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25 avril 2022 1 25 /04 /avril /2022 06:39

On trouvera ci-dessous le point de vue de XERFY sur la période qui vient de s'ouvrit.

Le concours de beauté des présidentielles s’est enfin achevé, avec son lot de promesses. Pourtant cette élection, moins que d’autres encore, ne peut prétendre avoir une portée référendaire sur une plateforme de propositions qui lierait fortement le président élu, puisque le front du refus, polarisé aux extrêmes  est majoritaire. On voit dès lors difficilement le prochain quinquennat s’engager tambour battant et rejouer encore une fois la scène de la blitzkrieg réformatrice sur les 100 et 200 premiers jours, comme cela fut le cas avec Nicolas Sarkozy, François Hollande ou lors du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Il est des moments où l’histoire est trop puissante et impose sa loi. Ce fut le cas de la crise de 2008 qui a percuté de plein fouet et rendu caduc le cahier des charges que s’était assigné Nicolas Sarkozy. Ce fut encore le cas pour François Hollande piégé dans les effets déflationnistes de la crise des dettes souveraines. Ou encore d’Emmanuel Macron transformé en chantre du « quoi qu’il en coûte » avec le Covid et confronté aujourd’hui à une donne géopolitique qui place au premier plan les enjeux stratégiques.


Face aux soubresauts du monde, tout chef d’exécutif, qu’il soit français ou européen, doit d’abord s’atteler à rebâtir une sécurité économique fortement menacée. Etre à la hauteur de l’histoire aujourd’hui, ce n’est pas arracher au forceps une réforme des retraites, du chômage, du RSA ou engager le volet 2 des ordonnances travail, en misant sur un très improbable état de grâce. Paradoxalement, ces réformes incrémentales de marché, aux effets diffus sur la croissance et les comptes publiques paraissent dérisoires au regard des pertes de richesse qu’occasionnerait un mauvais positionnement stratégique de l’appareil productif hexagonal. Le discours, faire les réformes de marché ou décrocher n’est plus audible, pour un temps au moins.


Le défi climatique figure dès lors au premier rang des défis présidentiels, puisque écologie et autonomie énergétique sont maintenant perçues comme deux enjeux indissociables. Que le chancelier allemand soit adepte ou non d’une relance des infrastructures de son pays, il est aujourd’hui dans l’obligation d’investir en urgence dans des terminaux flottants d'importation de gaz naturel liquéfié et de repositionner en profondeur le mix énergétique de son économie. Que le revirement du président en matière de planification écologique soit  sincère ou non, c’est d’abord sur ce terrain qu’il sera attendu. La crédibilité présidentielle sera fortement attachée à sa capacité à mettre le même volontarisme dans ce chantier que celui dont il a fait preuve, sur un mode directif et militaire concernant la reconstruction de la flèche de Notre-Dame. Le quinquennat sera écologique ou ne sera pas.


Mais cette planification ne peut s’arrêter aux seuls aspects énergétiques et engage une réflexion plus large sur l’autonomie et la capacité à extraire de la valeur de nos filières. Car ce que met en exergue le conflit ukrainien c’est, de façon plus générale, la vulnérabilité de nos approvisionnements à des matériaux stratégiques qui surexposent nos entreprises à des risques de rationnement et de volatilité extrême des prix. Révolution climatique et digitale ne peuvent plus être des slogans creux. Ils redéfinissent en profondeur nos besoins et exigent a minima une forte coordination en matière de stockage stratégique, de diversification des approvisionnements et de constitution de capacités productives sur le territoire national ou européen. Et il est clair que face à cet enjeu, ce n’est plus la communication clinquante autour d’une startup-nation survalorisée et foisonnant de micro-projets serviciels qui peut faire office de réponse adéquate. Le quinquennat sera stratégique, engagera de grands investissements, ou ne sera pas.  


Troisième grand enjeu enfin bâtir un pacte social robuste financièrement. Il est peu probable que la question de l’endettement et de sa soutenabilité soit occultée durant toute la durée du quinquennat. Se posera alors celle de la pertinence du compromis qui s’est insidieusement instauré en France, où la baisse de la fiscalité des entreprises est devenue le principal instrument de reconquête de notre compétitivité-prix et la défiscalisation du travail ou la distribution de chèques celui de la préservation du pouvoir d’achat. Cette double facture pour l’État est profondément déstabilisatrice pour les finances publiques. Elle va de surcroît devenir de moins en moins justifiable si l’enjeu numéro 1  de notre compétitivité est celui de notre bonne spécialisation : celle qui nous dégage d’énergies fossiles coûteuses, celle qui nous positionne sur les segments de valeur stratégiques et en plein essor du digital et du climat. Nous entrons dans une ère de reconstruction et de rattrapage qui relègue au second plan les enjeux de compétitivité prix. Nous entrons aussi dans une ère de pénurie de compétences, où il est de moins en moins justifiable pour l’État de compenser la modération salariale par des chèques. Et c’est dans ce cadre que devra être pensé la réforme des retraites. Non comme la variable d’ajustement d’un France qui investit et se positionne mal, minant sa base fiscale, mais comme une réponse à des besoins réels.  Bref, le quinquennat sera celui d’un nouveau paradigme social et productif ou ne sera pas.

 

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22 avril 2022 5 22 /04 /avril /2022 08:50

Sans même s’adonner à une vaste réflexion philosophique, il est clair que le droit codifie l’interaction sociale et fixe à chacun l’éventail des comportements possibles au regard d’autrui. En ce sens, il est bien évidemment d’essence normative et impose des conduites.

Du Droit en général à la théorie économique du Droit[1]

Cette essence nous invite à  penser que le Droit est toujours une construction humaine et qu’à ce titre, il  est toujours décidé par un pouvoir (dictatorial ou démocratique) source de la norme comportementale. Il s’agit pourtant probablement d’une erreur, en ce sens que le droit - comme le langage ou d’autres réalités humaines- est un aussi un fait social émergent. Nous renvoyons ici à F.A.Hayek et à sa critique du constructivisme et du rationalisme cartésien, critique débouchant sur l’idée d’une auto-organisation de la société et à l’émergence de ce qu’il appelle les « règles de justes conduites[2] ».

Toutefois, dès que l’Etat apparait, il est clair que cet idée du raisonnement hayékien s’altère et que le droit deviendra effectivement une affaire de normes à respecter, normes qui vont dessiner l’état des rapports de forces au sein de l’ordre social ainsi institué. Lorsque cet ordre sera lui-même travaillé par l’éclosion de l’économie et de ses acteurs dominants, le corpus normatif de règles de droit sera bien sûr retravaillé pour aller jusqu’aux actuelles réflexions sur ce qu’il est convenu d’appeler la théorie économique du droit.

Enseignée depuis longtemps aux USA, elle est relativement récente dans l’Université française et oublie souvent ses origines lointaines dans l’utilitarisme Benthamien, lequel voulait refonder l’ordre social  et donc le corpus juridique à partir du critère de l’utilité. A partir de Bentham de nombreux économistes viendront imprimer leur vision d’un système juridique efficient au regard de la théorie économique dominante du moment. Et c’est ainsi que l’on passera du système de normes dans la vision de Pareto, à celles de Hicks-Kaldor[3], puis Rawls[4], puis Nozick[5] avec tous les juristes et économistes qu’on peut lui associer : Gary Becker, Ronald Coase, Guido Calabresi, Richard Posner, etc. Aujourd’hui cette théorie économique du droit constitue l’outil de base de la théorie des incitations ou la théorie économique du comportement et correspond bien sûr à la vision très normative et faussement ultra-libérale du monde.[6] Le droit financier, celui que tous les régulateurs utilisent, est bien naturellement imprégné par cette normativité d’essence faussement libérale.

La normativité moderne repose bien évidemment sur la question de la propriété et des règles de l’échange marchand en tant qu’échange de droits de propriété. Selon la théorie économique correspondante, l’échange volontaire (non pollué par une quelconque contrainte externe) est mutuellement avantageux et donne lieu à partage des gains à l’échange. Depuis Pigou[7], on sait toutefois que l’échange volontaire peut donner lieu à l’apparition d’externalités. Dès lors, toute la problématique de la réflexion juridique consistera à découvrir les mécanismes susceptibles d’internaliser les effets externes du libre usage de la propriété.

Une bonne gestion des externalités

Il n’est pas question ici d’en dresser le tableau[8]. Signalons simplement que si cette gestion peut se ramener chez Ronald Coase[9] à une simple négociation entre acteurs, elle devient beaucoup plus complexe lorsque l’on fait intervenir des coûts de transaction, lesquels deviennent considérables dès lors que les acteurs deviennent nombreux, d’où la préférence pour une intervention publique moins coûteuse. Ce qu’il convient toutefois  de souligner, c’est que les systèmes juridiques, quels qu’ils soient, peuvent apporter une solution aux dérives comportementales, volontaires ou non, et dérives portant atteintes à des droits de propriété qu’ils soient privés ou public. L’exercice d’un droit, par exemple conduire une voiture et polluer cette propriété publique qu’est l’air, est au moins en théorie, gérable et l’Etat pourra se faire interventionniste pour faire respecter la qualité du bien public. Parce que l’Etat pourra considérer comme inaliénable le domaine public, il pourra règlementer. D’où cette conclusion selon laquelle la norme juridique permet dans tous les cas de circonscrire l’éventail des possibles et de fermer, donc interdire, tel ou tel comportement portant atteinte à des droits.

Dans tous les cas sauf dans la finance

Le problème de la finance est précisément qu’elle développe des externalités à priori incontrôlables et très dommageables : ce qu’on appelle les crises financières aux effets dits « systémiques ».

Comprenons déjà que les échanges marchands n’y sont naturellement mutuellement avantageux que sur la base d’un risque : l’objet échangé est une espérance de gain, de fait un pari, sur un objet souvent très abstrait.

Dans l’économie réelle où les contrats concernent des biens ou services, l’échange volontaire peut ne pas être avantageux et entrainer des pertes pour l’une ou l’autre partie. Toutefois, il ne s’agit qu’assez peu souvent  d’une circonstance porteuse d’externalités et surtout, l’ordre juridique peut constituer un point d’appui pour réparer ce qui doit ou peut être réparé. Certes, un mauvais contrat industriel peut entrainer quelques difficultés qui se répercuteront vers d’autres acteurs, mais l’espace des dégâts est plus ou moins contrôlable.

Tel n’est pas le cas des marchés financiers qui, curieusement, se sont construits sur le développement d’un marché de l’insécurité, donc du risque qu’il faut accroitre pour  vendre les outils de sa réduction.

L’affinement de la théorie des droits de propriété a pu transformer tout ce qui est matériel en objets abstraits divisibles en doses réduites : lots informatiques, produits pétroliers et miniers, matières premières agricoles, indices, Credit default swap, Equity default swap, options sur paniers, Trackers, Titrisation synthétique, Cat bond, Dérivés de taux, etc. La liste de tels produits est très longue et s’allonge avec ce qu’on appelle la créativité financière.

Mais aussi, il y a eu bataille politique pour développer le marché de l’insécurité : recul général des activités publiques et des tarifs réglementés, donc peu variables à l’échelle planétaire. Chacun a ici en tête le pétrole brut dont le prix fût stable pendant les trente années qui suivirent la seconde guerre mondiale.[10] Les Etats seront également invités à abandonner la surveillance étroite de leur monnaie en créant un marché complètement libre des changes. Ils seront aussi sommés d’abandonner le « fixing » dans les bourses au profit de la notation en continu. Ils seront invités également à ne se financer que par le biais du seul marché. Inutile d’insister sur des faits trop connus.

