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1 janvier 2010 5 01 /01 /janvier /2010 07:16

Au seuil d’une année nouvelle il est inutile de rappeler les causes ultimes de la grande crise qui se déploie partout dans le monde : une mondialisation, sans projet ni sens, a développé de grands déséquilibres entre pays,  déséquilibres à la fois créés, gommés, et aggravés par la finance. Le fordisme des 30 Glorieuses a laissé la place à un modèle où une épargne et une  production excessives en un point du monde comble et creuse à la fois des revenus, et une production insuffisantes en d’autres points . Le compromis fordien laisse la place à ce que certains appellent le « modèle wall Street ». Avant, parait-il, de passer au « modèle Wall- Mart ». Et s’il est probablement abusif de parler de modèle au vu de l’inventaire de la réalité, il est bien sûr impensable de parler de « compromis Wall Street ».

C’est que le modèle ne peut fonctionner que sur la base d’un endettement sans cesse croissant et donc forcément limité. Le déclenchement de la crise exprime le dépassement du seuil de soutenabilité de la dette. En  2008 mais surtout en 2009, parce que l’endettement privé, est devenu insoutenable, notamment aux USA, la crise financière qui s’en est suivie a pu être contenue par la montée sur le front des Etats. La demande globale, partout dans le monde s’effritant voire s’effondrant, fût réanimée par des déficits budgétaires massifs (5000 milliards de dollars à l’échelle mondiale). Les perfusions les plus gigantesques furent entreprises aux USA et en Chine. Les entrepreneurs politiques de tous  pays n’avaient d’autre choix que cette aussi gigantesque fuite en avant. Et aussi fuite en avant intellectuelle, car quel sens donner à l’action d’entrepreneurs politiques- dits libéraux -obligeant  Keynes à plonger dans la tempête pour sauver Hayek ?

Au seuil de l’année 2010 il apparait que l’insoutenabilité de la dette privée est toujours présente, mais accompagnée par les menaces de l’insoutenabilité de la dette  des Trésors Publics. L’examen de la multitude d’indicateurs, et il est aisé de se les procurer, révèle que la demande globale n’est toujours pas capable d’équilibrer l’offre globale sans crédits supplémentaires …qui ne peuvent naître en situation d’endettement excessif.  D’où le maintien des perfusions même à échelle plus modeste. D’où le vote du 24/12/2009 du sénat US qui ajoute 90 milliards de dollars au plafond de la dette US, le comblement sans limite des pertes de Fannie Mae et Freddie Mac jusqu’en 2012 , la mise en activité d’unités de production industrielle sur dimensionnées en Chine, la construction frénétique de logements , de voitures qui ne peuvent être vendues sans subventionnements disproportionnés, etc.

Les entrepreneurs politiques - au-delà des discours, et interprétations ou avertissements des financiers, des banquiers, de la presse dite spécialisée, etc ,discours et interprétations qui tomberont progressivement dans le comique et le dérisoire-  seront obligés en 2010 d’aggraver les déficits et dettes publiques. Les prévisions de vente de dette souveraine,(plus de 2000 milliards de dollars pour le trésor US en 2010 et déjà 1945 milliards en 2009), minorées parfois pour ne pas effrayer les marchés comme celles de l’Agence France Trésor, ne sont pas en congruence avec les capacités de remboursement. D’où la question déjà évoquée de la répudiation de la dette. (cf « le trou noir de la finance n’engloutira pas les Etats »).

C’est ainsi que le mode de la répudiation de la dette sera la question centrale des années  2010 et 2011. Et pour comprendre ce qui pourrait advenir, il est fondamental d’effectuer un bref retour historique sur le fonctionnement des Etats.

Les Etats et la monnaie

Considérons comme acquis la fondation historique de ces derniers sur la violence. L’Etat repose historiquement sur la monopolisation de l’extériorité, qui caractérise tout groupe humain, par des acteurs soucieux d’utiliser le levier correspondant  à des fins privés. Les libertariens comme les marxistes diront plus tard qu’il s’agissait et qu’il s’agit toujours d’utiliser la contrainte publique à des fins privées. Seuls les paradigmes ultra-libéraux et marxistes sont relativement capables d’interpréter assez correctement les travaux des ethnologues et donner une vision assez convenable de la naissance de l’Etat. Il en va autrement des néo-classiques et des keynésiens, qui glissent ce dernier dans leur modèle, mais ne peuvent rendre compte des conditions de sa naissance, voire même ne cherchent pas à en rendre compte. Or la chose est capitale pour comprendre la finance, sa gestion et sa ou ses crises. Et parce que ces deux écoles ne disent mot de l’essence de l’Etat, ils ne peuvent énoncer une théorie monétaire très satisfaisante.

Lorsque l’Etat est né mais qu’il n’est pas encore Etat de droit, l’utilisation de la contrainte publique à des fins privées concerne massivement l’accaparement de ressources privées à des fins privées, notamment guerrières. Concrètement il s’agit d’effectuer des prélèvements pour financer  des guerres toujours ruineuses. Des prélèvements qui seront des impôts, des pillages (même Napoléon dira que c’est la guerre qui doit nourrir la guerre, d’où la création administrative d’un « volet extraordinaire » de ressources budgétaires issues du pillage des territoires  conquis) des emprunts obligatoires ou non, de la dilution de métal précieux dans  les  monnaies métalliques, des papiers dépourvus de valeur ou dont on organise la dévalorisation. Il s’agit au fond de renoncer à l’échange volontaire de la théorie des marchés.

