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19 mai 2025 1 19 /05 /mai /2025 17:13

Dans le N° 131 de la « Lettre Géopolitique de l’Electricité » on rappelle clairement ce qu’on appelait l’excellence française. Par exemple, celle du branchement sur le réseau de pas moins de 8 nouvelles centrales nucléaires pour la seule année 1982. Aucun pays au monde n’a su réaliser ce que faisait EDF à l’époque. Cette excellence reposait aussi  sur la capacité de l’énergéticien à produire à la chaîne, donc industrialiser et réduire considérablement les coûts de la construction et de la mise en service.

De l’excellence à la dérive

Il est inutile de rappeler que le processus fut progressivement bloqué à la fin des années 90 et qu’EDF fut d’une certaine façon une entreprise qui devait payer le prix de l’abandon du nucléaire et de la double promotion du renouvelable et du marché. Les péripéties récentes concernant la nationalisation, le devenir de l’hydroélectricité, la tarification, la fin de l’ARENH, le turn-over des dirigeants, les hésitations du pouvoir politique, etc... tournent autour d’une question fort simple : comment retrouver des marges de manœuvre concernant des investissements pharaoniques attendus ( près de 100 milliards d’euros pour les seuls 6 EPR envisagés) et garantir une électricité bon marché au profit de ce qui reste de notre grande industrie énergétivore. Ainsi, pour donner un exemple, celle de l’entité Aluminium Dunkerque, qui avale annuellement le quart de la production d’une centrale type 1300 MWH. Pour ce type d’industrie, sans une électricité bon marché la disparition est assurée et avec elle l’espoir  d’une réindustrialisation du pays.

Outre l’abandon des métiers et compétences qui était lié au projet Mesmer de 1974, la double promotion du renouvelable et du marché devait emprisonner EDF dans une logique insupportable pour toute entreprise normale. Dans le nouveau contexte européen, Il fallait aider des candidats énergéticiens dépourvus de compétences techniques en vendant de l’électricité d’origine nucléaire à des acteurs qui restent essentiellement des commerçants et ont quelque peine à se risquer sans subventions vers les éoliennes ou le solaire.

Techniquement, on imposera un prix ARENH effaçant toute rémunération porteuse de marge pour EDF. Mais surtout on imposera la règle de la priorité au renouvelable et donc ce que techniquement on appelle la « modularité » de production à EDF. Il convient de bien expliquer cette contrainte.

Une contrainte de modularité probablement peu connue  et rarement évoquée

L’électricité étant un bien qui reste largement non stockable, on sait que l’ajustement strict entre la puissance[JW1]  offerte et la puissance appelée doit être extrêmement rigoureuse à peine d’accident grave sur le réseau. Si maintenant, les autorités politiques décident de laisser une place grandissante au renouvelable, la garantie d’un bon fonctionnement suppose la diminution de la production du non renouvelable en laissant la place à l’électricité intermittente. Simplement exprimé, si la période est venteuse alors que l’électricité est faiblement demandée, on ne peut empêcher les éoliennes de produire et d’engendrer des recettes au profit de ses propriétaires. Il faut donc imposer une réduction de production aux centrales nucléaires.

 Cela entraine une première conséquence jamais expliquée , celle de disposer d’une puissance de production du mix électrique beaucoup plus élevée que ce qui semblerait normal. En imaginant qu’en 2050 ll n’y ait plus de production carbonée, il faudrait - qu’en absence de vent et de soleil et sans solution pour la question du stockage- disposer d’un parc nucléaire capable de remplacer la totalité du renouvelable… pour simplement  laisser vivre  le pays…

 Cela entraine aussi une autre conséquence, à savoir l’impossibilité de calculer correctement le coût de l’électricité renouvelable et reporter des coûts gigantesques sur un nucléaire qui ne serait plus qu’un parc de sécurité, tel un outil militaire qu’il faut entretenir pour garantir la paix.

EDF muselée dans une improductivité artificiellement construite

D’une certaine façon nous y sommes… et déjà avec une certaine avance sur nombre d’autres pays. Parce que le parc nucléaire est en France beaucoup plus important que partout ailleurs, les centrales françaises sont déjà fortement victimes de ce report de charge. Ainsi en raison de l’intermittence, la modularité est  très élevée et peut jouer plusieurs fois par jour sur des puissances considérables. Cette réalité est très visible dans les documente publiés par l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) concernant les variations du « facteur de charge »[1] On sait qu’une centrale doit être régulièrement arrêtée pour un certain nombre de raisons, entretiens, renouvellement du combustible, évacuation des déchets, etc. Ces arrêts viennent naturellement limiter le facteur de charge. EDF qui était moyennement classée dans le monde pour ce type de paramètre s’est considérablement dégradée depuis le début des années 2000. Aujourd’hui, elle se trouve au dernier rang dans le monde du nucléaire avec un facteur de charge de seulement 60%,  alors que les très vieilles centrales américaines disposent encore d’un facteur de charge de 93%. C’est dire que même si les centrales sont très largement amorties, le coût unitaire de production est anormalement élevé en France. De fait, EDF est une entreprise muselée dans sa production en raison de la priorité donnée au renouvelable. En comprenant cela on comprend aussi que les dirigeants d’EDF tentent d’obtenir des prix jugés beaucoup trop élevés par les clients de l’industrie, des clients qui pourraient se diriger vers des pays plus accueillants comme les USA.

Par comparaison avec l’industrie automobile, EDF est dans la situation d’un ensemblier à qui on imposerait une production de 6OO véhicules/jour alors qu’il lui est techniquement possible d’en produire 1000 et de les vendre…Classiquement l’ensemblier refuserait d’enregistrer des coûts unitaires anormalement élevés et serait tenté de délocaliser la production. Ce n’est évidemment pas le cas d’EDF qui ne peut délocaliser ses centrales.

Une solution aisée…et politiquement encore impossible.

La solution technique – et bien sûr non politique – consisterait à libérer EDF de son carcan et lui permettre de profiter pleinement de sa puissance installée. Le scénario serait le suivant :

1.  Baisse de 20 à 25 % du prix de vente surcompensée par une  hausse du facteur de charge, ce qui rend insolvable les concurrents des ENR à moins d’augmenter considérablement les subventions publiques.

2.  Passage de 60 à 90% du facteur de charge, ce qui représente une hausse de 50% de la production pour un coût total qui n’augmenterait que très peu (aux alentours de 5 milliards d’euros) en raison de la faiblesse des charges variables et donc d’un coût marginal très faible. Donc un coût global qui n’augmente que très peu et un coût unitaire qui s’effondre en raison de la hausse de la production. La baisse des tarifs est ainsi financée par une hausse de la production.

3.  La hausse du taux de charge à 90% est plus facile à réaliser dans les centrales françaises que dans les centrales américaines en raison de l’homogénéité du parc. Il n’existe donc pas de contrainte technique majeure.

4.  La conjonction de la baisse de prix de 25% et de la hausse du taux de charge met en lumière la non rentabilité du secteur des ENR, une non rentabilité qui ne peut être artificiellement rétablie par une nouvelle hausse des subventions publiques. L’électricité nucléaire vient ainsi se substituer à l’électricité du secteur des ENR.

5. L’exigence de surcapacité des infrastructures énergétiques disparait avec la quasi disparition de l’intermittence : le secteur énergétique français abandonne sa phase des rendements décroissants pour revenir à des rendements croissants.

6. La baisse des tarifs rétablit la compétitivité de l’industrie et gonfle le pouvoir d’achat du consommateur. Il en résulte un potentiel d’élargissement du mix énergétique en faveur de l’électricité, ce qui assure le débouché des futurs EPR.

7. La solution proposée en tant que simple substitution entre formes d’énergies décarbonées est neutre au regard de la question climatique.

Hélas, la solution proposée, logique dans un monde où l’idée  d’intérêt général serait validée reste encore aujourd’hui très  éloignée des réalités géopolitiques et des marchés politiques nationaux.

 

                                                                   JEAN CLAUDE WERREBROUCK

 

 

 

[1] Concrètement le facteur de charge est le taux d’utilisation de la puissance installée. Ce concept correspond aussi à ce qu’on appelle dans l’industrie : le taux de l’engagement de l’outil.


 [JW1]

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11 mai 2025 7 11 /05 /mai /2025 19:05

 

Les USA sont de loin la première puissance énergétique de la planète  et vont probablement profiter des faiblesses du reste du monde pour asseoir une nouvelle forme de domination.

La liste des faiblesses est importante : incapacité d’assurer la résilience électrique sous contrainte des énergies renouvelables et intermittentes ; grande pénurie européenne de ressources énergétiques ;  contexte eurasien difficile ;  Moyen-Orient en perte de vitesse.

La première cause est maintenant reconnue avec l’effondrement récent du réseau espagnol. On sait désormais que même sous couverture de bonne interconnexion, la non stockabilité des électrons associée à l’intermittence et aux  prix spots, est peu compatible avec le pilotage d’un ensemble qui reste fondamentalement incontrôlable. On sait par conséquent que le « cygne noir » cher à Nassim Taleb peut se répéter et que bien d’autres pays peuvent connaître la même aventure.

La seconde cause est évidente et le continent européen est particulièrement mal doté quelle que soit la composition de son mix énergétique ( peu de ressources fossiles, abandon relatif du nucléaire, dépendance dangereuse  au gaz russe (et donc choix de la fragilité), dépendance aux technologies du renouvelable et de l’intermittence). En 1985, l’UE importait 38% de son énergie et en importe aujourd’hui 54%. Dans le même temps, les centrales à gaz continuent de fixer le prix de l’électricité.

La troisième est un peu du même type avec un continent asiatique mal doté et un sous continent indien fort dépendant. Au total,  dotation faible au regard d’une population représentant plus de 40% du total de l’humanité.

La dernière cause est la marginalisation croissante d’un OPEP devenu incapable de maintenir ses parts de marché : 55% des flux pétroliers en 1970, mais 42,6% en 2017, 34,7% en 2020 et 24% en 2024. Tout aussi important pour l’OPEP est la perte quasi complète du contrôle des prix avec développement de marchés organisés qui font émerger des prix de référence à partir de contrats à terme dépassant  largement en volume la production mondiale. La finance avec notamment le Nymex (New York Mercantile Exchange) a fini par dominer la réalité moyenne orientale.

Dans ce contexte, les USA apparaissent comme la puissance énergétique majeure. Bien sûr, ils assurent déjà des records en termes d’énergie fossile et redeviennent les premiers producteurs mondiaux. D’abord en ce qui concerne le pétrole avec une offre supérieure à la somme des offres russe et saoudienne soit un poids de l’ordre de 20% du total mondial pour moins de 5% de la population. Mais ensuite, en ce qui concerne le gaz, avec une offre qui ne cesse de s’accroître : 22% du total mondial en 2020, mais 24% en 2022, 26% en 2024 et probablement davantage encore en 2025. La Russie - malgré ses énormes réserves gazières - voit son poids régulièrement diminuer même si elle reste loin devant les autres producteurs. La substituabilité entre pétrole et gaz étant devenue très importante, il est pour les USA intéressant de prendre conscience de son énorme avantage énergétique.

Ce positionnement ne peut diminuer en raison de la part de l’électricité qui, à l’avenir, sera croissant : 24% dans le mix énergétique  aujourd’hui mais probablement 50 , voire 60 ou 70% à l’horizon 2050. Une part qui ne pourra guère être nourrie par des énergies renouvelables incapables de résorber sérieusement la question du stockage et de l’intermittence. Cette question restera fondamentalement durable et si le nucléaire peut compenser,  il se heurte à ses propres limites, les centrales nucléaires n’étant pas suffisamment souples au regard des variations importantes de la demande et restent inadaptées aux questions de l’effacement de puissance et de priorité du renouvelable. La solution reste donc le maintien des énergies fossiles et en particulier le gaz.

Dans cette optique, les USA se doivent de passer de la domination à un contrôle encore plus étroit en nouant un partenariat avec une Russie, voire une Europe soucieuse de rétablir son lien gazier par le canal de North Stream. Avec moins de 14% de la production mondiale et les gros retards sur le projet de gazoduc entre le grand Nord et la Chine (au moins 3500 km d’infrastructures nouvelles) il est de l’intérêt de l’Europe et de la Russie de laisser aux USA le rétablissement rapide des infrastructures North Stream. Dans ce cadre, une entreprise américaine achèterait le gaz russe lequel serait revendu à l’Europe. Dans un tel contexte les USA s’assureraient le contrôle de 40% de la production mondiale ce qui lui donnerait la parfaite maîtrise des prix et des quantités. Ajoutons que ce contrôle serait d’autant plus étroit que la région Asie-pacifique voit sa demande de gaz fortement augmenter (45 % de la demande annuelle supplémentaire provient de cette région) et que la capacité d’offre supplémentaire provient de l’Amérique du nord  (85% de l’offre supplémentaire mondiale).

