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15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 17:01

 

Résumé :

Une littérature abondante se focalise aujourd’hui sur le prix du pétrole : Certains voyant les avantages d’une baisse et d’autres, les inconvénients. Il est bon de resituer les invariants d’une économie pétrolière devenue mondiale pour aborder de façon plus informée le contenu du marché pétrolier. On en déduit qu’il n’existera pas  de concurrence catastrophique avec élimination des productions coûteuses américaines et fin de l’essor énergétique des USA.

 

Le prix du pétrole fait à nouveau l’objet de toutes les attentions et commentaires. Au-delà de la chute des cours du baril, généralement attribuée au ralentissement de la croissance et à  l’émergence d’une nouvelle offre rapidement croissante (USA), les analyses se sont portées sur des considérations géopolitiques entre ce qui est considéré comme les trois acteurs fondamentaux : Arabie saoudite, Russie et Etats-Unis. Certains voient, dans le refus de l’Arabie de jouer son rôle traditionnel de « swing » producteur, l’indice d’un accord avec les USA contre la Russie, tandis que d’autres voient à l’inverse un pacte avec la Russie contre les Etats-Unis.

Nous pensons, qu’avant d’émettre tout jugement, il convient de souligner les fondamentaux historiques de l’économie pétrolière,  plus précisément ses invariants.

En 1859, la grande surprise du premier foreur de l’histoire- le colonel Drake qui voit le pétrole jaillir du forage qu’il vient de réaliser en Pennsylvanie - s’accompagne aussi d’une donnée majeure : la technique retenue offre une production dont le coût marginal est strictement nul. Tout accroissement de la production par ouverture plus importante de la tête de forage se réalise à coût strictement nul[1].

Cette donnée  signifie qu’au niveau de chaque puits, il n’est rencontré que des charges fixes : celles du coût complet des recherches et forages. Une donnée qui s’accompagne d’une autre : chaque propriétaire du sol est aussi en droit américain propriétaire du sous- sol et ce jusqu’au centre de la terre. Il va en résulter une exploitation et donc une économie pétrolière, où la concurrence entre petits producteurs de l’époque revêt mécaniquement une dimension catastrophique.

C’est que les charges fixes qui se ramènent beaucoup à l’époque au coût de l’endettement auprès des banquiers qui ont financé le matériel de forage, sont d’autant plus supportables qu’elles sont réparties sur de grandes quantités produites : l’optimum de gestion d’un puits est son débit maximum. On connait la suite : offre excédentaire, chute des prix qui renforce la tendance à produire davantage, laquelle en retour accélère la chute des prix avec ruine des producteurs. La disparition de nombre de producteurs rétablit les prix qui attirent de nouveaux producteurs pour une nouvelle concurrence catastrophique…

C’est Rockefeller qui, observant cela,  a sans doute été l’un des premiers à comprendre que le pétrole devait devenir une industrie à offre monopolistique. D’où la suite d’une histoire bien connue avec l’émergence de ce qui allait devenir le trop célèbre oligopole pétrolier du vingtième siècle[2].

Les crises pétrolières qui vont marquer le dernier quart de ce même siècle ne mettent pas fin à un marché qui a quitté le champ de la concurrence catastrophique.

En effet, l’oligopole privé cohabite d’une certaine façon avec un oligopole public constitué par les Etats de l’OPEP, Etats qui mettent en place des compagnies nationales. De fait, la fin du vingtième siècle se caractérise par une volonté de la part de tous les acteurs du théâtre pétrolier de récupérer l’essentiel de la rente pétrolière. Il s’agit, par la forte montée des prix[3], d’accroître la rente et d’en redessiner un partage de plus en plus favorable aux propriétaires fonciers étatiques[4]. On sait que du point de vue de la théorie, la rente pétrolière est une rente différentielle[5], évaluée sur la base de la différence entre coûts des énergies de substitution et coût du pétrole[6]. A l’époque des « posted price » (prix affichés), la rente était faible en raison de la volonté de l’oligopole de faire du pétrole une matière première quasi hégémonique. Dans un premier temps (années 70-80) les prix restent des prix décidés par une organisation oligopolistique. Ultérieurement, ils deviendront des prix de marché avec la multiplication des gros Etats producteurs dont bien sûr la Russie, mais aussi celle de compagnies pétrolières de taille plus réduite ( Cove Energy, PTT Exploration § Production, Anardako, Tullow, etc. Ajoutons que l’irruption du trading pétrolier fera de cette matière première un produit financier avec apparition d’un nombre considérable d’acteurs complètement étrangers au pétrole ( Traders de Genève, de Londres, de Singapour, etc.[7]).

Si toutefois la concurrence n’était pas catastrophique comme elle l’était au Dix-neuvième siècle, c’est, au-delà d’une demande en très forte expansion[8] , en raison du poids encore élevé des majors et surtout du poids de l’OPEP qui décidait  de la production et de sa répartition (les quotas des pays producteurs) entre Etats Pétroliers maitrisant de grandes compagnies publiques.

Les choses vont se transformer avec l’irruption d’un nouveau géant : les USA dont la production journalière rejoint présentement celle de l’Arabie et celle de la Russie[9]….dans un contexte – crise oblige- de demande quasi constante.

L’irruption massive des USA peut-elle réenclencher, à l’échelle planétaire, la concurrence catastrophique qui assombrissait la Pennsylvanie du dernier tiers du dix-neuvième siècle ?

Si le contexte est différent -les compagnies sont enkystées dans des Etats qui sont aussi acteurs- la baisse de prix constatée en cette fin 2014 entraîne des conséquences très négatives pour la plupart des acteurs : chute gigantesque des revenus des grands Etats pétroliers dont les entrepreneurs politiques se reproduisent au pouvoir par la redistribution de la rente : OPEP, Russie, Venezuela, etc[10]. Mais aussi, mise en difficulté de l’ensemble des gisements marginaux américains dont les coûts unitaires sont beaucoup plus élevés qu’au Moyen-Orient,[11]avec la particularité déjà constatée en Pennsylvanie au dix-neuvième siècle : beaucoup de gisements nouveaux nord-américains relèvent d’une mise en exploitation financée par de la dette que les banques titrisent… d’où des risques financiers[12] dans le cadre d’un marché type high yield que l’on dit généralement peu liquide.

La présente littérature qui prend souvent position dans ce qu’elle croit être un jeu entre Trois grands acteurs Russie, Arabie, USA, avec alliance de 2 contre 1 ne se rend pas compte du fait que si une concurrence catastrophique devait se déclencher, avec  ou sans l’aide de l’éclatement d’une bulle associée, les trois acteurs y seraient perdants.

De fait, il n’existe probablement pas de pacte, mais bien plutôt une nouvelle modalité du dilemme du prisonnier.

Face à la montée considérable de la production américaine, Russie et Arabie ne peuvent pas accepter une diminution de leur propre production pour maintenir les cours : cela réduirait tout d’abord leur part de marché et donc leurs revenus, mais cela permettrait aussi une augmentation de la part de marché américaine avec des producteurs américains qui exigent du gouvernement fédéral la possibilité d’exporter les nouvelles huiles de schiste. Il en résulte que le meilleur choix est de maintenir la production en espérant que la chute de prix soit douloureuse pour les producteurs américains qui, pris dans un piège type Pennsylvanie des années 1870, seraient acculés à la faillite. Faire chuter les prix à environ 60 dollars le baril, permettrait ainsi d’éliminer nombre de  producteurs américains et rétablirait un marché jugé plus sain.

Outre que le coût de ce rétablissement est politiquement très risqué pour nombre d’Etats trop habitués aux conforts de la rente pétrolière, il n’élimine pas la possibilité pour l’Etat américain de protéger, le cas échéant, ses nouveaux producteurs par une taxation des importations de pétrole. Il n’élimine pas non plus la possibilité pour ces mêmes producteurs américains de tenir au moins quelques mois en raison d’un coût marginal qui n’est certes plus nul pour l’huile de schiste mais qui est inférieur au prix de vente, même si ce dernier est ramené à moins de 60 dollars le baril. Exactement comme le faisaient les petits producteurs de Pennsylvanie avant l’arrivée de Rockefeller.

Parce que le marché du pétrole mixe aujourd’hui  des acteurs étatiques et des producteurs privés, ce qui n’était pas le cas au dix-neuvième siècle, la concurrence pétrolière ne peut pas se transformer en concurrence catastrophique et il faudra bien que les acteurs laissent toute sa place à la production américaine. Le seul espoir pour ces acteurs est que la production non conventionnelle soit un feu de paille en raison d’un épuisement très rapide des gisements.

 


[1] Cette « découverte » n’en est plus une aujourd’hui et, d’une certaine façon, l’économie des réseaux et plus encore l’économie numérique repose sur cette notion d’absence de charges variables dans le total des coûts de production.

[2] Ce que l’on appelait à l’époque les « 7 sœurs » : 3 américaine, 2 anglaise, une anglo-hollandaise et une française

[3] Passage par exemple de moins de 2 dollars le baril en 1972 à 11,652 dollar au 1er janvier 1973, puis à 40 dollars en 1979.

[4] Cf : Jean Claude Werrebrouck, « Evolution du marché pétrolier et nouveau partage de la rente pétrolière », Revue d’Economie Industrielle, N°34, 1985.

[5] Cf : Jean Claude Werrebrouck,« Contribution à la théorie de la rente pétrolière », Revue d’Economie Industrielle,N° 9, 1979.

[6] Cf : Jean Claude Werrebrouck, « Histoire de la concurrence entre énergies fossiles et construction de la rente pétrolière », in « Rente et structures des industries de l’énergie », PUG, collection Energie et Société, Octobre 1983.

[7] Les offreurs et demandeurs de pétrole sont aujourd’hui pour 99% d’entre-eux étrangers à l'usage de la  matière première.

[8] Industrialisation rapide de ceux que l’on va appeler les « émergents ».

[9] Environ 9,2 millions de barils journaliers en décembre 2014.

[10] Avec toutefois de grandes différences selon que l’on est un Etat très peuplé et jouissant d’une rente faible ou moyenne (Venezuela, Algérie, Nigéria, etc.) ou un Etat faiblement peuplé et jouissant d’une rente considérable ( principautés du golfe, Arabie,etc.)

[11] Environ 6O dollars le baril. Notons aussi que ce coût unitaire n’a qu’un sens limité en raison de la structure des coûts complets du pétrole telle que déjà évoquée.

[12] Le chiffre de 300 milliards de dollars est souvent évoqué.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans textes de portée générale
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10 décembre 2014 3 10 /12 /décembre /2014 09:04

 

Résumé :

Les récentes décisions des ministres des finances de la zone euro accordant un délai de grâce de 2 mois à la Grèce et leurs conséquences sur le choix stratégique du parti au pouvoir à Athènes sont conformes à ce que proposent les conclusions de notre modèle de fonctionnement de la réalité sociale. Ce choix  entre «  poigne » et « clémence » et le pari qui s'en est suivi, sont des mesures de sauvegarde générale qui, au- delà des intérêts de la finance, sont un bon compromis entre entrepreneurs politiques européens soucieux de leur reconduction au pouvoir.

 

La Grèce est un Etat-Nation comme les autres et dispose   d’acteurs sociaux tels que précédemment définis[1] : entrepreneurs politiques et économiques, citoyens, salariés, consommateurs, épargnants.

Comme partout les entrepreneurs politiques, sous le parapluie idéologique d’un intérêt général, y assurent la captation des outils de la contrainte publique soit à leur profit soit en le partageant selon des modalités très diverses avec d’autres groupes sociaux.

L’édiction des règles du jeu social dans le pays - ce que nous appelions la « production de l’universel »[2]- connaissait toutefois, avant l’établissement de la monnaie unique,  quelques spécificités : non séparation de l’église et de l’Etat et donc captation partielle des règles par le clergé ; entrepreneuriat économique globalement peu puissant sauf dans des branches particulières ( Armateurs) ; citoyenneté enkystée dans la religion et aussi dans un puissant clientélisme politique ; salariés –en dehors de la fonction publique- peu nombreux, consommateurs peu organisés ; épargnants assis sur une  capital immobilier qui constituait l’essentiel de la sécurisation du patrimoine.

La privatisation du bien public monétaire (l’entrée dans l’euro zone) redessine le poids de la captation : les entrepreneurs politiques grecs deviennent des passagers clandestins[3] de l’eurozone d’autant plus importants qu’ils sont peu visibles à l’échelle de la zone : 2% du PIB de cette dernière.

Il en découle des déficits publics importants lesquels traduisent le poids de la redistribution vers les citoyens et salariés dont beaucoup sont dans une fonction publique clientéliste. Une redistribution payée par de la dette publique et privée.

Il en résulte aussi un laminage de l’entrepreneuriat industriel au profit de celui du négoce puisque désormais les grecs disposent d’une monnaie forte et parfaitement convertible : de quoi mettre en pleine lumière la sous-compétitivité grecque et la sanctionner brutalement. Un entrepreneuriat de négoce se met  en ordre de bataille et  laisse bien sûr une place essentielle à l’entrepreneuriat étranger (naissance et montée quasi hégémonique d’une Grande distribution à la française).

Il en résulte enfin des taux d’intérêt plus faibles qui permettent le développement du crédit.

Autant de caractéristiques qui autorisent un miracle de l’euro[4]….qui se manifeste par une envolée de la croissance économique, dont la contrepartie est constituée de déséquilibres publics et privés.

La crise grecque qui remonte aux crises des dettes souveraines vient contester le comportement de passager clandestin et donc les modalités de la captation : il faut, TroÏka oblige, réécrire les règles du jeu social, ce qui, dans un même geste, démonétise  l’entrepreneuriat politique grec. D’où l’idée de protectorat.

Plus récemment le jeu  complexe entre les différents marchés politiques et financiers se complexifie encore à l’occasion d’une éventuelle fin de tutelle sur l’entrepreneuriat politique grec.

Le « théâtre  grec » mais aussi européen à propos de la Grèce, fait intervenir les acteurs suivants :

- les entrepreneurs politiques au pouvoir en Grèce menacés par des élections rendues obligatoires en raison du mode de désignation du président de la République[5].

- les entrepreneurs politiques grecs dans l’opposition.

- des entrepreneurs politiques étrangers  menacés à court terme dans leur reconduction au pouvoir si un nouveau plan d’aide généreux devait être accordé (élections en Finlande, opposition des entrepreneurs politiques au pouvoir en Allemagne, Pays-Bas etc.)

- les entrepreneurs de la finance, notamment les banques, qui peuvent craindre une brutale remontée des taux et l’effondrement planétaire du système financier.

-tous les entrepreneurs politiques étrangers qui ont à craindre le déferlement d’un nouveau tsunami financier

- les régulateurs financiers avec, au premier rang, la BCE, mais aussi le FMI.

