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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 09:54

 

Une petite discussion pour commencer…

David Amiel et Paul-Adrien Hyppolite publient, dans le Monde du 9 juin dernier, un article qu’on peut qualifier de sérieux sur la Grèce. Ils soulignent que si la dette publique est largement maitrisée par des entités publiques sur lesquelles les effets d’un défaut seraient contrôlables, la situation se trouve être fondamentalement différente pour les agents privés : entreprises, institutions financières, voire ménages.

Revenant sur la Lex monetae, ils précisent que 99,6 % de la dette émise par les entreprises grecques à l’étranger est encadrée par le droit étranger notamment anglo-saxon. Une dette qui, par conséquent, ne serait pas protégée par la Lex monetae. C’est dire que pour ces entités la dette serait maintenue en euro alors même que les actifs seraient désormais libellés en Drachmes. Les auteurs qui font référence à leur étude présentée au colloque « A new Growth Model for the Greek Economy »  à Athènes le 3 juin dernier, ne précisent pas l’importance des actifs grecs à l’étranger ni le niveau des ressources en chiffres d’affaires réalisés à partir des territoires étrangers. On peut toutefois penser, qu’en dehors des armateurs, ces ressources sont limitées  en raison de la faible internationalisation des entreprises grecques.

 La sortie de l’euro serait donc à priori catastrophique pour les créanciers privés. Avec cette restriction que les capitaux grecs situés en territoire étranger pourraient connaitre une plus-value identique au taux de dévaluation de la Drachme par rapport à l’euro. De quoi contribuer, par leur retour, à une hausse de la formation de capital sur le territoire national. Globalement, beaucoup d’acteurs seraient en difficulté : des créanciers qui n’accepteraient pas de prendre leurs pertes, mais aussi des entités grecques débitrices dont les actifs à l’étranger pourraient être menacés.

Il en est de même pour les ménages endettés sur la base de contrats étrangers. La perte, à hauteur de la dévaluation, est contrariée par le gain de même niveau entrainé par la liquidation des actifs grecs à l’étranger et leur redéploiement sur le territoire national. Il est très difficile de connaitre le niveau exact de ce redéploiement et plus encore d’évaluer la redistribution des cartes entre agents.

La situation est à priori plus complexe  pour les banques grecques. Les banques étrangères, largement responsables du désastre ont aujourd’hui déserté le territoire et laissent dans la difficulté l’ensemble du système bancaire national[1].

N’appartenant plus à la zone euro, les banques grecques ne pourraient plus prétendre aux facilités offertes par la BCE et se trouveraient complètement déconnectées du marché monétaire de l’euro zone. Par contre, elles seraient probablement alimentées par le retour des capitaux issus du passif de leurs bilans. On sait, en effet, que les comptes des ménages se sont affaissés en conséquence de la fuite sur comptes bancaires étrangers, ou plus simplement, pour les classes moyennes, par la conversion en billets. Cette fuite est d’environ 35 milliards d’euros depuis février dernier. Le retour vers les banques grecques générerait une importante plus-value dont elles pourront bénéficier sous formes de comptes augmentés de la dévaluation. Il reste à déterminer quelle serait l’importance du retour, sachant que les actifs grecs apparaitraient particulièrement bon marché dans le cadre d’une fiscalité qui reste jusqu’à ce jour accommodante.

Contrairement à ce qu’affirment David Amiel et Paul Adrien Hyppolite, il n’y a aucune raison de considérer que la banque centrale serait victime des banques du second degré. Pour tout ce qui concerne le marché intérieur, le marché interbancaire fonctionnerait désormais en Drachmes comme il fonctionnait en euros. Par ailleurs, la fuite des capitaux – sauf anticipations inflationnistes difficiles à apprécier - doit logiquement cesser dès la réapparition de la monnaie nationale.

En particulier, dire avec l’ensemble des commentateurs de la crise que les actifs de la banque centrale se déprécieraient, n’a guère de sens puisqu’une banque centrale ne connait aucune contrainte de passif. Plus particulièrement encore, dire que la dette publique figurant aux bilans des banques et plus encore de la banque centrale qui les accepte en collatéral, serait, en raison d’un défaut du Trésor,   une catastrophe n’a strictement aucun sens. Encore une fois la Banque centrale est une institution qui ne peut elle-même faire défaut.