Les Etats dans leur version brutale , et les individus qui en tiennent les leviers ,  utilisent la violence prédatrice en s’invitant dans l’espace monétaire pour le faire fonctionner, au moins partiellement, comme machine prédatrice. Mais précisément apparait ici la contradiction fondamentale. Celle du loup dont l’intérêt est que les moutons soient gras : il faut autant que possible, surtout si l’avenir est le passage à l’Etat de droit, respecter les contrats qui existent dans la sphère privée tout en les violant.

Parce que Rome est apparemment moins habile qu’Athènes dans ce difficile exercice, le Denarius ne jouira pas du prestige de la Drachme, et il est vrai que les ruptures de contrat envisagées par Néron et surtout Septimus Severus, ruptures sous  forme de  dilution- politiquement décidée- de métal précieux, développeront déjà les premières apparitions de la loi de Gresham. Il s’agit déjà d’un problème de dette publique et de  tentative de sa répudiation.

En raison même de la nature du fait étatique, les ruptures de contrat, souvent violentes, et toujours très consciemment décidées par les détenteurs du pouvoir, resteront très nombreuses jusqu’au seuil de l’avènement de l’Etat de droit. Durant l’ensemble de cette très longue période, les Trésors fonctionnent à la fois comme Trésor et comme banque centrale, une banque centrale qui n’existe pas et qui naitra dans le premier Etat de droit, c'est-à-dire la Grande Bretagne avec la création en 1694 de la Banque d’Angleterre.

Jusque là on peut considérer qu’effectivement « battre monnaie est un attribut de la souveraineté », ce qu’il faut entendre- plus correctement- comme violence monétaire de groupes privés ( les détenteurs du pouvoir) à l’encontre d’autres groupes privés (les sujets). L’émission de ressources monétaires au profit des détenteurs du pouvoir passe par le seigneuriage, la dilution, plus tard l’émission d’assignats dont on organise la dévalorisation y compris par la voie légale.

Ce sont bien les Trésors publics qui produisent par violence les ressources tant attendues. Ainsi l’assignat créée le 19 décembre 1790 repose sur des biens confisqués ( les biens de Clergé). Il s’agit de papiers imprimés par l’administration que l’on « achète » à l’Etat contre de la monnaie classique qui viendra résorber le déficit public. Cet achat est obligatoire pour ceux des acteurs qui souhaitent acquérir des biens confisqués, lesquels ne se négocient qu’en assignats. Il s’agit donc au fond d’une sorte de modernes bons du trésor puisqu’émis par le trésor,  ce qu’on appelle aujourd’hui de la dette souveraine, sauf que l’Etat n’a pas à les rembourser , puisque le dit remboursement se fera sur la base d’actifs spoliés issus de la violence étatique. Et comme cette première forme de violence est insuffisante pour couvrir les charges publiques, il suffira de remettre en circulation des assignats ayant déjà apporté leur tribut aux détenteurs du pouvoir et aux groupes qui le soutiennent. Concrètement les assignats issus de la vente réelle de biens du clergé ne seront plus détruits ( on faisait semblant de respecter un contrat qui pourtant repose sur un sous-jacent mal acquis) et seront remis en circulation : on ne fait plus semblant et après avoir spolié le clergé on se met à spolier les acquéreurs d’assignats. Si maintenant la machine s’emballe et que nait une méfiance mimétique, alors il suffira aux détenteurs du pouvoir d’imposer l’assignat comme instrument  de circulation. Avec toute la violence nécessaire : le seul fait pour un commerçant de refuser l’assignat comme moyen de paiement est passible de la peine de mort (décret du 8 septembre 1794) . Aujourd’hui, les Etats Unis vont-ils couper la tête des chinois ?

C’est  la loi du 30 septembre 1797 qui organisera avec brutalité la dernière  répudiation active de la dette souveraine française. Après bien des gesticulations, dont l’affranchissement par l’Etat du paiement annuel des arrérages  ( ce qui fût désigné par le terme de « mobilisation de la dette ») et même la naissance acrobatique d’un premier marché secondaire de la dette, il est décidé que le capital sera aux deux/tiers  répudié. Ce que l’histoire appellera la « banqueroute des deux/tiers ».

Les Etats de Droit et la monnaie.

L’irruption de l’Etat de droit devait modifier largement les moyens d’action de ceux qui devaient devenir des entrepreneurs politiques sur des marchés démocratiques. C’est qu’en démocratie, les marchés politiques sont instables, ce qui signifie qu’en théorie tous les groupes constitutifs de la société peuvent être amenés à utiliser la contrainte publique à des fins privées. La démocratie permet, à tour de rôle, aux moutons de devenir  eux-mêmes des loups et inversement. Ce qui signifie par conséquent une main moins lourde de la part de ceux qui désirent utiliser la contrainte publique à leur avantage. La gestion de la dette publique devra donc être revue et corrigée : moins de violence affichée et recours caché aux forces du marché pour la répudiation.

