Jeudi 26 août 2010 4 26 /08 /2010 15:40

             

Ce que nous appelions fordisme boiteux dans l’article du 19 juillet dernier correspondait à la construction – depuis la fin des trente glorieuses- d’un désajustement macroéconomique entre offre globale et demande globale. La mondialisation (étape 2) permet d’échapper au partage classique des gains de productivité. Mais la demande globale se maintient par « artificialisation de la plus value relative » (étape 3), mais aussi par la magie financière  au profit des ménages (étape 4) et la magie financière au profit des vieux Etats- providence ( étape 5) . La crise elle-même apparaissant comme le dépassement des limites autorisées par la fuite en avant par la dette et donc la dislocation de la magie financière.

Nous disions aussi qu’il n’y aurait pas de rétablissement du paradigme perdu.

 Certains souhaitent apparemment aggraver les choses,  et  soutiennent que  la crise n’est pas mondiale et se borne pour l’essentiel aux vieux pays victimes d’un défaut de productivité devenu abyssal. Point de vue jusqu’ici majoritaire, d’où les purges qu’il faudrait infliger, et que l’on inflige, par exemple aux pays du « club med ». Comme le rappelle fort justement Paul Fabra, la mondialisation est plus que le libre échange, et les « moins bons » ne disposent pas « d’avantages comparatifs » qui faisaient que dans le célèbre exemple du vieux Ricardo, l’Angleterre ne disparaissait pas malgré la surproductivité absolue  du Portugal. Aujourd’hui, la mondialisation, est en théorie, un déménagement autrement radical, puisque tout ou presque, peut être produit à meilleur compte en Asie. Le défaut de productivité n’est pas seulement abyssal : il est irrattrapable. D’où notre proposition -dans  notre article du 16 juillet- d’un accord international sur l’obligation réglementaire d’un équilibre des comptes extérieurs de chaque pays. Les entrepreneurs politiques au pouvoir dans la plupart des pays, parce que nourris à la théorie néoclassique dominante, pensent qu’il y a va de leur intérêt  de continuer à agir  comme avant  le séisme de la crise.

D’autres, apparemment  moins écoutés  par les entrepreneurs politiques présents, pensent que le conflit de répartition de la valeur ajoutée doit connaitre une modification des rapports de forces. S’il y a eu développement de la magie financière, ce que nous appelions la « gigantesque finance » dans notre article du 6 mars dernier, c’est précisément en raison de la chute - en longue période-  de la part des salaires  dans la valeur ajoutée brute. Point de vue repris dans nombre de travaux économétriques et parfois- mais très rarement- contestés s’agissant de la France (Denis Clerc). Approximativement, cette thèse repose sur le mythe du paradigme des 30 glorieuses qui par la redistribution des gains de productivité permettait un partage satisfaisant des PIB. Il s’agit donc d’une pensée issue de la famille keynésienne, pensée qui depuis quelques mois, se structure chez des auteurs anglo-saxons comme Krugman  ou français comme Artus.

Il est tout d’abord exact de constater que le conflit traditionnel de répartition de la valeur ajoutée brute continue de fonctionner au  désavantage des salariés. Le tableau suivant mérite attention :

 Variation prévue de la productivité      Variation prévue de la part des salaires

           Entre  2008 et 20  (en%)                          entre 2008 et 2010 (en%)

Irlande                                  8,8                                                     -1,6

Espagne                               5,5                                                     -0,7

USA                                       4,6                                                     -2,2

France                                  1                                                        -0,4

Zone euro                            -0,2                                                   0,9

Japon                                    -0,6                                                   -0,3

Italie                                      -0,9                                                   0,7

Grèce                                    -1,9                                                   1,2

RU                                          -2                                                       0,6

Allemagne                           -3,4                                                   1,4

 

Sources : Commission européenne et calculs Alternatives économiques 

Il révèle,  en premier lieu, une corrélation entre l’importance des gains de productivité et la chute de la part des salaires dans la valeur ajoutée brute. C’est particulièrement vrai pour le cas des USA. Cela signifie que la première économie mondiale (14204 milliard de dollars pour 2008 contre 13565 pour la zone euro et 4909 pour le Japon) souffre d’un déficit de demande interne qui ne justifie pas un investissement élevé malgré l’accroissement des profits. Les ménages titulaires de salaires, voient leurs revenus décroître, et se mettent à épargner 6% de ces mêmes revenus en 2010 contre 1% en 2007. Autant dire qu’il ne peut être mis fin à l’abyssal déficit fédéral  (plus de mille milliards de dollars) sans effondrement de l’économie américaine.

En second lieu si la zone euro est en meilleure position sur le plan de la demande globale, elle souffre d’une extrême  hétérogénéité. L’Irlande et l’Espagne sont dans une situation désespérée, et là aussi , une baisse en valeur absolue des déficits publics risque de se matérialiser par une hausse des valeurs relatives, le dénominateur  (PIB) baissant plus rapidement que le numérateur (déficit absolu).La position de Standard § Poor’s qui vient de dégrader la note de l’Irlande est probablement justifiée. Les chiffres concernant la Grèce, ne révèlent pas encore l’importance des mesures prises au printemps dernier, mais rejoindront bientôt ceux des deux pays sus visés : la chute brutale du niveau de l’emploi  se traduira par une augmentation rapide de la productivité et une baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée brute.

De fait, si la zone euro est en meilleure position en termes de demande globale, c’est- fort peu- en raison de la position de la France et presqu’uniquement en raison de la position de l’Allemagne. Si dans ce dernier pays la productivité a beaucoup baissé, c’est en raison des mesures prises concernant le chômage partiel. De fait la croissance allemande nouvelle (jusqu’à plus de 3% de croissance prévue pour 2010) va se traduire par l’augmentation de la productivité sans qu’il soit possible de dire quoi que ce soit sur l’évolution future de la part des salaires.

Nous n’avions pas à notre disposition les chiffres concernant la Chine. Toutefois l’effet de l’énorme plan de relance  a logiquement abouti - en maintenant artificiellement une très forte croissance - à une chute de la part de la consommation dans le PIB, laquelle n’a -avec seulement 32% du PIB- jamais été aussi faible. La Chine est donc aussi dans une position de faiblesse de la demande globale, avec une consommation trop faible mal compensée par des investissements pharaoniques dans le secteur public ou immobilier ( 62 millions de logements neufs seraient aujourd’hui inoccupés).

Au niveau mondial maintenant, selon Natixis, la productivité par tête progresserait de 3% en 2010, tandis que le salaire réel ne progresserait que de 1,5%.

Au total, les partisans d’une répartition de la valeur ajoutée plus favorable aux salariés semblent voir, dans l’inversion d’une tendance lourde d’augmentation de la part des profits, la solution à la crise, et la possibilité de voir le secteur privé, prendre le relai des relances publiques aujourd’hui à bout de souffle.

Les lecteurs de ce blog savent que les deux points de vue exposés mènent également à l’impasse.

 Les partisans de la « logique sacrificielle » ( Stiglitz) ne font qu’accélérer la catastrophe annoncée : la Grèce risque de mourir sur l’autel du « dieu productivité » lequel exige des  sacrifices toujours plus élevés et jamais libérateurs.  

