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10 mars 2021 3 10 /03 /mars /2021 14:51

La première guerre mondiale a mis fin à la loi d’airain de la monnaie par une innovation radicale :  le cours forcé des billets devait durablement autoriser des dépenses militaires   illimitées. D’une certaine façon, l’échec monétaire de la régence, avec son célèbre banquier écossais (1720), devait -2 siècles plus tard- se transformer en succès et jamais, l’effort militaire de la période 1914/1918 n’eût été pensable sans une réforme monétaire de grande ampleur : celle d’un Etat battant directement monnaie.

Près d’un siècle plus tard, la nouvelle monnaie européenne, l’euro, devait consacrer un retour à la loi d’airain. Certes, de façon infiniment moins tragique, les pays du sud ne peuvent payer leurs importations allemandes en imprimant des billets. Toute une série de règles concernant l’Eurosystème fait qu’aujourd’hui la dette devient un enjeu central alors qu’entre 1914 et 1918 ce même enjeu était totalement dépourvu de sens. C’est ainsi que la crise financière de 2008 devait réanimer de façon magistrale la loi d’airain. Parce que les grecs doivent payer les BMW achetées en Allemagne, ils ne peuvent, comme demandé, obtenir des facilités à la BCE (on coupe la distribution de billets). Ils ne peuvent non plus demander au président français de l’époque, François Hollande, l’accès à la caverne d’Alibaba des très nombreux billets imprimés en France[1].  Ils doivent ainsi rééquilibrer leurs comptes par des réformes structurelles, réformes qui vont globalement essaimer et faire entrer la zone dans des politiques budgétaires restrictives, politiques dont le prix sera une croissance beaucoup plus faible que dans le reste du monde. Avec cette réflexion incidente : pouvait-on imaginer en France une politique budgétaire restrictive entre 1914 et 1918 ? Quelle aurait été l’issue de la guerre ?

Pandémie et loi d’airain de la monnaie.

Pour autant la pandémie semble à nouveau questionner la loi d’airain de la monnaie et tous les pays de la zone vont se mettre à dépenser sans compter, un peu comme au mauvais temps de la première guerre mondiale. Un questionnement qui se matérialise par les très nombreux débats concernant la partie COVID de la dette. Pourquoi ne pas renouer avec quelque chose comme l’équivalant du cours forcé des billets de 1914 ?

On sait que c’est impossible dans le cadre des règles actuelles et on va même jusqu’à dire que le droit s’oppose à toute tentative d’annulation de la dette. Il faut pourtant continuer à gérer la pandémie qu’elle qu’en soit le prix, comme il fallait, il y a plus d’un siècle, produire armes et munitions qu’elles qu’en soient le prix. Certes la loi d’airain de la monnaie unique peut se faire fort discrète tant que les taux nuls autorisent - de fait sinon en droit - la monétisation des dépenses. Il semble toutefois que le doute s’installe sur un retour à l’inflation, doute résultant aussi des plans gigantesques de relance qui se matérialisent dans nombre de régions du monde. Déjà les tensions se manifestent sur toutes les matières premières, le fret, l’énergie, et bien sûr les taux, en particulier celui de la dette publique américaine (1,5% sur la dette à dix ans.

Le scénario catastrophe pourrait ainsi réapparaitre : hausse des taux sur les dettes publiques les plus fragiles, spread de plus en plus lourd sur les pays du sud de la zone euro, effondrement parallèle des cours résultant de la fin de la course au rendement sur les seules actions, effondrement des cours sur les obligations, effondrements bancaires, etc… Avec, au final, désagrégation de la zone et fin de l’euro. Face à ce qui serait aussi une catastrophe pour les excédents allemands, et donc l’ensemble de l’économie du pays, il semble évident qu’une nouvelle thérapie, au moins provisoire, devra se mettre en place avec le consentement de l’Allemagne.  Quel en sera le scénario ?

L’irréalisme d’un abandon de la dette COVID

Evacuons tout de suite l’idée d’un abandon négocié et unanime de la dette COVID. Certes, elle est techniquement aisée, ne lèse aucun créancier et ne soulève que des questions juridiques jalousement mises en avant par les allemands, bénéficiaires des règles du jeu de l’euro. Encore une fois, une banque centrale n’est pas une banque ordinaire et ne connait pas d’exigence de passif. Toutefois, le renoncement à la dette COVID déclencherait une spéculation sur toutes les dettes publiques et privées et ne pourrait que précipiter l’effondrement généralisé. Au-delà de la difficile distinction entre dette COVID et dette non COVID, il est clair que nombre de débiteurs pourraient en effet s’appuyer sur une telle décision pour envisager leur propre défaut. Fait élémentaire  semble-t-il oublié par les partisans de l’abandon de la dette COVID.

Au-delà de cette hypothèse d’abandon négocié complètement irréaliste, la FED empêchera une montée trop élevée des taux par achat massif de dette américaine. Il sera toutefois difficile de ne pas suivre le niveau de l’inflation tant la demande de capitaux du Trésor américain est importante, probablement plusieurs milliers de milliards de dollars en 2021 si l’on ajoute les nécessités du roulement de la dette. Il est donc évident que les taux européens vont suivre durablement, les banques européennes devant arbitrer entre la dette américaine plus rémunératrice et les dettes européennes. Les pays du sud devront eux-mêmes offrir un taux plus élevé à peine de voir fuir les classiques SVT (banques spécialistes en valeurs du Trésor) et d’entrer dans une situation de défaut.

Une nouvelle thérapie à proposer à l’Allemagne

Ici, la seule solution est l’abandon définitif des règles de proportionnalité qui animent la BCE[2] : il lui faudra acheter beaucoup de dettes du sud et peu de dettes du nord si l’on veut contrôler les spreads. Pour mieux comprendre encore, imaginons cette idée cocasse de voir une BCE imprimant des billets directement remis aux Trésors du sud en proie au risque de défaut. De quoi nous ramener à cette fin de loi d’airain lorsque la banque de France alimentait directement le Trésor français entre 1914 et 1918. De quoi nous ramener à la comparaison entre pandémie actuelle et première guerre mondiale, avec pour exigence fondamentale de mettre fin à loi d’airain de la monnaie.

Bien sûr, ces achats massifs à un moment où l’Allemagne est déjà lancée dans sa problématique constitutionnelle du « frein à la dette[3] » restent  à priori impensables au moment où ces lignes sont écrites.

Sans hausse des taux, les programmes 2021 d’émission de dette par les différentes agences de la zone sont évalués à environ 1250 milliards d’euros dont 760 de déficits. Face à cette émission, les programmes d’achats cumulés par la BCE se montent à 90 milliards mensuels, soit un montant globalement satisfaisant face aux énormes besoins des Trésors publics. A priori, sans retour durable de l’inflation et sans forte hausse des taux, l’année 2021 pourrait ne pas poser de trop gros problèmes, même s’il est vrai qu’une partie des achats de la BCE doit s’opérer au bénéfice du secteur privé.

Il existe toutefois un réel problème de répartition de la contribution de la BCE dans les achats de dette publique. Sans doute, la règle de proportionnalité est-elle mise de côté depuis l’an dernier, toutefois un calcul rapide permet de voir l’énorme difficulté à venir. Expliquons-nous. Si la proportionnalité était approximativement respectée, lorsque la BCE rachète de la dette allemande pour un montant de 100, elle ne pourrait racheter de la dette italienne que proportionnellement au poids de l’Italie par rapport à celui d l’Allemagne, poids exprimé en PIB. Sachant que l’Italie représente 16,8 points de PIB de la zone et l’Allemagne 27 points, cela signifie que le respect de la règle imposerait une limite de rachat calculé comme suit : 100X16,8/27= 62,2 milliards. En 2020, il a déjà fallu ne pas respecter la règle. Mais on constate qu’en 2021 les choses deviennent gravissimes puisque les programmes d’émission brute de dette sont de 350 milliards d’euros pour l’Italie et de seulement 225 milliards pour l’Allemagne. Si la BCE devait être généreuse avec l’Allemagne en rachetant la totalité des 225 milliards émis, elle ne pourrait racheter que 225 X 16,8/27= 140 milliards de dette italienne, soit moins de la moitié de l’émission brute. Comme il est évident que la BCE ne rachètera qu’une partie modeste de la dette allemande, il lui faudrait ne racheter qu’une très faible partie de l’émission italienne, alors même que la tension se manifestera sur le spread[4].

Le patient allemand deviendra réaliste

Bien évidemment, la règle ne sera pas respectée mais va alors exister un vrai problème de limite et tout se passera comme s’il existait des transferts gigantesques vers l’Italie, pays qui pourra, du point de vue allemand, continuer à payer des marchandises allemandes avec des billets que l’on imprime. Cet énorme problème est appelé à s’aggraver puisque, d’une part, le risque de spread de taux obligera à surdimensionner l’aide à l’Italie et que, d’autre part, les nécessités du roulement vont accroître quantitativement les besoins (les dettes croissantes arriveront à échéance et les émissions brutes s’accroitront mécaniquement).

