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14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 10:32

Ce texte très bien documenté  d'Olivier Passet (XERFY) donne le vertige. Il n'est toutefois pas sûr que le contribuable sera véritablement sollicité. Bonne lecture. 

Combien de temps encore l’État français pourrait-il, quoi qu’il en coute, maintenir à flot les revenus de la sphère privée, et limiter la casse de l’économie réelle ? La résolution de la crise trouve aujourd’hui son issue dans la magie d’un argent gratuit qui permet à la France et à la plupart des États développés d’allonger des chèques sans les financer autrement que par la dette. Si l’on devait faire un bilan très sommaire de la facture de la crise au stade où nous en sommes, ce sont 400 milliards qui ont été injectés dans l’économie, entre les pertes de recettes fiscales issues de la crise, les trois plans d’urgence de 2020 et le plan de relance de 2021-2022. 400 milliards convertis en dette supplémentaire et dont la collectivité est redevable à terme. Il y a là une ombre inquiétante qui plane sur l’activité future. Car l’ardoise n’est pas effacée, elle est juste différée dans le temps, et les points de croissance sauvés à court terme risquent fort de se transformer en homéopathie de la rigueur qui grève les perspectives des 20 années à venir.


Et le quoiqu’il en coûte amène inévitablement la question du « à qui il en coûte ». Sur quel contribuable pèsera la charge et à quel rythme s’opèrera le remboursement ? Nous pouvons à ce stade esquisser deux scénarios : le premier est simplement le non remboursement de fait. Les échéances de la dette seront remboursées par de nouvelles émissions. C’est déjà ce qui s’opère en réalité. L’Etat n’a cessé d’augmenter ses émissions depuis 10 ans, couvrant bien au-delà de ses besoins de financement et allouant les deux tiers de ses émissions au remboursement de la dette passée arrivant à échéance et au paiement des intérêts. Il émettra 260 milliards en 2020 et 2021, à des taux toujours plus faibles. Et ce roulement de la dette peut encore durer plusieurs années, tant que la BCE garantit sans limite la liquidité sur les marchés des titres d’État. On ne voit certes pas aujourd’hui comment la BCE pourrait prendre le risque d’infléchir sa politique, sans créer un cataclysme financier qui mettrait en péril l’intégrité des banques dont elle a la supervision. Mais ce faisant, la France s’installerait sur un nouveau palier d’endettement, de 120% qui la rendrait très vulnérable en cas de moindre modification des conditions de financement. Miser sur une absence de normalisation sur un horizon de 20 ans est un pari plus que risqué.  La France devient aussi de la sorte un énorme glouton sur le marché des émissions. Alors qu’elle pèse pour 21% du PIB de la zone euro, ses émissions représentent aujourd’hui 35% des émissions brutes de la zone. Et compte tenu du niveau atteint par sa dette négociable (2000 milliards fin novembre), et de sa durée moyenne (8 ans et 78 jours au dernier comptage de l’agence France trésor), il lui faudra à terme émettre chaque année 240 milliards rien que pour amortir la dette négociable arrivant à échéance, contre 130 aujourd’hui… autrement dit la France devra en mesure de lever structurellement 100 à 120 milliards de plus par rapport aux levées déjà record de 2020 et 2021.  Pas certain qu’elle bénéficie alors de la même facilité qu’aujourd’hui et d’une souplesse intacte de la BCE sur un horizon aussi long. Pas certain surtout que l’Allemagne, pays créancier de la zone euro tolère dans la durée une situation d’hyper-endettement hexagonal qui piège la BCE dans la permissivité des taux zéro et lèse ses épargnants.


Le scénario le plus probable vers lequel on s’achemine ainsi est celui esquissé par le gouvernement en juin. Celui du cantonnement de la dette Covid…. Cette dette serait distinguée du reste de la dette héritée du passé et serait amortie en douceur dans la durée. A l’époque le gouvernement évoquait un amortissement à horizon 2042…mais sur la base d’une facture alors estimée  de 160 milliards.  Et sans impôt supplémentaire, en pérennisant la CRDS (la contribution pour le remboursement de la dette sociale, qui rapporte environ 7 milliards par an) au-delà de 2025, date à laquelle devait s’éteindre cette taxe en même temps que la dette sociale… Autant dire une super-homéopathie quasi-indolore.  Mais c’est un conte de fée auquel on ne croît plus. Car c’est maintenant 400 milliards que le gouvernement doit amortir à horizon de 20 ans, il lui faudra a minima alourdir structurellement la barque fiscale d’un point de PIB ou sacrifier autant en dépenses. Et la CDRDS, déjà convoitée pour faciliter l’équation des retraites ne suffira pas.


Encore n’ai-je évoqué ici que la partie émergée de l’iceberg. La dette publique qui fera l’objet de toutes les attentions est de tous les psychodrames. Si j’ajoute au quoi qu’il en coute toutes les avances remboursables dont ont bénéficié les entreprises entre les impôts, les cotisations différés, les prêts garantis ou non, soit au minimum  150 à 200 milliards remboursables à horizon de 1 à 6 ans, ont prend toute la mesure de la facture différée de plusieurs dizaines de milliards par an pour les entreprises. Toute la mesure aussi du risque de défaillance massive qui pèse sur les prochaines années, et d’évaporation de l’assiette fiscale.  Et l’on comprend aussi que le compteur de la facture des 400 milliards que j’ai évoquée pour l’État continue à tourner… Ajoutons à cela tous les nouveaux besoins révélés par la crise, en matière de santé, de sécurité, d’éducation… Et l’on saisit que derrière ses ellipses, la formule  « quoiqu’il en coûte », est une facture qui s’adresse d’abord au contribuable.

 

 

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11 janvier 2021 1 11 /01 /janvier /2021 09:06

Nous invitons ce matin les lecteurs à réfléchir sur l'intéressant texte qu'Olivier Passet publie chez XERFY. Oui la demande d'Etat augmente considérablement, mais cela ne signifie pas qu'un nouveau contrat social pourra naitre. Nous maintenons ainsi notre hypothèse pessimiste pour 2022. Parce que la gigantesque demande d'Etat n'est plus le fait d'une majorité politique aisée à se constituer, mais au contraire la quête d'individus complètement atomisés et en guerre les uns avec les autres, le schéma du second tour de l'élection présidentielle de 2022 ne pourra être que la reconduction de celui de 2017. Bonne lecture.

La crise sanitaire dévoile avec une acuité inégalée une de ces contradictions qui sont au cœur de la dynamique capitaliste. Ces contradictions qui font le lit des grandes crises qui ont jalonné son histoire, mais dont le dépassement est aussi le moteur de sa transformation. Elle révèle comme jamais le désir collectif de santé et la priorité des enjeux écologiques dans les préférences des agents. Partout, la protection de la vie humaine a pris le dessus sur la continuité des affaires, et partout l’enjeu environnemental s’est imposé comme moteur de relance.


La contradiction contemporaine réside précisément dans le fait que le désir de biens et de services collectifs n’a jamais été aussi élevé dans nos sociétés, j’ai parlé de santé, d’écologie, mais je pourrais encore parler de sécurité ou d’éducation, de justice etc. au moment même où le consensus fiscal est le plus fragilisé. Fragilisé sur deux plans 1/ une érosion du consentement de la classe moyenne et des plus riches à payer l’impôt et 2/une évanescence des bases fiscales avec la montée des secteurs de l’information, et un risque d’évasion croissant, qui rendent techniquement de plus en plus compliqué le financement par l’impôt. On demande ainsi toujours plus aux États, alors que leur assise financière n’a jamais été aussi faible. Et la résolution de cette impasse trouve son issue dans une explosion des dettes publiques qui interroge sur la soutenabilité du régime.


Les économistes ont prétendu résoudre cette tension à travers une marchandisation des biens collectifs et une privatisation partielle de leur gestion, qui les ferait sortir au moins partiellement du champ de la sphère publique. D’où le glissement de la notion de biens collectifs vers la notion de biens communs : le coût des premiers étant socialisé via les prélèvements obligatoires et leur accès étant gratuit et égalitaire ; les seconds pouvant être soumis à des barrières de prix qui en rentabilise la gestion mais qui différencient leur accès selon les capacités financière des individus.  Il en est ainsi du développement d’assurances ou des prestataires privées dans le domaine de la santé, de la montée des droits universitaires et de l’autonomie de gestion dans l’éducation, de la mise en place de taxes et de péages pour gérer la rareté et la pollution en matière environnementale.


Cette privatisation partielle, offre des opportunités nouvelles de création de valeur dans la sphère marchande, qui sont au cœur de la croissance des dernières décennies dans les économies avancées. Mais cette bascule vers une gestion, un financement privé, et une mise en concurrence favorise la segmentation par gammes et clientèles, qui génèrent de redoutables problèmes d’iniquité et, dans le pire des cas, de barrière à l’accès pour les plus pauvres. Cette évolution bute aujourd’hui sur un problème d’acceptabilité des populations, d’exaspération des classes moyennes déclassées, qui mine la cohésion sociale dans toutes les sociétés développées. Le caractère anti-redistributif des taxes et divers signaux prix en matière d’environnement, bute sur le même écueil.


Et sur le plan de l’efficacité, le bilan est tout aussi calamiteux. Le désir ou le besoin de biens collectifs atteignent de telles proportions aujourd’hui, que les réformes libérales ne parviennent même pas à endiguer la montée de ces dépenses dans les finances publiques. Partout le poids de ces dépenses augmente, sous l’effet 1/ d’une montée  des prix (des médicaments, des équipements, des technologies) et 2/ d’une érosion de la part des circuits de financement public qui demeure très en deçà des promesses des réformes libérales. Cette part demeure prépondérante presque partout. Et le sous-financement de cette demande collective en pleine expansion conduit à des restrictions de coûts d’équipement, de stocks, de personnels et à des déficiences de maillage que la crise sanitaire a mis en relief de façon éclatante. Concernant l’écologie, le bilan est plus désastreux encore : la poursuite du mythe selon lequel la transition écologique pourrait relever d’arbitrages et de financement de marchés, guidés par des taxes punitives bute sur une réalité irréductible. Il faudrait augmenter d’un facteur 5 à 10 les taxes existantes, pour commencer à avoir une prise sur les comportements privés à la hauteur des objectifs climatiques.  Autant dire un objectif intenable pour des gouvernements rivés sur un horizon électoral court, et confrontés à un climat social de plus en plus explosif. Résultat, alors que les gouvernements sont les seuls acteurs qui pourraient impulser de façon coordonnée la transformation écologique, à travers leurs choix d’investissement, de R&D et de consommation, face à l’urgence du compte à rebours du réchauffement climatique, ils ne consacrent qu’une part dérisoire à cet enjeu massif et prioritaire. Ce faisant, ils condamnent la soutenabilité de nos régimes de croissance.