Globalement, si les USA tentent de résister sur les terres rares notamment par le biais d’un contrat avec l’Ukraine, ils s’apprêtent à pérenniser leur politique de puissance en devenant un acteur écrasant dans le domaine de l’énergie

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29 avril 2025 2 29 /04 /avril /2025 14:01

 

A force de faire semblant  de ne pas comprendre la réalité russo/ukrainienne, Trump pourrait déclarer devoir se retirer. Bien que fort complaisant avec ce qu’il croit pouvoir être son ami Poutine,  il pourrait utiliser l'invariant russe, s'appuyer sur lui pour repousser à très loin un inéluctable déclin américain et ce sans même peut-être affronter trop directement la Chine. Toutefois, pour bien comprendre la situation et prendre les bonnes décisions, il lui faudrait d'abord bien analyser ce qu'est la réalité de l'ex empire des tsars. 

La  présente note s’intéresse à la compréhension d’une réalité russe et plus particulièrement son modèle anthropologique, modèle jusqu’ici peu défriché. . On peut en effet s’étonner de caractéristiques sociétales a priori assez éloignées de ce que l’on trouve dans l’occident classique : un Etat laissant très peu de place à la société civile, un demos davantage objet que sujet, un repli sur soi contrarié par une interaction sociale souvent brutale et violente, une très difficile émergence de droits de l’homme dont celui de la propriété voire du respect de la vie. Ces caractéristiques sont elles-mêmes des qualificatifs divers d’une même réalité : la faculté d’un pouvoir très éloigné à nier toute autonomie réelle à une population, simple moyen de sa propre fin, à savoir sa reconduction au pouvoir.

 1 - Anatomie de l’Etat Russe.

En Russie comme ailleurs, l’aventure étatique fût probablement la cristallisation d’une évolution qui selon l’expression de Pierre Clastres devait aboutir à ce que ce dernier appelait « un coup d’Etat fondant l’Etat ». Partout dans le monde, le « big bang » des Etats fut l’appropriation du « commun » d’une société, ce que l’on appellerait dans le langage moderne les biens publics. L’histoire assez classique des Etats fut le passage d’un âge patrimonial plus ou moins long (le groupe au pouvoir gère le commun comme son bien propre), à un âge institutionnel (le groupe au pouvoir reconduit sa domination par un partage et la reconnaissance de droits attribués à un demos). Dans certains cas, l’âge institutionnel peut se déliter avec passage à un âge relationnel où l’Etat lui-même semble s’affaisser devant le marché (démocratie puis mondialisation). L’âge relationnel qui semble être le moment présent des Etats de l’UE délègue au marché et aux économistes l’édification d’un intérêt général. Le marché devenant la nouvelle patrie à défendre. Signalons qu’il n’existe aucune théorie de l’histoire et rien ne dit qu’il existe un passage ordonné entre les âges : des retours ou des ordres inversés sont toujours possibles. Rien ne dit non plus que la réalité correspond à des âges complètement séparés et complètement distincts. Ainsi il n’est pas impossible de penser que l’UE pourrait évoluer, après son âge plus ou moins relationnel  vers un stade intermédiaire que certains appellent déjà la marche vers « l’étaticité ». Stade sans doute très difficile à reconstruire car devenu étranger à ce que l’on peut considérer comme point d’aboutissement du stade relationnel à savoir celui d’un individualisme devenu radicalement narcissique. 

Ce qui semble caractériser l’histoire de l’Etat russe est l’importance de l’âge patrimonial, la difficulté du passage à l’âge institutionnel et, plus récemment, sa greffe sur un âge relationnel qui lui reste fondamentalement étranger.

2 -  Une construction impériale sans équivalent.

L’âge patrimonial s’est parfaitement adapté à la construction d’un empire où - à l’inverse de ce qui se passait en Occident (Grande-Bretagne et France arrimées depuis longtemps à l’âge institutionnel) - la métropole n’est pas géographiquement séparée des colonies. Alors que la France se distingue de l’Algérie par une frontière naturelle, il n’existe pas de barrière physique entre la colonie et l’Etat patrimonial russe. Et comme l’âge patrimonial est celui où les sujets sont dépourvus de l’essentiel de ce qu’on appelle les droits de l’homme, voire le simple respect de la dignité humaine, le colonisateur peut utiliser ses sujets comme matière première de la colonisation. Parce que dépourvus de droits de propriété qui n’existent que pour les dominants, les sujets peuvent être instruments de la colonisation et être déportés en masse vers de nouveaux lieux. D’où la multitude de groupes russophones dans des espaces a priori très éloignés mais jamais séparés de la métropole par une barrière naturelle qui n’existe pas. Phénomène que nous n’avons pas constaté avec les autres colonisations où, même en Algérie, il n’y avait pas de réelles déportations et où ce qu’on appelait les pieds noirs étaient des volontaires très autonomes au regard de l’Etat central. Les cas contraires - sauf l’énorme exception que fût le commerce triangulaire, sauf également des moments parfois tristement génocidaires (enfumades de Bugeaud) -  étaient non généralisés et concernaient surtout une déportation des colonisés récalcitrants vers d’autres colonies, donc des personnes dépourvues des droits de propriétés de l’âge institutionnel de la métropole.

Dans le cas de la Russie, les moyens de production de la colonisation et de l’expansion de l’âge patrimonial, doivent historiquement rester ce qu’ils sont à peine d’effondrement de l’empire en expansion : les déportés doivent conserver leur rang et ne doivent jamais accéder aux droits de l’homme classiques. Il en résulte une distance réduite entre le colon et le colonisé, ce qui n’était pas le cas des empires coloniaux occidentaux. Dans le cas inverse, une stratégie d’accès aux classiques droits de l’homme entrainerait un effondrement de l’empire, ce que « Catherine la Grande » tentait d’expliquer aux philosophes des lumières et en particulier Diderot. Constatons qu’aujourd’hui encore les déportations restent une pratique assumée : enfants et familles ukrainiennes, minorités des espaces de l’Asie centrale, etc.

3 -  Un point d’appui sur des structures anthropologiques à privilégier.

 Les deux paramètres classiques des droits de l’homme : vie, liberté, reposent sur un troisième qui devient le point d’appui des deux premiers : la propriété. C’est dire que l’âge patrimonial de l’Etat russe ne permet pas l’arrimage à la notion classique de propriété : vie et liberté seront toujours sous la dépendance du pouvoir. D’où la difficulté de faire naître un âge institutionnel allant jusqu’à la démocratie. Au mieux, on aboutira à une citoyenneté qui restera bloquée sur le patriotisme ou le nationalisme alors qu’en Occident il sera possible d’aller plus loin. D’où l’asymétrie fondamentale dans une situation de guerre : un coût de la vie très élevé dans un cas ( l’Occident dépassant l’âge institutionnel et déjà plongé vers le point d’aboutissement dans l’âge relationnel , à savoir l’individualisme narcissique), et très faible dans l’autre (Russie dont l’âge institutionnel reste enkysté dans un âge patrimonial essentiel pour le groupe des oligarques). Dans un cas nous avons la doctrine du zéro mort dans la guerre et dans l’autre, il sera naturel d’extirper de l’univers carcéral des personnes que l’on enverra sur le front.

D’une certaine façon, l’Etat russe se trouve très aidé par des structures familiales qui selon la classification d’Emmanuel Todd relèvent du type souche, voire communautaire, avec des caractéristiques culturelles qui restent éloignées de celles de l’occident classique où la valeur égalité l’emporte. Le poids de l’autorité indiscutable s’impose avec ses conséquences sur des droits de l’homme qui n’ont pas la même signification qu’en Occident. La dimension âge patrimonial de l’Etat Russe est ainsi en relative congruence avec des structures familiales qui ne vont pas contester frontalement la violence du pouvoir.  La perspective d’une révolution a ainsi beaucoup plus de chance de se réaliser par le haut que par le [1]bas, ce que semble bien voir un Giuliano Da Empoli dans son dernier ouvrage.

4 - Un  point d’appui récent sur des Etats vivant l’âge relationnel.

Mais l’Etat russe qui passe déjà difficilement le cap de l’âge institutionnel est retenu, voire confirmé dans son âge patrimonial par sa greffe sur les Etats de l’âge relationnel (Occident). Les richesses de l’immense empire peuvent être valorisées auprès des Etats devenus vassaux d’un mercantilisme privé. C’est bien évidemment le cas - véritablement caricatural - de l’Allemagne dont le  mercantilisme permettra d’alimenter une rente gazière gigantesque accaparée par les détenteurs/défenseurs de l’âge patrimonial russe. De quoi nourrir - non pas avec des droits mais avec des marchandises - les dépendants du pouvoir russe. De quoi, par conséquent, légitimer la forme patrimoniale du pouvoir par une population qui reste à l’écart des agitations du post-modernisme occidental. De quoi envisager par des oligarques, le retour d’un North Stream 2 en négociant avec des USA semblant renouer avec les prémisses d’un retour vers une sorte d’âge patrimonial[2] Mieux, de quoi distribuer des salaires considérables et du capital qui l’est davantage encore, à ceux qui s’engagent dans la machinerie militaire. C’est dire que malgré une démographie très difficile, l’Etat patrimonial russe peut encore alimenter la machine de guerre par une offre suffisante de personnel et de moyens financiers : les chaînes d’inscription à la guerre sont le point de départ d’un changement radical de niveau de vie pour nombre de familles de colons mais plus encore de colonisés dans l’immense empire. Au final, de quoi connaître l’équivalent de la société de consommation occidentale dans un monde carcéral. Les immenses espaces de la Grande Distribution peuvent cohabiter avec ceux  des colonies pénitentiaires.

5 - Un Etat sans limite territoriale

L’empire lui-même ne peut connaître de limite. Dans le cas de la colonisation occidentale, des barrières naturelles permettaient la distinction entre des colonies et des métropoles, elles-mêmes déjà marquées par les frontières des célèbres traités de Westphalie (1648). Simultanément, l’âge institutionnel et son débouché sur l’idée de citoyenneté et de droits de l’homme, délégitime rapidement le fait colonial occidental, lequel débouchera sur l’apparition de très nombreux Etats en formation au vingtième siècle. Historiquement, l’affaire ne fut pas facile et aurait pu l’être beaucoup moins encore en l’absence de barrières naturelles entre colonies et métropoles. Imaginons par exemple les difficultés supplémentaires - pourtant déjà  considérables - dans le cas de la France et de l’Algérie si cette dernière avait été directement accolée à la métropole.  Le cas de la Russie, au regard de l’idée de décolonisation est très différent. Parce que l’âge patrimonial peut se pérenniser et que la colonisation s’est accompagnée de déportations, il est très difficile de connaître une décolonisation. La violence naturelle de l’âge patrimonial s’y oppose, et surtout il est facile de compter sur ce qui est devenu les minorités russophones réparties sur l’immense territoire. C’est ce qui est présentement vécu avec un mouvement complexe de décolonisation/recolonisation. En occident -parce que le colon était très différent du colonisé, - la décolonisation n’en finit pas de se radicaliser y compris et surtout dans les anciennes métropoles. En Russie, colons et colonisés sont peu différents et le colonisé ne rejette pas la culture du colon. A priori impensable en occident, la recolonisation se trouve envisageable dans l’ordre Russe. Avec toutefois une limite : une colonisation vers des espaces fondamentalement étrangers à  l’espace russe (l’Afrique actuelle) se heurtera à des déboires majeurs. Il sera moins difficile de se réinstaller dans les ex territoires de l’Union Soviétique que d’occuper le Sahel après évincement de la présence française.

6 -  Un Etat menaçant menacé ?

