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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 07:47

Quand une personne aide un membre adulte de sa famille, incapable d’assumer sa complète autonomie (personne âgée,  ou en situation de handicap, ou malade, ou isolée, etc.) il n’existe  pas – le  plus souvent dans ce type de situation - de relation marchande. L’aidant se trouve ainsi dans une logique de don. N’insistons- t-on pas ici sur les origines anthropologiques et historiques de ce type de relation qui fût clairement analysée, entre autres par Marcel Mauss dès  1925[1]. Par contre, observons que ce type de rapport est fait d’obligation morale, sentimentale, sociale, etc. à caractère durable. La rémunération éventuellement morale de l’aidant n’est pas une rémunération qui, à l’instar de la relation marchande, peut disparaître dès ce qu’on appelle « l’acquittement » : Le fait de payer libère dans une relation marchande de tout lien social. L’aidant est à l’inverse dans une relation, sans doute aussi faite d’échange, mais un échange durable donc plus ou moins stable. Enfin, sa rémunération non monétaire est d’essence non quantifiable.

Dans les sociétés anciennes, les activités de service à la personne étaient régulièrement des activités construites sous l’égide du don dans le cadre des cellules domestiques ou plus largement celui de structures plus vastes comme celles des institutions religieuses voire publiques.

La montée de l’économie et la généralisation de l’échange marchand va de plus en plus questionner les activités de services à la personne. Parce que cette montée fût aussi celle de l’autonomie, de la privatisation de la vie, de l’individualisme, les activités de service à la personne vont être progressivement délaissées pour être reprises par des instances publiques. On remplacera ainsi des épouses attentives, des mères ou des religieuses par des fonctionnaires ou quasi fonctionnaires. Il était évidemment possible d’aller plus loin et de transformer l’intégralité de ces services en services marchands. Bien évidemment, on se heurterait en pareil cas, à un effondrement du périmètre des activités correspondantes puisque seules les personnes fragiles mais durablement en capacité de payer le service, verraient leurs besoins satisfaits. Nous y reviendrons.

L’époque de ce qu’on appelle encore l’Etat-providence fut le moment privilégié de la montée parallèle -et nous pourrions même dire complémentaire- de l’économie et de l’Etat-social qui lui correspond. Parce que désormais le don macro-économiquement gratuit est remplacé par un service fonctionnarisé, il devient macro-économiquement coûteux et suppose des prélèvements sur la partie restée marchande de la société[2]

En même temps, ce coût du service à la personne fragile est très difficile à cerner : quel est le juste périmètre du service ? (Sa surface) et quelle est sa juste profondeur ? Doit-on fixer une limite supérieure aux dépenses de chirurgie pour venir en aide à un souffrant ? Il est aussi très difficile à maitriser car le fonctionnaire ou quasi fonctionnaire chargé du service est en lien avec une pyramide administrative bureaucratique qui connaît de multiples et perverses relations d’agences[3]. Dans le médico- social ou le sanitaire, le « principal » connaît-il les activités réelles et coûts correspondants rencontrés par son « agent » ? Peut-il maitriser les effets pervers de la T2A[4] ? du prix de journée ? de la dotation globale de fonctionnement ? etc.

Parce que, passer de la gratuité dans la société du don correspond à un coût de plus en plus élevé dans la société marchande, la logique de l’Etat-social bureaucratique n’a cessé de se complexifier, de se réformer, de tenter d’optimiser...avec comme conséquence un certain embonpoint. Les marchés politiques se sont naturellement greffés sur cet ensemble d’activités et bien évidemment les gains électoraux se sont largement réalisés sur le segment de marché du mieux disant social.  D’où des difficultés croissantes dans la relation d’agences avec l’introduction de dispositifs de surveillance et de contrôle accrus. Et parce que la relation d’agence est très complexe on verra même le « principal » -agacé par l’opacité des structures de services qu’il a engendrées et dont il a la charge, mais aussi par le clientélisme électoral- imaginer au-delà d’une réflexion sur les coûts, l’introduction d’une réflexion sur les bonnes pratiques des agents. Car effectivement, il y a là un problème : l’aidant était dans le don, mais l’agent est lui dans une relation marchande et ajuste sa qualité de service à la rémunération qui lui est consentie. Nous avons là toute l’histoire des transformations des dispositifs sanitaires et médico-sociaux en France depuis plusieurs dizaines d’années. Avec de fait, cette conséquence assez inattendue : plus la marchandisation du monde se généralise et plus la bureaucratie administrative prend de l’embonpoint. Avec pour conséquence la curieuse et inattendue montée du « back- office » au détriment du « front- office…. ». Plus le monde se libéralise, plus le monde se marchandise plus l’autonomie de chacun devient sacralité…et plus la bureaucratie se développe…

Face à ce grand problème de possibles rendements décroissants[5] (jamais mesuré, ni même imaginé malgré la présence d’agences chargées du coût du fonctionnement de l’Etat type IGAS, Cour des Comptes, etc.) quelles sont les solutions aujourd’hui envisagées ? Elles nous semblent de 2 sortes.

La première, sans doute la plus aisée, est de faire évoluer les bureaucraties administratives vers moins de régulation et davantage de services tarifés. On passe ainsi du coût -toujours mal calculé et toujours suspect- au prix : tel est le cas de la dernière transformation de l’antique service postal qui devient service à la personne âgée isolée. Ainsi l’agent (facteur) devient « ami de la famille » pour une visite hebdomadaire au prix de 19,9 euros par mois. Il peut toutefois se faire encore davantage « ami de la famille » et rendre 6 visites hebdomadaires pour le prix de 139,9 euros par mois. On notera toutefois que cet « ami de la famille » parce qu’il n’est pas anthropologiquement l’aidant traditionnel de la cellule domestique, ne sera pas dans la logique du don et s’acquittera de sa prestation par comparaison avec sa rémunération. Instabilité et quantification sont le prix à payer du basculement vers le monde marchand du service à la personne. Le service à la personne jadis stable et non quantifiable disparait[6].

La seconde est de limiter les effets pervers de la relation d’agence non plus en bureaucratisant toujours plus mais en imaginant un perfectionnement. Prenons l’exemple de l’Hôpital.

Les établissements correspondants sont des structures qui tarifent les services de soins non pas à leurs clients mais à la Sécurité Sociale sur la base de normes dites T2A (tarification à l’activité). Chaque acte est ainsi codé et se transforme en rémunération du service rendu par l’hôpital. Point n’est besoin d’être grand connaisseur de la relation d’agence pour se douter de l’immensité des effets pervers d’un tel dispositif : Quel est l’intérêt de ceux qui codifient l’acte ? (les agents). Et donc le surcodage, la segmentation des séjours à l’hôpital (le patient sort plusieurs fois et revient plusieurs fois, ce qui multiplie les actes), la sélection des patients, etc. sont les effets normalement attendus…et tout aussi normalement surveillés, contrôlés, et sanctionnés par le principal (la Sécurité Sociale). D’où l’allongement de la chaine bureaucratique, les contestations, et l’émergence de nombreux cabinets d’experts nés autour de ladite T2A. Autant d’activités improductives à réduire par un processus d’internalisation de coûts logiquement engendrés et externalisés par l’agent (l’Hôpital) vers son principal (la Sécurité Sociale). Clairement, s’il existait une authentique relation marchande à l’hôpital, les gestionnaires contrôleraient eux-mêmes les coûts afin de ne point subir les pertes de marché engendrées par des prix de marché plus élevés que ceux offerts par la concurrence.

Si l’on va plus loin dans la réflexion sur ce qui doit rester un service public non marchand, il faut prendre conscience que les effets pervers, ce que nous venons d’appeler les externalités, pourraient être contenus par la responsabilisation de l’agent. C’est ce que tente de faire par exemple la Direction Déléguée à la Gestion des Soins (DDGOS) de l’Assurance Maladie avec le dispositif ROSP (« Rémunération sur objectifs de santé publique)

Dans ce contexte nait aujourd’hui l’idée d’une excellence chirurgicale qui serait produite par le passage d’une rémunération du chirurgien non plus à l’acte mais au forfait opératoire lequel viendrait limiter la pratique de la segmentation des séjours et surtout le nombre d’actes tarifés T2A.

 Concrètement des auteurs[7] en viennent à penser que le forfait inclurait le prix de séjour pour l’opération initiale, augmenté du coût des consultations de suivi et celui du traitement des complications pendant une année, divisé par leur fréquence établie sur la base des publications internationales concernant un acte donné. Un tel dispositif constitue une vraie relation marchande au sein même d’un service public, relation qui limite l’externalisation des coûts vers la collectivité quand ce n’est pas vers le patient lui-même.

On peut imaginer la résistance des chirurgiens qui accepteraient mal l’idée d’une amélioration de la qualité d’un service qu’ils jugent corporativement proche de l’optimalité. On peut aussi les comprendre car il deviendrait clair qu’en cas d’évolution profonde de la Sécurité Sociale vers une organisation type Assurance Sociale, la sélection entre bons et moins bons chirurgiens serait le fait de compagnies d’assurances qui, elles- mêmes, optimiseraient leurs sructures de coûts au bénéfice de leurs usagers. Mais ici le service à la personne deviendrait authentiquement marchand avec le risque d’une limitation du service aux seuls usagers capables de payer les clauses des contrats assurantiels (fin du principe Républicain de l’universalité).

Ces 2 exemples montrent que le futur de nombre de services à la personne n’a rien d’évident.

Face aux contraintes macro-économiques dans un monde ayant plutôt choisi la mondialisation (effondrement politiquement organisé, donc volontaire, des Etat-nations) que l’internationalisation (maintien politiquement organisé des souverainetés), l’avenir du service à la personne (essentiellement sanitaire et médico-social) passera plus par les contraintes de marché que par le trop difficile contrôle bureaucratique.

On comprendra aussi que Le choix entre rendements décroissants d’un service à la personne resté public, ou celui d’une fin du principe de l’universalité dudit service, dépend de choix politiques majeurs décidés loin des usagers et dans un tout autre contexte. Les acteurs des services correspondants, impliqués dans leurs métiers, ne sont généralement pas conscients de cette réalité. Le choix politique d’une mondialisation accrue exigera davantage la fin de l’universalité et le basculement vers le mode marchand. Le choix inverse d’un maintien des souverainetés par édification d’écluses entre nations commerçantes, facilitera d’autant plus le maintien de l’universalité que les relations d’agences seront substantiellement améliorées.

En toute honnêteté le futur dépendra aussi des ruptures technologiques qui peuvent demain nourrir le secteur et entrainer une énorme montée en gamme de la qualité de service. Mais il s’agit là d’un tout autre sujet sur lequel il faudrait beaucoup travailler.

 

[1] On pourra ici consulter : « Essai sur le Don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », in Sociologie et Anthropologie, paris, PUF, 1991.

[2] Quelle que soit concrètement la solution retenue : payer l’aidant ou recourir à un travail salarié dans le cadre d’une institution spécialisée du médico-social suppose toujours un prélèvement sur la société et ce même si l’espace marchand devient plus vaste. Pour les économistes comparer les PIB de 2 Pays n’a aucun sens et seuls les parties authentiquement marchandes des PIB peuvent donner lieu à des comparaisons porteuses de signification.

[3] Voir sur Wikipédia la théorie de l’agence ou sur Xerfi Canal l’intéressante vidéo de Philippe Gatef.

[4] Tarification à l’Activité. Voir plus loin.

[5] Il y a rendements décroissants quand le coût unitaire d’un même service augmente. Ainsi quand dans un établissement médico-social, il faut plus de personnel pour répondre  aux injonctions des régulateurs, il y en a moins pour le face à face avec les usagers. Pour autant il faut se méfier de conclusions rapides car en pratique mesurer l’évolution du rendement d’une politique publique est un exercice extraordinairement difficile en raison de l’évolution de la nature des besoins des personnes, une évolution qui est elle-même en rapport avec l’évolution des sciences et des techniques.

[6] Il est souvent dit qu’une religieuse à l’Hôpital fut historiquement remplacée par 3 infirmières.

[7] Notamment Guy Vallancien , président de la Convention on Health Analysis and management, CHAM.

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15 juillet 2017 6 15 /07 /juillet /2017 17:05

Le texte qui suit, correspond à l’analyse des conséquences qui découlent de la situation des entreprises françaises (le secteur des ENF en comptabilité nationale) relativement à celles des entreprises allemandes. Nous n’évoquerons pas ici la question du déséquilibre budgétaire, qui fait beaucoup débat depuis quelques jours. Sa prise en considération - dans le sens d’une réduction- pour les raisonnements qui vont suivre,  viendrait aggraver considérablement les conclusions des dits raisonnements[1].

La communication macronienne : la réforme code du travail cache la volonté d’alignement sur l’Allemagne.

L’examen des données exposées dans la première partie du présent article révèle immédiatement l’impasse de toute politique économique visant à s’aligner sur l’Allemagne. La mise en œuvre d’une politique de dévaluation interne apparait au regard des chiffres complètement hors de portée et certainement, beaucoup moins efficace qu’une variation du taux de change.

Hors de portée tout d’abord, en raison de la difficulté proprement politique à mettre en œuvre la dévaluation interne. Le président Macron compte beaucoup sur la réforme du code du travail pour impulser la baisse des salaires : Fin des contrats à durée indéterminée comme régime de base au profit des contrat de mission à durée déterminée, renversement de la hiérarchie des normes avec effets multiples sur les capacités de négociation des salariés (augmentation de la durée du travail, mise en concurrence des salariés à l’intérieur d’une branche, mise en concurrence des salariés à l’échelle internationale dans le choix des implantations d’activité, etc.), diminution des coûts de fin de contrat ( diminution des licenciements dans le cadre des contrats flexibles, baisse du niveau des indemnités prudhommales, etc.) Mais, concrètement, il y aura des résistances, des retards, des contournements, et Il ne sera pas facile d’arriver comme indiqué dans la première partie du présent article à une diminution de 9,6% de la masse salariale des ENF[2]. Rappelons aussi que la mise à niveau avec l’Allemagne suppose une baisse de la masse salariale des administrations publiques de l’ordre de 10% et que, là encore, de nombreuses rigidités, notamment celle d’un temps long, entre la décision et le résultat comptable sont à craindre.

Mais il y a plus grave car même en réussissant politiquement à faire accepter une déflation salariale de grande ampleur, les effets de ladite déflation ne sont nullement évidents.

Une baisse du niveau général des prix inférieure à la déflation salariale

Nos articles précédents ont mis en lumière les contraintes liées à la réussite d’une telle politique[3], contraintes qui se synthétisent dans le fait que la demande externe doit au moins compenser la réduction de la demande interne qui résulterait de la baisse de la masse salariale distribuée dans le pays[4]. Rappelons le chiffre : 115 milliards d’euros de baisse pour aligner au moins partiellement l’économie française sur l’économie allemande[5]. Un tel choc entraine un mécanisme complexe, type cause à effets multiples et souvent avec effets de boucle : baisse des coûts, amélioration des marges et du solde du compte de distribution secondaire du revenu, hausse de la FBCF[6], chute de la consommation, chute des importations, baisse des prix, hausse des exportations, etc… les conséquences sont aussi financières : niveau de l’épargne, solvabilité des agents et du système bancaire, etc. Globalement la question se ramène à celle de la conséquence macro-économique évaluée en  terme d’évolution des demandes interne et externe. Or, nous avons montré que la baisse des prix qui est une variable déterminante dans l’augmentation du ratio : Demande externe/demande interne,[7] était plus faible que la baisse des salaires. Cela signifie que, malgré une déflation salariale d’environ 10%, les prix internes et à l’exportation diminueront de moins de 10%.

Une baisse des prix sans effets puissants sur le gonflement de la demande externe

Et même en admettant une baisse de 10% du niveau des prix, l’impact sur la demande externe sera très faible en raison de la sensibilité des flux d’échanges extérieurs aux prix, ce qu’on appelle les

élasticités-prix à l’exportation et à l’importation. Cette dernière est rigoureusement égale à zéro et la première peut être estimée à 0,7. Compte tenu des exportations françaises en 2016 (652 milliards d’euros) cela signifierait une hausse des exportations de moins de 5 milliards d’euros….