Bref l’Etat n’a jamais été aussi incontournable. L’argent gratuit lui permet certes aujourd’hui de différer l’impasse d’une fiscalité qui s’étiole. Mais cela ne durera qu’un temps. Et sans nouveau pacte fiscal, nos économies contemporaines courent au-devant d’une crise fatale.

 

 

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6 janvier 2021 3 06 /01 /janvier /2021 14:37

L’ouvrage de Christophe Guilluy commenté dans la partie 1 du présent article était finalement très optimiste, le grand retour des classes populaires pouvant donner lieu à un possible renouveau du contrat social.

Les choses se présentent fort différemment dans le livre d’Éric Sadin signalé dans la première partie de l’article[1]. Ici, il n’est fait aucune allusion à ce que certains appellent :  le possible grand retour de l’Etat comme solution aux grandes crises et en particulier celles de l’épidémie et du climat. Pas non plus de collectif qui serait issue de l’emprise du social à l’échelle mondiale[2] comme le pense un Bertrand Badie. Eric Sadin est ici beaucoup plus proche d’auteurs comme Christopher Lash[3] ou plus encore de Jean Claude Michéa[4]. Toutefois, pour lui, la désocialisation et sa résultante politique n’est plus le fait d’une sécession des élites (Lash), ni même d’un passage d’un gouvernement des hommes à une administration des choses (Michéa), mais à une décomposition beaucoup plus profonde au sein de ce formidable chaudron  technologique que serait le numérique. Avec au final une confrontation de rivalités entre individus atomisés, rendant irréaliste tout programme politique supposé rendre justice à tous les motifs centrifuges de rancœur personnalisée, ressentis par la multitude d’êtres qui depuis longtemps auraient abandonné leur qualité de citoyens ou  leur identité  de classe.

Sadin n’aborde les questions économiques que du point de vue d’un progressif passage de la reconstruction de l’après-guerre, vers la production de masse puis le néo-libéralisme d’aujourd’hui. Sans analyse fouillée il en conclue que la gouvernance ne cesse de se tromper quant aux vertus du présent modèle économique et qu’à ce titre le pouvoir politique fabrique, par ses mensonges répétés, son incapacité à gouverner réellement. Il y a là une insuffisance réelle : Pourquoi le tournant néo libéral ? Pourquoi une répétition de mensonges sur les résultats macroéconomiques et macrosociaux attendus par ce tournant ? Avec parfois des propos qui mériteraient mieux que des affirmations non démontrées par exemple celles concernant le recul de l’Etat- providence. N’analysant pas, comme le fait Michéa, que le tournant économique néo libéral s’est accompagné d’un tournant sociétal lui-même libéral, il passe rapidement à l’analyse des effets du numérique sur une matière première humaine encore citoyenne.

Pour autant les effets du chaudron technologique numérique sont étudiés avec une finesse remarquable. Partant d’internet et du smartphone, il en étudie tous les produits dérivés et leurs effets anthropologiques. Les premiers textes, données, images, contacts, etc. qui sont apparus avec les premiers dérivés d’internet ne sont plus des fenêtres sur le monde mais, pense Sadin, des horizons spatio -temporels infinis, horizons que produisent des moteurs de recherche censés aussi simplifier l’existence à coûts a priori nuls. D’autres outils veillent en permanence à s’ajuster aux habitudes et désirs de chacun. De quoi, pense Eric Sadin, augmenter la centralité de soi, mais aussi engendrer la perte d’une socialité qui peut se réduire à un compagnonnage entre l’être et la machine. Quelques années plus tard le smartphone et ses premières « applications » vont augmenter cette impression de centralité, avec ce sentiment que les choses viennent automatiquement vers nous et transforment l’homme moderne en roi de sa vie. Les objets et outils ainsi générés et conçus  construisent pour certains un eldorado économique d’autant plus grand qu’il situe l’individu au centre de toutes les préoccupations. Plus tard encore « you-tube » engagera, selon Sadin, chacun à devenir plus visible voire à se « diffuser », le célèbre « Broadcast yourself » ou le « you » proposant à l’homme moderne de devenir populaire, de se mettre en scène, voire même de se transformer en « individu multinationale » très lucrative. Au nom de la transparence et de la souveraineté de chacun, d’autres outils proposeront une « démocratie internet » permettant une transparence sans limite dans les affaires privées ou publiques ou d’en découdre avec tous les puissants, et ce, bien sûr, sans la délibération qui caractérise le vieux monde démocratique. Avec ici de grandes conséquences sur la transformation digitale des entreprises, qui vont permettre à l’actionnaire de mieux contrôler le manager et ses cadres, et autoriser le déploiement d’outils numériques de gestion allant toujours vers plus d’adaptabilité et de flexibilité continue à des fins de résultats plus performants. D’autres progrès comme les assistants numériques personnels vont désormais administrer une large part de l’existence en nouant une relation d’un nouveau genre, celle débarrassée de toute négativité, relation qui entraine selon l’expression d’Eric Sadin une véritable « sphérisation de la vie », faisant que chacun évolue à l’intérieur d’une bulle faite d’une attache privilégiée nouée avec des systèmes ne s’adressant qu’à lui[5]. La « sphérisation de la vie » réduit ainsi l’apport d’autrui à la portion congrue, voire apport inutile ou même nuisible : la voix « supérieure » de l’assistant étant nécessairement bienveillante. Eric Sadin multiplie les exemples : celui de Twitter qui n’aboutit au travers du « follower ou « retweet » qu’à une « boursoufflure du soi » et ne revient qu’à pérorer sans jamais agir ; celui du TripAdvisor qui généralise la notation de tous par tous , l’étalage des subjectivité devenant ainsi des « vérités » objectives. De notre point de vue, Sadin n’insiste pas suffisamment sur les effets divergents de cette notation dans les 2 mondes celui de l’économie, plus exactement celui de l’entreprise, et celui du sociétal : la notation de l’actionnaire dirigeant par le salarié ne modifiant pas la verticalité de la relation, tandis que la notation du professeur par l’élève promettant davantage d’horizontalité[6]. Par contre, il perçoit clairement que les techniques nouvelles génèrent aussi une économie où l’intermédiaire public deviendrait superflu. Idéologiquement, l’individu, désormais numériquement équipé, devenu souverain de lui-même, acteur devenu efficient et important, capable d’agir sans intervention publique, ne peut  qu’exiger davantage de marché, donc de liberté dans ce nouveau paradigme, de la part d’un Etat invité à se retirer du jeu. Et si les résultats globaux ne sont pas au rendez-vous c’est parce que l’Etat n’a pas été assez loin dans la libéralisation, l’extension continue de ce qui est marché, l’abaissement de toutes les barrières, certes économiques, mais bien davantage sociétales. En particulier la nouvelle technologie, et ses effets immenses sur l’homme moderne, mène à ce que les contraintes et interdits traditionnels soient dépassés, que les codes, règles et autres usages soient abandonnés. Parce que les êtres peuvent ne plus se rencontrer, les valeurs qui encadrent ce qui était la société ne sont plus justifiées. Dans  ce monde nouveau, ce qui entrave encore la « sphérisation » de la vie n’est plus acceptable, ce qui entrave encore la montée de la centralisation de soi n’est plus acceptable, ce qui limite la « boursoufflure » de soi n’est plus acceptable, etc. Dès lors s’effritent le principe d’autorité et celui de confiance accordée aux institutions. D’où, à la limite, la colère si un gouvernement ne se comporte pas comme un assistant numérique. D’où aussi, et probablement simple oubli de Sadin qui n’en parle pas, l’irruption d’une monnaie complètement privée tel le Bitcoin. Un objet technologique, la crypto monnaie, permet ainsi de se passer complètement d’un Etat que l’on imagine désormais dépourvu de fiabilité. Sa monnaie n’étant  plus considérée comme réserve de valeur, il faut recourir à une technique numérique (une limitation programmée de l’émission, et l’éviction de toutes formes de tiers) pour éviter ce que l’on croit être la planche à billets de l’Etat.

Désormais il ne serait plus d’ordre plus grand que soi et le libéralisme classique, celui qui garantit ce dernier en se conformant à un registre de valeurs et repères partagés, disparait au profit d’une constellation d’êtres mus par leurs seuls tropismes et à l’égard desquels il est demandé à l’ordre collectif de se changer : autoriser la « fluidité du genre, la « location d’adultes », la fin de « l’esclavage du patrimoine génétique », etc. Avec comme conséquence l’irruption des logiques marchandes dans toutes les sphères de la vie. La technologie numérique permettant aussi d’agréger les individus devenus isolés en  foules, il est aussi demandé à ce même ordre collectif de reconnaitre toute sa culpabilité envers toutes les formes de minorités : anciens colonisés, ethnies maltraitées[7], usurpation du pouvoir blanc masculin, dévoiement de l’universalisme républicain, langue et régime syntaxique reproduisant la domination sexuelle, etc. D’où le refus, voire la haine, de l’ordre majoritaire censé être devenue l’arme des dominants ou d’une élite corrompue…donc le refus de ce qu’on appelle la démocratie. Cette dernière n’est pas simplement affaire de libre élection, et Sadin pourrait y ajouter que la démocratie suppose, comme le note Michael Foessel[8], que vivre les uns avec les autres n’apparaisse pas comme une contrainte, ce qui exige un principe fondamental d’empathie, et principe disparu avec la « boursoufflure des moi » autorisé par la technologie numérique.

Les conclusions de Sadin sont sans appel l’autorité comme l’institution sont rejetées massivement et il n’est plus question d’accorder le moindre crédit au contrat social et donc à l’ordre politique existant.

On peut certes critiquer l’ouvrage : pandémie et dérèglement climatique avec les peurs engendrées ne sont-elles pas refondatrices d’un grand retour de l’Etat ? Le très envahissant univers numérique est-il la  source principale d’explication du rejet de la démocratie? N’existe-il pas d’autres explications telle le multilatéralisme géopolitique ou la juridiciarisation de la vie politique ? On peut aussi critiquer l’absence d’une articulation étudiée entre le néolibéralisme économique et le libéralisme sociétal, par exemple l’absence d’une prise de position au regard du choix des politiques publiques qui vont favoriser le principe de « diversité » contre celui de « l’égalité »[9]. L’analyse de cette articulation, notamment dans le temps, nous semble fondamentale pour comprendre en particulier l’effondrement de la gauche en France voire les difficultés du parti démocrate américain. On peut enfin se poser la question de la récupération des technologies numériques par les pouvoirs encore en place. A la rupture anthropologique affectant les anciens citoyens peut correspondre une rupture dans les stratégies de pouvoir : comment ne pas voir dans les futures monnaies digitales des Etats une réponse puissante et très autoritaire, pour ne pas dire totalitaire, au risque de décomposition sociale ? L’exemple de la Chine est là pour nous le montrer avec sa banque centrale qui prépare la fin du cash et la surveillance complète de quelque 300000 transactions par seconde effectuée par une foule de ce qui n’est plus que des sujets[10]. Ajoutons les « Nudges » des économistes …et il n’y aura plus que des marionnettes…..