Bien évidemment ces acteurs sont eux-mêmes agités par les acteurs de base ou à l’inverse agitent des mandataires :

- Citoyens grecs qui refusent les dernières injonctions de la Troïka,

- Epargnants des pays du Nord de l’Europe, mais aussi du sud,

- Inspecteurs de la Troïka

- Ministres des Finances de l’Euro groupe.

La reconduction au pouvoir des actuels entrepreneurs politiques grecs passe de toute évidence par la fin du protectorat imposé par la Troïka. Son coût potentiel, à savoir une brutale remontée des taux et sa contagion planétaire, pouvant ne pas lui être imputable si elle met en avant le bouc-émissaire de la finance destructrice. Le pari n’est pourtant pas gagné.

Les autres entrepreneurs politiques au pouvoir de la zone euro ont à choisir entre une attitude dure qui mène à des élections législatives en Grèce avec un résultat débouchant sur un déclenchement possible du tsunami, et une attitude de clémence qui peut les fragiliser à l’intérieur de leur propre marché[6]. D'une certaine façon, ils sont eux aussi sous le régime du protectorat

La décision des Ministres des finances de la zone euro qui, dans la réunion du 8 décembre, accorde un délai de grâce de 2 mois est sage : elle permet de gagner du temps et ne déstabilise pas les principaux acteurs du jeu. Entre clémence et poigne il y avait encore un espace de compromis mutuellement avantageux.

Toutefois la décision du parti au pouvoir en Grèce de précipiter les élections pour la présidence de la, République n'offre aucune garantie de respect du contrat. Celle- ci dépend d'une foule de choix tactiques à venir: intérêt des entrepreneurs politiques de l'opposition au regard de l'élection présidentielle, choix du parti Syrisa au regard de la renégociationn sur le dette en cas d'accés au pouvoir, etc. Mais elle dépend aussi de variables non maitrisées dont celui de l'évolution des taux sur la dette souveraine n'est pas la moins importante,

Ces choix confirment notre modèle d’explication du fonctionnement du Monde avec comme paramètre fondamental la régulation des marchés politiques. La logique de l'intérêt de l'entrepreneuriat politique -même sous protectorat et donc même sous servitude volontaire- et la formidable contrainte de la reconduction au pouvoir qui en découle, est le paramètre déterminant des grands choix de société. Ce qu'on appelle l'âge économique de l'humanité  reste un âge politique indépassable.

 

 

 

 

[1] hthttp://www.lacrisedesannees2010.com/2014/10/pour-bien-comprendre-le-monde-d-aujourd-hui.

2htmltp://www.lacrisedesannees2010.com/2014/10/pour-bien-comprendre-le-monde-d-aujourd-hui.html

[3] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-l-euro-implosion-ou-sursaut-43801089.html

[4] Il y a eu « miracle » et les grecs en sont bien conscients. C’est la raison pour laquelle l’immense majorité de la population souhaite encore rester dans la zone alors que la crise révèle que la monnaie unique n’était qu’une drogue.

[5] Il faut une majorité qualifiée pour désigner le président de la République, majorité qui n’existe pas aujourd’hui et qui sera impossible à atteindre pour l’actuel premier ministre. D’où des élections législatives probablement en février prochain.

[6] Par exemple contestation grandissante de la grande coalition allemande par L’AFD .

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Etats et politiques
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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 10:49

 

 

Résumé :

Le rapport franco-allemand de Messieurs Pisani-Ferry et Enderlein concernant la convergence des deux pays ne permet hélas pas de dépasser le langage caoutchouteux de la technocratie. [1] Comprendre les problèmes et les solutions qu’il serait possible d’y apporter passe par l’analyse de la dimension culturelle des deux peuples. Une dimension qui a présidé à des choix institutionnels concrets concernant l’approche de la  monnaie et l’architecture des banques centrales. Comme d’habitude les rapports sur la convergence sont superficiels, inutiles, voire nuisibles. 

Le présent texte tente de décrypter les racines culturelles et les conceptions de la liberté chez les deux peuples. Des racines qui permettent de comprendre l’utopie de toute construction fédérale qui serait de fait une inacceptable violence. La lecture de ce texte -moins facile qu’un  article de presse-  suppose d’y consacrer un peu de temps.

 

Le choix du modèle allemand de banque centrale qui s’est partout imposé à la fin du siècle dernier, fut facilité par la commune croyance en un nécessaire devoir de lutte contre l’inflation. Cette dernière très importante dans les années 70 était attribuée aux largesses de la politique monétaire que – selon la théologie monétariste de l’époque -  les Etats pratiquaient sans modération. De ce point de vue, le dessaisissement radical de la gestion monétaire au profit d’une banque centrale indépendante, organisme simplement soumis au maintien de la valeur de la monnaie, est apparu comme modèle à suivre.

Aujourd’hui, les difficultés d’une mondialisation intimement liée aux causes profondes de la crise en termes réels[2], questionnent le bel unanimisme. Mais surtout, la guerre des monnaies qui semble s’amplifier, passe par l’examen  des racines  culturelles nationales, paramètre  oublié au moment du grand basculement vers l’indépendance.

 

Racines culturelles oubliées dans la mondialisation

 

Les racines culturelles mises à l’écart des raisonnements économiques concernent au moins trois grandes conceptions de la liberté : l’anglo-saxonne, la française et, peut- être plus intermédiaire, la conception allemande.

Les deux premières sont assez tranchées et très radicalement opposées.

L’anglo-saxonne fait de la liberté une dépendance de la propriété qui, selon la loi naturelle de Locke, est elle-même un bouclier au regard des agissements d’autrui. Je ne suis libre que si je dispose de droits de propriété eux-mêmes négociables sans restriction sur un marché. On comprend par conséquent que l’idée de société n’est pas centrale, cette dernière   s’analysant  d’abord  sous la forme d’une somme d’individus dont il faut simplement protéger les droits de propriété. Cela signifie la centralité d’un marché où l’interaction sociale génère des situations concrètes -des résultats économiques- censées justes  si les règles de la justice procédurale au sens de Nozick sont respectées[3]. Clairement, cela signifie qu’un Etat  ne saurait intervenir dans l’interaction sociale au nom d’un intérêt général, intérêt qui ne peut exister que sous la forme d’une  croyance ou « production idéologique » d’importance secondaire. De fait, pour un anglo-saxon, l’intérêt général se ramène à la liberté qui elle-même autorise le « rêve américain ».

 

La conception française est fort différente et la liberté ne passe pas par le bouclier de la propriété,  laquelle ne jouit pas d’une importance première. Perte de prééminence, qui a pour corollaire, une place assez secondaire réservée à un marché devenu souvent objet de méfiance. Ce qui compte est bien davantage la position jugée honorable de chacun dans la société, laquelle est sans doute faite d’individus, mais des individus qui se regardent et observent, avec  attention toute particulière, leur position relative sur l’ensemble de l’échiquier social[4]. Cette caractéristique va jusqu’à s’inscrire dans l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen laquelle précise que « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Dans la conception française, la « justice résultat »[5] au sens de Nozick compte beaucoup et correspond à l’idée d’un intérêt général. En revanche, la justice procédurale est assez secondaire et correspond aux conséquences d’une position non centrale accordée à la propriété.

 

La conception allemande est, de fait, une position intermédiaire, assez complexe,  qui tente un dépassement  des deux premières. C’est, précisément, ce dépassement théorisé à partir de Kant et plus tard par les théoriciens de l’ordo libéralisme ( W. Eucken, W. Röpke , F. Böhm, etc.)[6] qui fera de la liberté une réalité qui ne peut s’épanouir que dans une certaine soumission à la société, soumission valorisée sur la base d’une égale participation aux décisions communes. Il y a du holisme dans la tradition allemande, un holisme qui lui-même provient d’un romantisme construit sur le rejet de la Révolution française. Mais le holisme est contrebalancé par une méfiance au regard d’un Etat que l’histoire condamne non pas en tant qu’Etat fort, mais en tant qu’Etat incapable d’assurer la commune liberté. Bizarrement, l’Etat doit être fort pour assurer sa mission de neutralité et de construction d’un intérêt général.

  La liberté allemande passe par la propriété, davantage que dans la loi française et moins que dans la loi américaine. Elle passe aussi par le respect des droits individuels moins que dans la société américaine et davantage que dans la société française. Tout cela conduit à un ordre du marché, peut-être moins échevelé que l’américain mais sans doute plus libéral que l’ordre du marché français.

 

 Liberté allemande  et paradigme monétaire  hégémonique

 

Il se trouve que cette représentation du monde fut aussi théorisée pour justifier l’ordre économique et monétaire en Allemagne, et justification non exempte d’ambiguïtés, qui aboutira à la conception allemande de la banque centrale.[7]

L’ordo-libéralisme allemand, sous-produit d’une histoire pluri-séculaire, n’est  pas facilement compréhensible. Son point de départ est à priori proche de celui des libéraux qui considèrent que l’interaction sociale se doit d’être le fait d’individus responsables de leurs choix. Pour autant, proches de « l’ordre spontané » Hayekien[8], les auteurs de l’école de Fribourg considèrent que le marché génère aussi des situations de monopole et des rentes incompatibles avec un intérêt général.

Il existe donc un intérêt général qui, toutefois, n’est pas « l’optimum » que l’on rencontre dans la théorie néoclassique, laquelle ouvre la voie à la présence d’un Etat parfois chargé d’y conduire. A l’inverse, l’Etat pouvant lui-même introduire des inégalités, les théoriciens préfèrent parler d’une Constitution de l’économie, c’est-à-dire un ensemble de règles analogues à celle des Constitutions  politiques, règles qui s’imposeront à l’Etat comme s’impose à lui la norme juridique la plus élevée.

Les habitués de ce blog comprendront mal l’émergence de règles encadrant aussi bien les choix individuels que les choix politiques et règles censées générer un intérêt général qui ne fait pas l’objet d’une définition précise[9]. Par contre, il importe de voir que la Constitution de l’économie intègre une composante monétaire dont la réalité est de créer un ordre qui - là aussi- dépasse et encadre les choix individuels et politiques.

Bien évidemment, la vision de la monnaie ne peut qu’être normative et les théoriciens de l’ordo-libéralisme  ne cherchent pas à produire une définition de la monnaie issue de son mouvement historique propre (monnaie comme objet politique central selon le blog[10]). Par contre, la monnaie issue d’un projet complètement normatif, devra être sanctuarisée et ne pourra faire l’objet d’aucune manipulation privée ou publique. Sans doute est-elle juridiquement définie, donc définie par l’Etat, mais elle est indépendante des pouvoirs politiques, comme l’ensemble du corpus juridique qui, constitutionnellement, s’impose à l’Etat lui-même. De la même façon que l’Etat est le serviteur des règles juridiques qu’il impose et à ce titre se doit de respecter l’indépendance de la justice, il doit aussi respecter la monnaie dont il assure la définition et le cadre de fonctionnement, en s’interdisant de l’utiliser à son profit sous la forme d’un crédit. Nous retrouvons ici la subtilité allemande  d’Etat suffisamment fort pour ne pas tomber dans les facilités.

Si donc, la sanctuarisation passe par une banque centrale chargée de contrôler la création monétaire classique par des banques insérées dans le marché du crédit, l’Etat ne saurait lui-même être « consommateur » de sa propre monnaie sous la forme d’un emprunt auprès de la banque centrale. Etat et banque centrale ne peuvent que vivre séparément, ce qui va conférer à la dite banque une indépendance, avec toutefois comme objectif constitutionnel de bien respecter la sanctuarisation : la monnaie doit être l’instrument de la stabilité des valeurs et donc la banque centrale aura pour objectif « Constitutionnel » de lutter contre toute dérive inflationniste.

Cet aboutissement de la pensée ordo libérale n’est pas exempt d’ambiguïtés et d’imprécisions, et rien ne vient démontrer que « l’économie sociale de marché » qui va concrètement en résulter, est l’outil interdisant l’apparition de rentes que la théorie, encore une fois très normative, voulait combattre. Ainsi la stabilité monétaire est sans doute favorable à l’émergence d’une classe de rentiers dont les intérêts entrent en contradiction avec les groupes exportateurs, voire les salariés. Et c’est bien la rente financière qui va devoir être intégrée dans la gestion planétaire de la grande crise. La répression financière imposée à l’Etat - interdiction d’une rente monétaire pour ce dernier - peut devenir liberté d’épanouissement pour les rentiers privés.

 

Gestion de la grande crise et retour des approches contraires de la liberté

 

La fin du siècle dernier, qui voit le grand mouvement d’indépendance des banques centrales, correspond de fait à la victoire du paradigme culturel allemand, paradigme qui ne correspond pas exactement, ni au paradigme anglo-saxon ni au paradigme français. Et la gestion de la présente grande crise a pour effet très visible de faire réapparaitre, au-delà de la fiction d’une norme devenue mondiale, les différences culturelles concernant la façon de concevoir la liberté.

C’est le monétarisme américain[11] qui a aidé l’ordo- libéralisme allemand à dessiner les contours des banques centrales du monde à la fin du siècle dernier. Et, à l’époque, la grande peur de l’inflation a engendré le même bouc émissaire à savoir les Etats. Dans ce grand mouvement, les différences culturelles fondamentales furent oubliées. La grande crise les fait réapparaitre et cette fois probablement au détriment de l’Allemagne qui devra choisir entre la fin de son ordo- libéralisme et sa sortie de la zone euro.

Les banques centrales anglo-saxonnes, au beau milieu de la grande crise, ne sont pas soumises à la normativité ordo- libérale. Liberté, propriété et marché ne connaissent pas de limite venant les surplomber. Que le marché dans son fonctionnement débouche sur des situations de monopole et de rente ne gêne que si des droits fondamentaux ne sont pas respectés. Sans doute le niveau des prix est-il une variable importante, mais la monnaie n’est en aucune façon sanctuarisable. Et comme le tout marché l’emporte dans la genèse du ciment social, la vraie contrainte est davantage un niveau d’emploi compatible avec la cohérence sociale. Les gestionnaires de la banque centrale américaine ne peuvent ainsi se couvrir des habits de l’ordo- libéralisme et doivent ajouter une dimension croissance et emploi à leur feuille de route. L’intérêt général se ramenant pour l’essentiel au « rêve américain », la création monétaire massive n’est pas rejetée si elle a pour vertu de maintenir le rêve. Ajoutons que s’agissant des USA, aucune contrainte monétaire extérieure ne s’impose, ce qui signifie une grande liberté dans la création de monnaie. Liberté aujourd’hui complètement assumée pour tenter d’éteindre l’incendie de la crise[12].