Et pourtant l’empire est plus ou moins menacé car les droits de l’homme frappent à la porte et les espoirs - fondés ou non - de l’âge relationnel s’affirment. Non pas nécessairement par le canal démocratique car une grande partie des droits de l’homme peut se vivre en dehors de la liberté démocratique, mais bien plutôt par le canal économique. L’économie prédatrice et rentière monopolisée par les tenants du pouvoir peut faire l’objet d’une contestation grandissante, voire se transformer en luttes de clans débouchant sur de possibles fragmentations. Et déjà, au quotidien, une difficulté croissante à gérer les conflits d’intérêts entre groupes de décisions et la peur qui, finalement, empêche toute innovation au niveau des microdécisions. Davantage encore, la digitalisation de l’économie et les espoirs du monde numérique favorisent la fuite hors de l’empire des plus modernes. De quoi accélérer la crise démographique. Au-delà des apparences nous sommes vraisemblablement dans la crise des Etats figés dans l’âge patrimonial.

7 -  Quelques conclusions trop rapides et peu perçues par la nouvelle administration américaine.

a - Les réalités d’aujourd’hui sur le théâtre russe paraissent confirmer ce qui précède : le « sultanat électoral » vécu l’an dernier par le pays ne semble guère embarrasser ce que chacun peut considérer comme une distraction dominicale où l’on était invité au jeu du plébiscite comme on peut l’être au jeu de monopoly. C’est dire que la liberté au sens occidental n’a encore que peu de sens.

b - La guerre est coûteuse, et même avec une croissance,  il deviendra de plus en plus difficile de jouer le jeu de la société de consommation avec des moyens de production qui se sont reconvertis en usines de guerre. La croissance peut certes s’accélérer  avec la généralisation d’une économie de guerre, mais elle ne pourra masquer durablement une perte des niveaux de vie. Entre la guerre et l'hyperconsommation il faudra choisir.

c - La guerre, elle-même, est un moyen de conserver un âge patrimonial menacé par des périphéries dissidentes qui pourraient déboucher sur  des exemples de réussite légitimant un âge relationnel : un succès économique et politique de l’Ukraine n’est pas acceptable pour la Russie. Une guerre qui soude une communauté est donc utile pour le pouvoir mais son coût devra se reporter sur les dépendants, plutôt sur les colonisés que sur les colons.  

d - Cette même guerre ne pourra que se limiter aux anciens espaces et La Russie, cruellement contestée dans sa volonté de devenir chef d’orchestre d’un Sud global,  devra probablement se retirer - au moins partiellement - de l’Afrique.

e - Enfin cette guerre développe ce qu’elle combat : le passage de l’Etat ukrainien d’un âge patrimonial à un âge institutionnel flirtant avec l’âge relationnel européen. Plus simplement exprimé, l’Etat Russe engendre à sa périphérie ce qu’il n’est pas,  et que classiquement on appelle « l’Etat Nation souverain ». Si le marché généralisé de l’âge relationnel connait quelque peine à souder une société,  la guerre de l’Etat Russe resté  patrimonial ne permettra pas davantage de souder et développera  des risques de rupture.

8- Ce que peut faire une administration américaine tentée par les mirages d’un retour à l’âge patrimonial.

Nous ne reviendrons ici sur les paramètres d'une crise intérieure américaine qui semblent éloigner les structures anthropologiques du libéralisme classiques. Phénomène d'une grande complexité qui mène à ce qu'on appelle sans doute trop vite le "retour des prédateurs".  parmi nos conclusions provisoires il y en a une: "la Russie n'a pas les moyens de se permettre de perdre une guerre". Mais elle ne peut non plus la gagner sans risques géopolitiques majeurs sur le statut de l'Amérique.  Il faut donc trouver un moyen terme qui rejoint les intérêts américains notamment au regard de la Chine. Il sera très difficile pour les USA de connaitre un vaste mouvement de réindustrialisation et, au delà de la guerre des droits de douanes, il faudra envisager une autre guerre, celle qui est beaucoup plus en amont dans l'ordre économique : la maitrise mondiale de l'énergie. Une telle maitrise consacrerait le retour d'un moment heureux de l'Amérique, celui de la période 1945/1973 où les "7 soeurs " ( 5 entreprises américaines et deux anglo-hollandaises) définissaient un prix unique du pétrole à l'échelle planétaire. Un prix garantissant la compétitivité de l'industrie américaine.

S'il n'est évidemment plus possible d'en revenir à l'ordre ancien, il est techniquement et probablement possible pour les USA de construire une alliance non plus avec les Etats du Golfe mais avec la Russie.  

Le montage pourrait être le suivant  : création d'une entreprise américaine reprenant les actifs de "North Stream" à la Russie et rétablissant des infrastructures. Au delà, l'entreprise américaine achète le gaz russe et le revend à L'Union Européenne. 

Les conséquences seraient les suivantes :

- Recentrage de la production de GNL américain sur le territoire des USA avec baisse de la production et baisse du prix aligné sur un coût marginal fortement croissant : l'économie américaine bénéficie de coûts très faibles par disparition de coûts marginaux très rapidement croissants provoqués par la ravitaillement des ports européens en GNL. On parle du financement de la guerre mais le monde médiatique n'évoque pas les conséquences sur les prix intérieurs américains de l'exportation de GNL vers l'Europe.

- Fixation d'un prix UE plus faible que le prix actuel et beaucoup plus élevé que l'ancien prix du gaz naturel naguère acheté par l'Allemagne à la Russie.

- Fixation d'un prix à la Russie qui compte tenu de l'opportunité réalisée  par la possibilité de reproduire du gaz doit logiquement être très faible. De quoi, pour l'entreprise américaine, bien vivre d'une différence de prix assurant une rente énergétique. Un peu comme au bon vieux temps où les compagnies bénéficiaient d'un prix politiquement fixé sur les coûts dans les ports du golfe du Mexique alors que le pétrole était produit dans le golfe arabique à des conditions infiniment plus avantageuses. 

L'amitié russo-américaine pourrait ainsi se fonder sur une réalité objective : retour d'un contrôle plus ou moins mondial de la rente énergétique pour les USA, contre garantie pour la Russie de ne pas perdre une guerre fondamentale pour sa simple survie en tant qu'Etat resté fondamentalement patrimonial. 

 

                               Jean-Claude Werrebrouck – 30 avril 2025


[1] https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/03/face-a-la-dislocation-de-l-ordre-de-yalta-quelle-strategie-pour-l-europ.html; https://www.lacrisedesannees2010.com/2025/02/le-tanleau-du-monde-peint-en-1945-a-yalta-n-existe-plus-1.html

 

[1] Cf ; l’Heure des prédateurs ; Gallimard ;2005.

[2] Ce que suggère l’idée d’une entreprise américaine devenant interface ente Russie et Europe (essentiellement Allemagne) et idée se concrétisant déjà par la mise au travail d’un équipe de juristes. De quoi créer pour reprendre les termes des économistes un monopole bilatéral contrarié avec en perspective le retour du contrôle mondial des énergies fossiles par les USA.

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22 avril 2025 2 22 /04 /avril /2025 04:20

Ce qui se passe est le point d'aboutissement momentané d'un  processus entamé il y a plus de 50 ans. Il est temps d'en dérouler les fondements et les étapes.

Des choses simples à comprendre dans un monde simple.

Dans une économie classique, existent des liens entre ce qui relève du partage profit/salaire et ce qui relève d'une  production elle-même partagée entre ce qui sert à produire et ce qui est directement consommable. Logiquement, les profits servent à acheter ce qui sert à produire (biens capitaux) , achat qu'on appelle investissement. Tout aussi logiquement, les salaires servent à acheter ce qui est consommable. Fort de cette constatation banale, on peut tout de suite évoquer la question de la congruence entre répartition et production. Par exemple, si les salaires ne suivent pas le rythme de la production, nous aurons une crise de surproduction. Circonstance qui va correspondre directement à la grande crise des années 30. A l'époque, une économie moderne de production qu'on appellera plus tard "fordisme", générait d'importants gains de productivité donc générait une avalanche de biens de consommations non vendables en raison des normes salariales antérieures. Et invendus qui vont entrainer l'effondrement de l'investissement et donc une énorme crise de surproduction que l'on sera à l'époque incapable d'affronter correctement. La solution qui n'interviendra réellement qu'après la seconde guerre mondiale, sera le partage continue des gains de productivité générés par la nouvelle machine à produire : profits croissants associés à des salaires croissants engendrés par la productivité, viendront nourrir en continue l'outil de production. Les débouchés d'une production de masse sont ainsi assurés, et cela caractérise ce qu'on va appeler les trente glorieuses.

La reconfiguration du monde

Plus tard avec l'ouverture, la mondialisation, la libre circulation du capital, etc. il deviendra possible de générer de la productivité sans en envisager son partage. Ainsi, fabriquer les biens en Chine  revient pour l'écosystème global à élargir spatialement le rythme du fordisme ( territoire américain + territoire chinois) sans s'assurer des débouchés sous la forme de salaires croissants aux USA et de salaires décents en Chine. Il n'y a plus à accroître les salaires aux USA puisque les prix des biens de consommations s'effondrent en raison des coûts chinois. Il n'y a pas non plus à relever les salaires en Chine qui eux obéissent à des normes très différentes. 

Globalement, la mondialisation est source potentielle d'une nouvelle forme de crise de surproduction. Cette dernière peut toutefois être très longuement repoussée. Les USA deviennent un lieu de sous production et la plupart des biens de consommation (textile, habillement, chaussures, outillage électroménager, etc.) vont cesser d'y être produit. La Chine devient un lieu de surproduction et les biens susvisés invendables à l'intérieur vont être exportés aux USA. D'où un échange croissant d'un type nouveau : le revenu issu des exportations chinoises va d'une part se transformer en achats d'obligations publiques américaines, et d'autre part se transformer en gigantesques investissements d'infrastructures chinoises. 

Le résultat est une reconfiguration du monde avec entrée dans un "fordisme dévoyé". Tout d'abord, la machine à produire - technologiquement  toujours de plus en plus efficace- se déforme car la production de biens de consommation est limitée par les débouchés mondiaux ( les salaires chinois sont insuffisants comme les salaires américains l'étaient avant 1929). Mais elle se déforme aussi dans la production croissante de biens capitaux ou éloignés du champ de la consommation. Clairement, les obligations américaines achetées vont nourrir un déficit public et une gigantesque industrie de la défense. Tout aussi clairement la vente de biens de consommation fabriqués en Chine et exportés aux USA va alimenter la construction de gigantesques infrastructures industrielles. 

Une reconfiguration aux effets inattendus. 

Ce qu'on appelle "Trumpisme" est ainsi la tentative de dépassement du "fordisme dévoyé". Et un fordisme qui devient mâchoire emprisonnant et affaiblissant  durablement les USA.

Une pièce de la mâchoire est constituée par l'entrée croissante de capitaux (Treasuries ) qui maintiennent un taux de change élevé et donc augmentent le volume du déficit commercial américain. Ce taux de change élevé sera confirmé et stabilisé par les instances régulatrices cherchant à maintenir une quasi-fixité des taux de change et donc la volonté de disposer d'un compte de capital important dans les banques centrales, bien au delà de la seule banque centrale chinoise. De quoi remettre en cause la vieille causalité entre déficit et entrée de capitaux, et risquer l'hypothèse d'un Stephen Miran ou d'un Michael McNair consistant à dire que ce sont les entrées de capitaux qui ont engendré le déficit. De quoi comprendre une administration américaine qui veut maintenir le statut du dollar tout en se battant contre son coût devenu insupportable...  incompréhensible pour l'immense majorité des économistes...

Une autre pièce de la mâchoire est celle de la désindustrialisation d'un côté et de la surindustrialisation de l'autre, ce qui met clairement en difficulté la puissance militaire américaine. Le complexe militaro-industriel américain devient progressivement dépourvu de ses bases classiques et on commence à percevoir que les milliers d'entreprises qui l'abreuvent  sont en perte de substance. La plupart  des entreprises du complexe ne sont pas que productrices de pièces à usage militaire et beaucoup ont perdu leurs débouchés non militaires en raison de la disparition des industries reliées à la consommation. Le socle du complexe est donc en voie de fragilisation.  Le fordisme dévoyé développe ainsi des effets majeurs sur l'ordre de la puissance. En revanche, le complexe militaro industriel chinois repose sur un socle colossal à partir duquel il peut se nourrir. Le dévoiement du fordisme a fait de la Chine le lieu où se trouve empilé  40% de la production manufacturière mondiale et 50% des brevets. On peut aussi souligner la diversité de l'empilement : la Chine produit dans la tech et les semi conducteurs... et continue à produire 65% des clous et 47% des textiles mondiaux.  Un empilement susceptible de développer une puissance militaire gigantesque en un temps réduit.