Ces critiques ne sauraient effacer l’essentiel à savoir l’extrême difficulté dans laquelle se trouve et va se trouver le système politique français au printemps 2022. Comment les règles du jeu de la cinquième république vont-elles pouvoir fonctionner si les acteurs/électeurs qui croient encore à un ordre plus grand qu’eux se trouvent très minoritaires ? Si l’épuisement du politique est tel qu’il ne pourra que dessiner et remettre sur la table les contours anciens d’un monde disparu ou en voie de disparition, il est clair que le résultat de la campagne est déjà écrit. S’il y a impossibilité pour les divers candidats de faire naitre un ou des groupes instituant la tension la plus équitable et harmonieuse entre chaque être et l’ordre collectif, le conservatisme ou la peur l’emportera et fera apparaitre un second tour de campagne avec les mêmes personnages qu’en 2017.


[1] « L’Ere de l’individu tyran » ; Grasset ; 2020.

[2] Cf Bertrand Badie :"Inter-sociabilité, Le monde n'est plus géopolitique"; CNRS. 2020.  :

[3] Cf : « La révolte des élites et la trahison de la démocratie » ; Champs Essais;2020.

[4] Cf : « Le loup dans la bergerie socialiste » ; Climats ; 2018.

[5] On retient ici les intéressants développements des pages 140 et suivantes de l’ouvrage.

[6] Cette distinction révèle  que le libéralisme généralisé peut au fond masquer ce que Marx aurait désigné par « rapports sociaux de production ». Le monde du libéralisme est aussi un monde illibéral et même l’éventuelle fin du salariat ne permet pas de sortir de la dépendance du marché. Sur l’illibéralisme ou l’autoritarisme du libéralisme on pourra aussi consulter les textes de Carl Schmitt et d’Herman Heller rassemblés et publiés chez Zones : « Du libéralisme autoritaire » ; 2020.

[7] Cela peut donner lieu à des actions surprenantes, telle ce restaurateur Nantais victime de  moins de 100 internautes qui exigent de changer une appellation de l’établissement jugée inacceptable ( « Le nez grillé ») au vu du passé de la ville.

[8] CF Le Monde du 1 et 2 janvier 2021.

[9] On pourra ici consulter, parmi tant d’autres,  l’ouvrage de Walter Benn Michael : « La diversité contre l’égalité » ; Liber/Raison d’agir ; 2009.

[10] Cf Le monde du 5 janvier 2021.

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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 16:29

 

Deux ouvrages importants et à priori en opposition sont publiés en cette fin d'année, celui de Christophe Guilluy ( "Le temps des gens ordinaires"; Flammarion; 2020) et celui d'Eric Sadin (l'ère de l'individu tyran; Grasset; 2020)) Le premier accorde encore encore un peu de crédit au politique. Le second radicalement pessimiste parle ouvertement de la fin d'un monde commun et le passage progressif d'une situation où les individus, certes devenus solitaires, sont encore solidaires à un monde où ces mêmes individus deviennent des "isolés antagonistes". Nous aurons l'occasion de commenter ces 2 ouvrages à partir de la réflexion déjà menée dans le blog sur les doutes concernant l'utilité de la prochaine élection présidentielle ( voir les articles du 30 novembre et 14 décembre intitulés: "France: il n'y a pas grand chose à attendre de la future élection présidentielle ", partie 1 et 2). Nous aurons l'occasion d'y mêler des billets invités sur le blog dont celui d'Hélène Nouaille publié le 16 décembre et celui d'Olivier Passet publié le 7 décembre.

En attendant nous remercions la Fondation Res Publica et en particulier Joachim Imad qui vient de publier une brève note de lecture concernant l'ouvrage de Christophe Guilluy, commentaire que nous reproduisons ci-dessous. Bonne lecture.

Aux Trente Glorieuses, période de forte croissance et de relative domestication du capitalisme, a succédé un processus de marginalisation économique et culturelle des classes populaires. Analysant les conséquences de l'avènement du néolibéralisme, conjugué à des mutations technologiques rapides et au triomphe d'une nouvelle division international du travail, Christophe Guilluy évoque « le plus grand plan social de l'Histoire », à coups de précarisation, de désindustrialisation, de délocalisations et de chômage de masse. La ruralité et les petites et moyennes villes françaises en ont été les premières victimes, comme l'illustre la carte de France de l'indice de fragilité sociale des communes [1], un indicateur élaboré par le géographe à partir de onze critères (la part des ouvriers dans la population active, la part des employés et ouvriers dans la population active, l'évolution de la part des ouvriers et employés dans la population active, le revenu disponible médian des 60 ans et +, le taux de chômage, la part des actifs en temps partiel, la part des actifs en emploi précaire, la part des plus de 15 ans non diplômés, le revenu disponible médian des ménages, la part des propriétaires occupants sous seuil de pauvreté, la part des locataires du parc privé sous seuil de pauvreté).

Dans le même temps, les classes populaires ont perdu leur statut de référent culturel. Auparavant prescriptrice, enrichie par le travail remarquable de syndicats et de partis politiques comme le Parti communiste et magnifiée par des réalisateurs comme Jean Renoir, Marcel Carné ou Julien Duvivier, la culture populaire s'est retrouvée cantonnée aux marges de la société, au point de devenir une « sous-culture inquiétante », méprisée par les vainqueurs de la mondialisation et par des minorités acquises à l'idéologie libérale-libertaire.

Ce déclassement économique et culturel a enfin été aggravé par une relégation politique. Les partis de gouvernement qui avaient auparavant à cœur de défendre les intérêts des classes populaires s'en sont progressivement détournés, à gauche au nom d'un ralliement à la mondialisation au prétexte de l'idéologie européiste et d'une vision sociétaliste de l'avenir, à droite au nom d'une vision gestionnaire de l'économie et du dogmatisme néolibéral. Délaissées par les partis traditionnels et les élites anciennement industrialistes et confrontées à une détérioration de leurs conditions matérielles d'existence, les classes populaires n'ont eu d'autre choix que de basculer dans le vote pour le Rassemblement national (auparavant le Front national) ou dans l'abstention, alimentant ainsi la crise de la démocratie sur laquelle tant d'éditorialistes et d'universitaires se plaisent à disserter.

Ce constat, nourri par de nombreux exemples, s'inscrit dans la longue lignée des ouvrages de Christophe Guilluy qui, depuis Fractures françaises, met en évidence la persistance d'une conflictualité sociale que l'idéologie libérale s'efforce de dissimuler. L'originalité du Temps des gens ordinaires n'est pas là. Elle réside dans le constat, plutôt optimiste, que propose l'auteur d'un basculement des classes populaires dans la résistance. Refusant la place subalterne à laquelle la recomposition du capitalisme et l'idéologie dominante les assignent, celles-ci passent aujourd'hui de l'ombre à la lumière.

Cette résistance est d'abord pratique et va bien au-delà de ce qu'il convient d'appeler le populisme. Bien qu'il ait débouché sur un échec politique, le mouvement des gilets jaunes a par exemple fait entendre les exigences et le cri de détresse des couches populaires dont beaucoup avaient préféré oublier l'existence. Quelques mois plus tard, à l'heure du premier confinement et du passage d'une partie des Français en télétravail, ces mêmes gens ordinaires, qu'ils soient aides-soignants, caissiers, livreurs, éboueurs ou encore chauffeurs routiers, ont dû assumer presque seuls le principe de réalité et faire tourner ce qu'il convenait alors d'appeler « l'économie de guerre ». Nullement naïf sur le processus d'héroïsation dont ils ont pu faire l'objet (« L'héroïsation est une manière de garder la main, de continuer à objectiver les plus modestes mais certainement pas une façon de leur laisser la place. »), Christophe Guilluy observe que les classes populaires, et ce pour la première fois depuis des décennies, occupent désormais une large place de l'espace médiatique.

Cette visibilité nouvelle va de pair avec une renaissance culturelle. Négligées voire vilipendées par le monde de la culture depuis les années 1980, les classes populaires sont de nouveau des sujets de premier plan de la création artistique, en témoigne la multiplication des œuvres qui contestent les représentations dominantes du peuple. Pour étayer son propos, Christophe Guilluy cite de nombreux exemples issus aussi bien de la scène artistique française (le prix Goncourt attribué à Nicolas Matthieu, la descendance littéraire d'Annie Ernaux, etc.) qu'anglo-saxonne (le succès des films de Ken Loach, le phénomène autour du roman Hillbilly Elegy de J. D. Vance, les romans populistes de John King, etc.). On peut néanmoins s'interroger sur leur portée réelle. Ces œuvres ont rencontré un succès indéniable mais sans commune mesure avec celui d'œuvres invitant par exemple à jeter un regard nouveau sur les banlieues. Pensons par exemple à la notoriété immense de certains rappeurs ou à des phénomènes de société cinématographiques, à l'image de La haine de Mathieu Kassovitz ou, dans une moindre mesure aujourd'hui, Les misérables de Ladj Ly, prix du jury 2019 du Festival de Cannes.

En outre, les classes populaires tendent, aux yeux du géographe, à ne plus jouer sur le terrain du pouvoir et à s'autonomiser. Refusant « les faux débats sous contrôle » et « le piège de la récupération politique et syndicale », elles se recomposent autour des valeurs traditionnelles (besoin d'ancrages, attachement aux solidarités organiques, refus du progressisme diversitaire, etc.) et d'un diagnostic commun : l'échec de la globalisation, de la métropolisation et du multiculturalisme. Avant tout pragmatique, la France périphérique a tourné le dos à l'idée de révolution et aux grands récits ayant structuré le XXe siècle. Seule la préservation de l'essentiel lui importe dorénavant : « un niveau de vie, un niveau de protection sociale, mais aussi un environnement culturel qui favorise le bien commun ».

