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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 05:19

 

Partant de définitions précises concernant les concepts d’Etat et de marché politique, la première partie du présent texte a permis d’étudier les mécanismes de déconstruction, en particulier celui de l’Etat-Nation. La seconde partie va maintenant s’interroger sur l’existence de forces permettant de  reconfigurer ce dernier : la sécession, mais aussi, la refondation et la fragmentation. Enfin nous verrons que les tentatives de dépassement sur un mode fédéral ou confédéral sont une complète et surtout très dangereuse illusion.

Reprenons successivement ces différents cas de figure.

Des couts d’homogénéisation trop élevés : la sécession.

Une première forme  concerne le démantèlement des Etat-Nations les moins homogènes. Il s’agit d’Etats-Nations composés de communautés distinctes historiquement rassemblées sous la houlette d’entrepreneurs politiques ayant édifié  un Etat unique (Espagne, Grande Bretagne, Belgique, etc.). Ces Etats-Nations parce que non homogènes se heurtent à la contestation croissante des transferts vers l’Etat-central. Contestation qui résulte d’un double mouvement : celui de la crise et celui de la fin de l’idéologie de l’intérêt général.

Parce que la crise aggrave les inégalités de performances entre les sous- ensembles de ces Etats-Nations, elle invite à l’augmentation des transferts exigés par les entrepreneurs politiques centraux, transferts de plus en plus contestés : La Catalogne n’accepte plus de financer l’Estrémadure, La Flandre n’accepte plus de financer la Wallonie, etc. Et ces résistances s’accroissent aussi en raison de l’affaissement de l’idéologie d’un intérêt général. Ce type de décomposition/ recomposition ne conteste pas la mondialisation laquelle devient au contraire un  appui pour une libération : il ne s’agit pas de se recroqueviller sur une culture provinciale, mais de s’en libérer d’une autre. Il ne s’agit pas de construire un nouvel universalisme mais de se libérer d’un particularisme. C’est dire qu’il ne s’agit pas vraiment de créer un nouveau monopole Etatique, un nouvel Etat-Nation - replié sur lui-même - en modèle réduit. Parce que la montée de l’économie et avec elle, celle de la mondialisation ne sont  pas contestées, parce que l’on est prêt à affronter toutes les conséquences de la foudre numérique en termes d’explosions de nouveaux échanges sans frontières, la seule variable qui importe est celle du coût d’un Etat que l’on doit néanmoins supporter parce que réalité encore indépassable. Ainsi, l’indépendance de la Catalogne, de l’Ecosse de la Flandre etc. se fait au nom d’un arbitrage de coûts : la communauté choisit l’Europe réputée plus avantageuse  que les prélèvements de l’Etat central historique. Elle se fait aussi probablement sur la base  d’un affaissement et non d’une disparition complète de l’idéologie d’un intérêt général : une version modernisée de l’Etat-Nation plus réduit et surtout ouvert  est encore pensable.  La sécession revendiquée est d’essence pacifique, la logique des intérêts a bien effacé celle des passions. Elle est aussi un instrument d’ascension pour des entrepreneurs politiques locaux qui vont trouver une nouvelle légitimité en offrant de nouveaux produits politiques. Concrêtement, elle n’interviendrait que sur la base de ces produits  relativement nouveaux que sont les  référendums d’autodétermination avec parfois initiative populaire.

La  problématique de la « fermeture » de l’Etat fédéral au niveau américain est sans doute assez différente. Pour autant elle témoigne avec la lutte contre le « Obamacare » et la mise en avant des Thèses d’un James Madison  (4ième président des USA) d’un réel recul du périmètre de l’intérêt général, recul mis en valeur là aussi par des entrepreneurs politiques en quête de nouvelles parts de marché. Là aussi, il s’agit moins de construire un nouvel universalisme, que de se libérer de contraintes, ici, en convoquant une histoire singulière 

Une place particulière doit bien sûr être réservée aux  structures conglomérales prémodernes ne correspondant pas à de véritables  Etat-Nations : URSS, Irak, Syrie, etc. Dans ce type d’espace les entrepreneurs politiques ayant édifié ces conglomérats sont parfois extérieurs et souvent très récents. Les conglomérats en question n’ont jamais réellement développé de façon crédible, l’idéologie de l’intérêt général au travers de racines communes, les coûts correspondants étant tout simplement prohibitifs. Le modèle westphalien qui inspire les créateurs de ces conglomérats est en effet difficile  à établir.[1] Il en résulte que la phase actuelle de décomposition est d’une logique fort éloignée de celle précédemment évoquée et logique  n’excluant pas la violence inter ethnique.

Coûts trop élevés de la crise et de la mondialisation : La refondation d’un Etat-Nation…patrimonial.

Une seconde forme correspond à la résistance face au dépassement de l’Etat-Nation classique, résistance prenant appui sur le principe de souveraineté, instance  fondatrice sans laquelle le « big-bang » des Etats, avec leurs frontières, eut été historiquement impossible. Parce que la souveraineté exclut dans sa définition l’idée d’un pouvoir qui serait au-dessus du pouvoir, elle se méfie d’une imbrication interétatique et de règles supranationales facilitant le processus de mondialisation. La résistance est ici le fait d’acteurs  se disant encore citoyens et  ne voient dans l’effritement de la souveraineté, qu’une manipulation des entrepreneurs politiques qui, parfois, associés à des entrepreneurs économiques, détruiraient la Nation de toujours. Nous avons là l’émergence des entreprises politiques dites populistes, notamment celles que l’on rencontre aujourd’hui dans nombre de vieux Etats européens (Autriche, Pays-Bas, Slovaquie, Finlande, Hongrie, Grèce, France,  etc.). Parce que résistante cette forme est évidemment moins pacifiste, et l’on y retrouve la logique violente de la recherche de boucs émissaires. Cette dernière se cache derrière un certain nombre de traits caractéristiques de ce qui est un national populisme : valorisation du « nous » comme « descendants d’un âge d’or », rejet de l’autre (« Altérophobie ») et en particulier des élites coupables, conception organiciste du monde, évidemment rejet de la mondialisation.

Dominique Reynié [2] désigne cette forme par l’expression de populisme patrimonial. Il est vrai que ce courant cherche aussi à préserver un patrimoine aussi bien culturel qu’économique, patrimoine qui serait menacé par l’immigration mais aussi la construction européenne et le mondialisme. Dans le même ordre d’idées, ce courant est logiquement anti-fiscaliste, individualiste et conservateur.

Pour autant, il y a lieu de distinguer le populisme en provenance des courants d’extrême droite à la recherche de boucs émissaires et les autres plus pacifiques, moins taxables d’Altérophobie, et plus simplement et seulement souverainistes. Il s’agit là d’une simple volonté restauratrice d’un passé idéalisé sans souci d’un repli identitaire. Il est aussi des cas particuliers où la souveraineté  serait moins  à reconstruite qu’à construire. Ce serait par exemple celui de la Grèce où le « big bang » de l’Etat a toujours été contrarié par la difficulté de dépasser les formes primaires du clientélisme, d’où le succès de Syriza qui n’a rien d’un populisme d’extrême droite.

Des coûts d’homogénéisation en forte croissance : La fragmentation

Il ne s’agit pas ici d’une situation où il y aurait à arbitrer entre coûts d’homogénéisation et coûts de l’autonomie (première forme déjà examinée) mais au contraire d’un cas dans lequel le coût d’homogénéisation n’est plus supportable. Cette forme correspond à une sécession larvée, celle du repli identitaire, ou ce qu’on appelle le communautarisme. Parce que l’Etat-Nation est contesté par la mondialisation, parce que le coût de production de l’idéologie de l’intérêt général devient prohibitif, il cesse de protéger des minorités qui, par ailleurs, sont davantage exposées que d’autres aux effets de la grande dissociation entre offre et demande globales mondiales[3]. L’excédentaire production des émergents (Chine notamment), et les choix des entrepreneurs politiques d’anciens Etats développés (Allemagne), sont venus détruire les emplois faiblement qualifiés et occupés par des minorités ethniques implantées dans nombre d’Etats. La perte relative d’identité était jusqu’ici compensée par l’accès aux complets bénéfices de l’Etat-Nation (les dépenses publiques d’homogénéisation), ce que les entrepreneurs politiques de l’époque désignaient par le terme « d’intégration ». Ces bénéfices disparaissant par le jeu de marchés politiques conduisant à la mondialisation, il ne reste plus que des coûts en forte croissance.[4], Des coûts assortis d' une accumulation des humiliations,  d'un repliement sur l’identité et la construction de frontières avec le reste de la nation. Il ne s’agit pas ici de faire sécession tout en restant dans la modernité, ce qui est le cas de la première forme de recomposition, il s’agit à l’inverse de retrouver les formes archaïques de l’Etat, lorsqu’il était juste après son « big- bang » enkysté dans la religion. Forme archaïque qui contestera, au nom de la liberté une laïcité française, laquelle est soupçonnée - selon Martha Nussbaum[5]-  de privilégier l’absence de religion. Il y a ici sécession d’un type très différent et contestation des frontières de l’Etat-Nation, avec le développement de zones de non droit, ni modernes (Etats-Nations)  ni post-modernes (mondialisation).

Cette troisième forme peut se retrouver chez les sécessionnistes de la première : il n’est pas impensable qu’une Belgique  ayant réduit le périmètre de l’idéologie de l’intérêt général jusqu’à faire naître 2 Etats, ne soit pas, au sein de ces nouveaux espaces, préoccupée par l’émergence de la troisième.

Maintenant cette dernière forme, bannie par la seconde, en accepte pourtant certains traits : racines plongées dans le passé, sacralisation de l’héritage culturel, conception organiciste du monde, altérophobie, etc. Elle se nourrit aussi de son rejet par les deux autres qui, voulant réduire le périmètre de l’intérêt général, acceptent de plus en plus le coût  en réduction  de l’universalisme de jadis ou du cosmopolitisme non assumé : acceptation des ghettos, renoncement à la solidarité, etc.

Les unions ou constructions fédérales en grandes difficultés.

Le passage à des grands ensembles fédéraux ou confédéraux n’est guère envisageable et nous avons déjà montré en ayant recours aux analyses de Rawls que le jeu interétatique, donc le jeu des marchés politiques nationaux, ne peut déboucher facilement sur ce type de construction[6]. Le problème de ces tentatives supra-nationales est qu’il est impossible d’aboutir à des institutions consensuelles, car à l’inverse de la « négociation sous voile d’ignorance » chère à Rawls, les sociétaires sont historiquement situés et négocient autour de la table des accords qui ne peuvent être que très difficilement mutuellement avantageux.

L’exemple de la construction européenne est de ce point de vue un cas d’école.

Parce que la problématique de la mondialisation ultra-libérale est devenue chez les entrepreneurs politiques européens un enjeu prioritaire, il est devenu impossible de gérer la contradiction entre  un libre échange illimité et étroitement surveillé, et le principe de souveraineté.

 La construction de l’euro est emblématique de cette contradiction. D’une part, la monnaie unique et ses conditions d’existence  (indépendance de la BCE, libre circulation du capital, etc.) étaient  les ingrédients  d’un libre échange plus réel que partout ailleurs dans le monde, mais d’autre part il était impensable que les déséquilibres extérieurs qui en étaient les conséquences, donnent lieu à des transferts entre Etats souverains. Les capitaux transférés n’étant que de la fiscalité fondement du pouvoir des entrepreneurs politiques, on voit mal une négociation au terme de laquelle les entrepreneurs politiques des Etats excédentaires se sacrifieraient au bénéfice des entrepreneurs politiques des Etats déficitaires. En termes très empiriques il n’y a pas de marge de négociation possible entre l’Allemagne et la Grèce : la problématique de la reconduction au pouvoir des entrepreneurs politiques allemands et grecs s’y oppose avec radicalité[7]. Il existe toutefois un très petit espace de négociation potentiel : celui provenant de la peur d’une rupture générant des externalités gigantesques. C’est possiblement le cas des entrepreneurs politiques allemands qui évalueraient leur responsabilité historique dans un effondrement complet  de l’union européenne. Lorsque les entrepreneurs politiques ne sont que les subordonnés d’entrepreneurs politiques nationaux, des transferts sont évidemment possibles, et c’est ce qui se passe dans la plupart des Etats-Nations. A l’inverse, au niveau des Etats, de tels transferts sont  peu imaginables sauf l’hypothèse ci-dessus émise et sauf, évidemment,  le recours à la violence et donc l’annexion d’un Etat par un autre, ce qui est l’inverse d’une construction fédérale.