Le bilan est désastreux : sans qu’il soit possible de chiffrer de manière rigoureuse les effets à moyen terme de la déflation salariale, il est clair que cette dernière va imprimer une réduction de la demande interne qui ne sera pas compensée par une demande externe : un déclin du PIB est donc la certitude qui découle de cette stratégie. Elle peut avantager les décideurs économiques privés qui, logiquement, raisonnent au niveau micro-économique donc celui de l’entreprise  - par exemple l’avantage   de ne plus avoir peur d’embaucher quand on est un dirigeant de PME -  mais elle est une catastrophe pour la Nation. La déflation salariale qui se cache derrière la réforme macronienne du code du travail aura donc des conséquences sociales, économiques et politiques de grande ampleur.

La dévaluation externe comme démarche éthique et seule possibilité pratique…même difficile.

C’est dire que la dépréciation du taux de change est infiniment préférable : même peu efficace en raison de l’insensibilité relative du commerce extérieur au taux de change, elle présente l’immense avantage de ne point en faire payer le prix aux salariés. Et parce que l’on ne punit pas une population qui ne fut pour rien dans les mauvais choix d’une élite, il faut se donner les moyens nécessaires à la reconstruction du pays en s’efforçant de relever le niveau des élasticités. On sait en effet que c’est l’allongement démesuré des chaines de la valeur qui rend à court terme une grande insensibilité des exportations et beaucoup plus encore des importations On continue à importer ce que l’on ne sait plus produire depuis longtemps et les exportations ont un contenu important en importations devenues plus coûteuses avec la baisse du taux de change. L’augmentation de la demande externe est une affaire longue et difficile car il faudra raccourcir des chaines de la valeur que l’euro a si catastrophiquement allongé. C’est la raison pour laquelle nous disions dans un article précédent que l’euro continuerait à nuire longtemps après sa disparition[8].

Bien évidemment, ce fait ne peut constituer un renoncement à la volonté de faire disparaitre l’euro. Et ce n’est pas parce que l’après- Euro sera une période difficile qu’il faut renoncer à sa disparition. Certes, il existe d’autres moyens pour aligner la France sur l’Allemagne, mais cela passe par des investissements considérables autorisant un saut de productivité pouvant nourrir des rémunérations élevées tout en rétablissant l’équilibre de la balance commerciale. De quoi rendre comparable désormais les comptes du secteur des ENF des deux pays. Mais la lourdeur de tels investissements (robotisation, digitalisation massive, formation, etc.) suppose une intervention publique garante, laquelle requiert l’intervention de la banque centrale et donc la fin de son indépendance. Circonstance impensable dans l’ordo-libéralisme allemand dont la doctrine ne porte pas sur la monnaie unique mais se trouve intransigeante sur le dogme de l’indépendance. C’est la raison pour laquelle les multiples appels sur le « quantitative easing réel » se sont tous soldés par un échec.

On peut et on doit  se battre non plus sur l’euro mais sur l’indépendance de la Banque Centrale, mais nous retrouverons toujours une radicale opposition allemande[9]. Il n’existe donc pas de solution coordonnée et il ne peut y avoir de couple franco-allemand. C’est la brutalité soit de la crise, soit du rejet du nouveau pouvoir en France qui nous fera parler à nouveau de l’euro…même en utilisant d’autres mots pour ne pas trop effrayer les croyants….

 

 


[1] En particulier, les dépenses fiscales nouvelles pour attirer la City de Londres avec parallèlement la réduction des dépenses militaires relèvent d’un choix proprement ahurissant :  il y a préférence pour des activités inutiles voire nuisibles (finance) au détriment d’activités industrielles porteuses d’avenir et d’innovations engendreuses de progrès (industries de la défense).

[2] http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/07/la-verite-va-nous-rattraper-il-faudra-bien-un-jour-reparler-de-l-euro-partie-1.html

[3] http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/06/presidence-macron-en-marche-vers-la-devalauation-interne-partie2.html et http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/06/president-macron-bonaparte-ou-talleyrand-avec-des-minuscules.html

[4] La richesse produite est comptablement égale à la somme des demandes interne et externe. Si la demande interne diminue, la richesse produite s’affaisse sauf si une demande externe (solde des exportations et des importations) vient compenser ou mieux surcompenser la chute de la demande interne.

[5] http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/07/la-verite-va-nous-rattraper-il-faudra-bien-un-jour-reparler-de-l-euro-partie-1.html

[6] Formation brute de capital fixe.

[7] Logiquement si le niveau des prix baisse l’économie domestique est plus compétitive à l’échelle internationale et donc tout aussi logiquement le rapport demande externe/demande interne devrait augmenter.

[8] http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/06/president-macron-bonaparte-ou-talleyrand-avec-des-minuscules.html

[9] Il n’est pas exagéré d’affirmer que l’indépendance de la banque centrale est l’un des fondements de la société allemande laquelle voit dans le repli de l’Etat la solution aux drames historiques qu’elle a connu. Il ne saurait donc être question pour un allemand de revenir sur ce qui est considéré comme une règle indépassable Curieusement l’idéologie allemande, qui n’est pas néolibérale, a fait le miel de la finance néolibérale planétaire : l’indépendance des banques centrales est devenu l’outil fondamental de la puissance de la finance. C’est dire qu’un discours politique concernant un « quantitative easing réel » n’est pas facile à tenir.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 17:11

 

Les débats électoraux sont clos et la politique économique du quinquennat se met en place. On sait déjà que tout sera fait pour réduire le déficit public et ce, malgré le maintien des projets fiscaux ou les questions concernant le délai de la disparition du CICE[1]. Il s’agit de plaire à l’Allemagne et de la rejoindre dans le groupe des « pays sérieux ».

Hélas, il sera impossible d’imiter l’Allemagne et nous nous appuierons sur le travail initié par Jean Hernendez et Jean Pierre Gérard dans le cadre des réflexions menées au sein du groupe G21[2].

L’idée de ce travail est simple et consiste à puiser dans la Comptabilité nationale, les sources essentielles de divergences entre les deux économies. Tout repose, en effet, sur l’analyse des différents comptes du secteur des entreprises non financières des deux pays. Ultérieurement, le travail pourra se poursuivre avec le même regard comparatif sur les autres secteurs et les comptes qui leur sont associés[3].

CONSTATATIONS CONCENANT LES COMPTES DE PRODUCTION DU SECTEUR

Au-delà de la différence de taille du secteur des ENF entre la France (production totale de 2630 milliards d’euros pour 2016) et l’Allemagne (production totale de 3868 milliards d’euros), il importe de souligner la différence de productivité des consommations intermédiaires : 0,55 pour l’Allemagne contre 0,58  pour la France[4]. Cela signifie une plus grande productivité des consommations intermédiaires en Allemagne.

CONSTATATIONS CONCERNANT LES COMPTES D’EXPLOITATION DU SECTEUR

 La masse salariale en France est excédentaire par rapport à celle constatée en Allemagne. Présentée toutes charges incluses, il faudrait la diminuer de 9,6% pour mettre sur un pied d’égalité les entreprises des 2 pays.

Les subventions à la production sont dans le rapport de 2 à 1 au bénéfice des ENF françaises. Ces dernières sont globalement beaucoup plus aidées en France qu’en Allemagne.

CONSTATATIONS CONCERNANT LES COMPTES D’AFFECTATION DES REVENUS PRIMAIRES DU SECTEUR

En ressources, s’agissant des ENF françaises, on constate un gros apport des revenus de la propriété lesquels viennent gonfler l’excédent brut d’exploitation. Ces revenus sont issus d’autres secteurs, essentiellement les administrations publiques et surtout le reste du monde. L’apport de la propriété représente ainsi 58 % de l’EBE. Signalons aussi que le rapport « Revenus de la propriété /EBE » n’a fait qu’augmenter dans de très importantes proportions au cours du temps[5]. Ce même rapport est beaucoup plus faible pour l’Allemagne et se monte à 18%.

En emplois, on constate des charges d’intérêt dans un rapport de 1 contre 2,5 au détriment des ENF françaises : ces dernières paient de lourds intérêts : 50,5 milliards d’euros contre seulement 19,3 pour l’Allemagne[6].

Au niveau de la distribution des revenus, il n’existe pas de différence significative entre les deux pays. Simplement on constate un mode de financement différent.

INTERPRETATION

VALEUR AJOUTEE ET EBE

Il n’est pas question ici de reprendre une nouvelle comparaison entre les deux pays et chacun connait les différences fondamentales. En revanche, l’examen des comptes nationaux pour le seul secteur des ENF permet déjà d’apporter un éclairage complémentaire et significatif.

Ce sont évidemment les salaires qui font la différence tant au niveau de la productivité des consommations intermédiaires qu’au niveau de la détermination de l’EBE. Il faut du reste noter que cet EBE est d’autant plus rogné que les charges salariales versées et par les salariés et par les employeurs ne financent pas l’intégralité du coût total du travail : les risques de la vie sont aussi financés par de la dette en France. Cela signifie, par conséquent, un écart réel supérieur aux 9,6% avancés précédemment. En intégrant l’effet de taille des 2 secteurs, l’alignement des charges salariales des ENF françaises sur celles de l’Allemagne, implique qu’il faudrait diminuer la masse salariale de ces   ENF d’environ 8O milliards d’euros. Cela représente près de 4 points de PIB pour le seul secteur des ENF. Comme il n’est guère possible d’imaginer un gouvernement ne s’intéressant qu’aux seuls salariés des entreprises, il faudrait aussi imaginer -au nom du principe d’égalité-  une réduction de la masse salariale dans les autres secteurs définis par les comptables nationaux, essentiellement celui des entreprises financières et des administrations publiques. Compte tenu des masses salariales dans ces deux secteurs (respectivement 53 et 284 milliards d’euros pour 2016) cela signifierait toutes proportions gardées, une réduction des masses d’environ 35 milliards d’euros supplémentaires, soit 1,7 points de PIB.

 Au total il faudrait réduire la masse salariale de la France d’environ 115 milliards d’euros pour entrer en conformité avec le modèle allemand. Cette masse salariale plus réduite en Allemagne fait aussi la puissance économique du pays avec un EBE des ENF d’un peu plus du double de l’EBE des entreprises françaises (723 Milliards contre 348 milliards pour la France). C’est dire que la comparaison des PIB  (2225 milliards  pour La France et 3134 milliards pour l’Allemagne) reflète mal une différence autrement plus considérable des capacités productives réelles des deux pays. Dit autrement, et compte tenu que les comptables nationaux ont décidé que les administrations publiques produisent de la valeur ajoutée, on énoncera que la France grossit avec le gonflement de son Etat tandis que l’Allemagne grossit avec la puissance de ses entreprises. Une telle différence de puissance ne saurait être gommée en quelques années même si l’on met en avant les contraintes démographiques spécifiques de l’Allemagne.

LES REVENUS DE LA PROPRIETE

La différence entre les deux pays est considérable et les deux ratios présentés plus haut révèlent des stratégies très différentes de déploiement international des ENF françaises et allemandes. Globalement, les entreprises allemandes se nourrissent de consommations intermédiaires plutôt produites à l’étranger, tandis que les ENF françaises ont tendance à délocaliser un plus grand nombre de  maillons de la chaîne de la valeur[7]. Pour ne prendre que la branche automobile et ce, pour l’année 2011 : 74% des importations françaises étaient constituées de voitures et 26% de pièces détachées ; s’agissant de l’Allemagne, nous avions respectivement 59% et 41%. Ces différences de stratégies se traduisent aussi en termes d’internationalisation du capital des entreprises : pour la France, il représente 59,1% de son PIB tandis que pour l’Allemagne il ne représente que 43,3% du PIB allemand.

Ces chiffres expliquent partiellement les données de la Comptabilité Nationale déjà présentées : la productivité plus grande des consommations intermédiaires allemandes qui participent à la richesse du pays et la faiblesse d’une EBE qui se construit de plus en plus à l’étranger pour la France. En sorte que le PIB français est à la fois saigné et nourri par l’internationalisation des ENF.

Cette situation mériterait d’être observée de façon plus fine. Parce que moins internationalisées, les entreprises allemandes exercent une pression maximale sur les entreprises étrangères fabriquant les consommations intermédiaires, elles peuvent ainsi augmenter les marges par des prix de transfert avantageux et peu discutables. Parce que plus internationalisées, les entreprises françaises qui fabriquent des consommations intermédiaires à l’étranger peuvent pratiquer des prix de transfert élevés faisant au final apparaitre des profits plus élevés à l’étranger, un profit déjà nourri par les conditions locales de production. L’internationalisation joue donc ici plus au profit des entreprises qu’à celui du pays. En Allemagne,  l’internationalisation joue au profit des entreprises comme à celui du pays. La différence avec ses effets sur l’emploi est fondamentale pour comprendre la plus grande cohésion dans ce dernier pays et les difficultés croissantes d’un vivre ensemble en France.

 

 

 

 

 

 

[1] On pourra ici lire dans le Monde du 8 juillet l’article de

Thomas Piketty : « la comédie du CICE ».

[2] http://g21.fr/

[3] Ce travail sera lui-même présenté au colloque du G21 qui se tiendra à Colombey Les deux églises les 6 et 7 octobre prochain.

[4] Signalons que, logiquement, la productivité des consommations intermédiaires s’accroit. Cette dernière n’est que le reflet de la croissance de l’efficience productive au cours du temps. Ainsi cette productivité qui n’était que de 0,7 en 1950 en France n’a cessé de se développer : 0,652 en 1960 ; 0,615 en 1970 ; 0, 611 en 1980 ; 0, 582 en 2000.

[5] Il n’était que de 4% en 1960, c’est à dire à une époque où l’économie française était très auto-centrée. Il a régulièrement dépassé les 50% à partir des années 2000.

[6] Les ENF allemandes paient réellement 30 milliards d’euros, mais rapporté au poids plus faible du secteur des ENF françaises, le versement théorique n’est plus que de 19 milliards.

[7] On pourra reprendre ici notre texte : http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/09/la-politique-industrielle-d-un-france-liberee-du-carcan-de-l-euro.html.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 04:05

Cet article fait suite aux trois autres publiés les 19 et 22 mai puis le 8 juin. Il clot la série.

Les billets précédents ont pu montrer que la soi-disant «cigale française» ne correspondait nullement à un choix sociétal mais à une contrainte monétaire. Ils ont aussi montré que cette dernière ne pouvait en aucune façon être levée par une dévaluation interne.

Reste alors la question du taux de change qui sera celle abordée ci-dessous.

Cette question n’est évidemment jamais évoquée et nous ne trouvons guère d’analyse en ce sens concernant l’extraordinaire compétitivité allemande qui fait qu’en 2016 son excédent extérieur était de 289 milliards d’euros, soit 8,3% de son PIB….laissant loin derrière la Chine avec seulement 196 milliards d’euros d’excédent (1,8% de son PIB) ou le Japon avec un excédent de 188 milliards d’euros (3,8% de son PIB). Ce caractère extraordinaire l’est d’autant plus que la même Allemagne enregistre un solde budgétaire excédentaire de 23,7 milliards d’euros (0,8% de son PIB) alors même que Chine et surtout Japon connaissent un très lourd déficit. Cette anomalie le serait moins si la compétitivité de l’Allemagne s’analysait dans le cadre d’un taux de change différent. Sans l’euro, une monnaie spécifiquement allemande, poussée par les excédents ne pourrait en principe que s’apprécier dans de considérables proportions…. limitant la compétitivité et donc les excédents. L’euro est ainsi ce qui maintient un taux de change allemand artificiellement bas, et qui sert de base d’appui à une gigantesque subvention de compétitivité au profit de l’industrie allemande.

Ce raisonnement doit toutefois être nuancé car une monnaie allemande réévaluée n’entrainerait pas que des effets prix négatifs sur les exportations, elle développerait aussi, comme nous le verrons, des effets prix positifs sur les importations. Sans qu’il soit possible de donner une évaluation précise en raison de l’opacité des prix de transferts, le contenu importé des exportations (29% ?) viendrait soulager les effets prix d’une réévaluation.

Bien évidemment, le cas de la France serait largement symétrique et l’on peut penser qu’une dévaluation externe aurait des effets positifs. Affirmation qu’il convient toutefois d’ancrer et de nuancer par une argumentation précise.