Sans doute pourrions-nous dire que la Banque centrale de Grèce serait encore redevable des sommes figurant sur les comptes TARGET 2 de la BCE, probablement plus de 100 milliards d’euros soit plus de la moitié du PIB grec. Mais précisément la fin de l’euro pour la Grèce serait aussi un défaut sur TARGET 2 derrière lesquels se cachent des créanciers privés notamment des banquiers allemands.

Au total, l’introduction des créanciers privés dans la question de la sortie de la Grèce de la zone euro ne peut en aucune façon être négligée. Ces créances privées seront sans doute une force de déstabilisation importante qui s’ajoutera aux autres. Mais il y a beaucoup plus sérieux….

Une BCE écartelée construisant sa tombe.

Le plus grave serait selon Charles Gave[2]  la longueur des négociations - l' arme grecque - qui au final devrait détruire le système financier allemand. Point d'aboutissement, nous le verrons contestable.

La longueur des négociations est d’abord une arme qui, couplée au maintien de la libre circulation du capital, permet à une partie non négligeable de la population de ne pas souffrir de la fin de l’euro et à l’inverse d’aider le reste de la population à gérer des temps difficiles. Si l’on admet que 35 milliards d’euros ont quitté la Grèce depuis Février dernier et que la dévaluation serait d’environ 50%, le retour vers le pays de la Drachme dévaluée est très avantageux : 17 milliards de drachmes dont une partie pourrait être taxée par le gouvernement grec à des fins redistributives. Ce retour pourrait d’ailleurs être aussi le fait de capitaux qui ont fui la Grèce bien avant l’arrivée de Syriza au pouvoir. Selon Bloomberg, le Bank Run larvé avait déjà engendré une baisse de 80 milliards d’euros des dépôts privés entre 2009 et 2014. Le retour et le gain qui s’en suivrait, difficile à estimer, pourrait cependant être considérable.

Ce gain est d’autant plus important que les négociations sont longues, et elles sont longues car ce même gain est financé par la BCE… En effet, la fuite est compensée par l’appel à la Banque centrale grecque qui accepte, en collatéral, de la dette publique qui, elle-même, est rétrocédée à la BCE. C’est dire que plus les capitaux fuient, et plus ils enrichissent potentiellement une partie de la population grecque, enrichissement potentiel payé par la BCE. On peut donc penser que la longueur des négociations est une arme stratégique du pouvoir grec qui - tel un pêcheur prenant le temps d’épuiser le gros poisson qu’il vient de ferrer avant de le sortir hors de l’eau[3]- peut retarder les échéances en offrant de nouvelles propositions sur les diverses tables de négociation.

Car la véritable question est le système financier allemand avec sa banque centrale qui a partout imposé dans le monde l’ordo-libéralisme avec son arme première : l’indépendance des banques centrales.

La BCE ne peut arrêter de financer la fuite des capitaux en stoppant toute forme d’aide à la Grèce car, dans un même geste, elle entrainerait le défaut grec, en particulier un défaut complet sur TARGET 2. Bien évidemment, si la BCE n’était pas traitée comme n’importe quelle banque avec capitaux propres exigibles, le problème du défaut ne se poserait pas puisqu’une banque centrale classique est -répétons-le- intouchable[4]. Hélas ce n’est pas le cas dans le cadre de l’ordo-libéralisme et juridiquement, la BCE doit prendre ses pertes (la Banque centrale de Grèce ne soldera jamais son déficit TARGET) en atteignant ses propriétaires dont le principal : la banque centrale allemande qui a elle-même pour propriétaire le Trésor allemand.

Charles Gave qui ne se préoccupe pas des banques centrales, consacre son raisonnement sur TARGET 2 dont le solde  n’est que la contrepartie d’actifs, eux-mêmes reflets du déficit de la balance courante grecque, figurant pour l’essentiel dans les banques allemandes.