Ce qu'on appelle Trumpisme est ainsi une tentative visant à empêcher la fermeture de la mâchoire par rétablissement brutal de l'équilibre extérieur, avec en finalité ultime le rétablissement  d'un tissu industriel susceptible de garantir le  maintien de  la puissance.

Difficile gestion d'une "patate chaude".

Clairement, il s'agirait du retour difficile d'un fordisme classique aux USA, donc celui d'avant la mondialisation. Mais ce retour supposerait aussi un fordisme classique en Chine difficile à construire. La Chine peut-elle supporter la disparition de son surplus exportable notamment celui de ses biens de consommation ? Elle tente depuis plusieurs années de s'arrimer à un fordisme classique avec l'abandon des plans d'infrastructures censés contenir la crise de surproduction et l'utilisation de  fortes incitations à la consommation. Cette politique reste globalement un échec et mêmes les vives hausses des salaires ne se traduisent pas par l'augmentation des dépenses de consommation.  Malgré les apparences et l'énorme succès industriel, il n'y a pas en Chine l'équivalent des trente glorieuses avec congruence de la production et de la répartition.

La violence du Trumpisme voudrait la disparition de l'énorme excédent commercial chinois, ce qui signifierait clairement une crise de débouchés et donc une classique crise de surproduction selon les principes de celle des années 30. La Chine probablement consciente de la réalité du problème tente de le contourner depuis longtemps en utilisant des relais amortisseurs. C'est ainsi que face aux premières résistances américaines devant  le "fordisme dévoyé", la Chine déverse ses excédents extérieurs dans des pays tiers  (Vietnam, Mexique, etc.) qui eux-mêmes vont déverser les marchandises vers les USA. Il s'agit d'une tentative de masquage et de partage de ce qui est devenu une "patate chaude". La réponse américaine semble logique et le containment de la patate chaude passe par des droits élevés pour ceux des pays se livrant aux pratiques correspondantes. D'où la sanction à priori choquante pour des pays à priori amis ou devenus amis. On peut même s'attendre à une stratégie américaine plus offensive. Sachant que la réindustrialisation américaine sera plus que difficile, on peut penser à des taxes douanières très différenciées, considérables pour la Chine et faibles pour les pays du sud : de quoi rendre d'ex-pays coloniaux compétitifs au regard d'une Chine impériale. 

On aurait tort de croire à l'isolationnisme américain et derrière la stratégie des droits différenciés, il s'agit au contraire de développer une nouvelle arme contre la Chine aux effets de l'éloignement des pays du sud de la puissance chinoise: rééquilibrer la balance extérieure entre ces pays et la Chine et accepter davantage de déficit américain avec ces mêmes pays. Gérer la "patate chaude chinoise" sera peut-être la clé de compréhension de la stratégie américaine. Le lecteur avisé verra dans la condamnation des pays qui recherchent "l'apaisement" avec les USA le souci chinois de ne pas se laisser piéger dans un isolement l'obligeant à conserver et gérer lui -même la "patate chaude".  De quoi immobiliser la Chine dans la crise de surproduction, avec dejà des appels au patriotisme pour sauver les exportations ( Alibaba, Pinduoduo, Temu, etc.).  Le même lecteur avisé sait aussi que cette même stratégie ne pourra au mieux que retarder l'inéluctable, à savoir le déclin des USA.  

                                                                 Jean Claude Werrebrouck - 21 Avril 2025.

 

 

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14 avril 2025 1 14 /04 /avril /2025 04:30

Beaucoup d'interrogations se font autour de la théorie de Stephen Miran censée être le logiciel de ce qui est décidé par le Président Trump. L'idée selon laquelle la désindustrialisation américaine trouve comme catalyseur le dollar est assez crédible. Sans le statut de monnaie de réserve, les USA seraient effectivement amenés à ajuster leurs importations à leur capacité à disposer de liquidité internationale, elle-même acquise par des exportations. De la même façon, sans ce statut qui entraine le choix du dollar comme liquidité sécurisée ultime, le cours de la monnaie considérée serait sans doute plus faible et davantage propice à l'exportation américaine vers le reste du monde. D'où la volonté de faire baisser le cours de la monnaie américaine par les moyens étranges  proposés par Stephen Biran, et moyens que nous ne développerons pas dans la présente note.

Nous présenterons ici un tout autre point de vue sur la volonté  du pouvoir américain.

Le déséquilibre extérieur US est fort ancien  et commence sous la présidence Eisenhower. Il va s'accélérer après le voyage du Président Nixon en Chine, voyage qui va consacrer ce que nous avons souvent appelé un contrat entre Walmart et le parti communiste chinois. Concrètement, les salariés américains ne vont plus dépenser leurs revenus à partir de productions américaines mais bien davantage à partir des exportations chinoises vers les USA. Le processus de désindustrialisation va s'accélérer avec l'entrée de la Chine dans l'OMC et la volonté de progressivement transformer le pays en usine du monde. Aujourd'hui, la base industrielle chinoise est supérieure à l'addition des bases américaines et européennes. Plus simplement encore, exprimé en parité des pouvoirs d'achat, le PIB américain est dépassé par le PIB chinois depuis 2016 et en 2035 il ne devrait plus en être que la moitié.

Ce n'était pas encore le cas sous la Présidence Nixon et à cette époque, la base industrielle US pouvait encore être le point d'appui du pharaonique projet APOLLO et simultanément celui d'une guerre du Vietnam dotée de moyens illimités, et ce sur une longue durée ( près de 10 ans). Simplement, il y avait déjà un signe avant coureur de ce qui allait se produire aujourd'hui et, à l'époque, il faudra abandonner, en pleine guerre, et à la fin du programme lunaire, les règles de Bretton Woods (15 août 1971). Ce point mérite explication.

Déjà, à cette époque le déficit extérieur interrogeait sur la capacité des USA à  régler leurs dettes. Le déséquilibre entrainait une accumulation de dollars gagnés par des producteurs situés hors Amérique et producteurs venant compenser une insuffisance de l'offre globale aux USA, insuffisance au regard de  la demande globale. Clairement, le déséquilibre signifiait que les américains consommaient à partir d'un revenu qui n'était pas ou qui n'était plus produit chez eux.

Comme le système monétaire international reposait encore sur l'or, il était clair que les tensions allaient apparaître. La règle voulait à l'époque que le dollar soit convertible en or - sur le seul fait des banques centrales - et sur la base de 35 dollars l'once. Déjà, le Général de Gaulle s'était risqué à convertir les dollars accumulés en or et déjà un sentiment de méfiance se manifestait. En raison des gigantesques dépenses pour la conquête de la lune et la guerre du Vietnam, l'industrie américaine ne pouvait déjà plus suivre la demande globale. C'est cette réalité qui va décider de l'embargo sur l'or et son remplacement par un dollar désormais inconvertible.

Logiquement, il aurait fallu à l'époque que l'Amérique se remette à produire et rééquilibre ses échanges extérieurs. Il n'en fût rien et on allait se servir d'un dollar inconvertible pour le multiplier et laisser une place grandissante à la finance. De fait, 55 années de facilités nouvelles allaient se déployer jusqu'à la prise de conscience d'aujourd'hui. Les USA ne peuvent plus distribuer un revenu qui n'est pas produit, mais surtout prise de conscience  qu'ils ne sont plus en situation de mener une guerre de haute intensité et de longue durée. Ils ne peuvent plus vivre en consommant une épargne étrangère, notamment chinoise, tout en délaissant une industrie qui, elle-même, n'est plus capable de produire sur une longue durée, le matériel nécessaire à une guerre d'attrition telle que celle se déroulant en Ukraine. La puissance technologique reste et peut faire face à des conflits supposant de brèves interventions. Mais elle est inadaptée aux guerres de haute intensité articulées à une base industrielle de production de masse continue et durable. 

Le non dit de la politique américaine nouvelle est donc celui d'un refus de déclassement militaire par rapport aux empires plus ou moins coalisés. Elle est au fond le résultat de la prise de conscience d'une réalité dont on peut présenter le film sous la forme de quelques assertions jamais évoquées dans la littérature académique.

1. L'écosystème monde ramené au couple USA/Chine est fait d'un empire  (USA) où des revenus sont de plus en plus dépensés sans avoir été produits et d'un autre  empire (Chine) où des productions gigantesques ne sont pas aisément vendables localement  faute d'une dépense interne insuffisante.

2.  Attrition industrielle d'un côté et élargissement de l'autre viennent contester la puissance militaire américaine et conforter une puissance chinoise rapidement croissante. De quoi revoir à terme   l'ordre des puissances.

3. L'excédent chinois devient un surplus d'abord investi aux USA sous forme de titres de la dette américaine, ensuite sous forme d'épargne de précaution justifiée par l'absence d'Etat Providence. On pourrait davantage consommer mais la sagesse l'en empêche.

4.  La demande mondiale devient structurellement inférieure à l'offre mondiale, ce qui limite durablement la croissance mondiale et augmente le risque de crise de surproduction. De quoi faire le nid de la spéculation financière.

5.  La Chine est au cœur de la crise de surproduction et ne peut augmenter la demande interne (le fameux recentrage du marché) sans délocalisations vers des espaces plus compétitifs.  La Chine ne peut accepter sa propre désindustrialisation.

6.  Les USA ne peuvent se réindustrialiser faute de main d'œuvre quantitativement et qualitativement adaptée.

7.  Il n'existe pas de solution facile face à l'échiquier qui s'est progressivement construit depuis la fin de Brettons Woods et échiquier qu'on a appelé "mondialisation".  Ni la Chine , ni les USA ne peuvent sérieusement revenir à l'équilibre extérieur, celui  que Keynes envisageait au sortir de la seconde guerre mondiale... pour construire la paix.

8. Le retour de la question de l'équilibre extérieur sera propice à l'effacement de l'âge relationnel voire institutionnel des Etats et va faciliter celui d'un certain retour à l'âge patrimonial. D'où le caractère inattendu du nouveau gouvernement US. D'où le retour de concepts oubliés tel celui de "mercantilisme". Mais bien davantage encore, l'idée d'illibéralisme voire de fin des démocraties comme mode de régulation de la complexité du monde, deviennent des réalités enviées par nombre d'agents.

9.  La présente grille de lecture permet aussi d'identifier des évènements sociétaux nouveaux comme celui du wokisme.  Ce dernier repose sur des idéologies érigées sur l'effacement de l'âge institutionnel : déconstruction militante, vérité comme construction sociale, épistémologie victimaire, etc. A ce titre, il devient un carburant inattendu du retour à la forme patrimoniale des Etats et en particulier celui des USA.

Nous laissons le lecteur méditer ce film impressionniste.

                                          Jean Claude Werrebrouck -  12 avril 2025

 

 

 

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5 avril 2025 6 05 /04 /avril /2025 12:36

Les décisions du Président des Etats-Unis vont accroître considérablement les désordres dans le monde. Elles sont pourtant d'une grande clarté  ; -  il s'agit, par voie autoritaire,  du rétablissement de l'équilibre de la balance des biens et services. Réalité que nous avions déjà évoquée dans un article voici 15 ans à propos de nos interrogations concernant les déséquilibres européens : "l'Equilibre extérieur comme produit politique émergent" (16 juillet 2010). Mais aussi réalité déjà évoquée par Keynes en 1944 dans son opposition au plan White américain lors de la conférence de Bretton Woods. Ce produit politique si longtemps  oublié devient aujourd'hui un enjeu majeur brandi par le césarisme américain. 

Il est possible en quelques phrases de comprendre ce qu'était la mondialisation et la présente tentative de son dépassement suicidaire.

Dans un Etat Nation classique, l'équilibre de la balance des biens et services est une contrainte objective majeure. Si les exportations ne rapportent pas les devises nécessaires au paiement des importations, il y a rapidement épuisement du stock de devises disponibles, blocage des importations, droits de douanes.., et souvent dévaluation. Tel n'est plus le cas lorsqu'un pays dispose d'une monnaie dite de réserve, et qu'à ce titre ladite monnaie retourne en permanence vers le pays centre, lequel dispose d'une situation où la contrainte externe disparait. Ce fut bien sûr le cas des USA et d'une certaine façon de nombre de pays européens qui vivent encore à l'abri de l'euro.  