Le premier argument qui rend de loin préférable une dévaluation externe est son impact immédiat sur les prix à l’importation qui augmentent et ceux à l’exportation qui baissent. Alors que la dévaluation interne suppose une longue, pénible, indirecte, et surtout incomplète contagion sur les prix, la dévaluation externe a un effet immédiat et surtout n’affecte pas directement les rémunérations et donc n’attaque pas le modèle social. Clairement, le salaire nominal ne baisse pas et seuls les produits importés viennent éroder le salaire réel.

Mais il faut aller plus loin que le seul effet prix.

Il existe tout d’abord un effet revenu qui correspond, comme nous venons de le dire, à une baisse de pouvoir d’achat. Cette baisse est elle-même liée à la propension moyenne et marginale à importer. Si, en effet, la consommation est largement composée de produits importés, la hausse de prix des importations affecte directement le revenu des ménages. Cet argument du pouvoir d’achat en baisse fut celui largement utilisé pour combattre - au moment de l’élection présidentielle- les arguments des souverainistes concernant la volonté de mettre fin à l’euro.

Cet effet revenu est lui-même porteur de caractéristiques qu’il convient de décrire. Tout d’abord il importe de repérer les effet de substituabilité : la hausse des prix des marchandises importées va affecter - à la hausse et à la baisse- la demande de marchandises nationales. A la hausse, pour les biens substituables aux importations (par exemple les poulets nationaux seront davantage achetés que les poulets brésiliens), et à la baisse, en raison de l’effet revenu de la dévaluation (globalement parce que le revenu réel baisse, on achète moins). En allant plus loin encore, l’effet de substituabilité sera d’autant plus important que, bien sûr, des productions nationales existent, mais aussi que ces productions sont suffisamment élastiques pour répondre à la nouvelle demande ( l’offre nationale de poulets peut augmenter facilement, mais à l’inverse l’offre nationale de pétrole restera longtemps bloquée).

Parce que l’euro permet de faire disparaitre tous les coûts de logistique financière (il n’y a plus à acheter à des organismes financiers des couvertures sur risques de change) les entreprises ont pu profiter pleinement des différentiels de rémunérations entre pays ce qui a allongé considérablement les chaines de la valeur. Parce que le contenu importé des productions nationales est devenu considérable pour la plupart des pays, on comprendra aisément que les effets de la dévaluation sur les flux importés sont faibles en volume. Ce qu’on appelle l’élasticité/prix à l’importation en volume est donc devenue proche de zéro dans la plupart des pays (et strictement égal à zéro pour la France).

Bien évidemment, la compétitivité des exportations baisse en Allemagne en cas de hausse du taux de change de la monnaie allemande, mais la baisse des coûts des importations atténue l’effet compétitivité négatif. Tout aussi évidemment, la compétitivité des entreprises françaises augmente en cas de baisse du taux de change français mais cette hausse est partiellement compensée par la hausse des coûts des importations. De ce point de vue, la fin de l’euro et l’apparition de taux de change ne peut que confirmer l’allongement de la chaine de la valeur en Allemagne. Symétriquement elle contestera cette chaine, dans le cas français, avec un outil économique appelé à davantage d’auto-centrage. Comme une réorganisation des chaines de la valeur est consommatrice de beaucoup de temps (le déplacement d’une chaine de fabrication se compte au moins en mois et plus souvent en années) on comprend que l’élasticité/prix des importations en volume peut rester nulle de très longs mois après la fin de l’euro.

Maintenant puisque les exportations des uns – grevées de leur contenu en importations que l’on vient d’examiner- sont les importations des autres, on comprend que très vraisemblablement l’élasticité/prix des exportations en volume ne peut elle- même être très élevée. Elle peut même avoir tendance à baisser avec l’avancée de la mondialisation (elle passe de O,5 dans les années 90 à 0,34 dans les années 2010 pour ce qui est de l’Allemagne et de 0,5 à 0,71 pour les mêmes périodes dans le cas de la France). D’où l’idée souvent affirmée selon laquelle la réapparition des taux de change dans la zone euro ne servirait à rien, alors qu’elle entrainerait une élévation des coûts - probablement élevés- de logistique financière.

On notera toutefois une différence entre France et Allemagne. Compte tenu de ce que nous venons d’examiner, l’Allemagne a davantage à souffrir de délocalisations plus fortes en cas de retour à la monnaie nationale que d’une asphyxie de ses exportations, et ce en raison de la baisse de son élasticité/prix à l’exportation. Cela signifie davantage de « made by Germany » et moins de « made in Germany ». Compte tenu de cette faible élasticité il faudra une forte amélioration du taux de change pour espérer un moindre excédent extérieur. Avec des conséquences sociales probablement difficiles…

S’agissant de la France son élasticité/prix des exportations plus élevée (et qui s’est un peu accrue en raison de sa position en termes de qualité de gamme) peut justifier une baisse du taux de change plus modérée pour rééquilibrer son solde extérieur. Pour autant, elle restera longtemps victime de la difficile reconstruction d’une élasticité/prix des importations réellement positive ( depuis longtemps disparition quasi-complète de tout ce qui relève de la consommation, éléments fondamentaux dans la fixation de la valeur de la force de travail : textile, habillement, cuir, chaussures, meubles, jouets, appareils ménagers et quasiment automobiles, sans compter l’effondrement partiel de l’industrie agro- alimentaire… et donc élasticité nulle de la production et propension à importer considérable). Certes, la baisse du taux de change constituera une opportunité de vente d’actifs extérieurs et donc les premiers moyens d’une relocalisation, mais ceci encore une fois exigera un temps s’exprimant davantage en termes d’années que de mois. Déplacer une branche industrielle n’est pas simple, mais reconstruire des compétences disparues est beaucoup plus ardu.

Résumons avant de conclure :

L’euro -sa préparation et sa construction- constitue une formidable réussite pour l’Allemagne et un mauvais choix pour la France qui adopte un taux de change irréaliste dès les années 90 avec la politique du franc fort dans un contexte de dévaluation des monnaies britannique, espagnole et italienne. L’effondrement progressif et continu de l’industrie manufacturière française remonte à ces années de préparation qui vont mener à la camisole de la monnaie unique et la disparition du taux de change. Ces années détruisent progressivement les ressorts traditionnels d’une politique de taux de change.

Il est logique de voir l’Allemagne accrochée à sa rente monétaire. Ce pays tentera le plus longtemps possible de maintenir la monnaie unique…. aussi en raison de ce qu’elle est la clé de voûte d’un système qui se définit en termes de liberté de circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes…mais aussi en termes d’interdit monétaire et budgétaire. Il est donc fondamental pour l’Allemagne de voir les autres pays respecter les contraintes budgétaires dont les dérives peuvent emporter le système financier…. et la monnaie unique. Encore une fois, l’Allemagne se moque des réformes structurelles de ses partenaires compétiteurs et ne s’intéresse qu’au bon maintien des règles qui permettent à l’euro, en tant que clé de voûte d’une domination, de se maintenir.

Le président Macron, défenseur – sans doute malgré lui - des intérêts allemands et au-delà de la classe sociale bénéficiaire de la mondialisation dans sa version européiste, va se plier à la logique de la dévaluation interne en attaquant le coût du travail et le système social français dès cet été. Nous avons montré dans le billet précédent que cette dévaluation était techniquement très difficile et particulièrement ruineuse. Elle ne peut que conduire à l’attrition voire l’effondrement d’un pays risquant de s’aventurer vers la fin d’un vivre ensemble acceptable.

La dévaluation externe, techniquement plus facile est, elle aussi politiquement dangereuse car elle devra pendant une longue période de temps accepter de payer les dégâts de ce qui fût les conséquences de la construction historique de l’euro : retrouver les marges de liberté par redéploiement de l’ensemble des chaines de la valeur. Même disparu depuis longtemps les pays de la zone continueront à souffrir de l’euro. Souffrance pour le faire naitre, souffrance pour le faire vivre, mais aussi souffrance à liquider les effets de sa disparition.

Ce redéploiement de l’outil de production suppose des efforts plus complexes que ceux consacrés au rétablissement des écluses sur les autoroutes de la finance. Il suppose d’abord un réel effort d’explication pour obtenir la fin de la peur qui, elle seule, maintient les avantages de l’Allemagne et de tous les acteurs bénéficiaires de cette monnaie unique. N’oublions pas qu’elle est, aussi et surtout, clé de voûte d’un système authentiquement mondialiste et dévastateur des classes moyennes à l’échelle mondiale. N’oublions pas que c’est dans son sillage que les autoroutes de la finance avec, en particulier, l’indépendance des banques centrales, ont pu s’affirmer à l’échelle planétaire. Parce que cet effort est considérable et met en cause l’ensemble des constructions idéologiques de ces 40 dernières années, il n’existe pas de force politiques permettant un tel redéploiement. Les débats concernant l’élection présidentielle ont confirmé cette extraordinaire difficulté. Et les recompositions politiques à venir semblent s’éloigner du vrai problème : le doigt désigne la lune et nous continuons à regarder le doigt.

 

 

 

 

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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 08:41

Dans la première partie de notre billet concernant la politique macroéconomique du nouveau Président, nous avons montré que l’Allemagne se souciait davantage de l’équilibre des finances publiques françaises que d’une compétitivité qui viendrait contrecarrer l’énorme excédent extérieur allemand. Le Gouvernement allemand peut d’ailleurs se féliciter d’un président français qui ne conçoit aucun rapprochement avec un président américain qui est, lui, bien déterminé –s’il reste au pouvoir- à mettre fin au mercantilisme allemand.

Nous avons aussi montré que cet équilibre des finances publiques passait par une forte réduction des dépenses correspondant aux modalités très françaises du coût de la reproduction de la force de travail.

Nous avons enfin montrer que la dévaluation interne supposée porteuse d’une amélioration de la compétitivité passe par cette baisse des salaires, laquelle n’est pas à financer, et non par une baisse de la pression fiscale sur les entreprises qui elle devrait être financée. Un argument qui rejoint bien le discours traditionnels des dirigeants allemands sur la France.

Dans ce billet, nous irons plus loin en évoquant les conséquences de la nouvelle politique macronienne en prenant pour point de départ, la baisse organisée de ce coût qu’on appelle plus volontiers « dévaluation interne » et dans le langage bruxellois ou berlinois « réformes structurelles ».

Supposons un pays une demande interne composée de consommation (50) et d’investissements (10). Supposons une demande externe qui n’est autre que les exportations (10). Supposons enfin des importations (20). On en déduit une demande interne (50+ 10 ) qui, additionnée à la demande externe nette (-10), sera égale au PIB (50).

L’économie considérée n’est pas compétitive puisque sa balance extérieure est déficitaire. Le prix à payer est évidemment un fort chômage et dans le cas français -le pays des cigales selon l’idéologie dominante- des agents qui ne produisent pas et qui néanmoins consomment, le tout étant financé par de la dette. Une façon de la rendre compétitive serait de procéder à une dévaluation, proposition impossible en régime de monnaie unique.

Dans quelle mesure la dévaluation interne peut se substituer à une opération monétaire que l’euro rend impossible ?

La baisse des dépenses correspondant au coût de la reproduction de la force de travail (augmentation de la durée du travail, réduction des aides au chômage, réduction du coût de licenciement, baisse directe ou indirecte des retraites, etc.) entraîne mécaniquement une baisse du pouvoir d’achat et donc de la consommation. Cette baisse est néanmoins contrariée par une baisse probable des prix correspondant aux effets complexes de la baisse de la demande globale et de la diminution des coûts pour les entreprises dont les charges salariales sont allégées. Il est aussi à observer que cet allégement correspond aussi à une amélioration des marges des entreprises et donc un taux de profit en hausse.

Quels sont les effets de ces phénomènes sur les demandes interne et externe et finalement sur la compétitivité ?

La situation du pays connaissant ce processus de dévaluation interne sera améliorée si la diminution attendue de la demande interne est surcompensée par une hausse importante de la demande externe. Sans cette surcompensation, il y aurait recul ou simple maintien du PIB. Dans la première hypothèse, le niveau de chômage augmenterait. Dans la seconde, il ne pourrait se réduire que sur la base d’emplois dégradés. Le succès de la dévaluation interne serait d’autant plus grand que la surcompensation serait forte matérialisant ainsi une croissance élevée du PIB.

Examinons le jeu de la dévaluation interne.

Supposons une baisse de 20% de la rémunération totale qui nous ramène globalement à une consommation de 40 et toutes choses égales par ailleurs à une demande interne de 50. Ce n’est que si la demande externe nette devient positive qu’il y a croissance et équilibre extérieur. Supposons une baisse des importations à un rythme supérieur à celui de la consommation (leurs prix relatifs augmentent dans un contexte de pouvoir d’achat déclinant), par exemple une baisse de 30%, soit 6 unités. Comme les prix baissent moins rapidement que les rémunérations, le retour à l’équilibre extérieur suppose une augmentation des exportations de 4 unités (6+4=10), soit 40% de hausse. Cela correspond à une élasticité/prix des exportations anormalement élevée. Par exemple, si les prix ne diminuent que de 10% nous aboutissons à une élasticité supérieure à 4 pour rétablir l’équilibre, ce qui est concrètement très irréaliste puisque l’élasticité empiriquement constatée tourne autour de l’unité.

Plus brutalement, cela signifierait dans notre exemple, avec l’élasticité empiriquement vérifiée, des exportations en hausse de 10%, soit un montant de 11 unités, ce qui se traduit par une baisse du PIB lequel passe de 50 à 47 unités ( 40 de consommation+ 10 d’investissement supposé inchangé+ 11 d’exportations – 14 d’importations). Le bilan est donc désastreux : baisse du PIB et hausse très probable du chômage, chute très importante du revenu et du bien-être et maintien d’un relatif déséquilibre extérieur (-3). Certes, notre raisonnement pourrait être critiqué en ce qu’il suppose un simple maintien de l’investissement alors même que les marges augmentent. Simplement, l’investissement repose sur une anticipation de la demande qui est ici déclinante. Il n’y a donc pas lieu d’imaginer -en dévaluation interne - une relance des investissements, ce qui est concrètement vérifié à l’échelle de l’ensemble de la zone euro.

Bien évidemment, on pourrait se dire que les « réformes structurelles » adoptées ne sont pas suffisantes et qu’il faut aller plus loin. C’est évidemment ce que prévoit le prochain gouvernement au travers de toute une série de mesures :

  • Ainsi celle d’une baisse de pouvoir d’achat se matérialisant par un basculement de plus en plus important du financement de la protection sociale qui est, rappelons-le, partie du coût de la reproduction de la force de travail, par l’impôt. De quoi augmenter les marges des entreprises tout en réduisant la demande globale de ceux qui paieront une CSG plus lourde.

  • Ainsi celle d’une baisse de prix des services en attaquant plus brutalement les professions réglementées et en les soumettant à davantage de concurrence.

  • Ainsi celle d’une baisse de coût du logement dont on sait qu’il fait partie de ces dépenses incompressibles qui maintiennent à un niveau plus élevé le coût de la reproduction de la force de travail française par rapport à d’autres pays, dont l’Allemagne, qui bénéficient d’un coût du logement plus modéré.

On pourrait multiplier les exemples et le prochain gouvernement sera probablement très inventif. Pour autant, les baisses de prix qui s’en suivront, correspondront aussi à des diminutions de revenus et donc des diminutions de la demande globale. Clairement les professions de santé, du droit, de l’immobilier, des services en général, etc. attaquées dans leurs revenus se mettront aussi à moins dépenser très exactement comme les salariés traditionnels du monde manufacturier. On pourra même assister à de véritables contradictions avec un coût du logement que l’on veut réduire, mais un bâti que l’on voudra taxer davantage en raison de son impossible délocalisation…les briques sont un vecteur de médiocre qualité dans la tourbillonnante libre circulation du capital en quête de paradis fiscaux.

Il sera donc très difficile d’obtenir une baisse substantielle des prix permettant, malgré ses effets bénéfiques sur les importations, d’autoriser une chute de la demande interne réellement surcompensée par une hausse significative de la demande externe, c’est-à-dire les exportations.