Tout d’abord, l’expérience de la Grande Bretagne fera école : la présence d’une banque centrale ayant le monopole de l’émission monétaire diminue la prime de risque, et c’est la raison pour laquelle la dette souveraine britannique sera durablement moins couteuse. Les Trésors de la plupart des pays vont donc s’équiper d’une banque centrale qui, dans nombre de cas, va devenir la banque du Trésor. La Banque centrale sera ainsi amenée à gérer par voie conventionnelle avec le Trésor le compte de ce dernier. Evidemment des opérations de crédit peuvent être envisagées : avances simples, crédits à plus long terme, mais tout simplement achats de bons du trésor, ce qu’on va en France appeler « planchers de bons du trésor » jusqu’aux débuts des années 1970, et qui signifiait l’obligation de la, part de la banque centrale, mais aussi des autres banques, d’acheter un minimum de bons du trésor. Minimum évidemment politiquement décidé. Les facilités correspondantes peuvent aussi être acquises sur le système bancaire et tous les agents économiques. Il s’agira encore de bons, par exemple ceux de la défense nationale ou d’emprunts, volontaires le plus souvent, obligatoires parfois. En période difficile, guerre, changement de régimes et donc d’entrepreneurs politiques, l’émission de dette souveraine se fait sur des bases moins indolores : cours forcé des billets en 1914, avances illimitées de l’institut d’émission, emprunts obligatoires sur la base de taux organisateurs de la spoliation (Vichy) etc.  Mais le 19ième et surtout le 20ième siècle sont doux et la dette souveraine ne dépasse que fort rarement le seuil de l’insoutenabilité. L’Etat de droit respecte mieux les contrats que son ancêtre. Surtout les entrepreneurs politiques et leurs mandants peuvent se cacher derrière des processus inflationnistes, qui annulent la dette souveraine, sans passer par la violence de sa répudiation officielle. Surtout enfin, ces mêmes entrepreneurs bénéficient d’une croissance encore jamais rencontrée dans l’histoire de l’humanité. La dette est ainsi mangée par les deux bouts : inflation d’une part, croissance d’autre part. Keynes le voulait, les Etats l’ont fait : les groupes rentiers disparaissent  sans le recours à la violence de l’Etat dans sa version brutale. C’est, en idées, le temps de la sociale démocratie et, en théorie, celui du Fordisme triomphant, le fameux compromis fordien. Compromis large, avec utilisation massive de la contrainte publique au profits de classes moyennes de plus en plus nombreuses faisant émerger un Etat providence redistribuant souvent massivement des prélèvements à l’intérieur même de ces classes moyennes, mais laissant le groupe des rentiers en voie de marginalisation.

Mais l’histoire ne s’arrête pas, et des groupes, en quête d’un élargissement de marchés devenus trop provinciaux, vont au nom de l’universalisme des droits, au nom de la liberté , et donc  au nom de la liberté d’échanger ,  exiger des entrepreneurs politiques, l’affaissement des nations et le triomphe du marché. C’est aussi le triomphe de la finance, puisqu’il faudra bien au nom du respect des contrats couvrir les risques d’un marché mondialisé : taux de change, taux d’intérêts, marché des futures risques fournisseurs et risques pays, etc. Sans Finance, et donc sans les entrepreneurs politiques chargés de la promouvoir, pas de réelle mondialisation.Il est  essentiel que les entrepreneurs politiques  abandonnent  leurs outils traditionnels dans le champ de la finance et de la monnaie. Il faut donc  interdire – avec radicalité-leurs activités prédatrices traditionnelles, fussent- elles devenues plus douces.

La perte du pouvoir monétaire.

Cela s’appellera indépendance des banques centrales et lutte contre l’inflation. Mais auparavant, la loi du 3 Janvier 1973, en France, viendra déjà quasiment interdire toute possibilité d’abondement du compte du trésor à la banque centrale. Comme si une entreprise solide et réputée, ou un particulier aisé se voyait refuser un crédit par son banquier traditionnel.  Changement de statut inouï : Le loup qui avait intérêt à ce que les  moutons soient gras et à cet effet avait construit cette belle bergerie qu’est l’Etat Providence, devient subitement mouton. Quelques années plus tard, en 1993, les nouveaux statuts de la Banque de France, en conformité avec ce qui va devenir le système européen de banques centrales, confirmeront une interdiction radicale. Interdiction qui se reportera évidemment sur la Banque centrale européenne. Le loup est devenu le mouton.

Les Trésors n’ont ainsi plus accès au pouvoir monétaire qui, de tous temps, menaçait  les rentiers. Le champ monétaire ainsi dégagé devait autoriser un nouveau développement de ce groupe en voie de disparition dans le compromis Fordien. En même temps le pouvoir monétaire est transféré à la finance. Et les groupes correspondants ont beaucoup œuvré pour orienter les choix des entrepreneurs politiques. Depuis les accords de la Jamaïque du 8 Janvier 1976, qui vont ouvrir l’immense marché de la régulation des changes flottants, au détriment de la souveraineté des Etats, jusqu’aux G20, et la nouvelle régulation financière qui n’en finit pas d’accoucher, le fil conducteur est le même depuis 35 ans. Et il est difficile pour les participants de ces grandes conférences de nier que l’enjeu en est à chaque fois – au-delà des apparences techniciennes  -l’utilisation de la, ou des contraintes publiques à des fins privées.