Certes, les contrats financiers sont gérés selon les règles classiques du droit, mais il s’agit de contrats où ce qu’on appelle la couverture du risque procède par externalisation. Alors que le droit classique, appliqué à l’économie réelle permet l’internalisation des externalités, ce même droit assure au contraire le report du risque lié à chaque contrat sur d’autres acteurs de la même sphère financière. En économie réelle l’externalité est assez peu courante et peut théoriquement être contenue. Les acheteurs industriels qui s’adressent à la finance sont en recherche de sécurité et rencontrent sur les marchés financiers des vendeurs de cette même sécurité. C’est bien évidemment le cas de tous les marchés à termes que ce soit ceux  des produits, des taux ou du coût du change. Mais les vendeurs de sécurité espèrent vivement un évènement  externe qui viendra rémunérer le risque pris. Et parce qu’il y a risque, ils chercheront à se couvrir par de nouveaux échanges et ce, sans limite. Le premier échange est dans l’économie réelle celui de l’industriel ou du marchand,  les autres ne relèvent plus du commerce classique et relèvent de la spéculation qui elle-même ne peut être sécurisée que par la fuite en avant spéculative : la multiplication de paris sur fluctuations de prix.  En économie financière l’externalisation est le but des contrats : elle est l’essence même de la finance : Et une finance dont le volume ne peut être contenu en raison de la nécessaire myriade des opérations de couverture. D’où des marchés qui représentent plusieurs dizaines de fois, le poids  de l’économie réelle.

Et parce que l’externalisation est le moteur de l’activité financière, le risque fabriqué est transmis et jamais circonscrit : il ne disparait jamais. C’est dire que le droit financier malgré toute son épaisseur, est incapable d’exercer son vrai métier à savoir permettre une interaction stable durable et apaisée.

Sans doute existe-il un remède pour les Etats : d’abord celui d’adopter des procédures d’internalisation. Dans ce cas, il tue l’industrie financière comme s’il tuait l’industrie automobile en détruisant l’ensemble du réseau routier. En effet, si les contrats financiers, par exemple l’échange de devises, n’est plus risqué en raison de taux de change fixes définis politiquement, on détruit le FOREX, ces 5000 milliards de dollars échangés quotidiennement[11], et on licencie ses milliers de Traders qui couvrent le risque de quelques dizaines de milliards d’échanges de marchandises réelles. Que deviendrait la City de Londres qui assure les 2/3 de ce gigantesque marché ?

Une règle d’externalisation à priori plus douce consisterait à ce que le risque -qu’il faut, répétons-le, développer pour  augmenter le marché de sa réduction – soit internalisé par mutualisation de son coût planétaire. Mais là aussi, la règle de droit tuerait le marché et surtout développerait les comportements de passager clandestin, chacun augmentant sa part de marché du risque pour au final en faire payer les charges sur la communauté financière. On comprend mieux ici l’énorme résistance à la création bruxelloise d’un fonds de mutualisation des risques bancaires dont le montant ridiculement faible ne sera prêt à l’emploi que d’ici une dizaine d’années[12]. On pourrait multiplier les exemples et constater que malgré le triomphe de l’idéologie libérale, le principe de responsabilité que l’on rencontre dans l’économie réelle et qui devrait se traduire par des logiques de type « bail-in » dans la finance, est régulièrement constaté et repoussé[13].

Le cout de l’internalisation étant énorme, il reviendrait chaque fois à détruire l’ensemble de l’industrie financière. Clairement cela signifie qu’appliqué à la finance il ne saurait y avoir de règles de droit gérant de façon assurée l’interaction sociale dans la branche. L’aléa moral, partout constaté et toujours dénoncé, repose ainsi sur le fait qu’un système juridique assurant l’internalisation, concrètement un « bail-in », ne peut émerger à peine de disparition complète de l’industrie financière. Dans sa version la plus large l’internalisation correspondrait au coût de la disparition de la société en tant qu’ordre institutionnel organisé. C’est en effet ce que peut produire un bank-run avec effondrement monétaire et réapparition de la guerre de tous contre tous dans un espace devenu anomique. Le coût du « bail-in » est donc incommensurable.[14]

Le « Bail-out » comme seule purge possible

Les entrepreneurs de la finance qui, depuis de très nombreux siècles,  achètent sur les marchés politiques le développement du marché du risque et la gestion de l’insécurité, ont aussi acheté la logique du « Bail-out ». En clair, puisqu’aucune règle juridique gérant l’internalisation n’est pensable, il faut un tiers, un « bouc- émissaire » sur lequel pourra se reporter l’externalité c’est-à-dire la crise financière. Le bouc- émissaire est bien évidemment dans le langage de la finance le « prêteur en dernier ressort », celui qui en principe ne présente pas de risque bilantaire. Ce peut être l’Etat dont le dépôt de bilan est impensable en raison de sa violence politique dont il est le porteur indépassable. Ce peut être aussi la banque centrale qui elle non plus ne connait pas de risque bilantaire.[15]

Le choix retenu dépend des rapports entre banques centrales, systèmes financiers  et Etats.

Lorsque les Etats maitrisent pleinement leur banque centrale, les choses sont relativement aisées. Une telle organisation suppose en fait que la place de la finance y soit modeste, les entrepreneurs financiers n’ayant pas encore réussi à élargir le périmètre de leur industrie en  faisant, par exemple, de la dette publique une affaire de marché financier[16]. Dans le même temps la régulation financière n’est pas encore complètement privatisée, et donc la crise financière peut être contenue[17]. Le « bail-out » pourra dans cette circonstance être facilement supporté par la Banque centrale, elle-même sous les ordres du Trésor.

A l’inverse, lorsque la séparation est radicale entre Trésor et Banque centrale et que nous assistons à « l’endocytose des banques dans l’Etat »[18] le « Bail-out » - gigantesque en raison d’une industrie financière devenue elle-même gigantesque-  est complètement supporté par l’Etat lui-même. Cela signifie qu’il garantit ce qui est encore le domaine public des échanges  - finance et circulation monétaire – en faisant payer, cette externalité qu’est la crise financière, par les contribuables eux-mêmes. Cela correspond bien évidemment à ce que le monde a connu depuis septembre 2008.

La conclusion est claire : parce qu’un ordre juridique permettant de réguler de façon civilisée, est impensable dans l’industrie financière, cette dernière apparait pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une pollution sociale[19]. En conséquence il n’est d’autre solution que d’en délimiter de façon très stricte ses activités.

La sagesse des anciens

Curieusement, cette pollution sociale fut perçue de longue date, et le code civil français – bien avant « the rise of the Banking State » - avait prévu dans son article 1965 que « la loi n’accorde aucune action pour une dette de jeu ou pour l’exécution d’un pari ». Bien évidemment,  l’industrie financière - bloquée par un  texte aussi rude que celui qui interdirait la construction de routes pour le développement de l’industrie automobile – devait se mobiliser pour obtenir un changement de la loi. Cela fut obtenu par la loi du 28 mars 1885 qui, dans son article 1, énonçait : « tous marchés à terme sur effets publics et autres, tous marchés à livrer sur denrées et marchandises sont réputés légaux. Nul ne peut, pour se soustraire aux obligations qui résultent d’opérations à termes, se prévaloir de l’article 1965 du Code Civil, lors même que ces opérations se résoudraient par le paiement d’une simple différence ». Tous les textes modernes se rapportant aux contrats financiers, textes rassemblés dans le très volumineux Code Monétaire et Financier, devaient valider et étendre la portée de la loi de 1885. Tordre le cou du Code Civil est l’impératif du développement de l’industrie financière.

Conclusion

Le signifiant « ultra-libéralisme » ne correspond pas au signifié. La théorie des droits de propriété vantée par les libertariens n’existe pas dans la réalité financière. Dès qu’une telle industrie se développe, le risque est grand de ne plus voir les droits de propriété respectés. Il importe par conséquent d’en limiter très strictement le périmètre. Cela passe par une transformation radicale des Etats, la fin de leur endocytose par les banques, le rétablissement strict de la souveraineté monétaire et de l’émission de monnaie correspondante, des régulations limitant strictement la créativité financière, etc. Bien évidemment il doit être mis fin à l’indépendance des banques centrales[20].

 

                                                                                                       Jean Claude Werrebrouck- Juin 2014.


[1] Sur la théorie économique du droit, on pourra consulter l’ouvrage de Thirry Kirat (Economie du Droit, La Découverte 1999) ou mieux encore celui de Bertrand Lemennicier (Economie du Droit, Cujas, 1991).

[2] Cf « Droit ,Législation et Liberté », tome 2 : « Le mirage de la justice sociale », PUF, 1986.

[3] On parle d’efficience « Kaldor-Hicks » pour désigner une réglementation reprenant la norme parétienne,  elle- même reprenant la philosophie de Jérémy Bentham sur la théorie utilitariste.

[4] Dans « Théorie de la Justice » (1971), traduction de Catherine Audard, Seuil, 1987, Rawls propose, dans certaines conditions, un ordre institutionnel où les droits de propriété sont émoussés par une volonté publique redistributive.

[5] Dans « Anarchie Etat et Utopie », PUF, 1988, Robert Nozick expose sa vision libertarienne des droits de propriété.

[6] Cette vision des choses est évidement faussement scientifique puisque la science relève du cognitif et non du normatif. CF: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-republique-monnaie-construction-europeenne-121969067.html.

[7] On doit à Arthur Cecil Pigou le principe du pollueur Payeur.

[8] On trouvera une présentation simple de la question chez François Facehin : http://ces.univ-paris1.fr/membre/facchini/ATelecharger/ECOAPPLIQUEE.pdf.

[9] Cf : « l’Entreprise, le marché et le droit », Editions d’Organisation, 2005.

[10] A cette époque Total n’avait nul besoin des quelque 600 traders qu’il emploie aujourd’hui de par le monde.

[11] Soit presque 10% du PIB annuel mondial.

[12] Nous faisons ici référence au projet d’union bancaire adopté le 18 décembre 2013. La caisse de mutualisation atteindra théoriquement un montant de 56 milliard d’euros en 2026.

[13] C’est bien ce que constate Damien Leurent, responsable « industrie financière » du cabinet Deloitte. Dans un article du Monde « Quand les banques renouent avec les conduites à risques », il signale en effet que les récentes tentatives d’internalisation ne font que déplacer le problème vers le shadow banking.

[14] L’argument qui consiste à dire que pour les actionnaires, créanciers et déposants, le « bail-in » ne pourrait concerner que les sommes investies ou déposées est insuffisant, car il est clair que si un « bail-in » potentiel était juridiquement incorporé au contrat, jamais les banques en particulier systémiques, ne pourraient exister en tant qu’institution. Encore une fois l’industrie financière ne pourrait exister. Pour confirmer ce point de vue il n’y a qu’à constater la levée des lobbys bancaires chaque fois qu’il est question de passer non pas à une garantie complète mais à un pourcentage du total du bilan ou des dettes potentielles.

[15] CF ici : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-oui-le-passif-d-une-banque-centrale-est-non-exigible-une-aubaine-pour-la-finance-121560542.html

[16] On pourra mieux comprendre cette réalité en se reportant à mon article publié dans Economie Appliquée, tome LXVI, 2013, N°3 : « Regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir ». En particulier on pourra se référer au paragraphe 6 page 162 où l’on parle du passage du « mode hiérarchique » de la dette publique à son  « mode marché ».

[17] Notons que cela correspond sans remonter très loin dans le temps au système de Bretton-Woods, période pendant laquelle les crises financières étaient à peu près inconnues.

[18] Expression que nous devons au politiste J. Keane : http://medomai.over-blog.com/2014/02/une-courte-histoire-des-banques-et-de-la-d%C3%89mocratie-par-john-keane.html

[19] C’est un peu ce que pense  la juriste Katharina Pistor. Cf son article: « A legal Theory of Finance », Journal of Comparative Economics, N°41, mars 2013.

[20] Le texte suivant apporte des éclaircissements sur la problématique de l’indépendance des banques centrales: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-construction-politique-du-marche-de-la-dette-publique-85707447.html

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19 avril 2022 2 19 /04 /avril /2022 17:00

On lira ci-dessous le point de vue de XERFY (Olivier Passet) concernant le monde en devenir. Constatons que cette réflexion très brève  est  proche des derniers articles publiés sur le blog.[1]

Après la guerre chaude ukrainienne, le monde fait un pas de plus vers une nouvelle guerre froide. Cette dernière, en dépit des circonstances présentes, ne fait pas revivre la rivalité États-Unis/URSS. C’est bien la course hégémonique Chine/États-Unis qui franchit un nouveau cap, même si à ce stade les différents pôles du monde ne sont pas encore alignés en deux fronts rangés.