Dans la réalité concrête, cette impossibilité  de transferts aboutit à l'imposition de politiques restrictives, les fameuses dévaluations internes pour les pays déficitaires, politiques qui éloignent les Etats les uns des autres avec les risques d'explosions sociales. Plus concrètement encore, la volonté fédéraliste peut-elle aboutir à la désertification de certains Etats et à l'enrichissement permanent d'autres?

La conclusion de tout ceci est que nous entrons probablement dans la phase de déconstruction progressive de l’organisation bruxelloise. 

Parcequ'en mondialisation il est probablement impossible de passer de l'Etat-Nation au fédéralisme, l'Europe génère elle-même les moyens de son déclin: ses taux de croissance sont durablement inférieurs à ceux du reste du monde.

 Bien évidemment le passage à un fédéralisme plus vaste encore – par exemple le passage à un Etat mondial- est encore beaucoup plus irréel, le produit politique « construction d’un gouvernement mondial » ne correspondant qu’à un marché de niche impossible à faire épanouir(8).

Cela ne signifie évidemment pas que les mensonges faciles sur l’actualité, ou sur l’inéluctabilité de la construction de grands ensembles continentaux vont disparaitre, tant il est vrai que les exhortations l’emportent souvent sur la réflexion. Clairement, les débats, rencontres, travaux  et colloques stériles sur la naissance d’une Europe politique vont proliférer  car selon le mot de Sylvestre Huet : « Entre un mensonge simple et une vérité compliquée à démontrer, c’est le menteur qui l’emporte ».

 

 

 

[1] Historiquement, le modèle westphalien, acquis au terme d’une très longue lutte entre prédateurs étatiques, supposait   beaucoup d’innovations très coûteuses à établir et pérenniser : incontestabilité du monopole et donc frontières à surveiller, principe de souveraineté, lutte contre toutes les formes d’hétérogénéité (culturelles, linguistiques, juridiques), etc. Il est clair que  la décolonisation relativement récente devait révéler la grande inapplicabilité du modèle westphalien. Ce qui ne veut pas dire que le modèle westphalien n'est pas exportable. Ainsi la Chine se reconstruit en Etat-nation souverain sur un modèle rejetant le magistère des valeurs occidentales.

[2]  « Populisme : la pente fatale », Plon, 2011

[4] Ce que certains appellent le gestion des nouveaux problèmes sociaux.

[5] « Les religions face à l’intolérance », Climats, 2013.

[6] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-eiffel-gliencke-etc-122700133.html

[7] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/02/euro-la-fin-du-protectorat-grec-et-ses-consequences.html

    (8) De ce point de vue Jean Louis Beffa a raison de penser que la mondialisation du présent siècle laissera intacte la présence de 2 grands Etats-Natiions, les USA et la Chine. Cf son essai : "Les Clés de la puissance"; Seuil;2015.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 14:49

Le présent texte reprend beaucoup de concepts et d'idées développés dans le blog. Il apparait utile de les activer pour mieux comprendre ce qui apparait aujourdhui comme une grande décomposition , en particulier celle de l'institution européenne .  

Notre article consacré à la spécificité des crises de l’entrepreneuriat politique débutait ainsi :

« Les entreprises politiques sont des organisations  en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent la puissance idéologique d'un "intérêt général",  et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production du cadre institutionnel et juridique général. [1]»

La littérature ( Revue Commentaire dans son numéro 143, Revue Esprit dans son N° de l’été 2013, dernier ouvrage d’Alain Touraine consacré à « la fin des sociétés », etc.), mais aussi des évènements déjà anciens ( disparition d’une réelle autonomie budgétaire en Europe, Shutdown aux USA,  référendum pour l’indépendance de l’écosse ou de la Catalogne, etc.) , enfin des processus en cours ( dynamiques identitaires, globalisation de l’ethnicité, revendication d’une démocratie directe par Internet, création de villes entièrement privées[2] etc.) questionnent la grande aventure Etatique.

 Sauf disparition, hypothèse que l’on ne peut à priori  exclure – phénomène qui serait sans doute fort étranger à la thèse de la « fin de l’Etat » des marxistes – les Etats restent pourtant en raison de leur nature même une structure monopoliste à l’intérieur d’un territoire délimité par des frontières. Si d’aventure cette structure monopoliste se brise, on obtient assez logiquement plusieurs monopoles (pensons à l’URSS).  Seules les modalités de la capture de l’Etat[3] évoluent et se transforment. Pendant très longtemps les modalités historiques de cette dernière purent développer la grande croyance en un bien commun appelé intérêt général.

Etat-Nation et grandeur d’un intérêt général

L’Etat-Nation résultait le plus souvent de la sublimation des ordres anciens, l’intérêt général étant le dernier substitut des dieux ou des conceptions organicistes de la société,  et, un substitut fondamental, les hommes, du stade historique correspondant, ayant besoin de croire en lui, et devant affirmer bruyamment son existence, dans le cadre d’entreprises politiques pouvant elles- mêmes s’appuyer, plus tard, sur une science : celle de l’économie. Jadis il fallait impérativement croire en Dieu. Après l’éloignement de ce dernier il fallait croire en l’intérêt général. Plus tard encore cet intérêt général sera théorisé et légitimé par ces grands prêtres appelés économistes.

Les formes de la capture de ce nouvel universel qu’est l’Etat-Nation par les différents acteurs – entrepreneurs économiques, citoyens validant  plusieurs rôles, parfois simultanément, (salariés, consommateurs, épargnants)[4], et bien sûr entrepreneurs politiques - s’inscrivent toutes dans la ferme croyance de cet intérêt général, à construire et à reconstruire en permanence sur les marchés politiques. Ce qu’on appellera par exemple le « compromis social-démocrate » en France ou « l’ordo libéralisme » en Allemagne.

Le succès de cette forme s’est le plus souvent affirmé dans le cadre du développement de l’économie de marché, système produisant  lui-même - selon Montesquieu et plus tard Albert Hirschman et tant d’autres - la « sublimation des passions vers les seuls intérêts ». Pourtant, et assez contradictoirement cette montée favorise celle de l’individualisme et l’effacement progressif de l’idéologie de l’intérêt général. Ainsi, en dehors de la science économique qui va maintenir son formidable ascendant sur une humanité consentante ou simplement résignée,  les ersatz de Dieu comme la nation ou la patrie seront progressivement contestés.

Intérêt général et multiplication des produits politiques

Pendant très longtemps la montée de l’abondance sur les marchés économiques (trente glorieuses de l’occident et trente glorieuses des émergents) était en correspondance avec celle des marchés politiques. Correspondance logique, l’Etat n’étant qu’une extériorité à capturer, les grandes entreprises politiques et leurs acteurs franchisés que sont les entrepreneurs politiques, se devaient d’offrir comme sur les marchés économiques l’abondance de produits, ici des produits politiques. Au fond, l’inondation de la société par l’économie , souhaitée par tous, était la forme concrète par laquelle devait passer l’intérêt général. Souvent ce qui ne pouvait être gagné sur les marchés économiques, passait par la manipulation politique de ces derniers : élévation du taux de salaire, règles de protection ou de concurrence, taux de change, mise en place d’infrastructures, etc. Entrepreneurs politiques, entrepreneurs  économiques et citoyens construisaient ainsi une interaction sociale adaptée à une montée de l’économie mesurable par un taux de croissance.

Longtemps, il fût - pour les entreprises politiques -  possible d’offrir comme au début du fordisme économique des produits politiques  standards : perfectionnement des droits de l’homme, démocratisation croissante des institutions, droits sociaux généraux etc. Mais avec l’inondation de l’économie et la montée de produits de plus en plus personnalisés, les entreprises politiques, comme celles de l’économie, furent saisies de revendications multiples et de plus en plus personnalisées : fin du « nous » au bénéfice du seul « moi », fin du carcan des devoirs au seul profit des « droits liberté » et des « droits créances », fin de la loi comme générale, abstraite et impersonnelle au profit d’une réglementation de niches qui vont proliférer, montée des agences de réglementation avec curieuse émergence d’une « soft Law », etc. Autant d’inflexions qui, bien évidemment, en arriveront au refus du destin partagé et jusqu’à la contestation radicale de l’impôt, d’où par exemple la multiplication de niches fiscales.

Le cout de production croissant de l’idéologie d’un intérêt général

 C’est dire qu’aujourd’hui, le manteau idéologique de l’intérêt général qui était le produit symbolique fondamental des grandes entreprises politiques tend à se retirer, laissant ainsi apparaitre une réalité cachée : les entrepreneurs politiques, qui ont depuis si longtemps et fort banalement, professionnalisé ce qui ne pouvait l’être, ne sont peut-être pas, (ou plus) altruistes et dévoués à la Nation. Plus brutalement encore, pour employer un langage libertarien,  ces « coûts de la production de l’idéologie de l’intérêt  général[5] »  que sont les dépenses publiques pour augmenter la productivité des citoyens (leur plus grande efficacité augmente la matière première taxable), pour homogénéïser les populations et produire un « nous », c’est-à-dire une identité commune que l’on va célébrer (école), pour produire le respect des règles (police, gendarmerie, justice) pour légitimer l’obéissance et contrôler les croyances (dépenses sociales), vont se faire croissants.

Lorsque le coût de production de l’idéologie de l’intérêt général est faible, la nation est forte car le coût de se rebeller est élevé : les « barrières à l’entrée du désordre » sont élevées. Si maintenant les entrepreneurs politiques se démonétisent les dépenses de production de l’idéologie de l’intérêt général deviennent hors de portée et les espaces de désordre ne feront que croître[6].

Bref, la nation serait contestée puisqu’elle ne serait plus et ne pourrait plus être le socle d’un destin partagé.

Marx expliquait, sans doute maladroitement, qu’en capitalisme, le marché  masquait la réalité de l’exploitation en transformant le coût du travail en un simple prix (le salaire), ce qui n’était pas le cas des modes de production antérieurs, où la réalité de l’exploitation se lisait brutalement à livre ouvert (esclavagisme, féodalisme, etc.). La fin de l’Etat-Nation serait ici un processus inverse : la réalité de l’Etat- un universel ou une extériorité accaparée et utilisée à des fins privées- n’apparait qu’avec la généralisation du marché, lorsque l’idéologie d’un intérêt général ne peut plus être facilement reproduite et s’efface. Le marché cachait la réalité du capitalisme, il découvre aujourd’hui la réalité de l’Etat. Avec toutefois un constat d’impuissance : capitalisme et Etat semblent être des réalités indépassables : par quoi remplacer le marché ? Par quoi remplacer l’Etat ?

Intérêt général démasqué et démonétisation de l’entrepreneuriat politique

De façon moins savante et à  la « surface des choses » cela signifie le grand déclin des grandes entreprises politiques et de leurs franchisés, c’est-à-dire les entrepreneurs politiques eux-mêmes. Ces citoyens devenus simples consommateurs de produits politiques connaissent désormais la partie cachée du réel. Ils veulent de la transparence. Ils veulent de la participation. Ils pensent confusément que, désormais, la démocratie telle qu’elle est, se révèle possiblement être un système qui permet à chacun de voler tous les autres. Ils pensent confusément que l’impôt est largement illégitime et approuvent- par exemple en France- à près de 50% l’exil fiscal (sondage IPSOS-CGI du 15 octobre 2013). Mieux, ils contournent -comme dans la distribution- la chaine logistique de l’approvisionnement et créent des groupes de pression négociant directement avec les administrations. L’ivresse individualiste fera des anciens citoyens des révolutionnaires d’un type nouveau[7] avec volonté d’abattre toutes les structures intermédiaires qui faisaient aussi le miel des entrepreneurs politiques : syndicats, ordres, corps, etc. De la même façon, les experts qui étaient souvent les boucliers des entrepreneurs politiques sont contestés dans leur savoir.

Le grand démantèlement de l’Etat.