Parce qu’il est très difficile de faire baisser les prix (n’oublions pas que derrière eux se profilent des stratégies de résistance bien compréhensibles) et parce que l’élasticité des exportations est très faible, la stratégie de dévaluation interne est et restera catastrophique.

Bien sûr on pourrait imaginer une politique industrielle toute entière tournée vers la conquête d’une grande élasticité des exportations. On pourrait, par exemple, mobiliser les marges nouvelles des entreprises pour investir, innover, se lancer dans une montée en gamme de la production, etc. Outre le fait que l’investissement suppose une demande préalable que la dévaluation interne fait disparaitre, il faut aussi savoir qu’une telle politique ne fait pas augmenter mais au contraire, fait baisser les élasticités et de fait, bloque une forte hausse de la demande externe. Partout dans le monde on constate que la montée en gamme correspond plutôt à une baisse des élasticités. C’est évidemment le cas de l’Allemagne dont les exportations sont insensibles aux prix.

La stratégie de dévaluation interne est hélas une voie sans issue, celle qui mène à une ruine collective. Et, ruine collective il y a pour tous les agents insusceptibles de surfer sur la mondialisation donc pour tous les agents intérieurs : disparition de la croissance avec une demande externe incapable de compenser la chute de la demande interne, augmentation du chômage, investissement bloqué et disparition des gains de productivité, baisse des revenus directs et/ou indirects, forte érosion des états-providences, très difficile limitation des déficits publics et extérieurs, contestation croissante du vivre ensemble et, au final, impuissance publique débouchant sur de possibles aventures…

Faut-il donc envisager le retour de l’arme du taux de change ? La réponse n’est pas évidente dans ce contexte général d’élasticités faibles. Pour autant nous verrons prochainement que cette faiblesse n’a pas toujours été le cas et qu’elle est le triste héritage que l’euro nous laissera après sa disparition.

L’euro, pièce majeure de l’ensemble des autoroutes du marché unique et de la mondialisation, continuera de faire mal longtemps après sa mort. L’euro vivant nous a entrainés dans une impasse grandissante dans laquelle le gouvernement Macron voudra nous enfermer davantage dès la fin de cet été. Mais si son inévitable échec aboutit à une explosion et à une réelle prise de conscience, l’efficacité du retour à l’arme politique du taux de change et donc la construction d’un nouvel ordre monétaire, sera un dossier très difficile à gérer.

A suivre….

 

 

 

 

 

 

 

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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 17:04

Depuis la publication du billet, de nombreux lecteurs sont intervenus pour le critiquer et en améliorer son contenu.

Une première série de critiques concerne les prélèvements fiscaux auxquels les entreprises françaises sont assujetties dans des proportions bien plus grandes que dans la moyenne de la zone euro (18% du PIB contre 11% dans le reste de la zone). Un tel écart entraine aussi des taux de marge en France beaucoup plus faibles (32% contre 43% dans le reste de la zone) avec bien évidemment des conséquences sur l’investissement. Ces différences sont à examiner de près.

En premier lieu, les prélèvements en pourcentages sont d’autant plus élevés que la production est plus faible. Si le PIB français était plus élevé, à besoins de prélèvements fiscaux identiques en masse, le taux de prélèvement serait plus faible. Inversement, comme la croissance allemande est devenue structurellement plus élevée, on comprend que, cette année, la pression fiscale allemande va continuer de baisser ce qui va aggraver l’écart entre les deux pays. Ce qui compte, dans cette affaire de pourcentage de prélèvement, est autant le numérateur (masse prélevée) que le dénominateur (PIB). Ajoutons par ailleurs que la masse prélevée doit logiquement diminuer si le PIB est plus élevé en raison de besoins sociaux moindres ( moins de chômage, moins d’exclus, etc.) De fait la continuelle montée des prélèvements obligatoires en France est largement due à l’insuffisance de la croissance. Et si les prélèvements allemands commencent à diminuer c’est en raison d’une conjoncture de croissance plus élevée.

En second lieu, le poids des prélèvements résulte aussi du mode de gestion du coût de la reproduction de la force de travail. En France, le salarié reçoit le prix de sa reproduction immédiate : de quoi se nourrir, se loger, etc, en achetant directement sur le marché les biens et services nécessaires à la reproduction de la vie. Par contre, les coûts indirects de la reproduction de la vie : allocations familiales, chômage, maladie , vieillesse, etc. sont quasi entièrement socialisés et passent très majoritairement par la machinerie de la puissance publique. Depuis très longtemps mais surtout depuis la crise, ce coût est payé par les entreprises (prélèvements fiscaux et sociaux) et par de la dette émise par l’Agence France Trésor et par la CADES. Dans beaucoup d’autres pays de la zone, les salariés reçoivent davantage que le prix de la reproduction immédiate de la vie. A ce titre, au-delà de l’achat classique de biens et de services, ils doivent se livrer à l’achat moins classique de la reproduction de la vie lorsque les dits salariés sont malades, sont âgés, etc.

Si donc, il existe une grande différence dans le niveau de prélèvements publics obligatoires cela résulte de ces 2 causes : production davantage bloquée en France et mode spécifique des modalités concrètes de gestion du coût de la reproduction de la force de travail.

Parce que dans l’idéologie macronienne ce sont les prélèvements publics obligatoires qui expliquent la faiblesse de la production, il faut les diminuer en affaissant globalement les charges indirectes liées à la reproduction de la force de travail. Comme il est difficile de s’attaquer au salaire direct en raison des rigidités du marché du travail, ( difficile de supprimer les conventions collectives, les contrats à durée indéterminées, etc) , on s’attaque aux retraites, à la sécurité sociale, la valeur des logements etc.

La seconde série de critiques concerne la dette elle-même. C’est bien la dette publique de la France -et bien sûr toutes les autres dettes publiques- qui, nourrissant les soi-disant cigales…,nourrissent en retour des entreprises allemandes produisant beaucoup plus que les débouchés nationaux du pays. Sans ces dettes, les salariés français ne pourraient pas acheter les marchandises allemandes. La dette publique est donc bien ce qui permet d’équilibrer un monde fort mal organisé[JCW1] où les excédents et déficits commerciaux ne sont en aucune façon pris en considération. Mais cette fort mauvaise organisation nourrit magnifiquement la finance puisque plus de dettes c’est aussi plus de rente, avec par exemple 41 milliards d’intérêts pour le budget français de 2017 pour un déficit global de 67 milliards.

Un monde mieux organisé est ce que nous tenterons d’examiner dans la seconde partie du billet. Toutefois il est clair que la rente sur la dette publique n’est en aucune façon justifiée par des lois générales universelles et intemporelles. L’histoire nous apprend qu’il n’en fut pas toujours ainsi, ce qui nous permet de renvoyer le lecteur vers un livre très éclairant et trop méconnu[1]. Maintenant la théorie « Néochartalienne » de la monnaie confirme l’histoire, ce qui nous renvoie à d’autres publications[2]. Enfin le simple bon sens débouche sur l’étonnement : comment se fait-il que les Etats acceptent de payer un loyer sur leur propre monnaie ?

Pour comprendre ce qui est une évidence masquée, prenons une image : le lecteur connait-il un univers où il serait juridiquement interdit au propriétaire d’un verger d’en récolter les fruits et où , dans le même temps, il lui serait assignée l’obligation d’acheter les fruits d’un propriétaire voisin ? Il est bien clair que dans un monde remis sur ses pieds ce serait sur injonction du Trésor, et bien sûr sous contrôle démocratique, à la banque centrale d’émettre de la monnaie , une monnaie non artificiellement appuyée sur une dette.

 

 

 

[1] « L’ordre de la dette- enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité des marchés » ; Benjamin Lemoine ; La découverte ; 2016.

[2] Nous renvoyons ici à l’excellent blog du trop vite disparu jean-baptiste Bersac et à ses nombreux billet et ouvrage. https://frappermonnaie.wordpress.com/

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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 13:24

En simplifiant les choses, on sait que la richesse produite annuellement par la France est inférieure à ce qu’elle dépense. Cela se manifeste par de la dette publique auprès de souscripteurs étrangers, et cela se manifeste par un déficit des échanges extérieurs. On retrouve là l’idée de « cigale » tant vilipendée : les Français disposent de revenus qui excédent ce qu’ils produisent et qu’ils dépensent sans se soucier des conséquences possibles. En refusant obstinément d’aller plus loin dans l’analyse, donc en se contentant de faits aussi bruts, comment ne pas faire rire le bon peuple au regard de ceux qui, taxés de keynésiens, évoquent la relance par l’accroissement de la demande sous l’égide de l’Etat ?

Concrètement, il faudrait par conséquent diminuer ces revenus excessifs afin qu’ils correspondent à la production. Et c’est bien ce que l’on véhicule à l’unisson : « nous n’avons plus les moyens de vivre comme l’on vit depuis si longtemps ».

On sait que ces revenus dits "excessifs" sont grossièrement des revenus du travail auxquels il faudrait ajouter les revenus du capital. Le capital étant plus mobile que le travail, il faut diminuer les revenus du travail, et surtout ne pas toucher à ceux d’un capital qui pourrait fuir et s’investir à l’étranger. De quoi produire encore moins et élargir le fossé qui fait de ces français de vraies cigales. On comprendra par conséquent que, jamais dans le « langage main Stream », on ne pourra dire que les revenus du capital sont excessifs.

Jadis, les cigales étaient sanctionnées par une baisse du taux de change : la dévaluation facilitait les productions nationales et amputait les revenus réels distribués par la hausse des prix des marchandises importées. Et, bien sûr, cette dévaluation intervenait lorsque les caisses étaient vides : il n’y a plus de devises acquises sur des exportations trop réduites pour payer des importations trop abondantes.

Aujourd’hui, ce mécanisme d’ajustement a largement disparu avec la complexification des échanges et surtout la disparition de l’outil "taux de change" résultant de l’implantation d’une monnaie unique au sein de l’Europe : on échange un euro allemand contre un euro français. Et tant que l’euro existe, il en sera toujours ainsi.

Le lecteur, même averti, pourrait se dire qu’au fond cette monnaie unique est un immense avantage puisque nous pouvons payer nos comportements de cigales en demandant aux banques et à la banque centrale d’émettre suffisamment de monnaie pour continuer la fête et remplir nos magasins de marchandises importées. Les allemands qui nous livrent certaines de ces marchandises veulent être payés en euros et cela tombe bien puisque nous les fabriquons. Hélas, il n’en est pas ainsi et les règles de la monnaie unique imposent une grande rigueur en matière de création monétaire. Il en résulte que faire la fête et inonder le pays d’importations passe par de la dette publique. Propos qui méritent une explication.

On comprend aisément que, globalement, les entreprises produisant sur le territoire n’aiment pas les cigales et menacent de délocaliser si les salariés exigent des rémunérations plus élevées que celles ayant cours dans d’autres pays. Comment faire la fête sous la contrainte de salaires plus ou moins bloqués ? Cela passe largement par de la dette publique et correspond concrètement aux parties du coût global du travail non payé par les entreprises. Mais pour saisir cela il faut passer par Marx. Ce dernier, grand économiste, ne parlait pas de salaire et évoquait l’idée de «coût de la reproduction de la force de travail» laquelle est constituée, outre le salaire direct, de la totalité des dépenses annexes : formation des salariés, soins médicaux, entretien lors des phases inactives de la vie des salariés ( chômage, maladie, retraite), entretien des inaptes au travail (handicapés, accidentés) , etc. Globalement, nous avons derrière ces éléments les immenses dépenses sociales de la France… qu’on ne peut financer en détruisant les capacités productives des entreprises par le biais de la prédation fiscale ( sinon fuite et encore moins de richesses produites). Les entreprises n’acceptent que fort mal de supporter le coût de la reproduction de la force de travail ni par les charges sur les salaires ni par l’impôt. Elles demandent donc à l’Etat de s’en charger pour partie sans lui en donner les moyens…un Etat qui va s’acheminer vers des dépenses sociales en partie financées par de la dette.

Et donc, le chiffre d’affaires des magasins et des entreprises est ainsi partiellement la contrepartie d’une dette publique figurant dans des revenus qui ne correspondent à aucune production. Ce comportement de cigale pourrait sans doute se pérenniser, mais il débouche sur de possibles crises financières d’une grande violence à l’instar de celle de 2008. Quant à nos amis allemands, ils n’acceptent pas d’être payés avec la planche à billets , mais ils ne peuvent non plus accepter d’être payés avec une dette continuellement croissante et vis-à-vis de laquelle la méfiance s’impose. Curieusement, les allemands se nourrissent des cigales sans lesquelles leur production resterait partiellement stockée dans les usines du pays… mais ils s’en méfient puisque de fait cela mène à des crises financières potentiellement de plus en plus dangereuses…

Ce petit raisonnement bien simple que l’on vient de mener, explique pourquoi nos amis allemands ne se soucient pas du déficit abyssal de nos échanges extérieurs, et qu’ils s’intéressent bien davantage à l’équilibre des finances publiques françaises pour lesquelles la solution des réformes structurelles touchant toutes le coût du travail apparaissent comme les véritables solutions…. à notre compétitivité...

Les allemands n’ont aucun intérêt à nous voir plus productifs et ainsi gêner un comportement de fourmi. Il n’existe aucun intérêt à multiplier le nombre de fourmis qui vont se faire concurrence. Ce qui intéresse les allemands c’est le dangereux déficit budgétaire français. Pour eux, l’équilibre budgétaire est une fin en soi. Pour nous, il est le moyen permettant une autre fin qui est la compétitivité.

Il serait temps de mettre en évidence l’ambiguïté des propos des dirigeants allemands repris par les médias. Lorsqu’ils parlent de réformes structurelles pour la France, il s’agit bien toujours de procéder à une dévaluation interne portant sur le seul coût du travail. Mais cette dévaluation n’est que le moyen d’une fin qui est l’équilibre des comptes publics, un équilibre qui sécurise un système financier et donc une monnaie qui est elle-même le moyen le plus sûr de pérenniser l’énorme excédent des échanges extérieurs allemands, et donc un mercantilisme assurant un relatif plein emploi….en Allemagne…

Dans le cadre d’une double propagande massive de soutien au candidat Macron et de décrédibilisation des candidatures souverainistes, les dirigeants allemands ont procédé et continueront de procéder à un calcul coût/avantage au terme duquel il leur faut accepter le risque, à moyen terme, d’une meilleure compétitivité de la France pour sécuriser, au moins à court terme, le dispositif monétaire et financier propre à la zone euro. L’Europe ne se construit avec l’Allemagne que sur la seule base des intérêts allemands. De ce point de vue, le nouveau président français, en procédant aux futures réformes structurelles qualifiées d’indispensables à la France, sera amené à devenir président comprador.

Il est  pourtant des réformes structurelles plus avantageuses : celle de la dévaluation externe que nous examinerons dans un prochain billet en la comparant à la dévaluation interne.

 

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 05:00

Durant la campagne les électeurs, dans le tumulte politico /médiatique, n'ont rien compris à cette histoire de retour à la souveraineté monétaire. Il est vrai aussi que le monde universitaire est lui aussi resté muet. Nous voudrions ici éclairer la question à parti d'un texte déjà ancien publié sur le blog. Ce texte , même s'il est accessible à tout citoyen, n'est pas de lecture facile et suppose un peu de recul et d'attention. C'est le prix d'une information correcte dans ce  monde nouveau de la post -vérité.

Bonne lecture.

 

Développement:

 

La grande aventure du couple infernal Monnaie/Etat

 

Dans le modèle de la « potentia multitudinis » André Orléan et Frédéric Lordon[1] nous ont donné un explication satisfaisante de la sélection du métal précieux comme base monétaire. Le paradigme de la rivalité mimétique, emprunté à René Girard[2], est sans doute le bon outil pour expliquer que la monnaie, invention des hommes, correspond aussi le plus souvent à un processus d’aliénation, ce que nous appelons la loi d’airain de la monnaie. La monnaie est pure convention sociale, mais elle est aussi, le plus souvent, une implacable contrainte et l’histoire des crises monétaires nous montre qu’il est difficile de s’en affranchir.

Pour autant, la loi d’airain résulte aussi de la progressive montée de l’économie dans les communautés humaines.