En 2010 le transfert de la montagne de dette sur les Trésors, repose la question éternelle de la répudiation par un acteur qui reste d’essence prédatrice, qui était depuis la nuit des temps pourvu d’une formidable mâchoire,  mais que la mondialisation a édenté.

Toutefois les entrepreneurs politique n’ont pas disparu et  continuent à travailler pour les groupes qu’ils représentent tout en travaillant pour eux-mêmes. Ce qui va les amener à retourner leurs armes et trouver alliances avec les groupes victimes de la grande crise.

C’est qu’en 2010, une masse croissante d’individus va constater que la crise n’est pas finie, et qu’elle s’est simplement enrichie de victimes nouvelles : Les Etats. Déjà aux USA un mouvement se constitue pour s’inquiéter de l’énormité de la dette souveraine. Des Etats à l’intérieur de la confédération sont au bord de la cessation de paiement. Il en est de même en Europe. Surtout il n’est pas impossible que l’on apprenne dans le grand public ce que tout banquier sait parfaitement : le grand prédateur devenu trop gentil, est lui-même pillé par les banques  qu’il vient de sauver. En achetant des bons du Trésor on se constitue un actif construit sur une matière première à coût d’acquisition presque nul  ( cf  « Taxer les bonus ou l’art de l’immobilisme ») Comme si les maçons construisaient des murs, sans devoir payer les brique et le ciment. C’est que la création monétaire est aujourd’hui en d’autres mains. Il  sera – malgré le technicisme des discours et l’opacité des bilans- de moins en moins  difficile en 2010 de faire comprendre aux victimes déboussolées de la crise, qu’ils paient 2 fois : une fois comme victime de la crise économique, une autre fois comme contribuable devant payer « la valeur ajoutée des banques ».

Quel scénario de déploiement de la crise pour la période à venir ?

La difficile répudiation douce de la dette.

En premier lieu, les banques centrales continueront à injecter massivement des fonds à coût approximativement nul au profit du système bancaire. Les choses peuvent durer longtemps, car le crédit ne peut redémarrer alors que la cause (intermédiaire  et non pas ultime) de la crise est un excès d’endettement. On ne guérit pas un drogué en lui demandant d’accroitre sa consommation de stupéfiants.Ne dit-on pas que le rythme des prêts à l’économie ne cesse de baisser, en particulier aux USA avec une chute de 11% en octobre dernier, dont 18% pour le seul Citigroup ?

Et les choses vont durer, car les banques commencent à subir les « effets de second tour » qui se manifestent par une augmentation des défauts partout dans le monde, y compris en Chine. La base monétaire continuera donc son ascension. Mais toujours sans risque inflationniste immédiat. Nous ne sommes pas dans un monde connaissant une pénurie de marchandises associées à un pouvoir d’achat non négligeable. Durant la première guerre mondiale il y eut augmentation gigantesque de la base monétaire distribuée, d’abord par la banque centrale, ensuite par le Trésor. Il y avait donc un pouvoir d’achat, en face duquel les marchandises échangeables se contractaient puisque, pour raisons militaires, une bonne partie du PIB n’était pas constitué de marchandises échangeables. La situation était donc directement inflationniste. Nous sommes presque dans une situation inversée : l’augmentation considérable de la masse monétaire n’est pas pouvoir d’achat, et les marchandises échangeables ne font pas défaut. Simplement la surliquidité bancaire actuelle continuera à développer des bulles d’actifs toujours dangereuses. Aussi bien en Occident qu’en Asie.

Au-delà, la situation restera donc de tendance déflationniste sur l’ensemble de l’année 2010.

Il n’est pas sûr que la surliquidité permettrait  de supporter une éventuelle nouvelle crise financière dans la crise économique. Ne dit-on pas en cette fin d’années qu’il y aurait 21millions de ménages américains endettés pour un montant supérieur à la valeur de logement ? La BCE ne vient t-elle pas d’annoncer, pour 2010, 187 milliards d’euros de dépréciations nouvelles d’actifs financiers ? Mais cette crise potentielle serait autrement gérée : les Etats épuisés ne pourront plus sauver le système bancaire ,et l’essentiel de l’effort éventuel sera reporté sur les seules banques centrales. Cela pouvait être le choix de septembre- octobre 2008. Et si tel ne fût pas le cas, c’est en raison du malthusianisme aujourd’hui disparu des banques centrales. Probablement aussi  en raison de 35 années de réglementation financière ayant eu pour effet,  d’éloigner les Etats du grand banquet de la finance. Choix extraordinairement coûteux qui ne pourra, le cas échéant, être reproduit en 2010. L’apparition d’une nouvelle crise financière à l’intérieur de la crise économique, serait probablement favorable à l’accélération d’un processus de rapprochement entre Banques centrales et Trésor comme ci-dessous imaginé.

Les voies souterraines du desserrement de l’Etau monétaire et financier.