Il s’agit là d’une grave erreur d’analyse. Contrairement à ce qu’il affirme, les Banques allemandes sont parfaitement irriguées par le déficit courant grec, et une irrigation sécurisée par le dispositif TARGET. Ce dispositif a été initié précisément pour évacuer toute contrainte sur la libre circulation, exactement comme si les échanges à l’intérieur de la zone n’étaient pas des échanges internationaux alors qu’ils continuent réellement de l’être. Ce sont donc les banques centrales qui enregistrent les soldes et sont amenées à les financer, sachant que ces banques centrales ne sont- en termes de bilans - que les éléments constitutifs de la BCE. Il est donc erroné de dire, comme le fait Charles Gave, qu’il faut comparer les 100 milliards du compte grec  TARGET2 aux 350 milliards de fonds propres des banques allemandes : les dettes grecques et par contagion les autres dettes du sud de la zone (plus de 1000 milliards d’euro) ne viendront pas détruire le système bancaire allemand dans sa totalité.

Par contre, il est vrai que le compte grec TARGET2 viendra « manger » le capital de la BCE, donc le capital des banques centrales et au-delà devrait logiquement imposer une recapitalisation généralisée par les contribuables européens et tout spécialement allemands.

Dans un tel contexte, les dettes du sud désormais « irradiées » emporteront très probablement l’ensemble des soldes TARGET et il est peu pensable que l’ordo-libéralisme qui présidait à l’architecture générale de l’euro-système puisse tenir : Espagnols, Portugais, Italiens, etc. rejoindront bien vite le camp de Syriza.

 

On comprend par conséquent que la BCE, devant une telle perspective, fait tout pour éviter la catastrophe : continuer à financer la fuite grecque… qui devient presque supportable pour la Grèce… et permet dans un même geste le « mirage » du sérieux de TARGET 2.

Tout sera donc entrepris pour empêcher un effondrement qui, au-delà de l’économie, serait aussi un effondrement des valeurs : l’empire ordo-libéral allemand serait détruit.

 L’architecture organisationnelle de la BCE était une invention allemande chargée de la protéger contre ses partenaires européens jugés trop peu sérieux. Le bébé est devenu monstre, mais finalement monstre bienveillant qui tentera jusqu’au bout de  protéger son géniteur de ses propres bêtises. Mais le bout du bout est arrivé….

Après quoi, l’Allemagne, siégeant très difficilement au beau milieu d’une zone probablement dévastée,  pourra retrouver son mark[5].

 

Quelques conclusions :

1) La BCE ne peut éviter temporairement le défaut grec qu’en ne respectant pas l’ordo-libéralisme. On comprend ainsi mieux l’absence de tout espace de négociation possible entre l’Allemagne et la Grèce.

2) La longueur des négociations est « l’investissement» des grecs qui disposent encore de liquidités et le drame de ceux qui n’ont rien, ou se trouvent au creux des échanges économiques réels : disparition de tout délai de paiement, de l’investissement, chute de la consommation, etc.

3) Le défaut et la sortie de la zone développe un espace de potentialités parmi lesquelles :

               - Les conséquences du défaut et de la sortie sur les contrats de droit étranger auront des effets ravageurs. Mais au final, le défaut grec faisant basculer l’ensemble de la zone, des solutions innovantes devront être mises sur pieds parmi lesquelles celles déjà envisagées sur le blog[6].

               - Le brutal arrêt de l’empire ordo-libéral : aucun Etat n’acceptera de partager plus de 1000 milliards d’euros de pertes sur le dispositif TARGET.

               - A l’inverse, parce qu’un système de valeurs, est « l’invariant » d’une société, l’Allemagne restera la seule nation ordo-libérale, et ce quel qu’en soit le prix. D’où le retour du mark.

               - La dévaluation lourde est porteuse d’un double effet contradictoire :

                              a) elle se déroule dans un contexte de très faible élasticité-prix des importations et des exportations, d’où un coût de court terme très élevé et des conséquences positives plus lointaines ;

                            b) Un retour massif des capitaux est probable avec de possibles effets positifs si de bonnes mesures sont prises : orientation, par incitations fiscales,  des capitaux vers les filières générant des substitutions d’importations, taxation redistributive sur les rapatriements au profit de ceux qui seront les premières victimes de la dévaluation massive, etc.

La bombe atomique grecque, c’est beaucoup de mégatonnes….on comprend la gêne des artificiers.