Pendant des dizaines d'années, les USA vont profiter de la disparition de la contrainte externe. Ils vont promouvoir le libre échange qui va transformer progressivement le pays et sa société en espace de simple consommation. L'épargne chinoise construite sur les déséquilibres commerciaux entre USA et Chine viendra nourrir un déficit budgétaire américain qui, lui-même, nourrira non pas un état providence mais une industrie de la défense gigantesque. Le déséquilibre extérieur va lui-même nourrir un espace gigantesque de spéculation financière reposant sur la dette publique américaine. Comprenons, en effet, que ce déséquilibre transforme aussi le pays en "gigantesque banque": l'épargne de la planète des exportateurs vers les USA devient aussi matière première de placements vers le reste du monde. Le pays devenu grande banque peut acquérir des actifs extérieurs dont la rentabilité est supérieure au taux de l'intérêt versé par le Trésor américain sur sa dette publique. Et, bien évidemment, la rentabilité externe est supérieure puisque globalement les salaires versés dans le reste du monde exportateur vers les USA sont beaucoup plus faibles qu'en Amérique.

Le résultat d'une telle mécanique était simple à imaginer : le pays allait , sans limite, se désindustrialiser et  se financiariser. Ce grand mouvement provoque aussi des basculements culturels majeurs : les métiers de la production avec les compétences correspondantes (ingénieurs, techniciens, etc...) vont progressivement s'effacer  au profit de métiers qui privilégient le simple échange (distribution, trading, conseil, et surtout la "Tech"). Et ces mêmes basculements vont développer des transformations politiques majeures. Alors que la production suppose de grandes organisations et un dispositif institutionnel de confiance, le simple échange développe un individualisme radical. D'où la montée d'un monde politique fondamentalement libertarien voulant se débarrasser des scories institutionnelles y compris par la violence. Ce qu'analyse bien Giulinao da Empoli dans "l'heure des prédateurs" que l'on invite à comparer à "l'Ere des Organisateurs de l'antique Burnham¨: une toute autre Amérique,  Les vieux partis ancrés dans l'âge institutionnel (républicains/démocrates) ne s'y reconnaissent plus. Simultanément, la désindustrialisation génère une immense classe moyenne prête à se révolter pour retrouver le monde d'avant, ce qu'on appelle " populisme".  D'où cette étonnante alliance entre les libertariens prêts à tout renverser et les nationalistes qui veulent reprendre vie. C'est dans cet espace que pouvait naître le retour d'une aventure patrimoniale : les entrepreneurs politiques restent les agents incontournables de ce que nous avons appelé le processus de capture de l'Etat, mais aujourd'hui - aux USA - les circonstances sont devenues telles que le retour d'un vieux passé peut se réactualiser. Le président Trump se comporte comme un propriétaire et assure le retour de l'âge patrimonial que l'Amérique, à l'inverse des autres Etats, n'avait jamais connue. 

Et ce grand retour de l'âge patrimonial risque d'essaimer puisque toute la planète s'arme contre la volonté de mette fin au déséquilibre par les droits de douane que le président américain impose au nom de la "libération du pays". Si ce n'est qu'un retour à Keynes les choses sont envisageables. Hélas, la réalité est beaucoup plus fondamentale et le "libérateur" risque d'entraîner la ruine collective.

Il faut en effet noter que les droits de douanes calculés avec CHATGPT tiennent compte des taux de change. Il s'agit donc bien d'une volonté d'équilibre extérieur devenue objet politique clairement mis en avant. Il s'agit donc bien d'une volonté de faire disparaître la mondialisation donc  de faire disparaître ce que nous avons appelé l'âge relationnel des Etats au profit d'un âge antérieur. Ce grand retour d'un ordre qui serait moins mondial et beaucoup plus international n'est évidemment pas facile, d'abord pour les excédentaires qui eux produisent et à ce titre devront trouver d'autres débouchés, mais surtout pour les USA qui, pour des raisons de totale inadaptation de la main d'œuvre, ne peuvent retrouver l'industrie de naguère. Et même l'usine robotisée suppose un encadrement intellectuel dont les USA sont aujourd'hui largement dépourvus.

Cela signifie aussi la disparition du dollar comme monnaie de réserve et comme matière première de la finance universelle. Les mouvements de capitaux vont évidemment devenir beaucoup plus difficiles en raison de la disparition de l'âge relationnel plus ou moins garanti par l'ordre de l'OMC. A ce titre, ils seront beaucoup moins assurables par le jeu des produits de couverture qui eux-mêmes ne pourront plus disposer d'un "basic strade" complétement construit sur une dette publique américaine qu'on ne voudra plus acheter en raison des risques encourus. il est illusoire de vouloir reconstruire un ordre multilatéral classique en s'affranchissant du meurtrier américain comme on le voit déjà dans certaines publications ( Voir en particulier Luiz Awazu da Silva ancien DGA de la BRI et Laurence Tubiana dans Le Monde du 5 avril 2025).  Ce qui se passe aux USA n'est que le point d'aboutissement d'une logique.  L'idée, conçue en 1944 à Bretton Woods, d'abandonner la surveillance politique des équilibres extérieurs devait mener à la présente réalité : effondrement industriel et boursoufflure financière. On ne pourra pas restaurer un ordre excluant  les USA sans retrouver l'autorité monétaire qui est au fondement de l'ADN des Etats. Continuer à parler de dette consiste à vouloir construire un monde nouveau avec les règles qui ont mené à la réalité présente.

Le château de cartes financier planétaire risque ainsi de s'effondrer dans le même temps  que se contractera l'immense toile de la valeur industrielle.  De quoi nourrir de nouvelles formes brutales de capture des Etats s'éloignant de leur âge institutionnel démocratique pour se diriger vers  des logiques plus barbares.  Le suicide américain passe par le meurtre de ses partenaires devenus ennemis. Il est urgent d'arrêter par tous moyens la tentative de suicide des USA. 

 

 

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1 avril 2025 2 01 /04 /avril /2025 04:32

Plan de la note

1. Dépasser le narratif géopolitique

2. L'humanité dans tous ses états

3. Les états du monde américain

4.  Un nouvel état du monde américain fondateur d' un nouveau monde ?

5.  La disparition de l'âge institutionnel comme disparition de la démocratie ?

Les évènements semblent s'accélérer aux USA. On peut les énumérer, les commenter, porter un jugement etc. Décrire, s'alarmer, voire s'offusquer,  n'est toutefois pas expliquer. Il faut donc  aller plus loin et essayer de proposer une grille de lecture de ce qui se passe et qui concerne a priori l'aventure de l'Etat américain aujourd'hui et peut-être celle du reste du monde. Nous avons souvent tenté d'utiliser des concepts : capture de l'Etat, grandes  phases historiques de ce dernier sous formes d'âge patrimonial, d'âge institutionnel, et d'âge relationnel, enfin lecture à partir du couple règlement/ contrat ou loi/prix.

1. Dépasser le narratif géopolitique 

Ces concepts semblent pouvoir se rassembler autour d'une axiomatique et il nous semble que le couple loi/prix en est la base. En dehors de ce qui relève de la vie intime voire vie réduite au cercle domestique ou familial, Loi et prix sont les invariants de toute communauté humaine. Partout existe des règles de vie commune et partout il y a tendance à nouer des relations dépassant le simple règlement et donc assurant ce que l'économiste appellera "échange mutuellement avantageux" et qui apparaîtra sous la forme d'un prix.

Règles et prix ou loi et prix sont maintenant des réalités qui dépassent les membres de la communauté. Clairement, les humains n'ont pas la maîtrise des relations qu'ils nouent entre eux, et règles et prix sont en quelque sorte des extériorités qui conditionnent la faiblesse de l'humaine condition : il faut effectivement obéir à la loi et le prix est une réalité qui s'impose aux acteurs. Un peu comme l'artiste peintre toujours obligé de passer par une extériorité : la toile, la pierre, le mur, le mode d'accroche, etc.  pour exprimer une œuvre et un talent. 

2. L'humanité dans tous ses états

Dans le monde, non plus artistique  mais simplement humain, les extériorités sont l'objet d'un combat qui va faire naître ce qu'on appelle un Etat lequel devient un centre de gravité enjeu d'un accaparement. Ce qui nous fait tomber dans l'idée de capture : un membre du groupe humain considéré, ou un sous-groupe, voire la totalité de la communauté humaine va tenter de maîtriser les extériorités. Hobbes aurait dit qu'il s'agissait d'un passage à la civilisation et Marx un effet de la lutte des classes. On pourrait multiplier les narrateurs de ce fait majeur intervenu très récemment dans l'histoire humaine : moins de 7000 ans. Une durée toutefois suffisamment longue pour que l'on puisse repérer des modes de fonctionnement souvent stables et divers.

Le stade patrimonial est sans doute le plus ancien et la règle donc la loi est le fait d'un seul. Architecture qui ne peut guère laisser de place au marché et au prix, réalité qui suppose une autonomie des acteurs qui n'existe pas. Le couple loi/ prix est très déséquilibré et le marché à ce stade ne peut que concerner ce qui est souverainement décidé par l'accapareur. Historiquement, il pourra s'agir d'un commerce international complètement maîtrisé par l'accapareur. Un peu ce que Marx appelait  "mode de production asiatique".

Le stade institutionnel est celui où les extériorités toujours accaparées, sont partagées entre des groupes divers : personnel politique bien sûr, mais aussi des acteurs privés de ce qu'on appellera l'économie, voire des financiers qui vont de plus en plus maîtriser ce qui était jadis le monopole absolu du tenant du stade patrimonial : la monnaie. Historiquement, cela correspond bien au mercantilisme européen. Des institutions exprimant et validant ce partage des pouvoirs vont naître et se développer, avec les règles,  donc les lois correspondantes. Bien évidemment, les lois vont aussi concerner le développement ou la configuration de l'espace marchand. Dans le couple loi/ prix, il y a rééquilibrage en faveur du second terme. Son point d'aboutissement est quelque chose comme la démocratie.

Le stade relationnel est a priori celui de la victoire des marchés sur la loi, cette dernière se devant de devenir toute petite ( il faut déréguler) et le prix devant devenir l'extériorité quasi unique (même les questions climatiques doivent se régler par des prix). Ce monde suppose une interaction sociale reposant intégralement sur des engagements volontaires privés dans lesquels on échange de façon mutuellement avantageuse des titres de propriété. Il suppose bien évidemment une confiance qui est elle-même une externalité. Difficile d'abandonner définitivement la problématique des externalités.

Compte tenu de cet équipement théorique : dans quelle configuration se trouvent aujourd'hui les USA ?

3. Les états du monde américain

On pouvait penser jusqu'à maintenant que les Etats-Unis se trouvaient être les moteurs avancés de l'âge relationnel. A priori, ils n'ont jamais connu l'âge patrimonial et ses fondateurs, pour l'essentiel, ne furent que des séparatistes des âges plus ou moins patrimoniaux des Vieux Etats européens. D'une certaine façon, l'âge relationnel fut la première architecture  de ce qui allait devenir l'Etat américain. Les règles vont largement se déduire du marché alors que traditionnellement -en Europe ou ailleurs-  elles conditionnaient ou interdisaient le marché. On pourrait sans doute nuancer en distinguant les descendants du Mayflower (1620) de ceux de Virginie qui, moins célèbres, s'installent en Virginie avec une cargaison d'esclaves(1619). Le nord est ainsi davantage plongé dans l'âge relationnel et le sud dans une variété particulière  d'âge patrimonial. Ce n'est que l'indépendance puis la guerre de sécession qui vont confirmer un âge institutionnel.  Au delà des aspects moraux, la guerre de sécession construit de nouvelles règles tout en élargissant le marché. La fin de l'esclavage élargit le marché du travail avec la généralisation du salariat : plus de marché et règles plus conformes à celles des droits de l'homme déjà largement théorisées à l'époque.

De fait, la capture du pouvoir sera moins le fait des politiques que des chefs d'entreprises qui deviennent non pas les oligarques des pays de l'Est, mais de simples acteurs de l'ère des organisateurs décrite par James Burnham. Il n'y aura pas de groupes césaristes ou nationalistes et on s'arrête simplement  à l'exceptionnalisme ou au messianisme des USA. D'où un âge institutionnel qui dépassera largement le cadre national avec la promotion d'institutions internationales que l'espace marchand sera invité à respecter voire à promouvoir: ONU, Banque Mondiale, FMI, OMS, OMC, USAID,  Accords de Paris, AGOA (African Growth Opportunty Act), etc. Avec aussi la promotion d'un soft power que l'on pourra trouver dans nombre de mouvements culturels voire entreprises et associations type Rotary. 