 

La banque centrale française est bien évidemment plongée dans le système européen de banques centrales et, de ce point de vue, l’Etat qui lui correspond, sera de plus en plus tenté de cesser l’aventure ordo- libérale. Les rentiers ont massivement profité de ce qu’on a appelé la fin de la « répression financière », mais, parce que dans la tradition française la liberté ne se réduit pas à la propriété et au marché, c’est dans ce dernier pays que la rente financière prend les risques les plus importants, d’où l’attachement considérable des milieux qui en profitent à ce qu’on appelle le « couple franco-allemand ». La banque de France, devenue objet étranger dans son propre pays, sera de plus en plus soumise à de très fortes contraintes impulsées par la crise et la tradition culturelle française.

 

Mais l’Allemagne, elle-même, sera contrariée par sa tradition culturelle. Déjà le comportement de la BCE n’est plus en accord avec la grande tradition ordo-libérale[13]. Alors que naguère, la banque centrale, qu’elle soit européenne ou simplement allemande, se devait d’être l’équivalent d’une cour suprême ou un conseil constitutionnel veillant à la sanctuarisation de la monnaie - exactement comme le principe d’indépendance de la justice et de respect du droit -  la BCE est devenue dépendante d’intérêts privés et publics : le système bancaire européen devenu souvent insolvable, qu’il faut aider[14], et les Etats européens eux-aussi insolvables et qu’il faut, au moins de manière détournée, aussi aider.

C’est dire que l’impérium allemand s’est réduit au strict territoire national, territoire lui-même contesté puisqu’il a bien fallu au travers de péripéties fort multiples en arriver à ce que le contribuable allemand soit sollicité pour financer, banques et Etats européens impécunieux[15]. La seule résistance de l’ordo- libéralisme traditionnel n’étant que celle offerte par la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe. Empiriquement, les racines culturelles allemandes, très gravement menacées, se lisent dans la volonté de maintenir un système de retraites adossé à un vieux pays, système qui font les préoccupations des fonds de pension.

Le respect de l’ordo- libéralisme  n’est donc plus véritablement tenable, sauf à décider de quitter la zone euro. Hypothèse de plus en plus crédible avec l’aggravation continue de la crise. Et hypothèse qui ne ferait que gagner du temps car si les rentiers seraient grandement favorisés par une sortie avec hausse mécanique du taux de change qui s’en suivrait, le groupe des grands exportateurs serait lui  lourdement pénalisé.

La France,  dans ses traditions, et excepté sa classe rentière fondamentalement non entrepreneuriale[16],  ne peut accepter l’ordo-libéralisme. Elle y mettra fin d’une façon ou d’une autre.

L’Allemagne tente de son côté de maintenir sa tradition, alors même que son groupe exportateur très puissant n’y a pas intérêt. La guerre planétaire des monnaies qui se développe, pour  tenter de se sauver des griffes de la grande crise, débouchera sur des conséquences implacables pour une Allemagne dont le solde extérieur est excédentaire de près de 7 points de PIB. [17]

 

Clairement, le « couple franco-allemand » est aussi une alliance entre la rente française et le groupe exportateur allemand. Les rentiers allemands auront de plus en plus de mal à supporter les aides vers les pays du Sud via le FESF, le MES,[18] la fausse mutualisation bancaire, les rachats massifs de dettes publiques par la BCE, etc. Ils ne pourraient en aucune façon accepter les énormes transferts imposés par un fédéralisme complet.[19]

Cette alliance doit logiquement se rompre car les transferts vers le sud seront aussi payés par l’ensemble des contribuables allemands et donc aussi le lobby exportateur, qui aura à arbitrer entre la hausse de la pression fiscale et la chute de ses débouchés.

Cette alliance était clairement favorable à l’Allemagne et tout aussi clairement défavorable à la France. Ce dernier pays en a payé le prix d’une très forte désindustrialisation, assortie d’une fin de la répression financière qui n’a même pas enrayé la chute historique de l’investissement. La fin de cette alliance, fin qui serait aussi très favorable aux rentiers allemands avec gains en actifs du fait du Mark fort, serait théoriquement favorable à la France. On peut donc imaginer de profonds changements à venir sur les marchés politiques allemands et français.

La mésentente franco- allemande ne fait que commencer. Elle ne pourra s’effacer qu’en reconnaissant et en admettant comme indépassable des cultures fondamentalement différentes. La culture appartient à l’invariant d’un peuple et ne peut être remodelée par des choix politiques. Déjà, Benjamin Constant  affirmait que la loi ne pouvait pas tout. Son oubli est porteur du drame européen.

 

 


[1] http://www.economie.gouv.fr/files/files/PDF/Rapport_pisani-ferry_enderlein-VF.pdf. Ce rapport est tout entier écrit dans le langage à la mode, notamment celui de l’Ecole d’Economie de Toulouse.

[2] Concernant l’idée d’un décalage entre offre globale mondiale et demande globale mondiale on pourra lire : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-loi-de-say-comme-obstacle-à-la-lecture-de-la-grande-crise-115527906.html

[3] Robert Nozick, dans « Anarchie, Etat et Utopie » PUF, 1988, parle de justice procédurale pour évoquer le résultat d’un jeu social, que ce dernier soit de l’ordre du simple jeu (échecs, football etc.) ou du jeu économique. A ce titre un résultat est réputé juste si les procédures qui y ont conduit, ont à chaque étape respecté les droits de propriété fondamentaux. Dans cette conception, que le résultat d’un contrat de travail entre un employeur et des salariés amène le premier à s’enrichir considérablement, n’est pas injuste si le contrat dans toutes ses clauses respecte les droits fondamentaux, notamment ceux de la liberté contractuelle et si, bien évidemment, ces clauses ont été respectées durant le jeu.

[4] Ce point de vue est notamment celui bien analysé par Philippe d’Iribarne dans « la logique de l’honneur » Seuil 1993.

[5] La justice résultat, à l’inverse de la justice procédurale, apprécie le résultat du jeu pour le déclarer juste ou injuste en fonction d’une simple opinion de justice. La justice résultat n’intervient en général pas dans les jeux traditionnels (Echecs, football, etc.) où seule compte une justice procédurale ( les règles du jeu ont-elles été respectées ?) mais elle intervient massivement dans le jeu de l’économie et se trouve être à la base des politiques dites de redistribution.

[6] Ces auteurs sont rassemblés dans ce qu’on a appelé l’école de Fribourg qui a connu ses moments de gloire entre les deux guerres mondiales et après la seconde guerre pour engendrer ce qu’on a appelé « l’économie sociale de marché ».

[7][7] Les développements qui suivent s’inspirent partiellement de l’article d’Eric Dehay :  «  La justification ordo libérale de l’indépendance des banques centrales », Revue Française d’Economie, Vol 10, N°1 1995, PP. 27-53.

[8] Cf notamment l’ouvrage majeur de Hayek : « Droit, Législation et Liberté » PUF,1985, et particulièrement le tome I où l’auteur développe sa grande distinction entre les ordres spontanés (plutôt le monde anglo-saxon) et les ordres organisés (plutôt l’ordre français). Soulignons qu’il y a eu de nombreux contacts entre les ordo libéraux allemands et la «  Société du Mont Pèlerin » fondée par Hayek après la seconde guerre mondiale.

[9] On pourra ici s’intéresser à des textes comme http://www.lacrisedesannees2010.com/article-le-monde-tel-qu-il-est-78572081.html, ou « Pour mieux comprendre la crise : déchiffrer l’essence de l’Etat » (texte du 16 février 2010).

[10] Cf http://www.lacrisedesannees2010.com/article-monnaie-bien-sous-tutelle-ou-objet-politique-central-115094856.html

[11] Notamment sous l’égide de Milton Friedman.

[12] Mais également pour éteindre aujourd’hui le risque de grande déflation : de quoi retarder la fin du « Quantitative Easing » pourtant programmé.

[13] Notamment avec les dispositifs LTRO, OMT, ELA et surtout des taux proches de zéro qui finissent par peser sur la rente financière.

[14] Et ce malgré des tests de résistance réussis. Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2014/10/tests-de-resistance-positifs-mais-bilans-bancaires-fragiles.html

[15] Notamment avec le MES et demain avec l’union bancaire.

[16] Il faut toutefois noter que la rente française est largement inscrite dans l’immobilier, ce qui veut dire que la part strictement spéculative et financière est relativement réduite. Une « euthanasie des rentiers » en ce qu’elle serait davantage slogan que réalité,  présenterait ainsi des risques politiques relativement limités.

[17] On peut estimer qu’une sortie de la monnaie unique pourrait porter l’euro allemand à 1 ,6 dollar. Dans le même temps la banque centrale japonaise ayant de fait déjà dévalué le yen de près de 20% depuis le début de l’année, on conçoit l’énorme contrainte qui pourrait survenir au détriment du lobby exportateur allemand.

[18] 319,7 milliards d’euros selon Jean Pierre Vesperini. CF : « l’Euro’ », Dalloz, 2013.

[19] Plus 10 points de PIB pendant au moins dix selon Jacques Sapir.

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25 novembre 2014 2 25 /11 /novembre /2014 17:06

  Résumé:

Les difficultés qui sont le quotidien de la grande crise sont aussi le produit d'une difficulté croissante à envisager le vivre ensemble. La déconstruction de la société est le produit de la radicalisation de la modernité: plus rien n'est naturel et tout devient culturel, lequel est par essence individuellement ou socialement contestable.

De quoi détruire les repères et donc les marchés des entreprises politiques qui elles aussi ne peuvent que se déconstruire.                   

Pour les socio-biologistes il faudrait considérer la société comme une forme de super organisation du vivant. Dans cette perspective il faudrait s’appuyer sur le fait que  le vivant se caractériserait par 3 principes fondamentaux : l’auto-conservation ou auto-construction, l’auto-reproduction, et l’auto-régulation.[1]

Sociobiologistes et Ethnologues

Le premier principe signifie que toute organisation vivante est dotée d’un équipement qui lui permet de se maintenir en vie, équipement procédant par prélèvement sur l’extérieur et assimilation de ce qui est prélevé. C’est, par exemple, l’air ou la nourriture. Ce principe dans sa traduction sociale pourrait signifier l’activité économique et son organisation en tant qu’organisation de travail. Avec une conclusion morale possible : il faudrait travailler pour vivre.

Le second principe, celui d’auto-production, signifie que les organismes vivants sont équipés pour reproduire la vie et la propager. A l’échelle d’un organisme complet, cela signifie la multiplication cellulaire et la question de la  sexualité. Au niveau sociétal, cela signifie que la société peut être amenée à s’organiser pour reproduire la vie : famille, règles matrimoniales, etc. Historiquement la reproduction de la vie, et donc celle de la société, n’a rien d’évident et  un pouvoir fort sera souvent présent pour instituer et contrôler la famille.

L’auto régulation enfin, correspond à l’idée que tout organisme vivant est équipé pour coordonner les activités de la réalité biologique. Ce sont de véritables outils de régulation ou de protection de la vie (température, lumière, contrôle des qualités des ingrédients de ce qui est constitutif de la vie, etc.). Au niveau sociétal, on peut imaginer que les règles de droit et l’organisation institutionnelle sont les outils d’auto-régulation de la société. Notons enfin qu’au niveau sociétal ce principe d’auto organisation découle des deux premiers : il faut réguler la production et la distribution de la nourriture ou des biens économiques en général, et il faut réguler la fonction sexuelle chargée de reproduire le monde.

Ces deux régulations, celle de la production et celle de la reproduction n’ont pas nécessairement la même importance, et leur hiérarchisation est variable selon les lieux et les époques historiques.

Selon le paradigme marxien, le « développement des forces productives » serait le moteur d’un processus historique. Ce paradigme est aujourd’hui contesté et on croit savoir qu’à l’aube de l’humanité, le défi de la reproduction, était probablement plus important que celui de la production. D’où une régulation aboutissant au contrôle du sex- ratio entre groupes,  à l’engendrement de règles matrimoniales visant à assurer son équilibre,  donc à assurer la circulation équilibrée des femmes en tant « qu’outils de reproduction du monde » et assurant in fine chez les intéressées, une condition de dépendance[2].

A l’inverse des animaux qui - vivant souvent  en société -  semblent obéir à une logique de la vie qui les dépasse (les abeilles constituent une société mais ne connaissent pas d’Histoire), les humains ont un regard sur leur propre vie et jouissent d’une capacité à interpréter les contraintes d’une nature biologique à priori indépassable.

C’est cette interprétation variable selon les lieux et les époques qui font que les humains ont une Histoire, et qu’au cours d’une même époque, puisse cohabiter voire s’opposer des visions et pratiques sociales différentes. Nous proposons d’appeler : « Cultures » ces visions et pratiques. Il y a donc dans la culture une certaine vision de la condition humaine en tant qu’êtres biologiques.

Dans un monde concret, il est probable que les individus qui y vivent, auront des difficultés à distinguer ce qui relève de la condition biologique stricte et ce qui relève de la pratique culturelle qui lui est associée. Ainsi les mythes que l’on rencontre dans toutes les cultures et qui, bien évidemment, correspondent à des pratiques sociales sont vécus comme faits naturels et correspondent à des vérités indépassables.[3]

Petit détour chez les économistes

 Hayek qui travaille dans un tout autre registre que celui de l’Ethnologie  considère que l’auto régulation du monde n’est pas faite de règles inventées par une pensée organisatrice, lesquelles dépassent chacun des acteurs qui les reçoivent, et  sont vécues comme des faits de nature.[4]

Les deux régulations, qui expriment des visions et pratiques correspondantes et donc une culture, ne sont pourtant pas figées et il existe des transformations possibles, qui produiront  l’histoire de l’ensemble social.

Le même Hayek nous présente ainsi une théorie de l’évolution culturelle donc une réinterprétation plus ou moins continue des contraintes proprement biologiques. Evolution correspondant aux principes suivants :

- C’est l'efficience du groupe - efficience par rapport à ses contraintes biologiques -  qui est le critère de sélection des règles. Si une règle nouvelle profitable pour un individu mais nuisible pour le groupe émerge, elle ne deviendra jamais norme sociale, norme encore une fois vécue comme naturelle.

- Une règle ne s'apprécie jamais de façon intrinsèque, elle ne s'apprécie que dans un contexte de règles déjà existantes et d'un environnement. C'est la raison pour laquelle les normes sociales sont différentes d'un groupe à l'autre, d'une civilisation à l'autre, et qu’en  conséquence il existe des Histoires différentes.

- L’individu n'a pas besoin de comprendre comment fonctionne le groupe pour contribuer à le faire fonctionner. Il croit agir comme il l'entend, mais sa conduite- qu'il peut croire éventuellement libre- est de fait inscrite dans les règles faisant émerger l'ordre social. Il ne sait donc pas qu'il contribue à reproduire la société et ignore la genèse et le pourquoi des règles qu'il respecte et reproduit. Il sait seulement qu'il faut se comporter de telle ou telle façon.

