute le fait que les décideurs ignorent la réalité de la contradiction… ou préfèrent la taire tant les conséquences d’une remise en cause sont colossales. D’où ce qu’on appelait dans notre note du 3 septembre dernier « le maintien dramatique des bavardages indigents et surtout nuisibles autour de la dette »[8].

Comment en sortir ?

Il est clair que seule une dévaluation majeure - probablement aussi importante que celles qui devaient construire le berceau de la cinquième république en 1958[9] - peut rétablir la compétitivité …pouvant rétablir l’existence d’un marché…pouvant rétablir l’opportunité de produire…pouvant rétablir le travail…pouvant  rétablir la classe moyenne, le tout  agrégeant  les acteurs vers un projet. Stratégie de très grande ampleur qui exige un temps long opposé au temps court des marchés politiques désormais éclatés dans des marchés de niche. Et parce que le fonctionnement des marchés politiques reste inscrit dans le temps court, La France continuera à divaguer sur des problématiques de répartition alors qu'il faudrait parler sérieusement de production. Divagations que l'on retrouve dans toutes les obédiences avec par exemple des communistes qui deviennent d'authentiques néolibéraux et des libéraux qui deviennent d'authentiques nationalistes. L’énorme difficulté serait de trouver les moyens de rétablir la souveraineté monétaire sans passer par une rupture avec l’UE, rupture  qui ferait le bonheur des autocraties menaçantes de sa périphérie (doctrine Guérassimov[10]). Des autocraties qui ne sont pas réellement conquérantes , qui ne cherchent pas à transformer la France en oblasts nouveaux mais qui tentent de se protéger elles-mêmes en disloquant une périphérie risquant de devenir modèle dangereux. Comment retrouver une autorité monétaire en évitant un cataclysme européen? Le contexte ne permet plus de retrouver des structures épistocratiques autour de personnages historiques tels un Raymond Poincarré ou un Antoine Pinay et même les dépassements du droit européen par un Mario Draghi semblent peu praticables. Il faudrait aller beaucoup plus loin: emprunt européen aux seules fins de rétablir les équilibres extérieurs des participants? construction d'une véritable zone monétaire avec transferts? rétablissement des monnaies nationales?...des remèdes qui vont bien au delà des 383 recommandations du plan Draghi.

Une autre énorme difficulté qui n’existait pas en 1958, et qui frappe pleinement le pays aujourd’hui, est que l’outil de production industriel est affaissé et que les outils nouveaux ne sont pas maitrisés en raison d’une main d’œuvre insuffisamment qualifiée. Le prix payé par l’outil de formation sur 40 années de désindustrialisation est colossal, et ne se bornera pas à celui de la fermeture de plusieurs centaines de filières publiques et privées dénuées de tout intérêt . Offrir de l’oxygène à la production par un taux de change enfin réaliste ne suffit pas si l’outil de travail est qualitativement affaissé.

Le spectacle politique navrant qui s’offre à nos yeux ne constitue que le début d’événements majeurs à venir.

Jean Claude Werrebrouck – 12 septembre 2025.

 


[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/09/le-systeme-financier-adore-la-dette-publique-francaise-partie1.html

[2] Rubrique Finance et marchés page 27.

[3] Nous renvoyons au texte initial « The Nature of the firm » qui devait donner à de très nombreuses publications jusqu’à une époque récente.

[4] « Le Trésor public et le mouvement général des fonds », PUF, Paris, 1960,

[5] https://www.seuil.com/ouvrage/la-banque-providence-eric-monnet/9782021486254

[6] « L’Ordre de la dette- Enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité des marchés » ; La découverte ; 2018

[7] Parce que plus compétitifs la production par tête est ainsi de 17 points supérieure pour la  Suéde, 18 pour l’Allemagne, 25 pour le Danemark, 30 pour les Pays- Bas, etc.

[8] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/09/bavardages-indigents-et-surtout-nuisibles-autour-de-la-dette.html

[9] En réalité 2 dévaluations, celle de juin 1958 ( 20%) et celle de décembre 1958 (17,55%).

[10] Chef d’Etat major général des armées russes.

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10 septembre 2025 3 10 /09 /septembre /2025 09:17

Il existe autour de la dette publique des champs de réflexion complètement oubliés. Le texte qui suit tente d’aborder l’un d’entre- eux, celui des effets de l’endettement de l’Etat  sur le système financier. Ces questions ne sont jamais abordées et ne le seront probablement pas dans un proche avenir dans les bavardages politiques français. Aucun parti politique n’abordera la question des modalités de fonctionnement de nos systèmes financiers.

Constatons tout d’abord que l’achat de dette publique auprès de l’Agence France Trésor par le système bancaire – la quinzaine d’établissements qu’on appelle les SVT (Spécialistes et Valeurs du Trésor) - n’affecte pas la liquidité des banques.

Des bilans qui grossissent car engorgés de dette publique.

 Mécaniquement, les moyens offerts au Trésor au terme d’une adjudication se retrouvent dans la dépense publique et donc sur les comptes bancaires des ménages et des entreprises qui vont bénéficier des largesses de l’Etat. Ce sera encore le cas des 11 milliards d’euros levés en ce début  septembre, une somme assortie de taux plus élevés en raison des incertitudes géopolitiques. Ces comptes figurent au passif des banques, tandis que la dette achetée figure à l’actif : Actif et passif consolidés des banques se gonflent avec les adjudications du Trésor. Mêmes les achats effectués par les non-résidents accroissent directement la liquidité bancaire laquelle bénéficie des nouvelles dépenses publiques. Le total consolidé des bilans bancaires se trouve ainsi augmenté de  la totalité de la nouvelle dépense publique autorisée par le nouvel endettement. Il est donc erroné de parler d’un effet d’éviction qui détournerait les moyens bancaires depuis l’investissement des entreprises vers l’achat de dette publique. Très mécaniquement, les agents qui épargnent en laissant dormir un compte bancaire important voient la dite épargne transformée en dette publique. L’épargne de plus en plus importante ( près de 19% du PIB) n’est pas sous utilisée et vient nourrir le système financier

Bien sûr puisque la France n’est pas compétitive, les nouvelles dépenses privées nourries par le déficit  vont se diriger partiellement vers l’étranger ce qui, ici, affectera la liquidité bancaire, mais l’achat de dette par les non-résidents favorise la liquidité bancaire française. Les banques étrangères dans -la cohorte des SVT– disposent d’une  place importante : Goldman Sacks, Barclays, JP Morgan, Morgan Stanley, etc.

Des bilans plus gros et plus sécurisés.

 La valeur des actifs pondérés des bilans est plutôt confortée si le poids de la dette publique est important dans les dits actifs. En effet la dette publique est un actif plus sécurisé que les autres (actions, crédit aux entreprises et ménages, autres obligations). Un Etat ne peut être en faillite comme un agent privé et surtout  un Etat n’a jamais à rembourser sa dette mais simplement a le devoir d’en assurer le service. Cette caractéristique conforte par conséquent  la valeur des banques sur le marché qui trouve dans la dette publique une matière première solide.

Maintenant, puisque les actifs sont davantage sécurisés, les risques sur le passif des bilans bancaires sont quasi inexistants (les dépôts bancaires sont protégés par la sécurité de leur contre partie en termes d’actifs). Cette sécurité générale peut donc permettre un allégement des fonds propres (plus de 25% du total des bilans il y a un siècle avant la bancarisation et moins de 5% aujourd’hui)

Des fonds propres plus petits assortis d’une rentabilité plus grande.