Les partisans de la nouvelle répartition devraient comprendre que la mondialisation, telle que conçue jusqu’à maintenant, est une barrière à toute élévation de la demande globale. Dans les années 30, la barrière à l’élévation de la demande autorisant les débouchés à l’énorme production de masse d’un fordisme naissant, était l’absence d’entrepreneurs politiques, qui ne voyaient pas encore la gigantesque rente qu’ils pouvaient percevoir en faisant naître l’Etat- providence. Ce que Ford avait conçu par tâtonnements successifs : production de masse associée à des salaires élevés- le fameux « five dollars/day » de 1913-  n’était pas généralisable à l’ensemble de l’espace social. La barrière était la concurrence sauvage, empêchant une augmentation des salaires payée par la productivité, et assurant les débouchés de la production de masse. Ce sont les entrepreneurs politiques, qui ont vendu sur les marchés politiques, la régulation globale, c'est-à-dire la généralisation du fordisme : législation du travail, protection sociale etc. Pour le plus grand succès du paradigme fordien, et ce pendant plusieurs dizaines d’années dans beaucoup de pays. Aujourd’hui,c’est d’une nouvelle généralisation dont le monde a besoin. La forme nouvelle de la concurrence sauvage, est ce qu’on appelle la mondialisation dont on pense à tort, qu’elle est l’aboutissement naturel  du libre échange. Elle est au contraire ruineuse en ce qu’elle disloque les sociétés et contrarie des droits fondamentaux (cf. notre article du 5 juillet dernier). Les entrepreneurs politiques des pays dits émergents l’ont parfaitement compris. Les BRIC ne sont pas des entités solubles dans le marché mondial. Ce sont simplement des Etats en développement. Etats reprenant, de façon au moins temporaire,  tout ou partie des recettes qui firent le succès de l’occident.

La nouvelle généralisation, est pour le moment utopique en ce qu’elle bouleverse l’ordre des marchés politiques à l’échelle de la planète. C’est la raison pour laquelle, le paradigme qui sera plus probablement mis en place, passera par  la négociation planétaire de la sortie de la mondialisation. Comme on le sait, même pour ce qui n’est qu’un « second best », les esprits, comme les intérêts, sont encore très loin d’y voir autre chose qu’une utopie rétrograde. C’est la raison pour laquelle les idées en vogue aujourd’hui – idées que nous venons de rappeler dans le présent texte- additionnent leurs forces pour accélérer la course à la ruine généralisée.

Bonne rentrée à toutes et à tous.

Par Jean Claude Werrebrouck
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Lundi 19 juillet 2010 1 19 /07 /2010 18:01

 

Fondamentalement la grande crise est celle de l’effondrement des bricolages spontanément mis en place pour maintenir le paradigme finissant des 30 glorieuses. Ce que l’on peut aussi appeler l’effondrement du « fordisme devenu boiteux ». Ce qui correspond aussi à un effondrement du holisme correspondant et l’épanouissement d’un individualisme radical.

Principales étapes :

1)    Construction et privatisation des autoroutes de la finance avec totale liberté de circulation (années 70-80).

2)    La mondialisation devient pour les grandes entreprises préférable à l’ancien partage des gains de productivité (depuis les années 70 jusqu’à aujourd’hui).

3)    Maintien des revenus et du volume de la demande globale par « artificialisation de la plus value relative » : baisse de la valeur des biens importés issus de la mondialisation et construction des grands déséquilibres extérieurs (années 80, processus en voie de modération  aujourd’hui)

4)    Maintien des revenus et du volume de la demande globale par la magie financière : endettement croissant des ménages (années 90 jusqu’à aujourd’hui).

5)    Maintien du volume d’activités  des Etats- Providence par la magie financière  (depuis la fin des souverainetés monétaires jusqu’à aujourd’hui).

6)     Consommation croissante de marchandises internationales à partir de revenus non produits, avec en conséquences : divergence croissante entre citoyen en voie de disparition, salarié devenu davantage précaire ou flexible, et consommateur consumériste et parfois chômeur (depuis les années 80 jusqu’à aujourd’hui).

7)    Crise financière comme crise de surendettement (depuis l’été 2007  avec aggravation progressive depuis).

8)    Crise des Etats devenus incapables d’assumer leurs dettes et leurs « fonctions  protectrices » (prise de conscience aigüe depuis 2010).

Derrière ces étapes existent des groupes d’acteurs : financiers qui prendront une place centrale au terme de la mise en place des autoroutes de la finance ; grands industriels qui auront la capacité de s’arracher aux contraintes du fordisme ; petits entrepreneurs ; distributeurs, acteurs essentiels dans la chaîne de l’artificialisation de la plus value relative ; salariés ; consommateurs ; et bien sûr tout ce qui relève du personnel politico-administratif. Sans oublier que l’ensemble de ces acteurs se trouve plongé dans l’océan de la mondialisation, océan fortement peuplé d’acteurs nouveaux.

Les résultats du jeu des acteurs constituent chacune des étapes de la grande crise. Et ces résultats ne sont évidemment pas prédéterminés : l’humanité reste, aujourd’hui comme hier, complètement aveugle. Ils sont simplement le compromis de l’instant, compromis qui assure le pouvoir à ceux que nous appelons les entrepreneurs politiques du moment. Et, évidemment, le compromis n’est pas durable car ce qui caractérise une grande crise, c’est que le futur ne peut plus être la reconduction, même remaniée, du passé.

Il n’y aura pas de retour vers les  glorieuses et, ces trente cinq dernières années (1975-2010), correspondent au bricolage des acteurs en recherche du maintien du présent.  Sauf peut être pour la finance qui a du vivre la période des glorieuses, comme insupportable répression, et fût l’acteur révolutionnaire de la période suivante. Probablement pour le pire.

Ce qui caractérise une grande crise est le sentiment de l’impasse. En particulier impasse des Etats aujourd’hui, avec des entrepreneurs politiques qui doivent « relancer » mais en même temps assurent la déflation. Impossibilité de laisser les déficits, mais impossibilité de tirer la demande par des exportations nouvelles pour tous. Si tous exportent, qui achètera alors que la réduction des déficits est une diminution des demandes globales de tous ? Et une relance par redistribution du partage salaires /profit est impensable en mondialisation : la demande globale du pays qui s’y aventurerait serait complètement siphonnée par les concurrents. Et comment créer un régulateur au dessus des Etats lorsque les marchés politiques restent d’essence nationale, ont tendance à se multiplier plutôt qu’à se fédérer ?  

 Au total, impasse  du jeu global des acteurs qui fait émerger des états de plus en plus dégradés du monde des humains. Jeu global animé par des intérêts mais aussi des représentations du monde, telle celle figurant dans les théories économiques dominantes. Impasse qui est, en conséquence, aussi d’ordre épistémologique à l’instar de celle des mathématiciens grecs qui à partir de leur vision sur le concept de nombre seront dans l’impossibilité d’exprimer numériquement la diagonale du carré. Il n’y avait pas de solution pour calculer la diagonale du carré. Il fallait pour cela une autre vision du concept de nombre. Il n’y a pas de solution à la crise des années 2010 dans le paradigme d’aujourd’hui. Tout doit être réinventé.

Bonnes vacances à toutes et à tous.

 

 

Par Jean Claude Werrebrouck
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Vendredi 16 juillet 2010 5 16 /07 /2010 14:54

 

Deux grandes entreprises politiques européennes, le PS français et le SPD allemand, ont adopté en juin dernier une déclaration commune, mettant en avant la recherche d’un équilibre des balances des paiements courants des pays de l’Union européenne.

Un produit obsolète .

Le fait est à souligner tant la période de mondialisation semblait entrainer l’obsolescence de l’idée d’équilibre, en particulier celui de la balance des biens et services. A échelle plus réduite, l’euro lui-même débarrassait les entrepreneurs politiques de la bonne surveillance dudit équilibre : en s’offrant une « monnaie de réserve à l’américaine », disions-nous dans un précédent article, il n’y a plus à surveiller, ce qui naguère annonçait et engendrait des modifications de parités ou de cours de monnaies aujourd’hui disparues. Les balances devenues simple curiosité statistique n’étaient plus, à priori des contraintes publiques. La victoire de la minorité mondialiste des entrepreneurs économiques sur les marchés politiques, devait légitimer d’autres produits : monnaie  en apesanteur, liberté de circulation du capital, anéantissement des droits et taxes aux frontières, recherche de compétitivité par production d’externalités positives à la mondialisation et en particulier grignotage des « compromis fordiens » de la période antérieure, etc. Et il est vrai que la notion de commerce extérieur perdait sens, puisqu’il s’agissait moins de marchandises circulant entre  pays, qu’entre établissements d’entreprises eux- mêmes dépaysés. Pour faire bref, les balances externes ne sont plus des objectifs, à partir desquels des politiques économiques seront mis en œuvre, en utilisant les outils ordinaires de la contrainte publique. Elles ne sont plus que des résultats issus d’autres types de contrainte publique mises en œuvre pour déplacer du bien- être vers la minorité mondialiste des entrepreneurs économiques. Contraintes exigées par eux et mis en place par les entrepreneurs politiques au pouvoir. Avec la mondialisation le niveau équilibre/déséquilibre des balances n’est plus un objectif à réaliser mais un résultat constaté.