En second lieu, l’année 2010 verra probablement augmenter le stock de dette souveraine mondiale qui  dépassera en fin d’année très largement le cap des 50 000 milliards de dollars (49500 en fin 2009) . Le risque d’un krach obligataire sera multiplié en raison des maillons faibles qui déjà subissent un spread de taux important (prés de 3% entre le taux allemand et le taux grec en fin 2009). La grande question qui émergera, est celle du rapprochement des banques centrales avec les Trésors : est-il possible pour les entrepreneurs politiques de casser le développement de la rente financière et d’en revenir à une situation où prévalait l’euthanasie des rentiers ? La question se posera régulièrement en 2010 avec  l’élargissement du cercle de ceux qui réaliseront, qu’au nom du désarmement financier des Etats, (indépendance des banques centrales) un puissant marché secondaire de la dette souveraine s’est créée au grand avantage des banques, et au grand désavantage des Etats. Le nombre de ceux qui partout dans le monde, exigeront la fin des rentiers ira croissant et les entrepreneurs politiques seront progressivement  amenés à  réexaminer,  et leurs convictions, et leurs bases électorales. Et c’est bien ce que l’on constate depuis l’automne 2009 dans les débats qui agitent le congrès américain : volonté d’en découdre avec  la FED et ses opacités, menaces de démantèlement des méga banques contre la toute puissante et très écoutée « American Bankers Association » etc.

Il sera très difficile en 2010- sauf peut-être emballement de la crise-de revenir sur 35 années de législation nationale et internationale qui ont consacré la victoire de la finance et de la rente. L’idée étant pourtant, de revenir à une situation où les Trésors seront capables de répudier la dette, comme ils le faisaient si bien, avant la naissance des Etats de droit. Nous retrouvons ici toute l’ambiguïté des Etats  garants du respect des contrats qu’ils cherchent pourtant à violer. Dans ce contexte, le scénario de l’implosion de l’Euro serait un boulevard pour précipiter un rapprochement musclé des banques centrales et des Etats, les premières ne devenant que les gestionnaires obéissants des Trésors, comme au « bon vieux temps ». Un tel scénario vaudrait évanouissement de la dette souveraine au profit de nouvelles aventures. Crise dans la crise (point 1) et prise de conscience du siphonage des Trésors (point 2) seraient une conjonction  éminemment favorable au réarmement des Etats et la répudiation de la dette. La réalité 2010 sera une situation intermédiaire entre cette conjonction et ses effets considérables, et le maintien du statut quo, donc celui du maintien de la présente fuite en avant.

On peut pourtant imaginer un exemple de situation intermédiaire annonciatrice de répudiation de la dette par rapprochement des Banques centrales et des trésors en 2010. Les agences des Trésors chargées de la commercialisation de la dette souveraine (AFT pour le Trésor français) peuvent progressivement renoncer,  aux adjudications compétitives (respect du marché) et imposer des taux proches de zéro (violence réglementaire). Situation qui nous rapprocherait de l’époque où l’Etat, disposant d’une solide mâchoire, pouvait s’affranchir du « paiement annuel des arrérages ». Bien sûr il ne saurait s’agir d’inviter la banque centrale dans le club très fermé des banques SVT ( spécialistes en valeurs du Trésor) ce qui est encore, bien sûr, juridiquement interdit aujourd’hui. Mais si le Trésor est édenté, on peut lui adjoindre des prothèses, le club des SVT étant fermement invité, à faire des propositions d’achat à des prix  très proches du coût d’accès à la matière première, par la banque centrale , qui précisément fournit cette matière première à taux proche de zéro. Voilà qui ressemble au contrôle des marges dans la grande Distribution. Cela suppose une certaine autorité sur les banques centrales. Et si bien sûr les banques étrangères quittent le club pour d’autres lieux plus rémunérateurs, il n’y a pas à craindre d’assèchement de la liquidité, les robinets des banques centrales restant ouverts pour les banques nationales. En clair si HSBC quitte le club rattaché à l’AFT, il est toujours possible d’élargir la part de marché de BNP PARIBAS qui elle aussi fait partie des SVT françaises. Il serait même possible d’envisager la composition d’un club des « Etats nouvellement prothèsés », faisant face aux clubs des SVT, et bien décidés à mettre fin à la «  fausse valeur ajoutée » des banques qui développent encore aujourd’hui l’insoutenabilité des dettes souveraines. Il n’est donc pas impossible de voir apparaitre en 2010 ce club des « Etats prothèsés », club sans doute plus porteur  que le G20.

Le schéma proposé ci dessus n’est qu’une piste possible, parmi les  dispositifs qui se mettront progressivement en place en 2010 sous la conduite d’entrepreneurs politiques qui – poussés par les victimes de la rente financière-ne pourront plus très longtemps se contenter de la fuite en avant.

Vers la guerre monétaire ?

En troisième lieu, les inéluctables tentatives de rapprochement  des Trésors et des banques centrales seront en 2010 porteuses de troubles monétaires internationaux de grande ampleur, et ce  dans un contexte déjà fort complexe. Les contraintes du Trésor américain et déjà les modalités du financement de sa dette, continuent de peser sur le cours du dollar. C’est que d’une certaine façon, ce dernier est émis dans les mêmes conditions que les assignats. Avec toutefois une différence : les assignats étaient en principe gagés sur une richesse réelle , comme les premières coupures fiduciaires l’étaient sur l’or, ce qui n’est pas le cas du dollar de l’époque du « Quantitative Easing ».