Toujours à la « surface des choses » on semble assister au grand affaissement de l’Etat. Ainsi pour ne parler que de la France on a vu apparaitre des agences indépendantes (« Autorités administratives indépendantes »), chargées de la régulation d’un secteur, par exemple l’AMF pour la régulation financière[8]. Bien évidemment on a vu apparaitre l’indépendance des banques centrales, ce que nous avons appelé « l’écrasement de la verticalité »[9]. On a vu également des institutions, théoriquement au service de l’Etat, tels le Conseil Constitutionnel ou la Cour de Comptes dépasser un simple  contrôle de régularité (mission officielle) pour en arriver à émettre des injonctions. On a pu aussi voir des entreprises étrangères accaparer une procédure d’exception de Constitutionnalité, qui, elle-même, n’existait pas il y encore peu de temps. Etc.

 Bref, l’inter- action sociale qui – il y a très longtemps et probablement plusieurs milliers d’années -avait généré puis sacralisé l’Etat, est aujourd’hui force de sa désacralisation. Et cette dernière ne peut évidemment pas servir des constructions supra-étatiques telle l’Europe : les Etats ne se déconstruisent pas au profit d’une identité européenne laquelle souffre au même rythme que ses participants. L’euro est le produit phare de la contestation de l’Etat-Nation, mais simultanément, de par ses effets destructeurs, il détruit l’idée même d’un futur supra étatique[10]. Il apparait ainsi impossible de contruire le « supra » si « l’infra » est devenue matière première en décomposition. Dominique Reynié ( « L’opinion européenne » édition 2013 – lignes de repères) a ainsi tort   de s’étonner que le désaveu européen ne corresponde pas à un regain de confiance de l’Etat-Nation.

Les entrepreneurs économiques ne sont sans doute pas en reste et sont les premiers à échafauder de puissants lobbys. Ils rêvent, avec la mondialisation d’un monde sans Etat et considèrent parfois ceux-ci comme des contraintes inutiles voire nuisibles au bon épanouissement du marché, d’où les procédures de contournement facilitées par l’immatérialité de leurs activités liées à Internet, et l’apparition d’entreprises dites « sans Etat » (Google, Amazone, etc.).

Beaucoup veulent aller plus loin et -pensant que l’économie est un ciment social plus honnête que celui offert par les marchés politiques-  ils se précipitent dans l’utopie du Zéro impôt ou de la monnaie privée. Ainsi le « Bitcoin » , non pas en tant que monnaie locale, mais en tant qu’étalon monétaire classique devrait, pense-t-on, se substituer aux étalons classiques en perte de crédibilité. Utopie bien sûr, puisque la monnaie – désormais éloignée d’un Etat qui ne l’émet plus et que l’on dit pourtant « équivalent général »- suppose la règle de la loi et donc  la violence de l’Etat. Utopie donc, mais parfois rationalité prudente, et toujours sur le plan monétaire, face à l’insécurité grandissante sur les monnaies des Etats, utilisation de plus en plus massive des matières premières comme instrument de réserve des valeurs : blé, sucre, pétrole, or, etc.

A un niveau plus concret ces croyances et comportements plus ou moins libertaires déconstruisent le monde hiérarchisé de toujours pour plébisciter un monde plat : la société devient hall de gare ou d’aéroport pour reprendre l’expression de Finkielkraut. Le « vivre ensemble », question qui ne se posait pas, devient problème quotidien en ce qu’il désigne un mot signifiant la désintégration de la réalité qui lui correspond. Mais précisément, c’est cette désintégration qui propulse sur l’avant- scène d’autres forces  souvent parfaitement contraires à celles du jusqu’auboutisme de « l’individu désirant".

Ce que nous examinerons dans un prochain article.

 


[1] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-crise-de-l-ump-et-la-specificite-des-crises-de-l-entrepreneuriat-politique-123808610.html

[2] C’est le cas de « Zee Town » dans la Silicon Valley, de King Abdullah  Economic City (KAEC qui sera la première ville cotée en bourse) sur les bords de la mer Rouge, de Lavsa près de Bombay, etc….

[3] Cf: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-que-signifie-l-idee-de-capture-de-l-etat-106249731.html

[4] Cf. http://www.lacrisedesannees2010.com/article-le-monde-tel-qu-il-est-78572081.html

[5] Et il faut bien comprendre ici que les entrepreneurs politiques ne font pas que tromper, ils se trompent eux-mêmes car la tromperie est le ciment social qui se passe de génération en génération.

[6] On parlera par exemple de zones de non droits , d’espaces où la République a disparu.

[7] Cf : l’essai de Gaspard Koening : « Le Révolutionnaire, l’Expert et le Geek ; combat pour l’autonomie » Plon 2015.

[8] Il existe aujourd’hui près de 1000 agences dites de régulation émettrices de ce qu’on appelle la « soft law ».

[9] Cf. « regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir », Economie Appliquée, tome LXVI, octobre 2013).

[10] Les devaluations internes imposées par Bruxelles dans les Etats du sud, font que les niveaux de vie entre le nord el le sud connaissent des écarts tels qu’il n’est plus imaginable d’habiter une maison commune. Qui a t-il de commun entre le Bade Wurtemberg et le Péloponèse ?

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 06:58

 

Résumé : Le rétablissement de la souveraineté grecque sera une victoire de la guerre contre l’euro. Comme toute après-guerre, il faudra envisager la reconstruction. Une période difficile qui sera marquée par une grande faim du pays en devises. Mais une période qui pourra aussi déboucher sur davantage de solidarité.

La décision de quitter la zone euro procure immédiatement  les outils d’une politique macro- économique souveraine.  Le défaut sur la dette permet de retrouver 4,5 points de PIB jusqu’ici consacrés à son seul service. La fin de l’indépendance de la Banque centrale permet, elle, de ne plus dépendre des marchés et de fixer un taux d’intérêt nul pour l’Etat. Reste évidemment la question  de la reconstruction d’une offre nationale que l’euro a largement détruite. La guerre contre l’euro sera peut-être gagnée, mais l’après- guerre ne sera pas facile.

Deux stratégies peuvent s’envisager  :l' une que l’on pourrait qualifier de libérale en laissant les forces du marché s’exprimer, l’autre dirigiste en ce qu’elle utiliserait massivement l’intervention publique.

Un libéralisme difficile.

Il est bien évident que le déficit commercial, dévoreur de devises que la banque centrale ne possède pas, devra être la toute première préoccupation. Outre le blocage des capitaux, même un gouvernement libéral ne pourra échapper au contrôle des changes et à la taxation très lourde des importations.

Laisser jouer le marché pour compter sur l’émergence d’activités substitutives d’importations est dangereux pour plusieurs raisons :

               - Le capital de ces activités et les consommations intermédiaires qui lui sont associées sont largement des produits importés beaucoup plus coûteux en raison de la dévaluation massive.

               - La Grèce ne dispose pas suffisamment de main d’œuvre adaptée à l’emploi rapide dans ce type d’activité.

               - Les investisseurs internationaux ne sont pas nécessairement rassurés après un défaut sur les dettes publiques.

 

Pour l’essentiel les ressources en devises viennent du secteur touristique. Or, l’offre touristique ne peut monter rapidement en raison de problèmes de capacité. Mais  surtout, le tourisme est une activité très fortement consommatrice d’importations[1], les productions nationales y compris dans le secteur des biens de subsistances ayant été largement abandonnées avec les « miracles de l’euro zone ». Il n’y a donc pas trop d’illusions à se faire sur une élasticité-prix de la demande touristique. De fait, le produit en devises de cette activité pourra certes s’accroître, mais faiblement, car sa valeur ajoutée restera longtemps muselée par des consommations intermédiaires importées dont les coûts auront augmenté proportionnellement à la dévaluation.

 

L’inflation sera probablement la première manifestation du retour de la monnaie nationale. D’abord une inflation des prix de toutes les importations, avec bien sûr ses effets multiplicateurs. Mais aussi une inflation consécutive à la hausse de la demande produite par des dépenses publiques libérées des contraintes de la dette. En la matière, il faudra beaucoup d’adresse pour justifier politiquement que le retour de la Drachme doit s’accompagner d’une politique de rigueur budgétaire. Le risque étant de s’aliéner les classes aisées désormais débranchées du flux des importations bon marché par les « grâces » de l’euro. Mais, plus grave, risque aussi de s’aliéner les classes populaires premières victimes de la monnaie unique et  impatientes de retrouver une plus grande aisance. Ne prenons qu’un exemple, celui de la fiscalité. Les classes populaires qui furent touchées gravement par une formidable hausse de la pression fiscale sous le gouvernement précédent ne revendiqueront-elles pas une baisse de cette dernière, avec toutes ses conséquences sur un élargissement des importations[2] ?

 

Une stratégie plus volontariste, plus dirigiste peut-elle raccourcir les délais d’une reconstruction sérieuse de l’offre interne ?

Un dirigisme qui suppose un Etat de droit efficace.

On peut imaginer une volonté forte d’accélérer la mise en place d’activités substitutives d’importations. Bien évidemment, il ne s’agit pas d’en revenir aux désastres du développement par le jeu très volontaire des « industries industrialisantes » qui se sont parfois déployées au vingtième siècle[3]. Cela signifie de fortes incitations au développement d’activités dans le secteur des biens et services liés à la consommation nationale interne (celle des nationaux à laquelle il faut ajouter celle des touristes). Cela passe par des investissements massifs dans une agriculture aujourd’hui moribonde. Cela passe aussi par des investissements massifs dans d’autres activités légères  productrices de biens de consommation ( textile, ameublement, services liés au tourisme, bricolage, cadeaux, fleurs, etc.) Cela passe enfin par des investissements d’infrastructures liées aux nouvelles activités (energie).

L’épargne locale étant faible ou non mobilisable[4], il appartiendra à la banque centrale  de fournir, sans limite, le crédit à taux proche de zéro pour inciter les opérateurs locaux à se lancer. Pour autant, le problème de la pression sur les importations demeure puisque ces investissements permettant la conquête d’une autonomie face au marché mondial sont eux-mêmes très consommateurs d’importations. Cela signifie par conséquent des temps très difficiles où l’économie de devises sur les importations de produits de luxe, désormais lourdement taxés, est absorbée par des importations de biens d’équipements ( machines, engrais, énergie, matériaux de construction ,etc.). La banque centrale peut tout, sauf imprimer des devises….

On peut bien sûr imaginer des solutions militantes : ainsi, trouver des entreprises étrangères exportant des biens d’équipement vers la Grèce, et  acceptant des drachmes qui seraient redistribuées à leurs salariés désirant passer des vacances en Grèce….mais cela ne change guère le problème, les touristes militants n’apportant plus des devises mais des Drachmes …que l’on peut imprimer à coût nul… Il faudrait, si l’on veut poursuivre le raisonnement, un excédent de touristes pouvant financer des importations d’équipements supplémentaires, mais pour cela il faudrait aussi davantage de devises…

Bien évidemment, on voit ici que le recours au capital étranger, qu’il soit autonome ou qu’il soit associé à du capital local, s’impose. Compte tenu du défaut qui marque le point de départ du rétablissement de la souveraineté grecque, il faudrait imaginer des incitations puissantes à la venue du capital étranger dans le pays. Cela passe par du subventionnement d’infrastructures, la prise en charge d’une partie des coûts  opérationnels exprimés en Drachmes, etc. On peut aussi imaginer des plans de substitutions d’importations avec un subventionnement d’autant plus puissant que la substitution est plus rapide.  Mais tout  cela passe aussi par la confiance quant au rapatriement des profits, eux-mêmes bénéficiant  de garanties de taux de change.

La mise en place de telles incitations suppose un Etat stratège compétent, un Etat capable de légiférer, un Etat capable de garantir son fonctionnement, de garantir le respect des règles qu’il impose, de sanctionner les dérives, et donc un Etat  ayant éradiqué toutes les formes de corruptions et autres risques clientélistes[6]. Cela suppose également du temps, un temps pendant lequel les devises resteront particulièrement rares et donc un temps pendant lequel la stabilisation du cours de la Drachme autour de son taux de change ne sera pas facile à tenir. D’où de fortes incitations à un redéploiement géopolitique de la Grèce vers la Russie ou la Chine, lequel sera lui aussi consommateur de temps et de méfiance.