Le mythe d’une mondialisation commerciale pacifiant le monde est mort


La Première Guerre froide opposait deux superpuissances disposant d’une forte autonomie du point de vue de l’énergie et des matières premières. Côté américain, leur indépendance n’était pas totale. Malgré leurs vastes ressources, les US furent globalement importateurs nets d’énergie de 1953 à 2018, cette dépendance culminant à 30% vers 2005. Mais globalement, comme l’URSS, l’Amérique, contrairement à l’Europe, disposait des réserves pour un fonctionnement quasi autarcique de son économie. Et si la question du contrôle et de la sécurisation des approvisionnements énergétiques faisait partie des intentions cachées de la guerre d’influence que se livraient les blocs, notamment au Moyen-Orient, elle n’en était pas le ressort premier. Forte de sa relative indépendance, la préoccupation première des États-Unis après les deux premiers chocs pétroliers fut de déverrouiller les marchés, d’étendre sa zone de libre-échange en brisant les anciennes sphères d’influence coloniale, pour qu’à travers le commerce, les pétrodollars accumulés dans le monde soient en partie recyclés en Occident. La libéralisation et la réciprocité des échanges ont été le mantra de la politique américaine. Avec l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001, puis de la Russie en 2012, l’Occident pensait avoir franchi un seuil de plus dans l’aplanissement du monde. Avec pour credo que le multilatéralisme commercial achèverait la mue libérale de ces deux empires, participant à la pacification du monde.


Or, c’est tout cet édifice de croyance qui s’est progressivement fissuré et s’effondre maintenant sous le coup des chocs récents. L’un après l’autre, ces chocs ont surligné le talon d’Achille lié à nos dépendances stratégiques inhérentes à la globalisation des échanges. Le mythe d’une mondialisation commerciale pacifiant le monde, homogénéisant les régimes, est bien mort. Celui d’un village monde a vécu lui aussi, où les enjeux de localisation et de géographie des chaînes de valeur étant indifférents pouvaient être laissés aux arbitrages de marché. Et avec lui aussi tout le dogme de l’efficience et de l’hyperfluidité des marchés à coût de transaction nul et son corollaire du flux tendu, du zéro stock assigné aux entreprises, comme Graal de la performance.


La logique de bloc reprend ses droits


Derrière cette bascule, plusieurs catalyseurs : la guerre en Ukraine qui rappelle la vulnérabilité des approvisionnements énergétiques européens, mais aussi la crise sanitaire qui a dévoilé notre incroyable dépendance médicamenteuse à la Chine, ou encore les menaces chinoises de tarir les exportations de terres rares vers les États-Unis, au moment du bras de fer commercial qui l’opposait à l’administration Trump en 2019.


Ces crises rapprochées ont mis en avant le fait que certaines zones du monde s’étaient constitué des monopoles stratégiques pouvant jouer comme autant d’armes redoutables sur nos économies. Les pays avancés ont pris la mesure de leur vulnérabilité sur des intérêts vitaux qui ont profondément changé de nature en l’espace de deux décennies. Avec pour arrière-plan : une profonde mue de nos systèmes productifs, dont l’architecture, livrée aux arbitrages de marché, focalisée sur les enjeux de rentabilité, a totalement sous-pondéré les questions de sécurité.


Or, l’importance névralgique de nos infrastructures digitales, dont dépendent toutes nos transactions de marché ou nos interactions sociales et l’accélération des agendas climatiques reconfigurent à marche forcée la géographie de nos dépendances stratégiques. Un grain de sable en amont de ces filières peut paralyser des pans considérables de nos économies. Au stade où nous en sommes, nos industries pharmaceutiques, de défense (par exemple pour les systèmes de guidage de missiles), de microprocesseurs, en passant par les voitures électriques et les énergies renouvelables (éoliennes offshore, panneaux solaires…) dépendent à 80 % de la Chine pour les principes actifs et les terres rares en amont des chaînes de valeur. Idem pour le palladium, en amont de l’industrie automobile, dont la Russie assure 40% des approvisionnements mondiaux.


Bref, la guerre de conquête idéologique de la globalisation a échoué. Et les pays occidentaux doivent jouer dorénavant en défense. Soit en rétablissant un équilibre de la terreur en matière commerciale, soit en réduisant leur dépendance vis-à-vis de leurs rivaux. La Chine jouera de son côté une autre partition, reflet de sa vulnérabilité à l’Occident : réduire sa dépendance aux devises et système de paiement occidental. La déconnexion économique ne sera pas totale. Mais la logique de bloc reprend ses droits, engageant le monde dans une guerre froide qui sera d’abord commerciale

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13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 05:04

La décision russe de n’accepter que des roubles au titre de l’achat de son gaz est insuffisamment étudiée. En particulier le rapport avec une autre décision, celle de l’achat d’or de la part de la banque centrale russe au Prix de 5000 roubles pour un gramme n’a pas attiré l’attention.

Or il existe un lien entre les deux décisions et lien que l’on comprendra mieux à partir de l’observation de l’organisation des échanges internationaux tels qu’ils se manifestaient au 19ième siècle. 

A l’époque existait ce qu’on appelle l’étalon or, lequel supposait que chaque monnaie nationale se définissait par un certain poids d’or. A l’époque les taux de change entre les monnaies se définissaient par le rapport des contenus métalliques de chacune d’entre-elles. Par exemple si le franc contenait un gramme d’or et que la livre britannique contenait  2 grammes d’or, le marché des changes constatait que le taux de change entre les deux monnaies était logiquement de 2 francs contre une livre. Si maintenant l’importateur français constatait que la livre était sur le marché cotée aux environs de 3 francs, il avait intérêt à payer directement en métal, ce qui faisait diminuer la demande de livres et donc son prix, lequel se ramenait automatiquement à 2 francs pour une livre. Globalement les échanges internationaux s’équilibraient par des mécanismes qu’il est inutile ici de présenter.

Si l’on veut comprendre la décision russe on peut se demander dans quelle mesure il n’y a pas la volonté de rétablir un système d’étalon -or devant à terme détrôner le dollar.

Si l’on se place dans le paysage des importateurs internationaux, « non amis » de la Russie, il y donc aujourd’hui obligation de payer en roubles, une monnaie rare, dans la mesure où le compte extérieur du pays est très excédentaire, donc une monnaie chère, que l’on pourrait aussi directement obtenir par livraison d’or à la banque centrale russe. Aujourd’hui le cours international de l’or est de 1918 dollar l’once, soit 63,7 dollars le gramme[1]. La banque centrale russe achetant le gramme d’or à 5000 roubles, il devient intéressant de payer le gaz russe en utilisant l’or si le taux de change du dollar en rouble s’établit à moins  de 78,49 dollars pour un rouble[2]. Il s’agit donc d’une mesure qui favorise largement le cours du rouble et empêche les spéculations baissières telles celle rencontrée aux premières heures de l’envahissement de l’Ukraine.

Bien évidemment les choses sont en réalité plus complexes car la demande mondiale d’or risque de beaucoup augmenter et donc son prix, ce qui rendrait plus difficile la transaction souhaitée par le pouvoir russe. Par contre il est aussi probable que l’offre de « devises clés » en particulier le dollar augmente, ce qui viendrait affaisser les taux de change des dites devises. Ce qu’il y a de certain est que la Russie en raison de son excédent extérieur peut rapidement compenser le gel de ses avoirs extérieurs : elle peut les reconstituer par la voie de cette tentative du paiement en or.

Il existe d’autres voies lui permettant d’échapper aux sanctions, et des voies qui ont déjà probablement connu un premier début d’application. Par exemple elle peut vendre à la Chine, à l’Inde, à la Turquie, etc,  des matières premières énergétiques ou non en monnaie locales et demander leur transformation en « devises clés » elles -mêmes laissées sur des comptes dans ces pays amis. A charge pour eux d’assurer à partir de ces comptes les services internationaux de paiement des importations russes depuis tous les pays du monde en dehors de ceux déclarés  ennemis.

Dans ce contexte il sera très difficile pour l’occident de sanctionner réellement la Russie. A cet égard la décision américaine de bloquer les comptes de gestion de la dette publique russe libellée en dollars sera de faible effet : on peut certes obtenir un défaut, mais un défaut de très faible impact en raison de la situation encore une fois très excédentaire de la Russie. Ainsi cette dette publique russe libellée en dollars ne représente que 15 obligations totalisant environ 40 milliards de dollars alors que les recettes prévisionnelles en pétrole et gaz pour 2022 sont estimées à quelque 320 milliards de dollars. Coupons et remboursements du capital s’échelonnant sur un grand nombre d’années les défauts imaginés par le gouvernement américain seraient indolores et n’affecteraient pas le cours du rouble.

La dédollarisation et le passage éventuel à un nouvel étalon -or sera  pour la Russie extrêmement difficile , mais gêner durablement la Russie dans ses échanges internationaux le sera tout autant.  

                                                                                                       Jean Claude Werrebrouck

 

 

 

[1] Une once vaut 31,104 grammes.

[2] 5000/ 63,7.

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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 11:47

 La mondialisation heureuse est en panne et la toile des échanges économiques planétaires qui la constituait, se déchire[1]. Cette dernière, vécue comme  matière première d’un habit commun de l’humanité, ne fait plus recette. Elle se heurte d’abord à son infini développement dans un monde fini, ce qui pose les grandes questions de  l’environnement, de la rareté des ressources ou le danger climatique. Elle se heurte ensuite à son usage. En Occident, elle n’était que simple enveloppe universelle, et même les institutions publiques se devaient de se plier à la logique de marché généralisé qu’elle impulsait. L’occident devenait ainsi un empire sans tête et même l’Amérique que l’on disait gendarme du monde s’engourdissait dans le marché.  Ailleurs, elle était travaillée pour constituer des habits spécifiques et devenir des outils au service de patries, de cultures, de religions  et d’Etats musclés. Ainsi, la toile mondiale des échanges y devenait matière édificatrice d’Etats nouveaux ou d’empires renaissants : Russie, Chine, Turquie, Inde, Brésil, etc.

La marche vers le chaos mondial.

Devenus puissants dans la toile des échanges, ils peuvent aujourd’hui tenter de refaçonner le monde et approfondir une vocation impériale. Pour ces empires en formation, la toile, et donc l’économie, n’était qu’un moyen au service d’une fin : le pouvoir politique. Avec toutefois des différences.

La Russie est complètement intégrée dans la toile mais elle ne bénéficie que d’un statut de « grossiste en matières premières » : matières premières énergétiques, industrielles et agricoles. Sa position, parfois monopoliste, est une gêne pour un Occident qui  pense que le pouvoir n’est que le moyen d’une fin qui est toute entière : l’économie. Pensons à l’Allemagne qui se livre toute entière au gaz russe… pour son industrie...  

La Chine,  beaucoup plus intégrée dans la toile, est davantage dépendante de l’Occident pour ses exportations (ses exportations vers l’Europe sont 6 fois supérieures à celles vers la Russie) mais se trouve très en demande auprès du « grossiste en matières premières ». Ces deux empires politiques renaissants (Russie et Chine), adossés à l’économique comme simple outil de la puissance, sont entre eux  de faux amis en raison d’intérêts fondamentalement différents et surtout en raison d’une asymétrie de puissance. Et une asymétrie qui fera que le « grossiste en matières premières » pourrait, à terme, devenir simple « service public » de la puissance chinoise.