-Les règles efficientes sont fixées par causalité circulaire. Le passage de la conduite innovante à la norme, est aidé par des mécanismes (louange ou blâme)   qui assurent l'imitation des comportements bénéfiques pour les nouveaux arrivants dans le groupe. Ces mécanismes permettent  une vitesse d'évolution plus grande que dans la biologie et, des groupes moins efficients, peuvent intégrer les règles de groupes plus efficients, ce qui est un processus courant dans l'histoire des civilisations.

Retour à l’Ethnologie

Parmi toutes les règles validées dans une culture - règles qui encore une fois correspondent à une interprétation, ou à une façon de répondre aux grands défis imposés par la vie – il y a la religion. Présente dans toutes les cultures, elle en est l’élément le plus important car elle assure une structuration complète du monde, en répondant aux questions que l’intelligence des hommes laisse être des angoisses et interrogations. Et là aussi, nous retrouvons dans l’invariant de toutes les religions les regards posés par les sociobiologistes : cette vie, qu’il faut maintenir et réguler socialement, est donnée par des forces qui dépassent les hommes. D’où la grande généralité des mythes selon lesquels les hommes seraient endettés vis-à-vis des Dieux : la dette de vie, qu’il faut régulièrement rembourser par le biais de l’institution du sacrifice. D’où aussi, la très grande généralité des croyances et règles comportementales associées, concernant le maintien d’une vie au-delà de la vie terrestre. Bien évidemment, l’enveloppe religieuse sera infiniment variée et dépendra encore une fois de la représentation que se font les hommes de leur condition biologique.

Elle pourra se confondre entièrement avec le monde visible (« La nature est enchantée par les dieux ») et fera que ce qui est complètement culturel - les pratiques sociales-  est lui-même invisible. Il n’existe pas à ce stade de séparation pensable entre nature et culture.

 Plus tard, ou en d’autres lieux, elle pourra créer un dualisme avec ce qui est une autorité terrestre. Nous avons là toute la problématique de l’apparition des Etats[5] en tant qu’autorité instituant des règles, avec des entrepreneurs politiques qui vont asseoir leur domination et leur capacité prédatrice, en se servant de l’enveloppe religieuse. Et plus l’enveloppe va s’abstraire et faire naitre l’idée d’universel (contestation des polythéismes et développement des monothéismes), et plus ces accapareurs de règles, qu’Hayek hésiterait à appeler « règles de juste conduite », seront -dans un mouvement inverse- amenés à déclarer naturelles les lois qu’ils émettent. Nous avons toujours l’idée de nature : les lois ne sont que déclaratives des lois naturelles[6]. L’ordre humain, les institutions, etc. sont un fait de nature et il n’appartient pas aux hommes de pouvoir s’en détacher.

Expansion du culturel et étiolement du naturel

Il faudra attendra la naissance de la modernité pour voir débuter une réelle révolution épistémologique[7] : les hommes prennent conscience que l’ordre de la société ne résulte que de leur propre action. Les règles du jeu social sont ainsi progressivement éloignées de l’ordre de la nature, pour rejoindre celui de la culture. La frontière se déplace massivement au profit de l’immense empire de la culture que l’on n’a pas fini d’explorer.

Mais les choses ne sont pas simples. Les dieux, parfois incarnés, du polythéisme disparaissent au profit d’un Dieu qui s’éloigne mais qui reste présent. Il n’est plus dans le monde des choses mais il reste présent dans les lois concernant les choses, et lois que les hommes peuvent découvrir. Enfin, il reste complètement dans la vie dont il est l’initiateur et le décideur ultime.

D’où l’ambiguïté qui pourra un jour apparaitre concernant les débats sur les droits de l’homme. Puisque toutes les pratiques sociales relèvent du culturel, toujours renégociables politiquement, tentons de découvrir ce qui relève de la seule nature et que l’homme ne peut toucher. Les libéraux, notamment anglo-saxons, vont énoncer l’existence de 3 droits naturels : vie, liberté, propriété, sans se rendre compte qu’ils peuvent donner lieu à débats sur l’authenticité de l’affichage  « droits naturels ».

A priori ces droits sont complémentaires, mais ils sont surtout hiérarchisés et tournent autour du socle de la propriété : pour me protéger contre ceux qui souhaitent prendre ma vie, il me faut  être propriétaire de cette dernière. Maintenant je ne suis libre, que s’il m’est possible de faire respecter mes droits de propriété. Les fonctions vitales dégagées par les sociobiologistes relèvent ainsi de l’activité volontaire, aux fins de conserver (auto conservation) la vie et de la  reproduire (auto production). On comprend dès lors que la vieille famille chargée de l’autoproduction, avec les rites sociaux qui lui étaient réservés, devient affaire de liberté contractuelle : nul pouvoir ne doit s’ingérer dans ce type d’affaires. Ce qu’on appelle droit de la famille ne saurait résulter d’injonctions de pouvoirs politiques ou religieux.

Pour autant, il existe une contradiction imaginable, celle fort inattendue entre les trois termes : propriétaire de mon corps, je puis décider (liberté) de me couper un doigt ou d’avorter. Dans ce dernier cas, il pourra être considéré qu’un tel geste, consiste à ne pas respecter le droit à la vie de celui qui n’est pas encore né. Une législation concernant l’avortement devient ainsi un fait culturel- donc fait relevant du politique- débouchant en toute hypothèse sur un non- respect de droits. Les droits de l’homme ne sont pas encore des droits naturels : ils ne se déduisent pas de la nature et restent politiques.

Si donc, le sujet n’est pas doté d’une nature de laquelle il serait possible d’extraire des droits, alors il devient un être indéterminé dont la seule nature serait d’être capable de revendiquer des aspirations.[8]Cela signifie que le rôle du politique revient alors, non pas à normaliser, mais à favoriser les opportunités ou les capabilités au sens d’Amartya[9] Sen ou de Martha Nussbaum[10]. Les sociologues en déduiront que les règles sociales qui limitent le champ des capabilités en introduisant une normalisation doivent être mises à distance. D’où « L’ABCD » de l’égalité dont il est parfois question aujourd’hui. Cette idée est déjà ancienne et reconnaissons qu’un Michel Maffesoli, avait il y a maintenant plus de 20ans  parler d’indifférenciation, d’effacement des repères, notamment l’identité sexuelle et familiale.[11]

Dans cette perspective, les révolutions technologiques notamment offertes par les sciences et technologies médicales, élargissent considérablement le champ des capabilités, avec l’idée d’un homme tellement « augmenté », devenu tellement « bionique » que l’on pourrait se diriger vers un « au-delà de l’humain ».

Que deviennent les marchés politiques lorsque le culturel perd son socle naturel ?

Bien évidemment de telles lignes de forces brouillent les repères les plus solidement établis et vont questionner l’ensemble des marchés politiques.

Les entreprises politiques, dites de droite, auront de plus en plus de difficultés à rassembler conservateurs et libéraux. Les premiers se raidissent et se fondent encore sur une religion qui, certes ne fait plus des hommes, des endettés, mais des êtres définis par les forces de l’au-delà. Ainsi Il existe encore une nature et l’arbitraire de l’illimitation reste un interdit radical[12]. Curieusement, ce raidissement ne s’accompagne pas d’une limitation du libéralisme économique, qui lui fabrique les outils de l’illimitation. Les seconds considèrent à l’inverse, que les nouveaux droits sont le prolongement de la logique d’un marché économique mondialisé que l’on ne saurait brider : libéralisme économique et libéralisme culturel marchent d’un même pas, la mondialisation produisant presqu’automatiquement, l’effacement des  vieux socles historiques des Etats et leurs traditions et valeurs dépassées. Bien évidemment, les conservateurs offriront beaucoup de résistance à l’effacement de l’Etat-nation, et les plus radicaux d’entre-eux, s’organiseront autour de rassemblements à forte identité tel celui qui anime le « printemps français ». Les libéraux peuvent aussi se diviser et se radicaliser, par exemple sur la question de l’avortement, dont on peut considérer qu’il est le lieu d’affrontement entre liberté, vie et propriété. Libéraux et conservateurs se divisent, mais la frontière est fort complexe et ne permet pas facilement d’identifier les groupes. Nous retrouvons Michel Maffesoli et l’idée de perte de sens des clivages politiques.

Les entreprises politiques dites de gauche, sont elles aussi en très grande difficulté car il apparait clairement que l’illimitation des droits dans le domaine culturel, ne peut logiquement pas entrer en contradiction avec une économie dont la régulation relèverait encore de l’Etat[13]. La liberté économique devenant ainsi un élément du stock de Capabilités qu’il faudrait développer. Le projet historique de la gauche libératrice ne veut plus connaitre de limites et l’encadrement des marchés économiques, devient fort curieusement une insupportable limitation de la liberté[14]. Le prix à payer est bien évidemment, la difficulté à intégrer tous les agents dans la grande machine salariale ou entrepreneuriale en situation de Grande crise. Les moins « productifs » qui, en raison de leur historicité, sont les mal placés de l’illimitation de l’économique, compenseront leurs difficultés par des revendications identitaires et tribales[15]. D’où une gauche qui, elle aussi, détruit le vieux socle de l’Etat-Nation. La branche libérale des entreprises politiques dites de droite peut s’allier à la nouvelle gauche. Bien évidemment, il y a la branche de la gauche qui n’en demandait pas tant et se contentait d’une libéralisation culturelle modeste, sans  la mondialisation et l’illimitation de l’économique.

Il devient difficile, par temps de brouillard, d’élaborer des plans marketing pour les grandes entreprises politiques. Le volcan des droits nouveaux, ne cesse de cracher de nouvelles revendications de la part de sujets qui ont perdu toute idée de citoyenneté. La fin des droits naturels, jusqu’ici bien repérables au profit d’une infinité de droits culturels, peut annoncer la fin des grands duopoles politiques, au profit de ce que l’on nomme encore des populismes qui eux-mêmes peuvent souffrir d’un manque d’homogénéité[16].

La politique du vivre ensemble dans le nouveau contexte.

Le politique était, avec l’apparition des Etats, l’appropriation à des fins privées de l’extériorité de tout groupe humain, et une extériorité reposant elle-même, sur des fondations imposées par des contraintes biologiques bien dessinées par les sociobiologistes. Si les contraintes biologiques peuvent désormais être travaillées : dissociation de la sexualité et de la procréation, modification de l’ADN, augmentation du cerveau, etc., alors les fondations de l’extériorité ne permettent plus à cette dernière d’être légitimée. C’est ce qui permet à Dominique Schnapper de s’inquiéter de ce qu’il croit être « l’ultra démocratie »[17] laquelle  deviendrait la corruption de la démocratie et au fond la fin de la société. De quoi détruire tout le raisonnement hayékien faisant émerger les « règles de juste conduite ».

Le politique, et ses entrepreneurs, peuvent-ils encore exister si le citoyen est complètement renversé au profit d’un nouveau souverain appelé individu désirant ? Il est sans doute difficile d’apporter une réponse précise, car si l’individu souverain rejette toute forme d’autorité et de contrainte publique- ce en quoi il conteste l’Etat qu’il juge être une externalité à réduire -  il est simultanément fortement consommateur d’interaction sociale, notamment celle qui répond à sa formidable appétence d’égalité et de protection, laquelle passe par une forme d’Etat-social à construire ou à reconstruire.

De cet écartèlement peut-il naitre un nouveau monde ?

 

 

 

 


[1] CF par exemple l’ouvrage de Jacques Golberg : « Ethologie et Sciences Sociales », L’harmattan,2010.

[2] CF en particulier les travaux de Claude Meillassoux, en particulier son ouvrage : « Femmes greniers et capitaux », Maspero, 1974.

[3] Paul Veyne , après une longue démonstration, termine son ouvrage « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes » (seuil, 1992) en s’exclamant : « Mais bien sûr qu’ils y croyaient ! ». Notons toutefois que les Sophistes, en particulier Protagoras, Gorgias, Antiphon et sans doute d’autres encore, introduiront une première idée de distinction entre nature et culture dans les concepts de « phusis » et de « nomos ».

[4] Nous avons là tous ses développements  sur la qualification de ce qu’il appelle les «  règles de juste conduite » qui ne sont ni naturelles ni artificielles, qui sont entre l’instinct et la raison, mais que les agents vivent comme règles naturelles. Nous renvoyons ici au tome 1 « Règles et ordre » de « Droit Législation et Liberté »,PUF, 1985.

[5] CF : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-l-aventure-etatique-reprise-d-un-texte-ancien-119831125.html.

[6] C’est tout le sens qu’il faut donner à la réponse de François Quesnay au roi Louis XV qui lui demandait ce que devaient faire les princes : « Sire les princes n’ont rien à faire, ils doivent simplement  se borner à déclarer dans le droit positif l’ordre naturel des choses ».

[7] On trouvera une analyse très sérieuse et très pédagogique de la modernité dans l’ouvrage de Jean Marie Domenach : « Approche de la Modernité », Ellipse, 1990.

[8] Nous avons ici la position de Claude Lefort. On pourra consulter  une version résumée de ce point de vue chez Esteban Molina : « Le défi du Politique. Totalitarisme et Démocratie chez Claude Lefort », L’Harmattan, 2006

[9] Amartya Sen est prix Nobel d’économie et développe l’idée de Capabilité  notamment dans : «Rationalité et Liberté en économie » Odile Jacob,2005.

[10] Cf : La version française de son ouvrage est :« Capabilités. Comment créer les conditions d’un monde plus juste », Climats,2012.

[11] CF : « Le temps des tribus », Livre de Poche, 1988. Remarquons que chez Maffesoli le passage à l’indifférenciation repose sur un processus, type fin de civilisation, et annonce d’un autre monde , problématique fort étrangère à l’idée de Capabilité, telle que comprise par les politistes et sociologues d’aujourd’hui.

[12] Un interdit qui peut aller jusqu’à l’interdit du libre exercice de la pratique scientifique. C’est ainsi qu’il faudrait mettre fin aux prétendues études du genre. La validité scientifique peut ainsi se décider sous la pression de la rue ou des sondages. Ce que dénoncent bien évidemment la plupart des politistes et sociologues. Nous retrouvons le débat du normatif et du cognitif :(http://www.lacrisedesannees2010.com/article-republique-monnaie-construction-europeenne-121969067.html). Notons enfin que la théorie du genre donne lieu à des débats parfois violents, ses détracteurs n’hésitant pas à la rapprocher du Lyssenkisme et à la pseudo science soviétique .

[13] Question bien analysée par Jean Claude Michéa notamment dans : « Les mystères de la gauche : de l’idéal des lumières au triomphe du capitalisme absolu », Climats, 2013.