Ne pas se tromper et rompre avec le mondialisme.

En  matière de reconstruction, l’objectif final est de redonner vie à la société grecque en offrant un avenir à chacun par le biais de l’emploi. Cela signifie que les activités nouvelles ne peuvent en aucune façon suivre le chemin de la mondialisation libérale[7]. En clair, il ne s’agit pas d’aligner les nouvelles activités sur le critère de la compétitivité maximale et de viser la fin des barrières tarifaires. Il ne faut pas sortir de ce modèle réduit du mondialisme qu’est l’euro-zone pour se lover dans un autre plus vaste. A l’inverse, il faut viser ce qui pourrait être le modèle de demain à savoir l’équilibre extérieur comme objectif macroéconomique. Cet objectif est celui d’un équilibre offre globale nationale/demande nationale globale, permettant de donner un emploi à toute la population active potentielle. La Grèce ne doit plus être victime des « sur compétitifs » qui viennent « braconner » la demande finale du pays. Elle ne doit pas non plus se transformer en « tigre » en jouant sur les bas salaires, ainsi que semble le vouloir les classes dirigeantes espagnoles.

Le prix à payer est bien évidemment un appareil productif moins efficient[8] et donc une richesse produite plus limitée. En contre partie, le gain est bien évidemment la reconstruction d’une société plus solidaire avec un éventail des revenus plus limité, un resserrement aussi mécaniquement produit par la disparition relative  du chômage.

La violence de l’euro a détruit la société grecque. La reconstruction ne sera pas une promenade de santé, et il faudra beaucoup d’adresse et de courage pour parvenir à une situation plus favorable.

 

 

[1] De fait les touristes ne rémunèrent que les services associés à leur consommation (rémunérations des personnes liées directement ou indirectement à l’activité) et les administrations fiscales sous la forme de la TVA, laquelle bénéficie de taux minorés dans les iles. Pour le reste c’est-à-dire la plupart des consommations intermédiaires, il n’y a quasiment que des importations.

[2] Selon la fondation Hans Böckler, la hausse des impôts - au cours des 5 dernières années- fut de 337% pour les plus pauvres et simplement de 9% pour les catégories les plus aisées. Les 10% des ménages les plus pauvres, compte tenu du chômage non rémunéré auraient vu leurs revenus baisser de 84% au cours de la même période.

[3] Cf. notamment les travaux d’un Gérard Destanne de Bernis dont l’application fut en Algérie la catastrophe des années 70.

[4] Notamment celle de la classe aisée qui se trouve évidemment à l’étranger.

[6] Et de ce point de vue le gouvernement grec ne dispose pas d’un outil administratif suffisamment fiable.

[7] CF. tous les articles du blog qui concernent avec la mondialisation, la transformation progressive du salaire en seul coût alors que les 30 glorieuses l’avaient érigée dans une double dimension débouchés/coûts. En particulier on pourra se reporter sur : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-une-crise-qui-nous-vient-de-si-loin-99239161.html.

[8] Comme dans le modèle de Ricardo des avantages comparatifs où Portugal et Angleterre disposent d’une productivité du travail plus faible s’ils refusent le libre-échange.

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 12:53

 

Contrairement à ce que l'on entend parfois, les allemands peuvent encore se promener en toute sécurité  dans Athènes. Il est aussi vrai  qu'un  parti politique allemand " Alternative für Deutscland" comprend que l'euro constitue le poison qui fait mourir  l'économie grecque et,  plus grave encore, les valeurs de la  société correspondante. Nous publions ci-dessous le manifeste que vient de publier l'AFD.

Alternative für Deutschland (AfD):

Manifeste pour le rétablissement économique de la Grèce

 

Alternative für Deutschland (Une alternative pour l’Allemagne) est un parti pro-européen qui souscrit fondamentalement aux principes de compétitivité, de subsidiarité et de bonne entente entre les nations européennes, persuadé que chaque nation européenne doit avoir la maîtrise de son destin économique. Dans ce but, AfD :

- Constate avec inquiétude que la politique qui consiste à sauver l’euro à tout prix (politique soutenue par le gouvernement Allemand) a conduit à une forte réaction anti-Allemande en Grèce.

- Souligne qu’une monnaie surévaluée a détérioré sans espoir d’amélioration la compétitivité de l’économie grecque, a contribué à y développer un chômage de masse et a enfermé une  "génération perdue » dans une situation sans issue,

- Estime que le maintien de l’union monétaire sous sa forme actuelle est contraire aux intérêts de la société et de l’économie grecques, économie qui a besoin d’une forte dévaluation pour retrouver la voie de la reprise,

- Condamne la situation actuelle qui contraint les contribuables européens à porter à bout de bras une union monétaire qui a fait faillite et qui prolonge les souffrances de la population grecque, cette politique n’ayant aucune sorte de justification, ni économique, ni morale,

- Souligne que l’on ne peut attendre de l’Allemagne qu’elle réduise son niveau de compétitivité pour résoudre la crise de l’eurozone, tandis que la « dévaluation interne » ne peut réussir à améliorer la compétitivité de la Grèce,

- Soutient fermement que l’Europe dans son ensemble devrait se consacrer à améliorer sa compétitivité pour s’assurer une position de leadership sur la scène mondiale,

- Insiste sur le fait qu’il est de l’intérêt commun des contribuables européens et de la population grecque de mettre un terme à l’Union monétaire sous sa forme actuelle. Plus on la prolonge, plus lourdes seront les pertes que subiront à la fois les contribuables européens et la population grecque qui a déjà subi les effets destructeurs de la politique d’austérité,

- Affirme que tout projet de restructuration de la dette grecque doit être assorti d’un dispositif négocié de sortie de Grèce en dehors de la zone euro,

- Réaffirme qu’une telle sortie ne doit pas signifier une sortie de l’Union Européenne, ce que démontrent les exemples de plusieurs pays de l’Union qui ont à la fois une économie prospère tout en ne faisant pas partie de la zone euro,

- Soutient qu’au vu des dommages durables que la participation de la Grèce à l’union monétaire a infligé à ce pays il est essentiel de favoriser un retour de l’économie grecque à la croissance,

- Appelle les dirigeants européens à préparer l’ensemble des mesures juridiques et économiques qui pourront réduire le coût de la sortie de l’euro, à la fois pour la Grèce et pour l’ensemble des pays de la zone,

- Appelle les partis centristes européens, à collaborer à la mise en œuvre d’une procédure de sortie négociée pour les pays qui sont actuellement confrontés à de sérieuses crises économiques ; faute de quoi les partis extrémistes, de gauche et de droite, vont continuer à renforcer leur emprise sur la scène européenne.

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20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 16:13

Le texte ci-dessous présente en 14 points très courts la logique monétaire aboutissant progressivement à une domination allemande dans un espace de vassalité.

Partons d’une relation d’échange simple que l’on va progressivement enrichir.

1) La circulation de la monnaie entre banques

Quand A paie un bien ou un service fourni par B, la monnaie circule de la banque de A vers la banque de B. Bien sûr, des opérations inverses se déroulent quotidiennement et l’équilibre peut être plus ou moins assuré.

2) Le marché monétaire.

Pourtant si un déséquilibre permanent se manifeste, la monnaie circule massivement, par exemple de la banque de A vers celle de B, et la question est alors de savoir si la banque de A possède suffisamment de liquidités ou de titres de créances qui pourraient servir de garanties à la banque de B. En pratique les banques peuvent s’accorder mutuellement des crédits. C’est ce qui se passe sur ce qu’on appelle le marché de la monnaie ou marché monétaire.

Les banques disposent aussi de monnaie figurant à leur compte tenu au passif de la Banque centrale. En pratique,lorsque la monnaie circule massivement de la banque de A vers la banque de B, le compte de la première à la banque centrale s’épuise et celui de la seconde se gonfle. Si l’argent vient à manquer alors la banque centrale pourra accorder du crédit à la banque victime de fuite de monnaie.

3) Circulation de la monnaie entre pays.

Ce petit exemple peut être repris lorsque A et B sont des pays. Si donc A connait une balance des échanges déficitaires, de la monnaie va circuler vers B, qui devient le pays à surplus. On a déjà compris que A peut être la Grèce et B, l’Allemagne.

4) Circulation de la monnaie et variabilité des taux de change.

Lorsque les monnaies sont différentes une opération de change doit intervenir. Théoriquement, si chacun paie dans la monnaie de l’autre, la monnaie de B est très sollicitée dans le cas présenté : il en faut beaucoup pour A, importateur net. A l’inverse, la monnaie de A n’est pas recherchée puisque B achète peu à A. Parce que la monnaie de B est recherchée, la demande sur le marché des changes augmente…et donc son prix. A l’inverse la monnaie de A est boudée….et son prix baisse. Il en résulte que le taux de change est affecté par le déséquilibre des échanges. Clairement, la Grèce devrait connaitre une dévaluation et l’Allemagne une réévaluation.

5) Marchés monétaires à l’international.

Si l’on est en situation où les taux de change sont administrés par la puissance publique (Etat, voire banque centrale soumise à l’Etat) la situation se trouve rapidement bloquée, car les banques grecques devenant progressivement illiquides devront payer des primes de risques de plus en plus élevées pour des crédits accordés par les banques allemandes. En clair, cela se manifeste par des taux de plus en plus élevés sur le marché de la monnaie et finalement un risque de blocage : les taux d’intérêt en Grèce vont devenir de plus en plus élevés et les importateurs auront de plus en plus de difficultés pour financer leurs importations.

6) La circulation de la monnaie dans un contexte de« déficit sans pleurs ».

Pourtant ce mécanisme peut ne pas intervenir si l’Allemagne accepte la monnaie grecque en paiement du déficit. La situation serait intéressante pour la Grèce car il suffirait que les banques grecques accordent beaucoup de crédits (émettent beaucoup de monnaie) pour payer les importations en provenance de l’Allemagne. C’est précisément ce que font les USA avec des dollars que l’on imprime à destination de la Chine qui connait un surplus vis-à-vis des USA.

7) Mais la Grèce connait un « déficit avec pleurs ».

Une telle situation, c’est-à-dire une relation Grèce/Allemagne formellement identique à celle de la relation USA/Chine est toutefois impensable : la monnaie américaine est parfaitement liquide (échangeable sans délai et en quantités considérables en n’importe quel point de la planète), tandis que la monnaie grecque est particulièrement illiquide en clair on ne peut pas faire grand-chose avec des Dracmes).

Et donc le commerce allemand en Grèce est très gêné par cette situation : les banques allemandes ne vont pas accumuler des Dracmes qui ne sont pas des actifs demandés. Et si les banques allemandes exigent autre chose que des Dracmes par exemple des dollars, cette injonction ne peut être honorée que si la Grèce connait une balance extérieure positive, ce qui n’est pas le cas.

C’est là que la monnaie unique devient au moins partiellement intéressante.

8) La solution boiteuse de la monnaie unique.

Désormais, il n’y a plus de dévaluation/réévaluation qui pénalise les exportateurs allemands… lesquels bénéficient d’une garantie de débouchés. Cette garantie en est aussi une autre : celle de voir leur avantage de productivité compensée par une guerre des monnaies.

Par contre, le problème reste celui de l’illiquidité des banques grecques saignées par un flux constant d’euros qui se dirigent vers les banques allemandes, en contrepartie d’importations toujours croissantes en provenance de ce même pays. Les problèmes perçus aux points 4 et 5 (cf. ci-dessus) restent donc posés.

9) TARGET : une prothèse provisoire.

Mais il est possible d’imaginer un dispositif mobilisant les banques centrales nationales permettant aux banques grecques de continuer à financer le déficit des échanges extérieurs, et aux banques allemandes de recevoir les euros grecs de leurs clients. Bref un dispositif masquant le déficit et permettant une fluidité sans contraintes des échanges entre pays de la zone, particulièrement entre les pays à déficit et les pays à excédent.