Présentement, la toile mondiale des échanges se disloque car la Russie n’hésite pas à mettre en avant l’intérêt politique de l’empire quitte à en payer le prix économique. L’Occident, dans sa réalité d’Etats devenus affaissés, ne peut réagir que par des sanctions économiques qui peuvent aussi le desservir : il ne faut plus acheter de gaz à la Russie alors que l’on est devenu complètement dépendant ; il faut bloquer sur la toile mondiale les autoroutes de la finance…et mettre en difficulté un dollar devenu pourtant le lubrifiant ultime de la circulation sur la toile. D’un côté la réalité brutale du politique, de l’autre un faux outil économique facilement contournable, en utilisant les services d’autres empires ou Etats en formation. Par exemple, pour la Russie, de quoi  se tourner vers l’Inde à qui l’on demande de participer à la dédollarisation, mais  surtout de quoi se tourner vers ce faux ami qu’est la Chine surpuissante. Mais aussi pour cette même Russie la capacité d’engendrer des vagues et tempêtes sur les prix qui se forment sur la toile mondiale en voie de déchirement. En effet, parce que les marchandises du « grossiste » sont -quasiment sans exception- soumises à la financiarisation, les acteurs de cette dernière ( Glencore, Vitol, Trafigura, Cargill, Louis-Dreyfus Company, Rosneft, etc) sont les vecteurs d’une volatilité des prix et des quantités propre à désorganiser, voire à ruiner les échanges à l’échelle mondiale. Et ce, avec un simple ordinateur souvent logé dans la paisible Suisse. Comme quoi l’économie réelle empaquetée dans la finance peut devenir prisonnière d’un politique ennemi de l’Occident. Avec des contradictions ruineuses évidentes : on peut dédollariser pour déchirer la toile initiée par l’Occident, mais comment stabiliser les balances en roubles que l’on veut initier si l’on ne peut plus utiliser la monnaie de réserve ultime ? Dans ce contexte de chaos planétaire en cours d’édification, quelle stratégie la France peut-elle développer ?

Une stratégie raisonnable pour la France.

1 -  La politique énergétique

Habituée elle-même à ne plus être une puissance distincte dans l’Occident, elle a aussi épousé le choix de la toile mondiale sur le politique et a renoncé à sa souveraineté - outre celle fondamentale de la monnaie - sur l’essentiel : l’énergie. Jusqu’à la fin du siècle précédent elle avait réussi par le biais du nucléaire à se constituer puissance autonome et indépendante. Nous avons longuement débattu de l’impérium bruxellois obligeant la France à se noyer dans un marché européen de l’électricité et de fait à abandonner le nucléaire[2]. Même avant le déclenchement de la crise ukrainienne le coût d’un tel choix était déjà exorbitant : abandon de la rente nucléaire par le dispositif ARENH ; prix aligné sur un coût marginal qui est devenu celui du gaz, lequel -comme il vient d’être précisé- est soumis à la spéculation ; renforcement de cette dernière par la taxe carbone, la décarbonisation des investissements et la chute des investissements dans toutes les énergies fossiles ; abandon progressif des compétences dans le domaine du nucléaire avec difficulté croissante de maintenir le taux de disponibilité du parc ; priorité juridiquement constituée des énergies renouvelables sur le nucléaire avec affaissement du taux d’usage du parc correspondant et maintien techniquement obligatoire de centrales classiques plus coûteuses  etc.

Il sera très difficile de s’autonomiser par rapport au « grossiste » et il sera encore plus difficile de maintenir un prix raisonnable de l’électricité dans un contexte de décroissance de la production mondiale de matières premières énergétiques. La solution ne sera pas européenne en raison du tabou nucléaire aux conséquences lourdes sur les prix de marché.

Dans ce contexte, la solution raisonnable à moyen terme semble triple : d’abord abandonner l’impérium européen et revenir à un prix nationalement administré ; ensuite envisager un plan d’urgence permettant d’augmenter à échéance de 2 années le taux de disponibilité du parc nucléaire ; enfin construire un certain nombre de centrales classiques afin de s’éloigner au plus vite des effets désastreux d’une interconnexion européenne des réseaux qui passe par le marché. Le prix de court terme est évidemment lourd puisqu’en attendant le retour de l’autonomie il faudra acheter sur les marchés financiers à prix très élevés de quoi compléter une offre nationale d’électricité très insuffisante.

A plus long terme - probablement entre 10 et 15 ans- il faudra naturellement investir dans le nucléaire de demain, ce qui suppose de reconstruire toute une filière de compétences aujourd’hui assez largement disparue.

Au final, la stratégie énergétique est claire : il est urgent d’abandonner l’impérium européen, de s’éloigner durablement du « grossiste impérial » et de reconstruire la souveraineté. Mais l’éloignement vis-à-vis du grossiste impérial devenu subitement très violent suppose la construction d’un outil de défense sérieux.

2 - La politique de Défense

 Au-delà de l’obsolescence quantitative et qualitative de  l’outil militaire français ( stocks de munitions, drones, missiles hypersoniques, spatial, dépréciation des grands équipements classiques et de  dissuasion, etc.) il convient d’établir le bilan d’une coopération européenne qui, en longue période, s’est effectuée à rendements décroissants et  au détriment de ce qui était naguère un leadership industriel français. Il est fini le temps des coopérations exemplaires qui dans leur simplicité technique et organisationnelle ont abouti  à des réussites technologiques : Jaguar, Milan, Transall, Alphajet. Aujourd’hui, la coopération européenne s’est complexifiée et n’aboutit, très imparfaitement, qu’au travers de nombreuses difficultés, celles du NH90 (hélicoptère), de l’A400M (avion de transport), du char du futur ou du SCAF ( Système de Combat Aérien du Futur). Ces difficultés qui se concentrent sur des retards, des coûts de recherche et de production prohibitifs, des capacités opérationnelles décevantes, des coûts de maintenance inacceptables sont très largement explicables par une coopération industrielle plus politique que rationnelle. En particulier, la montée du nombre d’Etats impliqués, passant de 2 ou 3 dans les années 80 jusqu’à 9 aujourd’hui, n’à pu que développer des difficultés organisationnelles, technologiques et scientifiques. De quoi produire des outils militaires inappropriés ou trop coûteux, donc non compétitifs.

Cette coopération est elle-même entravée par un acteur majeur qui vient polluer l’édification d’un possible outil militaire européen : l’OTAN. Cet acteur est lui-même l’agence commerciale de l’industrie de la défense américaine. Par le biais de décisions  politiques et d’instruments techniques ( monopole américain sur le nucléaire et normes d’interopérabilité généralisée), il impose à tous les participants les outils militaires américains. De fait, c’est l’appartenance des pays européens à l’OTAN qui limite drastiquement les possibilités d’exportations d’armes françaises en Europe ( moins de 10% du total des exportations militaires françaises ont pour point d’acheminement des pays européens).

Face au chaos impulsé par la guerre en Ukraine, l’Allemagne vient de décider un effort budgétaire exceptionnel avec une norme de dépense équivalent à 2 points de PIB et un emprunt de 100 milliards d’euros. De quoi largement déclasser la France d’ici 2025 avec un budget allemand de 70 milliards d’euros contre un budget prévisionnel français de 50 milliards. Dans un contexte où tous les pays européens resteront fidèles à l’OTAN, il appartiendra à l’Allemagne d’opérer un choix : soit celui de la France, soit celui de l’OTAN. Ce dernier choix augmenterait significativement les débouchés de l’industrie américaine de l’armement et serait de nul effet sur La France. Le premier ne pourrait que signifier la fin du leadership industriel français dans la branche : on ne voit pas comment la coopération pourrait être équilibrée avec un pays aux capacités financières de 40 points supérieures aux capacités françaises. Comment, par exemple, ne pas voir que les difficultés du SCAF concernant l’accessibilité aux nombreux brevets ne déboucheraient pas sur la satisfaction des intérêts du meilleur payeur ?

L’Europe ne peut par conséquent pas être en matière militaire le choix stratégique de la France : il mettrait fin à ce qui lui reste de capacités industrielles. Même les tentatives jusqu’ici largement infructueuses de création hors OTAN  de formations militaires européennes autonomes ne peuvent aisément s’envisager : l’inter-opérabilité ne peut s’imaginer que sur les normes OTAN et donc procède du déclassement français. La solution pour la France est donc la sortie de l’OTAN et la recherche de nouvelles constructions géopolitiques dans les interstices du chaos qui s’annonce : ni l’atlantisme en régression, ni les empires en formation. Probablement une recherche d’autonomie par le biais d’un non alignement sur les protagonistes du chaos en cours. Bien évidemment, ces stratégies dans les domaines  de l’énergie et de la Défense sont en amont et devraient être la base de toute réflexion politique sérieuse dans le pays. Sans oublier bien sûr le « méta-amont », c’est-à-dire la question de l’autonomie de la monnaie : en période de chaos, la monnaie redevient l’outil de base de toute tentative de révision stratégique fondamentale.   

 

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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 13:31

C’est avec  la peur provoquée par des chocs symétriques que l’Europe semble marcher vers davantage de coordination. Parce que ces chocs (crise des années 2020, crise sanitaire, crise Ukrainienne) ont des effets asymétriques selon que l’on est pays du nord ou pays du sud, pays de l’Ouest ou pays de l’Est, etc., il n’est pas assuré que leur disparition  n’entrainera pas un retour des forces centrifuges. Voici le bref point de vue d'Olivier Passet.

 

Les institutions européennes ne savent évoluer et réviser leurs logiciels que sous le coup de crises majeures qui menacent leur intégrité. Mais cette capacité à ne déplacer les lignes que lorsque l’incendie est déjà propagé leur vaut aussi un procès en lenteur et en tiédeur. Un procès qui a pourtant baissé d’un cran avec la crise sanitaire, et plus encore avec la guerre en Ukraine.


L’Europe se renforce dans les crises


La crise de 2020 marque un point de bascule en termes de pragmatisme : la zone euro n’est plus cette zone disciplinaire, au volontarisme bridé par les normes de stabilité. Les règles budgétaires ont littéralement volé en éclat avec le covid, touchant un point de non-retour. Ces règles étaient certes déjà transgressées à la marge, le plus souvent, peu ou pas sanctionnées en dehors du cas grec. Elles n’en constituaient pas moins la boussole de pilotage de moyen terme de nos finances publiques, jouant comme force de rappel et interdisant les programmes ambitieux d’investissement.


Le covid marque aussi un tournant du point de vue du budget européen avec le plan de relance Next Generation EU, de juillet 2020, petit en taille, mais assorti du premier emprunt communautaire, lancé en juin 2021. Le compromis a certes été arraché au forceps. Mais il constitue bien l’ébauche d’un interventionnisme coordonné et solidaire, sur les enjeux transversaux et d’intérêt commun que sont la transition climatique, le digital et la santé. Après les déchirements sur la gestion de la crise des dettes souveraines (qui avait approfondi le fossé Nord-Sud), après le dynamitage des accords de Schengen avec la crise des migrants de 2015-2016 et après le trauma du Brexit, la crise sanitaire — sans gommer les points de discordances fondamentaux en matière de défense, de sécurité, d’énergie — a poussé les États membres à resserrer leurs rangs et à tirer, sans en faire l’aveu, les enseignements de leurs erreurs de pilotage des 2008 et 2010.


Cette idée que l’Europe se renforce dans les crises est à nouveau dans toutes les bouches avec la guerre en Ukraine. La menace russe, surlignant nos lacunes stratégiques, met soudain au diapason l’ensemble des pays sur les enjeux régaliens de défense, d’autonomie stratégique (notamment énergétique) et de migration. Domaines où l’UE faisait du surplace en termes de coordination et de partage des compétences depuis des années.


Si la crise covid a resserré le fossé Nord-Sud, en relançant de fait l’idée de transferts, celle ukrainienne réduit celui Est-Ouest, aggravé par l’exacerbation des nationalismes de l’Est, notamment de la Pologne et de la Hongrie. Voici que les pays qui s’étaient défaussés de toute forme de solidarité à l’égard de la Grèce ou de l’Italie, en première ligne de la crise des réfugiés syriens, se retrouvent à leur tour submergés et en attente de solidarité.


De nouveaux chantiers coordonnés se profilent


La mise en évidence de nos failles en matière de sécurité, ouvre de surcroît la voie à de nouveaux chantiers coordonnés, et parfois communs dans les domaines de l’énergie et de la défense.