Il y a donc, théoriquement, encore moyen de prolonger l’euro. Il y a encore théoriquement moyen de rembourser les dettes. Mais tout cela au prix d’une thérapeutique de plus en plus acrobatique. C’est toutefois bien évidemment ce choix qui se fait et se fera au cours de la période post-épidémique. L’Allemagne peut refuser, mais, devant le cataclysme, elle saura adopter une attitude raisonnable. L’achat de marchandises allemandes par les pays du sud se fera par « impression de billets » et nul ne viendra en contester le principe. Les économistes eux-mêmes resteront silencieux et la BCE poursuivra sa politique de communication.

 


[1] Plus de 25% des billets émis pour la totalité de la zone.

[2] Voir notre article de novembre 2019 dans lequel cette règle est explicitée.: http://www.lacrisedesannees2010.com/2019/11/la-bce-peut-elle-se-transformer-en-proto-eta.htmltt

[3] Ce frein qui limite l’endettement à 0,35% du PIB ne peut être levé que par une majorité de 2/3 dans les deux chambres du parlement allemand.

[4] Les chiffres que l’on vient d’énoncer sont à rapprocher avec ceux du NGEN (Next Generation of Europeen Union. Il est clair que si l’Italie est favorisée dans le plan européen (207 milliards) les premières sommes déboursées ne seront guère disponibles avant la fin de l’année, ce qui pose le problème du court terme pour la dette italienne.

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4 mars 2021 4 04 /03 /mars /2021 07:03

Nous publions ici un texte  d'Olivier Passet (XERFY) très complémentaire de notre article:http://www.lacrisedesannees2010.com/2021/02/france-2022-un-nid-fragile-d-individus-devenus-passagers-clandestins.html . Oui, l'Etat français est très équipé pour les politiques de redistribution. Il l'est hélas beaucoup moins lorsqu'il s'agit de retisser un véritable système productif. Les compétences correspondantes ont disparu et le prétendu plan de redressement est alourdi par l'intervention de la bureaucratie européenne qui va en contrôler beaucoup plus que les 40% prévus. 

Le texte d'Olivier Passet, toujours de grande clarté,  est très court. Bonne lecture. 

Du point de vue financier la démonstration d’efficacité est indéniable. La vitesse de réaction n’a pas de précédent. La mobilisation des aides fléchées sur les entreprises et du système bancaire ont porté leurs fruits. Plus de 200 milliards ont été débloqués en un temps record pour sauvegarder de la trésorerie des entreprises, évitant des défauts de paiement en chaîne.

La pertinence des choix de dépense n’a presque pas fait débat. Tant les cibles névralgiques étaient évidentes :

1/ le sauvetage de l’emploi via le chômage partiel ; et lorsque l’on compare la baisse du volume d’heures de travail mobilisées en 2020 (-9,1%) à la baisse de l’emploi (-1,1%) on prend la mesure du séisme qui a été évité.

2/ Le fond de solidarité, pour prévenir l’asphyxie des TPE et des indépendants à l’arrêt face à leurs charges fixes; 

3/ Un moratoire sur les échéances sociales et fiscales ; à quoi s’ajoutent les 133 milliards du PGE.

Résultat: en moyenne les entreprises ont plus de cash aujourd’hui qu’avant-crise. Un cash, qui leur permet de lisser le choc. Et cette mise sous perfusion a préservé par ricochet le revenu disponible des ménages. Ce dernier a même progressé  de 1,1% en 2020, en total déconnection de la perte d’activité abyssale de l’économie. C’était le but recherché, et il est bien là. Une réactivité qui permet de préserver les ressorts d’un rebond lorsque prendront fin les restrictions. Certains diront que l’État a su s’endetter avec brio pour verser du revenu courant, et que ce géni est précisément le mal français. Mais c’est un faux débat. Il n’y avait pas d’alternative. Cette injection de cash, vite et fort  a sauvé du capital et ce distinguo entre revenu courant et investissement ne fait pas sens en temps d’urgence tant les deux sont intimement liés. D’ailleurs, en la matière le supposé mauvais génie français a été dépassé, à en juger par la croissance du revenu disponible des ménages ailleurs, par l’Allemagne, par exemple, par l’Europe du Nord, mais  surtout par l’Amérique du Nord. A contrario, la France aurait tort de s’octroyer une médaille en termes de réactivité financière, tant ce talent a été bien partagé.
Mais au-delà de l’urgence c’est maintenant qu’entre en jeu l’État investisseur. La dette est bien là et avec elle surgissent les discours lénifiants sur cette fameuse croissance de demain qui nous permettra de l’éponger. C’est l’objet du plan de relance de 100 milliards sur deux ans adopté en décembre. Nous sommes là sur l’autre mythologie de l’État, qui, à travers l’orientation de l’investissement, renforce le socle de la croissance potentielle et de la compétitivité. C’est ce que nous promet le bel empaquetage du plan de relance, où tous les mots clés de la transition écologique et digitale sont placés en devanture. Mais, précisément, sur ce terrain il est permis de douter. La transfiguration d’une économie ne se joue pas en deux ans. Elle nécessite des moyens soutenus dans la durée, un schéma d’ensemble qui désigne les technologies que l’on veut maîtriser, les segments de filière que l’on veut implanter sur le territoire, les partenariats que l’on veut créer, de telle sorte que la transformation devienne un facteur de rééquilibrage du commerce extérieur et d’enrichissement du contenu en emploi de la croissance. Or, cette vision systémique de l’offre n’existe pas, et aucune compétence n’y est dédiée. Résultat derrière le mot investissement c’est un grand plan de soutien à l’aéronautique, l’automobile, le ferroviaire, la construction qui se dessine, sans aucun contrôle en termes d’importations induites, de bilan carbone hors frontière, d’indépendance technologique. Et si nos plans d’urgence évitent la destruction de capital, nos pseudo-plans Marshall sont en revanche des plans de soutien à la demande déguisés. 


Mais la vraie grande défaillance, c’est celle de l’État producteur, qui a révélé ses carences en termes d’anticipation, de commandite, de logistique, de coordination des acteurs, de réquisition. Masques, vaccins, prise en charge des malades, capacité à maintenir l’activité économique lors du premier confinement… à tous ces niveaux l’État a répondu aux abonnés absents. S’emparant du mot « guerre », sans jamais être capable d’instaurer la mobilisation d’exception correspondante. Une inertie qui tranche avec la démonstration d’Israël, des États-Unis ou même du Royaume-Uni, États entreprenants, quelques soient leurs carences, capables de mobiliser l’armée, les stades, les officines, les drive pour vacciner à grande échelle, capables d’anticiper en amont les enjeux productifs de la vaccination via des commandes de masse en amont. Avec l’exemple édifiant de Valneva, biotech française, qui a trouvé son soutien financier outre-Manche. 


Et in fine ce sont les contours de la réforme de l’État qui prend forme. Une réforme obnubilée depuis des années par une chasse au gaspi stérile et qui est passée à côté de l’essentiel : sa réorganisation, quoiqu’il en coûte. 

 
 
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1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 05:00

Le présent texte consacré à la notion de frontière se veut loin des réflexions philosophiques de Régis Debray[1] ou de celles plus concrètes d’Anne-Laure Amilhar Szary[2] . A l’inverse, il se propose d’utiliser celles du paradigme libertarien de l’économie du droit, pour comprendre que l’idéologie de la fin des frontières proposée par la mondialisation, mais plus encore par l’Union européenne, est plus un déplacement, voire un émiettement complexe, qu’une disparition. 

La frontière, parfois très matérielle est aussi une abstraction sur laquelle s’édifie des règles très concrètes. Ainsi on prend appui sur elle pour codifier et préciser droits et devoirs des acteurs situés à l’intérieur comme à l’extérieur de son périmètre. Du plus simple au plus contraignant, par exemple l’obtention d’un visa ou à l’inverse « l’impôt du sang » en cas de guerre, tout repose sur l’idée de frontière. On conçoit ainsi que l’essentiel d’une législation s’enracine, d’une certaine façon et sans le dire, sur le concept de frontière.

On sait que, d’une façon générale, la règle de droit dessine l’éventail des comportements humains et donc l’architecture de l’interaction sociale. On sait aussi que toute modification de la règle de droit modifie la répartition du bien- être entre les acteurs. Par exemple la hausse d’un salaire minimal déplace du bien- être depuis les entreprises vers les salariés, une hausse de tarifs douaniers déplace du bien- être depuis les consommateurs vers les entreprises protégées, etc. On sait aussi que ces déplacements entrainent des effets de compensation souvent mal élucidés par les économistes. D’où les débats infinis sur l’efficacité des politiques publiques.