Replacée dans cette perspective, la déclaration commune susvisée, apparait comme revirement de très grande portée quant à ses intentions. Portée hélas anéantie par une  opérationnalité  victime des croyances passées.

Un progrès humain majeur.

Rétablir l’équilibre des balances, comme objectif, peut être interprété comme un progrès humain sans doute très commercialisable sur les marchés politiques. Sous ses aspects les plus radicaux, la mondialisation n’a pu être achetée par une majorité d’électeurs qu’avec l’apport idéologique issu  de constructions intellectuelles, elles- mêmes de plus en plus sophistiquées, et remontant à Ricardo dans son célèbre exemple des avantages comparatifs. En termes simples, l’échange et la spécialisation internationale sont avantageux pour tous les partenaires. Les restrictions à l’échange sont un mal à combattre. Les Grands militants de l’actuelle OMC en sont toujours là.

Or, ce que nous appelions « fordisme boiteux » dans un précédent article révélait déjà les limites d’un tel raisonnement. Il ne s’agit pas ici de faire le bilan économiciste classique des coûts/avantages du libre échange par rapport au protectionnisme. Il s’agit à l’inverse de voir dans quelle mesure un déséquilibre récurrent des balances en particulier des biens et services est porteur  d’un rétrécissement, d’une restriction, aux droits de l’homme. Le déséquilibre en mondialisation est l’indice  de différences et/ou d’inégalité des partenaires dans de multiples domaines : productivité qui elle-même relève d’une foule de facteurs, variables sociétales, statut démographique, fonctionnement des marchés politique, etc. Les déséquilibres, en particulier négatifs, des balances de biens et services peuvent durer longtemps et comme précédemment évoqué, ne pas intéresser les entrepreneurs politiques si l’on vit à l’abri d’une monnaie de réserve, réelle (dollar) ou artificielle (euro). Par ailleurs on peut aussi bénéficier de mouvements de capitaux rééquilibrants.  Cependant un déséquilibre récurrent sur biens et services, sur très longue période, entraine des effets potentiellement dévastateurs, effets qui vont loin au-delà de la stricte économicité. Les déséquilibres sont en effet une violence : l’excédentaire ponctionne ou siphonne une partie de la demande globale du déficitaire lequel ne peut réagir en libre échange que par son alignement sur la productivité réelle ou artificielle de son encombrant partenaire. En clair les grecs sont amenés à perdre leur travail sauf à s’aligner sur la productivité des allemands. Et il n’existe pas d’autre choix en mondialisation. Autre violence, celle concernant le risque de non respect des contrats : l’excédent chinois est une ponction sur la demande intérieure américaine qui peut être combattue par une autre violence, celle concernant le non- respect éventuel  de la valeur de l’épargne chinoise investie en bons du Trésor américain. En mondialisation, telle qu’elle fût achetée et imposée, il y a impérialisme de l’économicité, et seuls les systèmes culturels les plus favorables à l’élévation régulière de la productivité sont autorisés : de quoi appauvrir ce qui fût la richesse humaine.

Sans doute peut -on rétorquer qu’il ne saurait y avoir de violence puisque les échanges n’ont lieu que sur la base de l’avantage mutuel, et ce dans le seul champ de la  microéconomie. Nul grec, n’est tenu d’acheter des produits allemands ; nul américain n’est tenu d’acheter des marchandises chinoises. Seulement, à terme, ces échanges volontaires et mutuellement avantageux rétrécissent le champ des possibles : les grecs sont volontairement acheteurs de produits industriels allemands et achètent à leur insu les externalités négatives qui entourent et accompagnent leurs achats. Ils ne peuvent que réduire une ambition industrielle déjà peu marquée et ne pouvant être aidée par l’arme monétaire perdue. Ils se spécialiseront dans les activités non dé localisables , des activités de services ,non porteuse des gains de productivité futurs, et qui resteront chères. Même le tourisme peut être laminé par un déséquilibre qui ne peut être effacé par l’arme monétaire disparue. Le soleil des îles grecques est devenu trop coûteux. Le déséquilibre s’entretient, se renforce et peut saigner le déficitaire. Avec tous les risques géopolitiques qui pourraient en découler. Inutile de rappeler ici la violence des propos qui s’échangeaient, au cœur de l’Union européenne, au printemps dernier,  à propos de la crise grecque.

L’idée d’établir en tendance un équilibre (obligatoire) des échanges entre pays de l’Union est donc un très réel progrès. La liberté d’échanger ne doit pas entrainer le dénuement des plus faibles pensait déjà ce grand théoricien du libéralisme qu’était John Locke, d’où la célèbre clause dite « Lochéenne » qui vient rétablir un minimum d’égalité entre les partenaires. Plus récemment Jean Pierre Dupuy a pu critiquer la philosophie Nozickenne en montrant que l’absence de tout frein à la liberté d’échanger conduit à des états où la « quantité de liberté » disponible se trouve réduite. Les entrepreneurs politiques n’ont évidemment pas le souci de la « quantité de liberté » disponible et ne sont pas , par essence, des libertariens. Il n’empêche que, situés au centre de gravité des marchés politiques, ils ne peuvent pas ne pas tenir compte des effets dévastateurs du libre- échange non régulé sur nombre d’électeurs. Le débat, très concret sur les délocalisations,  et la question de savoir s’il est possible pour un pays, d’abandonner toute ambition industrielle, doit aussi être resitué dans l’idée de liberté présente d’échanger (mondialisation), qui détruit, ou détruirait potentiellement, la quantité de liberté future disponible pour un pays.

Sans le théoriser, les dirigeants du PS et du SPD viennent ainsi de déclarer, que l’équilibre des échanges entre pays serait  la forme moderne de la clause Lochéenne . Ou dit autrement, le moyen de préserver la quantité de liberté disponible. Répétons le, il s’agit d’un immense progrès, une avancée dans le respect des droits de l’homme, et sans doute le seul moyen, qui à l’échelle planétaire, donnera quelque légitimité à une mondialisation repensée. 

Une confusion dans l’analyse causale.

Resterait toutefois la question de savoir comment, c'est-à-dire opérationnellement, faire vivre cette idée d’équilibre. Et c’est ici que les raisonnements des deux grandes entreprises politiques susvisées deviennent hautement contestables.

De fait, il s’agirait pour les dirigeants de ses entreprises politiques, de parvenir à l’équilibre recherché en agissant sur la demande globale interne à chaque pays. Les excédentaires (essentiellement l’Allemagne) doivent stimuler leur demande interne, et en conséquence importer davantage des pays du Sud. Ces derniers, en contre partie  se verraient  offrir des débouchés nouveaux et seraient incités à des efforts de productivité. Réduction de l’excédent d’un côté,  du déficit de l’autre côté. Evidemment cela supposerait l’abandon des politiques de rigueur non coopératives et généralisées. Cela passerait aussi par le rétablissement de la bonne entente à l’intérieur du couple franco- allemand. Curieusement, le but affiché n’est pas l’équilibre des balances mais la stabilité de l’euro. Le raisonnement étant le suivant : ce sont les politiques macro- économiques non coopératives qui ont entrainé le déséquilibre des balances des pays du sud, politiques qui ont-elles- mêmes aggravé l’endettement des pays correspondants, et endettement qui viendrait aujourd’hui déstabiliser la zone monétaire.