ET si l'exceptionnalisme ou le messianisme exige la protection du marché à une échelle mondiale cela suppose l'édification d'un outil militaire de grande taille, outil capable d'endiguer les Etats dominés par des appareils politiques opposés au marché, Etats devenus forme moderne de l'âge patrimonial. Ce qui nous ramène à la situation de la guerre froide. L'Etat américain est donc plongé dans un âge relationnel enkysté, dans une réalité institutionnelle qui, par le biais d'un soft power, va rayonner à l'échelle mondiale.

4. Un nouvel état du monde américain pour un nouveau monde ?

La période qui va suivre devient douloureuse car l'élargissement du marché entraine la désindustrialisation du pays et la fragilisation des travailleurs des entreprises correspondantes. Le bloc au pouvoir n'en mesure pas les conséquences et imagine que la dévalorisation des "biens salaires" désormais produits en Asie compense les fragilités créées tant au niveau de l'entreprise qu'au niveau des citoyens. De quoi à terme provoquer des tentatives de retour en arrière. Simultanément, les USA passent du messianisme et de la promotion de l'American way of life à un politiquement correct déjà contaminé par les grandes vagues de l'idéologie de la "déconstruction", elle même issue de l'Université française des années 70. Grandes vagues facilitées par la forte hétérogénéité ethnologique de la société américaine.  C'est l'époque du wokisme, du mouvement LGBT, de la discrimination positive, de la guerre sur les normes, etc. 

Curieusement, le monde libertarien n'est pas insensible à l'idéologie de la déconstruction dans la mesure où, pour lui, l'entreprise est la structure politique de base qui se doit de contribuer à l'effacement des réalités institutionnelles qui entravent encore la logique d'un marché sans limite. D'où une attitude ambigüe entre l'acceptation des discriminations positives, la LGBT, etc... et la volonté de protéger sans limite le marché : refus de l'encadrement des cryptomonnaies, refus des normes de responsabilité sociales et environnementales, refus des hausses de l'intérêt, refus de taxes sur plus values latentes, etc.  Au delà, puisque seule l'entreprise est une organisation politiquement justifiable, l'Etat n'est effectivement plus qu'un organe à conquérir et ce sans grand respect. Ce qu'on appelle Etat de droit n'a plus aucune légitimité et il n'est pas impensable de le contourner et de le détruire y compris par la force.

D'où les dérives constatées dans nombre de propos : "paix par la force", "celui qui sauve son pays ne viole jamais la loi", "les décisions de justice ne peuvent entraver le président", etc. De fait, l'âge relationnel devenu hégémonique peut rejoindre l'âge patrimonial.

D'où les conflits d'intérêt majeurs avec, par exemple,  l'appropriation complète de la puissance publique pour contrer radicalement BOEING dans le projet ARTEMIS à propos de la reconquête de la Lune.

5. La disparition de l'âge institutionnel comme disparition de la démocratie ?

D'où l'effacement de l'âge institutionnel : les alliés deviennent des sujets, l'aide au développement peut devenir pure prédation calculée, le droit peut devenir un pur rapport de forces, les institutions les plus établies peuvent devenir outils impérialistes, et les Etats eux-mêmes peuvent être colonisés ou avalés sans ménagement. Nous retrouvons l'époque de la frontière avec non pas un Etat mais des individus qui au nom du premier arrivé peuvent se déclarer propriétaire et maître du jeu économique. 

Arrivés aux limites, nous retrouvons "l'entreprise-Etat" où le manager est amené à évaluer sa puissance non plus seulement en termes financiers mais en termes de pouvoir politique brutal. Moment probablement unique dans l'histoire des Etats où un monde du marché généralisé et confiant pour tous s'accompagne de brutalité et de violence.

Curieusement, parce que le monde libertarien se veut maître de l'Etat, il peut nouer quelque alliance avec les nationalistes et césaristes qui aspirent à retrouver l'Etat protecteur -celui de l'âge institutionnel fortement marqué par le fordisme- âge qui avait assuré la puissance industrielle des USA. D'où la volonté de taxer le commerce international, donc le marché chéri des libertariens. Dans la nouvelle théologie correspondante, celle d'un Stephen Miran, la nation américaine est spoliée par un taux de change irréaliste résultant du statut du dollar: le reste du monde achète des dollars pour se couvrir et contribue ainsi à un dollar trop fort. La taxation des importations voire des bons du Trésor achetés par l'étranger devrait permettre une baisse du taux de change, le rééquilibre des échanges extérieurs et la réindustrialisation des USA. Thèse qui étonne bien évidemment les économistes ainsi que le fait remarquer Raghuram G Rajan, Gouverneur de la banque centrale d'Inde. Mais aussi, thèse qui risque de contrevenir aux intérêts du monde de la finance qui, au delà des jeux de casino largement appuyés par le monde libertarien, s'inquiète des effets récessifs de la taxation. Mais il est vrai aussi que la finance saura se lover dans ce nouveau monde où les décisions brutales présentent l'intérêt de développer la volatilité des cours et donc le territoire de jeu de l'industrie du trading. Globalement, la finance qui avait pu faire son nid dans l'âge institutionnel peut largement s'épanouir entre le monde libertarien et le monde souverainiste.

L'attelage qui s'est mis en place et fait rejoindre les deux stades très opposés dans la question de la capture de l'Etat américain n'est pourtant pas totalement incohérent. Le monde libertarien au nom de son modèle entrepreneurial peut totalement domestiquer l'Etat en récupérant son pouvoir de monopole. Le monde du souverainisme et du nationalisme est -quant à lui- heureux de voir son partenaire libertarien délivrer le pays de l'entreprise de déconstruction et de désinstitutionalisation  qui l'ont éloigné de la souveraineté. Equilibre fragile si au total les marchés devaient se rétrécir sous la forme de crise économique. 

Au delà, les mâchoires libertarienne et souverainiste devraient logiquement se refermer au prix d'un écrasement de la démocratie.  Réalité fort partielle qui intéresse beaucoup les empires et Etats restés patrimoniaux (Russie), d'où des rapprochements qui font l'étonnement des Etats globalement restés dans l'âge institutionnel (Europe). Mais réalité partielle dans la mesure où les Etats patrimoniaux combattent le monde libertarien. Dans ce monde, ce sont les Etats qui dominent les oligarques et non les oligarques qui dominent les Etats. Le tragique de la réalité humaine continuera.

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17 mars 2025 1 17 /03 /mars /2025 14:46

L'ACCUMULATION DES EVENEMENTS  AUX USA MET EN PLEINE LUMIERE LA FIN DE L'ETAT DE DROIT ET LA CONFUSION ENTRE INTERETS PRIVES ET INTERET GENERAL. DE CE POINT DE VUE, LA REALITE EMPIRIQUE CONFIRME LA JUSTESSE DE LA THEORIE DE LA CAPTURE DES ETATS. 

La nouveauté dans la présente capture de l'Etat américain résulte du fait que nous avons un bloc au pouvoir a priori hétérogène ce qui devrait assurer un processus de fragmentation du pouvoir étatique et donc des difficultés de direction et de fonctionnement. Nous avons en effet - aujourd'hui aux USA -  plusieurs types d'entrepreneurs politiques constitutifs du bloc au  pouvoir.

LA COMPOSITION DU BLOC AU POUVOIR

- D'abord, des républicains classiques essentiellement soucieux de la diminution de la pression fiscale et de la préservation de l'énorme industrie de la défense bien répartie sur le territoire et industrie dont la protection  facilite leur reconduction au pouvoir. Espérance d'un marché contre espérance d'un pouvoir.

- Des financiers tout aussi classiques, qui ne peuvent accepter l'idée d'un retour aux vieilles régulations de la finance et qui, à ce titre, ne peuvent envisager une démondialisation réintroduisant la fin de la marchandisation des monnaies et de la liberté complète des mouvements de capitaux. De la même façon, la finance ne peut que réclamer la fin des questions écologiques dont l'effet est l'alourdissement des valeurs financières. Clairement, la finance casino, celle qui travaille sur la capitalisation boursière de loin la plus importante de la planète (plus de 50% du total mondial, soit aussi 190% du PIB américain contre seulement 50% dans le cas de l'UE),  celle  qui construit des bulles sur les starts up,  se veut  indéboulonnable.

- Des nationalistes de l'économie, adeptes de césarisme,  qui n'acceptent la mondialisation que dans la mesure où elle rétablira l'équilibre extérieur et donc la réindustrialisation du pays. Plus de multilatéralisation, plus d'alliances et retour au bilatéralisme  le plus étroit. De quoi exiger la recomposition de toutes les chaînes de la valeur à l'échelle mondiale. 

- Enfin des libertariens nouvelle version, à cheval sur les nouvelles technologies, qui ne peuvent accepter d'autres régulations que celles du marché. De quoi recomposer aussi bien l'ordre de l'entreprise que celui de l'économie mondiale.

QUELLE ARTICULATION ?

Dans la grande chasse à la capture du pouvoir par les divers groupes, tous ont en tête le "diptyque règlement/marché" qui est - sauf en périodes troublées ou de guerre- au cœur de l'interaction sociale. Règlement c'est à dire la loi ou marché c'est à dire un prix, sont l'extériorité qui surplombe les rapports des humains entre eux. Il est donc logique que cette extériorité fasse l'objet d'une tentative de capture et le présent cas américain est à cet égard exemplaire en raison de sa très grande visibilité. Certains, en quête de capture s'attachent davantage au règlement pour modifier le marché (nationalistes césaristes qui décident d'une politique tarifaire pour contrarier le marché avec la loi), et d'autres s'attachent davantage au marché pour modifier le règlement ( financiers et libertariens qui veulent déréguler davantage et tout transformer en simple prix). Le diptyque "règlement/ marché" ou "loi/prix" est le support ou la toile sur laquelle les acteurs se mettent à peindre le théâtre politique.  La recomposition de l'architecture règlement/marché est donc au cœur de la présente réalité américaine, recomposition donnée en spectacle au reste du monde....invité à en tirer les conséquences.

Les décisions concrètes du pouvoir, celles du Président,  même sans réelle opposition,  ne peuvent être qu'une synthèse difficile entre intérêts fondamentalement opposés, D'où les apparentes et très réelles contradictions, y compris à l'intérieur même d'un sous-groupe. Les disputes culturelles sont certes fondamentales : fin du wokisme, rétablissement de l'autorité masculine, retour de l'homme blanc contestant les débats sur le "1619 project", disparition des mesures propres à l'écologie, attaque des paradigmes de la science elle-même, exode des scientifiques et des ingénieurs immigrés, disparition du politiquement correct, etc. Tout est repris et adapté en fonction de considérations très intéressées d'où les enjambements des uns et des autres - pensons aux libertariens antiwoke - aux seules fins de garantir des projets rémunérateurs contradictoires entre eux.

QUELLE SYNTHESE ?

Un bel exemple de synthèse difficile  -voire probablement irréaliste - est celui de la politique économique. Comment refaire l'équilibre extérieur, revenir au nationalisme d'antan, sans toucher à la finance, sans toucher à la silicone valley et en respectant le souhait de diminuer la pression fiscale ? 

Il est de ce point de vue très intéressant de décortiquer l'architecture du raisonnement en cours de gestation et de mise en œuvre dans le domaine de ce qu'on ne peut plus qualifier de "policy mix". 

La volonté exprimée par le Président est celle du retour d'un équilibre de la balance des marchandises ce qui suppose notamment de mettre fin aux déficits sur la Chine (300 milliards de dollars) , mais aussi sur le Mexique (172 milliards de dollars), mais aussi sur l'UE (235 milliards de dollars) , mais aussi sur le Vietnam (123 milliards de dollars) etc. Enorme. Le bloc au pouvoir, même sa partie la plus libertarienne, ne  s'oppose pas à une gigantesque recomposition césariste. A ce titre, elle ne se rend  pas compte que la présente situation de relatif libre échange est encore porteuse d'une rente globale pour les USA et plus particulièrement au profit du groupe finance.