Une disparition de cette matière première législative qu’est la frontière doit logiquement développer des conséquences considérables entre les acteurs, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de son périmètre. Globalement, il y a ainsi des gagnants et des perdants et il est très difficile d’en dresser une liste complète. Dans sa version économiciste, disons simplement que la frontière protégeait ceux qui pouvaient se méfier d’un grand marché et handicapait ceux qui pouvaient voir dans sa disparition un allègement des coûts et donc des perspectives accrues de rentabilité dans le monde des affaires. Plus généralement et de façon très simpliste,  on pourrait donc penser que la disparition des frontières déplace du bien-être sous toutes ses rubriques - anthropologiques, psychologiques, sociétales, économiques, etc... - de ce qui constitue les communautés humaines. A priori un éventail des possibles plus large, ce qui correspond bien au libéralisme. Mais un éventail des possibles qui peut aussi développer des externalités négatives, par exemple la fin de rentes de situations pour nombre d’institutions protectrices, voire l’horreur pour certains de se voir contester, par le biais d’une libre immigration, une identité culturelle.

Pour autant les choses sont encore   beaucoup plus complexes, car très concrètement, il n’y a pas et il n’y aura probablement jamais de disparition des frontières. On peut ainsi vérifier que dans le cas de la construction européenne, certains morceaux de la frontière peuvent disparaitre tandis que d’autres restent fondamentaux. Certains groupes peuvent être particulièrement attachés aux fameuses « 4 libertés », matières premières de base du marché unique. Ces mêmes groupes, défenseurs de ces principes qui effacent d’antiques frontières, restent pourtant attachés à des différences énormes en matière fiscale ou en matière de prélèvements sociaux. Et ces différences  ne survivent que protégées par le bouclier  de frontières qu’il est impensable de faire disparaitre. On peut du reste ici regretter que les pages du Monde du 11février dernier consacrés à « l’Openlux » n’aillent pas plus loin que la compréhensible indignation : la frontière n’y est pas le thème central qu’elle devrait être.

 De fait, les acteurs bénéficiaires de la disparition d’une partie des frontières ne souhaitent en aucune façon un démantèlement généralisé effaçant les avantages fiscaux, sociaux, voire règlementaire. Une frontière, si possible très solide, est ce qui permet à la mondialisation de se « sur-vitaminer » en laissant des grumeaux de souveraineté appelés « paradis fiscaux ».

Lorsque maintenant le processus de mondialisation du point de vue de certains acteurs reste imparfait, qu’il aboutit à des règles spécifiques à l’intérieur d’un espace plus limité que celui d’une planète simplement parsemée de paradis fiscaux, on peut comprendre des volontés de rupture pour davantage de mondialisation. C’est le cas de la City de Londres qui, sans doute, appuyait la construction européenne comme outil de mondialisation…. tout en le trouvant trop timoré.

La construction européenne,  parce que se méfiant  d’une finance totalement dérégulée, n’a opéré qu’un déplacement modéré des frontières. Mieux des directives vont progressivement aller dans le sens d’un accroissement des contraintes. C’est le cas de l’AIFM[3] qui va imposer un contrôle des régulateurs nationaux sur les investisseurs alternatifs. C’est aussi le cas des directives CRD3 et CRD4[4] qui vont limiter la titrisation, le shadow banking, et les bonus calculés sur les risques excessifs. C’est enfin le cas de la directive EMIR[5] qui viendra encadrer l’émission des dérivés et des opérations des hedges funds sur les marchés de gré à gré. Ces déplacements de frontières furent souvent contestés par la finance britannique, en particulier les adeptes  de la « seconde financiarisation », adeptes qui  viendront  appuyer les promoteurs du référendum sur le Brexit[6].  Sans perdre de temps, la Grande Bretagne se livre ainsi depuis quelques semaines, à redessiner ses frontières financières en adoptant une stratégie de « diplomatie réglementaire », aussi faite de "goutte à goutte normatif", qu’elle délègue à des institutions privées comme la Financial Conduct Authority (FCD).

Globalement, le processus de transformation permanent des frontières est le fait de l’acteur politique qui en principe dispose du pouvoir réglementaire. Ce faisant, il interprète les demandes des différents acteurs et de leurs représentants lobbystes ou médias : entreprises, citoyens, consommateurs, salariés, institutions financières, mais aussi les entreprises politiques chargées d’établir des synthèses et compromis, pour dessiner l’architecture générale d’une frontière qui n’est qu’un outil de filtration. Ce dernier dessine les contraintes et avantages des divers groupes sociaux en fonction d’une architecture qui peut constamment changer. Notons enfin que si ce pouvoir réglementaire est lui-même délégué à des agences privées, voire contesté et redéfini par le pouvoir des juges, il devient difficile d’imaginer qu’une frontière ainsi découpée à l’infini et peu contrôlée par quelque chose comme un pouvoir démocratique, n’aboutisse pas  à des résultats forts éloignés de ce qui serait un intérêt plus ou moins général.

Si le Limes romain était bien le fait du pouvoir politique, la frontière - idéologiquement disparue dans le mondialisme ambiant - reste tout autant présente… mais en devenant progressivement le produit d’intérêts strictement privés. Si maintenant certains sont plus habiles que d’autres, on peut comprendre qu’émergent, au-delà de paradis fiscaux artificiels, de véritables Etats classiques, Etats de droit ayant « pignon sur rue » mais, hélas, complètement mafieux. C’est bien le cas du Luxembourg, qui arbore fièrement le visage d’un Etat-Nation, membre fondateur de la communauté européenne, mais qui est réellement une institution largement peuplée d'acteurs - bien protégés par une frontière - au service d’une prédation planétaire.

 

[1] CF son ouvrage : « Eloge des frontières » ; Gallimard ; 2010.

[2] Cf :son ouvrage « Géopolitique des frontières ; Le cavalier bleu ;2020.

[3] Alternative Investment fund.

[4] Capital Requirement Directive.

[5] European Market Infrastructure Regulation.

[6] Voir ici l’ouvrage de Marlene Benquet et Theo Bougeron : « La finance autoritaire ; Vers la fin du néolibéralisme » ; Raisons d’agir éditions ; 2020.

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24 février 2021 3 24 /02 /février /2021 07:07

Un texte tout simple qui résume bien les choses depuis l'origine de la monnaie jusqu'au Bitcoin. Merci à Olivier Passet.

Allons-nous au-devant d’un nouveau big bang de la monnaie ? La confiance on le sait est consubstantielle de la monnaie. Sans elle, toutes les transactions se grippent. Et l’élément crucial de cette confiance, c’est d’abord le fait que la monnaie ne soit pas reproductible sans limites et a fortiori duplicable et falsifiable au risque de fausser les échanges. Or deux éléments décisifs bousculent aujourd’hui la confiance :

1. le fait que l’on crée de la monnaie sans limites, alimentant un sentiment d’argent magique ;
2. et l’engouement pour le bitcoin, qui crée le sentiment que face à la monnaie classique, à la crédibilité galvaudée, s’opère une bascule sur une monnaie d’un autre type, dont la quantité (21 millions) n’est pas manipulable puisqu’elle a été fixée une fois pour toutes.

La construction de la confiance dans un contexte de dématérialisation et d’abstraction croissante de la monnaie est une longue histoire.

Au commencement était la violence, l’acquisition par la force des biens. Le troc a été un premier élément de pacification sociale : acquisition de marchandises contre un équivalent. Et parmi ces marchandises, certaines sont devenues des référents : le bétail ou d’autres produits plus stockables, malléables, divisibles comme le sel, les coquillages, l’ambre, etc. Les métaux, présents dans les échanges dès 4 000 ans av. J.-C., s’imposent peu à peu : stables, homogènes, malléables, rares, mais disponibles, revêtus d’une forte dimension symbolique. Et c’est sous l’antiquité que se généralise un système de pièces, au poids invariable, de même forme et authentifiées d’un signe. Au fil des siècles, chaque royaume ou empire, pour unifier son territoire, crée sa monnaie. Symbole de souveraineté, forgeant l’identité royale, intermédiaire des échanges, réserve de valeur et unité de compte, tous les attributs irréductibles de la monnaie sont alors réunis. Et c’est au XVIe siècle avec Copernic que s’ébauche les premières formulations de la théorie quantitative : la monnaie se déprécie quand elle est trop abondante et l’idée, avant Gresham, que la mauvaise monnaie chasse la bonne.