Un coussin de fonds propres important est inutile en cas d’accidents puisque les dits accidents sont improbables. Au total la bancarisation qui fait que la dette achetée par les banques se retrouve au passif et à l’actif ne fait que grossir, en sécurité,  le total des bilans. On peut donc, bancarisation oblige, imaginer une chute des fonds propres…et donc une hausse des résultats bancaires : la dette publique rapporte peu mais les gains servent à rémunérer un capital faible et donc le taux de profit augmente. Et plus la dette publique s’alourdit et plus on peut se contenter de fonds propres légers. Avant la crise de 2008 certains établissements frôlaient les 1% de fonds propres.

C’est dire aussi que la matière première du crédit devient extraordinairement importante. Les banques sont toujours présentes aux adjudications du Trésor, sont toujours prêtes à offrir davantage que ce dernier souhaite mobiliser et elles sont prêtes à offrir de nouveaux crédits de toute nature puisqu’elles sont créatrices gratuites de nouvelle monnaie. Ce fut encore le cas ce jeudi 4 septembre et l’AFT n’a eu aucune difficulté à lever les 11 milliards d’euros sur de la dette à 10, 15 et 30 ans, face à des SVT qui se sont positionnées pour offrir au Trésor plus de 27 milliards d’euros. Notons toutefois que la matière première du crédit qui sera proposée à l’économie réelle sera peut- être plus couteuse pour les clients des banques et devra  se négocier dans la prudence puisque les actifs sont ici plus risqués.

Comme l’économie française n’est pas compétitive, il est clair que les opérations de crédit ne vont pas privilégier l’investissement productif. Il vaut mieux investir en d’autres lieux. Par ailleurs, les entreprises étrangères ne sont que peu intéressées d’investir dans un pays où la rentabilité est faible.

Les raisonnements que nous venons de mener n’épuisent pas la réalité d’un système financier qui bénéficie très largement de la dette publique. La véritable question est celle de la soumission de l’Etat à un marché dont il est très dépendant. Pourquoi achetez de l’argent – 11 milliards d’euros ce 4 septembre – à des banques alors que l’Etat pourrait agir avec autorité et exiger de la banque centrale qu’il crédite son compte courant – le compte du trésor auprès de la banque centrale - de ce même montant ? Cette question n’est évidemment jamais évoquée dans les bavardages politiques et sera abordée sur le blog d’ici quelques jours.

 

Jean Claude Werrebrouck  Le 10 septembre 2025

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3 septembre 2025 3 03 /09 /septembre /2025 15:49

Le premier ministre souhaite ce qu’il croit être une prise de conscience des français sur les gigantesques dangers de la dette publique. D’une certaine façon, il réussit et les différentes entreprises politiques comme leurs sympathisants sont d’accord : il faut réduire la dette et ce de façon simple, soit moins dépenser, soit davantage prélever, soit un mix des deux. Et les choses sont semble-t-il très simples, il suffit de reprendre ligne à ligne le budget et de réduire les chiffres d’un côté et de les accroître de l’autre. Pour autant  ,il y aurait lieu de s’interroger sur les causes profondes qui ont fait grossir les dépenses et diminuer les recettes. Aucun économiste ou journaliste n’ose affronter ces questions. Nous tentons ci-dessous d’apporter une réponse crédible au problème posé.

Une croissance plus faible pour un déficit plus grand

Le premier fait consiste à constater que le déficit n’arrive pas à attiser une croissance disparue. Logiquement, les dépenses trop importantes sont des opérations qui accroissent la demande globale. Prendre en charge les dépenses de santé permet aux salariés de disposer d’un revenu plus élevé lui permettant de dépenser plus ; distribuer des subventions ou alléger les impôts de production permet aux entreprises de disposer de moyens plus importants pour se moderniser et investir, etc.  Or chaque année, le déficit public se trouve très supérieur au supplément de richesse produit et acheté sur les marchés. C’est ce que le premier ministre lui-même met en avant en parlant sur les plateaux de TV de 50 milliards de croissance contre 150 milliards de dettes nouvelles. C’est dire que logiquement, une disparition du déficit correspondrait à une diminution de la richesse produite et achetée, c’est-à-dire une réalité pour laquelle il y aurait plus de chômage et de dépôts de bilans donc une réalité supposant de nouvelles interventions de l’Etat…et une aggravation du déficit que l’on voulait combler. Cette simple constatation évidente permet par conséquent de douter de l’ensemble des solutions proposées par les divers partis. Car jadis, au temps des trente glorieuses, il en allait autrement et une demande globale plus élevée dont l’origine pouvait être un déficit, développait une hausse de la croissance entrainant elle-même un financement facile et une évaporation du déficit.

Il faut donc aller beaucoup plus loin et se poser la question de l’origine de cette nouvelle réalité à savoir une croissance qui ne cesse de tendre vers zéro.

Pour produire davantage, il faut un marché.

Pour cela il faut simplement partir  des réflexions de tout investisseur impliqué dans les réalités industrielles. Prenons un exemple. Supposons un industriel qui,  fort de ses compétences et de ses ressources, se propose de produire une marchandise, par exemple des aspirateurs. La première question de tout investisseur rationnel est de savoir s’il dispose - compte tenu de ses capacités et de son potentiel -  d’un marché. Sachant qu’il travaille dans un milieu ouvert, ce marché dépend complètement du taux de change entre la monnaie dont il dispose et les monnaies étrangères.

Et le marché dépend d’un taux de change…qui peut étrangler… ou libérer.

Si le cours de la monnaie nationale est très élevé cela signifiera que les aspirateurs sont très coûteux pour des clients étrangers et qu’à l’inverse les nationaux seront très intéressés par  ces mêmes marchandises produites à l’étranger dans une monnaie étrangère dont le cours est faible par rapport à la monnaie nationale. Dit plus simplement, notre investisseur rencontrera un gros problème de débouchés, ne produira que peu et sera considéré non compétitif. La conclusion est que le prix de loin le plus important dans un milieu ouvert est le cours de la monnaie nationale et donc le taux de change.

Si maintenant pour une raison ou une autre, le taux de change est durablement élevé , et que l’on se trouve dans un pays où historiquement l’Etat joue un rôle central dans ce qu’il croit être un intérêt général -  ce qui est le cas de la France avec un Etat qui s’est construit depuis plus de 1000 ans aussi bien par des rois que par une idéologie républicaine - il sera demandé au dit Etat d’intervenir.

Logiquement, si on ne peut baisser le cours du change parce que, par exemple l’autorité monétaire n’appartient plus à l’Etat, ( cas de l’euro) il faudra obtenir une baisse des coûts internes et donc procéder à une dévaluation interne. L’opération est bien sûr beaucoup plus difficile que lorsqu’il est souverainement possible d’opérer par simple décret à une dévaluation externe.

Un Etat peut « lâcher  la laisse » et compenser artificiellement un étranglement

Concrètement, il sera demandé à l’Etat de moins prélever d’impôts sur des entreprises déjà handicapées par la concurrence aiguisée par un taux de change trop élevé. L’ Etat sera aussi invité à verser des subventions au titre de l’aide à la compétitivité. Plus encore, ce même Etat sera aussi invité à baisser le coût du travail en supportant une partie du coût du travail (charges sociales). Autant d’opérations qui correspondent à des baisses de rentrées fiscales et des hausses de dépenses publiques  et font émerger un déficit public très apprécié d’une finance en recherche de produits financiers sécurisés. Les banques créatrices - sans coût de production car simple jeu d’écritures -  de monnaie peuvent ainsi se nourrir d’un déficit public résultant d’une dévaluation interne exigé par la plupart des marchés politiques.