Consacrant de nombreuses pages aux enjeux migratoires et démographiques, Christophe Guilluy explique que la question identitaire s'avère fondamentale dans les milieux populaires, à la faveur notamment de l'ethnicisation des débats sociaux. En première ligne face à la crise de l'intégration, ceux-ci font le constat des tensions auxquelles conduit nécessairement « la société multiculturelle à 1000 euros par mois ». Loin des procès en repli sur soi et en xénophobie, le géographe rappelle cependant que l'hostilité des classes populaires au multiculturalisme et à l'immigration non-contrôlée ne découle pas d'un racisme renaissant mais bien d'un attachement à un mode de vie et à une culture façonnés par l'histoire : « Ce que les élites feignent de définir comme du racisme n'est en réalité que la volonté des plus modestes de vivre dans un environnement où leurs valeurs restent des références majoritaires. » Christophe Guilluy évite néanmoins, à raison, l'écueil consistant à accorder la primauté à la question identitaire sur la question sociale : « S'il partage ses valeurs et sa langue, un ouvrier européen se sentira toujours plus proche d'un ouvrier d'origine maghrébine ou africaine que d'un bobo parisien blanc. »

Cette renaissance des classes populaires s'accompagne d'un inévitable effondrement culturel et idéologique du monde d'en haut. Les gens ordinaires ne sont plus dupes sur l'écologisme, l'antiracisme et l'antifascisme de façade de celui-ci, comme l'exprime Guilluy par la formule lapidaire suivante : « La lessiveuse idéologique ne fonctionne plus. » Ces discours bienveillants peinent selon lui à dissimuler la réalité de la lutte des classes et le refus de la diversité sociale d'une large partie des élites, en témoigne par exemple l'inquiétante homogénéisation des métropoles que souligne Guilluy : « Pourtant bastions de la « société ouverte », les métropoles sont des lieux de ségrégation territoriale et d'exclusion sociale radicale des classes populaires. »

Conscientes de cette hypocrisie, les classes populaires contestent désormais avec virulence l'idéologie dite progressiste. Si celle-ci demeure hégémonique au sein du bloc élitaire, elle s'avère selon le géographe à bout de souffle, en témoigne par exemple la perte brutale d'attractivité des grandes villes, exprimée par des données très révélatrices compilées dans l'ouvrage. Christophe Guilluy rappelle par exemple que 600 000 à 800 000 personnes quittent les grandes villes françaises chaque année et que seuls 13% des Français vivant dans les espaces métropolitains désirent continuer à y résider. Lassés par l'hypermobilité propre aux métropoles et rêvant de « décélération », ceux-ci devraient à terme être amenés à renouer avec la sédentarité inhérente à la France périphérique (si l'on passe outre les mobilités contraintes liées à l'activité professionnelle). Comme l'écrit Christophe Guilluy, la mobilité, géographique comme sociale, pour tous est en effet un mythe. En 2016, 65 % des Français vivaient par exemple dans la région où ils sont nés, tandis que « les chances d'ascension sociale des individus d'origine populaire (soit les enfants d'ouvriers et d'employés) varient du simple au double selon les territoires de naissance. N'en déplaise aux thuriféraires du nomadisme, cette sédentarisation ne devrait faire que progresser du fait des grandes dynamiques anthropologiques caractéristiques de notre temps (augmentation de l'espérance de vie, vieillissement de la population en Occident, ralentissement de la croissance démographique mondiale, raréfaction des ressources, etc.).

Cet essoufflement du modèle néolibéral et de la métropolisation dissimule une crise beaucoup plus profonde. Christophe Guilluy juge qu'il ne faut pas seulement adapter marginalement le modèle à l'origine de la désindustrialisation - ce même modèle qui fait que pour la première fois de l'histoire, les gens ordinaires sont contraints de vivre sur les territoires qui créent le moins d'emplois - mais bien le transformer radicalement, ce qui implique un volontarisme politique accru, un changement de cap économique et une capacité à planifier que notre classe dirigeante a laissé en déshérence depuis des décennies.

Christophe Guilluy relève que les territoires périphériques demeurent les « heartlands » des démocraties occidentales et que la mécanique des gens ordinaires correspond non pas à une « entrave » mais au « mouvement du monde ». Au-delà de ce constat fort intéressant, il serait néanmoins nécessaire de poursuivre la réflexion sur les implications pratiques du changement de modèle que le géographe appelle de ses vœux (quid de l'articulation entre une élite responsable et des classes populaires exprimant une légitime demande de protection ?) et de réfléchir aux politiques ambitieuses qu'un bloc républicain devrait mettre en œuvre pour réorienter notre modèle économique vers un horizon souhaitable. [2]

Alors que la crise du coronavirus a mis en lumière nombre de nos dépendances et de nos faiblesses, contribuant ainsi à réhabiliter des notions depuis longtemps ostracisées dans le débat public, à l'instar de la souveraineté, de l'autonomie stratégique ou des frontières, ce travail intellectuel s'avère plus impératif que jamais.

Enregistrons bien cette analyse débouchant sur un possible retour des "gens ordinaires". Conclusion jugée positive et conclusion qui sera très critiquée dans l'ouvrage d'Eric Sadin, ouvrage qui sera bientôt commenté dans la partie 2 de cet article. 

Bonnes fêtes de fin d'année à toutes et à tous.

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[1] Carte de l'indice de fragilité des communes françaises (Données INSEE), p.97
[2] Voir le colloque organisé par la Fondation Res Publica « Quelle recomposition du paysage politique pour la France ? », 3 décembre 2019

 

16/12/2020

 

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16 décembre 2020 3 16 /12 /décembre /2020 06:37

 Nous publions ici un texte d'hélène Nouaille dont l'idée fondamentale reprend largement   ce que nous venons d'énoncer dans notre article publié le 14 décembre dernier. De fait les difficultés américaines ont aussi pour cause l'effondrement d'un système de valeurs. Bonne lecture.

«  La démocratie constitutionnelle suppose la confiance du peuple en l’intégrité du processus électoral et des résultats » confiait en novembre dernier Lawrence Douglas, professeur de droit au Amherst College (Massachusetts) dans un entretien à National Geographic. « Lorsque le président d’une telle démocratie, le président en personne et non pas un groupe marginal, affirme devant son peuple que le système est truqué et qu’il ne faut pas se fier aux résultats, c’est un message incroyablement dangereux qui est alors transmis » (1).

 

Dangereux pour qui ? D’abord pour ceux, rappelions-nous en octobre dernier avec le politologue Frédéric Charillon (2), qui sont les « acteurs » de l’élection, point de vue « qui ne peut être le nôtre en Europe, et surtout qui appartient aux seuls électeurs américains ». Parce que, « si Trump est battu, tout ne reviendra pas à la normale pour autant. D’abord parce que sa défaite pourrait advenir – c’est la crainte de beaucoup – à l’issue d’un long cauchemar procédurier, d’une longue confusion dans les décomptes entre votes physiques et par courrier, tout au long de laquelle « le Donald » s’évertuera à discréditer le processus électoral ». Précisément, nous y sommes. Si, Etat par Etat, les 538 grands électeurs ont confirmé lundi 14 novembre la victoire du Démocrate Joe Biden, une majorité de Républicains, Donald Trump à leur tête, refuse encore de l’admettre. Que peuvent-ils donc faire encore ?

 

Le 6 janvier prochain, au Congrès, il y aura un décompte des votes du collège électoral suivi de l’annonce officielle du vainqueur – moment où des objections pourront être formulées. Notamment autour des Etats (Arizona, Géorgie, Michigan, Pennsylvanie, Wisconsin, Nouveau Mexique et Nevada par exemple) où des controverses sont en cours. Sans, pense notre professeur de droit Lawrence Douglas, « aucune perspective réaliste d’un impact quelconque sur l’élection ». Toutefois, que se passerait-il si les résultats de l’élection présidentielle étaient encore contestés le jour de l’investiture, le 21 janvier 2021 ? Bien que la situation ne se soit encore jamais présentée dans l’histoire des Etats-Unis ? Alors, il reviendrait au Congrès de régler la situation, en vertu d’un Presidential succession Act (3) modifié plusieurs fois depuis 1792. « Le Presidential Succession Act actuellement en vigueur a été signé par le président Harry Truman en 1947. Aujourd'hui, c'est le président de la Chambre des représentants des États-Unis qui occupe la première place de l'ordre de succession, suivi par le président pro tempore du Sénat puis les membres du Cabinet selon l'ancienneté de leur département (1).

 

Le professeur Lawrence Douglas estime que l’hypothèse est « presque inconcevable ». Mais, ajoute-t-il, « je n'imagine pas Trump reconnaître la victoire de son adversaire mais plutôt se résigner à la défaite » tout en continuant à proclamer, pour ses électeurs, que l’élection lui a été volée. Or, de tradition et comme c’est la norme, admettre sa défaite et assurer une transition pacifique est une nécessité pour un président américain. Si, de plus, les Républicains parviennent à conserver la majorité au Sénat, on imagine bien combien gouverner serait compliqué pour Joe Biden et son administration. Combien aussi le pays resterait divisé dans une période de grands défis sanitaires et économiques.

 

Il y a plus, remarque Adrien Jaulmes pour le Figaro (4). Les Démocrates sont divisés entre eux. Sérions les problèmes : il y a d’abord l’importance de l’aile gauche du Parti, qui s’estime mal représentée dans les premières nominations décidées par le président-élu. « L’aile progressiste mérite un certain nombre de sièges - des sièges importants - dans l’Administration Biden, a ainsi déclaré Bernie Sanders au site d’information politique Axios. Ce n’est pas ce que j’ai vu ». Or, rappelait-il encore, « l’aile progressiste représente 35 à 40 % de la coalition démocrate. Sans les efforts énormes de la part des militants progressistes, Joe n’aurait pas gagné l’élection ». Certainement, il s’est rallié à la candidature Biden, mais son programme de réformes radicales, inédit aux Etats-Unis, ne peut convenir au reste de la coalition, qu’elle soit proche de Barack Obama ou d’Hillary Clinton. Et il y a plus radical encore, telle Alexandria Ocasio-Cortez, représentante de New York. Elle « s’est publiquement interrogée sur les intentions politiques de Joe Biden ». Ce à quoi « le futur président a rétorqué avec agacement que s’il ‘‘ne se promenait pas avec l’étiquette progressiste collée sur le front’’, il avait ‘‘un palmarès de réformes au Congrès qui dépassait celui de n’importe qui d’autre’’ »

 

Il y a peut-être pire, avec la maladie qui gangrène les esprits dans le pays. Pays où le Parti démocrate est « obsédé par les questions d’identité, et où le genre ou la race ont plus d’importance que la compétence ou le mérite individuel (…). Des Noirs trouvent qu’il y a trop de Blancs, des féministes trop d’hommes, et les progressistes trop de technocrates ou de personnalités liées au monde des affaires ». Quand une autre partie de la population – celle qui a fait l’élection de Donald Trump et le soutient encore, refuse cette « déconstruction » de la société et du monde – concept, passé par les universités américaines, d’une « French theory » héritée, dans les années 1970 de philosophes français (Foucault, Derrida, etc.) et adaptée à l’imaginaire et aux failles propres au pays. Pour ceux qui veulent en connaître les ressorts, ici un texte détaillé (5). Si l’explication des divisions américaines a aussi des raisons économiques, revers d’une mondialisation mal maîtrisée, ces raisons seules ne peuvent expliquer complètement l’extraordinaire face-à-face qui oppose par moitiés la société américaine. Et met en danger une démocratie, qui, avec ses particularismes, tient depuis plus de deux cents ans.

 

Dangereux pour les Américains, le moment l’est aussi pour le monde occidental, qui vit depuis 1945 dans l’ordre organisé par les Etats-Unis, grands gagnants de la seconde guerre mondiale.