En atteste le plan de la commission baptisé Repower UE, mis à l’ébauche en mars. Ce plan dessine les pistes pour réduire de deux tiers de la consommation européenne de gaz russe actuelle d’ici fin 2022 (stockage, diversification des approvisionnements, accélération du biométhane, programmes d’économie, etc.). Avec deux conséquences principales :


1. L’ébauche de politique budgétaire commune initiée en 2020, qui se voulait transitoire avec le plan de relance, trouve un nouveau champ de déploiement. Installant plus durablement encore le provisoire dans le paysage institutionnel, mutualisation et emprunt commun étant à nouveau à l’agenda.
2. Le primat européen en matière de concurrence, qui reléguait au second plan les enjeux de dépendance stratégique, est profondément bousculé, ouvrant un espace de transgression et d’aides.


Accélération ensuite de la coordination en matière de défense. L’Allemagne a montré la voie annonçant un investissement de 100 milliards d’euros au profit de la Bundeswehr. Point de départ pour un effort de rattrapage en matière d’équipements dans de nombreux états européens après des décennies de sous-investissement, avec pour cap de se rapprocher des 2% préconisés par l’OTAN, contre 1,5% aujourd’hui. Mais au-delà de cet aspect quantitatif, c’est bien l’idée d’accroître la part des dépenses en coopération, d’accélérer des programmes communs comme l’avion de combat du futur, le char du futur, l’Eurodrone ou encore d’étoffer les capacités de recherche commue via le fonds européen de Défense, qui sont au menu.


Faut-il pour autant considérer ces évolutions comme des acquis ? Autrement dit, vivons-nous une bifurcation véritable ? L’Europe aurait-elle enfin vaincu ses forces centrifuges ? Disons-le clairement, non. Nous vivons une phase de concordance accidentelle et exceptionnelle des intérêts nationaux. Mais rien de ce qui est entrepris n’est inscrit dans le marbre des traités. Et si nous vivons des chocs symétriques du point de vue émotionnel, rien n’est symétrique dans ces chocs du point de vue des coûts et des bénéfices. Quelle sera la posture allemande si l’inflation gangrène ses intérêts industriels ? Quel sera le raidissement des États, lorsque l’effet « drapeau » qui dope les popularités se sera évaporé ?


Cette histoire reste à écrire. Mais une chose est sûre : le consensus de crise a la vie moins longue que l’hétérogénéité des intérêts économiques.

 

 

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25 mars 2022 5 25 /03 /mars /2022 13:59

Oiivier Passet de Xerfy montre dans le billet suivant à quel point la crise ukrainienne est gênante pour la Chine. Rédigé il y a quelques jours, les idées qui y sont développées sont aujourd'hui confirmées par l'évolution du marché des titres en Chine: fuite des capitaux et "déchirure de la toile" comme supposé dans notre article précèdent? Bonne lecture.

La Chine est tiraillée entre des intérêts divergents face au conflit russo-ukrainien, devenu de fait un conflit russo-occidental. Sa neutralité diplomatique est à l’image du statu quo

+qu’elle souhaite conserver dans ses relations avec les deux blocs. Les dividendes immédiats qu’elle pourrait en effet engranger en cas d’une dégénérescence du conflit sont plus que contrebalancés par les effets collatéraux négatifs qu’elle en retirerait du point de vue commercial.

 


Le modèle économique de la Chine a besoin de l’Occident


Une situation qui dégénèrerait entre la Russie et l’Occident, conduisant à un gel des importations de l’Ouest venant de Russie, lui ouvre certes un accès quasi exclusif et bradé au pétrole, gaz et céréales russes. L’occasion pour l’empire du Milieu de s’accaparer le sous-sol et le grenier à blé de son voisin et de sécuriser sa boulimie, là où elle est en rivalité aujourd’hui avec les économies occidentales. En témoigne la signature dès mars d’un contrat de construction d’un second gazoduc reliant la Sibérie à la Chine via la Mongolie d’une capacité quasiment égale à Nord Stream 2. La consolidation de son partenariat avec la Russie torpille les sanctions occidentales. Et elle pourrait du même coup être tentée d’accélérer son hégémonie mondiale en misant sur l’affaiblissement économique de l’Europe et des États-Unis.


Mais ce versant de l’histoire oublie l’imbrication de ses intérêts avec l’Occident. La prospérité chinoise, bâtie sur un modèle extraverti d’exportation, a besoin de celle de l’Occident. Il suffit pour cela de prendre la mesure de son exposition commerciale aux marchés de l’Ouest. En misant sur la carte russe, la Chine se tirerait une balle dans le pied. La Russie représente moins de 2% de ses débouchés civils, quand les États-Unis en représentent 17,5 % et l’UE + Royaume-Uni près de 18%. Autrement dit, cet ensemble absorbe 35% de ses exportations en 2020. Lorsque l’on élargit le périmètre aux autres pays de l’ALENA et de l’Europe, cette part monte à 41,5% en 2020 et à plus de 51% si l’on ajoute le Japon et la Corée du Sud. En misant sur une embolie productive de l’Occident ou de l’Asie développée, la Chine saperait le cœur de réacteur de sa croissance.


C’est une partition qui s’expose de surcroît à des représailles, notamment sur les semi-conducteurs qui constituent son talon d’Achille dans sa dépendance aux pays avancés d’Occident et d’Asie : les circuits intégrés représentent son premier poste d’importation, devant le pétrole. Et en dépit de plans volontaristes, elle dépend encore en 2020 à plus de 80% de l’étranger, ce qui constitue une grande zone de vulnérabilité pour toute sa filière technologique.


L’Occident cherche à s’autonomiser de la Chine/Russie


De plus, à vouloir jouer les dividendes de court terme de la crise, le plus gros risque pour la Chine est d’accélérer la tentation occidentale de s’autonomiser économiquement de la Chine et de la Russie. En effet, la Chine serait perdante d’une scission du monde en blocs commerciaux autonomes et autocentrés. Pour des raisons d’asymétrie des échanges.


Si la majorité de ses débouchés extérieurs sont dirigés vers les pays avancés, à l’inverse, la Chine représente moins de 9% des débouchés américains et 4,5% des débouchés de l’Union européenne. Ce n’est donc pas un hasard si l’idée d’un découplage de l’économie américaine à celle de la Chine fait son chemin aux États-Unis. Et qu’elle germe également en Europe, les deux régions étant de plus en plus conscientes des risques stratégiques et climatiques inhérents à leur extrême dépendance à certains matériaux et composants incontournables.


L’État fédéral américain avait identifié en 2018, 35 minerais considérés comme stratégiques pour l’économie et la sécurité nationale, parmi lesquels les fameuses terres rares (indispensables aux systèmes de guidage de missiles, aux microprocesseurs, en passant par les voitures électriques et les énergies renouvelables) et sous un quasi-monopole chinois (l’empire du Milieu assurant plus de 80% des besoins US). Un plan visant à encourager la construction d’usines de minage et de raffinage aux États-Unis et diversifier l’approvisionnement est déjà couché sur papier. Et dès son accession au pouvoir, Joe Biden a quant à lui ouvert une commission qui a eu cent jours pour analyser les faiblesses de la chaîne de valeur américaine autour des minerais stratégiques, dédiant 80 millions de son plan d’infrastructure pour muscler les capacités de production et de raffinage américaines. Même éveil des consciences côté européen, avec la menace qui plane d’un embargo énergétique. Or, la volonté de sécurisation et d’autonomisation des ressources stratégiques ne s’arrête pas à la Russie. La Chine est en seconde ligne et elle le sait.


Mais entre intention et action occidentale, il y a un grand pas… Un grand pas que la Chine n’a pas intérêt à hâter si elle veut ménager ses rentes.

 

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22 mars 2022 2 22 /03 /mars /2022 10:49

La crise sanitaire a lancé les premières pierres sur un ordre mondial fait d’un tissu économique que l’on croyait efficient. Il est à craindre que la crise ukrainienne mette définitivement un terme à cet ordre.

La fin de l’emballement mondial d’un ordre spontané de marché.

Construit à partir d’une foule d’ingrédients -doctrine du libre-échange, liberté de circulation du capital, infrastructures logistiques, sécurisation financière des échanges- etc… d’immenses chaînes de la valeur extrêmement complexes se sont tissées sur la planète et ont fonctionné avec la  précision  d’un juste à temps garanti. Tous les biens et services, des plus simples jusqu’aux plus complexes, arrivaient dans les entrepôts, usines, bureaux ou sur les tables des consommateurs avec une précision horlogère et ce, sans la sécurité des stocks que l’on constituait jadis. A cette époque la logique du « faire-faire » l’emportait sur celle du « faire » et toutes les institutions « s’horizontalisaient » : les usines classiques pouvaient être largement remplacées par des échanges et même les Etats étaient invités à réduire drastiquement le périmètre de leurs activités. Certains d’entre-eux, véritables fossiles, n’étaient plus que de simples régulateurs de la grande toile des échanges (Union Européenne). Cette horizontalisation sans limite du monde avait aussi pour conséquence une nouvelle anthropologie : le rapport de l’individu à autrui ne s’inscrivait plus sous l’angle de l’autorité mais celui du simple marché. La perspective finale d’un tel monde devenait ainsi enchanteresse : fin des guerres entre Etats désormais muselés ou édentés, amélioration économique continue, émancipation généralisée et fin de toutes les formes de soumission. Avec évidemment, une contrepartie : les difficultés éventuelles au cours d’une vie deviennent strictement personnelles et rarement des questions sociales. Bref, à l’affaissement institutionnel correspondait un individualisme croissant.

Pour autant, cet emballement du marché et de la toile économique mondiale qu’il générait, pouvait, déjà avant la crise sanitaire, être largement interrogé.

Deux interrogations.

 Une première question résultait de la prise de conscience de la fragilité de la toile mondiale. On savait déjà que la prospérité engendrait la naissance de produits ou services de plus en plus complexes dont les éléments étaient produits en divers points de la toile mondiale et éléments à rassembler en juste à temps. Qu’un élément vienne à manquer et c’était la production qui s’affaissait avec réactions en chaîne sur l’ensemble de la toile. Cette réflexion invitait déjà à penser que la complexification croissante des chaînes devait entrainer une limite que tous les qualiticiens de l’industrie connaissent : la qualité globale dépend de celle de l’élément le moins fiable.

La toile financière qui devait s’articuler à la toile de l’économie réelle, connaissait sans doute mieux la question de la fragilité, d’où son épaississement gigantesque avec les produits financiers de couverture, les CDS et autres produits dérivés, le tout pour des montants représentant plus de 50 fois le PIB mondial. De ce point de vue, à la toile fragile de l’économie réelle devait correspondre une toile beaucoup plus importante de l’économie financière. Il n’y avait donc pas à s’étonner de la financiarisation engendrant des flux financiers autrement plus importants que les flux réels. Cette épaisseur de la toile financière ne la rendait pourtant pas moins fragile et chacun sait que les produits financiers supposés couvrir des risques ne font que les reporter sans jamais les faire disparaître.

Une seconde interrogation concernait celle de la présence d’Etats anciens ou en formation sur la toile. Tous y laissaient au moins une trace, celle de leurs monnaies circulant plus ou moins bien en raison des qualités intrinsèques de ces dernières. Parmi celles-ci une s’était lourdement imposée et était devenue monnaie dite de réserve : le dollar des Etats-Unis. C’est dire que l’immense toile financière qui recouvrait celle de l’économie réelle favorisait grandement cet ancien Etat qui pouvait plus que d’autres laisser le jeu de l’échange généralisé sans se soucier d’équilibrer les comptes : ses agents peuvent jouer sans limite sur la toile alors que tous les autres se devaient de pouvoir trouver les ressources nécessaires au jeu. De gros Etats en formation, tel l’Etat Chinois, ambitionnaient de se servir de la toile pour y conquérir une puissance que de nombreux autres (union européenne) avaient abandonné. Cela passait par un respect apparent des règles du jeu et des tentatives réelles de conquête. Sur la toile de l’économie réelle cela passait par l’autonomie technologique et la tentative d’imposition de nouvelles normes mondiales censées remplacer les anciennes. Pensons par exemple aux technologies numériques ou à l’affaissement meurtrier des barrières à l’entrée dans nombre de processus industriels. Sur la toile de l’économie financière cela passait par la contestation du dollar dans les échanges et la tentative d’y substituer d’abord des monnaies nationales et au final la monnaie chinoise.