 

Montée de l’économie et promotion du métal précieux

 

Lorsque dans les sociétés primitives, le face à face entre individus est permanent, Marcel Mauss[3] nous a appris que, si échange il y a, celui-ci peut être simple échange de dons ou échanges de valeurs économiques, dont le but n’est pas le profit mais simplement celui d’assurer la simple lutte contre l’entropie : il faut bien manger, s’habiller, etc. et donc produire les valeurs d’usages correspondantes dans une quantité suffisante - sans surplus- pour assurer la reproduction de la société. Dans ce type de monde, si des signes monétaires se mettent à circuler, on ne peut les considérer comme équivalents aux nôtres, car ils ne sont probablement pas réserve de valeur et ne sont probablement pas thésaurisés. Les monnaies en question, ne sont probablement pas du métal précieux et ne sont, conventionnellement, que des signes comptables matérialisant le crédit que se font des échangistes, qui se connaissent et vivent par ailleurs dans un tissu social extraordinairement dense résultant du holisme ambiant. Les monnaies correspondantes sont ainsi probablement l’équivalent de nos monnaies locales.

Ces monnaies perdurent le plus souvent alors même que les monnaies, faites de métal précieux, commencent à circuler. Nous avons là des espaces de circulation monétaire qui ne se recoupent pas et les vieilles monnaies servent aux usages communautaires traditionnels (le dedans), tandis que les autres feront circuler des marchandises beaucoup plus impersonnelles car appartenant à des inconnus et véhiculées par d’autres inconnus (le dehors). Dans l’Europe du moyen-âge, on parlait ainsi des « monnaies noires », faites de cuivre, de bronze ou de plomb que l’on opposait aux pièces faites de métal précieux. Toutefois, ce fait historique marque le passage à l’économie et si la simple lutte contre l’entropie persiste dans les cellules domestiques de base, d’autres agents s’adonnent à son dépassement avec le jeu d’un échange qui devient authentiquement économique et marchand. Avec son potentiel d’illimitation.

 

C’est ce bouleversement qui, immanquablement, doit déboucher sur l’aliénation monétaire : le métal précieux est automatiquement « élu » et devient aussi réserve de valeur. Elu car l’élargissement de l’espace de communication (le dehors) fait diminuer le capital social : la confiance, sous-produit du holisme, laisse place à la méfiance envers ceux que l’on connait moins. La monnaie ne peut plus être un symbole que l’on pourrait même ne pas utiliser, si la division du travail était extrêmement réduite. Il faut qu’elle devienne réalité, qu’elle libère de tout engagement et qu’en même temps, elle soit pouvoir d’achat général, éventuellement en attente d’une opportunité. La monnaie de métal précieux, devient ainsi la quintessence de la liquidité et réserve de valeur.

Vertu libératrice avec sa contrepartie aliénante : c’est la perte de capital social qui la met en avant en tant que paravent, face aux risques de ce qui devient l’économie. Elle devient ainsi un substitut de confiance…un ersatz, envers qui la confiance doit, en conséquence, se maintenir.

 

Nous avons là la perspective d’une grande marche vers la loi d’airain de la monnaie.

 

Il ne faut pas qu’elle soit produite malhonnêtement et il faut lutter contre les faussaires, mais en même temps, comme elle est réserve de valeur, son grand penchant est celui de devenir le vecteur de la thésaurisation laquelle va engendrer sa rareté et, probablement, sa dimension récessionniste. Elle risque de se faire trop rare et donc de réprimer l’économie, alors qu’elle résulte de la montée de cette dernière et du passage au dépassement chez les hommes de la simple et si ancienne lutte contre l’entropie. Exigence d’abondance croissante, mais aussi mise en place spontanée d’un mécanisme de raréfaction dépassant largement les raretés naturelles procurées par l’épuisement des mines.

 

Montée du politique et marche vers la centralité monétaire du métal précieux

 

Les hommes se mettent à produire et échanger plus que ce qui est nécessaire aux fins de la simple reproduction de la communauté. Ils vont ainsi connaitre les premières civilisations et parfois les empires correspondants. Mondes qui ont dépassé le strict stade de la simple lutte contre l’entropie et produisent du surplus dont la contrepartie sera une accumulation d’objets symboliques religieux et politiques : temples, objets d’arts, constructions témoignant de la puissance du prince, etc. Formes qui élargiront la fonction Réserve de valeur du métal,  métal qui sera aussi la contrepartie de ce qui est le premier investissement de ce monde nouveau : le surplus, fait d’objets symboliques dans les ordres politique et religieux, est l’investissement « macroéconomique » de ce type de société. Investissement dont le coût est la rémunération monétaire des artistes, artisans, et autres bâtisseurs de temples et de cathédrales.

La montée de l’économie et de la monnaie métallique est aussi celle de la grande aventure étatique.

 

C’est que le politique qui, dans ce type de monde, prend la place des dieux, bénéficie du statut de ces derniers et accapare leur position de créancier infini : l’impôt se substitue, partiellement, plus rarement en totalité, aux sacrifices envers les divinités. Il y aura même parfois concurrence ou complémentarité, et Périclès racontera -nécessité de la guerre oblige- qu’il fallait prélever sur les offrandes et objets sacrés de Délos de quoi financer les armées. Les entrepreneurs politiques sont ainsi - comme les dieux - des créanciers et la dette qu’on doit leur régler est bien sûr variable : dette de vie, esclavage, dépendances diverses, impôt en nature, mais aussi impôt monétaire.[4]

Et là encore, plus les prélèvements sont liquides  plus leur « pouvoir d’achat » est grand, notamment vis-à-vis d’étrangers, individus, simples mercenaires voire puissances politiques étrangères, connaissant la même aventure. On comprend par conséquent que c’est le métal précieux qui logiquement doit devenir « équivalent général », se substituant progressivement à nombre d’autres formes de prélèvements. Les princes deviennent ainsi -fait social émergent et donc spontané- les personnages centraux d’une circulation monétaire plus moderne, celle qui initie l’âge économique de l’humanité. Ce qui permet de comprendre le célèbre adage : « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ». Mais en même temps de comprendre aussi la vocation du métal à être dissimulé et thésaurisé : la guerre peut se manifester à chaque instant et les potentialités récessionnistes du métal sont ainsi récurrentes.

La centralité monétaire est donc fondamentale. Les princes doivent y veiller, empêcher si possible l’exportation du métal, qui par exemple va saigner Rome et devenir l’une des causes de son effondrement et surtout se construire un monopole de la frappe : les hôtels des monnaies. De fait, monnaie et souveraineté se trouvent indissolublement liées. Une souveraineté soudée à la centralité monétaire qui n’est évidemment pas simple à construire si les Etats ne sont pas encore bien clairement et indiscutablement constitués.

 

Une loi d’airain avec laquelle il faudra ruser

 

La sélection du métal, comme effet du fonctionnement de la société, est aussi un fardeau pour le prince. D’un côté, elle affirme sa puissance et son pouvoir de prédation sur ces endettés désignés que constituent les sujets. Mais, en contrepartie, il faut en réguler correctement le flux si l’on ne veut pas faire face à une pénurie, source de récession ou, à l’inverse, risquer une méfiance résultant d’une abondance trop importante. Problème qui reste d’actualité pour nos modernes gouverneurs de banques centrales. Le prince a intérêt à une multiplication des signes monétaires surtout s’il lui devient difficile de pérenniser sa prédation par des voies ouvertement trop violentes : maintien de l’esclavagisme, lourdeurs des corvées, augmentation de l’impôt, etc. La conjonction d’une pénurie de métal par épuisement ou perte de contrôle de mines conjuguée à des résistances croissantes des sujets, peut l’amener à « tricher » au niveau des hôtels des monnaies. Ainsi, en France, le commandement royal de 1358 affirme sans pudeur que l’on doit préférer la monétisation à l’impôt et que le roi doit mobiliser les rentes qu’il tire de la frappe. Fait troublant, qui peut être comparé avec le comportement, il est vrai plus pudique de la BCE aujourd’hui. Cette dernière en achetant massivement de la dette publique espagnole, italienne, etc. va-t-elle soulager les contribuables correspondants ? Comparaison intéressante et sans nul doute à approfondir avec la naissance des « outright Monetary Transactions » (Transactions Monétaires Fermes) de Mario Draghi en septembre 2012.

Maintenant, si les sujets prennent conscience de la politique très classique de dilution, le prince pourra trouver d’autres méthodes, par exemple l’obligation de renouvellement plus rapide de la frappe des monnaies anciennes ou l’émission d’une nouvelle monnaie, voire la simple vente des hôtels des monnaies lesquels deviennent des charges publiques pour une bourgeoisie financière en voie de constitution.

Toute la période qui va de l’éveil de l’économie et de celui de l’Etat jusqu’à leur plein épanouissement avec les révolutions industrielles et le passage progressif à l’Etat de droit, correspond à l’histoire de cette ruse au regard de la loi d’airain.

Pendant très longtemps, la monnaie de papier est une impossible solution à la rareté, d’où des catastrophes bien connues, par exemple en France le système de Law ou celui des assignats. Un autre problème fût celui de « l’élection » de 2 métaux précieux que l’on fait circuler simultanément avec des valeurs légales (la monnaie est un fait de souveraineté) qui ne correspondent pas nécessairement à celles du marché (la monnaie baigne dans l’économie et le rapport des prix de marché de l’or et de l’argent ne correspondent pas nécessairement aux valeurs « politiquement décidées »). Nous avons là, toute la question du bimétallisme et de cette fausse solution qu’était l’Union Latine (1865), voulue par un empereur cherchant peut-être à restaurer un empire et une monnaie européenne unique. Derrière toutes ses tentatives, la « loi de Gresham »[5] s’est très souvent manifestée. Et parce qu’elle fait peur, le métal continuera à manifester son irrésistible puissance. La Grande Bretagne s’y pliera très longtemps et paiera ainsi très cher sa tentative de retour à l’étalon-or dans les années 1920. Organisant la pénurie monétaire, son Etat devait plonger le pays dans un tourbillon récessionniste mettant fin à la grandeur britannique.

La véritable cause de la loi d’airain est bien sûr la fonction réserve de valeur de la monnaie et cette fonction réserve préoccupe des groupes sociaux dont l’existence politique s’affirme en même temps que l’Etat de droit.

 

Loi d’airain et affrontements autour de la rente.

 

Lorsque les princes, prédateurs infinis, saisissent qu’il est de leur intérêt de laisser grossir une masse taxable par le biais d’une prédation plus intelligente, ils laissent l’économie s’épanouir et avec elle le groupe des entrepreneurs économiques. Un dialogue s’introduit petit à petit entre les vieux entrepreneurs politiques ( les princes) et les modernes entrepreneurs économiques. Petit à petit la prédation se transforme. Les créances que s’octroient les princes sur les sujets deviennent insuffisantes et se trouvent complétées par l’obtention de prêts en provenance des entrepreneurs économiques, en particulier financiers. La fonction Réserve de valeur de la monnaie s’épanouit et avec elle la rente, c’est-à-dire le taux de l’intérêt. Phénomène qui développe des endettements publics croissants parfois gérés par la violence de l’Etat endetté : banquiers italiens du moyen-âge, machiavéliques, expulsions des juifs avec extinction juridique des dettes de leurs débiteurs par versement du cinquième des sommes dues au Trésor royal, etc. Les exemples et procédures imaginées sont une mine sans fonds pour l’historien. Exemples et procédures qu’il serait utile de comparer avec les évènements d’aujourd’hui.(Voir développement dans prochain article).

 La marche progressive vers l’Etat de droit aboutit à un partage plus serein de la rente générée par la fonction Réserve de la valeur de la monnaie métallique et, petit à petit, contre un véritable début de partage de la souveraineté monétaire, le prince, beaucoup moins puissant, se trouve plus ou moins assuré de bénéficier des services des banquiers . Ceux-ci acquièrent, le plus souvent sans titres, un véritable droit sur la monnaie légale : ils commencent à émettre du papier au-delà de leurs réserves métalliques, ce qui correspond à un début de transfert de la fonction régalienne d’émission monétaire. En revanche, l’entrepreneur politique, de plus en plus souvent soumis à l’élection dans le cadre d’un marché politique naissant, est satisfait de voir le déficit public couvert par un achat régulier de titres producteurs de rentes. La rente perpétuelle du 19ième siècle est en même temps annonciatrice d’une classe de plus en plus nombreuse de rentiers heureux de voir des déficits publics qui ne sont que la contre-partie d’un style de vie confortable et sécurisant . Ainsi à la belle époque ( en 1900) le service de la dette publique française est-il évalué à 25% du total du budget de l’Etat, lequel représente environ 12% du PIB de l’époque. Cela correspond ainsi à un service de la dette d’environ 3 points de PIB, charge assez comparable à ce que l’on constate aujourd’hui[i][6]. Les entrepreneurs politiques devenus beaucoup plus modestes et ne rusant plus que fort modérément avec la loi d’airain –le franc germinal reste stable tout au long du 19ième siècle- prennent ainsi en charge les intérêts supérieurs des rentiers... comme jadis les princes pouvaient protéger les aristocrates.

La montée de l’Etat de droit, c’est aussi celle de l’idéologie du contrat social et de l’intérêt général. Les entrepreneurs politiques quittent leur statut de prédateur et leur reconduction au pouvoir passe par un marché fort particulier où il est question de services publics dont le coût est financé par un impôt. Le libéralisme croit ainsi mettre fin au prédateur alors qu’il ne met fin qu’à son représentant historique, et laisse intacte la machine à prédater, laquelle pourra fonctionner démocratiquement au gré des majorités parlementaires... ce que soupçonneront les premiers libéraux comme  Benjamin Constant[7],  Fréderic Bastiat[8] ou  Herbert Spencer[9]. Contrat social et intérêt général sont bien une fiction, puisque services publics et impôts ne relèvent pas d’un contrat. Aucun agent n’achète sur un marché, des services publics contre un paiement volontaire : quantité et qualité de services publics et impôts ne relèvent pas de l’échange volontaire entre personnes libres de décider.

Mais un tel âge de l’aventure étatique, celui du contrat social, correspond à une réalité devenue massive : les entrepreneurs politiques ne sont plus que des bâtisseurs d’une majorité permettant leur reconduction au pouvoir, majorité acquise en distribuant divers avantages économiques, directement ou indirectement. La distribution d’aides ou subventions, d’un « crédit à la consommation ou équipements de services publics » est facteur de consolidation d’un contrat social. Ce crédit, qui n’est rien d’autre qu’un déficit public, peut faire l’unanimité des divers groupes sociaux, et se trouve être un bon produit pour assurer la reconduction au pouvoir. Au-delà, il développe un peu plus une communauté d’intérêts et de destin, entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques : la rente, contre-partie de la dette, elle-même contre-partie de la fonction Réserve de la valeur se trouve de mieux en mieux partagée.

Il est pourtant des évènements majeurs qui peuvent mettre en cause la communauté d’intérêts et de destin entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques.

 

Loi d’airain maîtrisée et étiolement de la rente.

 

Lorsqu’à l’illimitation de l’économie pourra correspondre l’illimitation de la guerre et des besoins financiers correspondants (2 guerres mondiales), les limites de la monnaie doivent être définitivement repoussées. Les mines de métal, hôtels des monnaies et bricolages des banquiers privés deviennent des outils dérisoires. Il faut inventer une usine à produire, toujours centralement, de la monnaie. Au-delà des fictions juridiques, il faut que Trésors et banques centrales soient confondus et que les moyens monétaires deviennent tout aussi illimités que la violence militaire.[10] L’apparente mondialisation du 19ième siècle laisse la place à une forte consolidation des Etats-Nations. Curieusement, déficits et dettes publiques devenus aussi gigantesques qu’aux époques prémodernes (France de l’ancien régime, Grande Bretagne de l’époque napoléonienne, etc.) ne sont plus un boulet pour les pays qui -peut-être à l’exception de la Grande Bretagne- décident de ne pas s’en soucier, et préféreront s’adonner aux investissements de reconstruction.  Il est vrai que si Trésor et Banque centrale ne font plus qu’un, la dette publique n’a plus de sens. Cette dernière n’a de réalité que si Trésor et Banque centrale sont séparés et n’ont de contact qu’avec un « curieux marché » où l’Etat (Trésor) est demandeur de monnaie – la monnaie légale, donc la sienne, celle qu’il a « adoubé » - et où la banque centrale se trouve offreuse de cette même monnaie. Sans séparation, plus de marché de la dette et donc plus de dette publique. Dans un tel système où l’unité réelle –au-delà des apparences juridiques et institutionnelles- du Trésor et de la banque centrale est validée, c’est le Trésor qui fixe la quantité de monnaie en circulation et non pas le système financier. De quoi s’interroger aujourd’hui avec l’OMT de Mario Draghi qui fait tant rêver les naïfs : « Pourquoi tant d’argent pour les banques et rien pour les Etats ? ».