 

Pourquoi ? Parce que, répondait le politologue Frédéric Charillon (2), même avec Joe Biden, « les priorités américaines seront une fois de plus chinoises ou asiatiques, moyen-orientales ou mexicaines, et bien sûr internes ». Même sans Donald Trump, l’Amérique est tournée vers d’autres horizons que celui de l’Europe en particulier. Elle défendra d’abord ses intérêts dans un monde en mutation que son changement de cap a déstabilisé. De plus, « avec Biden, il faudra se souvenir des difficiles équilibres du parti démocrate, et de la montée en puissance de Kamala Harris (la jeune vice-présidente d’un Joe Biden âgé et de santé fragile), qui prendra une place importante. C’est l’autre Amérique, et elle n’est pas européo-centrée non plus ». Enfin, écrivait-il très tôt en octobre dernier, après le premier échange Trump-Biden, « la gauche du parti, qui saura se rappeler au bon souvenir de Joe Biden, sera plus proche des choix français et européens sur la santé ou l’environnement, mais pas nécessairement sur les questions de sécurité, ni sur certaines orientations de société ». Le tout en tenant compte de l’influence de « la jeune, charismatique et talentueuse Alexandria Ocasio-Cortez (qui) a un discours clivant et n’a sans doute que peu d’affinités avec une certaine Europe ».

 

Pas d’erreur donc, « l’Amérique a changé, il nous faudra vivre avec et apprendre à mieux la connaître, plutôt que de vivre sur des schémas pré-acquis ».

 

Mais si Frédéric Charillon voyait des « opportunités à saisir » pour l’Europe avec l’évolution américaine – rapports avec la Chine, défense européenne, c’était peut-être montrer beaucoup d’optimisme. L’Union européenne n’est pas au mieux de sa forme. « Je dis depuis longtemps que les Européens rêvent debout » plaide inlassablement un Européen convaincu, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin, Hubert Védrine. « Ils se sont crus dans le monde des Bisounours alors qu’ils sont dans « Jurassic park ». Ils ont du mal à s’adapter. L’idée que les Européens se font de la communauté internationale, du dépassement des conflits et des identités ne correspond pas au monde réel ». Lequel est très différent de celui où le Marché commun est né, dans un temps où les chars soviétiques menaçaient réellement l’ouest du continent – et sous le parapluie que les Américains avaient intérêt à garantir pour des raisons économiques et militaires. Pire peut-être, s’adapter suppose de savoir où l’on veut aller. Y a-t-il un quelconque consensus entre Etats membres ? Les uns rêvent du monde d’hier, le modèle français (« l’Europe puissance ») ne convient apparemment à personne, l’Europe allemande dessert les pays du sud, des tensions profondes existent entre les membres fondateurs et les arrivants de l’Est, de cultures et d’histoires différentes. La vieille démocratie britannique quitte le navire – même si l’on parvient à un accord. Rien ne va plus.

 

Or le moment est dangereux. Le futur de la puissance américaine – passage du gué qu’une Europe en désarroi est contrainte de vivre - est sans conteste l’élément déterminant de l’avenir de la planète – celui de la démocratie compris. Et ce passage ne sera pas tranquille.

 

Hélène Nouaill

 

(1) National Geographic, le 20 novembre 2020, Amy McKeever, Etats-Unis : que se passe-t-il si un président refuse de quitter ses fonctions ?

https://www.nationalgeographic.fr/histoire/2020/11/etats-unis-que-se-passe-t-il-si-un-president-refuse-de-quitter-ses-fonctions

 

(2) Voir Léosthène n° 1504 du 7 Octobre 2020, Etats-Unis, une série qui peut mal finir

 

(3) Legal Information Institute, Chapter one, Presidential elections and vacancies

https://www.law.cornell.edu/uscode/text/3/19

 

(4) Le Figaro, le 13 décembre 2020, Adrien Jaulmes, La future Administration Biden déjà critiquée dans les rangs démocrates

https://www.lefigaro.fr/international/la-future-administration-biden-deja-critiquee-dans-les-rangs-democrates-20201213 

 

(5) Cairn info, Mouvements 2005/4 (n° 41), François Cusset, We need Jacques Derrida ou l’Amérique derridienne : politiques de la déconstruction

https://www.cairn.info/revue-mouvements-2005-4-page-136.htm

 

 

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 08:48

En qualité de citoyen, nous pouvons imaginer un point de vue de relatif bons sens concernant la future élection présidentielle : quels sont, à priori, les probables problèmes du pays, et quelles sont les solutions raisonnablement envisageables. C’est ce que nous tentons d’évoquer ci-dessous en empruntant certaines idées émises par des correspondants et des collègues que nous remercions[1]. Pour autant l’émiettement de la pensée est devenu tel que le processus électoral risque de voir à son terme la continuité l’emporter sur le changement et c’est ce que nous envisagerons en conclusion.

Un premier constat est que  l’élection présidentielle ne permet   plus, depuis longtemps, d’exprimer clairement et efficacement le choix des français. Plusieurs raisons peuvent  être invoquées :   

- une constitution très présidentielle dont le jeu est mal compensé par le recours au referendum sur les grands sujets qui engagent la nation ;

- le système des partis, favorisé par une élection majoritaire à deux tours, sans proportionnelle, qui élimine du Parlement une proportion croissante de l'intention populaire ;

- des abandons imposés et massifs de souveraineté vers Bruxelles, Genève, Strasbourg, Luxembourg, Washington ;

- une perte de légitimité et un désintérêt marqué puisque, désormais, entre les non- inscrits sur les listes, les abstentions et les votes blancs ou nuls, moins de la moitié des citoyens expriment leur choix .

Il en résulte un affaissement dramatique de la démocratie face à une montée de nombreux dangers.

1 Une démocratie affaiblie face à de grandes menaces

1 Perte d’autonomie de la France, c'est à dire perte de sa souveraineté nationale et populaire, perte qui se manifeste sur tous les plans : politique, économique, monétaire, militaire, migratoire.

2 Dilution des repères qui forgent l’identité d’une nation, identité qui préserve le pays d’une   fragmentation aujourd’hui hélas très avancée, et fragmentation en opposition à la montée des Etats-Nations partout dans le monde en dehors du continent européen. Le large abandon de l'enseignement de l'histoire dans sa fonction identitaire et son accaparement par des groupes minoritaires à des fins d'instrumentalisations mémorielles dénonciatrices de la République aggrave cette fragmentation.

3 Augmentation sensible des ferments de la division économique et sociale : chômage de masse, paupérisations nouvelles et enrichissements exponentiels, sécession de l’élite, divisions qui contribuent à la fragmentation du territoire national entre zones branchées à "l'économie monde" et zones abandonnées.

4 Mondialisation économique non régulée, au nom de l’idéologie libre-échangiste, avec une fulgurante ascension des activités simplement spéculatives, financières ou rentières, mais aussi avec effacement des cohérences économiques noyées dans des chaines de la valeur illisibles, aux conséquences sociales et humaines désastreuses. En particulier, l’effondrement industriel correspond aussi à l’affaissement des gains de productivité donc de la croissance potentielle et à des disparitions de compétences difficilement récupérables (nucléaire, industrie manufacturière et de la défense, etc.). Cela correspond aussi à l’effondrement d’un futur désirable et de projets globaux négociés au profit de la  consommation vorace du simple présent.

5 Effacement de l’humanisme (transhumanisme, genrisme, fichages informatiques, capitalisme de surveillance, disparition du citoyen responsable au profit d’un consommateur docile ou capricieux, etc.) et de l’universalisme français (dictatures des minorités ethniques, raciales, religieuses, LGBTI, idéologiques, etc.)

6 Montée de l’intolérance, de la violence et de l’insécurité : quartiers interdits, groupes séditieux, déstabilisation de la dimension régalienne du pouvoir, effondrement du crédit porté à la parole institutionnelle et épidémie de fake news , affaiblissement de la fonction protectrice des institutions ,dialectique du complotisme et de l’anti-complotisme dans un monde devenant Orwellien,  gouvernement des juges en particulier sur les questions économiques et sociétales, terrorisme islamique, etc. 

7 Montée de l’insécurité écologique et climatologique avec au final pollution et dégradation qualitative et quantitative de l'air, de l’eau, des terres, et du vivant.

8 Affaissement   du potentiel scientifique, technologique voire simplement cognitif avec abaissement de la qualité des formations, tout au long des cursus,  chute des compétences et savoirs -faire, voire simple affaissement de la raison au profit des seules émotions ou idéologies. 

Quelles solutions envisageables?

II Reconstruire les chemins d’un vivre-ensemble apaisé et sécurisé….

1 Récupérer la souveraineté populaire :

- au sein de la nation c'est le peuple qui doit pouvoir décider de son destin : introduction de la proportionnelle à l’Assemblée nationale , référendum obligatoire sur les grands sujets, mais aussi référendum d'initiative populaire ;

- au sein des instances internationales (OMC, OTAN) qui imposent aux nations ce qu'elles ne veulent pas et les empêchent de se tourner vers ce qu'elles souhaitent. Cela passe en particulier par moins de multilatéralisme, une coopération active entre Etats, mais aussi par une sortie de l’OTAN ;

- au sein de l'UE, avec renégociation des traités laissant davantage de place aux citoyens de chaque nation et moins de place aux seuls dirigeants européens non élus. Les accords entre gouvernements doivent, chaque fois que cela est possible, l’emporter sur un multilatéralisme déresponsabilisant et non démocratique.

2 Récupérer la souveraineté économique par une planification simplement indicative aux fins d’une reconstruction de chaines de la valeur plus autocentrées sur le territoire ; d’une maitrise, en partenariat avec d’autres pays, des technologies d’avenir, avec investissements massifs et montée rapide des qualifications correspondantes ; d’une limitation de la financiarisation  et des activités spéculatives parasitaires et rentières ; d’une décarbonisation des activités ; du développement des filières écologiques, par exemple celle de l’économie circulaire ; d’une limitation à la libre circulation du capital ; etc. Ces changements de paradigme supposent au final le rétablissement de tout ou partie de la souveraineté monétaire.

 3 Utiliser la souveraineté économique pour rebâtir un monde moins concurrentiel et respectueux des valeurs françaises : rétablir des droits de douanes compensateurs des inégalités de protection sociale entre pays ; établir le principe d’un maxima des rémunérations ; imposer sur le territoire national les revenus qui y sont produits et perçus ; mettre fin aux détournements réglementaires et comptables permettant à des pays européens d’en prédater d’autres (Irlande, Luxembourg, Malte…) ; etc.  L’objectif final est la reconstruction, autour de la valeur travail restaurée, d’une immense classe moyenne aujourd’hui en perdition.

4 Conforter le projet de renaissance d’une classe moyenne quasi hégémonique en remobilisant les valeurs qui fondent l’histoire commune de l’immense majorité. Cela passe par une immigration choisie et le retour au pays des immigrants clandestins. Cela passe aussi par la suppression de la législation concernant le regroupement familial ; la prééminence du principe d’assimilation sur celui d’intégration ; la fin de la tyrannie des minorités, etc. De quoi éviter l’aggravation de la guerre civile de basse intensité dans laquelle le pays se trouve aujourd’hui plongé.