Des revenus supplémentaires qui maintiennent les gens dans la prison d’un monde artificiel

Deux artificialités sont à considérer. La première est celle du confort assuré par le déficit. Le déficit public est fait de revenus supplémentaires, pour les agents (ménages et entreprises) et ne correspondent à aucune production. Toutefois sans le déficit, les salariés disposeraient d’un pouvoir d’achat inférieur les empêchant d’acheter la marchandise, ici dans notre exemple des aspirateurs, et les entreprises seraient victimes d’un coût de production trop élevé pour espérer exporter. Si le déficit empêche le rétrécissement du marché il ne permet pas son élargissement. Il crée un marché pour les exportateurs étrangers attirés par le taux de change élevé. Il bénéficie aussi aux touristes nationaux attirés par un voyage à l’ étranger bon marché. Par contre, le revenu supplémentaire nationalement distribué ne permet pas l’élargissement de la production nationale et ne fait que maintenir une activité partiellement improductive. Il s’agit là d’une première artificialité.

La seconde artificialité concerne la magie financière. Les banques et le système financier se nourrissent du déficit public et gagnent sur plusieurs tableaux. Equipés d’un actif fait de titres publics sécurisés, les banques supposées rationnelles doivent  réduire leurs fonds propres. Naguère, lorsque le système financier nourrissait l’économie réelle, il fallait couvrir les risques par des fonds propres importants (environ 25%  du total des bilans). Ils peuvent aujourd’hui descendre à moins de 5% et ainsi augmenter la rémunération du capital sans les risques de l’économie réelle. Plus le déficit public existe pour ne pas tuer l’économie réelle - et la maintenir dans sa situation d’étranglée victime du taux de change - et plus la finance se libère en se détournant de l’économie réelle. De façon plus accessoire, les titres de la dette publique deviennent collatéral sur tous les marchés financiers qui, eux-mêmes, ne représentent plus l’économie réelle avec des volumes qui multiplient souvent par plus de 100 les échanges réels. Le déficit issu d’un taux de change irréaliste devient double drogue, celle qui enferme l’économie réelle et celle qui propulsent les acteurs dans les  mirages de la finance.

Une artificialité qui ne peut être réduite…sans sortir d’un cadre qui restera prison

Maintenant, il n’y a que peu d’espoirs de voir de nouveaux investissements. Cela exigerait pour les investisseurs étrangers et nationaux  de disposer des mêmes avantages en termes fiscaux et sociaux et donc le déficit risquerait de s’aggraver.  Fondamentalement, un pays - alourdi par un taux de change irréaliste - n’est pas compétitif et tout projet doit se trouver aider par un Etat qui, du même coup, ne peut que grossir et se bureaucratiser. Tout projet de réduction du déficit aboutit mécaniquement à une diminution de la demande globale et donc au résultat inverse de celui qui est recherché. Le déficit lui -même n’accroit pas la compétitivité et ne fait que masquer son insuffisance, le vrai problème étant un taux de change dont la manipulation est devenue impossible.

Ce que nous venons d’expliquer concerne hélas la France, un pays qui naguère conservait sa cohérence et ses choix d’avenir par des dévaluations compensatrices de ses choix peut-être trop dynamiques. Et un pays qui, aujourd’hui, voulant conserver son Etat puissant et protecteur se brise sur une réalité monétaire qu’il ne contrôle plus. L’insupportable bricolage des débats actuels sera hélas repris dans les mêmes termes qu’il y ait dissolution ou non, élection présidentielle ou non, débats - au delà de leur immense médiocrité - fondamentalement nuisibles à l’intérêt du pays. Cela risque de durer avec les recompositions dans les bricolages politiques et cela pose la question du risque  des violences potentielles au sein d’une population inquiète et complètement perdue.

Jean Claude Werrebrouck – 2 septembre 2025.

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27 août 2025 3 27 /08 /août /2025 09:07

Les grands basculements que le monde semble connaître nous invitent à réfléchir en dehors des paradigmes traditionnels. On trouvera ci-dessous quelques éléments d’un possible chantier de réflexion. Bonne lecture.

On peut tout d’abord se poser la question de l’humanité au singulier. Il existe bien évidemment des différences morphologiques selon les continents et plus encore des différences entre cultures et civilisations. Toutefois, Il n’existe qu’une seule humanité. Sans doute existe t'il d’autres espaces de vie à l’échelle de l’univers puisqu’il existe des milliards voire un nombre infini de planète semblables à la nôtre, mais nous ne nous intéresserons qu’à l’humanité terrestre.

La vie sur notre planète n’est finalement qu’un mode d’agencement des pièces élémentaires qui furent générées lors du big bang il y a 12,5 milliards d’années. Et sans doute Hubert Reeves a-t-il raison d’affirmer que nous  ne sommes que des « poussières d’étoiles ». Et ces pièces élémentaires sont bien la base d'une complexité croissante et très économe: 6 atomes sélectionnés sur 96 atomes, pour produire 10000 protéines, qui seront logées dans les 30000 milliards de cellules, dessinant un corps humain. 

L’humanité terrestre comme agencement particulier des pièces laissées par la « grande inflation ».

Ce qui distingue la vie (mode spécifique d’agencement de particules) de la non vie (autres agencements de particules) est le fait que la première doit faire face à plusieurs contraintes : l’impératif de prélever sur l’extérieur un agencement de particule propre à lui procurer une énergie qu’il lui faut consommer pour assurer sa survie immédiate ; et en second lieu, d’entrer le plus souvent en relation afin de reproduire la vie. Ces deux réalités sont finalement des défis qui vont supposer une régulation par une organisation laquelle va supposer quelque chose comme une intelligence ( ADN et ARN?) elle-même… agencement de particules. La distinction entre la vie et la non vie est parfois discutable ( cf "La vie à portée de main" par Christophe Galfard , 2025) mais ne met pas en question la suite du raisonnement.

 

Dans le cas de la vie humaine, ces contraintes deviennent des modes d’existence : il faut le plus souvent travailler pour manger et il faut assurer la reproduction, ce qui supposera ces premiers modèles d’organisation que seront les modèles de famille. Vu de très haut, l’histoire de l’humanité est ainsi faite de modes d’extraction de l’énergie pour vivre et consommer, ce que l’on appellera un jour l’économie, et d’un modèle d’organisation produit d’une intelligence. Finalement, les historiens peuvent tout rassembler dans un seul couple énergie/intelligence. Et il semble bien que de ce point de vue, l’histoire très longue est celle d’une production de plus en plus grande d’énergie associée à des intelligences de plus en plus importantes. Nous ne sommes plus très loin du monde d’aujourd’hui.

L’invention d’une dette de vie comme produit des premières formes d’intelligence

Ce qu’on appelle intelligence est elle-même un état du monde censé se le représenter. Les humains construisent une représentation de la réalité qui passe par la prise de conscience d’une dure condition d’êtres fragiles dépendants d’un extérieur tout puissant. D’où les premières religions qui vont toutes constater quelque chose comme une dette : la dette de vie envers des puissances de l’au-delà. Les premières religions n’expriment ni le bien ni le mal et n’énoncent généralement pas de commandements. Elle se bornent à l’édification d’une relation magique avec des individus qui pour certains communiquent avec ces forces qu’on appellera des dieux.

La dette de vie suppose simplement des sacrifices aux fins de plaire aux forces de l’au-delà. Des individus peuvent communiquer avec les dieux mais ces derniers n’expriment pas de commandements sur la façon dont les humains se gouvernent et de toutes façons, les hommes ne savent pas que l’extériorité et l’organisation de leur monde spécifique est le produit de leur activité.  D’où l’immutabilité des pratiques et le respect des traditions. La grande aventure des Etats n’est pas encore apparue.