[14] D’où de comiques débats à fronts renversés, où l’on voit un responsable européen de la régulation bancaire et financière, qui se dit de droite, défendre un projet de séparation bancaire (de gauche) contre un ministre socialiste des finances français, qui veut maintenir la banque universelle et ses pratiques fort libérales.

[15] D’où les rapports incertains concernant ce qui devrait être une politique moderne d’intégration des minorités : faut-il une égalité compensatrice ? créer des quotas ? faut-il réintroduire  les langues régionales ? récuser l’Odonnance de Villers Cotteret ? etc….

[16] C’est le cas de FN en France avec une clientèle de la zone sud très éloignée culturellement et socialement de celle du nord du Pays.

[17] CF son dernier ouvrage : « L’Esprit démocratique des lois », Gallimard, coll. NRF Essais, 2014.

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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 09:17

 

Résumé :

Jadis la prédation de richesse d’un Etat sur les autres pouvait  se solder par de la violence interétatique. Aujourd’hui, en mondialisation, la logique de l’alignement des puissances publiques sur les puissances privées protège les nouveaux Etats voyous : ils sont une pièce précieuse du système mondial et le butin fiscal n’est pas facilement récupérable.

Le scandale du « Tax Ruling » Luxembourgeois n’est que la forme nouvelle prise par la capture des Etats[1]. Les lecteurs de ce blog n’ignorent pas que la constante de ces derniers est précisément une logique de capture au profit de ceux qui de prés ou de loin ont la possibilité d’utiliser la contrainte publique à leur avantage[2].

Historiquement cette capture est d’abord la prédation sous les formes les plus brutales de l’entrepreneuriat politique, ce qu’on appelait dette fiscale ou dette de sang. Avec le jeu des alliances entre les prédateurs historiques et d’autres groupes, la prédation s’est progressivement modernisée pour en arriver au stade démocratique de l’Etat-Nation où, selon le langage libertarien, « tout le monde peut voler tout le monde ». On sait aussi que ce stade démocratique contesté par la mondialisation permet à une surclasse mondialiste d’arraisonner[3] les Etats en positionnant les entrepreneurs politiques traditionnels dans une posture de servitude volontaire : leur reconduction au pouvoir, avec les avantages qu’ils en retirent, ne peut se concevoir qu’en ajustant la contrainte publique sur les intérêts de la surclasse mondialiste. Emerge ainsi une logique permanente d’alignement des puissances publiques sur les puissances privées.

Toujours sur un plan historique, la prédation interétatique ne date pas d’hier : dès leur déploiement, la violence interétatique – rappelons que l’Etat suppose des frontières à « protéger »- va déboucher sur des rançons, prébendes ou  tributs. C’est dire que les prédateurs sont eux-mêmes asservis par plus forts qu’eux.

Précisément la mondialisation renouvelle la problématique, et c’est désormais le marché qui va autoriser le nouveau partage de la prédation. L’exemple Luxembourgeois est de ce point de vue très intéressant. Pays appartenant au groupe de ceux qui constituent la pointe avancée de la mondialisation (l’Europe), il ponctionne les recettes fiscales des autres pays.

Il est intéressant d’examiner, au-delà de ses aspects opérationnels que l’on a découverts dans la presse[4], les conditions autorisant un tel mécanisme.

La première et sans doute  la plus connue est la taille : un Etat ( on ne dit pas nation) est d’autant plus efficace, en matière de prédation de ses congénères, qu’il est petit. En contribuant à libérer la surclasse mondiale de ses prédateurs historiques, il accumule, dans son périmètre de souveraineté, les entreprises et organisations financières dans des proportions considérables. C’est évidemment le cas du Luxembourg avec une finance pesant 46% de son PIB, un record mondial de la  productivité  de cette finance (par exemple mesurée en termes de produit net bancaire par tête), un nombre d’entreprises beaucoup plus élevé que le nombre d’habitants (jusqu’à 1600 entreprises pour une seule adresse : 5 rue Guillaume Kroll), des cabinets d’avocats, et d’Audits anormalement nombreux et anormalement peuplés (PriwaterhouseCoopers, KPMG, Ernst§Young, Deloitte, etc.) ; des fonds d’investissements anormalement nombreux et importants (à l’échelle planétaire 70% d’entre eux sont domiciliés au Luxembourg) ; etc. On pourrait multiplier les exemples d’anomalies.

Bien évidemment, cette concentration extrême d’entités économiques permet, dans le cadre d’une assiette fiscale légère, d’obtenir des rentrées fiscales considérables, et de disposer d’un Etat-providence susceptible de redistribuer les masses fiscales captées sur les autres Etats. Dans le même temps, les salaires très élevés distribués dans les entités considérées, alimentent une économie prospère.

La seconde est partiellement liée à la première : les entrepreneurs politiques de la nouvelle forme de capture ont su conquérir une légitimé solide dans ce qui devient un paradis fiscal. La captation de la manne fiscale des autres Etats est redistribuée sous forme de rente : faiblesse de l’impôt local sur les citoyens, fonction publique bien rémunérée, etc. Mais la procédure de Tax Ruling étant complexe, elle exige une armée de salariés et d’entrepreneurs très compétente, lesquels peuvent être partiellement rémunérés sur la base du partage du butin fiscal. Parce que ces acteurs ont une connaissance fine des gains que leur activité génère, ils bénéficient de conditions idéales pour accéder à de très hautes rémunérations…qui peuvent être redistribuées par achat de services aux travailleurs réputés plus improductifs[5]. C’est par exemple le cas du Luxembourg qui attire les travailleurs français frontaliers dans les services à la personne dont la rémunération est faible. En termes simples, la reconduction au pouvoir des entrepreneurs politique locaux liés au « Tax Ruling », est d’autant mieux assurée que la capture fiscale est correctement redistribuée entre les CSCE[6]. De quoi idéologiquement légitimer l’entrepreneuriat politique du paradis fiscal qui se renforce : Jean Claude Junker est  resté  premier ministre de 1989 à 2013.

La troisième condition permissive est bien évidemment un milieu suffisamment mondialisé, avec des Etats déjà suffisamment réquisitionnés et arraisonnés par la surclasse mondialiste. Cela signifie que les Etats souverains traditionnels disposent désormais d’un groupe d’entrepreneurs politiques en situation de servitude volontaire au regard des marchés, servitude les invitant à ne pas agir devant le « Base erosion and profit shifting[7] » (BEPS). Cela signifie aussi un alignement quasi automatique de la puissance publique sur la puissance privée . Cela signifie enfin un tout autre regard sur la souveraineté avec la certitude que la captation interétatique ne débouchera pas sur la violence  de jadis. Clairement, le Luxembourg n’a aujourd’hui plus rien à craindre de ses puissants voisins que sont l’Allemagne ou la France, ce qui n’était pas le cas de Monaco dans ces rapports avec le général De Gaulle à l’époque des Etats-Nations. Mais cela va aussi plus loin car il faut aussi éradiquer l’hypothèse d’une marche en avant utopique vers un ordre mondial homogène. La mondialisation se nourrit de différences[8] et n’est principalement avantageuse que sur cette base, d’où par exemple le refus d’une harmonisation fiscale avec, en cette matière, le maintien de la règle de l’unanimité dans la construction européenne.

Dans ce contexte, il faut néanmoins évoquer le risque de plus grande déstabilisation de l’entrepreneuriat politique compradore de certains  anciens vieux Etats. La problématique de la reconduction au pouvoir, exige des arbitrages d’autant plus importants, qu’un risque  de montée du populisme se révèle clairement. Cela oblige régulièrement  les Etats à imaginer des mécanismes de lutte contre la fraude fiscale. Tel est le cas des procédures internationales visant à contrôler les prix de transferts. Imaginées dans ses principes dès 1976 par L’OCDE, elles n’ont cessé de prospérer dans le cadre de la règle d’ « évaluation au prix de marché », tout en restant continuellement en retard en raison de l’émiettement croissant des chaines de la valeur. Tel est le cas aussi du très récent forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements à des fins fiscales qui s’est tenu les 28 et 29 octobre  à Berlin. Tel est également le cas du plan BEPS, qui sera discuté au G20 de Brisbane en Australie les 15 et 16 novembre, et tentera de régler de multiples sources de fuites comme l’abus de Traité, la multiplication des produits hybrides, et autres patent boxes.

Quel que soit l’outil, le principe de ces luttes est bien de lisser les différences propres au mécanisme de la mondialisation, donc au fond de réduire les rentes fiscales appropriées par les paradis fiscaux et la surclasse mondialiste. Ces luttes ont naturellement un avenir difficile tant elles fonctionnent dans le sens inverse de ce qui est souhaité par la classe dominante planétaire. Rappelons en effet que le modèle réduit le plus parfait de mondialisation c’est-à-dire la construction européenne n’a en aucune façon pour objectif de construire un ensemble unique : les entrepreneurs politiques bruxellois n’ont pas pour mission, ou pour horizon, de construire un Etat européen. D’où l’ambiguïté ou la naïveté du vocabulaire, ainsi celui de « monnaie incomplète »[9] pour caractériser l’Euro : comme si le désir de l’entrepreneuriat politique européen était de créer une « monnaie complète » avec le  nouvel Etat qui lui correspondrait.

Si toutefois ces luttes devaient réduire la redistribution de la capture fiscale et redonner à chaque Etat son pouvoir  sans externalités prédatrices, il resterait néanmoins l’arme suprême de la compétitivité, par exercice de la souveraineté sur les assiettes fiscales, essentiellement les taux, comme celui de l’impôt sur les sociétés[10].

Toutefois, parce que globalement les paradis fiscaux sont une pièce déterminante de la mondialisation telle qu’elle est, leur effacement supposerait la fin de cette dernière.

 

 

 


[1] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-que-signifie-l-idee-de-capture-de-l-etat-106249731.html

[2] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-l-aventure-etatique-reprise-d-un-texte-ancien-119831125.html

[3] http://www.lacrisedesannees2010.com/2014/10/la-surclasse-mondialiste-interdit-la-fin-de-la-crise.html. Utilisant un tout autre paradigme, A Robinson et D Acemoglu parlent du passage d'institutions inclusives vers des institutions extractives pour évoquer le phénomène que nous décrivons. Ces dernières provoquent selon eux le déclin des sociétés. CF : Why Nations Fall, Crown Business,2012.

[4] On pourra lire par exemple les articles parus dans Le Monde des 7 , 8 et 13 novembre.

[5] Ce qui ne veut pas dire que les agents impliqués dans le « Tax-Ruling » sont productifs. On peut même considérer qu’ils constituent une ressource de grande qualité (compétence de très haut niveau) que la mondialisation gaspille.

[6] Citoyen/Salarié/Consommateur/Epargnant. Cet acronyme est introduit et expliqué dans l'article : "Le Monde tel qu'il est " publié sur ce blog le 4 juillet 2011.

[7] « érosion de la base d’imposition et transfert des bénéfices. »

[8] http://www.lacrisedesannees2010.com/2014/10/la-surclasse-mondialiste-interdit-la-fin-de-la-crise.html

[9] Langage que l’on trouve chez nombre d’économistes y compris les plus conscients de la réalité monétaire, tel par exemple  André Orléan ou Michel Aglietta.

[10] De ce point de vue Wolfgang Schäuble reste naïf quand il parle d’une nécessaire mondialisation de la fiscalité. Cf Le Monde du 13 Novembre dernier.

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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 13:43

 

Résumé : Le présent texte fait suite à celui publié le 1er octobre dernier (« Pour bien comprendre le monde d’aujourd’hui »). Il approfondit la notion de mondialisation en y intégrant l’idée d’Etats désormais réquisitionnés par un nouveau groupe dominant. Il en résulte que la durabilité de la grande crise est l’effet d’une volonté qui ne connait pas de réelle opposition : il n’existe pas d’issue prévisible à la crise. En tant qu'avant garde de la mondialisation, la zone euro est la locomotive de l'approfondissement de la crise planétaire.

Dans "Pour bien comprendre le monde d'aujourd'hui"[1] nous avons longuement insisté sur l'apparition d'incohérences:

-une nouvelle forme de capture de l'Etat détruisant les bases de sa force prédatrice de toujours au profit d'une "sur classe" déterritorialisée. Nouvelle forme faisant disparaitre les frontières pour le plus grand profit d'une oligarchie. L'Etat est toujours présent mais son fonctionnement nouveau met en cause des principes qui jusqu'ici lui étaient complètement rattachés: il ne dispose plus d'une pleine souveraineté sur un territoire bien délimité.

- la séparation radicale entre statuts sociaux qui jusqu'ici étaient plus ou moins reliés dans une relative cohérence d'intérêts. Les intérêts du consommateur ne sont plus ceux des salariés, qui ne sont plus ceux des épargnants, Les acteurs que l'on appelait les "CSCE" connaissent un grand éparpillement de leurs intérêts.

- Le citoyen s'évaporant  dans l'émergence de "l'individu désirant" et avec lui le lien qui le reliait à l'Etat et assurait le service de ce dernier.

-Enfin, résultat d'une perte de cohérence de la réalité, la fin radicale d'une représentation du monde comme un tout organisé, un tout intégrant des parties organiquement reliées les unes aux autres. La conception keynésienne de la réalité économique s'efface au profit d'une théorie de l'éparpillement : le circuit laisse la place au déploiement d'un nombre toujours plus grand de marchés.

C'est bien évidemment la première incohérence, celle qui atteint les Etats qui est motrice et va expliquer les autres et au final l'impression qu'une sortie de crise est hors de portée.

La mondialisation ne détruit pas les Etats: elle les réquisitionne

La nouvelle forme de capture des Etats est innovante en ce qu'elle l'entraine à redéfinir la souveraineté, un concept si commode pour les premiers occupants des machines prédatrices soucieuses de garder un monopole territorial. Jusqu'alors, les utilisateurs de la contrainte publique à des fins privées, étaient fort centralement des entrepreneurs politiques (rois, empereurs, dictateurs, etc.) "Nationaux" ou "étrangers", du territoire lieu d'exercice de la prédation. Parce que ce territoire se devait d'être gardé, il fallait adjoindre aux Etats des frontières et des peuples  à administrer/soumettre/prédater. La souveraineté était d'abord un titre de propriété privée, cachée le cas échéant par la fiction d'un droit public.

Les choses vont évoluer lorsque les entrepreneurs politiques seront amenés à partager leur monopole d'utilisation de la contrainte publique: des pactes avec d'autres groupes permettront de maximiser une prédation à partager. Ainsi des entrepreneurs économiques pourront  exprimer des injonctions, à l'adresse  des entrepreneurs politiques, et exiger des règles, par exemple plus favorables  à l'ouverture des frontières. Telle sera le cas de la doctrine du libre-échange, d'une finance autorégulée, etc. Il ne s'agit pas encore d'incohérence mais de complexification d'un système. La souveraineté n'est pas encore vidée de son contenu.