Au final, la toile, devenue intrinsèquement de plus  en plus fragile, se trouvait contestée par le jeu des Etats, non pas ceux qui acceptaient leur disparition programmée (Union européenne) mais ceux qui entendaient en tirer des profits plus spécifiquement économiques (USA) ou des profits en termes de puissance (Chine). Cette hétérogénéité des acteurs étatiques sur la toile était aussi une hétérogénéité anthropologique : individualisme sans limite dans les espaces désertés par les anciens Etats, maintien de la soumission dans ceux animés par la recherche de puissance.

 

La première rupture de l’ordre mondial : la crise sanitaire.

La crise sanitaire viendra déchirer gravement les deux  toiles - celle des produits et services et celle de la finance -  de la mondialisation des échanges. Rappelons brièvement les faits : dislocation rapide des demandes mondiales avec forte croissance de celle des produits du numérique et affaissement de la demande de certains services, fermeture complète d’unités de production sur la toile, forte croissance de l’endettement, etc. La toile des produits et services  plus tendue va se déchirer et nombre de produits deviendront rares en raison de l’absence de telle ou telle pièce ou composant (intrants de l’industrie pharmaceutique, semi-conducteurs, etc.). La toile financière sera dans une certaine mesure plus élastique en raison des interventions massives des banques centrales : il est plus facile de créer de la monnaie que de trouver un substitut à telle ou telle pièce industrielle. De ce point de vue, la crise sanitaire portait davantage sur un risque économique que sur une  débâcle financière mondiale.

La fin, au moins provisoire, de la crise sanitaire développe des conséquences logiques : forte croissance résultant des déficits publics et de la fin de l’épargne forcée, tensions sur les matières premières dont l’énergie qui, dans sa forme de produit fossile, était déjà contrainte par les luttes contre le réchauffement climatique, tensions sur les productions des zones restées sous les contraintes COVID. Le tout entraînant des effets de stagflation que nous commençons à connaître.

La seconde rupture de l’ordre mondial : la crise Ukrainienne.

La crise ukrainienne développe quant à elle des conséquences autrement redoutables puisque le politique va décider lui-même de la déchirure des toiles.

C’est ici la déchirure de la toile financière qui va entraîner celle de l’économie réelle. Il est d’ailleurs  très difficile de distinguer entre sanctions financières et sanctions en termes d’économie réelle. L’interdiction faite aux banques russes d’utiliser le dispositif Swift constitue bien évidemment une fermeture des autoroutes de circulation de la valeur : comment financer les importations russes en provenance du reste du monde et exportations russes en direction du reste du monde ? La toile se déchire ici au milieu de la frontière entre l’Occident et ce qui reste d’empire russe. Elle ne se déchire pas complètement avec les autres continents et la Russie, mais les entreprises prennent le risque de sanctions américaines au titre de l’extra-territorialité du droit américain. Certes, les entreprises occidentales peuvent rester en Russie mais elles cessent d’être rattachées à la vaste toile de naguère. Cette déchirure provoque des effets de contagion par le biais des intrants devenus indisponibles de part et d’autre de la toile déchirée. Pensons par exemple à l’aviation qui, d’un côté, ne peut plus disposer de titane et de l’autre ne peut plus disposer des pièces de rechange. Comment Décathlon Russie va-t-il approvisionner ses magasins fait de 80% de produits importés s’il est atteint par la disparition du Swift ? Les exemples peuvent être multipliés à l’infini. Bien évidemment avec des effets de second tour : les avions ne pouvant plus être fabriqués et les pièces ne pouvant plus être délivrées, ou -autre cas parmi 1000- les actifs russes de la famille Mulliez  ne pouvant plus être aisément valorisables. Les sanctions sur le système Swift peuvent toutefois être en permanence réévalués voire évitées, ce qui est bien sûr le cas de l’énergie (embargo ou non sur la gaz, possibilités de comptes séquestres, embargo sur le pétrole, etc.).

Une autre sanction financière est bien évidemment le gel des réserves de la banque centrale de Russie qui interdit tout accès au marché des changes et vient en appui à la première sanction. Cet interdit vient de provoquer l’écroulement du rouble et la fermeture de la Bourse de Moscou.

Que va devenir la monnaie ?

De façon plus générale, la monnaie redevient une arme, alors qu’elle était de par la convertibilité généralisée un instrument très sûr de la circulation de la valeur, instrument dont le centre de gravité reposait essentiellement sur le dollar lequel était devenu la monnaie ultime. La sanction concernant le gel des réserves n’est d’ailleurs que l’aggravation de ce qui était déjà pratiqué par les USA depuis de nombreuses années avec les amendes au détriment des agents commerçants en dollars et ne respectant pas les embargos américains dans certains pays (Iran, Soudan, etc.). Et le dollar, même altéré par l’extra-territorialité du droit américain, n’est sans doute pas remplaçable car toutes les monnaies vont devenir des armes potentielles plus redoutables que le dollar. La raison en est que les Etats ou empires en formation (Russie, Chine, Turquie, etc), d’essence moins démocratique que les USA, ne peuvent offrir des limites institutionnelles crédibles à l’action arbitraire des exécutifs correspondants. C’est dire que le dollar sera peut-être de moins en moins la monnaie ultime, mais qu’il n’y aura pas de candidat crédible à son remplacement. C’est dire aussi que les grandes entreprises mondiales vont devoir se reconfigurer en fonction de ces ruptures, avec par exemple des structures juridiques permettant la spécialisation et le containment des risques ( cas de Daimler qui se scinde en fonction des débouchés chinois d’une part et américains d’autres part).

C’est enfin dire que les réserves des banques centrales du monde vont perdre de leur utilité et de leur crédibilité : Parce que ces réserves sont aussi des armes nationales potentielles, leur capacité à être des prêteuses en dernier ressort va s’émousser. D’où des défauts potentiels, des activations de couvertures DTS, avec leurs effets contagion. D’où une méfiance quant à la qualité de la toile financière mondiale appelée à se disloquer progressivement et se reconfigurer autour de zones monétaires. Et une méfiance qui va aussi se manifester par des fluctuations beaucoup plus importantes des taux de change, donc des difficultés de sécuriser la toile des échanges au sein de l’économie réelle mondiale. La spéculation sur tous les intrants s’en mêlant, ( Bourses de Chicago, London Metal Exchange de Londres, etc.) nous avons là de plus en plus de difficultés pour les acteurs de l’économie réelle, acteurs qui vont chercher à réduire autant que possible leur implication dans la toile planétaire.

A ces blocs monétaires nouveaux risque de correspondre des zones de normalisation technique et des blocs technologiques qui vont accélérer la dislocation du  lego industriel planétaire. Conscients de cette réalité, des Etats devenus fossiles semblent entamer un processus de reconstitution. Ainsi, on parle de « souveraineté européenne » avec la naissance du « Chips Act » européen entièrement orienté vers la construction d’un pôle technologique géant impliqué dans l’industrie des semi-conducteurs. Construit en partenariat étroit avec l’industrie qui se trouve en amont aux USA (design des puces autour d’INTEL, Micron, Nvidia, AMD, etc.), il est censé devenir une protection contre l’empire chinois en formation.

Simultanément, des zones de circulation de l’énergie peuvent se mettre en place avec notamment la séparation d’une Europe occidentale du reste du continent eurasien et consolidation des échanges en yuans entre la Russie et la Chine.

Redevenue une arme entre des mains politiques, la monnaie risque évidemment de faire l’objet d’un dirigisme inflationniste bien commode : il n’y a plus de limite aux déficits budgétaires, une réalité aussi exigée par la nécessaire construction ou reconstitution d’un outil militaire de grande taille.

 L’Euro dans un contexte guerrier

L’avenir de l’euro semble s’articuler entre 2 limites, celle idéologique, correspondant à la volonté de rester unis autour de cet objet tabou qu’est devenu la monnaie unique, et celle du comportement techniquement possible d’une banque centrale qui ne peut augmenter ses taux et doit abandonner les règles de proportionnalité dans ses achats de dettes publiques nationales. On sait déjà que la guerre ukrainienne n’arrive pas à ralentir la spéculation sur les spreads de taux entre les pays du nord et les pays du sud de la zone. La banque centrale pourra-t-elle  y remédier sans abandonner ses principes directeurs ? Le grand retour du militaire risque en effet de mettre en doute le triple ajustement libéral (couple prix/salaire ajusté sur la productivité, équilibre budgétaire, défense du taux de change par containment de l’inflation importée) qui a porté sur les fonds baptismaux la monnaie unique.

Les logiques de guerre entrainent le primat du militaire sur l’économiste ce qui menace l’euro. En retour ces mêmes logiques parce que porteuses de grandes peurs font resserrer les rangs autour de ce qui est devenu un tabou. Quelle force l’emportera ?

 

 

 

 

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20 mars 2022 7 20 /03 /mars /2022 10:16

La crise sanitaire a lancé les premières pierres sur un ordre mondial fait d’un tissu économique que l’on croyait efficient. Il est à craindre que la crise ukrainienne mette définitivement un terme à cet ordre.

La fin de l’emballement mondial d’un ordre spontané de marché.

Construit à partir d’une foule d’ingrédients -doctrine du libre-échange, liberté de circulation du capital, infrastructures logistiques, sécurisation financière des échanges- etc… d’immenses chaînes de la valeur extrêmement complexes se sont tissées sur la planète et ont fonctionné avec la  précision  d’un juste à temps garanti. Tous les biens et services, des plus simples jusqu’aux plus complexes, arrivaient dans les entrepôts, usines, bureaux ou sur les tables des consommateurs avec une précision horlogère et ce, sans la sécurité des stocks que l’on constituait jadis. A cette époque la logique du « faire-faire » l’emportait sur celle du « faire » et toutes les institutions « s’horizontalisaient » : les usines classiques pouvaient être largement remplacées par des échanges et même les Etats étaient invités à réduire drastiquement le périmètre de leurs activités. Certains d’entre eux, véritables fossiles, n’étaient plus que de simples régulateurs de la grande toile des échanges (Union Européenne). Cette horizontalisation sans limite du monde avait aussi pour conséquence une nouvelle anthropologie : le rapport de l’individu à autrui ne s’inscrivait plus sous l’angle de l’autorité mais celui du simple marché. La perspective finale d’un tel monde devenait ainsi enchanteresse : fin des guerres entre Etats désormais muselés ou édentés, amélioration économique continue, émancipation généralisée et fin de toutes les formes de soumission. Avec évidemment, une contrepartie : les difficultés éventuelles au cours d’une vie deviennent strictement personnelles et rarement des questions sociales. Bref, à l’affaissement institutionnel correspondait un individualisme croissant.

Pour autant, cet emballement du marché et de la toile économique mondiale qu’il générait, pouvait, déjà avant la crise sanitaire, être largement interrogé.

Deux interrogations.

 Une première question résultait de la prise de conscience de la fragilité de la toile mondiale. On savait déjà que la prospérité engendrait la naissance de produits ou services de plus en plus complexes dont les éléments étaient produits en divers points de la toile mondiale et éléments à rassembler en juste à temps. Qu’un élément vienne à manquer et c’était la production qui s’affaissait avec réactions en chaîne sur l’ensemble de la toile. Cette réflexion invitait déjà à penser que la complexification croissante des chaînes devait entrainer une limite que tous les qualiticiens de l’industrie connaissent : la qualité globale dépend de celle de l’élément le moins fiable.

La toile financière qui devait s’articuler à la toile de l’économie réelle, connaissait sans doute mieux la question de la fragilité, d’où son épaississement gigantesque avec les produits financiers de couverture, les CDS et autres produits dérivés, le tout pour des montants représentant plus de 50 fois le PIB mondial. De ce point de vue, à la toile fragile de l’économie réelle devait correspondre une toile beaucoup plus importante de l’économie financière. Il n’y avait donc pas à s’étonner de la financiarisation engendrant des flux financiers autrement plus importants que les flux réels. Cette épaisseur de la toile financière ne la rendait pourtant pas moins fragile et chacun sait que les produits financiers supposés couvrir des risques ne font que les reporter sans jamais les faire disparaître.