Naissance  des premier Etats comme passage de la dette de vie à l’impôt et  la monnaie

Précisément et curieusement, l’Etat va apparaître avec un coup d’Etat de certains humains qui vont le plus souvent transformer à leur profit les religions primitives. Des individus peuvent ainsi transformer un au-delà éloigné qui n’exprime aucune exigence quant à l’organisation du monde  en un au-delà exigeant et indiquant ce qu’il faut faire et ce qui est interdit. La vieille dette de vie peut se transformer en dette d’Etat qui va déboucher sur l’impôt. Les dieux porteurs de bienveillance se transforment en un Dieu qui surveille. Les veilles religions deviennent ainsi enkystées dans un Etat qui va engendrer les premières inégalités d’ordre économique. Puisque, désormais, le nouvel état du monde fait naître une réalité directrice, il apparait que les détenteurs du pouvoir vont monopoliser les règles de ce qui était le commun des individus, non pas ce qu’ils possèdent en propre mais ce qu’ils possèdent en commun et constituent une extériorité pour chacun : croyances, langage, écriture, règles de droit, organisation familiale, règles économiques.  Un système potentiellement producteur de plus d’énergie associé à plus d’intelligence par exemple une agriculture irriguée beaucoup plus productive que la cueillette qui suppose réflexion et capacité organisationnelle plus grande.

Dans cette affaire l’apparition de la monnaie va jouer un rôle capital, et rôle plus que jamais actuel. La monnaie fait l’objet d’une gigantesque bataille entre Etats naissants et devient forme centrale de la dette des sujets envers le souverain. Le métal dit précieux s’impose comme forme universelle que l’on va appeler valeur, d’où les guerres entre souverains naissants pour contrôler des mines et la circulation qui deviendra des pièces à l’effigie du pouvoir. D’où, plus tard, l’idée que battre  monnaie est un attribut de la souveraineté, réalité qui aujourd’hui fait rebattre toutes les cartes de la géopolitique.

 Comme les étoiles, les Etats naissent, se développent et s’effondrent. Quelques Etats naissent , il y a 6000 ans, comme quelques étoiles, il y a 12 milliards d’années. Moins de 200 Etats aujourd’hui contre une infinité d’étoiles présentement. Ces Etats sont comme les étoiles, lesquelles vont engendrer des systèmes, des planètes, des galaxies, des trous noirs, etc. De leur côté, les Etats vont engendrer des cultures, des empires, voire des civilisations qui, à l’instar des étoiles, seront mortelles. Et de la même façon que l’univers - que l’on dit entropique - n’a rien de paisible avec des étoiles qui explosent, qui  satellisent ou qui vont en manger d’autres, des galaxies qui s’entrechoquent, etc. l’humanité, désormais le plus souvent dotée d’Etats, n’aura rien de paisible.

Dynamique plurielle du système des Etats dans l’humanité

Si l’on reste sur notre planète, Il existe une dynamique historique des Etats avec plusieurs étapes : contrôle du commun - l’extériorité de chacun - de ce qui devient un peuple par un seul, puis par un groupe, voire par la totalité du peuple (démocratie). L’Etat, extériorité radicale, fait  ainsi l’objet de stratégies de « captures » par des individus ou des groupes. Force fondamentale reliant les humains comme la gravité constitue l’une des forces fondamentales dans l’ordre de l’univers, mais une force débouchant sur des configurations diverses, probablement en liaison avec les structures anthropologiques de base (famille souche ou famille nucléaire par exemple). 

Des Etats débouchant sur des Etats -Nations

De ce point de vue, il existe une dynamique occidentale à nulle autre pareille dont l’origine est religieuse. Cette dynamique repose sur l’idée selon laquelle il y aurait un Dieu créateur et créancier vis-à-vis des humains, mais un Dieu qui aurait aussi remis   le monde à la disposition des hommes. De quoi inventer une civilisation, une galaxie, à nulle autre pareille en ce qu’elle permet de produire la liberté des hommes et leur regard critique sur l’ordre humain existant. D’où l’idée fondamentale que l’ordre humain peut être débattu et discuté dans un projet parfois avec passion . D’où une religion qui peut produire la fin des religions (catholicisme zombi). D’où à terme la possibilité de mise en valeur de tout ce qui, dans le reste de la nature, n’est pas humain. D’où le développement de ce qu’on appelle le capitalisme dans ces différentes variations dont l’une aboutira à la marchandisation générale du monde et l’individualisme. D’où enfin l’idée de « Déconstruction » inventée par une philosophie française des années 70 (Foucault, Barthes, Derrida, Deleuze, etc.) reprise aux USA, transformée en dénonciation de la société occidentale,  et réexportée ensuite… jusqu’à l’aboutissement d’un Trumpisme... censé mettre fin à l’humain démantelé…Tout cela se déroule de façon très complexe dans les plis de l’histoire… comme celle de l’univers et ici, un univers développant une entropie croissante. L’énergie de la société s’évapore dans ce qui devient simple foule.

Des états débouchant sur des empires.

Les Etats peuvent aussi connaître des trajectoires autres. Si l’occident aboutit plus ou moins à des Etats nations délimités par des frontières, d’autres Etats évoluent vers des formes empires dépourvues de frontières. Comme un trou noir dans l’univers qui satellise toutes les étoiles de son environnement pour engendrer une galaxie.  La Russie constitue de ce point de vue une galaxie quasi immuable : extension sans limite dans un espace à priori illimité que l’on colonise en introduisant partout un modèle culturel d’autant plus assuré que la colonisation est aussi une colonisation de peuplement. Dans ce type de galaxie humaine, on est loin de l’Occident et de sa déconstruction possible puisque ce qui est exporté dans l’aventure impériale est une culture qu’il faut protéger y compris en effaçant d’autres cultures. Ce qui est  en jeu, est moins une question d’ethnies qu’un modèle culturel épistémologiquement impropre au questionnement et à la dérive.  D’où la nécessité d’interdire par tous moyens, y compris génocidaires, une dérive culturelle des colonies. Une occidentalisation des colonies est tout simplement impensable. De ce point de vue les empires d’’Occident (britannique ou français) du 19ième siècle n’étaient que des constructions fragiles dans lesquelles la violence impériale était contenue. Rien de comparable, en termes de violence, entre un « plan de Constantine » (Algérie 1958) qui imagine un processus d’assimilation transparent et un plan russe d’effacement de la culture ukrainienne y  compris par la déportation.

Actualité d’un grand déraillement du système des Etats.

Le couple énergie/intelligence fonctionne à priori de  mieux en mieux et on consacre par exemple de plus en plus d’énergie ou de surplus énergétique à la production d’une intelligence artificielle dépassant l’intelligence humaine. On imagine même d’utiliser les pertes de production d’un nucléaire brimé par la priorité des énergies renouvelables à l’approvisionnement des fermes de production de crypto monnaies censées produire de la valeur. D’où en France, le très complexe dossier EDF/ Exaion/ Mara, cette dernière étant spécialisée dans le minage de bitcoins. Cette réalité, parmi tant d’autres, introduit la confusion monétaire, la perte de distinction entre valeur et richesse et contribue au grand déraillement du système des Etats. D’autres IA sont plus raisonnables mais néanmoins très ambitieuses telle PRIBOR qui pense proposer  une méthode permettant d’optimiser les politiques économiques et sociales  vers un idéal, type point oméga de Teilhard de Chardin.