L'INVISIBILITE D'UNE RENTE REELLE

Quelle est cette rente que l'on dit  prête à être abandonnée ? Aujourd'hui, l'immense déficit se solde encore par des achats massifs de bons du Trésor assortis d'une prime de risque particulièrement faible donc d'un taux minimal ( statut du dollar, profondeur et liquidité extrême du marché, puissance, etc.). La liquidité correspondante permet en retour, des achats d'actions et prises de participations sur l'ensemble de la planète assortis d'une rentabilité beaucoup plus élevée. Il en résulte au niveau macro économique un gain collectif, un peu comme celui, microéconomique, d'une banque qui gagne entre taux créditeurs et taux débiteurs. Certaines  études ont pu montrer que le prélèvement s'établissait à un taux de 1,5%. De façon complémentaire, en cas de crise, il n'existe aucun retournement au détriment des USA  et les investisseurs se réfugient derrière de plus importants achats de bons du Trésor. Concrètement, la dette américaine peut augmenter sans risques réels de financement  d'où l'appétit presque naturel pour les politiques de diminution de la pression fiscale. Appétit quasi interdit dans les autres Etats à peine de possibles ruptures sur la gestion de la dette publique, pensons à l'expérience récente de la Grande Bretagne.  De quoi aussi augmenter la boursoufflure de la finance américaine et donner cette impression de bonne santé avec un PIB américain qui cesse en  pourcentage de décroître et qui, à l'inverse, augmente à nouveau (22% du PIB mondial en 2010...et 26,3% en 2024).... Mais simple impression car la bonne santé de ses habitants décroit avec une diminution de l'espérance de vie pour des dépenses de santé (18% du PIB) les plus importantes du monde. C'est cette rente qui fait le bonheur des républicains classiques, des financiers, qui ne gène guère les libertariens et qui devrait être réaménagée pour donner davantage de place aux nationalistes.

UNE NOUVELLE REGULATION ELARGISSANT LE MARCHE ?

La nouvelle théologie économique qui semble se mettre en place est celle qui garantirait les intérêts spécifiques de chacun des groupes usant du pouvoir de capture de l'Etat américain : baisse de la pression fiscale au profit de cette nouvelle source que seraient les tarifs douaniers, maintien intégral du pouvoir financier, réindustrialisation par hausse de la compétitivité, elle-même induite par une baisse du taux de change, utilisation maximale du déficit public au service de la puissance et du maintien du dollar comme monnaie de réserve. Scénario peu aisé puisqu'il consisterait  à dévaloriser une monnaie... pour la maintenir au dessus des autres et garantir son statut de réserve.

Bien évidemment, la difficulté serait la problématique du report sur l'étranger des droits de douanes. Il faudrait en effet imposer une baisse du cours des devises des pays qui exportent vers les USA et qui deviennent victimes  des tarifs douaniers. Le maintien des flux exportés vers les USA supposerait que ces pays supportent les tarifs imposés par le pouvoir américain. Les flux exportés vers les USA seraient les mêmes et les prix supportés par le consommateur américain resteraient inchangés. En retour, la baisse de la pression fiscale américaine permettrait une meilleure compétitivité américaine mais... contrariée par la baisse de la valeur des devises étrangères...

Il faut donc selon les adeptes du nouveau dogme aller plus loin et géner les achats de bons du trésor par les non résidents en taxant les avoirs des ces derniers en dette américaine. Parce que les avoirs en dette américaine ne sont pas supposés devoir supporter une prime de risque - le dollar est la monnaie ultime -, le taux d'intérêt versé par le Trésor américain devait être amputé d'une taxe.  De quoi alléger la demande de dollars, le faire baisser de prix sur les marchés.. et rendre l'économie américaine plus compétitive. La conclusion est que les pays étrangers devraient supporter un impôt  -  taxe douanière- payable aux USA et payer une seconde taxe au motif de leur participation à une dette américaine... qui permet le financement d'une armée surpuissante garantissant leur sécurité... Les auteurs du projet , en particulier Stephan Miran devenu Président du Conseil d'analyse de Trump, considère même que les achats par les étrangers de dette publique taxée seraient obligés de se fournir sur des titres à échéance d'un siècle...

UN RAISONNEMENT TRES CONTESTABLE.

Au delà du fait que les exportateurs vers les USA vont se mettre à réagir en cherchant de nouveaux débouchés voire en délocalisant leur production vers des pays devenant de nouvelles bases d'exportation, d'autres réactions peuvent intervenir très rapidement. Par exemple, l'UE pourrait mettre en difficulté le Trésor US en limitant la capacité des intermédiaires financiers européens à financer la dette souveraine américaine. De quoi rendre plus difficile l'énorme fuite de l'épargne européenne vers les USA. 

Dans le même sens,  il est difficile d'imaginer que l'idée de taxation des bons du Trésor n'accélèrera pas les projets de dédollarisation eux-mêmes, projets très complexes  mais qui vont naturellement se développer.  Déjà, on constate le mauvais signe d'une élévation brutale du cours de l'or (13% de croissance depuis janvier 2025 et dépassement du seuil de 3000 dollars l'once), signe révélant une  contestation de la suprématie  du dollar. Difficile d'imaginer un bon accueil d'une quelconque taxation sur le marché de la dette américaine, surtout pour des titres à échéance d'un siècle. 

Au delà, il est parfaitement contradictoire d'inviter les pays qui exportent vers les USA de payer le prix de la taxation douanière en dévaluant et ainsi d'empêcher une réévaluation du dollar portant préjudice aux exportations américaines. 

Enfin, il ne peut y avoir de réelle réindustrialisation, mêmes avec l'IA et même avec un coût de l'énergie très faible, dans la mesure où l'économie américaine est proche du plein emploi et ce, dans un contexte d'expulsion de la main d'œuvre étrangère. 

Les USA seront de plus en plus un espace où l'essentiel de ce qu'on appelle le PIB relève d'une sur financiarisation  . Les USA pourront peut-être encore grossir dans le PIB mondial mais il s'agira davantage d'un simple "œdème" cachant mal un réel déficit industriel. Sans changement et dans le long terme, les USA risquent de devenir la grenouille face au beauf chinois.

 Au final, le bloc au pouvoir est appelé à se fissurer rapidement et il est difficile de dire quel pouvoir prendra la relève .       

                                              Jean Claude Werrebrouck  17 mars  2025

 

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8 mars 2025 6 08 /03 /mars /2025 20:53

Reconstruire une industrie de la défense suppose de rassembler des moyens financiers autour de 2 préoccupations : d'abord celle de l'investissement nécessaire, ensuite celle de la couverture des coûts de la production elle-même. 

La première préoccupation ne peut que difficilement mobiliser le secteur privé en raison des contraintes de valorisation du capital engagé : les marchés financiers valorisent, certes, la haute technologie militaire (Safran, Thalès, MBDA, etc.) mais restent éloignés de la  prétendue mauvaise image de l'industrie classique qu'il faudrait reconstituer (obus, chars, etc.). Les institutions financières craignent pour leur propre évaluation par le marché. L'essentiel de l'investissement devra donc mobiliser des ressources publiques.

De la même façon, l'industrie financière ne peut que résister à l'idée d'un emprunt public ne passant pas par le traditionnel marché de la dette publique géré par l'agence France Trésor. La dette publique est en effet la grande matière première de la finance et il serait de son point de vue mal venu de provoquer un effet d'éviction à son détriment. De la même façon, cette variété d'emprunt public que serait une mobilisation de l'épargne sur un fonds spécifique, serait à éviter en raison des effets d'éviction notamment sur la politique de la ville et du logement. 

Reste la dette publique dont on peut approximativement évaluer l' évolution.

Doubler la part de PIB consacrée à la défense en un temps limité , par exemple 4 années, suppose d'affecter une quinzaine de milliards de plus chaque année aux dépenses correspondantes (investissement boudé par le secteur privé + production supportée sur fonds publics). L'augmentation de la dépense publique nouvelle se déroule toutefois dans un contexte très difficile d'augmentation considérable de dépenses au titre du roulement de la dette. Beaucoup emprunter â coûts nuls (Fin des années 2010 et début des années 2020) suppose, hélas,  quelques années plus tard, un roulement beaucoup plus difficile. On peut ainsi estimer que le roulement va exiger régulièrement 5 milliards de dépenses supplémentaires chaque année (voire davantage quand on observe le changement de  situation entre 2021 et 2023 où les charges de la dette passent de 38,6 à 54,8 milliards d'euros et vont largement dépasser les 80 milliards en 2030) . A cela va s'ajouter le début (2028) du remboursement de l'emprunt européen de 750 milliards et donc l'accroissement de la cotisation de la France au budget européen. Sachant que la France a reçu 45 milliards et qu'il lui faudra en rembourser 120 on peut estimer â ce titre un ajout annuel d'une petite dizaine de milliards.

Toutes choses restant égales par ailleurs on peut donc penser que les dépenses publiques vont augmenter chaque année d'environ 25 milliards d'euros. Il est évident que, dans un tel contexte, le déficit public passera à plus de 210 milliards dès 2025 et augmentera régulièrement de 25 milliards les années suivantes. Parallèlement les emprunts au titre du roulement et du financement du déficit vont exploser et passer d'un peu plus de 320 milliards en 2025 à probablement beaucoup  plus de 400 en 2028...toutes choses égales par ailleurs. De quoi emprunter chaque année bien davantage  que la  totalité des recettes publiques prévues ( 370 milliards pour 2025). 

Toutes choses égales par ailleurs, en particulier si on ne remet pas en cause les investissements prévisibles au titre de l'écologie, de la santé (biotech, medtech, e-santé) , de la recherche, de l'IA, de la deeptech en général,   etc. et si on ne remet pas en cause le modèle économico - social, il est clair que les marchés financiers ne pourront pas suivre un tel rythme et qu'ils ne se contenteront pas d'une hausse des taux sur les obligations publiques, hausse déjà entamée y compris sur le bund allemand. 

Quelles solutions?

En l'absence d'un recours  à une politique monétaire complètement nouvelle, l'inflation devrait s'engouffrer dans l'écart entre revenus distribués et offre globale, écart mesuré notamment par la valeur de la production militaire. Il s'agira d'une force puissante pour empêcher l'élargissement d'un autre écart, celui entre offre et demande de dette publique.

Une autre possibilité est celle de l'achat direct des titres de dette publique par la banque centrale. Ce fut partiellement la solution de la dette COVID. Le travail d'ajustement de l'inflation serait ici complété par le travail de la banque centrale.

Une troisième possibilité est le financement direct de la totalité des dépenses militaires par la banque centrale. C'est évidemment la solution collectivement la plus avantageuse avec de fortes conséquences inflationnistes. C'est aussi la solution la plus cohérente : il n'y a pas à rembourser une production qui, ne donnant lieu à aucun échange marchand, ne peut s'appuyer sur une ressource puisée sur le marché, ressource affectable à un créancier. 

Le scénario qui vient d'être proposé, est partiel et ne tient pas compte des conséquences du passage à une économie de guerre dans les autres pays partenaires de l'UE.

Ce scénario révèle aussi qu'il existe probablement une façon de vivre l'euro en abandonnant ses contraintes..., contraintes que même l'Allemagne semble oublier. 

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5 mars 2025 3 05 /03 /mars /2025 06:45

 

Les textes précédemment présentés ont évoqué la disparition de l’ordre de Yalta et la difficulté qui en résulte pour l’Europe[1]. Cette dernière doit pourtant tenir compte d’une réalité russe à nulle autre pareille, réalité que nous avons développée dans une note parue le 27 mars 2024.

Nous la reproduisons ci- dessous pour bien faire comprendre que la Russie ne peut en aucune façon perdre la guerre en Ukraine. Il en va - bien au-delà de l’existence du simple pouvoir poutinien - de l’existence de l’ordre russe,  tel qu’il existe depuis des siècles. Comme expliqué   dans notre article, la Russie n’est pas un Etat-Nation ni un empire colonial classique, et ses fondements font de ce pays une réalité très spécifique. Réalité qu’il convient de décortiquer pour comprendre ce qu’il est possible de faire et ce qui ne l’est pas. A méditer au titre de la réunion extraordinaire du Conseil Européen de ce jeudi 6 mars.

Note du 27 mars 2024 :

La présente note s’intéresse moins à l’analyse de la faiblesse de l’impact des sanctions occidentales sur l’économie russe que sur la spécificité d’un modèle anthropologique jusqu’ici peu défriché. On peut en effet s’étonner de caractéristiques sociétales a priori assez éloignées de ce que l’on trouve dans l’occident classique : un Etat laissant très peu de place à la société civile, un demos davantage objet que sujet, un repli sur soi contrarié par une interaction sociale souvent brutale et violente, une très difficile émergence de droits de l’homme dont celui du respect de la vie. Ces caractéristiques sont elles-mêmes des qualificatifs divers d’une même réalité : la faculté d’un pouvoir très éloigné, à nier toute autonomie réelle à une population, simple moyen de sa propre fin, à savoir sa reconduction au pouvoir.