La suite de l’histoire, c’est celle de l’émancipation de la monnaie de son substrat matériel au XVIIe siècle avec l’avènement de la monnaie papier à Amsterdam, Hambourg, Londres. Le métal précieux est détenu par un tiers de confiance, les premières banques de dépôt ou les orfèvres, en contrepartie d’un certificat de dépôt papier. Son acceptation dans les échanges est fondée sur la confiance des détenteurs, elle-même gagée sur la possibilité de récupérer la monnaie métal à tout moment. Avec au début une stricte égalité entre les certificats et le montant des espèces métalliques. Avant que les orfèvres ne réalisent que le stock métal ne descend jamais en dessous d’un certain niveau. Vers 1665, ces derniers vont alors émettre des certificats en échange de titre de dette. C’est là que naît le mécanisme central au cœur de la création monétaire contemporaine. Le crédit comme source de la création monétaire. La monnaie comme jeu d’écriture qui s’émancipe de la quantité de métal. Avec les ratés retentissants que l’on connaît : la banqueroute de Law en 1720 ou la crise des assignats en France. Et c’est ce système qui ne va jamais cesser de se perfectionner, à travers l’avènement d’un système hiérarchique de banques centrales et de banques de second rang, de règles qui confèrent à la monnaie fiduciaire et scripturale toute sa crédibilité.


L’étalon-or demeure néanmoins la caution ultime : le collatéral détenu par la banque centrale, qui fonde la confiance. La croissance du crédit ne peut se détacher de la quantité d’or. Le système vacille avec les besoins considérables de cash induits par la guerre de 1914, puis avec la crise de 1929. Il est partiellement rétabli en 1945 avec les accords de Bretton Woods. Système de convertibilité par procuration où chaque devise est convertible selon une parité fixe en dollar lui-même gagé sur l’or. Et c’est là qu’intervient le troisième big bang en matière de dématérialisation. En 1971, lorsque les États-Unis renoncent à la convertibilité. Pour la première fois, la monnaie n’est adossée à aucun actif tangible avec les désordres que l’on connaît. Et ce n’est pas un hasard si le monétarisme vit son avènement à ce moment-là de l’histoire. Le dollar à défaut d’être gagé sur l’or sera soumis à des règles quantitatives strictes. L’émission de dette en dollars, source de la création monétaire, évoluera en fonction des besoins de transaction des États-Unis et du monde. Une équation de plus en plus difficile à tenir, tant la taille des émergents et des transactions financières a explosé au fil des années.


Et nous sommes à ce point de l’histoire où plus personne ne sait ce qu’est la quantité de monnaie stabilisante. Tout ce que l’on sait, c’est que le système s’effondre et se fige si les banques centrales ne fournissent pas des tombereaux de liquidité. Et tout ce que l’on peut constater, c’est que la liquidité se loge peu dans les transactions réelles et gonfle la valeur des patrimoines, participant à la prolifération des milliardaires planétaires. Faisant de la monnaie un nouveau vecteur de violence sociale. Et face à ce système sans boussole font irruption les cryptomonnaies, déstabilisant la représentation de la souveraineté attachée à la monnaie. Alors certes, aujourd’hui, l'envolée du Bitcoin ne fait pas de lui une monnaie à part entière. Son contingentement strict ne lui permet pas d’être un référent stable d’expression de la valeur et d’accompagner harmonieusement les besoins de transactions. Sa valorisation excessive et son instabilité intrinsèque ne lui permettent pas d’être une unité de compte pratique. Il suffit d’exprimer le PIB américain en Bitcoin pour comprendre son caractère inopérant. En revanche, le système concurrent à l’ébauche a inventé son or digital. Autrement dit, le socle que précisément l’ancien système déboussolé a perdu…

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21 février 2021 7 21 /02 /février /2021 09:47
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17 février 2021 3 17 /02 /février /2021 04:52

Air-France et EDF sont des survivants de l’époque de la France d’avant.

La première, en raison même de l’existence d’un empire était la troisième compagnie du monde en 1938. Elle était déjà une entreprise nationale avec un capital détenu à 25% par l’Etat lors de sa création en 1933. Elle était aussi en étroite relation avec une industrie aéronautique dont la France est au premier rang mondial dès les années 20. Déjà l’idée d’auto centrage développée dans notre article du 14 février dernier. Beaucoup plus tard l’entreprise restera l’une des marques de la présence française dans le monde.

Conçue sur la base de la puissance politique elle ne s’est jamais véritablement adaptée à la concurrence et a toujours cherché à conserver des éléments de monopole : desserte des DOM-TOM, maintien de prérogatives sur les services aéroportuaires, créneaux de décollage et d’atterrissage, etc. Manifestement l’entreprise est bien enchâssée dans une culture dépassant les simples lois de la concurrence.

La seconde construite en 1946 autour d’un monopole que l’on croyait naturel justifiait un statut d’entreprise nationale, Grande Entreprise Nationale (GEN) disait-on à l’époque. Parce que- pensait-t-on - les rendements de production étaient continuellement croissants, l’entreprise devait permettre des coûts de l’électricité les plus bas du monde et garantir l’auto-centrage de l’industrie française. La formidable course à l’électronucléaire des années 70/80 ( 58 réacteurs nucléaires en moins de 20 ans) reste aujourd’hui encore un record mondial que même la chine ne peut rêver rattraper.

Tout s’arrête avec le mix culturel anglosaxon et germanique et les 2 entreprises sont peu appréciées des autorités européennes. La raison en est simple : on ne peut tricher avec les règles de la concurrence.

Pour Air-France on veut bien comprendre que la pandémie affecte gravement l’entreprise et que sa recapitalisation puisse être autorisée, mais marché unique oblige, il convient au préalable de faire disparaitre les privilèges de marchés que constituent les droits de décollage et d’atterrissage sur un certain nombre de sites : la concurrence ne peut être faussée et il ne faut pas gêner l’émergence de nouveaux entrants sur le marché. La concurrence reste la règle constitutionnelle et donc l’entreprise nationale peut disparaitre.

Pour EDF, on va jusqu’à mettre en place des règles brutales – d’une certaine façon hors marché- pour arriver à faire naitre un authentique marché de l’électricité. Ainsi le laborieux dispositif d’Accès Réglementé à l’Energie Nucléaire Historique (ARENH) oblige depuis près de 10 ans l’entreprise à vendre 25% de son électricité nucléaire à des concurrents pour un prix administré (42 euros le mégawatt/heure) -donc hors marché- inférieur au cout de production EDF (probablement entre 45 et 50 mégawaatt/heure). D’où une perte de 100000 clients chaque mois. La renégociation en cours- aussi aux fins d’obtenir une hausse du tarif réglementé- porte sur le démantèlement de l’entreprise en plusieurs unités distinctes, l’objectif étant d’obtenir là encore de la concurrence dans un secteur où l’investissement est faible : les négociants en électricité sont bien incapables de produire des centrales nucléaires. Nous retrouvons la logique de la constitutionnalisation du marché présenté dans l’article du 14 février. S’agissant du marché de l’énergie, ce dernier ne naissant pas spontanément la commission bruxelloise utilise ainsi la force. D’une certaine façon dans le mix évoqué entre culture anglosaxonne et culture germanique, c’est semble-t-il le point de vue anglosaxon qui l’emporte au niveau énergie.

Nous sommee ainsi très loin des valeurs françaises qui présidaient naguère au fonctionnement de l’entreprise. Bien sûr  le principe d’universalité avec le concept de service public lequel va supposer l’interconnexion entre toutes les vieilles entreprises d’électricité transformées en monopole public en 1946. Mais aussi les principes de résilience et d’autocentrage qui feront que toutes les parties du territoire national seront équipées, pour un même tarif (principe d’égalité) aux fins d’assurer des potentialités et opportunités identiques aux citoyens, donc un potentiel de développement économique harmonieux sur l’ensemble du territoire. Le tout dans des conditions de rendement économique maximal puisque l’entreprise fonctionne à rendements croissants : le monopole permet une diminution des couts fixes unitaires, à l’inverse des quelque 450 entreprises d’électricité qui fonctionnaient avant la nationalisation.

La « raison française » n’est pas la « raison angloxanne » ou germanique et il est peu probable que ces conflits de culture ne débouchent pas un jour sur une rupture majeure. Aucune dictature n’a jusqu’ici été capable de transformer durablement la culture d’un peuple.

 

 

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14 février 2021 7 14 /02 /février /2021 16:11

Les caractéristiques apparentes du pays vont toutes dans le même sens et laissent penser que l’effondrement n’est plus très loin. Souvent résumées par l’accent mis sur une situation économique déplorable qui se meurt dans l’étau d’une redistribution la plus élevée du monde, il serait opportun   de s’interroger sur les causes d’un tel phénomène. Production a priori de plus en plus muselée, corrélée à un épanouissement a priori sans limite de la redistribution, reste une étrangeté qui mérite explication.