Durant quelques 60 années au vingtième siècle, dans nombre de pays, l’unité du Trésor et de la Banque centrale fait que L’Etat retrouve la pleine souveraineté monétaire et cette fois sans risque d’épuisement de réserves métalliques. Ni même de catastrophe monétaire tant il est vrai que la mobilisation de tous les facteurs de production donne davantage de sens que la spéculation. Même l’Allemagne, victime d’une gigantesque inflation, saura avec le docteur Schacht (1932-1936) et ses « effets Mefo »[11], se ressaisir très rapidement en faisant correspondre circulation monétaire et production.

Désormais, dans nombre d’Etats, la production de monnaie s’ajuste à la croissance de l’économie laquelle a pour limite - à la fois supérieure et inférieure- les réserves en facteurs de la production et en gains de productivité. En termes savants, la croissance réelle est proche de la croissance potentielle et l’étau monétaire a disparu et avec lui - au moins partiellement - la rente. Surtout si, comme ce sera le cas de la France, la fusion de la banque centrale et du Trésor correspondant, est telle que le « curieux marché » n’existe plus, tant il est contourné, et que les taux d’intérêt réels (inflation comprise), sont politiquement décidés à un niveau proche de zéro. La rente est ici victime de ce qui sera appelé plus tard « la répression financière ». Ce que Keynes avait appelé « l’euthanasie des rentiers ».

Avec cette monnaie où la fonction réserve de la valeur s’évanouit, il n’y a plus à dire que l’épargne (fonction réserve) génère l’investissement (fonction accumulation). A l’inverse, c’est le souci de la mobilisation de tous les facteurs de la production (plein emploi) qui génère l’investissement financé par création monétaire. La loi d’airain est ainsi maitrisée. Elle n’est pourtant pas morte et les entrepreneurs économiques sauront un jour réorienter les actions des entrepreneurs politiques, dans un sens qui ira vers une grande perte de leur souveraineté monétaire.

Elle n’est également pas morte en raison du comportement des autres souverains monétaires, souverains maitres de lieux dans lesquels elle peut en fonction des circonstances se pérenniser. La fonction réserve de la valeur cherchera ainsi à se maintenir malgré la répression financière, d’où la fuite devant la monnaie, la spéculation etc., qui, mécaniquement, développera le renforcement de l’appareil répressif avec un contrôle des changes rigoureux, l’interdiction stricte de la circulation du capital, etc.

De fait, le souverain moderne, en renforçant l’Etat-Nation crée ou renforce un « dedans » qui ne peut exister que face à un « dehors » lui-même renforcé et qui vient limiter sa souveraineté monétaire.

La montée en puissance de l’Etat-Nation ne fait évidemment pas disparaitre l’économie et, de la même façon que les monnaies noires (le dedans) cohabitaient avec les monnaies d’argent et d’or (le dehors), les nouvelles monnaies souveraines (celles du dedans) se construisent sur la base d’un dehors qui échappe au souverain : l’Euthanasie des rentiers est ainsi un processus toujours limité.

 

 

 

 

 

 

 

Le retour de la loi d’airain de la monnaie.

 

Contrairement aux apparences, la fin de Bretton-Woods avec la décision du président des USA, le 15 Août 1971, de supprimer la conversion en métal du dollar, ne correspond nullement à une nouvelle victoire sur la loi d’airain. Elle est probablement, à l’inverse, une victoire des entrepreneurs de la finance qui, bénéficiant de l’illimitation économique nouvelle correspondant à la mondialisation, se sentent capables de repousser les limites du « déficit sans pleurs »[12]. Le déficit ne doit plus être un problème et la finance américaine est capable par création monétaire de le rendre non limité. Et, au déficit extérieur, le « déficit jumeau » qui peut lui correspondre ( le déficit public), est tout aussi capable de se maintenir, voire de s’élargir par une bonne gestion marchande des titres publics correspondants. A l’époque le président des USA ne se doutait peut-être pas du cadeau ainsi fait à la finance, qui à partir de cette date, va commencer à accroitre sa « part de marché » dans le PIB planétaire. Quelques années plus tard, toute la législation Rooseltienne sera progressivement abolie pour supprimer toute forme de loi d’airain dans la finance. Vaste mouvement qui sera aussi justifié par une recherche universitaire, étrillant le corpus keynésien, au profit d’une nobélisée « théorie des marchés efficients ». La grande machine à fabriquer de la dette …et de la rente, donc machine à financiariser toute l’économie réelle, se met en ordre de marche.

De fait, partout dans le monde, les entrepreneurs de la finance se libèrent de la répression financière imposée par les entrepreneurs politiques…. Et vont reporter les contraintes de la loi d’airain sur les Etats. Nous passons ainsi de la répression financière à la répression des Etats. Car la fin de la répression financière est aussi le retour de la loi d’airain pour les Etats. La meilleure illustration, est bien évidemment la séparation complète des Trésors et des banques centrales, avec des positions extrémistes comme celle de l’Europe ou les banques centrales de l’euro-zone ne peuvent même pas participer aux enchères de la dette publique. Nous avons là le comportement mimétique, l’effet de foule, aussi aidé par le « nouveau savoir » universitaire, qui à la fin des années 80, va imposer partout dans le monde l’indépendance des banques centrales, c’est-à-dire le « curieux marché ».

C’est dire que le rétablissement- au sens du 19ième siècle- d’un vrai marché de la dette publique rétablit la rente avec comme garantie supplémentaire que celle-ci voit son maintien assis sur une politique rigoureuse de stabilité des prix, grand devoir et grand travail des banques centrales indépendantes . Grand devoir et grand travail qu’il faut lire comme fin de la dissolution des stocks de dettes par cet acide qu’était l’inflation. Les banques centrales deviennent gardiennes de la valeur des actifs financiers de toute nature, ce qui libère la finance et ce qui contraint les Etats.

 

Loi d’airain de la monnaie , mondialisation et retour de la « loi d’airain des salaires »

 

Mais si cette fin de la répression est le rétablissement d’une frontière infranchissable entre le monde des Trésors et celui des banques centrales, elle est aussi la fin de la frontière monétaire entre les Etats-Nations. Cela correspond à un autre grand travail : édifier la mondialisation. Edification d’une frontière d’un côté, et disparition d’une autre par ailleurs, vont dans le même sens : la souveraineté monétaire qui avait abouti à la relative maitrise de la loi d’airain s’évanouit à la fin du 20ième siècle.

Les causes de cet immense travail juridique, correspondant à l’édification de la mondialisation sont connues : l’épuisement du fordisme dès la fin des années 60, doit être combattu en recherchant de nouvelles productivités dans les espaces périphériques[13]. Il faut donc agréger aux vieux espaces d’accumulation de nouveaux territoires où les basses rémunérations deviendront des ersatz se substituant partiellement aux gains de productivité déclinants dans les espaces centraux. Ce qui est moins connu, est que cette continuation du fordisme par d’autres moyens, ne peut établir un équilibre entre l’offre globale mondiale et la demande correspondante. Parce que le fordisme national disparait, disparait avec lui l’ensemble des institutions qui garantissaient les débouchés d’une offre rapidement croissante. En termes simples, parce qu’il n’existe plus de mécanismes de redistribution, la pression sur les salaires se fera planétaire et rétablira ce que l’on appelait avant le fordisme la « loi d’airain des salaires » à l’échelle mondiale. De quoi réfléchir à ces « sursauts de compétitivité » passant par une baisse du coût du travail dont le monde s’abreuve aujourd’hui en constatant l’affaissement de la croissance…

Ce phénomène développe ce qu’on pourrait appeler une crise de « l’entrepreneuriat politique » phénomène qui à la surface des choses est vécu comme la « fin du politique » au profit de la dictature de l’économique. Bien évidemment il n’en est rien puisque la mondialisation est elle-même une construction institutionnelle. Simplement les entrepreneurs politiques qui construisent la mondialisation pour faire reculer les limites du fordisme sont obligés de la négocier contre la mise à l’index des Etats- providence…. lesquels étaient une pièce essentielle de ce même fordisme. Difficile dans ces conditions de maintenir la crédibilité d’un entreprenariat politique qui s’était souvent bien construite dans la phase ascendante du fordisme.

Mais « la loi d’airain des salaires » impose une crise mondiale de débouchés où chaque Etat, tente de reporter par une concurrence agressive sur tous les autres, les problèmes qui en découlent. Avec toutefois l’irruption des remèdes miracles désormais offerts par la finance dérégulée. Parce que la fin de la répression financière aboutit au dessaisissement des Etats en matière monétaire, les entrepreneurs de la finance peuvent offrir par la voie de l’endettement une solution plus ou moins précaire à l’insuffisance mondiale de débouchés. Nous avons là la problématique américaine des subprimes qui permettait à des personnes , victimes nouvelles de la nouvelle loi d’airain des salaires, de consommer des revenus qu’elles ne possédaient pas.

Les Etats, qui désormais dépossédés d’une souveraineté monétaire qui avait pourtant évoluée vers une maitrise de la loi d’airain, ne sont pas tous dans la même situation au regard de la finance libérée.

 

Retour de la loi d’airain de la monnaie et rapports de forces différenciés entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance.

 

En dehors de cas très particuliers : Chine, Corée du nord, etc. le nouvel équilibre entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance est un rapport de forces variable.

Pour les pays à monnaie de réserve, il est clair qu’il existe une grande communauté d’intérêts. Ainsi pour les USA, la politique de puissance peut se pérenniser et c’est bien l’industrie financière, qui en augmentant sa part de marché dans le PIB, permet aussi le développement de la part de marché américain dans le total des dépenses militaires mondiales. Le financement de la guerre qui était naguère soumis à la loi d’airain ( il fallait de l’or pour payer les mercenaires) s’en libère au moins temporairement grâce à l’illimitation de la finance. De ce point de vue, la fin de Bretton-Woods, associé au statut du dollar comme monnaie de réserve, est aussi ce qui permettra le gonflement du budget militaire américain avec le financement des guerres associées : Vietnam, Irak, Afghanistan.

Et si le gouvernement américain peut déclarer au reste du monde que le dollar est « notre monnaie et votre problème »[14], il oublie de signaler qu’il est aussi le double intérêt du système politique américain et de ses entrepreneurs de la finance.

 

Pour les pays dont la monnaie ne repose que sur une base légale étroitement nationale, le rapport de force entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques est tout autre, et la loi d’airain s’impose durement à ces derniers sous la forme du « curieux marché » : la rente doit être payée par les contribuables et vient limiter l’éventail des possibles. La classe des rentiers réapparait avec la séparation complète du Trésor et de la banque centrale, avec pour le premier la nécessité d’acheter sa propre monnaie aux correspondants (les banques) de la seconde -une institution qui lui est devenue étrangère, une institution sui generis comme disent les juristes- et les entrepreneurs politiques doivent construire de nouveaux compromis pour conquérir ou se reconduire au pouvoir. Compromis plus difficiles car la séparation entre Trésors et banques centrales correspond aussi à la nouvelle mondialisation qui impose une gestion monétaire très stricte, une prudence fiscale et sociale etc. Investir pour parvenir au plein emploi, n’est plus une décision de politique économique, et il ne faut désormais compter que sur la confiance des marchés.

 

Les pays de la zone euro sont sans doute les plus malmenés dans le retour de la loi d’airain. En dehors de l’utopique fusion des marchés politiques au profit de la naissance d’un Etat européen animé par des entrepreneurs politiques européens, la monnaie unique ne peut fonctionner que sur la base d’une loi d’airain particulièrement stricte. Ici la séparation des Trésors de leur banque centrale ne peut être que radicale. Et l’on se plait à confirmer que la BCE est probablement la plus « crédible » du monde car la plus indépendante des banques centrales du monde.

Comprenons en effet que si cette indépendance n’était pas radicale, le comportement de passager clandestin se ferait tout aussi radical et l’on tomberait très vite dans le célèbre « dilemme du prisonnier » : les entrepreneurs politiques de chaque Etat, auraient en effet intérêt à imprimer des billets dont le coût serait supporté par leurs collègues des autres Etats. Il en résulterait globalement une loi de Gresham au détriment de l’euro que l’on voulait construire. Cette remarque est fondamentale : sans fusion réelle des marchés politiques, l’indépendance de la BCE doit être radicale, et donc le financement des Etats ne peut se faire que par le « curieux marché ». Alors que le « quantitative easing » peut s’imaginer dans les autres pays, par accord entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques, tout en respectant la logique formelle d’une séparation entre Trésor et Banque centrale, cette solution est fort logiquement exclue dans le cas de l’euro zone. Le « curieux marché », qui ici ou là peut plus ou moins être contourné, ne peut être au moins sur le papier que prison monétaire pour les Etats.

Cette situation particulière de l’Euroland peut d’ailleurs être confirmée par le fait que même en disposant d’une législation stricte qui vient limiter les déficits budgétaires ( critères de Mastricht) les comportements de passager clandestin n’ont cessé de suinter de toutes part, et ce en provenance de tous les Etats, sans exception. Cela signifie par conséquent que la zone euro est probablement le lieu où le retour de la loi d’airain est le plus fort, fonctionne le plus au détriment relatif des entrepreneurs politiques, et le plus au profit de l’industrie financière.

Ce point de vue est sans doute confirmé par les récentes décisions de la BCE, concernant le rachat sans limite de titres, et ses fonctions futures dans l’union bancaire européenne en cours d’élaboration. Sans doute des décisions qui sauvent aussi les entrepreneurs politiques incapables de quitter le statut de passager clandestin, mais d’abord des décisions qui favorisent puissamment la rente : les créanciers voient leurs titres garantis. Et si demain l’ensemble du système bancaire européen, avec de fait ses annexes que constituent le « Shadow Banking »[15], passe sous le contrôle de la BCE, le rapport de forces au profit de la finance sera grandement amélioré. Le puissant multiplicateur du crédit dopé par l’OMT de la BCE est « fête » pour la finance et simple « os à ronger » pour les Etats.

Mais là encore, et de façon plus globale il faut nuancer, la finance n’a pas intérêt à ponctionner les Etats jusqu’au défaut, Etats qui doivent rester solvables si l’on veut éviter l’effondrement planétaire. D’où le point de vue dominant du monde financier aujourd’hui : les banques centrales se doivent être très actives sur le marché primaire de la dette publique, pour soulager les Etats et ainsi empêcher le risque d’explosion du système financier dans son ensemble. Comme quoi il n’est pas dans l’intérêt du loup que les moutons soient mourants. Curieuse situation dans laquelle les entrepreneurs de la finance, forts des « savoirs universitaires nouveaux », après avoir acheté aux entrepreneurs politiques l’indépendance des banques centrales, se mettent aujourd’hui à exiger d’elles le financement des Etats.

Bien évidemment l’histoire ne s’arrêtera pas, et ce retour gigantesque de la rente sera un jour corrigé en raison de ses effets dévastateurs à l’échelle planétaire sur les sociétés.