L’affaire serait entendue : la cause de la crise de l’euro (variable expliquée) est à rechercher dans des politiques macro- économiques inadaptées (variable explicative). Une autre gestion des demandes internes aboutissant à l’équilibre extérieur, la crise de l’euro s’évanouirait. Outre que les liens de cause à effet qui s’articulent dans le raisonnement ne sont pas  clairement établis, il est possible de se demander s’il n’y a pas lieu de changer le sens des variables, l’euro devenant la cause de politiques macro- économiques improprement jugées inadaptées par les entrepreneurs politiques susvisés.

Dans l’article « l’euro : implosion ou sursaut ? » (lacrisedesannees2010.com) il avait été pourtant montré, que les politiques macro- économiques adoptées partout, correspondaient bien aux nécessités ou aux facilités proposées par la monnaie unique. Productivité faible et taux d’intérêt devenus faibles de par « la grâce de l’euro » ont privilégié les stratégies de consommation dans le sud : spéculation immobilière et importations massives de biens de consommation (Espagne). Productivité élevée et assurance que les partenaires européens ne peuvent plus dévaluer par rapport au mark disparu, ont permis la mise en place d’une fantastique machine à exporter (Allemagne). Sans doute pouvait-on lutter contre les facilités procurées par l’euro, davantage perçu aujourd’hui comme drogue dangereuse. Mais au moment de sa mise en place, comme nous le disions dans l’article précité, « tous étaient d’heureux passagers clandestins ». Les entrepreneurs politiques des pays correspondants, pouvaient vendre du bien- être à beaucoup d’électeurs, sans à court terme le faire payer par d’autres. Ce qui devait leur assurer des gages de bonne gouvernance, et ce dans tous les pays de la zone. Les marchés politiques fonctionnant en continu, et à fort court terme, ont conseillé aux électeurs européens de vivre dans le présent. L’euro était une liberté dans l’océan du libre- échange. Il est devenu une immense aliénation.

Le PS français et le SPD allemand continuent de croire que la crise de l’euro est gérable en retrouvant, par le biais d’une habile gouvernance, l’équilibre extérieur de chaque Etat. Cet équilibre passe évidemment par une compétitivité accrue….qui nous renvoie aux questions précédemment soulevées : Comment la Grèce peut-elle retrouver de la compétitivité dans le tourisme- un service à la personne peu générateur de gains de productivité- sans une dévaluation massive ? Comment l’Espagne, mais aussi, et peut être surtout la France, peuvent-elles faire renaître un secteur industriel après en avoir – au nom de la liberté des échanges – abandonné jusqu’à la culture qui lui correspond et jusqu’à l’outil de formation qui lui est attaché, sans l’électrochoc d’une dévaluation massive ?

Les grandes entreprises politiques européennes ont vu dans l’euro un produit de grand avenir consolidant leurs parts de marché politique. L’euro, produit « vache à lait » était en tête de gondole. Il entrainait même dans nombre de pays une cartellisation des grandes entreprises politiques, lesquelles ne se distinguaient plus que sur des produits secondaires. Il leur est extrêmement difficile aujourd’hui, de « rentrer le produit en usine » ,comme il est très difficile dans l’industrie, de rappeler un objet déjà largement commercialisé pour défaut majeur. C’est la raison pour laquelle se trouve aujourd’hui lancée cette vieille idée d’équilibre des échange extérieurs de chaque nation de l’Union. Objectif aussi impossible à atteindre que celui de rembourser la dette. Il manque l’outil adéquat : le rétablissement de la souveraineté monétaire.

Toutefois en faisant renaitre une expression disparue, la réflexion avance. L’équilibre extérieur est un produit politique émergent qui engendrera probablement une nouvelle grappe de produits dérivés.

 

 

 

 

 

Par Jean Claude Werrebrouck
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Lundi 5 juillet 2010 1 05 /07 /2010 19:02

                       

L’idée selon laquelle la crise financière est plus effet  que cause est déjà une question paradigmatique, voire épistémologique. N’est-elle qu’une erreur de calcul du risque (« cygne noir » dénoncé par Nassim Nicholas Taleb), une conséquence des inconséquences keynésiennes en matière de redistribution, une conséquence des inconséquentes dé régulations des années 80, ou la résultante de la simple cupidité alliée à la puissance de l’informatique et au dogme de l’efficience des marchés ?

Ce dernier point de vue, probablement  relativement populaire,  pourrait éventuellement déboucher sur une logique classique de chasse au bouc émissaire : « on ne veut pas payer pour leur crise » (Suzan George).

Finalement les entrepreneurs politiques décident.

L’observation attentive des faits, révèle pourtant que, classiquement,  la crise financière est le dysfonctionnement d’institutions issues d’un champ réglementaire, qui n’est pas le fait des banquiers. Dans l’industrie financière comme ailleurs, des structures, notamment juridiques, donc règlementaires, développent des modes opératifs et des fonctionnements  qui se sont révélés, ici , catastrophiques. Sans doute existe-il des lobbys extrêmement puissants, qui vont jusqu’à entrainer des protestations  du législateur lui-même – tels ces parlementaires européens exigeants  un « Green Peace de la finance » -  il n’empêche que ce sont bien les entrepreneurs politiques qui ont fixé les règles du jeu. Les codes monétaires et financiers, les règles et les régulateurs quels qu’ils soient  sont  comme dans tant d’autres domaines,  des modes d’utilisation de la contrainte publique  à des fins  privées. D’où bien évidemment le lobbying. La crise financière et sa calamiteuse gestion partout dans le monde est donc le résultat du fonctionnement classique des marchés politiques. Le coupable étant davantage l’offreur (l’entrepreneur politique) que le demandeur (le banquier).

Reste évidemment la question, de savoir pourquoi les marchés politiques ne débouchent sur aucune nouvelle configuration assurant la fin de la grande crise, mais au contraire son approfondissement.

Un examen rapide du passé, permet de mettre en lumière cette paradoxale paralysie du monde face à la grande crise. Paralysie qui se confirme de G20 en G20. « G vain » comme disent certains.

La vente d’outils d’utilisation de  la contrainte publique à des fins privées est le mode de fonctionnement normal des démocraties. Et pour l’essentiel,  il s’agit d’un corpus juridique : des textes qui créent, stimulent, déforment, contrarient, ou interdisent un jeu social, par exemple un marché.  Dans ce qui précédait l’Etat de droit,  le détenteur du pouvoir- prédateur réel vendait à lui-même, de la contrainte publique à son seul bénéfice, marginalement au bénéfice de ceux qui l’accompagnaient dans l’exercice de l’entreprenariat politique ou d’autres activités. En démocratie, il convient  de vendre avec plus d’intelligence - c'est-à-dire en partageant plus ou moins les avantages qui en résultent -   les outils divers (lois et règlements) qui feront les avantages des diverses catégories sociales composant le corps électoral. Les politistes disent qu’il faut atteindre « l’électeur médian ». En démocratie classique,  les marchés politiques - à l’instar des marchés financiers - ne connaissant pas de trêve (ils fonctionnent en permanence entre deux élections), les ventes d’outils de contraintes publiques à des fins privées, se font de plus en plus massives et désordonnées : tel texte qui avantage un groupe social, non seulement sera contrarié par le marché économique, mais au surplus sera contredit par un autre texte censé induire  des effets inverses, ou développera des effets inattendus sur telle ou telle autre catégorie. D’où la grande difficulté, voire le comique, des problématiques d’évaluation des politiques dites publiques.

Et tous gagnaient.