Une seconde interrogation concernait celle de la présence d’Etats anciens ou en formation sur la toile. Tous y laissaient au moins une trace, celle de leurs monnaies circulant plus ou moins bien en raison des qualités intrinsèques de ces dernières. Parmi celles-ci une s’était lourdement imposée et était devenue monnaie dite de réserve : le dollar des Etats-Unis. C’est dire que l’immense toile financière qui recouvrait celle de l’économie réelle favorisait grandement cet ancien Etat qui pouvait plus que d’autres laisser le jeu de l’échange généralisé sans se soucier d’équilibrer les comptes : ses agents peuvent jouer sans limite sur la toile alors que tous les autres se devaient de pouvoir trouver les ressources nécessaires au jeu. De gros Etats en formation, tel l’Etat Chinois, ambitionnaient de se servir de la toile pour y conquérir une puissance que de nombreux autres (union européenne) avaient abandonné. Cela passait par un respect apparent des règles du jeu et des tentatives réelles de conquête. Sur la toile de l’économie réelle cela passait par l’autonomie technologique et la tentative d’imposition de nouvelles normes mondiales censées remplacer les anciennes. Pensons par exemple aux technologies numériques ou à l’affaissement meurtrier des barrières à l’entrée dans nombre de processus industriels. Sur la toile de l’économie financière cela passait par la contestation du dollar dans les échanges et la tentative d’y substituer d’abord des monnaies nationales et au final la monnaie chinoise.

Au final, la toile, devenue intrinsèquement de plus  en plus fragile, se trouvait contestée par le jeu des Etats, non pas ceux qui acceptaient leur disparition programmée (Union européenne) mais ceux qui entendaient en tirer des profits plus spécifiquement économiques (USA) ou des profits en termes de puissance (Chine). Cette hétérogénéité des acteurs étatiques sur la toile était aussi une hétérogénéité anthropologique : individualisme sans limite dans les espaces désertés par les anciens Etats, maintien de la soumission dans ceux animés par la recherche de puissance.

 

La première rupture de l’ordre mondial : la crise sanitaire.

La crise sanitaire viendra déchirer gravement les deux  toiles - celle des produits et services et celle de la finance -  de la mondialisation des échanges. Rappelons brièvement les faits : dislocation rapide des demandes mondiales avec forte croissance de celle des produits du numérique et affaissement de la demande de certains services, fermeture complète d’unités de production sur la toile, forte croissance de l’endettement, etc. La toile des produits et services  plus tendue va se déchirer et nombre de produits deviendront rares en raison de l’absence de telle ou telle pièce ou composant (intrants de l’industrie pharmaceutique, semi-conducteurs, etc.). La toile financière sera dans une certaine mesure plus élastique en raison des interventions massives des banques centrales : il est plus facile de créer de la monnaie que de trouver un substitut à telle ou telle pièce industrielle. De ce point de vue, la crise sanitaire portait davantage sur un risque économique que sur une  débâcle financière mondiale.

La fin, au moins provisoire, de la crise sanitaire développe des conséquences logiques : forte croissance résultant des déficits publics et de la fin de l’épargne forcée, tensions sur les matières premières dont l’énergie qui, dans sa forme de produit fossile, était déjà contrainte par les luttes contre le réchauffement climatique, tensions sur les productions des zones restées sous les contraintes COVID. Le tout entraînant des effets de stagflation que nous commençons à connaître.

La seconde rupture de l’ordre mondial : la crise Ukrainienne.

La crise ukrainienne développe quant à elle des conséquences autrement redoutables puisque le politique va décider lui-même de la déchirure des toiles.

C’est ici la déchirure de la toile financière qui va entraîner celle de l’économie réelle. Il est d’ailleurs  très difficile de distinguer entre sanctions financières et sanctions en termes d’économie réelle. L’interdiction faite aux banques russes d’utiliser le dispositif Swift constitue bien évidemment une fermeture des autoroutes de circulation de la valeur : comment financer les importations russes en provenance du reste du monde et exportations russes en direction du reste du monde ? La toile se déchire ici au milieu de la frontière entre l’Occident et ce qui reste d’empire russe. Elle ne se déchire pas complètement avec les autres continents et la Russie, mais les entreprises prennent le risque de sanctions américaines au titre de l’extra-territorialité du droit américain. Certes, les entreprises occidentales peuvent rester en Russie mais elles cessent d’être rattachées à la vaste toile de naguère. Cette déchirure provoque des effets de contagion par le biais des intrants devenus indisponibles de part et d’autre de la toile déchirée. Pensons par exemple à l’aviation qui, d’un côté, ne peut plus disposer de titane et de l’autre ne peut plus disposer des pièces de rechange. Comment Décathlon Russie va-t-il approvisionner ses magasins fait de 80% de produits importés s’il est atteint par la disparition du Swift ? Les exemples peuvent être multipliés à l’infini. Bien évidemment avec des effets de second tour : les avions ne pouvant plus être fabriqués et les pièces ne pouvant plus être délivrées, ou -autre cas parmi 1000- les actifs russes de la famille Mulliez  ne pouvant plus être aisément valorisables. Les sanctions sur le système Swift peuvent toutefois être en permanence réévaluées voire évitées, ce qui est bien sûr le cas de l’énergie.

Une autre sanction financière est bien évidemment le gel des réserves de la banque centrale de Russie qui interdit tout accès au marché des changes et vient en appui à la première sanction. Cet interdit vient de provoquer l’écroulement du rouble et la fermeture de la Bourse de Moscou.

Que va devenir la monnaie ?

De façon plus générale, la monnaie redevient une arme, alors qu’elle était de par la convertibilité généralisée un instrument très sûr de la circulation de la valeur, instrument dont le centre de gravité reposait essentiellement sur le dollar lequel était devenu la monnaie ultime. La sanction concernant le gel des réserves n’est d’ailleurs que l’aggravation de ce qui était déjà pratiqué par les USA depuis de nombreuses années avec les amendes au détriment des agents commerçants en dollars et ne respectant pas les embargos américains dans certains pays (Iran, Soudan, etc.). Et le dollar, même altéré par l’extra-territorialité du droit américain, n’est sans doute pas remplaçable car toutes les monnaies vont devenir des armes potentielles plus redoutables que le dollar. La raison en est que les Etats ou empires en formation (Russie, Chine, Turquie, etc), d’essence moins démocratique que les USA, ne peuvent offrir des limites institutionnelles crédibles à l’action arbitraire des exécutifs correspondants. C’est dire que dollar sera peut-être de moins en moins la monnaie ultime, mais qu’il n’y aura pas de candidat crédible à son remplacement.

C’est dire que les réserves des banques centrales du monde vont perdre de leur utilité et de leur crédibilité : Parce que ces réserves sont aussi des armes nationales potentielles, leur capacité à être des prêteuses en dernier ressort va s’émousser. D’où des défauts potentiels, des activations de couvertures DTS, avec leurs effets contagion. D’où une méfiance quant à la qualité de la toile financière mondiale appelée à se disloquer progressivement et se rapetisser autour de zones monétaires. Et une méfiance qui va aussi se manifester par des fluctuations beaucoup plus importantes des taux de change, donc des difficultés de sécuriser la toile des échanges au sein de l’économie réelle mondiale. La spéculation sur tous les intrants s’en mêlant, ( Bourses de Chicago, London Metal Exchange de Londres, etc.) nous avons là de plus en plus de difficultés pour les acteurs de l’économie réelle, acteurs qui vont chercher à réduire autant que possible leur implication dans la toile planétaire.

A ces blocs monétaires nouveaux risque de correspondre des zones de normalisation technique et des blocs technologiques qui entrainent la dislocation du  lego industriel planétaire. Conscients de cette réalité, des Etats devenus fossiles semblent entamer un processus de reconstitution. Ainsi, on parle de « souveraineté européenne » avec la naissance du « Chips Act » européen entièrement orienté vers la construction d’un pôle technologique géant impliqué dans l’industrie des semi-conducteurs. Construit en partenariat étroit avec l’industrie qui se trouve en amont aux USA (design des puces autour d’INTEL, Micron, Nvidia, AMD, etc.), il est censé devenir une protection contre l’empire chinois en formation.

Simultanément, des zones de circulation de l’énergie peuvent se mettre en place avec notamment la séparation d’une Europe occidentale du reste du continent eurasien et consolidation des échanges en yuans entre la Russie et la Chine.

Redevenue une arme entre des mains politiques, la monnaie risque évidemment de faire l’objet d’un dirigisme inflationniste bien commode : il n’y a plus de limite aux déficits budgétaires, une réalité aussi exigée par la nécessaire construction ou reconstitution d’un outil militaire de grande taille.

 L’Euro dans un contexte guerrier

L’avenir de l’euro semble s’articuler entre 2 limites, celle idéologique, correspondant à la volonté de rester unis autour de cet objet tabou qu’est devenu la monnaie unique, et celle du comportement techniquement possible d’une banque centrale qui ne peut augmenter ses taux et doit abandonner les règles de proportionnalité dans ses achats de dettes publiques nationales. On sait déjà que la guerre ukrainienne n’arrive pas à ralentir la spéculation sur les spreads de taux entre les pays du nord et les pays du sud de la zone. La banque centrale pourra-t-elle  y remédier sans abandonner ses principes directeurs ? Le grand retour du militaire risque en effet de mettre en doute le triple ajustement libéral (couple prix/salaire ajusté sur la productivité, équilibre budgétaire, défense du taux de change par containment de l’inflation importée) qui a porté sur les fonds baptismaux la monnaie unique.

Les logiques de guerre entrainent le primat du militaire sur l’économique ce qui menace l’euro. En retour ces mêmes logiques parce que porteuses de grandes peurs font resserrer les rangs autour de ce qui est devenu un tabou. Quelle force l’emportera ?

 

 

 

 

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2 mars 2022 3 02 /03 /mars /2022 05:02

 

Malgré des défauts de construction difficilement dépassables l’euro a jusqu’ici fait acte de grande résistance : crise financière de 2008, crise grecque, crise des dettes souveraines, crise sanitaire et aujourd’hui crise internationale. Les premières crises, et ce jusqu’en 2020, furent du point de vue français gérées par une stratégie globale de dévaluation interne.  

1 - La dévaluation interne comme stratégie dominante.

Puisque l’on ne peut -directement ou indirectement- toucher au taux de change pour restaurer la compétitivité, puisque  l’on ne peut contrôler ou orienter les flux financiers et de marchandises  pour ce même objectif, puisque la maximisation de la valeur actionnariale est devenue intouchable,  il ne reste que la pression sur le coût complet du travail pour tenter d’améliorer la situation des entreprises. Inutile de rappeler ici toutes les mesures qui iront en ce sens,  dont la principale reste celle du CICE de 2013. Le complément de cette stratégie de dévaluation sera bien évidemment une dette publique croissante : il est en effet très difficile de toucher aux mécanismes du pacte social.

Parallèllement, puisque la crise financière de 2008 se matérialise durablement par le disfonctionnement du marché interbancaire, on verra apparaître les premières mesures de quantitative-easing et le gonflement du bilan de la banque centrale.

Durant cette période, l’euro est donc aussi sauvé par la banque centrale qui veillera d’abord au maintien d’une harmonisation des taux sur les dettes publiques et ensuite sur la faiblesse de leurs niveaux aux fins de respecter l’objectif d’une inflation proche de 2%. En cela, ladite banque centrale sera aidée par la mondialisation qui interdit toute naissance d’une spirale inflationniste : les prix à la consommation sont muselés par le coût très faible des importations en provenance des zones à forte productivité et à basses rémunérations.

2 - L’abandon des règles du jeu de la monnaie unique.