Par contre, lorsque les entrepreneurs politiques ne sont plus que de simples mandataires ou de simples exécutants de groupes qui dictent les règles de ce que nous appelions "l'Universel", les choses changent fondamentalement. Le territoire cesse d'être en pleine cohérence avec l'Etat correspondant. Certes, la souveraineté ne disparait pas réellement puisque la réalité étatique est indépassable, par contre son contenu et son périmètre  sont redéfinis.

En mondialisation, les groupes dominants - les entrepreneurs économiques mondialisés- se nourrissent des "différences d'universel" qu'ils concourent à développer ou entretenir (différences de règles fiscales, sociales, environnementales ,etc.). La souveraineté reste fondamentale pour les paradis fiscaux, par contre les "vieux souverains" c'est à dire les entrepreneurs politiques n'ont plus qu'à confirmer les règles du jeu du marché mondialisé et différencié. Naguère,  acteurs essentiels  de la capture de l'Etat, ils ont progressivement partagé puis cédé la captation à d'autres groupes pour progressivement endosser la situation de servitude volontaire.

En termes concrets,  les paradis  - micro-Etats- qui captent une partie de la richesse générée en d'autres lieux, n'ont rien à craindre des Etats et de leurs entrepreneurs politiques plus puissants, si ces derniers Etats sont  eux-mêmes en situation de servitude volontaire, au regard de leur classe dominante mondialisée. Une servitude volontaire qui les amène à respecter et valoriser les règles de l'économie mondialisée et différenciée.

En termes plus concrets encore, même les dirigeants des grandes entreprises d'armement d'un Etat puissant n'exigeront pas l'élimination des paradis fiscaux par la voie des armes.

Les Etats, qui naguère organisaient une cohérence interne et formaient un système relativement simple, sont désormais invités -par la puissance de la surclasse mondialiste-  à être le support d'un système plus complexe. Ce dernier est fait d'un universel partiel, peuplé des seules règles du marché, et évacuant les autres cadres d'une vie sociale qui peut rester nationale.

Les Etats ne sont pas tous au même stade de capture dans le système mondialisé plus complexe qui s'est mis progressivement en place.

Les Etats européens -effet logique de la construction européenne- sont les plus atteints par la servitude volontaire et la mise en valeur de la seule cohérence des règles du marché mondial. La zone euro est de ce point de vue l'avant-garde de la mondialisation libérale, avec un fort recul de ses entrepreneurs politiques et une domination sans partage des groupes économiques et financiers qui dictent les règles du jeu par le biais de l'énorme - et inégalée dans le monde- puissance du lobbying bruxellois.

En dehors des "failed states"[2] (une partie de l'Afrique et du Moyen-Orient) les autres Etats sont le plus souvent à un autre stade, celui où la capture est partagée entre groupes d'intérêts, où donc la notion de nation existe encore. C'est bien évidemment le cas de l'Asie avec l'exercice d'une souveraineté plus classique : Le jeu de la mondialisation en Chine est le fait majoritaire de ses entrepreneurs politiques, avec partage de la rente avec des entrepreneurs économiques toujours dominés et soumis à l'inconvertibilité de la monnaie nationale. C'est bien sûr le cas des Etats-Unis avec le fait particulier qu'ici une monnaie nationale est aussi une monnaie mondiale avec partage de son "seigneuriage" (capture) entre entrepreneurs politiques et économiques mondialistes. Dans ces deux cas, mais sans doute d'autres encore, l'extraversion économique qui résulte de la mondialisation (surproduction côté chinois, désindustrialisation côté américain) ne met pas fin à la cohérence d'un système : un Etat politiquement organisé avec un peuple qui donne encore du sens à l'idée de nation.

Au -delà de cette réserve, La substance du monde d'aujourd'hui est ainsi faite d'Etats - qui fondamentalement transformés- restent essentiels pour le fonctionnement du marché mondialb : ils sont les relais locaux du strict respect des règles fondamentales du marché (imposition du respect des droits de propriété par exemple) et murs de protection au regard de toute tentative de nivellement des différences....murs aboutissant à une mondialisation, à la fois réelle mais aussi limitée ou contenue. Parce que la surclasse se nourrit de différences, le nivellement mondialiste serait un obstacle qu'il lui faut repousser ou contrôler.

D'une certaine façon,  la mondialisation en tant qu'émergence potentielle d'un système cohérent et plat, est ce qui doit être repoussé avec force par  la surclasse mondialiste qui, pour cela, est amenée à prendre le pouvoir dans les Etats en maintenant les entrepreneurs politiques dans une posture très affaiblie: ils sont réquisitionnés à peine de disparaitre. Situation qui correspond bien à l'entrepreneuriat politique de l'avant-garde de la mondialisation : l'Europe.

La réquisition permet de construire la durabilité de la grande crise

Ayant édifié des différences durables, il est désormais possible de les relier entre elles - ce que nous avons appelé les autoroutes de la mondialisation- et d'en épouser les avantages: construire un modèle organisationnel d'entreprise en congruence avec les dites différences.

Nous avons déjà longuement expliqué sur ce blog ce que l'on entendait par autoroutes de la mondialisation : une parfaite convertibilité des monnaies, une libre circulation du capital, une libre circulation des marchandises rangées dans des contenants numérisés et normalisés, c'est à dire des containers. Autoroutes qui exigent des infrastructures sérieuses : la dépolitisation des taux de change et la privatisation des monnaies, ce qui implique l'indépendance des banques centrales.

Réquisitionnés pour maintenir des différences, les entrepreneurs politiques sont aussi invités à ne pas taxer les autoroutes de la mondialisation: ils sont libres d'accès. Ce qui passe aussi par la crédibilité de leurs politiques budgétaires....d'où une  normalisation quasi-planétaire...et la confirmation d'une situation de servitude.

Equipée de telles voies de circulation, l'entreprise économique peut se mondialiser en optimisant les différences toujours maintenues par des Etats désormais chargés de  faire le lit de la mondialisation.

Jadis système cohérent et bien articulé sur un territoire ou des territoires, elle se désarticule et se livre à un démembrement de plus en plus fin, ce que l'on appelle allongement des chaines de la valeur. Plus la mondialisation édifie de différences, et plus la chaine de la valeur peut s'étirer pour optimiser tout ce qui peut l'être. Ce démembrement explique l'essentiel de la surcroissance du commerce international par rapport à la croissance économique mondiale depuis 30 ans.

Cette nouvelle cohérence est celle de l'offre mondiale compétitive....qui hélas doit logiquement se heurter à une demande mondiale que dans un même geste on a amoindrie...L'addition des offres nouvelles des entreprises mondialisées et éclatées le long des chaines de la valeur, est plus élevée que l'addition des demandes correspondantes. Nous avons longuement discuté de toutes ces questions dans nombre d'articles sur le blog notamment ceux classés sous la rubrique "Critiques des raisonnements"[3].

Le résultat est que la mondialisation devient un étouffoir en termes de débouchés, et plus on mondialise, plus on émiette la production et plus l'étau se resserre. Pour la classe mondialisée, la solution est toujours plus de mondialisation, toujours plus de recherches de différences, toujours plus de mise en valeur de nouveaux pays émergents, toujours plus de bas salaires, toujours plus de déréglementation, toujours plus de réformes structurelles, etc.. La solution à la crise s'annonce ainsi comme engendrement des conditions de son approfondissement. En termes simples  le carburant de la crise c'est elle-même...avec son sous-produit une dette publique et privée gigantesque à l'échelle planétaire.

Une durabilité de la crise renforcée par l'émiettement des intérêts des CSCE

Il est clair que la fraction financière de la surclasse mondialiste est celle qui se gave le mieux dans l'étouffoir de la mondialisation : spéculation planétaire pour assurer la "sécurité" sur les autoroutes (risques de change par exemple), prélèvements sur la circulation du capital, sur les dettes publiques , etc. Avec des Etats réquisitionnés en cas de difficulté, ou des banques centrales complaisantes, tout ce qui aggrave la crise est bon à prendre.

La fin de la crise ne serait peut-être pas trop grave pour les acteurs de l'économie réelle mondialisée , elle serait dramatique pour les entrepreneurs de la finance : le marché disparaitrait. Que deviendrait le système financier si les Etats retrouvant leurs occupants traditionnels, les seuls entrepreneurs politiques, déclaraient la fin de l'indépendance des banques centrales, la fin de la libre circulation du capital, des taux de changes fixes, l'interdiction de la spéculation sur compte propre,  voire l'émission du crédit selon la règle du 100% monnaie? Les entrepreneurs de la finance ne sont pas prêts d'accepter une quelconque fin de crise et se battront pour la maintenir.

Curieusement les bénéficiaires de la crise ne se heurtent pas frontalement aux CSCE.

Si la mondialisation est l'octroi d'un droit liberté pour les entrepreneurs économiques mondialisés, elle l'est aussi pour le citoyen qui n'a plus à se sacrifier pour une patrie disparue et qui ne s'est pas encore rendu compte que, l'entreprise numérique planétaire devenue son souverain maitre, le transforme progressivement en élément d'un troupeau qu'il faut élever et surveiller[4]. Devenu simple "individu désirant" sa surveillance par des algorithmes permet comme pour les vrais troupeaux de deviner ses "vrais" besoins et son comportement futur. De ce point de vue l'entreprise numérique est plus efficace que l'Etat dans sa version primitive.

Cet individu désirant, qui ignore son embrigadement dans l'entreprise numérique, est certes inquiet pour son emploi, mais il y a longtemps qu'il ne comprend plus grand chose à la théologie économique.

C'est dans l'avant- garde de la mondialisation libérale, c'est à dire la zone euro que cet ex-citoyen est le plus désabusé. Il est bien en peine pour comprendre que la citoyenneté européenne résultant de la mise en place d'un Etat européen est anthropologiquement impossible[5].

Mais il est encore plus en peine pour comprendre un discours européiste gommant les différences entre Etats, alors même que la classe dominante mondialiste s'y oppose avec radicalité.

Comment expliquer à cet individu désirant devenu élément du troupeau numérisé, que le discours officiel sur l'Europe (marcher vers toujours plus d'intégration et moins de différences) ne correspond pas aux volontés de la classe dominante mondialisée?

Comment expliquer que ce discours issu de la théologie économique serait – dans son application- une catastrophe pour ceux qui ont intérêt à la pérennisation de la crise?

Comment expliquer que cela ferait disparaitre les paradis fiscaux à l'intérieur même du continent européen?

Comment expliquer que cela mettrait en cause toutes les optimisations sur les chaines de la valeur?

Comment expliquer que la disparition de l'euro détruirait les avantages de l'industrie allemande bénéficiant d'une garantie de non dévaluation de la part de partenaires d'autant plus intéressants qu'ils sont moins productifs? (Europe du sud)

Comment expliquer que la classe dominante financière serait pénalisée par la disparition d'une BCE qui leur est soumise de par la vertu des traités?

Autant de questions qui font de l’ex-citoyen des anciens Etats, un être complètement désarmé et désorienté tentant de se réfugier dans le cocon de la sphère privée de la vie.

Mais cet "individu désirant" intellectuellement désarmé n'est pas simplement figé, il est aussi partie prenante. Nombre d'ex-citoyens sont devenus épargnants et de fait se rangent du côté de ceux qui entretiennent la crise. Il est du reste exact qu'ils ont pu prendre leur essor avec la mondialisation,  laquelle engendrant la généralisation de l'indépendance des banques centrales, a permis la protection de l'épargne au regard du danger inflationniste.

L'épargne, est aujourd'hui devenue une marchandise prisée, constituant une part importante dans le budget des ménages (plus de 15% chez les ex-citoyens des Etats européens). Les épargnants - même très petits ou très importants- sont globalement du côté de ceux qui bénéficient de la crise.

En cela les consommateurs suivent les épargnants: si l'épargne est une marchandise prisée pour "l'individu désirant", le low-cost boosté par la mondialisation ne l'est pas moins. Il est inutile de reprendre ici des développements d'évidence.

Au total , le citoyen ayant disparu, l’épargnant et le consommateur bénéficiant de la crise, il ne reste que le salarié qui,  lui, est en opposition radicale avec les différences de salaires que l'on entretient par la mise en valeur de nouveaux émergents. De fait, les chaines de la valeur pouvant toujours s’optimiser, il doit en permanence apporter la preuve de son employabilité à peine de disparaitre dans l’océan du chômage. Warren Buffet a raison de dire que la « lutte de classes existe, nous l’avons gagné ».

 

 

 

 

 


[1] http://www.lacrisedesannees2010.com/2014/10/pour-bien-comprendre-le-monde-d-aujourd-hui.html

[2] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-etats-effondres-failed-states-dans-la-mondialisation-120988085.html

[3] http://www.lacrisedesannees2010.com/tag/critique%20des%20raisonnements/

[4] Sur la question du numérique comme forme nouvelle de prédation on pourra se référer à Pierre Bellanger (« La souveraineté numérique », Stock, 2014) ou les travaux de Bernard Stiegler, voire les réflexions proposées par le nouvel Institut de la Souveraineté Numérique que dirige Bernard Benhamou. Concernant la fin de la citoyenneté on pourre lire l'ouvrage d'Etienne Pataut: "La nationalité en déclin",Odile Jacob,2014. Nous recommandons également le N°181 de la revue "Le Débat", septembre -octobre 2014, Gallimard.

[5] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-peut-on-fonder-un-ordre-europeen-rawlsien-114879217.html

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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 10:18

Résumé: Les tests de résistances bancaires publiés le 26 octobre  rassurent la zone euro. Pourtant  les taux très faibles organisés par la BCE développent le risque d'un tsunami financier alors même qu'ils sont censés lui faire barrage.

La BCE rassure sur l'état de santé global des banques européennes. Il est vrai que l'examen de la méthodologie retenue est sérieux. Au delà d'une revue rigoureuse de la qualité des actifs (AQR), les tests de résistances ont intégré 5 grands risques (crédit, marché, titrisation, taux, souverain), dans deux scénarios ( actuel et adverse ou stressé), d'états macro-économiques ( croissance, chômage, taux longs, situation de l'immobilier, inflation).

Pour autant,il apparait que le risque de valeur des actifs est fort mal apprécié dans le modèle retenu, en raison de la politique de taux anormalement bas, développée par  une BCE en grande difficulté dans sa volonté de relancer le crédit. C'est cette insuffisance qui fait l'objet de ce très bref billet.

Partons de la relation inverse entre taux et cours, propriété qui fait partie de l'outillage de base propre à la compréhension du fonctionnement des marchés financiers.

Prenons le cas de la dette publique en général.