D’une certaine façon l’électeur médian fût la cible régulièrement atteinte lors des 30 grandes glorieuses. Plus exactement, les 30 glorieuses furent une période au cours de laquelle la vente de contrainte publique à des fins privées,  pouvait satisfaire un très grand nombre d’acteurs. D’abord les entrepreneurs politiques qui voyaient dans l’utilisation intelligente du Keynésianisme , l’assurance de la légitimité de leur métier , et le moyen d’une possible reconduction paisible au pouvoir . Mais aussi patrons et salariés, qui voyaient dans la politique économique, une efficace promotion de la richesse accompagnée d’une acceptable redistribution. La crise de 1929 était celle de la contradiction des effets de l’accumulation intensive qui, exigeant de larges débouchés, venait mourir sur une accumulation extensive, qui, à l’inverse, les interdisait. Les 30 glorieuses seront la solution politique permettant de vaincre l’étroitesse des marchés : Il appartiendra à l’entrepreneur politique, de construire un Etat Providence garantissant les débouchés de la production de masse. Le fordisme n’est  pas tenable à l’échelle micro-économique, d’où la crise de 1929 : il faut qu’il devienne un projet de société. Ce sera l’œuvre des 30 glorieuses. Période faste où des textes, outils de base de la contrainte publique à des fins privées,  peuvent déplacer du « bien être », d’un groupe  social vers un autre, sans désavantages visibles et, au surplus, engendrer  des bénéfices politiques. Tel est le cas - mais les exemples pourraient être très nombreux - d’une législation du travail, qui entrainera de très vives hausses des rémunérations, davantage payées par les gains de productivités que par les patrons , avec  les retombées justifiant  l’ordre politique en place. La coopération sociale, jamais simple, est gagnante pour tous.

La démocratie telle qu’envisagée encore aujourd’hui, c'est-à-dire : système issu de la capture de l’extériorité relative à tout groupe humain au profit d’individus, fonctionnait à l’époque du fordisme généralisé,  comme compromis social particulièrement avantageux puisque tous gagnaient à la coopération. D’où la crédibilité forte de l’idéologie d’un intérêt général.

Mais le fordisme après avoir triomphé s’est affaissé. La matrice heureuse des profits croissants, des salaires croissants, des impôts aux rendements eux-mêmes croissants, le tout développant des débouchés croissants justifiant des investissements incorporant des gains de productivité,  et donc la pérennisation de la croissance de tous les revenus,  s’est progressivement évaporée. L’analyse des causes internes de cet affaissement, largement étudiée et connue depuis  près d’une trentaine d’années,  n’a pas à être menée ici. Par contre, il faut bien comprendre que la lutte pour maintenir un fordisme déclinant, a très probablement accéléré le processus de mondialisation sans projet, et les difficultés présentes.

Fuyons vers la mondialisation

La mondialisation internationalise l’accumulation et va aggraver les difficultés d’un fordisme que l’on espérait sauver. Elle est d’abord un moyen de retrouver, sur des bases sans doute largement  artificielles,  des gains de productivité : ce que l’investissement ne génère plus, ou génère moins bien, sera engendré par la délocalisation. L’efficacité technique ne change que peu, mais les coûts s’effondrent en raison d’un gigantesque écart de rémunérations entre les vieux pays fordiens et les pays qui acceptent les délocalisations. L’effondrement des coûts de transaction : transport et communications en particulier faciliteront les choses. Mais surtout la mondialisation va exiger l’investissement réglementaire préalable, et en particulier la construction des autoroutes de la finance. D’où la dérégulation monétaire et financière des années 80, et la destruction progressive de tout ce qui vient limiter la bonne circulation des marchandises.

Ces métamorphoses passent évidemment par les marchés politiques. Les entrepreneurs politiques ne bénéficient plus de la manne fordienne, et le keynésianisme, qui semblait être l’outil idéologique des 30 glorieuses est en crise : le modèle s’accommode moins de la réalité. A la crise d’un fordisme en quête de l’oxygène  des grands espaces, correspond ce qu’on a appelé la crise de la sociale démocratie. Les entrepreneurs économiques achèteront d’autant plus facilement les outils juridiques de la mondialisation, que les entrepreneurs politiques sont eux-mêmes en quête d’une nouvelle idéologie de l’intérêt général. Cette perméabilité des entrepreneurs politiques aux nouvelles idées sera telle qu’ils abandonneront ce qui, historiquement, avait garanti leur toute puissance : la monnaie, laquelle  cessera d’être un attribut de la souveraineté. Aujourd’hui, quels entrepreneurs politiques et dans quels pays pourrait-on voir signer avec la banque centrale des conventions portant sur le volume du réescompte d’obligations cautionnées, le volume des avances et prêts sur le compte du Trésor, le volume des planchers de bons du Trésor etc.,  comme cela était d’usage courant jusqu’au début des années 70 ?  A ces époques du fordisme triomphant, les gouverneurs des banques centrales signataires des conventions avec les Etats, étaient généralement nommés  par les entrepreneurs politiques au pouvoir.

 La signature ne supposait évidemment pas l’accord des volontés. Seul le fait souverain comptait.

Les entrepreneurs économiques ont ainsi pu acheter aux entrepreneurs politiques, une partie de ce qui faisait la substance des démocraties traditionnelles. D’où la constatation croissante de l’impuissance des Etats face à la toute puissance des marchés.

Mais nous ne sommes équipés que de béquilles

Aux achats des outils juridiques de la mondialisation, devait correspondre l’épanouissement d’un fordisme boîteux que certains appelleront le modèle « Wal Mart » ou le modèle « Wall Street ». Car s’il est vrai que  les gains de productivité du fordisme traditionnel s’évaporaient, un pouvoir d’achat nouveau allait se constituer dans les vieux pays concernés : les marchandises produites et importées depuis les bases d’entreprises délocalisées sont moins chères. Marx dirait qu’il s’agit d’une forme nouvelle de « plus value relative » : le coût de la reproduction de la force de travail va diminuer dans les vieux pays. Le pouvoir d’achat peut augmenter alors même que le niveau des salaires stagne. Mais il s’agit  d’un fordisme boiteux, ce pouvoir d’achat résultant  bien de la baisse de prix constatée sur les seules  marchandises  importées. Il est bon pour « Wal-Mart » qui assure par ses achats plus de 10% du total des exportations chinoises. Il est moins bon pour les entreprises américaines produisant à coûts plus élevés sur le sol américain. La plus value relative de Marx était dynamisante, en ce sens cet auteur était-il l’annonciateur  des 30 glorieuses. La plus value relative nouvelle ne l’est pas : elle ne relance pas l’accumulation dans les vieux pays, et ne fait qu’encourager de nouvelles délocalisations. Alors que naguère, toute baisse de la valeur de la force de travail passait par de nouveaux gains de productivité sur le territoire, désormais cette baisse passe par le relèvement des importations et l’effritement de l’outil national de production. Dans les temps que l’on peut maintenant qualifier d’anciens,  le progrès passait par le noircissement de la matrice des échanges interindustriels. Il semble passer  aujourd’hui  par son blanchiment.  De quoi comprendre l’inquiétude actuelle des entrepreneurs politiques, qui voudraient bien réindustrialiser, mais se trouvent forts démunis après avoir vendu les outils de la reconstruction.

Mais le fordisme de la mondialisation est aussi boiteux à un autre titre : celui de la dette.

La dérégulation financière a introduit une multitude d’innovations, de méthodes et de produits, qui ont participé  à la naissance et à la construction d’une nouvelle  plus value relative, cette fois fictive ou virtuelle. Il s’agit bien évidemment des subprimes   américains dont on dit que l’implosion, fût le signal d’enclenchement de la grande crise des années 2010. Là encore il y a hausse du pouvoir d’achat : les salariés obtiennent théoriquement par l’endettement croissant une hausse de la valeur d’actifs, donc un pouvoir d’achat nouveau qu’ils n’obtiennent que plus difficilement dans le cadre du fordisme mondialisé. Les débouchés ne viennent plus de la redistribution d’un pouvoir d’achat arraché sur des gains de productivité. Ils viennent partiellement du mécanisme de l’endettement privé. La finance prend la relève, et au fordisme réel, succède partiellement un fordisme virtuel particulièrement dangereux. Mais là encore, les règles du jeu ne sont pas tombées du ciel, et ce sont bien les entrepreneurs politiques qui ont vendu à leur profit, et au profit des demandeurs, la boîte à outils, par exemple le dispositif réglementaire de la titrisation . Les entrepreneurs politiques ne peuvent plus offrir un Etat Providence généreux, mais peuvent désormais proposer  un casino que l’on espère moins coûteux, et où tous pourraient gagner. En termes plus concrets, la titrisation des subprimes pourra faciliter l’accès à la propriété des ménages les moins aisés, peut produire un « effet richesse » par hausse de prix de l’immobilier, que l’on espère durable, et ainsi augmenter la demande solvable. De quoi augmenter la probabilité de gagner les prochaines élections.