Sans remonter très loin dans le temps le nid français s’est construit sur des institutions solides et une architecture économique très autocentrée. La recherche de rayonnement et de puissance s’inscrivait dans des politiques de grands programmes bien maitrisées par un appareil d’Etat de grande compétence. Il en résultait un bon contrôle de l’auto centrage et un rayonnement international s’appuyant aussi sur des espaces de souveraineté touchant l’ensemble de la planète. La France n’était pas qu’une grande puissance européenne et se trouvait présente sur tous les continents. Les régulations politiques correspondantes, s’enracinaient autour de conflits inscrits dans un universel indiscuté et une culture spécifique : une passion pour l’égalité ; une autre plus limitée pour la propriété ; la recherche d’une position honorable pour tous avec des valeurs telles la logique de l’honneur, la fierté d’être citoyen, la laïcité,  les droits de l’homme,  le mérite ; une méfiance au regard du marché débouchant sur la préférence de la loi sur le contrat. Une loi qui peut être rapidement changée par un Etat soucieux de respecter les valeurs fondamentales. Dans ce monde, les jeux économiques s’enracinaient dans l’idée d’une « justice résultats » et s’ils apparaissaient inacceptables au regard d’une majorité, il convenait de corriger le marché pour se diriger vers davantage d’égalité. Au-delà d’une planification indicative, Politique budgétaire et politique monétaire disposaient d’outils fondamentaux telle la complète maitrise de la finance et de la monnaie. L’économie était ainsi contenue dans un dispositif institutionnel lui-même issu d’une culture spécifique.

Plus tard la France fera le choix, très volontaire, de s’intégrer dans un dispositif institutionnel qui n’était pas le sien. Ce dispositif, essentiellement celui de l’Europe, est un mix de culture anglosaxonne et de culture germanique. Deux cultures qui, en tous points, sont fondamentalement étrangères à ce qu’on pourrait appeler la vision française du monde. Le mélange de libéralisme anglosaxon et d’ordo libéralisme germanique devait dessiner un ordre européen, lui-même immergé dans la globalisation, et produire des règles du jeu assez étrangères à l’ordre français. Dans cet ordre, la liberté passe moins par l’égalité que par la propriété, laquelle est conçue comme bouclier garantissant la dite liberté. Le marché, conçu comme échange libre de titres de propriété présente ainsi une valeur constitutionnelle et la loi ne peut facilement interférer dans les logiques de négociation. Parce que le marché est constitutionnalisé, les règles qui en découlent deviennent intangibles et ce qu’on appelle « Etat de droit » doit d’abord garantir la liberté sur le marché. Nous avons là la version plus spécifiquement allemande de l’ordre. Dans ce monde, Il n’y a pas à contester les résultats du jeu économique , il y a simplement à vérifier que les règles et procédures  qui y conduisent sont bien respectées. La monnaie elle-même ne peut être manipulée par le politique et va bientôt surplomber ce dernier.  La vision anglosaxonne du monde qui, elle aussi, est présente dans le dispositif européen, va plus loin et considère que l’espace du marché se doit de devenir la nouvelle universalité : rien ne peut échapper à sa logique et les biens communs peuvent et doivent devenir de simples marchandises. Dés lors rien n’interdit que tout devienne  marchandise : santé, éducation, sécurité, social, etc.

La conclusion est que manifestement il y a conflit de culture et la France est complètement étrangère à la vision du monde reprise dans le projet européen.

A l’origine de ce projet , la France pensait que sa réalité était aussi un projet civilisationnel et qu’à ce titre   « l’Europe des 6 » se concevait comme une  France en plus grand. Une Europe d’ailleurs assez proche, dans son périmètre, de la France des 130 départements de l’empire napoléonien. La suite de l’histoire est autre, et c’est finalement un mix de culture germanique et anglosaxonne qui devait fixer les règles d’un jeu très étrange pour la vision française du monde. L’arrangement institutionnel retenu va progressivement laisser la place à un ordre économique extraverti avec un allongement considérable des chaines de la valeur, la disparition des grands projets, la réduction du périmètre de l’Etat, sa fragmentation dans des agences indépendantes proches des marchés, sa dépolitisation en devenant instance de simple gouvernance managériale. Dès lors, le marché qui ne pourra plus être directement corrigé, se trouvera contourné afin de maintenir les anciennes valeurs : l’Etat-providence grossit alors que, dans le même temps, l’économie s’extravertit. Les acteurs les plus proches des valeurs de marché font le choix- volontaire ou obligé de la sécession et maintiennent une France prospère et puissante sur les marchés étrangers. Pour l’économie de l’intérieur les choses sont plus graves, et la rentabilité des affaires ne fait que faiblir, au moment où l’ambition de prélèvements nouveaux - aux fins de maintenir un Etat-providence puissant - se renforce. Pour les hommes de pouvoir, la stratégie - ou plus exactement la tactique - du contournement des règles nouvelles était la seule permettant le maintien de leur apparente légitimité. Prenant conscience que nul pouvoir ne dispose des moyens d’affronter une culture, c’est-à-dire la substance même de toute société, la tactique du contournement était la seule possible.

 La France vit ainsi un conflit de culture : il lui faut apprivoiser un monde étranger sans pouvoir se débarrasser de son histoire. Son arrangement institutionnel et notamment économique était serti dans sa vision du monde. Elle constate aujourd’hui que cette économie lui échappe et le pays se trouve éternellement en retard d’une adaptation.  Le nid est devenu fragile mais il est de moins en moins habité par des citoyens. Par contre, il est de plus en plus habité par des consommateurs, notamment en recherche de sécurité, habité aussi par de plus en plus de passagers clandestins, habité enfin par de plus en plus de  personnes  ayant peine à devenir entrepreneurs d’eux-mêmes dans ce monde aux exigences nouvelles. Le langage de l’adaptation obligée d’aujourd’hui n’est pas celui des choix maitrisés d’hier.

Le conflit de culture en débouchant sur des difficultés matérielles génère aussi un questionnement démocratique. Réduits à de simples administrateurs des affaires, les hommes politiques n’expriment plus de stratégie, mais une simple « sortie d’urgence »  vers le marché des biens comme celui des rapports sociaux. L’universel, disparaissant avec la fin du citoyen, laisse la place à l’émiettement, chacun devenant porteur de son universel spécifique. Face à cette grande dislocation - aussi entretenue par des réseaux sociaux qui peuvent aussi fabriquer des entrepreneurs de la colère voire de la haine - les hommes politiques en quête de ce qui reste de pouvoir, se transforment en entrepreneurs politiques aux prises avec des marchés politiques. Il n’y a plus de grands programmes mais de simples distributions de libertés ou de créances vis-à-vis de tout ce qui est devenu l’espace du « politiquement correct ». La prise de pouvoir ou sa reconduction se fait ainsi en obéissant à ces micro-marchés que sont les groupes les plus divers: racialistes, féministes, LGBT, ethnicistes fondamentalistes, etc. Dépourvus de sens, ces marchés politiques se contentent de tenter de répondre à de simples besoins exprimés par des électeurs bruyants.

 

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4 février 2021 4 04 /02 /février /2021 16:53

Le débat sur le remboursement de la gigantesque dette que l’on construit au quotidien fait rage dans tous les médias et il est inutile ici de le rappeler. On peut simplement s’étonner des nombreux changements de convictions probablement dus à l’extrême bienveillance des banques centrales qui fournissent gratuitement une liquidité illimitée.

Nous voudrions ici voir dans quelle mesure une situation aussi exceptionnelle fut historiquement gérée et prendre le cas de la Banque de France qui, durant la première guerre mondiale, a dû elle aussi se montrer bienveillante face à la construction d’une gigantesque dette…. non pas sanitaire mais de   guerre.

Dès 1915, les recettes publiques ne représentent plus qu’environ 15% du coût annuel de la guerre. Certes, il est fait appel au patriotisme et à la mobilisation des épargnants, mais face à l’ampleur des besoins, la banque centrale est sollicitée. L’avant-guerre était l’époque de l’étalon or, et donc le bilan de la banque de France faisait apparaitre à l’actif de copieuses réserves d’or sur lesquelles s’appuyait la masse des billets en circulation figurant au passif. Le travail quotidien était celui d’assurer la fluidité d’un marché interbancaire lui-même limité et donc les crédits à l’économie, essentiellement de l’escompte, ne représentaient que peu de choses tandis que le crédit au Trésor était lui -même très faible. Le total du bilan s’élevait ainsi à 7 milliards de francs répartis en 4 milliards pour les réserves d’or et de devises et 3 milliards pour l’ensemble des crédits.

Avec la guerre les choses changent et l’imposition du cours forcé des billets vient interdire tout risque de rétrécissement du bilan : on ne peut plus convertir les billets en pièces d’or et donc il n’y a pas risque de réduction du passif (destruction de billets qui ne seraient plus en circulation) correspondant à une réduction d’actif (remise de pièces d’or aux particuliers inquiets face à la monnaie fiduciaire). Le début de la guerre voit ainsi un bilan ne représentant que 15 à 16% du PIB estimé de l’époque, un bilan qui va gonfler en abondant régulièrement le compte du Trésor, lui-même chargé de payer les énormes charges de guerre. A l’actif, les réserves métalliques ne bougent que très peu, par contre les créances diverses sur le Trésor deviennent colossales. Au passif, les billets en circulation devenus inconvertibles deviennent la contrepartie des créances sur le Trésor.