5 Restaurer un vivre ensemble de qualité, avec pour finalité la reconstruction d’une immense classe moyenne, passe aussi par la protection d’une nouvelle démocratie, et ce, en évacuant le gouvernement des juges qu’ils soient nationaux ou supra nationaux : Conseil d’Etat, Cour Constitutionnelle, Cour européenne de justice, etc…  instances si souvent mobilisées par des minorités actives,  doivent  elles-mêmes être cadrées par des choix référendaires sur toutes les questions aux conséquences sociétales.

Ces constatations et préconisations que l’on vient d’évoquer sont  peu susceptibles de rencontrer une majorité de français.

III…Mais des chemins hélas largement impraticables….

Sans doute beaucoup de constatations et de propositions simplement énumérées ci-dessus sont -elles partagées par de très nombreux français. Pour autant ce qu’on appelle néo-libéralisme est aussi, au terme d’une longue et complexe évolution,  un nouvel arrangement social[2] qui a favorisé l’évaporation du citoyen, et  l’émergence de l’individu souverain. La souveraineté est ainsi passée de la communauté politique des citoyens, communauté par définition la plus large, à celle de «  l’individu désirant ». D’où des conséquences fondamentales débouchant sur une nouvelle sémiologie : les mots vont voir leur signification et leur charge symbolique se modifier. Prenons quelques exemples :

La souveraineté. Ce terme dans ce nouvel arrangement du monde est presque devenu une incongruité, voire une grossièreté ou une incorrection  taxant  de populiste celui qui l’emploie. Il en résultera, à titre de simple  exemple, que  la communauté écologiste veillera avec acharnement  à son abandon. L’ environnement naturel, dira t-on  ne connait pas de frontières politiques et donc il est impératif de s’éloigner d’une idéologie d’un autre âge. On pourrait prendre d’autres exemples allant dans le même sens : faible taille du pays l’empêchant de tenir son rang face à des géants, risque de dérive nationaliste derrière l’idée de souveraineté, etc. Une variété de thèmes s’additionnant pour former une probable majorité et interdire tout débat sérieux sur la notion de souveraineté.

Le politique et l’Etat. Le terme de « choix politique » perd beaucoup de signification dans un monde persuadé que la société n’est, au mieux, qu’une somme d’individus et qu’il ne saurait y avoir d’instance  surplombant chacun d’eux. Mieux, l’expérience concrète de l’anéantissement du lien social au profit de la seule relation individu/ordinateur semble révéler que la société elle-même disparait. Elle n’est même plus somme d’individus. On comprend dans ces conditions que la liberté est devenue, dans son exercice, radicalement  incompatible avec le politique. Le terme lui-même devient ainsi une autre incongruité, ce qui justifie idéologiquement qu’il serait temps de dépolitiser les débats au profit de simples mécanismes de marchés auto-régulateurs. Pensons, par exemple, à la retraite par points qui permettrait largement de passer, dans l’administration des retraites, par un automatisme plutôt que par un débat politique périodique  entre acteurs. Une foule d’autres exemples peut être avancé : indépendance des banques centrales, organismes de régulation indépendants, mise en concurrence forcée sous contrôle bureaucratique de ce qui est monopole naturel (EDF, SNCF) ; etc.

La frontière. L’exercice d’une liberté toujours plus grande et plus éloignée des contraintes politiques fait  que Le libre échange est un état rationnel qu’on ne saurait réduire à peine d’engendrer une perte de pouvoir d’achat du consommateur. A cet égard, les droits de douane mêmes dits égalisateurs des conditions sociales de la production sont vécus comme un impôt sur la consommation, paradigme universellement enseigné avec les habits et décors de la science et jamais contesté. Droits de douanes ou contrôle des frontières, encore une atteinte à la liberté que l’individu désirant ne saurait supporter.

La liberté. Cette dernière n’est plus elle-même le produit d’un arrangement social dans lequel la rencontre avec l’autre se doit d’être plus ou moins civilisée. Rencontrer l’altérité est aussi fait de comportements d’adaptation et de prudence, "règles de juste conduite" dirait un Hayek, comportements devenus largement inutiles dans le monde numérisé, lequel peut devenir lieu d’épanouissement d’une violence virale aux effets catastrophiques.  Une  liberté ainsi devenue dépourvue d’ ancrage social débouche naturellement vers une méfiance généralisée atteignant en particulier les institutions, le respect des savoirs, mais aussi permettant le développement d’une idéologie complotiste sans frontières. La liberté dans son sens français (dimension encore collective) devient  de plus en plus la liberté au sens anglo-saxon ( le bouclier « propriété » protège l’altérité invasive) d’essence beaucoup plus radicale et débouche, technologisme aidant,  sur un développement de la  "call culture" américaine (culture de la dénonciation) mais aussi de la simple violence. 

L’intérêt général. Parler d’un intérêt général au dessus des intérêts particuliers n’a plus de sens dans une société d’individus simplement consommateurs. Au mieux, ces derniers peuvent se rassembler en communautés, ou en tribus, mais il est très difficile d’introduire une citoyenneté devenue une incongruité ou un simple signe dépourvu de  signifiant. Un intérêt de groupe se déploie en surplomb d’un intérêt général devenu invisible. Et les communautaristes verront, dans un intérêt tribal, un intérêt général puisque la communauté politique disparait. L’intérêt général évaporé laisse ainsi la place aux dictatures des minorités, en particulier simplement ethniques. Le mixage de la dictature ethnique et de la liberté radicale digitalisée ou numérisée peut ainsi déboucher sur des appréciations différentes du terrorisme, celle de Gilles Kepel laissant plus de place aux considérations ethniques et celle d’Olivier Roy accordant à la nouvelle liberté, comme effondrement d’un monde commun, un rôle plus essentiel[3]. D’où les interrogations sur la radicalisation : est-elle un effet de l’islam conquérant sur un Occident en perdition ou islamisation de la radicalité, elle- même effet de la fin d’un monde commun? Des débats qui nous éloignent du vrai sujet : comment décider aujourd’hui d’un thème disparu qui était pourtant l’un des fondements de la démocratie ?

La République et la méritocratie. Cette dernière ne peut voir qu’un rétrécissement considérable de son périmètre. La nation et la citoyenneté disparaissant,. il ne reste plus que des minorités qu’il faut aider par le biais de stratégies discriminantes. La vieille passion de l’égalité à la française peut ainsi évoluer  lentement vers des logiques de quotas et de nouvelles formes de discriminations à forts retentissements médiatiques et juridiques (juges), eux-mêmes  porteurs de nouveaux ressentiments et de méfiance.

Toutes ces pertes de repères font que les individus ont de plus en plus de difficulté à entendre et comprendre, notamment durant les campagnes électorales,  les discours d’ acteurs politiques largement démonétisés.

Les acteurs politiques sont eux-mêmes le plus souvent assis entre 2 chaises. Parce qu’il est question d’une élection présidentielle comme avant, on utilise les mots d’avant avec parfois le sens qu’ils avaient (démocratie, intérêt général, liberté etc.), de quoi développer la méfiance de nouveaux électeurs habitant le nouveau monde où les dits mots se trouvent démonétisés. Mais dans le même temps, ces acteurs politiques se doivent d'être modernes et expliquer que le monde a changé; que la démocratie ne peut que s’estomper dans le vide d’une souveraineté disparue ; que les frontières ne peuvent être rétablies en raison des impératifs d’une mondialisation favorable à la croissance et à l’épanouissement toujours plus grand de la liberté, ou de la consommation; etc. Parce que discourant au milieu du gué, les paroles publiques deviennent inaudibles, voire ridicules,  pour une majorité d’électeurs. Nombre d’entre eux seront ainsi tentés par l’abstention.

Il n’y a donc rien à attendre de la prochaine élection présidentielle. Aucun projet, tel celui développé plus haut ne peut naitre des prochains débats. Le plus probable est donc que l’on retrouve le même résultat avec des acteurs désignés légalement mais aussi des acteurs encore plus délégitimés que ceux d’aujourd’hui.

Plus probable est donc le changement qui proviendra des banques centrales en particulier la BCE. Cette dernière confirme sa situation d'Etat d'un type nouveau avec pour effet de masquer les difficultés issues de la triple crise sanitaire, économique et financière. Les lecteurs du blog savent que sa transformation empêchera tout effondrement de l'énorme pyramide financière. En revanche, on sait aussi que ladite transformation de la banque centrale développe d'énormes effets pervers en termes  de valeur des actifs (dont les actifs immobiliers), en termes de sous investissements réels et d'inégalités sociales -que le maintien des réformes structurelles et de la crise en termes réels  aggrave - effets qu'elle impose à la société. 

La Banque Centrale dans sa toute puissance a encore théoriquement les moyens de masquer les énormes inégalités sociales qui se construisent à grande vitesse. On peut ainsi imaginer le passage de l'helicopter money masqué (aujourd'hui) à l'helicopter money clairement revendiqué... lequel supposerait toutefois l'approbation de l'Allemagne... Il est difficile d'aller plus loin et nul ne sait comment les choses vont évoluer. Le plus probable toutefois est la conjonction de l'illégitimité aveuglante  du politique après 2022 et l'impossibilité d'une gestion coordonnée des affaires européennes. De quoi imaginer un monde d'après qu'il faudra construire si possible démocratiquement, avec comme le souhaite un Bertrand Badie dans son dernier ouvrage la fin du géopolitique et son remplacement par "l'inter-socialité". ("Inter-sociabilité, Le monde n'est plus géopolitique"; CNRS. 2020). 


[1] Nous remercions en particulier Henri Temple et Philippe Murrer.

[2] Pour une explication de cette dialectique entre nouveau paradigme économique et arrangement social nous recommandons l’excellent ouvrage de Pierre-Yves Gomez : « l’Esprit malin du capitalisme ; Desclée De Brouwer ; 2019.

[3] « Islamisation de la radicalité et radicalisation de l’Islam », entretien avec Olivier Roy ; l’Obs ; n°2683- 7 avril 2018.

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9 décembre 2020 3 09 /12 /décembre /2020 13:49

Nous proposons à nouveau un excellent billet d'Olivier Passet (XERFI). Bonne lecture.

"Jusqu’à quand l’Europe va-t-elle jouer solidaire ? Dans l’urgence les États membres sont restés soudés. L’Europe du Nord parcimonieuse s’est rangée au quoi qu’il en coûte français et la BCE a fait ce qui était en son pouvoir pour que l’ajustement soit indolore sur les taux d’intérêt. Ce faisant, de crise en crise, l’Allemagne, à l’insu de son plein gré, se transforme en grand hégémon bienveillant d’une communauté solidaire dans l’hyper endettement. Elle n’a jamais voulu cautionner l’idée d’une mutualisation de la dette européenne. Elle a toujours craint que la crédibilité de l’euromark ne soit un pousse au crime pour les pays du sud. Mais la BCE en neutralisant toute fièvre sur les spreads européens, et en refinançant sans limite les pays les plus exposés, crée une mutualisation de fait, où la signature ne crée plus que de faibles écarts entre les pays.