Mais le marché de la dette comme substitut de pouvoir d’achat, ne saurait se borner aux seuls citoyens. Il peut aussi avec une certaine efficacité, maintenir plus ou moins fictivement les murs de l’Etat providence, patiemment construit au cours des 30 glorieuses. Dans le fordisme mondialisé, les gains de productivité n’irriguent plus et  nourrissent mal l’Etat providence. Au surplus, les entrepreneurs politiques d’un Etat sont en compétition avec les entrepreneurs politiques d’autres Etats. La reconduction au pouvoir est de plus en plus difficile dans une situation de rareté de l’offre de produits politiques, opposée à une demande croissante issue des victimes de la mondialisation.

Paradoxalement,  l’abandon de la souveraineté monétaire ne fait pas disparaître la capacité d’endettement : les dettes publiques peuvent désormais se négocier sur un marché infiniment plus vaste que par le passé. Les gouverneurs des banques centrales n’obéissent plus, mais leur jalouse indépendance est compensée par un marché mondial bienveillant envers la signature des Etats. D’où la création, partout dans le monde, selon un modèle unique, d’agences publiques chargées, à l’échelle planétaire, de la commercialisation de la dette de chaque Etat. Les dettes publiques, jusqu’ici nationales, et très largement hors marché (naguère les bons du Trésor achetés au bureau de poste, se trouvaient entre deux piles de draps) se mondialisent.

De ce point de vue, on peut considérer que la dette publique - devenue quasiment partout massive - est venue remplacer la matrice heureuse des 30 glorieuses qui nourrissait si bien les Etats providences. Ce ne sont plus les recettes publiques rapidement croissantes  qui ravitaillent les Etats providence, mais à l’inverse la dette mondialisée. Inutile d’insister sur l’exemple - que certains considèrent scandaleux - de la CADES en France, caisse d’amortissement d’une partie de la dette, qui devrait disparaître,  mais qui ne fait que prendre de l’embonpoint,   et ce malgré des lois de cadrage censées limiter son existence. Mais là encore, la contre partie de la dette publique est l’achat de voix. Car contenir la dette peut, dans nombre de pays, entrainer une déroute électorale.

Au total si le fordisme triomphant assure une croissance de tous les revenus : salaires, profits, impôts ; il semble que le fordisme boiteux de la mondialisation qui lui succède, assure d’abord le développement de la rente financière et sans doute des profits. Les oubliés sont le salaire et l’impôt. Et ce passage entre les deux états correspond à une série de fuites en avant, à l’origine de la paralysie  actuelle. Et paralysie car ces fuites sont peu réversibles.

C’est l’essoufflement du fordisme classique, qui oblige les entrepreneurs économiques à exiger le libéralisme, à exiger davantage d’ouverture sur le monde, avec tous ses requis  en matière douanière, et surtout financière puisque l’espace de la couverture des risques deviendra beaucoup plus considérable. Pour autant, cette ouverture, parce que non maitrisée, aboutira au blanchiment de la matrice des échanges interindustriels des pays. Car l’exportation de capital sera moins à des fins de débouchés locaux qu’à des fins de débouchés nationaux. Concrètement les délocalisations seront des bases d’exportations vers les pays d’origine. Plus clairement encore, le commerce international sera –au moins au cours de la première phase de la mondialisation- assez peu un commerce entre pays et bien davantage un commerce entre établissements ou filiales, d’entreprises des vieux pays fordiens. Aujourd’hui encore, la moitié du commerce extérieur américain se déroule entre firmes américaines. De quoi relativiser l’idée de déficit extérieur américain. Il faut du reste souligner qu’au moment de son ouverture sur le monde, le parti communiste Chinois, interdisait les délocalisations soucieuses de conquérir le marché interne. Cette ouverture si spécifique, si étrange, est bien un remède qui aggrave le mal du fordisme, puisque désormais les intérêts du consommateur, acheteur de produits que l’on dit étrangers, vont se disjoindre de ceux du salarié. Ce qui n’était pas le cas au cours des 30 glorieuses. Il s’agit bien d’une fuite en avant,  où la crédibilité de l’idée d’un intérêt général ira en s’émoussant.

Cette première fuite en avant créatrice de plus value relative est suivie d’une autre, qui elle aussi, crée une variété plus douteuse encore de plus value relative : une croissance soutenue par l’effet de richesse énoncée plus haut. Les revenus des salariés américains n’augmentent plus, mais le jeu douteux des subprimes titrisés remplace artificiellement ce qu’autorisaient naguère les gains de productivité conquis dans les progrès de la production. L’économie américaine, celle située à l’intérieur des limites territoriales des USA, se fragilise, mais la croissance reste élevée. D’où les mensonges concernant la bonne santé de l’économie américaine dans les années 2000. Le fordisme boiteux est aussi une économie de bulles.  Avec ses conséquences en termes de désagrégation des collectifs qui caractérisaient le fordisme traditionnel. Naguère les revenus faisaient l’objet de négociations collectives. Cela était vrai des salaires, mais cela était  également vrai pour les profits et rentes, puisque les entrepreneurs politiques, intervenaient parfois avec rudesse, sur le taux marginal de l’impôt sur le revenu et le taux de l’intérêt. Désormais les revenus seront fixés par les marchés, et certains verront leur montant fixés par la seule spéculation. Là encore Marx, grand précurseur, affirmait déjà que le marché avait l’effet d’un acide : il dissout les liens sociaux et parcellise les collectifs. Ce qu’aujourd’hui Alain caillé appelle le « parcellitarisme ».

 La vente des outils monétaires par les entrepreneurs politiques, principalement à la finance, provoque cette seconde fuite en avant : non seulement le fordisme est devenu boiteux, mais il devient virtuel .

Evidemment l’implosion du système en 2008, aurait pu mettre un terme au processus de déraillement. Mais là encore, la solution toute provisoire sera la fuite en avant, et la pyramide de dettes privées sera soutenue par l’agrandissement, à une échelle encore jamais vue dans l’histoire, de la  pyramide des dettes publiques. Inutile d’insister sur un fait bien connu. En Octobre 2008 les entrepreneurs politiques choisissent partout la solution qui les maintient le mieux au pouvoir.

A chaque étape, le choix des entrepreneurs politiques fixe largement celui de l’étape ultérieure, et ce jusqu’à la paralysie. Comme l’animal qui pris dans un piège, construit sa prison définitive en se débattant.

En faisant le choix d’une mondialisation non négociée, une mondialisation simple béquille du fordisme finissant, les marchés politiques, aveugles comme les autres marchés, débouchent sur un système d’échanges internationaux ravageurs aussi bien pour les hommes que pour l’environnement. Le couple sino américain en est l’exemple emblématique.

En abandonnant le pouvoir monétaire et en acceptant l’auto-régulation financière, dont certains, à l’instar de Jean De Maillard, disent qu’elle est porteuse de fraudes à grande échelle,  il est difficile d’en revenir à  des économies plus autocentrées : les Etats ont donné au marché le pouvoir. Racheter la boîte à outils de la régulation, devient politiquement aussi difficile, que de faire rentrer le dentifrice dans un tube, après avoir pressé dessus pour l’en faire sortir. Les débats concernant la rédaction de la grande loi de régulation financière, qui sera prochainement promulguée aux USA  (2000 pages) et qu’on appellera peut-être le « Dodd- Barney Act », sont  là pour en témoigner.

Enfin, en acceptant le principe du « to big to fail » les Etats désormais surendettés, sont aussi complètement paralysés.

Et si les banques centrales devenaient tueuses de la dette ?