Ce dispositif est celui retenu par le système TARGET. Parce que les banques grecques sont en permanence victimes d’illiquidités, elles vont emprunter de la monnaie centrale (celle de la BCE) contre la remise d’actifs (dette publique par exemple) qui permettra de solder les échanges avec les banques allemandes. En pratique, il a été décidé que le travail était réalisé par les banques centrales nationales. Le dispositif signifie donc que l’euro système se charge d’actifs grecs dont la valeur devient de plus en plus douteuse : ce sont des signes de richesse en quantité croissante ne reposant que sur une économie fragilisée par son incapacité à équilibrer ses échanges extérieurs.

Normalement le dispositif est autobloquant, sauf si l’on décide, ce qui fut fait, que le collatéral de la monnaie émise, les actifs grecs, est de bonne qualité. Tant que la confiance existe, les choses peuvent se pérenniser. Il faut donc bien comprendre que le surplus allemand vis-à-vis de la Grèce repose sur une accumulation de créances douteuses au sein de l’euro-système. Ce qui nous renvoie aux points 6 et 7 ci-dessus.

10) Les Allemands ne sont pas des Chinois.

La grande différence entre le couple Chine/USA et le couple Grèce/Allemagne est que dans le premier cas la Chine accumule sans trop de difficultés les bons du Trésor américain, alors que la vision allemande de la Banque centrale fait craindre à tout un peuple (le peuple allemand) qu’un jour il faudra recapitaliser la BCE en raison de ses créances douteuses. Comme la recapitalisation est le fait des Etats, donc des contribuables, on comprend que les allemands craignent une augmentation de la fiscalité.

11) Les réformes structurelles ou la matraque allemande.

Même si cette peur est erronée (une banque centrale est prêteuse en dernier ressort) il faut comprendre que le gouvernement allemand veille à ce que les pays déficitaires qui alourdissent l’euro-système en actifs douteux, se dirigent vers un équilibre des comptes extérieurs. Cet équilibre correspond à l’ensemble du champ des réformes dites structurelles lesquelles passent nécessairement par une dévaluation interne, une dévaluation externe étant une impossibilité logique en monnaie unique.

12) Le beurre et l’argent du beurre.

Les allemands veulent ainsi le beurre : pouvoir exporter massivement et sans contraintes et l’argent du beurre : ne pas être victimes des effets pervers en termes d’actifs douteux qui s’accumulent à l’actif d’une BCE dont ils sont les actionnaires principaux. Ils veulent maintenir leurs exportations et exigent des « réformes structurelles » en Grèce pour ne pas devoir recapitaliser la BCE. Ils exigent que les pays du sud deviennent compétitifs pour ne pas fragiliser le bilan de l’euro système, donc tout le monde doit exporter….mais qui va importer si tous doivent exporter ? Le reste du monde peut-il accepter une zone euro très excédentaire, espace repoussant à l’échelle de la planète ses contradictions internes ?

13) Pour éviter la matraque : il faut partir.

Les grecs aimeraient bien être traités par les Allemands comme les USA le sont par les Chinois : les américains peuvent émettre librement de la monnaie et des actifs douteux, les grecs non.

L’avenir de la Grèce repose sur le choix entre la pérennisation de la dévaluation interne : la matraque et la misère correspondante, et la sortie de l’espace de la monnaie unique.

14) « Pas de transferts !» : la condition du rétablissement d’un empire germanique.

La pression actuelle sur la Grèce est fondamentale dans une logique allemande qui ne veut et ne peut en aucune façon accepter un système de transferts entre Etats européens. Si l’Allemagne réussit à imposer son régime au-delà de la Grèce à toute l’Europe, elle sera à la tête et au centre d’un empire dont la périphérie connaitra un immense retour en arrière. Au-delà d’un régime de vassalité à l’intérieur de l’empire se poserait la question de l’émergence d’ennemis à l’extérieur de l’empire. Les USA, la Chine, etc…. peuvent-ils accepter un siphonage de leurs demandes internes par le colossal surplus externe européen ainsi constitué pour asseoir la domination allemande en Europe ? Fort heureusement répondra- t-on le risque sera limité par une forte appréciation de l’euro. Une appréciation qui, hélas, exigera encore plus de compétitivité dans le sud et donc une vassalisation encore plus complète….

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Published by Jean Claude Werrebrouck
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11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 02:06

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Published by JC Werrebrouck
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10 mars 2015 2 10 /03 /mars /2015 09:19

            La Grèce va-t-elle déclencher la liquidation de la monnaie unique ?

Le  présent texte a été discuté lors du colloque POMONE[1]  le 6 mars dernier à la Maison de l’Ecole Polytechnique à Paris. Le retour prévu de la Troïka à Athènes et ses conséquences ne font que confirmer les échanges qui se sont déroulés lors du colloque.

Nous avons souvent souligné que la probabilité du démontage de la zone euro selon le mode panique était infiniment plus forte que celui issu d’une négociation entre Etats[2].

Les derniers évènements survenus en Grèce ne modifient pas fondamentalement le paysage. Nous pensons seulement que la montée de l’antagonisme entre la Grèce et les autres pays de la zone est probablement inéluctable, et qu’elle mettra dos au mur le pouvoir grec. Un pouvoir qui n’aura que le choix entre l’aventure de la fin de l’euro et son rejet brutal et probablement violent par le peuple grec.

La montée de l’antagonisme résultera de la volonté de sauvegarder le dispositif tel qu’il est par les pays qui en sont encore les bénéficiaires (Europe du nord) mais aussi par les pays du sud dont les entrepreneurs politiques au pouvoir ne peuvent se déjuger sans être balayés par les urnes.

Il existe une alliance objective des pouvoirs en place au sein de la commission, les faucons se trouvant peut-être davantage dans le sud, victime, que dans le nord bénéficiaire.

Ceux du Nord craignent un effet « contagion » si des conditions trop généreuses se mettent en place en Grèce. Ceux du sud craignent plus banalement pour leur simple survie. La chaîne reliant tous les pays de la zone face à la Grèce ne peut se briser, alors même que tous restent passagers clandestins[3].

Côté grec, le soutien populaire massif ne peut être déçu et les entrepreneurs politiques au pouvoir sont dans une situation où la trahison est très difficile. Ils seront aidés en cela par des considérations géopolitiques dans lesquelles nous retrouvons l’appui de la Russie et la bienveillance de la Chine.

La tension montant, arrivera un moment où SYRISA abattra ses dernières cartes : le défaut ou/et la réquisition de sa banque centrale.

En refusant d’honorer les échéances de la dette, le défaut est un moyen de mobiliser les ressources nécessaires au plan de sortie de l’austérité.

La réquisition de la banque centrale est un autre moyen de mobiliser des ressources.

Les autres solutions sont inenvisageables car mobilisant trop de temps du point de vue des marchés politiques grecs, et/ou se rapprochant trop du défaut du point de vue des marchés politiques du reste de la zone.

Un espace de négociation théoriquement nul

Tout d’abord l’idée d’appuyer les dépenses liées à la fin de la crise humanitaire sur les recettes fiscales jusqu’ici non recouvrées (75 Milliards d’euros ?) ne peut être opératoire en raison du temps très long des recouvrements potentiels.

Par ailleurs, le seul maintien du taux d’endettement (175% du PIB) exige déjà un excédent primaire supérieur à 1%. Calculé sur la base d’une croissance en volume de 2% et un taux de l’intérêt de 2,5%  ce solde primaire de stabilisation de la dette est déjà optimiste en raison d’une déflation plus importante en Grèce que dans le reste de l’Europe. Il est encore plus optimiste d’imaginer des taux de croissance plus élevés permettant de diminuer très progressivement le poids de la dette. La raison en est simple : pour diminuer le poids de la dette il faudrait un excédent primaire plus élevé, donc un effet dépressif en parfaite contradiction avec l’idée de croissance plus élevée[4]. Par conséquent, l’idée de se donner des marges de manœuvres en réduisant la dette sans passer par un défaut ou une renégociation est totalement irréaliste.

Du point de vue des marchés politiques du reste de la zone, de la BCE et du FMI, nous sommes également aux limites du possible et ce, pour plusieurs raisons :

La Grèce bénéficie dans le cadre de la première restructuration de sa dette, de privilèges qui n’ont été accordés à aucun autre pays. Ainsi au-delà des taux préférentiels accordés par les pays membres et le FESF, la dette grecque figurant à l’actif du bilan de la BCE est gratuite puisque les intérêts versés par le Trésor sont intégralement reversés à ce dernier par la BCE.

De la même façon, les taux moyens étant très bas et la maturité beaucoup plus longue que celle constatée dans les autres pays du sud, le passage souhaité par la Grèce à une dette perpétuelle assortie d’un taux indexé sur la croissance revient à un quasi défaut du point de vue des pays du nord. En toute rigueur comptable, cela signifierait des pertes pour le FESF, les pays prêteurs, et la BCE qui verrait se loger à son actif des titres sans valeur. Les pertes les plus importantes étant celles de l’Allemagne au titre des prêts directs et des garanties offertes au FESF[5].

Au total nous sommes dans un espace de négociation où toutes choses étant égales par ailleurs, il n’existe aucune zone d’échanges mutuellement avantageux possibles. Seules l’intervention d’autres paramètres comme par exemple des considérations géopolitiques ou des lobbyings intenses sur les entrepreneurs politiques peuvent modifier - et probablement marginalement- cette cruelle constatation[6].

Identification des stratégies dominantes chez les acteurs principaux

Au point de vue « théorie des jeux » les entrepreneurs politiques au pouvoir à Athènes laisseront clairement percevoir cette stratégie - défaut ou/et réquisition de la banque centrale - en face de quoi les institutions (ex troïka) prendront position.

Hélas, les entrepreneurs politiques grecs se rendront vite compte que cette menace ne peut ouvrir un espace de négociation. Par peur, tous les pays de la zone laisseront à l’Allemagne le monopole d’une décision qui sera…. évidemment imputée au gouvernement grec[7].

Car l’Allemagne aura à choisir entre aider la Grèce au prix d’une disparition de ses privilèges et des risques politiques internes et maintenir sa position avec les avantages politiques associés au prix d’un risque d’effondrement de la zone.

Il existe toutefois un troisième scénario qui est celui du mensonge assumé par les deux parties. Son contenu serait simple et consisterait à présenter des chiffres irréalistes concernant le futur proche, par exemple celui concernant les recettes fiscales ou la croissance. De quoi permettre un début d’application du programme de SYRISA contre une autorisation allemande. C’est au demeurant ce scénario qui semble l’emporter dans un premier temps. Toutefois, très rapidement, la réalité devrait à nouveau frapper à la porte et remettre en pleine lumière l’inextricabilité de la situation et donc la décision de SYRISA d’obliger l’Allemagne à choisir entre l’aide ou son refus. D’où deux scénarios.

Examinons ces deux scénarios  en termes très simplifiés.

1) Décision d’aider la Grèce :

                                        - Contestation de la coalition au pouvoir en Allemagne (AFD notamment)

                                        - Montée des populismes dans le sud, notamment en Espagne

                                        - Fin des politiques d’austérité

                                        - Monétisation massive de la part de la BCE

                                        - Décision très consensuelle- mais dramatique-  d’une sortie de       l’euro  par  les entrepreneurs  politiques allemands.

2) Décision de ne pas aider la Grèce :

                                        - Maintien de la coalition au pouvoir en Allemagne.

                                        - Maintien des politiques de dévaluation interne dans les autres                                                                          pays.                             

                                        - Aggravation continue des disparités intra européennes

                                        - Dépression à l'échelle continentale

                                                              

Il semble donc évident- encore une fois toutes choses égales par ailleurs- que le choix de ne pas aider la Grèce domine celui de l’aider. L’Allemagne choisira donc de rester dans l’euro le plus longtemps possible en restant très soucieuse du respect des règles. Ce n’est qu’avec l’aggravation  de la crise sociale dans le sud et la perte de contrôle de ses entrepreneurs politiques que la décision très lourde et très difficile mais consensuelle de sortie de l’euro serait prise par les entreprises politiques Allemandes.

Ce second scénario doit être étudié en fonction des choix à court terme du gouvernement grec :

Choix 1:La Grèce fait défaut et décide de sortir de l’Euro :

               - Rétablissement du contrôle des changes et des mouvements de capitaux

               - Dévaluation de 20 à 30% de la nouvelle monnaie nationale[8].

               - Mise en place du programme gouvernemental dans les conditions d’un équilibre                                budgétaire retrouvé (fin de la rente de la dette et utilisation de la marge du solde primaire 2014)[9].