Lors de la crise des subprimes, l’Allemagne, avec l’appui de l’Europe du Nord avait rapidement sonné la fin de la partie, faisant de la Grèce un exemple. Elle avait préféré la dépression / déflation prolongée européenne au soutien artificiel de la demande régionale. Elle ne faisait par-là qu’affirmer ses intérêts industriels et les nouvelles réalités de son insertion dans le commerce mondial. La réorientation de son industrie sur les marchés extra-européens, notamment émergents, sa concurrence frontale avec les grands pays d’Asie (Corée et Chine notamment) et sa vision de l’Europe, comme un grand marché de facteurs à coût modéré. La crise de 2008 a entériné la mort de l’Europe du grand marché de consommation, et son glissement vers une Europe atelier de l’Allemagne. La convergence des coûts unitaires, passant par une dévaluation salariale, devenait dans la vision allemande une priorité  qui supplantait la préservation de ses débouchés locaux. Et dans l’axiomatique de la stabilité européenne version germanique, la crédibilité, la soutenabilité financière de la zone, le caractère irrévocable des engagements souverains prévaut sur tout autre objectif. Pays structurellement créancier du reste de l’Europe, c’est toute la sécurité de son appareil bancaire et de l’épargne de ses retraités qui est en jeu.


Beaucoup ont vu dans le plan de relance européen, malgré ses déboires récents, et la réaffirmation de la coopération franco-allemande un  tournant majeur. Un tournant ouvrant la voie à un budget européen, une Europe des transferts et une solidarité financière renforcée. Ce changement de cap signifierait qu’avec la crise sanitaire l’Allemagne opérerait un repositionnement stratégique, qu’elle repondérerait ses intérêts, accordant une nouvelle priorité à ses débouchés régionaux et à l’intégration sociale européenne.

Mais en quoi les intérêts allemands se sont-ils déplacés par rapport à 2008 ou 2010 ?


Car il ne faut pas s’y tromper, aussi spectaculaire que soit l’enveloppe du plan de relance européen, et l’hétérodoxie monétaire de la BCE, il s’agit avant tout d’un plan d’urgence. La réorientation industrielle allemande vers le grand large, ne signifie pas qu’elle soit imperméable à l’effondrement de marchés qui représentent encore 37% de ses débouchés. Et c’est ce qui est en jeu aujourd’hui, et rien d’autre. Mais passé la stabilisation incontournable des économies de la zone euro, la zone euro offre un tableau de divergence exacerbé par rapport à 2008 : avec une fracture Nord-Sud en matière d’endettement qui a franchi de nouveaux seuils. Et surtout avec en germe, une nouvelle divergence des coûts unitaires qui efface les acquis de la dernière décennie. La cicatrice en termes de croissance et de productivité s’annonce en effet bien plus profonde pour les économies de services peu qualifiées du Sud. La reprise, sera portée par l’industrie, les plateformes, le secteur de la santé…autant de trains sur lesquels le Sud ne pourra embarquer.


L’Allemagne, aujourd’hui comme hier doit jouer sa concurrence frontale avec l’Asie. Son enjeu prioritaire est celui du repositionnement numérique et écologique de son industrie. Son paradigme sera celui de l’offre. Et ses débouchés plus que jamais sont en Asie, la zone du monde aujourd’hui la moins déstabilisée par la crise sanitaire. Malgré toutes ses dérives et dérogations financières, l’Allemagne contrairement au Sud de l’Europe sortira de la crise avec un niveau d’endettement public inférieur à celui de la crise des subprimes. Elle ne se départira pas de l’objectif de normaliser sa dette à 60% du PIB dans un horizon rapproché, objectif atteignable pour elle, contrairement au Sud ou à la France, même dans un contexte de faible croissance européenne. Bref, chasser le naturel, il reviendra au galop… et ceux qui misent sur un changement de doctrine allemand au-delà de l’urgence ont du souci à se faire."

 

 

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7 décembre 2020 1 07 /12 /décembre /2020 08:58

Comme tous les lundis Olivier Passet (XERFI) évoque en termes très brefs mais aussi très justes les réalités du temps présent. Bonne lecture.

L’histoire des taux d’intérêt depuis 30 ans, c’est celle d’un long affaissement au fil des cycles et des crises successives qui ont ébranlé les économies développées. Un affaissement des taux  sur toutes les échéances qui conduit à un écrasement structurel de la courbe des taux. Or dans la vision classique, les taux sont l’expression de notre relation au temps. La baisse des taux est le résultat d’un surcroît d’épargne sur l’investissement. Elle résulte d’une faible appétence des ménages pour le présent. Ces derniers ne sont pas dominés par l’impatience du plaisir de consommation immédiate. Ce que l’on dénomme souvent par « préférence pour le futur », avec l’idée d’une consommation différée. Les entreprises de leur côté, dans un contexte de faible consommation investissent peu, mais sont en quête de hauts rendements. Elles deviennent de plus en plus sélectives et jouent la croissance intensive, autrement dit la recherche de la profitabilité, plutôt que la croissance extensive, par expansion de leurs capacités. Ce pourrait être le paradigme d’une société vieillissante. Les ménages consomment peu, et cherchent à adosser leur revenu futur sur la rente produite par un capital sélectionné avec soin.


Pourtant, cette idée de préférence pour le futur, qui sous-tend le faible niveau des taux d’intérêt est trompeuse. Elle nous fourvoie par rapport à la réalité de notre relation au temps. Elle suggère une projection sur l’avenir qui est précisément absente du monde contemporain. Elle entre de surcroît en totale contradiction avec l’explosion des taux d’endettement public et privés que l’on observe depuis plusieurs décennies, qui alimente les dépenses courantes, et l’inflation des prix d’actifs, plus que l’investissement. Autrement dit, nos comportement de fourmis, entre des ménages qui préfèrent épargner et des entreprises de plus en plus sélectives sur leurs choix d’investissement, produirait paradoxalement des économies cigales, qui se consument dans la dette et qui utilisent avec frénésie tous les artifices monétaires, pour maintenir à flot les dépenses courantes et la valeur des actifs.


Tout cela n’a rien à voir avec une économie tournée vers l’avenir. Car une telle économie met au contraire en tension le marché des capitaux et donc les taux d’intérêt. Dans une économie confiante dans sa prospérité future, les ménages dépensent sans prudence excessive. L’acte d’épargne sera conditionné par un juste niveau de rémunération de cette dernière. Et les entreprises, confiantes dans le rendement futur de leurs investissements, dans les opportunités liées au progrès technique et dans l’expansion de leurs débouchés seront prêtes à s’endetter à taux positifs. Dans ce monde, tourné vers le futur, l’économie est traversée d’anticipations positives sur la croissance et l’inflation, dont les taux d’intérêt portent la marque.


Et, in fine, ce n’est pas une préférence pour le futur que reflètent les taux zéro et même négatifs sur les échéances longues, mais tout au contraire une préférence pour le passé disons plutôt un repli sur le passé. Il suffit de décrypter les arbitrages des acteurs privés et publics aujourd’hui pour en prendre toute la mesure.


Derrière la formidable explosion de l’endettement qu’y a-t’il ? Des entreprises, notamment les plus grandes qui débordent de cash. Et qui plutôt que de mobiliser cette liquidité sur des investissements nouveaux et une extension de leurs capacités en pariant sur l’avenir 1/ rachètent leurs actions anciennes sur le marché de l’occasion pour doper à court terme la valeur actionnariale de leur entreprise. 2/ jouent sur le levier d’endettement pour acquérir les concurrents ou les nouveaux entrants de leur secteur. Ce faisant l’endettement alimente le jeu de la concentration, renforce le pouvoir de marché et de réseau des acteurs déjà existants. Dans un monde de taux zéro et sur des marchés en attrition, il est beaucoup plus rentable financièrement d’opérer la cueillette des capacités et des compétences déjà installées, de tirer profit des synergies potentielles, de renforcer sa rente d’oligopole, que de prendre le risque de financer d’une croissance organique. Un mouvement de concentration qui a pour arrière-plan le développement des fusions-acquisitions avec des conditions favorables de financement. L’endettement alimente in fine un jeu d’enchère sur le capital existant, mobilier et immobilier dans la grande salle des ventes du capital d’occasion.


Du côté des États, la hausse phénoménale de l’endettement public depuis 15 ans est toute entière dédiée au maintien à flot des débouchés courants, au renflouement des secteurs en perdition, et donc à la sauvegarde, que qu’en soit le prix des capacités existantes. Ce sera l’occasion manquée du début du 21ème siècle. Les États auront mobilisé 40 points de PIB d’endettement supplémentaire  pour maintenir en état de survie artificielle l’économie du passé, loupant l’occasion de mettre sur les rails, à taux zéro, la transition écologique. 


Et face à cela, ce n’est pas l’abondance de l’épargne des ménages qui a permis de boucler cette fuite en avant dans la dette. Il a fallu l’irruption des banques centrales en acquéreuses en dernier ressort, de titres gagés sur le passé. Et ce que l’on retrouve du côté des ménages, comme trace des tombereaux de liquidité déversés par les banques centrales, c’est de l’épargne liquide, c’est de l’immobilier… Une composition de l’épargne, qui ressemble plus à une défiance qu’à une préférence pour le futur. 

 
 

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1 décembre 2020 2 01 /12 /décembre /2020 07:43

Les partisans de l’ordre monétaire et financier actuel sont  sur la défensive quand on leur parle, depuis quelques jours, de l’opportunité d’une annulation de la dette COVID. C’est vrai qu’ils ne peuvent plus se cacher derrière la défense des investisseurs ou celle des épargnants, puisque ladite dette se trouve très largement logée à l’actif de la BCE, une institution qui ne repose pas sur de vrais créanciers potentiellement victimes d’indélicats défauts. Les arguments de défense empruntent alors la paresse du juridique : les traités interdisent l’annulation des dettes. Mais le politique n’est-il pas source de refondation du droit ? Ils empruntent aussi le scabreux argument de l’inflation qui résulterait d’un tel relâchement disciplinaire. Mais l’actuelle monétisation massive est- elle source d’inflation ?

En sorte qu’il existe probablement un risque caché, autrement plus important derrière cette mobilisation contre une annulation de la dette COVID. Quel est-il ?