 

Désordres monétaires et paniques sur la fonction réserve de la valeur

 

D’une certaine façon la finance fût le mur de protection qui a permis de maintenir pendant près de trente années l’illusion d’un fordisme par d’autres moyens. C’est elle qui a rétabli l’équilibre entre offre globale et demande globale à l’échelle mondiale : la consommation/dépense américaine a pu s’accroitre malgré des revenus devenus constants (dont la cause était la nouvelle concurrence mondiale), et la production chinoise a pu bondir sous l’effet d’une mondialisation compensant l’étroitesse des débouchés internes. Et ce modèle réduit de mondialisation qu’est la zone euro, a pu reproduire par la finance, le modèle global : le Nord – Allemagne - étant l’équivalent de la Chine et le Sud –Grèce, Espagne, etc.- l’équivalent des USA. La crise de la machine à faire de la dette n’étant autre que l’effondrement progressif du mur de protection, effondrement mettant à nu la grande dislocation des sociétés. Il faudrait pérenniser la croissance de l’endettement pour empêcher le déploiement mondial de la crise de l’économie réelle, mais en même temps cette pérennisation est aujourd’hui impossible.

Les volumineux et confortables coussins de dette retirés du jeu, il ne reste plus pour la survie de tous, que le bouc émissaire de la monnaie : la guerre des monnaies. Guerre elle-même perdue - car jeu à somme nulle - comme le fût la guerre des dévaluations des années 30. Un scénario probable est donc- en taux de change flottants - l’élargissement important des fluctuations déstabilisant l’ensemble des systèmes de prix avec exacerbation de l’activité spéculative. Et une activité spéculative dont l’horizon serait la recherche acharnée, et devenue difficile, de la fonction réserve de la valeur.

On peut donc penser que dans un premier temps, l’effondrement de la finance se marquera par l’élargissement du front de la financiarisation générale des activités humaines : si les monnaies, malgré le fantastique développement de la technologie financière ( « Trackers », « Warrants », « Certificats leverage », « Turbos », « CFD », etc .) ne peuvent plus assurer la fonction réserve de la valeur, alors c’est l’ensemble des autres biens qui sera testé comme salut possible. D’où présentement la bataille planétaire entre régulateurs publics ou privés et industrie financière pour bloquer les tentatives de limitation des activités purement spéculatives. Cela est vrai du dossier de la séparation des activités bancaires, mais cela est surtout vrai de celui de la limitation des activités spéculatives sur les matières premières avec déjà de lourds échecs pour l’intrépide « Commodity Futures Trading Commission » (CFTC) américaine.[16]

Mais comme toujours il est très difficile d’écrire l’histoire de l’avenir.

 

 

[1] « Genèse de l’Etat et genèse de la monnaie », Revue du MAUSS, avril 2007.

[2] « La violence et le sacré », Grasset, 1972.

[3] « Essai sur le don » texte inséré dans le recueil d’articles préfacé par Claude Lévi-Strauss, PUF,1950.

[4] Sur ces questions nous renvoyons au chapitre premier de « Banques centrales, indépendance ou soumission », Jean Claude Werrebrouck, Editions Y Michel, 2012.

[5] Thomas Gresham était un financier anglais du 16ième siècle qui avait constaté que lorsque 2 monnaies circulaient simultanément dans un espace, les agents thésaurisaient la bonne monnaie pour ne financer leurs échanges qu’avec la mauvaise. D’où l’expression « la mauvaise monnaie chasse la bonne »

[6] 2,5% du PIB pour la France de 2013(environ 50 milliards d’euros de rente –service de la dette – pour un PIB d’environ 2000milliards d’euros).

[7] 1767-1830. Cf notamment son célèbre discours de 1819 : « De la liberté des anciens comparée à la liberté des modernes »

[8] 1801-1850. Cf ses œuvres complètes disponibles sur Wikipédia Commons et notamment « Sophismes économiques » ou « Harmonies économiques »

[9] 1820-1903. Son livre majeur : « Le droit d’ignorer l’Etat » (1850) servira de références aux libertariens contemporains et notamment Robert Nozick.

[10] Déjà Joseph Proudhon avait imaginé en 1846 un « projet de réunion de la Banque de France au domaine public ». Rédigé sous la forme d’une loi, le projet stipulait que la banque était « réunie au domaine de la nation et fonctionne à son compte » tandis qu’elle était « placée sous la surveillance des représentants du peuple ». Très curieusement le projet stipulait aussi que la banque « était indépendante du gouvernement ». L’idée fort contradictoire de fusion et d’indépendance était déjà dans la tête de Proudhon

[11] Les effets Mefo, véritables moyens de paiements publics, étaient des reconnaissances de dettes garanties par l’Etat et escomptables à la banque centrale. Au-delà des aspects techniques, l’objectif était d’activer les facteurs de la production durablement non utilisés en raison de la crise, en remettant en circulation la monnaie thésaurisée. Le docteur Schacht qui fût parfois qualifier de « magicien » devait réussir à extirper l’Allemagne de la crise sans accroissement notable de la circulation monétaire. Sur la base d’un désaccord avec Hitler sur le sens à donner à la relance de l’activité, Il quittera ses fonctions ministérielles en 1936 .

[12] Expression de Jacques Rueff –ministre du Général De Gaulle - pour désigner le déficit extérieur américain.

[13] On trouvera développements et explications plus précises de ce qui suit dans le chapitre ­­6 de « Banques centrales, indépendance ou soumission ».

[14] Expression de John Connally Secrétaire au Trésor à l’époque de Richard Nixon

[15] Ensemble du système bancaire et financier parallèle, non soumis à la réglementation bancaire, et pourtant d’un poids presque équivalant au système réglementé.

[16] La CFTC qui avait réussi à imposer aux opérateurs de marché des limites de positions sur 28 produits en 2011 se verra contredite par un juge sur la base d’arguments juridiques qui masquent mal la volonté de ne pas réduire la « liquidité »…en clair la spéculation de la part d’agents très éloignées de l’économie réelle des produits en question.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 18:42

 

Le texte suivant publié sur le blog l’an dernier mérite d’être relu par tous ceux qui veulent comprendre les problèmes insolubles posés par l’euro. La réalité n’est pas si simple à comprendre et les médias ajoutent à l’incompréhension à des fins électorales : le front républicain s’étant évaporé il fallait bien trouver une autre arme, celui de la monnaie unique symbole de l’ouverture sur le monde. Nous proposons un résumé des conclusions du présent article suivi du texte de l’article lui-même. On y parle beaucoup de la Grèce…mais le raisonnement peut s’applique à la France. Il n’est pas difficile à comprendre mais, il est vrai, suppose un minimum d’attention.

Résumé des conclusions :

- La réduction des déséquilibres entre zones économiques inégales et de même monnaie suppose des transferts.

- Machines à homogénéiser, les Etats voient dans les transferts une source de légitimation.

-L’euro chevauchant des zones économiques inégales correspondant à des souverainetés différentes contrarie le fonctionnement normal des Etats.

- L’Etat de l’économie la plus performante ne peut que s’opposer à des transferts.

- l’union monétaire produit de la désunion économique entre nations.

- L’union monétaire fabrique un ensemble articulé « centre/périphérie » produisant l’affaissement de toute possibilité de choix démocratique dans les zones périphériques.

- En raison d’un taux de change inadapté, il est pour toute périphérie impossible de rejoindre le centre en respectant les règles du jeu.

- La pérennisation de la monnaie unique engendre des effets dépressifs sur la zone monétaire.

- Les effets dépressifs se propagent sur l’ensemble de la planète en raison du poids important de l’économie européenne dans le monde.

 

Développement :

Le monde politico-médiatique ne permet en aucune façon de comprendre la nuisibilité génétique de l’Euro.

Bien sûr, il ne lui est plus possible, sous peine de dé-crédibilisation, de nier l’existence de difficultés gravissimes, mais la réponse est toujours la même : "l’euro nous sauve de difficultés autrement plus graves, à savoir une faillite généralisée".

Il est donc important d’expliquer, le plus simplement du monde, en quoi l’euro constitue l’un des drames de l’humanité contemporaine.

 

1) La monnaie unique dans un espace national où les échanges entre régions sont déséquilibrés.

 

Pour cela, nous raisonnerons à partir d’un exemple très concret, celui d’un Etat-Nation où bien sûr une seule monnaie circule. Imaginons deux régions, l’ex-bassin minier du Nord et du Pas de Calais dans ses relations avec la région parisienne. Pour simplifier encore, nous supposerons que la France ne comporte que ces deux régions.

Sans donner de chiffres, on sait immédiatement que la première est déficitaire, tandis que la seconde est excédentaire. Clairement, les houillères ayant disparu[1] pour ne laisser que du vide, un espace de consommation ne peut être assis sur un espace de production disparu et donc des transferts proviennent de la région réputée excédentaire.

 

La solution des transferts comme seul choix possible.

Comment les choses se manifestent sur le plan du système financier et en particulier des banques ?

Pour simplifier nous imaginerons qu’il n’existe qu’une seule banque pour la région des Houillères (« banque des houillères » : BH) et une autre pour la région Parisienne (« Banque de Paris » :BP).

 

Puisque la première région est déficitaire, les flux financiers se dirigent depuis BH vers BP. Ce flux ne fait que traduire le fait que, par exemple, les clients de BH paient les fournisseurs dont le compte se trouve sur BP. La monnaie fuit ainsi BH pour se diriger vers BP. Matériellement, chaque banque bénéficiant d’un compte à la banque centrale, cette fuite se repère au niveau de cette dernière et celle-ci va débiter en continu le compte de BH et créditer celui de BP.

Puisque la région des Houillères ne produit plus, les marchandises achetées proviennent de la région parisienne qui, elle, est censée produire beaucoup. A ce flux physique correspond un flux des paiements en sens contraire.

Constatant que BH se vide progressivement, quelles sont les solutions qui permettraient d’éviter la rupture entre les deux régions ?

Il en existe théoriquement 6 :

1- BP accorde continuellement des crédits aux clients de BH, ce qui alimente les comptes clients qu’elle gère, et donc son compte à la banque centrale.

2- BP accorde continuellement des crédits à BH, ce qui permet à cette dernière de faire circuler les paiements vers BP.

3- La Banque de France (la banque centrale) fait crédit à BH et alimente le compte de cette dernière.

4- Le Trésor qui est l’organisme financier public au -dessus des deux régions, subventionne la région des Houillères ( RSA pour les anciens mineurs, aides diverses, aide à l’investissement des entreprises, investissements publics, etc.) Ces subventions viennent compenser la fuite de monnaie de BH vers BP.

5- Aucun crédit ni subvention n’est accordé à personne et la région des Houillères se détache progressivement du reste du corps social et politique. Il n’y aurait pas à proprement parler de rupture, mais émergence d’une zone de marginalisation très éloignée des standards de la région parisienne. Laissons le lecteur imaginer ce que serait la région sans les retraites des houillères, la reconfiguration du patrimoine immobilier, l’absence de réels outils de formation, l’absence du Fond d’Industrialisation du Bassin Minier (FIBM), etc. Il n’y aurait même pas les entreprises de la Grande Distribution qui constituent l’essentiel du tissu économique et qui, toutes, se nourrissent des seuls fonds de transferts….

6- L’Etat introduit une nouvelle monnaie dans les Houillères, une monnaie ne s’échangeant avec l’ancienne que sur la base d’un taux fort réduit. On peut ainsi espérer que les habitants de la région vont moins consommer de produits, devenus excessivement chers, en provenance de la région parisienne et vont créer des activités compétitives dont le résultat sera une exportation vers la région parisienne. De quoi rééquilibrer les flux entre les deux banques.

 

Laquelle ou lesquelles de ces 6 solutions, théoriquement envisageables, sera (ont) retenue(s) ?

Les solutions 1 et 2 ne sont évidemment pas crédibles et on ne voit pas pourquoi BP ferait crédit à des débiteurs insolvables.

La solution3 est envisageable dans le cas d’une Banque centrale soumise au Trésor : l’Etat donne l’ordre de créer de la monnaie au profit de BH. Elle est peu pensable dans le cas d’une banque centrale indépendante.

La solution 4 est celle qui est historiquement constatée dans à peu près tous les pays du monde : la région déficitaire est largement subventionnée par les pouvoirs publics. Son défaut est naturellement qu’elle alimente les clientélismes et devient un enjeu majeur des marchés politiques.

La solution 5 n’est envisageable que fort rarement et peu de nations laissent en déshérence l’emploi.

La 6 n’existe pas au sein des Etats classiques obéissant au modèle westphalien. Elle peut se vivre dans des conglomérats, très rarement dans des Etats fédéraux ou des empires mais jamais au sein d’Etats Nations classiques. Cela signifie que la fin de l’Union monétaire qui existe dans un Etat, est politiquement impensable. A Paris comme à Lens on utilisera la même monnaie. Il y a bien « irréversibilité » de la monnaie unique comme il est devenu habituel de le dire pour l’Euro.

A y regarder de plus près les solutions 5 et 6, sont historiquement non vérifiées car elles sont contraires au principe même du fonctionnement des Etats. Sans revenir à la question de la nature profonde des Etats, souvent examinée sur le blog[2], on sait qu’un Etat est logiquement producteur d’une identité commune, en ce sens il produit de l’homogénéité et ce, même s’il est décentralisé ( souveraineté sur un espace délimité par des frontières, système juridique, linguistique, monétaire, militaire, etc. mais aussi principes d’égalité, d’unité nationale et territoriale, etc.)

Dans ces conditions lorsque des déséquilibres entre régions émergent les solutions 5 et 6 apparaissent comme des échecs politiques majeurs et au nom de la solidarité qui se niche dans un intérêt général, la solution des transferts et aides diverses s’impose, donc au final la solution 4.

 

Si l’on dresse le bilan des possibles face à un déséquilibre régional, nous avons :

- Sur le plan financier, Impossibilité du recours durable au crédit, surtout dans un monde où l’indépendance des banques centrales est la règle (solutions 1,2 et 3).

- Sur le plan politique, Impossibilité des choix sécessionnistes (solutions 5 et 6).

Le seul choix est donc celui des transferts dont les caractéristiques quantitatives et qualitatives sont historiquement très variables. Ainsi on peut avoir le choix de solutions complètement rentières ( la population est subventionnée pour rester fidèle à l’ordre en place) ou au contraire de mise à niveau ( la région déficitaire bénéficie d’un programme visant à l’alignement sur la productivité de la région excédentaire). Dans les faits, au gré des marchés politiques, c’est souvent un mix qui finira par s’imposer.

 

Les conséquences macro-économiques.

 

La solution des transferts pose celle de son financement.

Dans notre exemple, le déséquilibre correspondait au fait que le charbon n’est plus acheté par la région parisienne, laquelle va acheter du pétrole et va ainsi bénéficier d’un effet coût et d’un effet revenu. Les parisiens feront des économies lesquelles pourront être redéployées vers de nouvelles consommations. Les producteurs de la région parisienne verront leur efficience productive s’améliorer - une énergie moins coûteuse - et la valeur ajoutée correspondante pourra se déverser sous la forme de profits, de salaires, voire de baisse de prix. De la même façon, si l’on suppose que les producteurs de pétrole sont dans la région parisienne, les revenus de cette profession viendront s’ajouter à la demande globale.

En contrepartie, la région parisienne perd sa clientèle du bassin houiller. Le redéploiement, faisant suite à la fin du charbon, n’est globalement avantageux que si des ouvertures extérieures permettent l’exportation au profit de la région parisienne.

Si l’on raisonne en économie sans échanges extérieurs[3], ce que les économistes appellent l’économie fermée, la solution politique des transferts ne peut se faire que sur la base d’un prélèvement fiscal supplémentaire venant gommer tous les effets positifs du passage au pétrole. En revanche, ce même prélèvement vient aussi gommer les effets négatifs de la perte de débouchés correspondants à la crise du bassin houiller.

D’où la conclusion : en économie fermée le rétablissement de l’équilibre régional par le biais des subventions permet de maintenir les débouchés (les subventions deviennent des chiffres d’affaires) tout en assurant la solidarité (les subventions sont des revenus et capitaux de substitution). En revanche la compétitivité de l’ensemble n’est pas améliorée.

 

2) L’Euro dans un espace international

Chacun a déjà pu comprendre que derrière l’exemple du bassin minier et de la région parisienne pouvait se cacher celui de la Grèce et de l’Allemagne.

Ici bien sûr nous ne pouvons raisonner en économie fermée et la zone euro est elle-même ouverte sur le reste du monde.

La Grèce est bien sûr en situation déficitaire et l’Allemagne en situation excédentaire.

Reprenons les diverses solutions précédemment envisagées.