Une émission de bons du Trésor à 5% signifie que si le titre bénéficie d'une valeur inscrite de 100, son acquéreur se verra octroyer un rendement de 5. Si le marché secondaire n'accorde pas sa confiance au titre, sa valeur boursière va se détacher de la valeur inscrite. Si l'on suppose que le cours passe ainsi de 100 à 50, cela signifie que l'acheteur sur le dit marché secondaire bénéficiera d'un coupon de 5 sur un titre qui ne vaut que 50, soit parconséquent une rentabilité de 10%. Un marché qui boude ainsi une dette publique, obligera l'Etat correspondant à offrir - au titre de ses nouvelles émissions- un taux de 10%  et non plus de 5%, pour continuer à alimenter son Trésor. La conclusion figure dans tous les manuels d'économie : lorsque les taux baissent les cours montent et inversement, lorsque les taux augmentent les cours baissent.

Bien évidemment les actifs des bilans bancaires sont affectés par une montée des taux et, si par hypothèse extrême ils sont gorgés de dettes publiques, leur insolvabilité est vite assurée. D'où une crise systémique. D'où aussi l'utilité de stress-tests commençant par l'évaluation des actifs pondérés des banques, la célèbre AQR.

Tentons de reproduire le raisonnement dans la situation, encore présente aujourd'hui, où les taux sont durablement et depuis plusieurs années très faibles. Une défiance des marchés, par exemple concernant les dettes publiques de la zone sud de l'Europe, peut entrainer un passage de 1 à 2% des taux. Cela signifie que la valeur inscrite qui était par exemple de 100 ne vaut plus que 50, d'où la difficulté de recourir à des émissions nouvelles.

Pour autant, dans ce nouvel exemple la chute des cours (division par 2) ne résulte que d'une variation de seulement 100 points de base (1%) alors que dans l'exemple précédent la variation se montait à 500 points de base (passage de 5 à 10%.

La conclusion de ce petit exemple est simple : la sensibilité de la valeur des actifs bancaires est beaucoup plus importante dans les périodes où les taux sont durablement faibles. Corrélativement, elle l'est beaucoup moins lorsque les taux sont élevés. Cette sensibilité ne semble pas avoir été prise en compte dans l'évaluation des risques de taux par les organisateurs des stress-tests dont la publication vient d'intervenir.

C'est dire que, malgré les efforts passés de recapitalisation, et efforts à venir pour les banques mauvaises élèves, qui ne respectent pas encore les ratios CETI de 8% pour l'AQR et de 5% pour le stress test ,  la probabilité de risque systémique est beaucoup  plus importante aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a 10 ans.

 

 

 

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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 08:27

 Résumé:                  

Le présent texte propose un principe d'explication du monde. A partir de postulats simples, il permet de comprendre et de resituer les grands évènements qui semblent mobiliser l'actualité : l'économie comme puissance hégémonique, la décomposition/recomposition des Etats dans la mondialisation, la crise du politique, l'étiolement de la démocratie représentative au profit d'une oligarchie politico-financière, l'individualisme radical, l'effacement progressif des droits sociaux dans les anciens pays développés,etc.

Autant de faits constatés à la "surface des choses", mais faits qu'il convient de relier dans un système global d'explications. Comme tout modèle, il  doit être confronté à la réalité. Aux lecteurs de s'y livrer.                             

Le monde dit post-moderne semble s'annoncer sous l'étendard du marché généralisé et de la démocratie représentative. Pour l'essentiel, il comprend 3 catégories d’acteurs : le groupe des entrepreneurs politiques, celui des entrepreneurs économiques et celui des citoyens/ salariés/ consommateurs/ épargnants ( « CSCE »).

Les producteurs de l’universel

Le premier groupe est constitué d’acteurs en concurrence  pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animés par un intérêt privé -pour l'essentiel le goût du pouvoir - ils professionnalisent une fonction et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production du cadre institutionnel et juridique général.

A ce titre, il y a  utilisation classique d'outils de la contrainte publique à des fins privées. L’objectif privé est la conquête ou la reconduction au pouvoir, utilité pour laquelle il faut supporter et reporter un ensemble de coûts : programmes se transformant en textes, se transformant eux-mêmes en impôts/dépenses publiques, ou se  transformant en redistribution des niveaux de satisfaction des divers agents relevant du monopole étatique.

La démocratie ne change pas fondamentalement les données du problème puisque la puissance publique ne peut-être que ce qu’elle a toujours été : un monopole. Il y a simplement concurrence à partir d’un appel d’offres : quels entrepreneurs auront la charge de la promulgation des textes qui s’imposent à tous et sont donc bien œuvre d’une entreprise monopolistique à savoir l’Etat ?

Un probable  moyen de limiter l’utilisation de la contrainte publique à des fins privées serait l’interdiction de la professionnalisation de la fonction politique. Un interdit passant par un texte, on voit mal pourquoi les entrepreneurs politiques adopteraient une stratégie allant contre leur intérêt de reconduction sans limite,  au pouvoir. En démocratie représentative la professionnalisation  de la fonction politique est ainsi devenue un fait quasi hégémonique, avec une nouveauté qu’il convient de souligner par rapport à la forme antérieure de l’aventure étatique : les entrepreneurs politiques de l’âge démocratique cessent de masquer l’accaparement de la contrainte publique à des fins privées par la figure du divin, ou celle du héros souvent tyrannique, et ne sont plus que de simples et paisibles  gestionnaires d’une entreprise profane appelée Etat.

D’où -en terme de vocabulaire- le glissement du « politique » en « bonne gouvernance » et l’idée associée selon laquelle il n’y aurait plus besoin d’un Etat pesant,  surplombant tous les acteurs. L'Etat devient idéologiquement une entreprise qu'il faut gérer comme telle.

Les biens ainsi produits par l’entreprise-Etat, les « règles du jeu social », parce qu’universelles par nature, peuvent ainsi apparaitre comme porteuses d’un "intérêt général". Et la confusion est vite établie : les entrepreneurs politiques auraient ainsi la lourde mission de produire de l’intérêt général, alors qu’ils doivent surtout veiller à un programme de conquête du pouvoir ou de reconduction au pouvoir. De fait,  les textes sont toujours des compromis entre acteurs ou groupes d’acteurs aux intérêts divergents, le pouvoir étant donné à ceux pour qui ces compromis concernent positivement, réellement ou imaginairement,  une majorité d’électeurs.

N'en déplaise aux juristes,nul intérêt général, impossible à définir, ne peut être lu dans un texte, qui par nature, fixant le champ des possibles, est nécessairement fait de contraintes que beaucoup voudraient enjamber et dépasser. Ce qui est réel dans l'intérêt général, c'est la croyance dont il est l'objet.

 

Les producteurs de biens économiques

Le second groupe est constitué d’acteurs en compétition entre eux sur le marché des biens économiques. Les entrepreneurs économiques ont plus de difficulté que les entrepreneurs politiques à s’exprimer avec conviction sur l’idée d’un intérêt général dont ils seraient les producteurs. C’est que les biens économiques ne surplombent pas la société comme le fait son « système juridique ». La baguette de pain du boulanger ne surplombe pas les acteurs comme le fait le Code Civil.

Pour autant, ils disposent d’un outil théologique exprimant la fiction d’un intérêt général : la théorie économique.

Cette dernière prétend enseigner que, mus par des intérêts particuliers, les entrepreneurs économiques fabriqueraient un intérêt général : la fameuse main invisible de Smith. Certains en déduisent d’ailleurs que le paradigme de l’économie, s’il était  suffisamment répandu, permettrait  de se passer de cet universel qu’est l’Etat. Le monde pouvant ainsi passer de son âge politique à son âge économique. Et avec lui, le passage de l’Etat-Nation à la mondialisation…, l’Universel ultime - celui de la fin de l’histoire  qui fût si difficile pour le genre humain - étant l’économie, comme instance bienfaitrice et réconciliatrice de toute l’humanité.

La compétition sur le marché des biens économiques passe aussi par des interventions sur le monopoleur qui fixe les règles du jeu : il faut « capturer »  la règlementation et se faire aider par les entrepreneurs politiques et leurs collaborateurs d’une «  haute fonction publique » pour gagner des parts de marché, être protégés contre des agresseurs économiques, voire pour créer de nouveaux marchés ( 1). 

Le politique  devient l’art de continuer le jeu de l’économie par d’autres moyens : A charge du politique, de bien vendre la règlementation sur le marché politique où il rencontre, en démocratie,  régulièrement les électeurs. Ce qu’il faut simplement constater à ce niveau c’est que d’autres intérêts privés, ceux des entrepreneurs économiques utilisent à l’instar des entrepreneurs politiques, les outils de la contrainte publique aux fins de satisfaire leurs intérêts.

 

Les citoyens/salariés/consommateurs/épargnants

Le troisième groupe est peut être davantage hétérogène. Il s’agit de tous les acheteurs de biens politiques d’une part, et de biens économiques, d’autre part.

Porteurs de statuts multiples et pour l’essentiel : citoyens plus ou moins engagés dans des valeurs ou croyances, salariés, consommateurs, épargnants, (on les appellera dorénavant les « CSCE »), ils peuvent être en compétition entre eux (groupes d’intérêts), voire connaitre des conflits de statuts, lesquels ne sont pas toujours réductibles à un ensemble de cercles concentriques.

La même personne étant le plus souvent appelée à valider/supporter des rôles différents, Il peut exister  des temps historiques où les CSCE connaissent une grande dissociation : l’intérêt du salarié est dissocié de celui du consommateur ;  l’intérêt du citoyen est dissocié de celui de l’épargnant ; la vision du citoyen est dissociée de celle du consommateur ou de l'épargnant,etc. Mais il peut être des temps historiques où plusieurs de ces intérêts, voire tous vont dans le même sens(2). Bien évidemment les valeurs et croyances du citoyen, variables selon les espaces, apportent des colorations spécifiques à l'Universel : la représentation qu'un Allemand se fait de l'Etat est très différente de celle du citoyen Français. Il en découle des modes de fonctionnement différents des marchés politiques.

La conjonction présente du marché et de la démocratie représentative fait des CSCE un groupe apparemment aussi important que les deux premiers. Parce que clients sur le double marché politique et économique, les entrepreneurs qui leur font face  doivent en principe les satisfaire. La réalité est toutefois infiniment plus complexe : les CSCE peuvent comme les entrepreneurs politiques « capter » la réglementation en achetant avec leurs voix des dispositifs avantageux comme salariés ou consommateurs, ce que certains appelleront  le « social- clientélisme ».

En ce sens, ils sont comme les autres acteurs (entrepreneurs politiques et économiques) attirés par l’utilisation de l’universel afin de satisfaire leurs intérêts privés. L’universel, donc le monopoleur ou l’Etat, est ainsi un champ de bataille important entre les 3 groupes d’acteurs.

Dans un monde dit "postmoderne", faisant valoir ou masquant des intérêts privés, ils cessent d’entrer en conflit sur la base d’idéologies pour ne s’engager que sur des arguments issus de la raison.

D’où la très forte  odeur de  théorie économique dans les discours et débats qui animent le monde. Chacun réduisant l’analyse de l’interaction sociale à une physique sociale, les simples corrélations entre faits - inflation, croissance, chômage, échanges extérieurs, salaires , productivité, etc. - devenant d’indiscutables causalités sur les tables de négociations- avec de possibles moments « TINA » (« There Is No Alternative »). En sorte que si, jadis, le marxisme pouvait selon Jean Paul Sartre  être « l’horizon indépassable de notre temps » la théorie économique, dite orthodoxe, semble pouvoir aujourd’hui lui être substituée.

Mais le jeu social se complexifie aussi en raison de l'évolution des intérêts et rôles affectant les 3 statuts évoqués. Au delà de l'hétérogénéïté des intérêts à l'intérieur de chaque catégorie -dissociation entre entrepreneurs de l'économie réelle et entrepreneurs de l'économie financière par exemple- des conflits ou/et communautés d'intérêts peuvent déboucher sur des stratégies d'alliances ou de rupture,  générant une lente dégradation de la démocratie en oligarchie.

Toutes choses qui méritent davantage d’explications.

 

Mouvement des intérêts et bouleversement des compromis

L’articulation des trois groupes précédemment définis est nécessairement instable en raison du caractère toujours éphémère des compromis passés.

Le groupe des entrepreneurs économiques est probablement le plus éclaté en raison de cette guerre de tous contre tous qu’est la concurrence économique. Par nature, il est plus ouvert, car  les marchés se sentent parfois à l’étroit à l’intérieur d’une structure qui s’est souvent constituée comme Etat-nation hérissé de frontières. Les entrepreneurs économiques sont ainsi amenés à discuter de ces barrières à l’entrée/ sortie que sont  les frontières. Certains - trop faibles- veulent être protégés, d’autres -notamment la finance- souhaitent le grand large. Les négociations qui s’ensuivent avec les entrepreneurs politiques ne peuvent laisser de côté la question monétaire  que le sous-groupe des entrepreneurs de la finance ont historiquement toujours disputé aux entrepreneurs politiques : faut-il privatiser le bien public monétaire

Historiquement, le groupe des entrepreneurs économiques souhaitant l’ouverture et la fin de l’Etat-Nation, l'a emporté. Dans un vieil Etat-Nation comme la France, il affronte durement les entrepreneurs politiques et leurs collaborateurs de la « haute fonction publique » et exige une modification globale des règles du jeu : diminution des droits de douane, adoption des standards internationaux en tous domaines, libre convertibilité monétaire et libre circulation du capital, abandon des pouvoirs monétaires détenus par l’Etat, indépendance de la banque centrale, etc.

Autant d’exigences qui ne peuvent être satisfaites si les entrepreneurs politiques en paient le prix sur les marchés politiques : la non reconduction au pouvoir… Sauf s’il y a bien dissociation des intérêts chez les CSCE d’une part, et passage aisé du statut d’entrepreneur politique à celui d’entrepreneur économique, d’autre part. Passage devenant communauté d'intérêt qu’il nous faut brièvement étudier.

La forme démocratique de l’Etat charrie encore les vestiges de sa forme antérieure, où la figure du divin ou du héros est devenue  « patrie » encore suffisamment sacralisée, pour engluer le citoyen dans une infinité de devoirs, dont parfois celle du sacrifice suprême.