               - Investissements étrangers confortés sur la base de la compétitivité retrouvée.

Variante possible : réquisition de la banque centrale avec monétisation permettant de rembourser toutes les dettes sur la base du nouveau taux de change. Dans ce cas, les contrats sont formellement respectés.[10]

Choix 2 : La Grèce réquisitionne sa Banque centrale et conserve l’euro :

                     - La banque centrale monétise et fait face à l’ensemble de ses créanciers

                      - Le marché de la dette publique disparait au profit du financement direct par la   Banque  centrale.

                      - Mise en place aisée du programme gouvernemental annoncé.

                      - Mise en place le cas échéant d’un « 100% monnaie ».

                      - La BCE met fin au dispositif TARGET 2 jouant pour la Grèce.

                      - Le marché interbancaire se ferme et les banques étrangères disparaissent.

 

Ce scénario aboutit à la marginalisation complète de la Grèce. On en déduit que la stratégie correspondante est dominée par celle du choix 1.

On peut donc penser que le gouvernement grec choisira la première stratégie : celle d’une sortie de l’euro.

On peut aussi penser que les paiements offerts par la Grèce au titre de sa  dette publique aux institutions créancières - BCE, Etats, et peut-être même le FESF, paiements obtenus par monétisation (variante examinée ci-dessus) – deviennent des « balances drachmes » comme il existe des « balances dollars ».

En effet, ces balances sont le reflet de la situation débitrice comme les balances dollars sont le reflet de la dette américaine. Ces dernières ont jusqu’ici toujours été recyclées et on ne voit pas pourquoi les balances drachmes accumulées par les créanciers de la Grèce ne pourraient pas être recyclées, soit auprès des banques, lesquelles pourraient offrir du crédit aux importateurs de marchandises grecques, ou tout simplement l’achat de bons du Trésor.  Scénario à priori surréaliste mais pourtant possible puisque du point de vue des créanciers européens : c’est cela ou rien. Mais en même temps, recyclage permettant d’alimenter la demande interne grecque. De quoi constater que même dans cette situation un échange mutuellement avantageux peut se dessiner entre la Grèce et ses créanciers.                            

Les effets de second tour.

Ils dépendent dans un premier temps de ce que sera la réalité grecque après la fin de l’euro. En la matière rien n’est écrit.  Toutefois un développement harmonieux de l’économie grecque est théoriquement possible sur la base du programme de SYRISA, programme nourri par la fin de la rente  (4 points de PIB) et l’excèdent primaire obtenu par le précèdent gouvernement (1  point de PIB).

Il est évident que les premiers temps seront difficiles et consisteront à réparer les dégâts provoqués par 14 années de monnaie unique complètement inadaptée à la réalité grecque : double inondation des importations et de la grande distribution qui lui est associée, avec ses effets dévastateurs sur une industrie et une agriculture peu compétitive[11]. Mais aussi difficultés résultant de ce qui a été associé à la politique de maintien en survie depuis le début des années 2010. Les exigences de la Troïka se sont concentrées sur la compétitivité de court terme, largement artificielle et ont négligé tout programme réel de compétitivité à long terme : chute considérable des investissements privés et surtout publics, recherche inexistante, éducation et université sacrifiées, etc. Le pays, redevenu indépendant est donc à rebâtir. Cette reconstruction ne pourra passer sous les fourches caudines de la finance et il est probable qu’elle se fera sous répression financière ce qui sera une innovation majeure dans le présent monde.

L’échec est bien évidemment possible en raison des bouleversements économiques et sociaux associés : hausse très importante des prix à l’importation avec produits de substitution absents du marché national, méfiance des investisseurs, résistance des oligarques, difficulté de construire un Etat de droit moderne, impatience des classes moyennes, laminage des stocks d’épargne, etc.

Conséquences sur le reste de la zone.

Il est d’autant plus difficile d’estimer des scénarios, que l’on ignore quelle sera l’évolution ultérieure de la Grèce. On peut toutefois envisager quelques pistes à partir de l’observation fine de la logique implacable de TARGET 2.

Le dispositif TARGET2 est un outil technique qui assure la parfaite fluidité des échanges interbancaires entre les divers pays de la zone. En termes concrets, il s’agit d’une pièce contribuant au bon fonctionnement du marché unique : exportations et importations entre pays sont parfaitement fluidifiées sur la base d’une monnaie unique.

Le problème est toutefois que les échanges ne sont pas équilibrés et après quelques années de fonctionnement, il apparait que le nord est toujours excédentaire et que le sud, y compris la France, est devenu toujours déficitaire.

De fait, les rapports entre l’Allemagne et les pays du sud y compris la France sont devenus l’équivalent des rapports entre les USA et la Chine, ce dernier pays étant l’équivalent de l’Allemagne, et les USA l’équivalent des pays de la zone sud. Ainsi à l’intérieur de la zone euro nous retrouvons les vieux  secrets du « déficit sans pleurs » d’où la magie d’un euro simultanément porteur de la désindustrialisation dans le sud.

Dans le cas des rapports Chine/USA le recyclage des excédents ne posait pas de difficulté et le bilan de la Banque centrale chinoise pouvait accepter sans difficulté les Bons du Trésor US dont la liquidité reste particulièrement élevée et la signature assurée. Tel n’est pas le cas avec les pays de la zone sud au regard de l’Allemagne dont la banque centrale nationale au titre de TARGET 2 est tenue d’accepter les déficits du sud sans réelle contrepartie.

Plus clairement encore, la fluidification des échanges aurait été impossible sans le dispositif TARGET2. En effet, entre le sud déficitaire et l’Allemagne excédentaire, un marché interbancaire classique aurait  très vite été bloqué et les échanges rendus difficiles. Les Allemands ont clairement conscience que les soldes Target2 sont dangereux, certains d’entre-deux insistant sur le fait que ces soldes en cas de défaillance des banques centrales du sud pourraient finalement être supportés par le contribuable[12].

C’est précisément ce risque qui rend la politique allemande si rigoureuse au regard du sud : Il faut rétablir les équilibres par de puissantes dévaluations internes permettant le retour à l’équilibre de comptes TARGET. En même temps, cette logique est collectivement ruineuse puisqu’elle affaisse les demandes globales dans le sud avec ses effets de contagion jusqu’au nord et globalement la stagnation économique de la zone.

L’Allemagne a besoin de conserver ses avantages compétitifs et pour cela, comme la Chine à l’égard des USA, elle a besoin d’un déficit sans pleurs… qu’elle ne peut pas- à l’inverse de la Chine-  accepter. Car l’Italie, L’Espagne, La France, ne sont pas les Etats-unis. Nous sommes au cœur de la contradiction allemande qui mène l’ensemble de la zone en très grande difficulté.

La conclusion est donc évidente :

Scénario 1 : la sortie de la Grèce de la zone euro est un succès :

On peut dans un premier temps s’attendre à un réveil des spreads de taux dans l’ensemble de la zone, spreads difficilement gérables par les modalités du Quantitative Easing qui vient d’être lancé par la BCE[13]. Dans ce cas l’effet dépressif de l’euro n’est plus supporté dans le sud et les entrepreneurs politiques au pouvoir disparaissent en laissant la place à d’autres qui abandonneront l’Euro. Par effet de contagion et d’une insupportable compétitivité de ceux qui ont dévalué, la France suit sans délai, et donc la zone toute entière disparait.

Scénario2 : La sortie de la Grèce de la zone euro est difficile, voire un échec :

Dans ce cas les entrepreneurs politiques au pouvoir dans le sud  bénéficient de l’effet Grèce et les politiques de dévaluation internes sont idéologiquement justifiées. D’où de nouveaux succès sur les marchés politiques de ceux qui entrainent le continent vers la dépression continue.

On notera ici  4 réflexions finales :

- L’euro peut encore bénéficier de béquilles : celles qui seraient procurées par un échec de la sortie grecque, échec venant confirmer le bien-fondé des exigences allemandes.

- La disparition de l’euro dans ce nouveau schéma n’est pas concertée. Nous restons dans un espace de décisions non coordonnées.

- Parce que la BCE a pris conscience qu’elle disposait de moyens illimités pour éteindre une crise financière, la disparition de l’euro selon le « mode panique » semble être une hypothèse toujours très réelle mais sans doute plus éloignée.

- L'Allemagne peut remercier la Grèce: ce n'est pas elle qui prendra le risque d'une nouvelle explosion continentale aux effets incertains. Par contre, après avoir bénéficié pendant 14 années d'une monnaie qui répondait pleinement à ses intérêts, elle ne sera pas victime d'une réevalauation de sa monnaie nationale: le contenu en importations de ses exportations est considérable. Au delà la réévaluation viendra confortée sa très forte inclination rentière.

                                                                                    Jean Claude Werrebrouck, le 6 Mars  2015.

                                                                                                     

 

              

 

                             

 

 

 

[1] « Pour Une Nouvelle Organisation  Monétaire en Europe » POMONE est présidé par Jean Pierre Gérard ex membre du Conseil de la Politique Monétaire à la Banque de France.

[2] Cf.: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-le-big-bang-de-la-fin-de-l-eurozone-et-l-univers-financier-dans-le-monde-d-apres-116367504.html

[3] Cf. : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-l-euro-implosion-ou-sursaut-43801089.html

[4] Nous renvoyons ici aux travaux de Natixis qui présentent un modèle de réduction de la dette grecque par l’élévation du solde primaire. Les conclusions sont sans appel : la contraction du PIB par diminution de la demande globale contrarie toute volonté de sortie par allégement de la dette. C’est dire que le projet de budget 2015 dans lequel la Troïka exigeait un solde primaire de 4,5 points de PIB était tout simplement irréaliste, voire scandaleux.

[5] 79,8 milliards d’euros selon l’institut de conjoncture Allemand (IFO).

[6] Nous pensons par exemple à l’Argentine et à l’intervention du Venezuela puis de l’Iran qui, après la crise de 2000 va entrainer de larges bouleversements. Nous pensons aussi à ce qui est la grande industrie militaire qui a eu beaucoup d’influence sur les entrepreneurs politiques grecs.

[7] L’Allemagne, comme on le verra, sera amenée à prendre des décisions historiques majeures, décisions dont elle a peur elle-même.

[8] C’est moins que ce qui était prévu en 2012/2013 et ce en raison que la Grèce par sa massive dévaluation interne est redevenue presque compétitive.

[9] Ce qui donnerait en théorie une marge de 5 points de PIB, 4 au titre du service de la dette et 1 au titre de l’excédent primaire.

[10] http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/02/la-petite-grece-viendra-t-elle-a-bout-de-l-allemagne.html

[11] Et des dégâts bien supérieurs aux seuls 26points de PIB perdus depuis 2008 : tout est à reconstruire, y compris les savoirs faire disparus par les mirages du libre -échange  et de la Grande Distribution.

[12] HW Sinn avait même estimé que la faillite du sud pourrait représenter un  cout équivalent à 40% du PIB allemand, les agences de notation pouvant ainsi trouver une justification pour la dégradation de la dette allemande.

[13] On sait qu’il est quantitativement directement proportionnel au poids de chaque pays, ce qui fait qu’il est puissant là où la montée des taux ne se manifestera pas (Allemagne) et plus faible là où elle se manifestera brutalement (Italie, Espagne).

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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 10:33

 

« La solution pour la Grèce ? Une privatisation XXL », titre un article des Echos en date du 26 février dernier. Rédigé par Jacques Delpla, professeur à l’Ecole d’économie de Toulouse, ce texte inquiète par la légèreté  intellectuelle et morale d’une partie du monde académique.

En résumé, le texte précise que le programme grec de privatisations  lancé en 2012 ne fonctionne pas puisqu’il n’a rapporté que 1,5% de PIB. Résultat qui ne permet pas d’atteindre l’objectif fixé à 25% de PIB pour 2020. La cause de cet échec serait une valeur potentielle des actifs privatisables trop faible en raison d’un taux d’intérêt exceptionnellement élevé en Grèce.