Cette baisse est porteuse de deux effets vis-à-vis de la nouvelle seconde économie mondiale (La Chine). En premier lieu les chinois continueront en 2010 à protester pour l’obligation qui leur sera faite de maintenir des réserves en monnaie fondante. A l’inverse des citoyens français de 1794 ils ne sont pas réellement obligés d’accepter des assignats et tenteront de diversifier leurs placements. En termes plus crus, ils partageront le poids de la monnaie fondante avec d’autres acteurs intéressés par les investissements chinois sur leur territoire : Afrique, Amérique Latine, etc. Autre façon d’échapper à ce qu’ils croient être des assignats : le lancement en 2010, en Asie, de la plus grande zone de libre échange du monde , avec création  en mars 2010 d’un fonds d’urgence de devises, et la tentative de populariser  le Yuan comme monnaie internationale. Opération difficile ne se déployant que dans la durée. En 2010 le Yuan restera une monnaie inconvertible, mais, si la Chine ne connait pas de catastrophe, l’ avenir du yuan comme monnaie de réserve, n’est pas impossible.

En retour, les USA seront de moins en moins disposés à voir leur demande globale siphonnée par une monnaie de combat. Même si le déséquilibre commercial des USA est divisé par deux en 2009, il représentera encore 4% de PIB. Accroché au dollar le yuan fluctue au rythme de la devise américaine, ce qui signifie qu’en cas de baisse du dollar, toutes les autres monnaies sont victimes d’un yuan trop faible. En particulier l’euro qui voit le yuan se déprécier de 17% depuis mars 2009 et le Yen qui le voit se déprécier de 11% pour la même période. Cela signifie que tous les pays dont la monnaie n’est pas rattachée au dollar, peuvent en théorie adopter le point de vue des USA. Le risque d’entrer dans une guerre des monnaies est donc relativement important. Déjà des propos équivalents à ceux tenus dans les années 30 à propos des dévaluations massives de l’époque, refont surface : « La Chine exporte son chômage », « il faut compenser l’agressivité monétaire chinoise par des taxations douanières » etc. Déjà très consciente de ce risque la Chine en 2009, a dans la précipitation, décidé de se diriger vers l’auto centrage par le biais de son gigantesque plan de relance  économique. D’où un premier résultat : la chute de la contribution négative des échanges extérieurs à la croissance a pu être compensée par 12% de PIB de la demande intérieure. Résultat spectaculaire.

Insuffisant, diront les Occidentaux et nombre d’autres Etats qui vont exiger en 2010, de façon de plus en plus pressante, une réévaluation du yuan. Sans se rendre compte que la chine, est aussi dans une fuite en avant tout aussi dangereuse. Société aujourd’hui tout aussi inondée par l’économicité que le monde occidental, son Etat, à peine de graves déconvenues, se doit de produire 24 millions d’emplois chaque année. La relance fût classiquement keynésienne avec surtout des investissements pharaoniques d’infrastructures et la naissance de surcapacités industrielles par obligation, de la part de ses dirigeants  d’accepter des crédits bancaires massifs, décidés par un Etat qui lui, n’est pas encore Etat de droit et dispose d’une belle dentition. Mais qui est aussi dans une fuite en avant dangereuse et inquiétante. La base monétaire s’étant accrue de 30% en 2009, les bulles en formation sont nombreuses, notamment dans l’immobilier. La croissance chinoise peut-elle s’effondrer en 2010 en raison même de cette fuite en avant ? Il est impossible de répondre à une telle question. Le risque étant toutefois, que la volonté de maintenir un Yuan sous évalué pour des raisons de politique interne, entraine un réarmement douanier ailleurs dans le monde, accélérant le processus de dé mondialisation déjà bien avancé.

Les 3 points sus-évoqués (difficile répudiation douce de la dette souveraine par une inflation qui restera absente  en 2010 ; tentatives de répudiation par reprise plus ou moins souterraine du pouvoir monétaire, et donc desserrement de l’étau monétaire ; conséquences de la tentative de reprise du pouvoir monétaire sur les taux de change et la situation internationale) constituent la colonne vertébrale du déploiement de la crise au cours de l’année 2010. Son centre de gravité étant le réarmement des Etats face à l’endettement public.

La prise de distance toujours croissante entre les Trésors et les banques centrales a autorisé la mondialisation, et les déséquilibres que cette dernière a elle-même engendrée, par rupture de la cohérence Fordienne. En 2010, le rapprochement pour cause de la répudiation de la dette, de ce qui était séparé, marquera la confirmation du  processus de dé mondialisation.

A partir de ces lignes de force essentielles pourront se comprendre les phénomènes qui vont accompagner la trajectoire de la crise: puissance de la croissance, ou hélas ,plus probablement de la dépression, importance du chômage, niveau d’agitation des marchés politiques , niveau d’agitation des instances médiatiques chargées de l’interprétation du déroulé des  évènements,  rapports de forces autour des tables de négociation internationales, etc...


Bonne Année 2010 à toutes et à tous.

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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 04:40

                

La prise de conscience des turbulences financières et de leurs conséquences fait émerger, dans le langage utilisé, les termes de « régulation » et de « grand retour de l'Etat ». L'idée selon laquelle le politique se serait noyé dans l'économie est souvent évoquée, avec bien évidemment la  critique de l'ultralibéralisme et la volonté d'en finir avec  30 années de domination économiciste.