A la fin de la guerre le bilan de la Banque de France est devenu gigantesque et représente désormais environ 40% d’un PIB lui-même amoindri. Ce bilan passe ainsi d’environ 7 milliards de francs à 35 milliards, soit une multiplication par 5, bien évidemment dans un contexte inflationniste. Tout aussi évidemment, on est tenté de rapprocher ce gonflement de bilan avec celui de la BCE dont on sait qu’il a lui aussi été multiplié par 5, non pas depuis la crise sanitaire mais depuis celle de la crise de l’euro.

La suite de l’histoire de la Banque de France est bien connue. Le déficit budgétaire se poursuit malgré la fin de la guerre et se double d’un déficit du compte courant. Parce que le régime d’étalon-or est suspendu dès le début de la guerre avec la décision gouvernementale du cours forcé, l’équilibre du compte extérieur plus ou moins assuré par les « points d’or d’entrée et de sortie[1] », laisse la place à  un  déséquilibre et à  la chute du cours d’un franc désormais inconvertible. La spéculation sur le cours du Franc est elle-même alimentée par le roulement rapide et inquiétant de la dette et donc les déficits jumeaux s’auto-entretiennent. Il faudra attendre le retour de Poincaré en 1926 pour retrouver progressivement l’équilibre sur une base assainie, assainissement finalement obtenu sur la base d’une dévaluation massive, le fameux « Franc à 4 sous » permettant un retour à l’étalon-or.  La dette publique détenue par la Banque de France représentait environ 65% du bilan et environ 560% du stock d’or de 1918. Avec la dévaluation massive et la revalorisation d’un stock d’or qui lui n’a que peu bougé, cette même dette va se faire proportionnellement plus petite et ne plus représenter qu’environ 100% du stock d’or.

La comparaison avec la situation présente de la BCE suppose l’apport de précisions complémentaires.

Le gonflement des bilans durant la première guerre mondiale et au cours de la présente période n’est pas de même nature. Bien sûr, dans les deux cas il s’agit de dépense publique, mais dans le premier cas il correspond largement à des paiements de marchandises non échangeables sur les marchés  (matériels militaires), tandis que, dans le second cas, il s’agit toujours de sommes dont la destinée finale est le marché ( allocations de chômage, subvention aux entreprises, etc.). Dans le premier cas, il y a distribution de revenus dans un contexte de production de marchandises échangeables qui se réduit. Dans le second, la distribution de revenu a pour objet de ne pas entrainer ou de ne pas freiner la demande globale. Cela signifie par conséquent que la monétisation de guerre est porteuse d’inflation, ce qui n’est pas le cas de la monétisation actuelle.

Mais les choses sont plus complexes. Dans le cas de la guerre, la banque centrale ne fait que respecter les injonctions de l’Etat : on exige des moyens pour faire face à la guerre et la banque obéit ; on décide l’inconvertibilité et la banque exécute ; on dévalue en rétablissant l’étalon-or et en revalorisant le stock d’or, et là encore la banque exécute. Dans le second cas, la BCE qui - à priori- n’est plus que banque fédérale semble intervenir en simple appui d’un Etat en difficulté : les moyens qu’il faut rassembler pour contenir les effets de la pandémie ne sont pas exigés de la BCE mais de l’habileté d’une quarantaine de hauts fonctionnaires travaillant dans l’agence France Trésor. Les moyens rassemblés passent par le marché et non par l’autorité. C’est ce qu’on appelle le marché de la dette publique et que, dans, le blog nous appelons le « curieux marché ». Ces moyens pour lutter contre la pandémie seraient impossibles à rassembler sans l’aide de la BCE. De fait, et cela est vrai pour tous les pays de la zone, sans la monétisation massive de la BCE qui se charge d’approfondir un marché de la dette publique devenu trop étroit face aux exigences de la pandémie, les fonctionnaires de l’AFT seraient bien incapables de ravitailler le Trésor en lançant des adjudications croissantes et massives sur les BTF et OAT. De la même façon que le Trésor des années 1914/1918 n’avait rien à attendre des épargnants qui se presseraient dans les bureaux de poste pour acheter des bons de la défense nationale, le Trésor d’aujourd’hui sait que les 40 fonctionnaires de l’AFP seraient bien incapables de remplir leur mission sans la BCE. Pour autant la BCE semble agir en toute autonomie et ne prend pas ses ordres à la porte de l’Etat français et des Etats de l’UE.

Dans les 2 cas, le recours au marché est impensable, mais aujourd’hui la fiction du marché est largement entretenue en continuant d’affirmer haut et fort que la BCE est indépendante. Dans les 2 cas, il y a monétisation massive, mais dans le premier cas personne ne conteste qu’il s’agit d’un fait d’autorité, alors que, dans le second, on entretient la fiction du marché.

S’agissant maintenant du remboursement de la dette publique, ce dernier se déroule dans le premier cas, par le recours à l’inflation sur tous les biens échangeables, et surtout par la manipulation du bilan de la Banque centrale résultant de la dévaluation. Bien sûr, les épargnants sont lésés mais au-delà c’est l’ensemble de la population qui va payer. Il est très difficile d’établir la contribution des divers groupes sociaux à ce paiement. Dans le cas de la présente pandémie, l’inflation sur les biens échangeables et reproductibles ne peut exister et il n’est pas ici nécessaire d’en rappeler les causes bien connues. Par contre une inflation des actifs existe et empêche encore que la dette soit payée. Mieux, des acteurs - par une modification de la structure de leur patrimoine - peuvent gagner au jeu de la dette : moins d’épargne classique s’appuyant sur des titres publics et davantage d’épargne reposant de façon ultime sur la vague de monétisation engendrée par la BCE. C’est le cas de la sphère spéculative et en particulier ce qu’on appelle la finance alternative.

Le positionnement de la BCE n’a plus à voir avec celui de la Banque de France à l’époque de la guerre. Certes, elle aide les Etats non pas en raison d’un décret mais en raison de son propre intérêt : une panique sur les taux serait catastrophique pour l’ensemble du système bancaire et d’une partie de la finance spéculative. Précisément, elle monétise non pas pour aider les Etats mais parce qu’il faut bien veiller à leur survie pour assurer le maintien du système financier. De fait, elle acquiert une puissance politique majeure souvent soulignée dans le blog. Elle devient le lieu d’expression d’un rapport de forces majeur dont elle tire le plus grand profit.

Dettes de guerre et dette COVID n’ont pas, non plus, les mêmes conséquences concernant les comptes courants. La dette de guerre débouche sur un déséquilibre du compte courant et une spéculation à la baisse d’un franc qui n’est plus adossé sur le métal. Le déséquilibre budgétaire qui se maintient au-delà de 1928 nourrit la spéculation sur le marché des changes et empêche la fermeture du circuit du Trésor : les dépenses publiques excédentaires ne reviennent que partiellement dans l’achat de bons du Trésor et une partie s’échappe sous forme d’offre de franc excédentaire sur le marché des changes et donc de baisse de son cours. L’Etat et son fidèle serviteur qu’est la Banque de France se trouvent contestés par les bénéficiaires de la monétisation.

Dans le cas présent, la toute puissance de la BCE vis-à-vis des Etats endettés connait pourtant une limite qu’il faut expliquer. La monétisation autorise l’élargissement du déséquilibre du compte courant des pays les plus fragiles. C’est le cas de la France avec des déficits jumeaux : celui de l’Etat et celui du pays tout entier qui achète plus qu’il ne vend. Le déséquilibre croissant est à priori gratuit puisqu’il ne donne pas lieu comme après 1918 à une spéculation sur un marché des changes que la Banque de France n’a plus à surveiller. Pour autant, ce déséquilibre s’enregistre sur le bilan de la BCE sous la forme du compte TARGET 2. Dans un système d’étalon-or l’équivalent d’un compte TARGET 2 est toujours équilibré, et s’il existe un déséquilibre il y a simple sortie, d’abord de devises, ensuite d’or au profit du créancier c’est-à-dire au profit du pays dont les exportations sont supérieures aux importations. Concrètement, les exportateurs sont toujours payés. Ce n’est plus le cas avec TARGET 2 et aujourd’hui l’Allemagne exportatrice nette peut se faire du souci : tout se passe comme si les importateurs grecs, français, etc. payaient l’Allemagne à partir d’euros créés par la BCE. Les importateurs, aujourd’hui, se contentent de payer en euros déversés par la banque centrale alors que naguère il fallait payer en or. Nous sommes aujourd’hui dans le paysage d’une France en déséquilibre de compte courant qui, plongeons-nous en 1918, verrait ses créanciers en marchandises accepter sans limite, le paiement desdites marchandises en Francs. Il aurait suffi d’imprimer des billets pour, sans limite, et financer la dette publique et financer le déséquilibre extérieur. Un rêve qui ne pouvait bien sûr se réaliser. C’est pourtant aujourd’hui le cas et on comprend bien que si, pandémie oblige, une dévaluation interne s’avère impossible, nous retrouverons la question d’une sortie possible de l’euro. Parce qu’après la guerre on ne pouvait pas ajouter au désastre humain celui d’une dévaluation interne massive Il a fallu créer le « franc à 4 sous en 1928 ». On peut aujourd’hui se demander si au désastre de la pandémie on peut encore ajouter des réformes dites structurelles qui, toutes, vont dans le sens de la dévaluation interne. Et donc si on ne peut - politiquement- faire l’addition de la pandémie et des réformes structurelles, alors il faudra bien, comme en 1928, inventer un « euro à 4 sous » …le lecteur aura bien compris qu’il s’agit du franc….