Le passage du politique à la simple « bonne gouvernance » fera muter  le citoyen supportant des devoirs au profit de l’individu cherchant à « capturer » la règlementation à son avantage. Devenu "individu désirant", Il copie ainsi les entrepreneurs économiques, même si le « capital social » dont il dispose en fait un lobbyiste moins performant.(3)

Parce que moins citoyen, la réalité lui apparait plus émiettée. Et parce que moins citoyen d’un « bloc Etat-Nation » dont il  conteste la légitimité, il ne se représente plus le système économique comme le ferait un keynésien, c'est-à-dire un circuit. Même dépourvu de culture économique, pour lui l’économie est moins un circuit qu’un ensemble de marchés. Changer de statut et passer du citoyen à l’individu c’est aussi changer la vision que l’on a sur le monde.(4)

Le citoyen devenu individu, peut lui aussi vouloir l’ouverture sur le monde, il apprécie les marchandises étrangères moins coûteuses, une épargne assortie d’un taux de l’intérêt positif, etc. Et s’il existe une contradiction entre l’intérêt du salarié et celui du consommateur, il peut capter une réglementation compensatrice de celle qui sera accordée aux entrepreneurs économiques mondialistes.(4)

Dans un monde qui génère des gains de productivité tout en restant fermé dans l’Etat- Nation, la dissociation entre le statut de salarié et celle de consommateur n’est guère envisageable durablement. Historiquement, la crise de 1929 est celle d’une dissociation que les entrepreneurs politiques ont dû réduire en édifiant la sociale-démocratie.

Il est probable que le citoyen devenu individu désirant" ait une grande conscience de la dissociation majeure qui existe entre le statut de salarié et celle de consommateur en recherche de toujours plus de "low cost". Peut-être fait-il aussi un lien, entre l’emploi qu’il trouve trop rare ou trop mal rémunéré et une finance gigantesque, qui élargit l’éventail des rémunérations et développe l’approfondissement des situations rentières. Mais ces prises de conscience ne l’inviteront pas à acheter aux entrepreneurs politiques un dispositif réglementaire rétablissant davantage de cohérence. Et ce, d’autant qu’il est lui-même bénéficiaire d’une rente  – le social-clientélisme – qui se nourrit lui aussi de la rente : la dette publique. La théorie/théologie économique orthodoxe est là pour lui confirmer, si nécessaire, l'effacement de la cohérence du circuit au profit de l'infini éparpillement des marchés auto-régulés. Le moment "TINA" s'épanouit dans le logiciel intellectuel de "l'individu désirant".

Les entrepreneurs politiques et leurs collaborateurs de la haute fonction publique,  restent des personnages fondamentaux malgré la contestation des autres groupes qui, eux-mêmes, sont en conflit entre eux. « L’universel » se trouve sans doute de plus en plus décentré et souffre de déficit de cohérence, ce que certains appelleront la crise de l’Etat, il reste pour autant le lieu d’affrontement qu’il a toujours été et le demeurera. L’ Etat et ses entrepreneurs sont toujours présents et ce, même si dans le monde des apparences leur retrait semble constaté. Ainsi, parce que le citoyen est progressivement devenu individu dissocié, les entrepreneurs politiques -même idéologiquement démonétisés- ne paient pas nécessairement le prix électoral des nouvelles réglementations achetées par les entrepreneurs économiques.

 

Bouleversement des compromis et émergence d’une forme oligarchique d’Etat

 Un autre argument peut intervenir : la grande porosité qui va se créer entre les 2 groupes d’entrepreneurs, et grande porosité qui va dégrader la démocratie au profit de l’oligarchie. Si la capture de la règlementation, par exemple celle qui autorisera la mondialisation, se fait souvent par le harcèlement du régulé sur le régulateur, par exemple celui des 15000 lobbyistes de Bruxelles sur les instances de décision correspondantes, elle peut aussi s’opérer de façon plus radicale : la fusion du régulateur et du régulé.

Ici, le producteur/détenteur de l’universel, c'est-à-dire l’entrepreneur politique, « part avec la caisse » et devient entrepreneur économique. La France constitue un modèle de cette fusion. Mais le même résultat peut être obtenu en parcourant le chemin inverse : le régulé devient le régulateur et  ainsi « ouvre la caisse » au profit de toute une profession. Les USA constituent un modèle de ce second type de fusion.

C’est bien évidemment dans ce qui a toujours constitué le point d’intersection entre intérêts politiques et intérêts économiques que ces fusions sont les plus emblématiques et les plus fondamentales : le système monétaire et financier. Ainsi,  grandes banques et Banque centrale sont en France dirigées par de hauts fonctionnaires. Ainsi aux USA, le Trésor lui-même et la Banque centrale sont généralement dirigés par un banquier. Le résultat de cette fusion est bien évidemment l'ascension vertigineuse de la finance dans le total des PIB avec des entreprises financières dont le total du bilan dépasse couramment le PIB du pays- hôte.

Porosité par harcèlement, ou mieux par fusion, permet aux deux groupes d’entrepreneurs de se dégager partiellement et progressivement des contraintes de l’âge démocratique de l’aventure étatique. C’est que le coût politique de la capture de la réglementation, déjà diminué en raison de la dissociation du groupe des CSCE, diminue encore si les entrepreneurs politiques peuvent connaitre un prolongement de carrière dans l’aventure économique : la perte des commandes de l’universel, une perte qui n'en est pas une puisque simplement confiée à des collègues, peut être point de départ d’une activité autrement rémunératrice. D’où la naissance d’un groupe social en apesanteur, groupe aidé dans ce nouveau statut par le développement du mondialisme, avec, en conséquence, le passage du stade démocratique vers un stade plus proche de l'oligarchie. Ce que certains évoquent en utilisant l’expression de   « surclasse ».

Bien évidemment, le fonctionnement des marchés politiques s’en trouve transformé. Souvent duopoles avec barrières à l’entrée très élevées, la quête de l’électeur médian avait déjà rétréci la distance entre les programmes des deux grandes entreprises que l’on trouvait souvent dans l’âge démocratique des Etats.

La porosité puis la fusion ne peuvent que renforcer l’étroitesse de l’éventail de l’offre politique, avec une difficulté de plus en plus grande à distinguer une droite d’une gauche, et au final le sentiment de grande confusion… avec toutefois alignement général sur les impératifs de l’économie. Alignement qui n’est que la conséquence logique du processus de fusion en cours : entrepreneurs politiques et entrepreneurs économiques qui étaient en même temps citoyens ne sont plus que des « individus désirants » pataugeant dans mille conflits d’intérêts ou délits d’initiés . Et aussi, alignement qui développe des effets pervers : les CSCE les plus éloignés d’une possible intégration dans le groupe des oligarques s’organisent en dehors du duopole classique -les partis ayant vocation à gouverner- et deviennent clients d’entreprises politiques nouvelles, étiquetées sous le label de partis contestataires, ou « populistes ».

En mondialisation, les Etats et leurs entrepreneurs ne disparaissent pas, Il y a simple transformation de leur rôle. (6)

 Cette altération passe par une certaine fin de l’âge démocratique au profit de l’émergence d’un stade oligarchique avec une utilisation de la contrainte publique à des fins privées davantage réservé à un petit groupe d’individus.

Pour l’immense majorité, les droits de l’homme semblent se rétrécir à leur définition libérale : vie, liberté, propriété , en abandonnant doucement des droits sociaux que l’âge démocratique avait permis d’engendrer.

Le présent texte se veut  simple grille de lecture du réel ou  contribution à la connaissance d’un monde qui ne cesse de se transformer : non, monsieur Fukuyama, l’histoire n’est pas terminée.

 

(1) Ce que certains appellent le capitalisme de connivence.

(2) Par exemple il est clair que le consommateur d'un pays développé aimera les marchandises en "low-cost" issues de pays émergents...marchandises venant contester son salaire et son emploi. Il est tout aussi clair que l'épargnant préférera l'euro qui le protège contre des dévaluations dangereuses, alors même que son statut de salarié lui indique des intérêts autres. etc.

(3) c'est probablement de cette façon qu'il faut comprendre la dislocation de certains vieux Etats-Nation se heurtant à la modialisation. Par exemple les Ecossais deviennent étrangers à la "Britannité"  et contestent l'entrepreneuriat politique britannique. Chez les Catalans il n'y a pas de patrie espagnole, etc.                                             

(4) Par exemple les français veulent l'euro et refusent les réformes structurelles qui lui sont obligatoirement attachées. On exige sa dimension "drogue" et on refuse sa dimension "poison".

(5) D'où l'ambiguïté d'un socialisme fasciné par les marchés.

(6) Il est pourtant des cas de figure où historiquement l'Etat étant jeune, mal constitué, voire imposé de l'extérieur, le passage à la mondialisation peut devenir dramatique. C'est le cas de tous les "failed states". C'est aussi parfois le passage aux formes pré-étatiques de la prédation ( Etat Islamique?).

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Published by Jean Claude Werrebrouck
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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 09:27

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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 07:58

Des réformes structurelles peuvent-elles être  avantageuses pour tous les acteurs du jeu?

Poser une telle question, c'est percevoir qu'il y aurait, d'une part, des réformes modifiant la répartition du bien-être, sans en modifier le périmètre global (réformes qui ne débouchent pas sur une croissance du PIB) et, d'autre part des réformes qui élargiraient ce dernier car porteuses de croissance..

Corrélativement, poser une telle question c'est déplacer le raisonnement sur le territoire macro-économique.

Des réformes structurelles  porteuses du couple compétitivité/dévaluation interne..

Des réformes structurelles -celles exigées par Bruxelles, le patronat, les grandes organisations internationales,.....- et qui déboucheraient sur un allègement du coût du travail (baisse des salaires,directs et indirects, flexibilité, fin des 35 heures, etc). aboutiraient à une diminution de la demande interne. A priori,dans ce cas, elles modifient la répartition du bien-être mais aussi en réduisent l'enveloppe : le PIB diminue.

Toutefois, si une telle stratégie est mise en vedette, c'est en raison d'une hypothèse d'exportations supplémentaires  ( sans oublier l'attendu d'une diminution des importations) surcompensant la diminution de la demande intenre. Dans ce cas, la répartition du bien-être est modifiée en faveur des entreprises.  La situation est pourtant plus complexe et plusieurs cas peuvent se présenter :

1- les entreprises captent le bénéfice de la nouvelle répartition et y ajoutent cellei de la croissance. Dans ce cas, les salariés sont pénénalisés par une masse salariale plus réduite...à répartir le cas échéant sur un plus grand nombre (hypothèse de réduction du chômage consécutif à la croissance). L'avenir d'un pays embrassant ce type de réforme est celui d'une petite Chine.

2- Les entreprises captent le bénéfice de le nouvelle répartition, sans y ajouter celle de la croissance. Dans ce cas, la condition d'une élévation de la masse salariale distribuée est une baisse du taux de salaire, inférieure à la hausse du niveau de l'emploi. Concrêtement, si nous avons 100 emplois pour une masse salariale de 1000 et qu'une baisse du taux de 10% la ramène à 900, seule une croissance supérieurse à 10% du nombre d'emplois permet le développement de la masse salariale ( dans notre exemple si les exportations permettent de créer 12 emplois nous passons à une mase salariale de 112X9= 1008).

Soulignons l'irréalisme d'une telle proposition, laquelle passe par un saut gigantesque des exportaions et donc une élasticité de la demande étrangère tendant vers l'infini. Ains,i pour un pays comme la France, compte tenu de sa population active, une baisse du coût direct et indirect du travail de 10% signifierait la création de plus de trois millions d'emplois essentiellement liés à l'exportation... Soit le plein emploi pour  une diminution de 10% du coût du travail : Impensable. Quels sont les pays qui accepteraient une telle exportation du chômage français ?

La conclusion qui s'impose est alors que les réformes structurelles basées sur la baisse du coût du travail ne sont que fort peu réalistes en terme de croissance et ne servent qu'à  masquer le sens et l'intérêt de ses promoteurs. Simplement exprimé, ce type de réformes structurelles se classe dans la rubrique  "dévaluations internes".

Il se peut toutefois que des réformes structurelles aboutissent à l'émergence directe ou indirecte de gains de productivité.

Des réformes structurelles porteuses de gains de productivité.

Comme celles qui masquent une dévaluation interne, elles correspondent aussi à une redéfinition de répartition des niveaux de bien-être. C'est le cas de l'hypothèse de la fin des professions réglementées, de la réorganisation de la formation professionnelle et de l'apprentissage, de la concurrence dans les transports, etc.

Elles ne correspondent toutefois pas toutes à une authentique redistribution du bien-être.

C'est notamment le cas de la supression des seuils en termes de représentation syndicale. Prenons cet exemple et imaginons le scénario suivant : Les entreprises, libérées des effets de seuils, embauchent des salariés et achètent des machines pour élaborer une valeur d'usage satisfaisant des besoins identiques à ceux offerts par la concurrence , mais assorties de  conditions de coût beaucoup plus avantageuses (innovation de productivité).

Quels sont les effets attendus?

Il ya constitution de revenus nouveaux autour de la nouvelle technologie, et baisse des revenus associés à la perte de débouchés de la technologie en voie de déclassement. Les deux effets ne se compensent pas et il ya production nette de valeur globale,  valeur dont le montant est égal à la différence de coûts entre les deux technologies.

Cette différence peut apparaître sous la forme d'une combinaison de revenus supplémentaires : hausse des profits, hausse des salaires, baisse des prix. Les modalités de cette combinaison dépendent naturellement de la politique de répartition des gains de productivité.

Nous sommes ici en présence d'une réforme structurelle globalement positive puisqu'elle permet de produire la demande associée à l'offre nouvelle.

L'exemple pris est naturellement simple, pour ne pas dire simpliste : il néglige le temps consommé à l'élaboration d'une technologie nouvelle, et se trouve choisi dans un cadre qui ne correspond pas à une redéfinition initiale du bien-être.

La réalité est souvent plus complexe, surtout lorsque l'on aborde des réformes de grande ampleur, comme cela est souvent évoqué pour le système éducatif. On peut certes imaginer, en France, une réforme de l'Education Nationale qui serait porteuse de gains de productivité en raison d'une meilleure formation de la jeunesse, mais cela consomme énormément de temps ...pendant lequel la demande globale reste inchangée.

Il faut donc en conclure qu'en situation de crise - situation dont on sait sur le blog qu'elle est immanente à la forme prise par la mondialisation- seules sont socialement acceptables les réformes structurelles qui garantissent la parfaite congruence de l'offre et de la demande.

Elles passent toutes par des gains de productivité dont certains ( Edmund Phelps ou Robert Gordon) pensent qu'ils seraient aujourd'hui en voie d'extinction. Sans entrer dans un débat complexe, il faur reconnaitre que les réformes structurelles proposées passent le plus souvent par le mode "dévaluation interne" que par celui de la productivité.

Il serait évidemment difficile de dresser un tableau complet des réformes classées selon les rubriques "dévaluation interne" ou "productivité". les promoteurs de ces réformes préfèrent parler de compétitivité, un signifiant qui ne désigne pas de signifié précis, ce qui permet de masquer la réalité de la gestion la crise, une crise qui est l'occasion de mettre fin à un modèle social en choisissant massivement la dévaluation interne.

Les lecteurs de ce blog savent que ce choix aggrave chaque jour la puissance destructrice de la crise.

 

 

 

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