Constatant que les Etats européens, dans leur programme de crédits au Trésor Grec, se contentent de taux exceptionnellement faibles (entre 0 et 1,5%), il serait proposé d’échanger les titres correspondants (dette publique grecque par conséquent) contre les actifs privatisables. De quoi diminuer rapidement la dette publique grecque puisque l’auteur de l’article propose d’échanger -sur la seule année 2015- 150 milliards d’euros détenus par les Etats européens contre l’équivalent en actifs privatisables : Une somme qui représente 75% du PIB, soit aussi près de la moitié de la dette publique du pays. Au total, un projet permettant le redémarrage de la Grèce...

Mais aussi un projet peuplé d’arguments logiques discutables et surtout politiquement insupportables.

La théorie pure…

On sait qu’un titre a pour valeur le gain potentiel qu’il représente, soit la somme des revenus futurs qu’il doit engendrer. Les revenus futurs parce qu’éloignés du présent sont dépréciés par le porteur de titres : très simplement, on considère qu’un euro présent a plus de valeur qu’un euro dans un an. Cela signifie qu’il faut actualiser - rendre présent-  les revenus futurs procurés par le titre. Cette actualisation s’opère techniquement en « rognant » les revenus futurs, c’est à dire en les divisant par un nombre supérieur à l’unité. Le monde académique considère généralement que ce nombre est l’unité à laquelle on ajoute le taux de l’intérêt, en particulier celui qui se forme sur le marché de la dette publique.

….mais macro économiquement décontextualisée….

Jacques Delpla, l’auteur de l’article, explique l’échec des privatisations par le taux très élevé de l’intérêt sur la dette publique grecque : les titres privatisables sont actualisés -les bénéfices potentiels sont « rognés »- par un taux beaucoup trop élevé.

L’argument n’a rien de convaincant :

Choisir  le taux de l’intérêt sur la dette publique est justifié dans les situations classiques, celles où le Trésor éveille généralement moins  de soupçon de défaut que les autres agents économiques. Tel n’est pas le cas du Trésor grec, mis sous perfusion depuis plusieurs années par le FMI, le FESF, et les Etats européens.

En revanche, l’échec des privatisations relève bien plutôt d’une anticipation de revenus futurs d’entités largement déficitaires : entreprises de transports, d’électricité, d’eau, de ports, etc. ….pour lesquels les clients et usagers sont eux-mêmes pour partie en situation d’insolvabilité. Si l’on y ajoute l’illiquidité relative des titres correspondants (quelle profondeur de marché pour des actions d’entreprises d’électricité de taille modeste et dont la clientèle n’honore les factures qu’avec difficulté ?) on comprend mieux l’échec des privatisations.

 Les privatisations sont plus aisées dans un monde qui s’élargit que dans un monde en voie de rétrécissement. Précisément, dans ce dernier type d’univers il faut un acteur public puissant qui inverse le cours des choses  avec détermination et radicalité, plutôt que des acteurs privés en simple quête d’aubaines : ces dernières ne peuvent qu’être rares en Grèce.

Curieusement, selon Delpla,  ce que les acteurs privés ne veulent pas, serait accepté par des Etats qui, loin de se comporter comme de vrais acteurs publics, se comporteraient comme des acteurs privés : ils achèteraient les actifs publics grecs avec les créances qu’ils détiennent sur le Trésor Grec. Ils ne chercheraient pas à inverser le cours de choses et s’adapteraient à la présente situation.

De fait,  il s’agit de fausses privatisations, le capital continuant d’appartenir à un Etat non grec, mais en même temps de fausses  « néo-nationalisations » ou "nationalisations confirmées" puisque les Etats propriétaires, libéralisme oblige, confieraient la gestion du capital à la Banque européenne d’investissements. Notons toutefois, que la dite banque ne pourrait pas revendre les actifs correspondants, puisqu'elle se trouverait en face d'acteurs privés boudants des actifs dont la valeur actualisée serait trop faible. Les actifs en question resteraient ainsi propriétés publiques des autres Etats européens

....et politiquement scandaleux…..

Le véritable problème posé par l’article  est pourtant d’un autre ordre : comment Syrisa, jusqu’ici très populaire, pourrait accepter que des entreprises publiques dont nombre d’entre-elles  assurent un service public, soient juridiquement transférées à d’autres Etats ? Certaines de ces entreprises sont d’ailleurs d’indispensables outils de souveraineté (ports et aéroports très nombreux) permettant à un Etat d’exercer ses missions régaliennes sur une multitude d’iles géographiquement très dispersées.

Déjà en 2010, l’hypothèse scandaleuse d’une vente d’iles à l’Allemagne avait été évoquée jusqu’au  Bundestag. Concrètement appliqué, le projet de Delpla signifierait que telle infrastructure grecque- port ou aéroport par exemple- serait Allemande tandis qu’une autre serait espagnole, une troisième italienne, etc…

Le contexte géographique est tel que la Grèce fait face à un problème de continuité territoriale engendrant des coûts de souveraineté considérables. Que les infrastructures correspondantes soient vendues à des entités  privées est politiquement pensable, en raison de la probable soumission de ces entités à la loi souveraine. Mais qu’elles soient vendues à des Etats étrangers est politiquement impensable même si les dits-Etats étaient soumis à la loi souveraine. Car la loi souveraine risquerait d’être quelque peu « édentée » : un gouvernement souverain pourrait-il ainsi porter atteinte au patrimoine d’un autre Etat souverain beaucoup plus puissant ? Le contribuable/épargnant allemand - et non l'actionnaire privé- accepterait-il, en raison de tel ou tel choix politique en Grèce, une saisie de ses biens ?

Le projet est donc bien celui du dépeçage d’un Etat souverain.

Compte tenu du chiffre proposé (150 milliards de dette publique convertie en capital public approprié par des Etats étrangers) et du patrimoine grec (environ 500% de PIB), cela signifierait un dépeçage du capital national grec d’environ 15% de PIB.

 Jadis, le dépeçage consistait plutôt en une appropriation de territoire et un déplacement de frontières. De ce point de vue, les grecs qui ont une connaissance  des opérations de partage de la Pologne au 18ième siècle, peuvent se déclarer soulagés : leur sort même sous la férule des bonnes idées de Delpla serait moins cruel que celui des polonais......

Parce que la mondialisation est quête de différences, sources de profits et de rentes, la technique du dépeçage laisse intacte les vieilles frontières : Les occupants ne vont pas déployer des armées en Grèce....... La force des "règles" domine celle des "armes". Et ces règles sont « bien vendues »  par une partie du monde académique.

Un tel scénario est-il moralement envisageable ?

 

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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 07:03

Résumé: Il n'existe pas d'espace sérieux de négociation possible entre l'Allemagne, ses  satellites et autres pays en situation de servitude volontaire et la Grèce. Le choix de la Grèce sera plutôt une sortie de l'euro que son maintien par réquisition de sa banque centrale. L'avenir du reste de la zone, et donc le maintien ou non de la grande dépression européenne, dépendra très largement du succés ou de l'échec du rétablissement de la souveraineté grecque.

Nous avons souvent souligné que la probabilité du démontage de la zone euro selon le mode panique était  plus élevée que celle issue d’une négociation entre Etats[1]. Le présent texte apporte quelques nuances aux publications antérieures.

Les derniers évènements survenus en Grèce ne modifient pas fondamentalement le paysage. Nous pensons seulement que la montée de l’antagonisme entre la Grèce et les autres pays de la zone est probablement inéluctable  et qu’elle mettra dos au mur le pouvoir grec. Un pouvoir qui n’aura que le choix entre l’aventure de la fin de l’euro et son rejet , brutal et probablement violent, par le peuple grec.

La montée de l’antagonisme résultera de la volonté de sauvegarder le dispositif tel qu’il est par les pays qui en sont encore les bénéficiaires (Europe du nord) mais aussi par les pays du sud dont les entrepreneurs politiques au pouvoir ne peuvent se déjuger sans être balayés par les urnes.

Il existe une alliance objective des pouvoirs en place au sein de la commission, les faucons se trouvant peut-être davantage dans le sud, victime, que dans le nord bénéficiaire.

Ceux du Nord craignent un effet contagion si des conditions trop généreuses se mettent en place en Grèce. Ceux du sud craignent plus  simplement  pour leur  survie. La chaîne reliant tous les pays de la zone face à la Grèce ne peut se briser, alors même que tous restent passagers clandestins[2].

Côté grec, le soutien populaire massif ne peut être déçu et les entrepreneurs politiques au pouvoir sont dans une situation où la trahison est très difficile. Ils seront aidés en cela par des considérations géopolitiques dans lesquelles nous retrouvons l’appui de la Russie et la bienveillance de la Chine.

La tension montant, arrivera un moment où SYRISA abattra ses dernières cartes : le défaut, ou/et la réquisition de sa banque centrale.

En refusant d’honorer les échéances de la dette, le défaut est un moyen de mobiliser les ressources nécessaires au plan de sortie de l’austérité.

La réquisition de la banque centrale est un autre moyen de mobiliser des ressources.

Les autres solutions sont inenvisageables car mobilisant trop de temps du point de vue des marchés politiques grecs, et/ou se rapprochant trop du défaut du point de vue des marchés politiques du reste de la zone.

Un espace de négociation théoriquement nul

Tout d’abord l’idée d’appuyer les dépenses liées à la fin de la crise humanitaire sur les recettes fiscales jusqu’ici non recouvrées (75 Milliards d’euros ?) ne peut être opérationnel en raison du temps très long des recouvrements potentiels.

Par ailleurs, le seul maintien du taux d’endettement (175% du PIB) exige déjà un excédent primaire supérieur à 1%. Calculé sur la base d’une croissance en volume de 2% et un taux de l’intérêt de 2,5%  ce solde primaire de stabilisation de la dette est déjà optimiste en raison d’une déflation plus importante en Grèce que dans le reste de l’Europe. Il est encore plus optimiste d’imaginer des taux de croissance plus élevés permettant de diminuer très progressivement le poids de la dette. La raison en est simple : il faudrait un excédent primaire plus élevé, donc un effet dépressif en parfaite contradiction avec l’idée de croissance plus élevée[3]. Par conséquent l’idée de se donner des marges de manœuvres en réduisant la dette sans passer par un défaut ou une renégociation est totalement irréaliste.

Du point de vue des marchés politiques du reste de la zone, de la BCE et du FMI, nous sommes également aux limites du possible et ce, pour plusieurs raisons :

             * La Grèce bénéficie dans le cadre de la première restructuration de sa dette de privilèges qui n’ont été accordés à aucun autre pays. Ainsi au-delà des taux préférentiels accordés par les pays membres et le FESF, la dette grecque figurant à l’actif du bilan de la BCE est gratuite puisque les intérêts versés par le Trésor sont intégralement reversés à ce dernier par la BCE.

              * De la même façon, les taux moyens étant très bas et la maturité beaucoup plus longue que celle constatée dans les autres pays du sud, le passage souhaité par la Grèce à une dette perpétuelle assortie d’un taux indexé sur la croissance revient à un quasi défaut du point de vue des pays du Nord. En toute rigueur comptable, cela signifierait des pertes pour le FESF, les pays prêteurs et la BCE qui verrait se loger à son actif des titres sans valeur. Les pertes les plus importantes étant celles de l’Allemagne au titre des prêts directs et des garanties offertes au FESF[4].

               * Au tota,l nous sommes dans un espace de négociation où, toutes choses étant égales par ailleurs, il n’existe aucune zone d’échanges mutuellement avantageux possibles. Seules l’intervention d’autres paramètres comme par exemple des considérations géopolitiques ou des lobbyings intenses sur les entrepreneurs politiques peuvent modifier- et probablement marginalement- cette cruelle constatation[5].

Identification des stratégies dominantes chez les acteurs principaux

Du point de vue théorie des jeux, les entrepreneurs politiques au pouvoir à Athènes laisseront clairement percevoir cette stratégie - défaut ou/et réquisition de la banque centrale - en face de laquellei les institutions (ex troïka) prendront position.

Hélas, les entrepreneurs politiques grecs se rendront vite compte que cette menace ne peut ouvrir un espace de négociation. Par peur, tous les pays de la zone laisseront à l’Allemagne le monopole d’une décision qui sera…. évidemment imputée au gouvernement grec[6].

Ll’Allemagne, en effet,  aura à choisir entre aider la Grèce au prix d’une disparition de ses privilèges et de risques politiques internes ou maintenir sa position avec les avantages politiques associés au prix d’un risque d’effondrement de la zone.