A priori les choses sont pourtant simples : tout pourrait repartir si toutes les dettes disparaissaient. De quoi envisager la reconstruction de nouvelles pyramides de dettes, consommatrices d’un temps pendant lequel l’accumulation pourrait reprendre.  Nouvelle fuite  en avant sans doute, mais probablement plus confortable car plus durable. Laissant aussi du temps pour envisager une nouvelle configuration aux échanges extérieurs. A noter que la résolution de ces questions très difficiles, laisserait de toute façon en jachère la question du fordisme finissant, et la construction d’un autre modèle. Modèle « cognitif », croissance durable, équitable, etc.  Autant de principes ou de mots à définir et à approfondir. Interrogeons nous plutôt sur la disparition des dettes et la reconfiguration des échanges extérieurs.

La disparition des dettes ne sera pas facile  car elle suppose la mobilisation d’outils de contraintes publiques, inacceptables pour ses contreparties, c'est-à-dire les créanciers. Or ceux-ci sont beaucoup plus nombreux qu’on le pense, la financiarisation généralisée des activités humaines, les ayant multipliés. A elle seule, la dette publique devenue hégémoniquement marchande dans les années 70, crée la cohorte des rentiers directs et indirects : banques, fonds de pension, ménages résidents et étrangers de tous pays, fonds divers et souverains etc. Elle est bien une invention, un produit politique résultant de la radicalité de la séparation entre Trésors et Banques centrales. Sans cet outil nouveau de contrainte publique, il est clair que la notion de dette publique et de la charge correspondante sont - pour une bonne part - dépourvus de sens : si le trésor s’endette, il récupérera la charge correspondante sous la forme de profit de la banque centrale dont il est le propriétaire. Dans cette configuration l’endettement public, plus exactement la charge de la dette, n’a guère de sens. C’est donc le fonctionnement des marchés politiques, qui a élargi considérablement le périmètre de  la dette publique comme marchandise. Le service public est largement remplacé par le marché, parce que les marchés politiques se sont ainsi orientés. Et il est vrai que la demande existe : de la même façon qu’avec la moyennisation de la société,  le fordisme multiplie les marchandises, le système financier doit multiplier les produits d’épargne. La modernité étant aussi –philosophiquement- tentative humaine pour se libérer des contraintes de la nature, le risque ne peut plus se situer hors des prises humaines, d’où là aussi multiplication de produits financiers, censés couvrir les risques, dont l’une des matières premières, est la dette publique.

Dans ce contexte, anéantir la dette publique par de nouveaux outils de contraintes publiques : répudiation totale ou partielle de la dette, renégociations avec décisions sur la maturité, les taux, nouvelle législation concernant les banques centrales , etc. suppose des décisions de la part des entrepreneurs politiques qui ne vont pas de soi…d’autant que les marchés politiques sont des navires très nombreux ,  en concurrence, et pouvant entrer en collision  sur l’océan de la mondialisation.

Mais la dette privée est également très difficile à faire disparaitre. Elle peut sans doute être une mesure populiste et tenter les entrepreneurs politiques. Mais là aussi le salut est difficile. Il est certes possible d’annuler juridiquement la dette immobilière des ménages américains…mais cela ne peut que reproduire à échelle élargie, ce qui fût historiquement le déclencheur de la crise. Plus populiste encore serait un Trésor se substituant aux charges des débiteurs…. Ce qui nous renverrait à la question de la dette publique. Plus radicale encore, serait la reprise en main des banques avec l’interdiction de créer de la monnaie, mais une telle opération correspondrait à la disparition du crédit et l’approfondissement de la crise.

Il n’est donc apparemment plus possible, d’utiliser les outils classiques de contraintes publiques, pour donner satisfaction à un groupe social sans détériorer gravement le niveau de satisfaction d’autres groupes, voire de l’ensemble. La dissémination, et donc le risque systémique, est le principal facteur de la toxicité financière. Et c’est bien là le signe qui permet d’affirmer que ce qui est vécu, est bien une grande crise. Ce qui autorise bien sûr d’imaginer un autre monde, et de se livrer à un néo-constructivisme par essence hasardeux. Les marchés politiques n’y sont toutefois pas prêts.

Pour autant il est théoriquement possible d’envisager la suppression de l’ensemble des dettes privées et publiques sans de trop gros dégâts, c'est-à-dire utiliser de la contrainte publique à des fins privées qui ne correspondrait pas à un bousculement majeur des marchés politiques. Il s’agit d’accepter une augmentation illimitée de la taille des bilans des banques centrales, et ce, sans recapitalisation par les Etats.

En clair, cela suppose qu’elles deviennent quasi officiellement des « bad Banks », qu’elles assurent sans limites le refinancement du système financier, qu’elles achètent sans limites les titres de la dette publique, etc. En contre partie cela signifie aussi des engagements forts du système bancaire en termes de crédits,  dans ses dimensions qualitatives et quantitatives, en termes de taux, en termes d’activités du compartiment banque d’affaires, en termes de rémunérations etc.

L’accouchement par les marchés politiques de ces quelques règles est - même en Allemagne- probable dans le court terme. La crise des années 2010 atteint aujourd’hui un niveau de gravité, qui ne permet plus de la contourner comme ce fût le cas en 2008 et 2009 .

Ce refinancement officiellement illimité est évidemment porteur d’anticipations inflationnistes. Et c’est précisément l’augmentation illimitée de la pyramide de la dette qui permettra au futur son anéantissement par inflation. En attendant  ce changement de statut des banques centrales est ce qui est politiquement le moins coûteux et qui permet de gérer encore la crise, sans réellement l’affronter.

Car il est vrai qu’au fond peu de choses changent en réformant en profondeur le statut des banques centrales et marginalement celui des banques : les équilibres sociaux sont globalement maintenus, les banques restent privées, les Trésors sont ré-oxygénés et les Etats providences moins menacés, la rigueur s’éloigne et le crédit est réenclenché, etc. De quoi re-légitimer nombre d’entreprises politiques et de reconduire au pouvoir ceux qui les animent, y compris en Allemagne qui jusqu’ici connaissait une configuration très spécifique de ses marchés politiques.

Mais la masse monétaire, dans chaque pays, augmente considérablement, et de façon probablement différenciée, ce qui pose la question des taux de change. Et au-delà celle des échanges internationaux.

Car le changement de statut des banques centrales ne peut que déclencher une très vaste spéculation sur les monnaies. La spéculation sur les dettes peut s’affaisser : les banques centrales « avalent »  tout. A l’inverse la spéculation sur les devises se développe.

D’où la question de la maitrise des échanges extérieurs. Laquelle, dans un premier temps, passe par la maitrise des autoroutes de la mondialisation, c'est-à-dire pour l’essentiel, la circulation des capitaux. Redonner de la cohérence aux systèmes économiques nationaux, suppose la disparition des plus values relatives factices dénoncées plus haut, source de la schizophrénie de plus en plus ressentie du salarié-consommateur.

Le fordisme boiteux, aboutissait à la désindustrialisation et au blanchiment de la matrice des échanges interindustriels disions-nous. Plus concrètement encore, il entrainait, sauf exception rarissime (Allemagne) un déficit de la balance des biens, non compensée par un excédent de celle des services. Avec en correspondance, une structuration de l’emploi, de plus en plus orientée vers la déqualification et les faibles rémunérations  (services à la personne),  mais  aussi le gonflement d’une rente des services financiers, assurant de très hautes rémunérations au profit d’un tout petit nombre. De quoi déséquilibrer, à terme, nombre de marchés politiques. La démocratie paisible, s’épanouissait facilement dans une  moyennisation de la société financée par le fordisme. Tous gagnaient,  au terme de  la compétition pour  la maitrise des outils de la contrainte publique, y compris les entreprises politiques elles-mêmes. La montée des inégalités associée à la chute de la croissance ne peut que remettre en cause le mode d’insertion de chacun dans la mondialisation.

Le rêve : un contrat d’équilibre multilatéral des échanges internationaux.

La réponse à ce problème majeur sera trouvée dans la négociation d’un vaste contrat d’équilibre multilatéral des échanges internationaux. Question difficile puisqu’elle met en question l’hégémonie du dogme libre-échangiste.