Mais les projets de refondation sont souvent d'une grande timidité, et certains peuvent se demander si le grand retour de l'Etat n'est pas, plus simplement,  la prise de contrôle des Etats par la finance. Le risque en finance étant global - on dit systémique- et non local comme le risque économique courant, il est seulement maitrisable par une instance en surplomb : le politique. Il n'est donc pas illogique de penser, que le contrôle du risque financier, puisse être mené à bien par le contrôle du politique par la finance. Hypothèse séduisante qui trouve des bribes  de confirmation empirique dans les troublantes circulations de dirigeants de la finance vers l'administration du trésor aux USA, en France ou ailleurs . Circulation bien examinée par Simon Johnson ( The « atlantic » mai 2009) pour ce qui est du cas américain. Hypothèse qui pourrait donner aussi une grille de lecture nouvelle concernant l'indépendance des banques centrales : mieux contrôler les Etats, c'est aussi disséminer leurs pouvoirs et leur retirer la politique de la monnaie, affaire de spécialistes, que l'on découvre plus volontiers chez les dirigeants de la finance.

Parmi les refondateurs les plus éloignés de cette vision du retour du politique, comme aboutissement de la financiarisation du monde, nous avons à l'instar de Paul Jorion, l'idée de la mise en place d'une constitution pour l'économie, comme il existe une constitution politique.


L'idée est à bien des égards  séduisante. La constitution politique serait ce qui aurait historiquement apaisé et mieux encore civilisé les rapports entre les hommes dans l'ordre politique. Il s'agirait d'emprunter ce modèle, et l'appliquer sur un tout autre ordre qui est encore à apaiser et civiliser : l'ordre économique. L'économie serait ainsi un espace encore sauvage, comme le capitalisme du même nom, et il conviendrait de faire œuvre civilisatrice en l'arrimant à une constitution.


Sans doute ce capitalisme n'est-il pas complètement sauvage, et se trouve- t'il déjà enrobé par des règles. Ainsi la finance dispose d'un carcan de règles extrêmement précises, mais elles ne forment pas système, comme le font les règles constitutionnelles de l'ordre politique. Il conviendrait donc de mettre de l'ordre dans un système juridique  encore trop anarchique.


Il n'est pas question ici de vouloir minimiser l'intérêt d'un projet qui reste extrêmement original dans un contexte de grande crise des sciences humaines. Par contre, il convient de s'interroger sur le cadre juridique à construire. S'il ne s'agit que d'un ensemble de règles économiques formant système, en quoi se distingue-t-il d'un droit commercial, d'un droit des contrats, d'un droit du travail etc. ? Et, de ce point de vue, si ces derniers systèmes juridiques sont insuffisants dans leur étendue spatialo- juridique , il suffirait de les élargir et de les compléter.  Si tel n'est pas le cas, en quoi une constitution  pour l'économie entrainerait-elle  une différence de nature ?


Maintenant on voit mal en quoi il y aurait 2 constitutions qui régiraient l'inter action sociale : une pour les activités politiques, et l'autre pour les activités économiques. Parce que dans les deux cas, il s'agirait de règles constitutionnelles, il faudrait bien qu'il y ait harmonie entre les deux ordres, ce qui signifie qu'il y aurait au dessus, des principes plus généraux et donc plus génériques. En clair la constitution est une et ne saurait se décliner en fonction de la nature de telle ou telle interaction sociale. Il ne saurait donc exister une constitution politique, et, une constitution économique. Au demeurant  on ne trouve guère répandue l'expression de constitution politique. On évoque simplement l'idée de constitution pour embrasser l'ensemble de l'interaction sociale. Sur un plan pratique, la règle constitutionnelle- telle que vécue aujourd'hui -est bien  le corps de métarègles , corps sur la base duquel s'enracine des corps de règles spécifiques, correspondant à des interactions sociales, elles- mêmes spécifiques.


Il est exact que la lecture d'une constitution concrète spécifique invite à penser, en première lecture, que pour l'essentiel, seules les questions de l'organisation politique sont traitées dans le détail. Mais précisément le politique est le point d'appui, ou l'extériorité qui fonde le vivre ensemble. Tout le reste est annexe, et il n'existe pas une instance économique indépendante de l'instance politique, en ce sens que ce qu'on appelle économique n'est qu'une variété de politique, mieux encore, l'économique aujourd'hui est probablement un choix politique.


Un examen attentif de l'histoire du vivre ensemble chez les hommes le révèle aisément ces dernières affirmations.

Pierre Clastres a montré il y a bien longtemps, et Marcel Gauchet a repris cette idée, que le religieux fût historiquement la première forme du politique.


Le mythe des anciens et des primitifs, est l'extériorité radicale, le point d'appui du vivre ensemble et de toutes les pratiques humaines. Ce stade est celui d'une commune dépossession, en ce sens que tous, sans exception, obéissent aux forces d'un au-delà, radicalement inaccessible. Cette radicalité est elle-même fondatrice de l'égalité radicale entre des hommes, qui englués dans le mythe, sont aussi les jouets d'un monde fondamentalement holistique.