Les solutions 1 et 2 ont d’une certaine façon largement fonctionné au service de la Grèce, de son Etat et de ses entreprises et ménages : Toutes les banques européennes se sont précipitées avec comme produit phare des taux d’intérêt très bas, inconnus jusqu’alors dans le cadre de la Drachme. D’où un déséquilibre qui ne pouvait être que croissant : les marchandises allemandes notamment exportées en Grèce sont largement financées par du crédit bon marché. Bien évidemment, s’il n’y a pas de base productive suffisante en Grèce capable de produire du revenu, le manège ne peut trop durer : il a cessé progressivement avec les plans d’aide de 2010 et 2012, puis l’arrivée de la Troïka.

La solution 3 est juridiquement impossible car la BCE ne finance pas les Etats, sauf contournement des textes, ce qui s’est fait pour la Grèce[4] mais aussi pour nombre d’autres pays, comme l’Irlande ou le Portugal.

La solution 4 fut, de fait, largement pratiquée notamment par le biais des fonds structurels qui ont permis l’octroi à la Grèce d’environ 4% annuel de son PIB pendant de très nombreuses années. Elle s’est poursuivie avec le plan de 2012 qui a permis de faire passer la dette du secteur privé vers le secteur public.

La solution 5 n’a pas été retenue jusqu’à aujourd’hui et la Grèce n’était pas abandonnée par le reste de la zone.

La solution 6 est celle de la sortie de la Grèce de la zone euro.

Si l’on dresse un bilan des 6 solutions concernant les rapports entre Grèce et Allemagne, deux points doivent être retenus :

-il est erroné de dire que la Grèce n’a jamais bénéficié de transferts, simplement ceux-ci se sont concentrés dans les fonds structurels- environ 200 milliards d’euros depuis 1981- lesquels furent largement gaspillés dans le cadre de lobbys experts en jeux sur les marchés politiques tant grecs qu’étrangers. La preuve en est le délabrement de l’économie grecque et un recul des investissements, lesquels sont passés de 23,7points de PIB en 2008 à 11,6 en 2014. Tous les Etats, y compris la Grèce sont responsables de cela.

- Les solutions 1,2 et 3 ont fonctionné à l’excès d’où l’envolée des taux et les mémorandums imposés par la troïka. Elles tentent de fonctionner depuis 5 ans mais à l’envers en provoquant un énorme effet dépressif : 26 points de PIB partis en fumée depuis 2009 et probablement une dizaine de points supplémentaires si le nouveau plan devait se mettre en place[5].

La conclusion est donc l’alternative d’une solution 5 ou 6, ou d’un retour massif à la solution 4. Comme cette dernière solution n’est guère envisageable sur les marchés politiques du reste de l’Europe (Paris peut être solidaire avec Lens, mais Berlin ne veut pas être solidaire avec Athènes), il ne reste que le choix du départ ou de la marginalisation dans un espace très assombri.

L’Euro est venu détruire les productions locales comme le pétrole devait détruire le bassin minier.

C’est dire que le maintien de la monnaie unique est donc le choix d’une vraie marginalisation. Certains diront plutôt le choix de l’austérité, mais une austérité qui se pérennise alors même que d’autres espaces sont durablement en relative croissance, cela s’appelle marginalisation. L’Euro devait assurer le rapprochement des économies : il en assure l’écartèlement.

 

Conséquences macro -économiques.

Le raisonnement mené sur les rapports entre Grèce et Allemagne peut être étendu à l’ensemble de la zone. Les solutions 1, 2, 3 et surtout 4 sont très limitées et se heurtent frontalement à l’impossibilité d’envisager une réelle politique de transfert à l’intérieur de la zone. Alors que les transferts ne soulèvent que peu de difficultés à l’intérieur des Etats nations classiques, ils se heurtent à de grandes difficultés à l’intérieur de ce qui reste un espace international. Le choix de l’euro devenant celui de la servitude et la probable marginalisation pour les zones dont le taux de change unique est inadapté à la réalité économique. Globalement, il n’y aura pas de transferts du nord excédentaire vers le sud déficitaire. Ce que l’on savait en théorie est désormais confirmé par la réalité empirique : les négociations de la nuit du 12 au 13 juillet 2015 resteront une date dans l’histoire.

Parce que le système financier du sud voit la monnaie fuir vers le nord (on peut reproduire le raisonnement mené plus haut entre BH et BP), parce que les solutions type endettement ont atteint leurs limites (solutions 1,2 et 3), parce que les transferts sont interdits (solution 4), et que le maintien de l’euro reste la « commune volonté » (l’euro constituerait une « irréversibilité » donc il n’y aurait pas de solution 6) : la seule réalité qui s’impose est la cure durable d’austérité(marche forcée vers la solution 5).

Mais cette « solution » est un drame pour l’ensemble de l’humanité puisqu’elle planifie durablement un déficit de la demande globale planétaire.

En effet, il faut empêcher la fuite de monnaie vers le nord, donc supprimer le déficit par la seule diminution des dépenses globales. Concrètement il faut moins consommer, moins investir, diminuer les dépenses publiques de toutes natures (régaliennes ou sociales)….autant de diminutions qui correspondent à une contraction de débouchés pour un même montant. Quand tout est bloqué, maintenir l’Euro, c’est provoquer un déficit global de débouchés et donc une tendance planétaire à la récession.

En plus clair encore : ce que nous avons démontré pour la relation Bassin minier/Région Parisienne dans le cadre d’un monde fermé, se retrouve à l’échelle planétaire. Avec toutefois une différence importante : le système fermé national pouvait théoriquement se rééquilibrer, en terme macro-économique, en abandonnant le bassin minier à son sort. Offres et demandes étaient remodelées dans la continuité d’un équilibre. Même chose dans le cas beaucoup plus probable de transferts financés par l’impôt. Tel n’est plus le cas du système planétaire : la demande globale diminue sous l’effet de pays qui se maintiennent dans la zone sous régime d’austérité obligatoire. L’offre étant inchangée, la tendance planétaire à la récession se confirme….sauf si en d’autres points du monde l’endettement peut se propager.

Maintenant il reste évident que les plus performants pourront dans un espace déprimé planétairement tirer leur épingle du jeu. L’Allemagne peut ainsi continuer à prospérer sur la base d’un mercantilisme ouvert. Par rapport à l’exemple de la Région Parisienne dont on supposait l’impossible exportation en contrepartie de la perte de débouchés dans le bassin houiller, l’Allemagne non alourdie par le poids des transferts peut connaitre un excédent jusqu’à plus de 7 points de PIB.

Les politiques d’austérité dans le sud finissent par gonfler ce qui est déjà un excédent de la zone vis-à-vis du reste du monde (2,5points de PIB de la zone). Politique et résultat contestés par le reste de la planète qui considère qu’il n’a pas à souffrir de la monnaie unique.

Le lecteur de ce blog, parce que baignant dans un système politico-médiatique qui a fait de l’euro une religion, peut encore douter de l’ensemble du raisonnement qu’il vient de parcourir, et se dire qu’il faut rester optimiste et que la solution 5 est finalement rédemptrice : la Grèce peut être sauvée par le sang et la sueur. Et bien sûr il est possible de mettre en avant le cas de l’Irlande dont la croissance est aujourd’hui la plus élevée de l’ensemble de la zone. Argument malhonnête d’un pays qui en raison de son poids et de sa situation pratique le dumping fiscal en principe combattu par les autorités européennes.

Mais surtout, pour en revenir à la Grèce c’est oublier la barrière que lui opposera l’Euro. Certes la Grèce ne dispose guère d’avantages comparatifs, mais avec de la volonté, de l’intelligence, des capitaux abondants qui restent stockés à l’étranger, et un pouvoir politique plus propre, le succès ne pourrait –il être au bout du difficile chemin ? La réponse est clairement non, car le système de prix prévalent en Grèce n’est pas propice au développement d’activités pouvant gommer le déficit. Le premier élément d’un système de prix est le taux de change : c’est lui qui fixe le périmètre des activités, ce qu’il faut produire, ce qu’il faut importer, ce qu’il est possible d’exporter, etc. Parce que l’euro interdit la construction d’un système de prix nourrissant les activités internes ( taux de change complètement inapproprié), il bloque toute activité permettant de sortir de l’étau dépressif. La Grèce, en raison de son histoire n’a jamais été très avantagée. Son adhésion à l’euro-zone a autorisé la dévastation de son économie. Son maintien achèvera l’entreprise de destruction. Toujours plus de sang et de sueur. Avec quelles conséquences politiques ?

 

 

 


 

[1] 220000 salariés en 1947…contre pratiquement zéro aujourd’hui, avec une population totale qui n’a pas beaucoup variée.

[2] http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/04/avenir-des-etats-declin-fragmentation-union-desunion-partie1.html

[3] Ce qui suppose dans notre exemple que le pétrole soit produit dans la région parisienne….

[4] Cf notamment : http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=86184

[5] Lorsqu’on impose un excédent primaire pour rembourser la dette (solde budgétaire positif) on diminue la demande globale et le PIB se contracte. Pour plus de détails voir : http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/07/peut-on-enfouir-la-bombe-atomique-grecque.html

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2 mai 2017 2 02 /05 /mai /2017 15:14

 

Nous nous sommes souvent prononcés sur la situation des différents pays de l’union européenne face à la monnaie unique. Le nord, essentiellement l’Allemagne, connait un excédent extérieur considérable ; le sud, un déficit lui-même très important. La France qui n’est pourtant pas un pays du sud se trouve dans cette dernière situation.

Cela peut se traduire simplement : la France – qui serait "cigale" - consomme ainsi des revenus qui ne sont pas produits tandis que l’Allemagne – qui serait "fourmi" - produit davantage qu’elle ne dépense. S’agirait-il d’un trait de caractère ou bien de règles inadaptées du jeu économique?

Excédents et déficits se régulaient jadis par des modifications du taux de change. Classiquement, la demande de monnaie du pays déficitaire est forte : il faut payer des importations qui ne sont plus financées par les ressources apportées par le produit des exportations . A l’inverse celle des pays excédentaires est faible : les ressources tirées des exportations sont importantes. En simplifiant beaucoup et, en partant d’une situation d’équilibre, la monnaie du pays déficitaire va perdre de la valeur sur le marché des changes – il faut beaucoup de monnaie  pour payer les importations - tandis que celle du pays excédentaire augmente - il a moins besoin de monnaie nationale.

Jadis, sous le régime de l’étalon-or, les déséquilibres extérieurs étaient en principe compensés par des variations de flux monétaires : au déséquilibre de l’échange de marchandises correspondait un déséquilibre de l’échange monétaire. Le pays déficitaire voyait la monnaie fuir vers le pays excédentaire, ce qui entrainait une déflation chez le déficitaire et une inflation chez l’excédentaire, d’où un rééquilibrage plus ou moins automatique des balances extérieures. La fin de l’étalon-or au vingtième siècle permettra une autre régulation, celle d’une variation des taux de change politiquement décidée, d’où l’idée récurrente d’une possible guerre des monnaies.

Ce raisonnement fort simple devient impossible lorsque les taux de change disparaissent avec la naissance de l’euro. Désormais, les pays ne disposent plus de l’arme du taux de change pour assurer le contrôle de leurs échanges extérieurs. Or ces contrôles sont très importants car, derrière ces échanges, se profile la situation économique générale d’un pays. La compétitivité plus élevée d’un pays, compétitivité pouvant résulter d’une multitude de causes, n’est plus compensable par les pays clients qui vont devenir victimes de leur sous-compétitivité relative. Les différences de compétitivité étaient jadis gommées par des variations du taux de change. Tel n’est plus le cas dans la zone euro, et si d’aventure un pays dispose d’une compétitivité plus grande, les autres dépourvus de l’arme de la dévaluation externe, n’ont d’autres solutions que de procéder à des dévaluations internes beaucoup plus couteuses. Ces armes sont simples il faut réduire les dépenses globales d’un pays qui apparait "cigale" du seul fait de l’impossible dévaluation. Les français ne sont pas naturellement paresseux et consommateurs invétérés de divertissements, ils sont simplement victimes de la compétitivité allemande pour laquelle il n’est plus possible de se protéger comme naguère. Il est donc exact de dire que l’Allemagne avec l’euro a tout simplement acheté la garantie de la non dévaluation des autres pays. Nous en revenons au mercantilisme de jadis. Il n’y a plus de sas effaçant les différentiels de compétitivité.

Parce qu’il faut mener une politique de dévaluation interne pour assurer l’équilibre, toutes les dépenses doivent être diminuées et l’Etat doit diminuer les siennes, ensuite aider les entreprises en légiférant autant que faire se peut pour rétablir leur compétitivité. D’où l’idée d’une politique de l’offre qui apparaitrait comme indispensable. Il faut donc une politique dite de rigueur dont on sait qu’elle ne fait qu’alimenter le différentiel de compétitivité. Clairement, nous constatons que l’excédent allemand ne fait qu’augmenter et les pays du sud ne peuvent se rétablir dans un climat déflationniste général.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le programme Macron. S’agissant de la France les vraies dépenses qu’il faudrait comprimer sont toutes celles qui tournent autour du coût du travail : il faut massivement diminuer le coût du travail direct et du travail indirect, donc affaisser la demande globale et donc affaisser la croissance….seul moyen de rétablir l’équilibre…..

Nous invitons le lecteur à reprendre toutes les pièces du programme économique du candidat Macron.

Nous en résumons quelques points. Il s’agit tout d’abord de flexibiliser le travail avec une "ubérisation" généralisée, le développement des contrats de chantiers, d’usages, de missions, etc. Il s’agit de bloquer les indemnités prud’homales et débloquer les marchés fermés du travail avec pour finalité l’affaissement des insiders au profit des outsiders, l’affaissement des organismes paritaires et celui du pouvoir syndical, la fin des professions protégées ou règlementées ( plusieurs centaines selon la liste établie à Bruxelles) , etc.

Il s’agit de diminuer les coùts indirects du travail avec la transformation du CICE en allégement des cotisations sociales, avec le rétablissement des exonérations de cotisations sur les heures supplémentaires, avec la transformation du système d’assurance chômage par suppression de la part salariale transformée en CSG. Mais il s’agit aussi de la transformation complète du système de retraites, avec certes maintien de la répartition, mais la généralisation de comptes notionnels propres à développer l’allongement du temps de travail  et d’interdire de fait tout questionnement sur le coût de la dépendance sans même une quelconque régulation politique. Il s’agit aussi de limiter l’autonomie budgétaire des collectivités locales dont l’esentiel des dépenses est fait de dépenses sociales.

La baisse de la dépense publique -60 milliards sur 5 années- devrait permettre une diminution de 0,5 point de PIB, de quoi rétablir l’équilibre budgétaire et les comptes TARGET 2 qui font si peur à l’Allemagne.

Car au final, il faut bien comprendre que cette politique qui affaisse durablement le sort des classes moyennes ( qu’en sera-t-il de l’hôpital, de l’école, etc. avec la suppression de 120 000 emplois sur les 5 années ?) n’a d’autre intérêt que celui de rendre l’Allemagne plus aimable avec la construction européenne et la zone euro. L’idée du candidat Macron serait de construire un authentique gouvernement de la zone euro, avec harmonisation fiscale et peut-être sociale, sur la seule base de la volonté allemande de ne rien faire pour mettre fin à son mercantilisme. Et comprenons que pour l’Allemagne l’affaire est essentielle : elle ne peut ni diminuer son excédent extérieur sans grave dommage économique et social, ni assurer les transferts vers le sud que son agenda politique interdit de façon radicale, ni accepter les déficits du sud trop visibles sur les comptes TARGET surveillés par sa banque centrale et la cour Constitutionnelle de Karlsruhe. Et elle ne veut ni ne peut sortir seule de la zone euro sans faire disparaitre immédiatement sa compétitivité, puisque tous les économistes s’accordent à dire que la monnaie allemande s’apprécierait immédiatement de 30%.

Parce que l’Allemagne veut rester ce qu’elle est, une puissance mercantiliste, on comprendra volontiers que le candidat Macron est véritablement béni par tous les médias et partis politiques de ce pays. Il faut affaisser la France pour sauver l'Allemagne.

 

 

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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