 


[1] Désignée habituellement par l’expression de « golden points » chez les économistes, ce point mérite explication. En régime d’étalon-or, les taux de change ne peuvent réellement fluctuer puisque, chaque monnaie étant convertible, le taux se définit sur un rapport de poids de métal précieux. Prenons un exemple : si une livre sterling se convertit en 1 gramme de métal et si un Franc se convertit en 2 grammes de métal, le taux de change est de 2 livres pour un franc. Comme la convertibilité est légalement assurée, toute modification de prix de la monnaie sur le marché des changes ne peut être de grande ampleur. Ainsi, si le cours du Franc venait à dépasser les 2livres, il deviendrait intéressant pour l’acheteur de francs, par exemple un acheteur britannique de bijoux français, de payer directement en métal précieux et de ne plus recourir au marché des changes. Sur le marché des changes les fluctuations sont donc bloquées par ce qu’on appelait les « golden-points ».

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18 janvier 2021 1 18 /01 /janvier /2021 08:25

Aux inquiétudes des banques centrales concernant le développement des crypto-monnaies privées, s’est ajoutée la pandémie pour précipiter la relégation des billets et pièces, et ainsi obtenir la disparition du cash. Cette disparition se ferait ou se fera  au profit de crypto-monnaies banques centrales désignées maintenant par le sigle MDBC ( monnaie digitale de banque centrale). Ces monnaies sont soit en expérimentation avant généralisation (Chine) soit en projet (USA, Europe , etc.).

On peut s’interroger sur la portée de cette innovation.

S’il ne s’agissait que de la disparition des espèces classiques, nous aurions déjà 2 conséquences, l’une immédiate concernant la traçabilité, l’autre plus complexe concernant la liquidité bancaire.

La première est que ce serait l’argent comme forme de liberté qui disparaitrait: le gros avantage des billets est qu’ils ne laissent aucune trace directe alors que la monnaie digitale correspond à une foule d’informations numérisées concernant celui qui l’utilise. C’est l’une des raisons pour laquelle la banque centrale de Chine se hâte sur son projet de MDBC. En imposant cette dernière, l’Etat chinois récupérerait ou récupérera toutes les informations issues des transactions dont une bonne partie va aujourd’hui dans les ordinateurs de TEMCENT et d’ALIBABA… de  possibles ou d’imaginaires concurrents du pouvoir…

La seconde est plus conjoncturelle. On sait qu’une panique bancaire est aussi matérialisée par la file d’attente des déposants qui souhaitent récupérer leurs avoirs en transformant la monnaie bancaire en monnaies centrale. La liquidité suprême étant celle des billets, les déposants savent instinctivement  qu’ils ne sont que créanciers de leur banque, et souhaitent redevenir pleinement propriétaires en stockant dans un coffre des billets. Une matérialisation de la préférence pour la liquidité dirait Keynes. En supprimant le cash, les banques seraient ainsi davantage sécurisées lors d’une dévalorisation de leurs actifs.

Toutefois la MDBC peut connaitre des modalités existentielles multiples qu’il faut imaginer.

La première est la plus radicale et parait aujourd’hui a priori impensable. La Banque centrale sur ordre de son Etat- nous imaginons bien sûr ici la fin de la prétendue indépendance- crée une MDBC mettant fin aux autres monnaies et donc mettant fin à l’existence même des banques comme créatrices de monnaie. Les actifs monétaires, donc les comptes des particuliers et des ménages deviennent des actifs MDBC. Nous retrouvons là le principe même de ce qui fût, il y a plusieurs milliers d’années, la création de la monnaie par un pouvoir politique devenant Etat : ce dernier, souverain, choisit la forme de ce qui servira au règlement de la dette des sujets envers le prince. Cette dette dont la forme matérielle peut s’appeler impôt se libère dans un objet défini par le prince lui-même[1]. Nous retrouvons ici l’idée centrale que la monnaie est un attribut de la souveraineté et donc on peut se demander si derrière ce grand mouvement de réflexion, voire d’action en ce qui concerne la Chine, il n’y a pas celui d’un approfondissement du totalitarisme. De ce point de vue on peut imaginer que nos réflexions antérieures sur l’idée selon laquelle les présentes banques centrales deviennent de véritables proto-Etats ne sont pas qu’une étape dans un parcours autrement plus radical. [2]

On peut même imaginer, comme c’est - semble-t-il - une petite partie de l’expérience chinoise où déjà des fonctionnaires sont payés en crypto-yuans, une véritable disparition des banques en tant qu’infrastructure globale des paiements. Dans ce cas, ménages et entreprises très surveillées ont obligatoirement un porte-monnaie électronique à leur disposition, la banque centrale devenant la plateforme organisatrice de tous les échanges. Tout ce qui était au bilan de la banque centrale – en particulier comptes des banques et du Trésor- devient MDBC. L’outillage technologique, c’est -à-dire les instruments numériques, sont déjà à la disposition des Etats, et seul manque la conjoncture politique permettant un tel « coup d’Etat » au sein des Etats. Bien évidemment ce scénario impliquant la disparition des banques serait aussi une soviétisation d’un type nouveau de l’économie : outre que la création monétaire serait monopolisée par la banques centrale, le système du crédit entre acteurs non publics serait soumis à surveillance électronique, la possible spéculation sur les actifs connaitrait le même destin. Quant au taux de change il serait probablement politiquement défini.

Une seconde modalité existentielle des MDBC comporterait un périmètre plus limité, celui où les banques traditionnelles continuent d’exister. 2 scénarii peuvent être envisagés : celui d’une possible création monétaire par les banques et celui de son interdiction. 

Dans le premier cas la monnaie créée par les banques n’est pas de la MDBC, ce qui signifie qu’il existerait une désignation commune, Yuan, dollar, etc. avec des modalités diverses de monnaies digitales, celles de la banque centrale et celle des banques. Il n’y a pas de taux de change entre les 2 monnaies puisque la désignation est commune. Il y a simplement une identification différente avec un porte- monnaie crédit ou dépôt en banque de second degré ayant pour contrepartie une créance. Les usagers utilisent les 2 MDBC et donc 2 porte-monnaie avec libre communication entre les deux. Cela suppose comme pour le présent système bancaire un compte de réserve suffisant à la banque centrale. L’information numérique résultant des mouvements entre porte-monnaie est bien sûr partagée entre le monde des banques et celui de la banque centrale, ce qui adoucit le capitalisme de surveillance dénoncé par Shohama Zuboff[3]

Le second scénario est celui de l’introduction du 100% monnaie à l’occasion du lancement de la MDBC. Ici nous entrons dans un régime où la seule création monétaire serait le fait de l’Etat et ce avec les avantages souvent discutés sur le blog notamment la fin du « curieux marché »[4] de la dette publique et une probable cure d’amaigrissement pour l’ensemble des marchés financiers avides de collatéral sécurisé sous forme de dette publique. Le carburant se faisant plus rare, les jeux financiers seraient a priori plus contraints.