Si les guerres du vingtième siècle semblent avoir consolidé les Etats classiques et les empires - au sein d’un système international fait d’institutions propres à contenir la violence interétatique ( Accords de Bretton Woods, ONU, FMI , OMC, etc.) - le processus de mondialisation devait contribuer à l’affaissement de nombreux Etats. Un peu comme si les trous noirs au centre des galaxies après s’être construits devaient se déliter et libérer leurs étoiles.

 Le couple énergie/intelligence ne semble plus fonctionner de façon autocentrée. Les Etats deviennent plus nombreux et semblent jouer la carte de l’économie (adoption du libre-échange) pour grimper dans   une efficience croissante. Le système monde se complexifie tout en se fracturant. Il aboutit à une désindustrialisation massive d’un côté et à un monde massivement industriel de l’autre. Situation grave où par exemple – et ce n’est qu’un exemple parmi de très nombreux -  les USA désindustrialisés ne disposent plus de la capacité à produire des sous-marins nucléaires et, à ce titre, mettent en difficulté le grand contrat AUKUS avec l’Australie. Globalement, la préférence dans l’investissement tourne au profit d’un software et délaisse le hardware avec de redoutables conséquences en termes de dépendance : voitures, éoliennes, batteries, panneaux solaires etc. et donc en termes de dislocation du monde.

Le tout se déroule dans le cadre d’une redistribution générale des inégalités avec en particulier leur remontée abyssale dépassant désormais celle de la période d’avant l’âge démocratique des Etats. La démocratie qui avait permis la capture de l’extériorité Etat au profit de tous ne semble plus pouvoir régler la question et perd sa justification. La liberté sur le marché est ainsi préférée à la liberté politique qui elle-même n’est plus en articulation avec l’homme nouveau. La société devient simplement foule désorganisée et sans projet collectif pensable. D’où le risque de retour vers les formes primitives de l’aventure étatique avec ses conséquences sur l’ordre international. Le système en tant qu’ensemble de pièces articulées pour fonder une cohérence s’efface doucement. Ce même système n’est pas non plus perçu comme devant s’intégrer dans celui de l’univers et fait émerger les gros défis de l’environnement (cf Philippe Descola et la problématique des relations de l’homme et de la nature).

Dans cette transformation du système, la monnaie va jouer un rôle majeur. Depuis très longtemps la souveraineté monétaire et la puissance des Etats étaient contestées par la bancarisation du monde. Très vite, l’Etat créancier vis-à-vis de sujets endettés par l’impôt s’était lui-même endetté par ses magnificences et ses guerres. C’est dans ce contexte que va s’épanouir le monde bancaire qui, de fait, même en étalon-or va se substituer aux Etats pour battre monnaie. Ultérieurement, cette création sera épaulée par l’apparition des banques centrales et va largement financer ce qui va devenir la dette publique. Les Etats originellement créanciers deviennent structurellement débiteurs. Simultanément, les Etats cessent leur activité de création monétaire au profit des seules banques qui assurent aujourd'hui près de 100% de la création. La bancarisation s’est accompagnée d’une financiarisation considérable avec un rapport 1 à près de 100 pour les marchés des changes et des rapports approximativement identiques pour toutes les matières premières. La réalité financière nouvelle crée un nouveau monde où ce n’est plus l’épargne qui autorise l’investissement productif mais la valorisation spéculative[1]. D'où une inversion de la logique de la Bourse. Et ce nouveau monde crée la nouvelle banque qui peut fonctionner quasiment sans capitaux propres alors qu’au dix-neuvième siècle ces derniers représentaient jusqu’à plus de 25% du total du bilan. Cette financiarisation entraine parfois des débats irréels comme celui du coût du licenciement des traders qui mettent en concurrence les grandes places. Comment éviter un licenciement à un million d’euros sur Paris alors que le même geste ne coûte que 120 000 euros à Francfort ?

Un gros débiteur, les USA, profitera de sa puissance pour élargir le marché de la dette publique. Etat souverain battant monnaie, il décidera de mettre définitivement fin à l’étalon or et imposera - depuis 1971 jusqu’à maintenant - le dollar comme équivalent du métal précieux. Liberté de circulation du capital et fin des taux de change fixes vont parfaire une mondialisation qui mettra aussi fin à la puissance américaine par sa désindustrialisation et ses conséquences sur l’ordre mondial.

 Désoccidentalisation des Etats-Nations ?

L’étoile américaine, telle un trou noir qui se délite après avoir consommé et fait consommer sans produire a compris qu’il fallait rééquiper le pays en passant par la fin du libre-échange. D’où la tentation d’importer les usines du monde par les droits de douane et une baisse des taux de sa banque centrale sans toutefois mettre fin au dollar comme réserve ultime d’un système monde qu’elle entend encore dominer. Le chemin est très difficile : peut-on réindustrialiser sans force de travail adaptée et en ne comptant que sur les promesses de l’IA ? Peut-on maintenir le dollar comme une monnaie de réserve appuyée sur les crypto monnaies ? Peut-on investir massivement à partir d’un marché financier enkysté dans la seule spéculation ? Peut-on compter sur un système bancaire dont les fonds propres ne représentent plus qu’un pourcentage infime du total des bilans ? Peut-on durablement se désintéresser de la question environnementale ? Peut-on promouvoir la liberté et réenchâsser une culture de la fermeture ? Peut-on être libertarien et interdire l’immigration ? Peut-on être libertarien et prendre le contrôle de la banque centrale ? Peut-on conserver la démocratie et devenir autocrate ? Peut-on conserver les frontières et les abolir pour maintenir les rendements continuellement croissants d’une  tech immergée dans l’IA?

Le contexte européen est celui d’un espace où les Etats ont programmé leur transformation en « géants rouges » et ont confirmé leur explosion au profit du vide d'un marché sans but. Même la monnaie depuis longtemps désétatisée est devenue une simple marchandise. Une réalité qui s’observe dans les restes d’Etats avec de plus résistants telle la France qui tente de limiter une inéluctable  dévaluation interne - pour compenser un taux de change irréaliste -  et se fracasse sur un déficit public que seuls les USA peuvent dépasser. Scénario que nous avons appelé « la grande migration du déficit extérieur vers le déficit public »[2], un scénario jamais étudié et jamais saisi par les différentes organisations politiques.  D’où, plus sérieusement, des questions assez semblables à celle de l’étoile américaine. Peut-on laisser une finance simplement spéculative et peu investisseuse avec un système bancaire énorme et peu tourné vers l’économie réelle, probablement moins de 20% de ses activités ? Peut-on faire d’une monnaie sans Etat un outil maitrisé ? Peut-on réparer l’euro ? Peut-on l’abandonner ? Les Etats effondrés peuvent-ils disposer d’acteurs politiques donnant du sens aux communautés elles-mêmes effondrées ? Quand on sait qu’en certaines circonstances, une foule désorganisée peut se transformer en bloc homogène, (voir les travaux de Jean Pierre Dupuy) la société transformée en foule peut-elle échapper à l’autocratie ? Des Etats effondrés peuvent-ils prendre le contrôle de la BCE ?

Confirmation des empires ?

En revanche, les empires se doivent de rester des trous noirs à peine d’effondrement. Les satellites victimes des influences occidentales doivent être protégées aux fins de maintenir  les dits empires dans leur état initial. De ce point de vue, il peut y avoir collaboration, voire fusion des galaxies. D’où l’impossible séparation entre Chine et Russie amenées à se protéger contre les « géantes rouges » qui se battent pour ne pas mourir. De ce même point de vue, ils doivent tenter de dédollariser, de ne pas libéraliser les mouvements de capitaux, de contrôler les taux de change, etc. Curieusement, le monde se renverse et si l’indépendance de la Banque centrale américaine disparait, on se bat en Russie pour la conserver. Ils savent que l’inéluctable crise de l’Occident débouche sur le raidissement de ses acteurs les plus puissants et ne sont pas prêts à en subir les conséquences.