 1 - Anatomie de l’Etat Russe.

En Russie comme ailleurs, l’aventure étatique fût probablement la cristallisation d’une évolution qui selon l’expression de Pierre Clastres devait aboutir à ce que ce dernier appelait « un coup d’Etat fondant l’Etat ». Partout dans le monde le « big bang » des Etats fut l’appropriation du « commun » d’une société, ce que l’on appellerait dans le langage moderne les biens publics. L’histoire assez classique des Etats fut le passage d’un âge patrimonial plus ou moins long (le groupe au pouvoir gère le commun comme son bien propre), à un âge institutionnel (le groupe au pouvoir reconduit sa domination par un partage et la reconnaissance de droits attribués à un demos). Dans certains cas, l’âge institutionnel peut se déliter avec passage à un âge relationnel où l’Etat lui-même semble s’affaisser devant le marché (démocratie puis mondialisation). L’âge relationnel qui semble être le moment présent des Etats de l’UE délègue au marché et aux économistes l’édification d’un intérêt général. Le marché devenant la nouvelle patrie à défendre. Signalons qu’il n’existe aucune théorie de l’histoire et rien ne dit qu’il existe un passage ordonné entre les âges : des retours ou des ordres inversés sont toujours possibles. Rien ne dit non plus que la réalité correspond à des âges complètement séparés et complètement distincts. Ainsi il n’est pas impossible de penser que l’UE pourrait évoluer, après son âge plus ou moins relationnel  vers un stade intermédiaire que certains appellent déjà la marche vers « l’étaticité ».

Ce qui semble caractériser l’histoire de l’Etat russe est l’importance de l’âge patrimonial, la difficulté du passage à l’âge institutionnel et, plus récemment, sa greffe sur un âge relationnel qui lui reste fondamentalement étranger.

2 -  Une construction impériale sans équivalent.

L’âge patrimonial s’est parfaitement adapté à la construction d’un empire où - à l’inverse de ce qui se passait en Occident (Grande-Bretagne et France arrimées depuis longtemps à l’âge institutionnel) - la métropole n’est pas géographiquement séparée des colonies. Alors que la France se distingue de l’Algérie par une frontière naturelle, il n’existe pas de barrière physique entre la colonie et l’Etat patrimonial russe. Et comme l’âge patrimonial est celui où les sujets sont dépourvus de l’essentiel de ce qu’on appelle les droits de l’homme, voire le simple respect de la dignité humaine, le colonisateur peut utiliser ses sujets comme matière première de la colonisation. Parce que dépourvus de droits de propriété qui n’existent que pour les dominants, les sujets peuvent être instruments de la colonisation et être déportés en masse vers de nouveaux lieux. D’où la multitude de groupes russophones dans des espaces a priori très éloignés mais jamais séparés de la métropole par une barrière naturelle qui n’existe pas. Phénomène que nous n’avons pas constaté avec les autres colonisations où, même en Algérie, il n’y avait pas de réelles déportations et où ce qu’on appelait les pieds noirs étaient des volontaires très autonomes au regard de l’Etat central. Les cas contraires - sauf l’énorme exception que fût le commerce triangulaire, sauf également des moments parfois tristement génocidaires (enfumades de Bugeaud) -  étaient marginaux et concernaient surtout une déportation des colonisés récalcitrants vers d’autres colonies, donc des personnes dépourvues des droits de propriétés de l’âge institutionnel de la métropole.

Dans le cas de la Russie, les moyens de production de la colonisation et de l’expansion de l’âge patrimonial, doivent historiquement rester ce qu’ils sont à peine d’effondrement de l’empire en expansion : les déportés doivent conserver leur rang et ne doivent jamais accéder aux droits de l’homme classiques. Il en résulte une distance réduite entre le colon et le colonisé, ce qui n’était pas le cas des empires coloniaux occidentaux. Dans le cas inverse, une stratégie d’accès aux classiques droits de l’homme entrainerait un effondrement de l’empire, ce que « Catherine la Grande » tentait d’expliquer aux philosophes des lumières et en particulier Diderot. Constatons qu’aujourd’hui encore les déportations restent une pratique assumée : enfants et familles ukrainiennes, minorités des espaces de l’Asie centrale, etc.

3 -  Un point d’appui sur des structures anthropologiques à privilégier.

 Les deux paramètres classiques des droits de l’homme : vie, liberté, reposent sur un troisième qui devient le point d’appui des deux premiers : la propriété. C’est dire que l’âge patrimonial de l’Etat russe ne permet pas l’arrimage à la notion classique de propriété : vie et liberté seront toujours sous la dépendance du pouvoir. D’où la difficulté de faire naître un âge institutionnel allant jusqu’à la démocratie. Au mieux, on aboutira à une citoyenneté qui restera bloquée sur le patriotisme ou le nationalisme alors qu’en Occident il sera possible d’aller plus loin. D’où l’asymétrie fondamentale dans une situation de guerre : un coût de la vie très élevé dans un cas ( l’Occident dépassant l’âge institutionnel et déjà plongé dans l’âge relationnel), et très faible dans l’autre (Russie dont l’âge institutionnel reste enkysté dans un âge patrimonial). Dans un cas nous avons la doctrine du zéro mort dans la guerre et dans l’autre, il sera naturel d’extirper de l’univers carcéral des personnes que l’on enverra sur le front.

D’une certaine façon, l’Etat russe se trouve très aidé par des structures familiales qui selon la classification d’Emmanuel Todd relèvent du type souche, voire communautaire, avec des caractéristiques culturelles qui restent éloignées de celles de l’occident classique où la valeur égalité l’emporte. Le poids de l’autorité indiscutable s’impose avec ses conséquences sur des droits de l’homme qui n’ont pas la même signification qu’en Occident. La dimension âge patrimonial de l’Etat Russe est ainsi en relative congruence avec des structures familiales qui ne vont pas contester frontalement la violence du pouvoir.  La perspective d’une révolution a ainsi beaucoup plus de chance de se réaliser par le haut que par le bas.

4 -  Un  point d’appui récent sur des Etats vivant l’âge relationnel.

Mais l’Etat russe qui passe déjà difficilement le cap de l’âge institutionnel est retenu, voire confirmé dans son âge patrimonial par sa greffe sur les Etats de l’âge relationnel (Occident). Les richesses de l’immense empire peuvent être valorisées auprès des Etats devenus vassaux d’un mercantilisme privé. C’est bien évidemment le cas -véritablement caricatural - de l’Allemagne dont le  mercantilisme permettra d’alimenter une rente gazière gigantesque accaparée par les détenteurs/défenseurs de l’âge patrimonial russe. De quoi nourrir - non pas avec des droits mais avec des marchandises - les dépendants du pouvoir russe. De quoi, par conséquent, légitimer la forme patrimoniale du pouvoir par une population qui reste à l’écart des agitations du post-modernisme occidental. Mieux. De quoi distribuer des salaires considérables et du capital qui l’est davantage encore, à ceux qui s’engagent dans la machinerie militaire. C’est dire que malgré une démographie très difficile l’Etat patrimonial russe peut encore alimenter la machine de guerre par une offre suffisante de personnel : les chaînes d’inscription à la guerre sont le point de départ d’un changement radical de niveau de vie pour nombre de familles de colons mais plus encore de colonisés dans l’immense empire. Au final, de quoi connaître l’équivalent de la société de consommation occidentale dans un monde carcéral. Les immenses espaces de la Grande Distribution peuvent cohabiter avec ceux  des colonies pénitentiaires.

5 -  Un Etat sans limite territoriale

L’empire lui-même ne peut connaître de limite. Dans le cas de la colonisation occidentale, des barrières naturelles permettaient la distinction entre des colonies et des métropoles, elles-mêmes déjà marquées par les frontières des célèbres traités de Westphalie (1648). Simultanément, l’âge institutionnel et son débouché sur l’idée de citoyenneté et de droits de l’homme, délégitime rapidement le fait colonial occidental, lequel débouchera sur l’apparition de très nombreux Etats en formation au vingtième siècle. Historiquement, l’affaire ne fut pas facile et aurait pu l’être beaucoup moins encore en l’absence de barrières naturelles entre colonies et métropoles. Imaginons par exemple les difficultés supplémentaires - pourtant déjà  considérables - dans le cas de la France et de l’Algérie si cette dernière avait été directement accolée à la métropole.  Le cas de la Russie, au regard de l’idée de décolonisation est très différent. Parce que l’âge patrimonial peut se pérenniser et que la colonisation s’est accompagnée de déportations, il est très difficile de connaître une décolonisation. La violence naturelle de l’âge patrimonial s’y oppose, et surtout il est facile de compter sur ce qui est devenu les minorités russophones réparties sur l’immense territoire. C’est ce qui est présentement vécu avec un mouvement complexe de décolonisation/recolonisation. En occident parce que le colon était très différent du colonisé, la décolonisation n’en finit pas de se radicaliser y compris et surtout dans les anciennes métropoles. En Russie, colons et colonisés sont peu différents et le colonisé ne rejette pas la culture du colon. A priori impensable en occident, la recolonisation se trouve envisageable dans l’ordre Russe. Avec toutefois une limite : une colonisation vers des espaces fondamentalement étrangers à  l’espace russe (l’Afrique actuelle) se heurtera à des déboires majeurs. Il sera moins difficile de se réinstaller dans les ex territoires de l’Union Soviétique que d’occuper le Sahel après évincement de la présence française.

6 -  Un Etat menaçant menacé ?

Et pourtant l’empire est plus ou moins menacé car les droits de l’homme frappent à la porte et les espoirs - fondés ou non - de l’âge relationnel s’affirment. Non pas nécessairement par le canal démocratique car une grande partie des droits de l’homme peut se vivre en dehors de la liberté démocratique, mais bien plutôt par le canal économique. L’économie prédatrice et rentière monopolisée par les tenants du pouvoir peut faire l’objet d’une contestation grandissante, voire se transformer en luttes de clans débouchant sur de possibles fragmentations. Et déjà, au quotidien, une difficulté croissante à gérer les conflits d’intérêts entre groupes de décisions et la peur qui, finalement, empêche toute innovation au niveau des microdécisions. Davantage encore, la digitalisation de l’économie et les espoirs du monde numérique favorisent la fuite hors de l’empire des plus modernes. De quoi accélérer la crise démographique. Au-delà des apparences nous sommes vraisemblablement dans la crise des Etats figés dans l’âge patrimonial.

7 -  Conclusions.

- Les réalités d’aujourd’hui sur le théâtre russe paraissent confirmer ce qui précède : le « sultanat électoral » que vient de vivre le pays ne semble guère embarrasser ce que chacun peut considérer comme une distraction dominicale où l’on est invité au jeu du plébiscite comme on peut l’être au jeu de monopoly. C’est dire que la liberté au sens occidental n’a encore que peu de sens.

- La guerre est coûteuse, et même avec une croissance ,  il deviendra de plus en plus difficile de jouer le jeu de la société de consommation avec des moyens de production qui se sont reconvertis en usines de guerre. La croissance peut certes s’accélérer  avec la généralisation d’une économie de guerre, mais elle ne pourra masquer durablement une perte des niveaux de vie.

- La guerre, elle-même, est un moyen de conserver un âge patrimonial menacé par des périphéries dissidentes qui pourraient déboucher sur  des exemples de réussite légitimant un âge relationnel : un succès économique et politique de l’Ukraine n’était pas acceptable. Une guerre qui soude une communauté est donc utile pour le pouvoir mais son coût devra se reporter sur les dépendants, plutôt sur les colonisés que sur les colons.

- Cette même guerre ne pourra que se limiter aux anciens espaces et La Russie, cruellement contestée dans sa volonté de devenir chef d’orchestre d’un Sud global,  devra probablement se retirer de l’Afrique.

-Enfin cette guerre développe ce qu’elle combat : le passage de l’Etat ukrainien d’un âge patrimonial à un âge institutionnel flirtant avec l’âge relationnel européen. Plus simplement exprimé, l’Etat Russe engendre à sa périphérie ce qu’il n’est pas,  et que classiquement on appelle « l’Etat Nation souverain ». Si le marché généralisé de l’âge relationnel connait quelque peine à souder une société,  la guerre de l’Etat Russe resté  patrimonial ne permettra pas davantage de souder et développera  des risques de rupture.

                               Jean-Claude Werrebrouck – 27 mars 2024.

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