Il existe toutefois un troisième scénario qui est celui du mensonge assumé par les deux parties. Son contenu serait simple et consisterait à présenter des chiffres irréalistes concernant le futur proche, par exemple celui concernant les recettes fiscales ou la croissance, de quoi permettre un début d’application du programme de SYRISA contre une autorisation allemande. C’est, au demeurant, ce scénario qui devrait l’emporter dans un premier temps. Toutefois très rapidement la réalité devrait à nouveau frapper à la porte et remettre en pleine lumière l’inextricabilité de la situation et donc la décision de SYRISA d’obliger l’Allemagne à choisir entre l’aide ou son refus.

D’où deux scénarios :

1. Décision d’aider la Grèce :

                         - Contestation de la coalition au pouvoir en Allemagne (AFD notamment) 

                             - Montée des populismes dans le sud, notamment en Espagne

                             - Fin des politiques d’austérité

                             - Monétisation massive de la part de la BCE

                             - Décision très consensuelle d’une sortie de l’euro par                

                                les entrepreneurs politiques  allemands.

2. Décision de ne pas aider la Grèce :

                               - Maintien de la coalition au pouvoir en Allemagne.

                               - Maintien des politiques de dévaluation intrerne dans les autres pays.                                                                                                       

                                - Aggravation continue des disparités intra européennes

 Il semble donc évident  - encore une fois toutes choses égales par ailleurs- que le choix de ne pas aider la Grèce domine celui de l’aider. L’Allemagne choisira donc de rester dans l’euro le plus longtemps possible en restant très soucieuse du respect des règles. Ce n’est qu’avec l’aggravation  de la crise sociale dans le sud et la perte de contrôle de ses entrepreneurs politiques que la décision très lourde et très difficile mais consensuelle de sortie de l’euro sera prise par les entreprises politiques allemands.

Ce second scénario doit être étudié en fonction des choix à court terme du gouvernement grec :

Choix 1:La Grèce fait défaut et décide de sortir de l’Euro :

               - Rétablissement du contrôle des changes et des mouvements de capitaux

               - Dévaluation massive de la nouvelle monnaie nationale.

               -Mise en place du programme gouvernemental dans les conditions d’un    équilibre budgétaire retrouvé ( fin de la rente de la dette et utilisation de la marge du solde primaire 2014).

               - Investissements étrangers confortés sur la base de la compétitivité retrouvée.

Variante possible :Réquisition de la Banque Centrale avec monétisation permettant de rembourser toutes les dettes sur la base du nouveau taux de change. Dans ce cas, les contrats sont formellement respectés.[7]

Choix 2 : La Grèce réquisitionne sa Banque centrale et conserve l’euro :

                      - La Banque Centrale monétise et fait face à l’ensemble de ses créanciers

                      - Le marché de la dette publique disparait au profit du financement direct par la Banque Centrale.

                      - Mise en place aisée du programme gouvernemental annoncé.

                      - Mise en place le cas échéant d’un « 100% monnaie ».

                      - La BCE met fin au dispositif TARGET 2 jouant pour la Grèce.

                      - Le marché interbancaire se ferme et les banques étrangères disparaissent.

Ce scénario aboutit à la marginalisation complète de la Grèce. On en déduit que la stratégie correspondante est dominée par rapport au premier scénario.

On peut donc penser que le gouvernement grec choisira la première stratégie : celle d’une sortie de l’euro.

On peut aussi penser que les paiements offerts par la Grèce, au titre de sa  dette publique  aux institutions créancières - BCE, Etats, et peut-être même le FESF, paiements obtenus par monétisation (variante examinée ci-dessus) – deviennent des « balances drachmes » comme il existe des « balances dollars ».

En effet, ces balances sont le reflet de la situation débitrice comme les balances dollars sont le reflet de la dette américaine. Ces dernières ont jusqu’ici toujours été recyclées et on ne voit pas pourquoi les balances drachmes accumulées par les créanciers de la Grèce ne pourraient pas être recyclées, soit auprès des banques, lesquelles pourraient offrir du crédit aux importateurs de marchandises grecques, ou tout simplement l’achat de bons du Trésor.  Scénario à priori surréaliste mais pourtant possible puisque du point de vue des créanciers européens : c’est cela ou rien  mais, en même temps, recyclage permettant d’alimenter la demande interne grecque. De quoi constater que, même dans cette situation, un échange mutuellement avantageux peut se dessiner entre la Grèce et ses créanciers.                 

Les effets de second tour.

Ils dépendent dans un premier temps de ce que sera la réalité grecque après la fin de l’euro. En la matière rien n’est écrit.  Toutefois un développement harmonieux de l’économie grecque est théoriquement possible sur la base du programme de SYRISA.

Il est évident que les premiers temps seront difficiles et consisteront à réparer les dégâts provoqués par 14 années de monnaie unique complètement inadaptée à la réalité grecque : double inondation des importations et de la grande distribution qui lui est associée, avec ses effets dévastateurs sur une industrie et une agriculture peu compétitives.

 Mais aussi, difficultés résultant de ce qui a été associé à la politique de maintien en survie depuis le début des années 2010. Les exigences de la Troïka se sont concentrées sur la compétitivité de court terme, largement artificielle et ont négligé tout programme réel de compétitivité à long terme : chute considérable des investissements privés et surtout publics, recherche inexistante, éducation et université sacrifiées, etc. Le pays, redevenu indépendant, est donc à rebâtir. Cette reconstruction ne pourra passer sous les fourches caudines de la finance et il est probable qu’elle se fera sous répression financière ce qui sera une innovation majeure dans le présent monde.

L’échec est bien évidemment possible en raison des bouleversements économiques et sociaux associés : hausse très importante des prix à l’importation avec produits de substitution absents du marché national, méfiance des investisseurs, résistance des oligarques, difficulté de construire un Etat de droit moderne, impatience des classes moyennes, etc.

Conséquences sur le reste de la zone

Il est d’autant plus difficile d’estimer des scénarios que l’on ignore quelle sera l’évolution ultérieure de la Grèce. On peut toutefois envisager quelques pistes à partir de l’observation fine de la logique implacable de TARGET 2.

Le dispositif TARGET 2 est un outil technique qui assure la parfaite fluidité des échanges interbancaires entre les divers pays de la zone. En termes concrets, il s’agit d’une pièce contribuant au bon fonctionnement du marché unique : exportations et importations entre pays sont parfaitement fluidifiées sur la base d’une monnaie unique.

Le problème est toutefois que les échanges ne sont pas équilibrés et après quelques années de fonctionnement, il apparait que le nord est toujours excédentaire et que le sud  -y compris la France- est toujours déficitaire.

De fait, les rapports entre l’Allemagne et les pays du sud y compris la France sont devenus l’équivalent des rapports entre les USA et la Chine, ce dernier pays étant l’équivalent de l’Allemagne et les USA l’équivalent des pays de la zone sud. Ainsi à l’intérieur de la zone euro nous retrouvons les vieux  secrets du « déficit sans pleurs » d’où la magie d’un euro simultanément porteur de la désindustrialisation dans le sud.

Dans le cas des rapports Chine/USA le recyclage des excédents ne posait pas de difficulté et le bilan de la Banque centrale chinoise pouvait accepter sans difficulté les Bons du Trésor US dont la liquidité reste particulièrement élevée et la signature assurée. Tel n’est pas le cas avec les pays de la zone sud au regard de l’Allemagne dont la banque centrale nationale au titre de TARGET 2 est tenue d’accepter les déficits du sud sans réelle contrepartie. L'Espagne ou le portugal ne sont pas les Etats-Unis.

Plus clairement encore, la fluidification des échanges aurait été impossible sans le dispositif TARGET 2. En effet, entre le sud déficitaire et l’Allemagne excédentaire, un marché interbancaire classique aurait  très vite été bloqué et les échanges rendus difficiles. Les Allemands ont clairement conscience que les soldes Target 2 sont dangereux, certains d’entre-eux insistant sur le fait que ces soldes en cas de défaillance des banques centrales du sud pourraient finalement être supportés par le contribuable[8].

C’est précisément ce risque qui rend la politique allemande si impérialiste au regard du sud : Il faut rétablir les équilibres par de puissantes dévaluations internes permettant le retour à l’équilibre des comptes TARGET. En même temps cette logique est collectivement ruineuse puisqu’elle affaisse les demandes globales dans le sud avec ses effets de contagion jusqu’au nord et globalement la stagnation économique de la zone.

L’Allemagne a besoin de conserver ses avantages compétitifs et pour cela, comme la Chine à l’égard des USA, elle a besoin d’un déficit sans pleurs… qu’elle ne peut pas - à l’inverse de la Chine-  accepter. Nous sommes au cœur de la contradiction allemande qui mène l’ensemble de la zone en très grande difficulté.

La conclusion est donc évidente :

Scénario 1 : la sortie de la Grèce de la zone euro est un succès :

Dans ce cas, l’effet dépressif de l’euro n’est plus supporté dans le sud et les entrepreneurs politiques au pouvoir disparaissent en laissant la place à d’autres qui abandonneront l’Euro. Par effet de contagion et d’une insupportable compétitivité de ceux qui ont dévalué, la France suit sans délai, et donc la zone toute entière disparait.

Scénario 2 : La sortie de la Grèce de la zone euro est difficile, voire un échec :

Dans ce cas, les entrepreneurs politiques au pouvoir dans le sud  bénéficient de l’effet Grèce et les politiques de dévaluation internes sont idéologiquement justifiées. D’où de nouveaux succès sur les marchés politiques de ceux qui entrainent le continent vers la dépression continue.

On notera ici 3 réflexions finales :

- L’euro peut encore bénéficier de béquilles : celles qui seraient procurées par un échec de la sortie grecque, échec venant confirmer le bien fondé de l’impérialisme allemand.

- La disparition de l'euro dans ce nouveau schéma, n’est pas concertée. Nous restons dans un espace de décisions non coordonnées.

- Parce que la BCE a pris conscience qu’elle disposait de moyens illimités pour éteindre une crise financière, la disparition de l’euro selon le « mode panique » semble être une hypothèse aujourd’hui plus éloignée.

 

                             

              

 

 

 

 

 

[1] Cf.: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-le-big-bang-de-la-fin-de-l-eurozone-et-l-univers-financier-dans-le-monde-d-apres-116367504.html

[2] Cf. : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-l-euro-implosion-ou-sursaut-43801089.html

[3] Nous renvoyons ici aux travaux de Natixis qui présentent un modèle de réduction de la dette grecque par l’élévation du solde primaire. Les conclusions sont sans appel : la contraction du PIB par diminution de la demande globale contrarie toute volonté de sortie par allégement de la dette. C’est dire que le projet de budget 2015 dans lequel la Troïka exigeait un solde primaire de 4,5 points de PIB était tout simplement irréaliste, voire scandaleux.

[4] 79,8 milliards d’euros selon l’institut de conjoncture Allemand (IFO).

[5] Nous pensons par exemple à l’Argentine et à l’intervention du Venezuela puis de l’Iran qui, après la crise de 2000 va entrainer de larges bouleversements. Nous pensons aussi à ce qui est la grande industrie militaire qui a eu beaucoup d’influence sur les entrepreneurs politiques grecs.

[6] L’Allemagne, comme on le verra, sera amenée à prendre des décisions historiques majeures, décisions dont elle a peur elle-même.

[7] http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/02/la-petite-grece-viendra-t-elle-a-bout-de-l-allemagne.html

[8] HW Sinn avait même estimé que la faillite du sud pourrait représenter un  cout équivalent à 40% di PIB Allemand, les agences de notation pouvant ainsi trouver une justification pour la dégradation de la dette Allemande.

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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 13:50

J'étais invité ce mercredi 18 février 2015, à l'émission BABYLONE par Sarah Dirren à propos de mon dernier livre édité chez Yves Michel et dont le titre est repris ci-dessus.

Cette émission est diffusée par la Radio Télévision Suisse -Espace 2 et produite par Nancy Ypsilantis.

Cliquez sur le lien pour l'écouter :

Bonne écoute

JCl Werrebrouck

www.lacrisedesannees2010.com

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