Avec la crise sanitaire, le paysage change. La production se trouve muselée par le confinement, mais les revenus de la quasi-totalité des agents se trouvent maintenus par une dépense publique hors de contrôle. Cette stratégie est aussi celle de tous les pays de la zone et la BCE se trouve tenue de monétiser une dette publique en très forte croissance. Les règles de fonctionnement de la monnaie unique sont abandonnées provisoirement et dès la fin des confinements la croissance redémarre avec toute la puissance autorisée par la monétisation, puissance aidée par le maintien de taux très bas et à peu près unifiés sur toute la zone. Nous aurons ici pendant quelques mois le mirage d’un bloc de pays qui, débarrassé des contraintes de l’euro, peut s’offrir une croissance inespérée. Jusqu’ici ces contraintes entrainaient un retard de croissance dans les pays les plus inadaptés (dont la France qui voyait son déficit extérieur croître), mais aussi pour toute la zone comparativement au reste du monde. Désormais, cette même croissance peut temporairement devenir supérieure à la croissance potentielle.

Au-delà du prix du non-respect des règles budgétaires de la monnaie unique, l’inflation réapparait au terme de la pandémie et vient gêner les promesses des différents candidats à l’élection présidentielle : pouvoir d’achat, décarbonation, retour de l’Etat-providence, etc. Sans même attendre la campagne présidentielle, l’exécutif distribue des chèques qui vont à l’encontre de la dévaluation interne programmée comme substitut à une franche dévaluation monétaire.

La fuite en avant reste confirmée par la banque centrale qui continue d’acheter sans limite la dette publique à un moment où elle s’interroge sur la gestion de l’inflation. On finira par affirmer que l’inflation n’est pas durable, que sa cause reste une désorganisation des chaînes planétaires de la valeur que le marché remettra en ordre rapidement. On finit même par croire que l’explosion des prix de l’énergie ne doit pas mettre en cause le modèle organisationnel : La France qui peut partiellement se passer d’une telle crise continue – contre toute logique rationnelle- à adhérer au dispositif européen et à sa traduction dans la loi NOME.

La fuite en avant se trouve toutefois rattrapée par la réalité. La France reste handicapée par son taux de change : avec une dette publique déjà plus importante que celle de son voisin allemand en 2019 (97,5% de son PIB contre 58,9), elle se trouve beaucoup plus endettée à l’issue de la pandémie ( 114,6% de PIB contre 71,4% pour l’Allemagne). Concrètement le pays, plus handicapé que son partenaire en termes de dette publique, se trouve à l’issue de la pandémie beaucoup plus éloigné de ce même partenaire. Plus globalement la France en 2021 retrouve - après une forte chute- son PIB de 2019 ; en cela, elle fait aussi bien que ses voisins, mais avec toutefois un accroissement de dette supérieur ( 12,5 points pour l’Allemagne contre 17,1 points pour la France).

Avant même d’aborder la crise internationale, on pouvait se demander si cet écart croissant pouvait être aimablement effacé par la BCE. Une BCE qui, dans sa bienveillance, pourrait continuer à trouver le moyen d’aplanir une différence de taux sur les dettes publiques des 2 pays. On en connait le prix : La BCE pour maintenir la fiction d’une monnaie commune devrait -et doit déjà- monétiser la dette française en ne  respectant pas les règles de proportionnalité qu’elle s’imposait naguère.

Au-delà, il est évident que le plan de mutualisation de la dette publique entre les participants de la zone sera de nul effet et la France devra rembourser ce qu’elle recevra avec la dotation qu’elle paie au budget de l’Union. En sa qualité de grand pays elle devra comme l’Allemagne davantage payer qu’elle ne recevra.

Plus globalement encore on sait que la construction de l’union bancaire et de celle des capitaux reste lettre morte et qu’il n’est pas question de voir apparaître une Europe des transferts permettant à la monnaie unique de fonctionner correctement.

 Au total, la gestion de la pandémie n’a fait qu’éloigner momentanément les problèmes tout en les aggravant.

3 - La crise internationale comme émergence d’un ordre nouveau.

Vu de Sirius la crise internationale s’ancre  en Ukraine. Elle ne se comprend toutefois que dans un paradigme planétaire qu’il faut prendre en considération. Le temps n’est plus à la mondialisation heureuse où il était espéré une fusion des libertés économiques associée à celles des  libertés politiques.

Economie et politique sont deux pôles qui peuvent soit fusionner, soit se trouver très  éloignés, soit constituer une combinaison infiniment variée.

La fusion est celle du totalitarisme que l’on pouvait rencontrer dans l’URSS : pas de marché et répression politique. Elle peut être aussi celle de la mondialisation que l’on anticipait parfois : le marché faisant disparaître les Etats au profit de règles planétaires d’optimisation des échanges. Dans ce cas, l’Etat n’est plus qu’une agence de régulation des marchés et n’a plus d’objectifs qui lui sont propres.

L’éloignement infini est celui de la totale liberté économique associée à une totale répression politique. Il ne constitue pas une réalité empirique commune et même la Chine se matérialise par un totalitarisme politique qui  débouche souvent sur une répression économique. L’inverse, à savoir un interdit du marché face à la liberté politique, ne semble guère logiquement envisageable.

La combinaison des 2 pôles semble constituer la réalité dominante avec toutefois des écarts qui sont plus de nature que de degré. Ainsi le modèle anglosaxon voire européen, n’a rien à voir avec le modèle russe ou chinois. Empiriquement, c’est l’éloignement croissant de ces modèles qui engendre la crise. Le modèle américain ou européen semble voir l’économique absorber le politique : le citoyen disparait derrière un acteur économique qui se proclame libre. Si l’on raisonne aux limites, le politique n’est plus qu’une affaire d’organisation et de protection d’un marché ancré sur des droits naturels (les classiques droits dits « naturels» : vie , liberté, propriété).   Le modèle chinois semble encastrer l’acteur économique dans le principe de fidélité au pouvoir politique et à ses objectifs. Nous sommes loin des droits naturels. Il en est de même dans ce qui pourrait devenir une version -certes beaucoup plus hétérogène et plus friable- et qui serait la version islamique.

Les deux modèles ont une prétention planétaire : le premier exporte son principe organisationnel de marché au nom de la liberté. Le second exporte un principe organisationnel de marché, surplombé par un projet politique autoritaire. Plus encore, la recherche de puissance de marché n’est que le moyen d’une finalité qui est la puissance politique. Alors que la recherche de puissance de marché est l’outil de la guerre économique entre acteurs économiques dans le modèle américain, elle est l’outil d’une guerre politique dans le modèle chinois.

Dans cette concurrence planétaire, si le modèle américain est moins efficace, si donc la recherche de puissance de marché par les seuls opérateurs économiques est moins performante que celle produite sous la conduite d’un pouvoir totalitaire, il y a nécessaire raidissement. La liberté économique n’assurant plus la course en tête en terme d’enrichissement général, ce qui reste du politique sera questionné. Comment réagir ? Nous avons là une partie de l’angoisse américaine vis-à-vis de la Chine. Naguère l’URSS était un danger politique majeur, mais danger amoindri par son inefficience économique. Aujourd’hui, la Chine est un danger politique doublé d’une redoutable efficience économique. Le danger devient majeur.

Dans un sens inverse, la question se pose aussi pour le cas de la Russie aux prises avec ses parentés historiques. Si le modèle de liberté économique débouche sur une efficience supérieure à celle encore très encadrée par le politique dans la vieille Russie (concentration des activités autour de celles fournisseuses de rentes pour oligarques), il est normal de voir un raidissement. Ce qui gène n’est nullement l’OTAN mais bien davantage ce qui pourrait conforter une démocratie naissante par un début de réussite économique. Le risque de réussite de l’Ukraine par le biais de la voie démocratique est inacceptable pour la Russie.

Dans tous les cas, le politique est questionné. La liberté politique, la démocratie, est-elle unique source d’une efficience économique qui apaise et rassure les acteurs ? faut-il en revenir à un pouvoir fort ? Demain, l’Union Européenne pourra-t-elle encore se borner à n’être qu’une agence de régulation des marchés ? Comment reconstituer une armature étatique ?

D’ores et déjà, on voit se dessiner une grande division du monde avec d’un côté le couple liberté économique et liberté politique et de l’autre une liberté économique durement encadrée par un pouvoir politique totalitaire. Avec une division qui pourra concerner les technologies et le fantastique univers des normes.  De quoi revoir complètement les chaînes de la valeur, les handicaper en les partageant entre 2 univers devenus antagonistes, ou les disloquer. De quoi revoir des murs entre civilisations.

4 - La monnaie unique, malade depuis sa naissance, va-t-elle se rétablir dans ce nouveau monde en gestation?

Tout d’abord, le système de la monnaie unique se trouvait en apparence situé dans l’ordre politique et non dans celui de l’économie. Ce système était celui de l’ordo-libéralisme et se trouvait constitutionalisé. C’était un cas de fusion de l’économique et du politique que l’on entrevoyait plus haut : il faisait relativement disparaître les Etats au profit d’une espérance d’optimisation des échanges, chacun d’entre-eux devenant esclave   assigné à la dure tâche du respect des règles.

Tout cela est en train d’être bouleversé et le grand début de glissade déjà introduit par le « quoi qu’il en coûte » de la pandémie va s’accélérer avec la crise internationale. Les Etats européens ne vont plus se battre sur le respect des règles du jeu et vont avec une belle unanimité innover de façon radicale. L’ordre des règles ne se conçoit que par temps calme. La tempête fera passer de la compétition ordonnée et réglementée à la coopération finalisée. Il n’y aura plus à comparer et à classer les soldes TARGET comme on compare la qualité des chevaux de course. Il y aura désormais à construire une coopération finalisée.

Le « quoi qu’il en coûte » va atteindre les frugaux y compris une Allemagne qui sans le dire vient de franchir la barre constitutionnellement interdite des 0,35% de PIB de déficit structurel. L’Union européenne vient aussi de lever un interdit par son annonce d’achat/livraison de matériel militaire à l’Ukraine.

De nouvelles dépenses seront introduites par tous les pays solidaires de l’Ukraine à un moment où les risques de récession vont prendre de l’ampleur : mur énergétique avec la possible disparition des fournitures de gaz russe, fermeture d’usines allemandes dépourvues d’intrants notamment énergétiques et de clients devenus insolvables par disparition des règles du dispositif Swift, etc.

Plus globalement, les Etats de la zone agissaient dans le canevas bureaucratique des règles ordo-libérales. Ils étaient tous passagers clandestins, les uns (une Allemagne très rationnelle) bénéficiant d’un taux de change très sous-évalué, les autres (par exemple une Grèce intrépide) croyant bénéficier d’une vraie monnaie de réserve. Certains trichaient en s’adonnant à un illibéralisme coupable, tandis que d’autres se construisaient des paradis fiscaux. Etc… Le tout donnant lieu à d’infinis débats, d’innombrables usines à gaz réglementaires, de discours inutiles, de perte de temps.

Tout cela est entrain de basculer et la peur vient engendrer l’unanimité et une possible révision de toutes les règles du jeu. En particulier, l’unanimisme ambiant rend complètement irréaliste la mise en doute de ce qui faisait les apparences de l’Union à savoir la monnaie unique. Il est donc bien évident que la BCE suivra, voire aggravera sa politique de monétisation, alors même que l’inflation risque de se pérenniser voire prendre de l’ampleur, alors même qu’elle devra se mobiliser sans limite pour éviter les faillites et défauts provoqués par le conflit ( entreprises, banques, système financier).  Là encore, la règle sera balayée, et la Banque centrale ne sera ni indépendante ni  instance de lutte contre l’inflation. Et l’Allemagne qui jusqu’ici aimait se trouver à cheval entre l’Occident et l’empire en formation se devra d’accepter des taux d’intérêts réels très négatifs (près de 5%en février 2022) plutôt que de protester contre le non- respect des règles afférentes  à la monnaie unique. Le retour à la répression financière des trente glorieuses est probablement au bout du chemin.

Globalement, une cohabitation difficile avec l’immense empire qui repose sur l’économie comme moyen d’une fin politique totalitaire (Chine + Russie+ ?), ne peut plus s’imaginer à partir d’Etats qui resteraient des agences de simple régulation et de simple surveillance des marchés. Dans ce cadre, la monnaie unique ne peut plus surplomber des Etats, simples usagers, et doit devenir un outil de construction d’une nouvelle réalité politique, faite de puissance et capable de se faire respecter par le nouvel empire. Il en va probablement de la survie de ce qu’on appelle encore l’Occident.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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