Quel que soit le scénario il conviendrait aussi de réfléchir aux volumes des portefeuilles en MDBC détenus par les agents économiques. S’il était règlementairement possible de détenir la totalité de la liquidité possédée par les entreprises et les ménages dans les porte-monnaie numériques, donc sous la forme de MDBC, les comptes de ces mêmes agents au passif des banques verraient leurs soldes tendre vers zéro. La raison en est simple : les dépôts ne sont qu’une créance dont la sécurité n’est pas absolue, tandis que le contenu des porte-monnaie numériques sont une propriété intangible. Dans ces conditions les banques centrales qui, présentement, réfléchissent au volume pensable des porte-monnaie numériques doivent déjà se poser la question de la limite, laquelle ne peut a priori être beaucoup plus importante que le volume actuel des billets. Aujourd’hui il est théoriquement possible pour chaque titulaire de vider un compte bancaire par transformation de la monnaie scripturale en billets. Au-delà du regard suspicieux de TRACFIN, rien ne l’interdit et, ce qui limite ce style de pratique, est la commodité des échanges et leur sécurité. La MDBC annule ces 2 inconvénients et, par conséquent, la transformation de tout dépôt en porte-monnaie MDBC est tentante. On peut donc être assuré que la future règlementation veillera à ce que ces porte-monnaie MDBC soient réservés aux seuls échanges jusqu’ici traditionnellement supportés par les billets. On peut imaginer la bataille des banques contre tout projet d’élargissement de la taille des porte-monnaie numériques. Alors que lors de la grande période de bancarisation des activités (siècle dernier), n’avait pas à s’inquiéter d’un taux de conversion en billet ne faisant que décroitre automatiquement, l’apparition des porte-monnaie électroniques pourraient devenir un danger important, d’où une réglementation sur laquelle les banques pèseront de tout leur poids.

Il est très difficile d’aller plus loin dans la prospective MDBC. Par contre ce que l’on peut imaginer, au-delà de la prétendue indépendance des banques centrales, est que le mouvement est celui d’un éloignement de ces dernières du bourbier de la finance et d’un rapprochement des Etats redevenant porteurs d’un intérêt plus général. Car le vrai problème sera dès aujourd’hui, mais surtout demain, d’aider les Etats qui continuent, malgré eux, de jouer dans le « curieux marché » de la dette publique alors que ce dernier est devenu complètement irréel. Ainsi, s’agissant de la France, le recours au « curieux marché » mobilisera en 2021 l’agence France Trésor (AFT) pour un roulement de dette de 260 milliards d’euros…. en face de recettes budgétaires nettes de seulement 250,7 milliards. Ce budget, aux dires mêmes du pouvoir, devra être rapidement revu en raison des nouvelles contraintes COVID entrainant un dépassement mensuel de 4 milliards. Au-delà, la même agence s’apprête à affronter d’ici quelques années un roulement de dettes d’environ 400 milliards…Hallucinant…Tout aussi hallucinant est l'augmentation de 10000 milliards de dollars de la dette publique mondiale mondiale en 2020, soit autant que sur la période 2012- 2019.   La toute puissance des banques centrales sera sans doute confirmée, mais elle sera de moins en moins celles de « l’actionnaire finance » et de plus en plus celle du « propriétaire Etat », qui exigera certes de sauver la finance mais aussi de le sauver lui-même. Il n’est donc peut-être pas  complètement impossible de voir arriver la version la plus dure de la MDBC.

Affaire à suivre.


[1] On pourra se référer ici au texte suivant : http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/01/dette-et-souverainete-partie-1.html

[2] http://www.lacrisedesannees2010.com/2019/11/la-bce-va-t-elle-devenir-une-institution-de-type-proto-etat.html

[3] : « l’Age du capitalisme de surveillance » ; Zulma ; 2020.

[4] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/05/election-presidentielle-c-est-quoi-cette-histoire-de-souverainete-monetaire.html

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14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 10:32

Ce texte très bien documenté  d'Olivier Passet (XERFY) donne le vertige. Il n'est toutefois pas sûr que le contribuable sera véritablement sollicité. Bonne lecture. 

Combien de temps encore l’État français pourrait-il, quoi qu’il en coute, maintenir à flot les revenus de la sphère privée, et limiter la casse de l’économie réelle ? La résolution de la crise trouve aujourd’hui son issue dans la magie d’un argent gratuit qui permet à la France et à la plupart des États développés d’allonger des chèques sans les financer autrement que par la dette. Si l’on devait faire un bilan très sommaire de la facture de la crise au stade où nous en sommes, ce sont 400 milliards qui ont été injectés dans l’économie, entre les pertes de recettes fiscales issues de la crise, les trois plans d’urgence de 2020 et le plan de relance de 2021-2022. 400 milliards convertis en dette supplémentaire et dont la collectivité est redevable à terme. Il y a là une ombre inquiétante qui plane sur l’activité future. Car l’ardoise n’est pas effacée, elle est juste différée dans le temps, et les points de croissance sauvés à court terme risquent fort de se transformer en homéopathie de la rigueur qui grève les perspectives des 20 années à venir.


Et le quoiqu’il en coûte amène inévitablement la question du « à qui il en coûte ». Sur quel contribuable pèsera la charge et à quel rythme s’opèrera le remboursement ? Nous pouvons à ce stade esquisser deux scénarios : le premier est simplement le non remboursement de fait. Les échéances de la dette seront remboursées par de nouvelles émissions. C’est déjà ce qui s’opère en réalité. L’Etat n’a cessé d’augmenter ses émissions depuis 10 ans, couvrant bien au-delà de ses besoins de financement et allouant les deux tiers de ses émissions au remboursement de la dette passée arrivant à échéance et au paiement des intérêts. Il émettra 260 milliards en 2020 et 2021, à des taux toujours plus faibles. Et ce roulement de la dette peut encore durer plusieurs années, tant que la BCE garantit sans limite la liquidité sur les marchés des titres d’État. On ne voit certes pas aujourd’hui comment la BCE pourrait prendre le risque d’infléchir sa politique, sans créer un cataclysme financier qui mettrait en péril l’intégrité des banques dont elle a la supervision. Mais ce faisant, la France s’installerait sur un nouveau palier d’endettement, de 120% qui la rendrait très vulnérable en cas de moindre modification des conditions de financement. Miser sur une absence de normalisation sur un horizon de 20 ans est un pari plus que risqué.  La France devient aussi de la sorte un énorme glouton sur le marché des émissions. Alors qu’elle pèse pour 21% du PIB de la zone euro, ses émissions représentent aujourd’hui 35% des émissions brutes de la zone. Et compte tenu du niveau atteint par sa dette négociable (2000 milliards fin novembre), et de sa durée moyenne (8 ans et 78 jours au dernier comptage de l’agence France trésor), il lui faudra à terme émettre chaque année 240 milliards rien que pour amortir la dette négociable arrivant à échéance, contre 130 aujourd’hui… autrement dit la France devra en mesure de lever structurellement 100 à 120 milliards de plus par rapport aux levées déjà record de 2020 et 2021.  Pas certain qu’elle bénéficie alors de la même facilité qu’aujourd’hui et d’une souplesse intacte de la BCE sur un horizon aussi long. Pas certain surtout que l’Allemagne, pays créancier de la zone euro tolère dans la durée une situation d’hyper-endettement hexagonal qui piège la BCE dans la permissivité des taux zéro et lèse ses épargnants.


Le scénario le plus probable vers lequel on s’achemine ainsi est celui esquissé par le gouvernement en juin. Celui du cantonnement de la dette Covid…. Cette dette serait distinguée du reste de la dette héritée du passé et serait amortie en douceur dans la durée. A l’époque le gouvernement évoquait un amortissement à horizon 2042…mais sur la base d’une facture alors estimée  de 160 milliards.  Et sans impôt supplémentaire, en pérennisant la CRDS (la contribution pour le remboursement de la dette sociale, qui rapporte environ 7 milliards par an) au-delà de 2025, date à laquelle devait s’éteindre cette taxe en même temps que la dette sociale… Autant dire une super-homéopathie quasi-indolore.  Mais c’est un conte de fée auquel on ne croît plus. Car c’est maintenant 400 milliards que le gouvernement doit amortir à horizon de 20 ans, il lui faudra a minima alourdir structurellement la barque fiscale d’un point de PIB ou sacrifier autant en dépenses. Et la CDRDS, déjà convoitée pour faciliter l’équation des retraites ne suffira pas.


Encore n’ai-je évoqué ici que la partie émergée de l’iceberg. La dette publique qui fera l’objet de toutes les attentions est de tous les psychodrames. Si j’ajoute au quoi qu’il en coute toutes les avances remboursables dont ont bénéficié les entreprises entre les impôts, les cotisations différés, les prêts garantis ou non, soit au minimum  150 à 200 milliards remboursables à horizon de 1 à 6 ans, ont prend toute la mesure de la facture différée de plusieurs dizaines de milliards par an pour les entreprises. Toute la mesure aussi du risque de défaillance massive qui pèse sur les prochaines années, et d’évaporation de l’assiette fiscale.  Et l’on comprend aussi que le compteur de la facture des 400 milliards que j’ai évoquée pour l’État continue à tourner… Ajoutons à cela tous les nouveaux besoins révélés par la crise, en matière de santé, de sécurité, d’éducation… Et l’on saisit que derrière ses ellipses, la formule  « quoiqu’il en coûte », est une facture qui s’adresse d’abord au contribuable.

 

 

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