Bien évidemment, à horizon assez bref, le roulement de la dette publique serait allégé. A priori de quoi limiter les déficits futurs ou baisser la pression fiscale ou augmenter les dépenses de reconstruction. Au total de quoi apporter de l’oxygène aux Etats les plus endettés. De quoi faire rêver un pays comme la France dont le gigantesque roulement de la dette n’est plus très éloigné du total de ses recettes fiscales. C’est oublier les réactions du marché et ce avant même de décider - par un Etat, voire plusieurs, voire même l’Union Européenne dans son ensemble -  l’annulation des dettes COVID.

Le fait d’en parler- à quelque niveau que ce soit, Etats, Conseil européen, Commission, etc.- entrainerait automatiquement une hausse des taux assortie de spreads considérables. La raison en est simple. Bien sûr aucun « investisseur » ou épargnant ne serait lésé puisque cette dette est, ou serait cantonnée, à l’actif de la seule banque centrale. Toutefois, une perte de confiance se manifesterait légitimement : les Etats ne vont-ils pas s’affranchir du respect qu’ils doivent à l’autre  partie de la dette publique, celle acquise par des investisseurs et qui figure dans des patrimoines privés, voire publics ? Plus simplement après avoir « tiré » sur une cible largement virtuelle - la BCE - ne vont-ils pas « tirer à balles réelles » sur les épargnants ?

Il est clair qu’un « bouquet » de hausse des taux s’élèverait rapidement et qu’un comportement de contagion mimétique s’enclencherait avec la vitesse de l’éclair. Dans le même temps, et à l’échelle planétaire, tous les produits financiers incorporant de la dette publique européenne verraient leur valeur s’affaisser avec effet boule de neige sur la plupart des titres mondiaux. N’oublions pas non plus les effets dévastateurs sur les dettes des pays émergents.  Bref, une série « d’événements » qui ferait  disparaître rapidement l’espoir d’une diminution du roulement de la dette et mettrait en cause la signature, donc les cotations, de la totalité des pays de l’Union Européenne

C’est dire que les principaux acteurs qui récemment sont intervenus après les propos du Secrétaire d’Etat italien Riccardo Fraccado, (le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau ; le chef Economiste du Trésor, Agnés Benassy-Quéret ; mais aussi Bruno Le Maire  et beaucoup d’économistes) ont utilisé des arguments qui cachaient le véritable objectif : celui de maintenir en l’état le dispositif monétaire et financier. La crise financière serait d’une telle puissance que l’ensemble de l’édifice financier serait détruit, laissant alors la place à un tout autre monde qu’il faudrait construire. Soyons donc rassurés, tout sera mis en œuvre pour entretenir la fiction d’un remboursement de la dette. C’est très difficile, mais il faut y arriver.

 Et donc tout sera mis en œuvre pour poursuivre les réformes structurelles censées participer au redressement des finances publiques… comprenons ici le maintien de la rentabilité des grandes entreprises financiarisées…. avec ses effets en chaîne sur les petites entreprises dépendantes toujours enkystées dans un taux de change irréaliste… lesquelles  attendent des réformes structurelles en compensation de la faiblesse des marges laissées par les grandes entreprises qui nourrissent leurs carnets de commande….

 Il est évident que l’annulation des dettes COVID ne lèse aucun épargnant, mais il faut surtout ne pas en parler.

 

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 07:01

Dans cette très brève première partie, nous tenterons de montrer que si de graves préoccupations économiques devraient retenir l’attention des divers candidats, celles-ci ne seront traitées qu’en oubliant de questionner la plus importante des branches d’activité du pays : l’industrie financière. Une industrie qui est la clé de voûte de l’ensemble et que nul candidat ne peut aborder avec un minimum de rigueur, voire d’honnêteté.

On pourrait imaginer qu’au moment de l’ouverture de la future campagne (approximativement d’ici moins de douze mois), les choses se soient rétablies tant sur le plan sanitaire que sur le plan économique. Toutefois, en admettant un retour de confiance dynamisé par une couverture suffisante des nouveaux vaccins, il restera à gérer d’énormes conséquences économiques. Conséquences que chacun a en tête et qu’il est inutile de détailler. Contentons nous d’en dresser un résumé succinct : mise à l’écart durable de quelques branches d’excellence technologique ( Aviation civile), difficile retour de branches très consommatrices d’emplois moins qualifiés (tourisme), endettement fortement croissant des entreprises, (le système d’aide imaginé par l’Etat est extrêmement généreux mais non assurantiel), chômage massif avec en particulier une quasi-exclusion de la classe de jeunes normalement intégrables dans la machine économique au titre des années 2020 et 2021[1], endettement public colossal (probablement plus de 120% du PIB fin 2021). Ajoutons au niveau international que l’écart avec l’Allemagne se sera fortement accru, puisque la France sera plus touchée dans ses positions d’excellence que l’Allemagne. De ce point de vue, le grand écartèlement à l’intérieur de l’UE  sera considérablement aggravé.

On sait que si le bateau ne sera pas pour autant coulé fin 2021, c’est en raison des largesses de la BCE qui achète et continuera d’acheter la quasi -totalité de la nouvelle dette publique émise. Largesses qui s’expriment également et continueront de s’exprimer dans les bilans bancaires et financiers directement gonflés par la pompe BCE. D’où d’ahurissants propos d’économistes qui affirment que l’extrême abondance monétaire permet une réallocation des patrimoines impliquant des hausses à venir de 20% sur les actions de la zone euro et de 10 à 15% des prix de l’immobilier. D’une certaine façon, la BCE - en coopération complète avec les autres banques centrales - encourage la montée de toutes les dettes publiques et privées en veillant, par les taux, à ne point déboucher sur une crise financière majeure. La France voit ainsi, en cette fin d’année, sa dette privée atteindre les 150% du PIB[2], ce qui en fait   – en dehors de sa dette publique -  le pays  le plus endetté de la zone euro.

A la vitesse de réaction de la finance s’oppose la lenteur de la mise en place du plan de relance. Ce dernier - intégrant à près de 40% le plan de relance européen - ne commencera, au mieux, à voir ses premiers effets que durant la campagne présidentielle. Une lenteur qui risque encore de s’aggraver avec le blocage de la Hongrie et de la Pologne. Comment en effet, à ce jour, être convaincu que sur les 32 milliards investis au titre de la relance 2021[3], les 17 milliards prévus en provenance du plan européen seront effectivement disponibles ?

Le questionnement est d’autant plus légitime que rien n’est dit sur l’essentiel. On peut certes pérorer sur les modalités du plan de relance et ne pas aborder la question fondamentale de l’étouffante financiarisation des entreprises laquelle aboutit toujours, malgré la crise, à une exigence de ROE d’environ 12% [4]. Concernant cette question fondamentale, le pouvoir persiste et continue à garantir le modèle en ne renonçant pas aux réformes structurelles, en s’interdisant toute hausse de la fiscalité, voire même en mettant en place une commission de réflexion sue le retour à l’équilibre des finances publiques[5]. Le pouvoir est ainsi tenu de marcher sur un fil : il ne peut se permettre de refuser les largesses de la BCE et  se doit de rester en totale conformité avec les règles de la finance. La France, comme nombre d’autres pays, restera bloquée dans sa croissance par le mur du mode de propriété et de l’énormité des rentes spéculatives correspondantes. Les revenus versés aux créanciers, au lieu d’être réinvestis dans des moyens de production pour aider l’économie à croître, sont et seront dépensés pour acheter d’autres actifs. D’une certaine façon, Michael Hudson n’a pas tort de comparer la présente situation, à celle plus intelligente des civilisations de l’Antiquité, où l’extinction autoritaire et périodique de toutes les dettes était aussi le moyen de rétablir le vivre ensemble[6]. Rassurons-nous, la question de la dette ne sera abordée que dans sa dimension publique tout au long de la campagne présidentielle et aucun candidat n’évoquera l’énormité des dettes privées. Aucun candidat n’abordera la question de la solvabilité du système bancaire français nécessairement plus malade dans les prochains mois en raison d’une forte accumulation de créances douteuses. Aucun candidat n’abordera la question de la spéculation qui a -elle seule- explique la taille gigantesque de la finance, avec ces conflits secondaires comme celui du marché des dérivés (50000 milliards d’euros au titre des couvertures)… que l’on  ne peut plus conserver à Londres… et qu’il faudrait- faute de mieux en termes de maintien de la liquidité- transférer sur Wall-Street….En conséquence aucun candidat n’abordera la question de la grande confusion qui existe aujourd’hui entre la qualité d’investisseur de celle de spéculateur, voire de simple truand, et confusion savamment entretenue par les médias[7].  Aucun candidat n’évoquera l’anormalité du ROE. Aucun candidat n’évoquera la question des dizaines de milliers d’emplois hautement qualifiés de la finance, emplois  gaspillés dans des bullshits jobs dont le contenu essentiel est  « l’adresse » ou le « talent » à effectuer de bons paris sur de simples fluctuations de prix. Une «adresse» et un   «talent» confiés de plus en plus -rationalité oblige- à des « fintech » elles- mêmes grandes consommatrices de personnels hautement qualifiés qui pourraient se déployer dans des activités moralement et économiquement plus acceptables.

 Rien ne permet de penser aujourd’hui qu’un état des lieux sérieux et réfléchi concernant le colossal édifice financier, sera abordé par les divers candidats : trop délicat, mais aussi trop compliqué pour des élus ou anciens élus qui ne comprennent pas toujours la dimension « casino » d’un monde financier qu’ils ont pourtant largement construit.


[1] La récente du CEREQ, reprise par la chronique d’Olivier Passet (XERFY)en date du 30 novembre dernier révèle à quel point la génération de la crise financière (2010) fut pénalisée par rapporte aux générations antérieures : plus de précarisation, affaissement des profils de carrière, etc. La présente génération verra ces effets s’aggraver avec d’autant plus de force que les politiques d’acompagnement de la crise actuellle ont largment profité aux insiders : l’intégration se fera au compte-gouttes.

[2] Il faut ici préciser que cette dette privée se compose de la dette des ménages (65,9%) et de la dette des entreprises ( 84,7% ). Au total, la France est beaucoup plus financiarisée que les autres pays de la zone euro.

[3] Estimation  de L’OECE dans son « Policy Brief » d’0ctobre 2020.

[4] Nous renvoyons ici à notre article : http://www.lacrisedesannees2010.com/2020/11/le-mur-du-neo-liberalisme-interdira-toute-sortie-de-crise.html

[5] « Commission sur l’avenir des finances publiques » dont certains membres sont issus du MEDEF et ce afin de rassurer les marchés financiers.

[6]CF : «  Debt and Economic Renewal in the Ancient Near East » ; University presse of Maryland ; 2018.

[7] Sans s’apesantir sur les cas français, on peut s’étonner du respect donné à l’information de Saudia Aramco (Les Echos du 17/11/2020) qui déclare que pour payer les dividendes, il faudra trouver des acheteurs d’obligations nouvelles pour un montant de 6 milliards de dollars….donc des investisseurs…Mais où se trouve le capital investi ? Comme quoi le terme investissement mériterait d’être clairement identifié.

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