En dehors de l’hypothèse d’une IA dépassant l’intelligence humaine – une IA qui rétablirait la domination du hardware sur le software,  une IA sur laquelle il est encore impossible de construire des scénarios - si le déclin de l’Occident devait se confirmer, se développerait-il une issue à de cette nouvelle guerre froide qui semble se déployer ? Concrètement, la victoire des populismes dans ce qui reste des Etats occidentaux consacrerait-elle un nouveau système monde ?

Jean Claude Werrebrouck- 27 août 2025

 

[1] Pour ne prendre qu’un exemple? Openal voit en cet été 2025 sa valorisation passer de 300 à 500 milliards de dollars en levant 6 milliards de dollars supplémentaires.

[2] https://www.lacrisedesannees2010.com/2024/12/la-cause-jamais-evoquee-du-naufrage-de-la-france.html

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19 août 2025 2 19 /08 /août /2025 09:42

L'Inde paye le pétrole russe en roupies et le revend - après raffinage- en dollars. Les USA protestent en concluant qu'il s'agit d'une barrière au régime de sanctions et tentent d'imposer à l'Inde des droits de douanes dissuasifs. 

Si l'on comprend aisément le caractère avantageux de l'échange, du point de vue de l'Inde, il est plus difficile de repérer un intérêt russe, paramètre  que nous   examinerons  en quelques points. Insistons sur le fait que c'est bien l'échange avec l'Inde qui fait problème car les exportations pétrolières de la Russie vers la Chine échappent à la plupart des difficultés. Le poids de la Chine permet d'échapper à la réglementation bancaire et surtout de payer dans une monnaie complètement convertible en marchandises dans ce qui est devenu l'usine du monde. 

Des gains à l'échange déséquilibrés en défaveur de la Russie

1 -  Certes il existe des possibilités de mobilisation de la monnaie indienne pour acheter des biens fabriqués dans le pays. Toutefois l'éventail des possibilités reste limité (médicaments ou quelques produits alimentaires). A priori la Russie, ou en particulier sa banque centrale, s'encombre d'actifs monétaires qui deviennent des créances douteuses et donc font peser un risque. Les banques russes doivent donc se sécuriser auprès de la banque centrale qui elle - en sa qualité de banque centrale-  ne risque pas de défaut en détériorant la qualité de l'actif de son bilan.

2 - Toutefois, il est aussi évident que ces exportations font partie d'une richesse créée à coût très faible puisque dans l'économie pétrolière les coûts marginaux sont en général très limités. Les roubles issus de la conversion des roupies permettent de financer les infrastructures pétrolières et leurs salariés, voire contribue aux ressources du Trésor par voie fiscale. Si donc,  l'exportation n'existait pas il y aurait un manque à gagner qui viendrait alourdir l'écosystème russe. Un autre inconvénient est bien sûr une pression inflationniste puisque la monnaie créée n'a pas pour support une production nationalement disponible. D'où cette anomalie :  la Russie crée des revenus sans production pétrolière disponible,  tandis que l'Inde dispose de dollars pétroliers sans gisements disponibles sur son territoire.

Des gains à l'échange qui peuvent encore diminuer pour la Russie

3 - Les gains à l'échange - sans doute déséquilibrés au détriment de la Russie - peuvent aussi voir leur périmètre global modifié par le marché pétrolier mondial. Nous entrons dans une phase durablement excédentaire de l'offre mondiale de brut, circonstance associée à d'importants gains de productivité au niveau des gisements américains et des besoins en devises des pays du golfe. On pense ainsi que la production américaine déjà considérable - de loin la plus importante du monde- avec plus de 13 milliards de barils/jour, pourrait ne pas souffrir d'un prix situé entre 45 et 50 dollars le baril. Une offre qui, de façon indirecte, pourrait aboutir à des dérivés géothermiques en raison de la parenté technologique dans les outils d'exploitation entre les 2 formes d'énergie. C'est dire que les raffineurs indiens qui bénéficient déjà de prix bradés sur les achats en provenance de Russie (environ 5 dollars par baril) pourraient encore accroître la pression sur le prix du pétrole Russe. Logiquement, la répartition des gains à l'échange Russie/Inde déjà très favorable à ce dernier pays devrait encore se déformer à son profit. Pour autant, on sait que la Russie ne peut accepter une diminution de ses ressources.

Construire une duopole américano-russe ? 

4 - Face à cette situation, on peut imaginer le sens d'une coopération nouvelle entre USA et Russie. Dans la mesure où les deux pays disposent des potentialités productives - de loin les plus importantes du monde en matière de pétrole et de gaz - il pourrait être mutuellement avantageux de construire un duopole conduisant à la production de plus du quart de la production mondiale de pétrole et de plus du quart de la production mondiale de Gaz. Sachant que la substitution entre les deux énergies fossiles est industriellement aisée, le deal pourrait consister en une participation majoritaire des infrastructures présentes et futures russes, offerte à des capitaux américains. Un premier investissement pourrait concerner la réparation des Northstream sous contrôle de capitaux américains. D'autres, sans doute beaucoup plus importants, pourraient concerner le continent arctique gorgé d'hydrocarbures, et continent appelé  à se substituer au Moyen-Orient. De quoi disposer d'un potentiel d'électrification rapide au profit des surconsommations des infrastructures massivement investies dans l'intelligence artificielle. De quoi partager une rente nouvelle entre Russie et USA, mais surtout de  disposer d'une avance considérable sur une Europe et une Chine dépourvues de capacités importantes dans l'électrification. Avec un bénéfice supplémentaire, celui de construire une séparation entre ces 2 autocraties que sont la Russie et la Chine et répondre ainsi à une grande peur américaine. Par contre, il est clair que l'Europe pourrait retrouver ses divisions avec une Allemagne prête à renouer avec le gaz russe et s'éloigner de la problématique de la guerre en Ukraine. 

Ce scénario jamais évoqué doit probablement se trouver dans les têtes de certains décideurs et bien évidemment serait un grand saut dans l'inconnue pour le prédateur russe. Ne risquerait il pas, avec son ambition de retour de l'empire, de devenir simple vassal ? 

Jean Claude Werrebrouck - 19 Août 2025.

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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 17:57

  Sur le devant de la scène il n'a évidemment pas été question des difficultés de l'économie Russe et tout au plus il aura pu être évoqué le ralentissement de la  croissance. Il est pourtant évident que sans le lever des sanctions il sera très difficile pour la Russie de continuer une guerre qui l'amènera à un désastre de grande ampleur, à savoir la perte de sa souveraineté monétaire et ses conséquences sur l'ordre nouveau que le pays entend faire naitre.

Le déficit public s'accroit régulièrement avec la montée en puissance de l'industrie de guerre mais  nous ne disposons que de chiffres partiels ou insuffisants. Logiquement, si le Trésor affecte 40% de ses ressources aux divers coûts de la guerre, il est évident que nous devons logiquement entrer dans une économie de dette. Une telle économie n'entre pas facilement dans une société très éloignée de la finance et où même les titres de la dette publique les "Obligatsil federal'noge Zaima " ne sont guère achetés par les citoyens qui conservent une épargne liquide ni même par les banques qui souhaitent des taux plus rémunérateurs. Il existe ainsi une anomalie jamais évoquée dans le système médiatique : Comment peut-on mobiliser de tels moyens (40% d'un budget fédéral) sans disposer d'un marché de la dette publique alors qu'en Occident ce même marché présente une taille gigantesque et qu'il est généralement affirmé qu'on ne peut passer en économie de guerre faute de moyens. 