Cela signifie tout d’abord que les entrepreneurs politiques de chaque Etat, se rendent maîtres des péages des autoroutes de la mondialisation : Les taux de change sont à taux fixes et négociés en vue d’assurer l’équilibre des échanges pour chaque pays. Avec sélection de ce qui peut ou ne pas « passer »  afin de contrôler les flux spéculatifs comme le très volumineux «  carry trade ». Avec aussi garantie des risques  sur les opérations antérieures : il ne saurait être question pour la Chine de voir son stock de dollars disparaître au terme d’un accord multilatéral des échanges internationaux.

Et l’accord multilatéral suppose que les changements de parité soient négociés : le créditeur net ne pouvant plus dire au débiteur net, qu’il doit s’adapter à la concurrence, et faire aussi bien que lui. Concrètement, un tel  accord doit mettre fin aux tristes et dangereuses  réalités vécues aujourd’hui en Europe, où les plus faibles ( Grèce,  Espagne etc.) sont invités à « devenir aussi  sérieux » que les « plus sérieux » (Allemagne) . Cela signifie qu’en fonction de règles précises, débiteurs et créanciers nets,  ajustent périodiquement les taux de change, les créditeurs devant obligatoirement réévaluer, et les débiteurs devant obligatoirement dévaluer. Ce qui signifie partage des charges liées au déséquilibre. Il est ainsi interdit au créditeur net, d’user de sa plus grande productivité pour siphonner le marché du débiteur net. De la même façon,  il est interdit au débiteur  de maintenir une capacité internationale d’achat qui ne correspond pas à ses moyens. Plus de baisse artificielle de la valeur de la force de travail. En cas de désaccord entre créditeurs nets et débiteurs nets, un tribunal international ( FMI ?) décide du taux de change d’équilibre.

Au total, les marchés politiques qui, dans le court terme, vont probablement s’orienter vers le repositionnement sus-visé des banques centrales, seront nécessairement conduits à se positionner sur la guerre des monnaies qui devrait logiquement en résulter. La solution proposée- difficile - est probablement politiquement la moins coûteuse : elle ne signifie pas la fin d’un libre échange ; elle garantit les immenses actifs nés des déséquilibres passés (fonds souverains) ; elle évite la très difficile question de la refondation d’un système monétaire international, en n’évoquant pas l’idée de monnaie de réserve à conserver ou à remplacer ; elle tente enfin de réduire la dissociation croissante entre le citoyen, le salarié, et le consommateur. Dissociation porteuse de troubles croissants sur les marchés politiques.

Les changements proposés ne sont pas du type « grand soir ». L’apparent, et sans doute irréel désarmement idéologique, étant la contrepartie du passage à la société de marché, les grands rassemblements ne sont plus que d’éphémères  révoltes. Par contre,  il faut espérer que la démocratie pourra emprunter les chemins qui mènent à de réels changements, par exemple ceux exposés ci-dessus,  des chemins qui permettront d’éviter un chaos planétaire.

 

 

 

Par Jean Claude Werrebrouck
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Mardi 8 juin 2010 2 08 /06 /2010 20:25

 

Parmi les nombreuses propositions à effet de juguler les dangers d’une  dette publique jugée insupportable , on notera l’intéressant article signé de Rodolphe A Müller et Pierre- Alain Schied dans Le Monde  du 8 juin. Constatant une corrélation positive entre la quiétude des marchés et le pourcentage de la dette domestique dans la dette publique totale, les deux auteurs  en viennent à proposer un plan de compensation inter Etats et inter créanciers aboutissant à la renationalisation de la dette.

Aucun détail concernant la procédure suivie n’est indiqué. Simplement il s’agirait d’une gigantesque compensation. Et sans doute compensation elle-même fort complexe puisque les dettes publiques nombreuses , en théorie égales au nombre d’Etats, sont appropriées par des agents nationaux fort nombreux et fort divers : Banques centrales, banques nationales et étrangères, compagnies d’assurances, fonds de pension, ménages.

Plus complexe encore- à supposer qu’il existe un accord politique international regroupant un nombre significatif d’Etats concernés et volontaires-  serait le taux de change entre les dettes compensées. Problème qui reste entier dans une compensation  entre Etats n’appartenant pas à un même zone monétaire. Mais problème qui demeure même à l’intérieur d’une zone, les nouvelles créances ne jouissant plus des rendements antérieurs. A titre d’exemple les créanciers français de dette publique Grecque verraient s’affaisser, au terme de la compensation,   la rentabilité de leur investissement.

Mais il y a beaucoup plus grave. La compensation généralisée aboutirait à la mise sur le devant de la scène, et donc sa mise à l’index,  de l’Etat le plus internationalement endetté. Le processus envisagé de rapatriement  favorise peu les Etats dont l’endettement est  faible ou reposant sur une base domestique. Ainsi le Japon ,qui certes dispose d’un Etat  très endetté, serait peu favorisé par la procédure de rapatriement. Il n’y a quasiment rien à rapatrier et seulement 5,8% de la dette publique est détenue par des étrangers. A l’inverse des pays comme le Royaume-Uni ou la France disposant d’Etats très endettés auprès de créanciers étrangers, respectivement 68% et 66% du montant total de la dette publique, se verraient au terme de la compensation encore très endettés internationalement. Tous, ou presque, seraient « renationalisés » à l’exception de ceux qui font le plus problème. Sans doute  le raisonnement précédent doit- il être enrichi par l’introduction de la variable du solde des créances et des dettes du compte privé de chaque nation : les créanciers privés pouvant détenir plus d’actifs internationaux que leur Etat de rattachement n’encourt de passifs. Il existerait donc deux catégories de pays endettés au terme de la compensation des dettes publiques : ceux disposant d’un secteur privé créancier net, et ceux pour qui la mise à l’index de leur endettement public  se double  d’ un endettement privé. En clair un pays comme l’Espagne, qui cumule tous les handicaps,  n’aurait aucune raison de se plier au jeu du rapatriement des dettes publiques.

Il existe donc fort peu de chances de voir, selon le vœu de Müller et Schieb, le rapatriement des dettes des Etats  calmant le jeu des marchés, pour la simple raison que les Etats seraient forts peu enclins à participer à une telle compensation, mais aussi parce qu’elle désigne le lieu exact de l’embrasement de la future panique de ces mêmes marchés.

Mais l’intérêt du faux remède proposé est-il sans doute ailleurs : il révèle le malaise de la doctrine de la liberté du déplacement des capitaux.  Car ce qui est proposé est bien de mettre fin à la libre circulation du capital et donc réintroduire de substanciels éléments de  dé mondialisation dans les moteurs financiers et économiques.

 Aucun point du texte proposé n’aborde la question. Pour autant comment rapatrier la dette des Etats par le jeu d’une compensation sans en premier lieu interdire toute nouvelle extraversion au niveau des agences nationales chargées de la commercialisation des dettes publiques . Très simplement si l’Etat français devait se lancer dans ce processus de rapatriement, il est clair que l’agence France Trésor recevrait immédiatement l’ordre de ne vendre de la dette ( marché primaire) qu’à des agents nationaux. Tant il vrai qu’on ne peut remplir un seau tant qu’au préalable les trous  ne soient  rebouchés.

« Rapatrier la dette » est donc bien un terme qu’il faut comprendre  par une expression sans doute plus exacte : « nationaliser la dette ». Au travers d’une solution qui se présente comme simplement technique, Müller et Schieb ne soupçonnent ils que leur proposition est tout simplement révolutionnaire ? Ils proposent la renaissance des Etats, avec leur compétence monétaire et surtout leur pouvoir monétaire. La crise des années 2010 atteint maintenant sa phase de plein épanouissement avec la conjonction de sa dimension « crise financière » et de sa dimension « crise des Etats » . D’autres dimensions sont maintenant attendues : politique, sociale, etc. les idées finiront sans doute par suivre pour la mise en place d’un nouveau paradigme. Elles sont aujourd’hui à dénicher dans les interstices du discours dominant sur la crise. Celui de Müller et Schieb en est un bel exemple.

 

 

Par Jean Claude Werrebrouck
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