Dans un second temps du vivre ensemble des communautés humaines, des hommes vont réussir à se distinguer des autres en ce qu'ils se disent être en position de communiquer avec les forces de l'au-delà. Ces hommes, seront les fondateurs de ce qu'on appelle traditionnellement le politique et seront à terme fondateurs de l'aventure étatique. A ce stade, puisque le politique prend naissance dans le religieux, nous aurons le plus souvent des systèmes étatiques où la religion l'emporte encore sur le politique. Il faut toutefois bien comprendre que le politique ne nait pas de ce coup de force de certains (coup d'état fondateur de l'Etat comme aimait le dire Pierre Clastres). Il était déjà fondamentalement présent dans le stade antérieur, celui des premières formes de religion, qui ne sont rien d'autres que les premières formes du politique, en tant que première forme d'extériorité à partir de laquelle tous se rattachent.


La nouvelle forme du politique sera -elle-même appelée à évoluer. Et on passera successivement d'un Etat enkysté dans la religion à une religion enkystée dans l'Etat, forme étatique qui finira par expulser la première forme du politique en se séparant du religieux : le politique moderne est né.


L'accouchement progressif du politique moderne, rend crédible chez les hommes l'idée  que la société et ses pratiques, sont autant d'instances simplement humaines, c'est-à-dire fabriquées par eux. Ils apprenent ainsi que l'extériorité est une construction dont il sont les seuls responsables, qu'ils peuvent en conséquence en changer. Cette prise de conscience est porteuse de la fin du holisme et de la montée de la personne : si l'échange de dons était la manifestation concrète du holisme et condition de sa reproduction, l'échange marchand intéressé entre les personnes, deviendra la manifestation concrète de l'individualisme et condition de sa reproduction.


Le holisme interdisait l'économie ou la contrôlait avec radicalité. L'individualisme moderne construit tous les ingrédients de la machine économie : fixation des droits et devoirs, définition raffinée de la propriété, affaissement des antiques liens de solidarité....autant d'instances qui vont limiter les « coûts de transactions »- comme disent les économistes- et libérer une économie jusqu'ici interdite.


De même que le succès de l'aventure étatique devait rendre ingrat l'enfant vis-à-vis  de sa mère : la religion ; le succès de l'aventure économique - ce qu'on appelle la croissance ou le développement- devait récemment rendre ingrat l'économie vis-à-vis de sa mère : l'Etat. Il faut que l'Etat se retire, et libère les forces d'un marché plus intelligent que lui, Hayek affirmant même que le marché est beaucoup plus que le marché. Mais cette libération qui est aussi l'émergence récente et rapide de la mondialisation, ne fait pas disparaitre l'extériorité et « dans la tombe l'œil regarde encore Cain » . C'est que l'extériorité prendra de nouvelles formes, par exemple le système des prix . Les prix sont bien un au-delà inaccessible : construits par chacun à son insu, ils constituent un phénomène social incontrôlable, et prennent l'allure d'un phénomène aussi naturel que le mouvement des planètes. La crise est, elle-même, aussi incontrôlable que les tsunamis.


Les hommes ne peuvent se passer de l'extériorité. Cette dernière se transforme, évolue, mais demeure le point d'appui de la société, qu'elle qu'en soit la forme et le niveau de civilisation. Elle était la religion, elle est successivement devenue le politique, puis l'économie. Qu'elle qu'en soit la forme apparente-religion ,politique ,économie- elle est toujours d'essence politique puisqu'elle est la forme historique prise pour assurer la relative cohésion sociale d'un groupe humain. Il est d'ailleurs intéressant de constater qu'il existe au fond des relations d'équivalence qui nous permettent de poser des questions embarrassantes : si l'économie est l'équivalent de la religion, en ce qu'elle est la forme nouvelle de l'irrépressible extériorité, les économistes sont-ils des clercs ou fonctionnaires de la religion des temps modernes ? Et la théorie économique est -elle l'équivalent de la théologie ? Il ne saurait être question  d'aborder ici un sujet aussi délicat. Il est pourtant de très grande importance. Remarquons enfin qu'affirmer -comme très souvent- que l'ultralibéralisme qui serait pratiqué depuis une trentaine d'années serait l'effacement progressif du politique au profit de l'économicité est une expression dépourvue de sens. La société de marché est tout aussi politique qu'une autre, et le marché est, aujourd'hui, ce qui fait société, ce qui maintient un ordre en tant qu'ordre social , donc ordre politique.

Au total, il convient de constater, que très probablement, évoquer une constitution pour l'économie, comme il y a eu une constitution pour le politique, est au moins une appellation maladroite. Une telle expression entraine une confusion sur la nature profonde de ce qu'est l'économie. Et il ne saurait être question de travailler les configurations de l'économie sans connaitre la nature de la matière première.


Les quelques réflexions précédentes ne sont en aucune façon une critique des travaux menés par Paul Jorion aux Etats-Unis. Simplement elles s'attachent à préciser un  vocabulaire, qui risque aussi d'être un matériau pouvant conduire à des inexactitudes de raisonnement.


En revanche, si l'on accepte l'idée que l'économie n'est que la forme moderne de l'extériorité radicale -condition anhistorique de l'homme- il est sans doute possible d'enrichir les résultats des travaux de réflexion qui seront menés quant à sa refondation. Rebâtir, reconfigurer cette extériorité radicale, passera probablement par une limitation  de l'économie : il s'agirait de la ré enchâsser dans des structures juridiques, qui bien sûr restent à inventer, et qui seraient ce que Paul Jorion appelle selon une terminologie  contestable, une constitution pour l'économie. La réalité et la grande brutalité de la crise faciliteront, hélas, l'avancée des propositions.

 

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