La dette de guerre russe doit logiquement s'envoler et déjà des modalités très curieuses de financement se mettent en place. Par exemple l'annulation des dettes des régions russes - lesquelles  financent les "rentes de cercueil"- au regard du Trésor central - ce qui masque les difficultés à venir du dit Trésor. Plus fondamentalement, le secteur resté privé se trouve en difficulté de financement en raison de la chute considérable de l'investissement privé lequel est victime de taux bancaires rendus extrêmement élevés en raison d'un taux directeur de monnaie centrale lui-même considérable. Ce taux très élevé est aussi sensé contenir une inflation et la chute d'un rouble qui augmenterait encore le coût des importations payées en roubles. D'ores et déjà, de nombreuses entreprises se trouvent en difficulté avec risque de défaut au détriment des banques. Les exemples ne manquent pas et sont mêmes énoncés par les dirigeants et responsables des diverses branches d'activité : métallurgie, mines, construction, industrie automobile. Globalement, les productions diminuent drastiquement depuis le début de l'année 2025 avec parfois des chiffre ahurissants ( - 28% pour la production de voitures et jusqu'à 40% pour les camions). D'où l'explosion des impayés et leurs effets sur la solvabilité bancaire. On pourrait ajouter à ce tableau, l'extraordinaire montée des coûts associée aux diverses pénuries avec la cannibalisation correspondante (démantèlement de plusieurs unités d'un même bien pour en assembler un seul).

Ces risques n'existent à priori pas pour les banques associées à l'industrie de guerre et on peut penser que, très régulièrement, au moins jusqu'à maintenant, le Trésor, par le biais de son compte à la banque centrale vient alimenter les comptes des entreprises qui livrent à l'armée les moyens de la guerre. On peut toutefois penser que des défauts ou au moins retards de paiement viennent mettre en difficulté l'industrie correspondante avec constitution de créances douteuses dans les actifs bancaires. D'une certaine façon on peut imaginer que, déjà, un financement monétaire existe sous la forme d'avances sur les comptes des banques à la banque centrale. 

Bien évidemment, la Russie et son système bancaire ne peut connaître l'équivalent de ce qu'on appelle en Occident une crise financière. Il n'y a pas et il n'y aura pas de "bank run" anéantissant les bilans bancaires car dans ce type de monde existe une banque centrale qui sans limite peut maintenir le système en place par création sans limite de monnaie centrale. 

Nous aurions tort de nous moquer de ce qui est très probablement les prémisses d'un "quantitative easing". En Occident, l'aisance quantitative avait et a pour objet d'empêcher l'effondrement de la finance et des Etats qui lui sont associés. En Russie, le quantitativisme qui risque de se mettre en place, a pour objet le maintien d'une industrie de guerre consommatrice de ressources considérables.

Toutefois, le problème d'une aisance quantitative est qu'il risque de précipiter l'effondrement du rouble. On comprend par conséquent que la rencontre Trump/Poutine abordera probablement la question de la fin de sanctions qui alourdissent considérablement les coûts de l'économie russe et mettent en danger le maintien d'un surplus extérieur qui générait naguère de précieuses devises directement affectables à l'importation. Prenons conscience que, si la rumeur d'un "hélicoptère monnaie" finançant l'économie de guerre se généralisait, le paiement des importations en roubles s'arrêterait brutalement...entrainant du même coup la confiance des amis de la Russie. La Russie ne peut se permettre un effondrement monétaire. L'"hélicoptère monnaie" était pensable en Occident. Il ne l'est pas en Russie. Il est impensable que ces questions ne soient pas évoquées au cours de la rencontre au sommet en Alaska.

Jean Claude Werrebrouck - 13 Août 2025.

 

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8 août 2025 5 08 /08 /août /2025 15:15

Très courte note articulée sur 3 paragraphes :

1. Masquer le coût financier de la guerre

2. Economie de guerre sans finance de guerre.

3. Monétisation exigée mais monétisation interdite.

Une décision à priori fort technique mais sans doute très importante vient d'être prise par le pouvoir russe. Les 37 régions de la Fédération de Russie vont voir leur dette à l'égard du Trésor central  annulée. Un peu comme si les considérables dettes publiques des Etats européens étaient annulées par décision souveraine de la BCE. Bien sûr, les acteurs ne sont pas les mêmes et le Trésor Russe n'est pas la banque centrale de Russie , mais il est clair que le chemin d'une monétisation du financement de la guerre en Ukraine se trouve progressivement mis en place et ce de la façon la plus discrète possible.

1. Masquer le coût financier de la guerre

Concrètement la guerre est coûteuse en moyens matériels et humains. S'agissant de ce dernier aspect, il s'agit d'enrôler une masse croissante de jeunes issus de régions pauvres et qui acceptent le départ vers le front contre un capital et une rémunération très importante eu égard aux conditions économiques générales. Les régions financent ce qui permet de masquer une partie des dépenses de guerre normalement assurées par l'Etat central. Toutefois, en acceptant d'annuler les dettes publiques  périphériques (celles des 37 régions) à l'égard de l'Etat central, les dites régions sont invitées à poursuivre massivement l'enrôlement de la jeunesse. Concrètement, via la guerre et la mort, existe ainsi une véritable politique de redistribution vers les régions pauvres.

Le dispositif n'est qu'un masque transitoire puisque l'effacement de la dette (estimée à 11 milliards de dollars à l'horizon 2029) devient mécaniquement endettement pour un Etat central dont le déficit est estimé à 46 milliards d'euros pour 2025 soit 1,7% du PIB. 

2. Economie de guerre sans finance de guerre

Par comparaison avec les USA et l'Union Européenne, la situation n'apparait pas catastrophique. Toutefois le paysage russe est fort différent de ce qu'il est en Occident. La Russie ne dispose pas d'un marché de la dette publique permettant le financement aisé des déficits. Les obligations de la dette publique russe ( Obligatsil federal'noge Zaima) ne disposent d'aucune profondeur de marché et le Trésor russe ne dispose pas comme en occident d'agences de stature mondiale qui peuvent mobiliser des sommes colossales. (Par exemple près de 1200 milliards d'euros pour la seule année 2025 pour la zone euro. 

S'ils peuvent être acquis par les banques et les ménages les OFZ ne sont que moyennement appréciés dans un monde éloigné de la finance de marché. Par ailleurs, pour des raisons de recherche de confiance internationale, la banque centrale est officiellement indépendante et comme toutes les banques centrales du monde, elle s'interdit d'agir sur le marché primaire de la dette publique. Elle n'intervient que sur le marché secondaire et doit se livrer à de gros efforts pour inviter l'épargne vers l'achat d'OFZ. Les efforts concernent bien sûr les taux (taux croissant avec la durée)  et la fiscalité, mais l'effet d'éviction est redouté au regard de l'investissement industriel, et le taux de change serait vite menacé s'il n'y avait pas alignement sur les pratiques occidentales. 

3. Monétisation exigée mais monétisation interdite

La Russie est donc aujourd'hui dans un espace financier extrêmement tendu. On prend le chemin d'une monétisation avec des annulations de créances au détriment de l'Etat central, mais ce même Etat est lui- même incapable de reprendre du souffle sur un marché de la dette extraordinairement étroit et que la banque centrale n'ose pas alimenter par une intervention directe sous forme d'achat immédiat d'OFZ. Pensons par exemple aux exportateurs étrangers qui acceptent de vendre à la Russie contre paiement en roubles si demain la monnaie russe devait se déprécier fortement. L'Etat russe est loin de pouvoir se permettre les déficits jusqu'ici sans pleurs que connait l'Occident; 

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27 juillet 2025 7 27 /07 /juillet /2025 19:47

Plan de la note:

1.  La guerre est banalement un prélèvement sur l'économie

2.  Un surplus extérieur est un ballon d'oxygène pour une économie de guerre

3.  Le  régime de sanctions est une tentative d'étouffement du surplus extérieur Russe.

4.  La tentative de dédollarisation est surtout la matérialisation de l'étouffement monétaire

5.  L'étouffement monétaire entraîne mécaniquement l'effacement du surplus extérieur russe.

6.  Il n'existe pas de magie des "comptes miroirs".

                                                    -------------------------------

On parle beaucoup du retour d'une économie de guerre sans en connaître les contraintes et conséquences nécessaires. Il est, par exemple, beaucoup question d'une économie de guerre en Russie avec des développements positifs bien documentés par des chiffres, économie qui consacrerait  une sorte de retour vers les trente glorieuses. Le présent papier se propose d'analyser davantage les choses à partir d'un modèles simple.

1.  La guerre est banalement un prélèvement sur l'économie

Soit un Etat disposant d'un PIB de 100 relevant d'une économie complètement marchande. Supposons un passage en économie de guerre consacrant une partie de PIB , 20 par exemple, figurant désormais sous la forme d'engins de guerre achetés par L'Etat. Le PIB achetable sous forme de biens de consommation ou de biens d'investissement n'est plus que de 8O. Sans échanges extérieurs et en maintenant un équilibre budgétaire, il est clair que le pouvoir d'achat  des citoyens va diminuer du montant de l'effort de guerre. Avec une précision supplémentaire : si les entreprises supposent une reconversion partielle de leur offre cela pose probablement des questions de nouvelle répartition du revenu national.  

2.  Un surplus extérieur est un ballon d'oxygène pour une économie de guerre

Mais les choses sont plus complexes dès que l'on introduit les échanges extérieurs. Si les échanges étaient déséquilibrés en temps  de paix, le passage à l'économie de guerre est difficile. A l'inverse, si les échanges étaient suréquilibrés, on peut imaginer un financement partiel des 20 points de PIB non marchands, non pas par l'impôt mais par l'utilisation de l'excédent extérieur. Concrètement, la pression fiscale augmente moins que prévu et le pouvoir d'achat récupéré peut servir à financer une consommation de biens non plus disponibles nationalement mais disponibles mondialement. Ce schéma ressemble assez bien à ce qui se passe en Russie. Concrètement le passage à une économie de guerre est plus aisé pour les pays disposant d'un excédent extérieur.

3. Le régime de sanctions est une tentative d'étouffement du surplus extérieur Russe.

Ce qu'on appelle sanctions est donc une tentative d'étouffement d'une  économie de guerre  en faisant payer son coût réel par les nationaux russes. Et 2 voies de sanctions sont possibles : l'une directe et l'autre indirecte.

La directe consiste à briser le surplus extérieur russe pour lui substituer un déséquilibre rendant extrêmement coûteux l'économie de guerre. Concrètement, cela peut supposer la destruction de l'outil industriel générateur de l'excédent :  Par exemple, la destruction des infrastructures gazières et pétrolières du pays. 

L'indirecte consiste à rendre beaucoup plus coûteuse la logistique permettant la bonne concrétisation financière de l'excédent extérieur. C'est la  voie choisie par l'Occident . 

4.  La tentative de dédollarisation est surtout la matérialisation d'un étouffement monétaire

Si l'on observe l'évolution des outils de paiement des échanges russes, nous observons globalement l'abandon relatif des devises les plus liquides (le dollar notamment) mais aussi celles qui le sont moins (le yuan) au profit des seuls roubles. Cela signifie que des importateurs étrangers effectuent massivement des paiements en roubles et que des exportateurs russes acceptent des paiements dans cette même monnaie. Selon les données rendues disponibles par la banque centrale de Russie, c'est aujourd'hui 44% des importations qui s'effectuent en roubles, tandis que les exportations vers l'Europe payées en devises nationales passent de 48% du total  en 2023 à 58% en 2024.  Situation qui rappelle l'économie américaine où tous les échanges se font en dollars. Il existe toutefois une grande différence puisque le rouble n'est pas liquide et n'est pas universellement accepté. 

Si le rouble devenait l'équivalent du dollar, il n'y aurait plus de limite monétaire à l'économie de guerre russe. L'excédent extérieur dont l'origine repose largement sur des exportations minières pourrait disparaître et laisser la place à un déficit accepté par l'ensemble des institutions en recherche de sécurité financière. Pour autant, une telle situation ne peut se produire en raison du poids beaucoup trop faible de l'économie russe. Même un large déficit accepté ne donnerait lieu à une liquidité et une profondeur de marché équivalent à celle du dollar. Le marché international du rouble restera infiniment plus petit que celui du dollar. Profondeur et liquidité resteront toujours insuffisantes. 

5.  L'étouffement monétaire entraîne mécaniquement l'effacement du surplus extérieur russe.

Mais plus grave encore, il ne saurait se développer dans le cas de la Russie l'équivalent des "balances dollars". C'est le gigantesque déficit américain qui nourrit la liquidité internationale avec sa profondeur incomparable. Dans le cas Russe, il y a excédent et donc il n'y a pas de "balance Rouble". Tout ce que peut faire la Russie au bénéfice d'importateurs étrangers qui ne peuvent payer en devises classiques sans crainte de sanctions, est de faire crédit aux importateurs étrangers afin de ne pas voir se plafonner l'excédent. 

La conclusion du raisonnement est donc que la montée des échanges en roubles ne fait que traduire une situation difficile. Le maintien de l'excédent russe ne peut que s'artificialiser par création monétaire. Le PIB ne peut augmenter que par monétisation et inflation. C'est dire que les sanctions internationales ont pour effet de faire payer par les seuls citoyens le passage à l'économie de guerre. 

Parce que les devises traditionnelles ( Dollar, Euro, Yen, Yuan, etc.) véhiculent les risques de sanction, les échanges sont de plus en plus libellés en monnaie nationale (Rouble). Cette montée de la devise Russe est la marque des difficultés croissantes de la montée d'une économie de guerre. Il est de moins en moins  question de profiter de l'excédent extérieur  pour acquérir du pouvoir d'achat international. Symétriquement les importateurs étrangers sont progressivement bloqués par l'impossibilité d'obtenir suffisamment de roubles pour assurer les paiements. Logiquement le surplus extérieur de la Russie devrait s'affaisser. 

6.  Il n'existe pas de magie des "comptes miroirs".

Bien évidemment, des manipulations comptables tentent d'éviter le risque de sanction et sont censées éviter l'affaissement du surplus Russe. Parmi ces outils on évoque le maintien des échanges à partir de "comptes miroirs" qui supposent une collaboration entre banques russes en Russie et banques chinoises en Chine. Ce jeu ne permet en aucune façon à la Chine  de disposer de nouveaux moyens de paiements internationaux aidant son économie et le dispositif des comptes miroirs correspond à un non paiement donc de fait une subvention de la Chine envers la Russie. Les comptes miroirs comme les autres manipulations ne sont pas une solution satisfaisante pour le maintien d'une économie de guerre en Russie non directement financée par les citoyens. Les chiffres, souvent mis en avant pour présenter une économie russe très prospère avec un véritable âge d'or de la société salariale, avec plein emploi et fort développement du pouvoir d'achat,  sont plus que contestables. 

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