 

[1][1] Ainsi que rappelé par Philippe Legrain, ex conseiller de Barroso, lors de son audition auprès de la Commission pour la vérité sur la dette grecque le 11 juin dernier. CF : http://cadtm.org/Audition-de-Philippe-Legrain-ex

[2] http://www.les-crises.fr/ne-jamais-croire-un-grec-surtout-sil-tamene-un-present-par-charles-gave/#!colorbox[78470]/0/

[3] Il faut bien souligner ici que cet enrichissement  n’est pas le fait de tous et qu’une partie importante de la population, y compris des chefs d’entreprises, se trouve à l’inverse complètement pénalisée par une situation qui engendre un malaise dans les affaires courantes : disparition de tout paiement différé dans les importations, disparition de l’investissement, réduction de la consommation interne, etc….  d’où la disparition du timide retour à la croissance.

[4] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/06/legerete-grecque-folle-bce-furieuse-allemagne.html

[5] Curieusement les esprits éclairés en Allemagne ne semblent pas encore avoir compris la réalité de la situation. Ainsi Un sondage auprès des membres du conseil économique de la CDU révèle que pour 76% d’entre-deux la sortie de la Grèce n’est pas un fait important.

 

[6] CF : http://www.lacrisedesannees2010.com/2014/08/fin-de-l-euro-et-fin-de-la-privatisation-des-monnaies.html

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Published by Jean Claude Werrebrouck
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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 05:20

 

Il était une fois une Allemagne fort mécontente du comportement d’une banque centrale européenne dont elle était le principal actionnaire. Cette dernière avait pris l’habitude  d’accumuler à l’actif de son bilan des dettes publiques grecques que l’on disait de nulle valeur.

Furieuse, l’Allemagne voulut sortir du capital de la BCE. Petit problème : la BCE n’était  pas cotée en bourse et les avoirs allemands à la BCE risquaient  de ne point trouver preneurs. La BCE qui ne souhaitait faire de mal à personne pouvait choisir de créditer le compte du Trésor allemand ou, plus encore,  remettre à la chancelière allemande des liasses de billets de banques dont la somme correspondait au capital devant être récupéré….Nul ne sait quelle solution fut choisie par l’intrépide Banque centrale…. Bien sûr une folle histoire….

Quittons-la pour toutefois en retirer quelque enseignement. Si un tel comportement était validé, à supposer qu’il soit juridiquement pensable, on assisterait alors à la démonstration que les banques centrales n’ont nul besoin de capitaux propres… et que les Etats peuvent  faire l’économie d’une dépense inutile.

Bien évidemment on comprend que, dans la réalité, les banques centrales ont toujours disposé de capitaux propres. C’est que leur histoire n’est pas celle de la BCE, que  beaucoup étaient privées à leur naissance et  que certaines le sont restées. On comprend aussi qu’historiquement, instrument de sécurisation des échanges monétaires entre banques, il apparaissait peu pensable que cet outil puisse donner lieu au suicide de ses actionnaires : il ne fallait pas acheter aux banques de second rang des actifs douteux venant manger les capitaux propres, lesquels constituaient les avoirs des vrais capitalistes financiers de l’époque. En France ce qu’on appelait les 200 familles…

Toutefois notre petit exemple fort naïf révèle un vrai problème : Dans un système public, celui d’aujourd’hui, La BCE n’a pas besoin de ses encombrants actionnaires, notamment allemands… n’a pas besoin de capitaux propres indûment  exposés à des actifs pourris… Et donc sa recapitalisation potentielle en raison des éventuelles bêtises commises par ses dirigeants n’a strictement aucun sens. Ajoutons que les frayeurs impulsées par la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe ne sont que des inventions propres à faire peur, (aux Etats impécunieux du sud qui doivent se débrouiller), ou rassurer (les rentiers allemands inquiets d’une démographie moribonde).

Le vrai problème consiste donc à voir pourquoi la BCE  est comptablement présentée comme une banque classique. Ce qu’elle n’est pas en raison de son statut de prêteur en dernier ressort.

Car fort concrètement, on l’a bien compris,  la BCE pourrait payer ses créanciers, les Etats soucieux de quitter le capital de la banque avec… ô scandale …de la dette qu’elle détient à son actif, c’est-à-dire avec une créance sur autrui. Par exemple, le gouvernement allemand souhaitant sortir du capital de la BCE se ferait payer avec de la dette publique grecque… Bien  sûr, il n’acceptera pas et la Banque pourra alors le rembourser avec des billets qu’elle imprime. Elle pourrait ainsi rembourser tous ses actionnaires en billets. En théorie, ils seraient pleinement satisfaits d’être payés dans l’actif le plus liquide qui existe. Tout ceci pour dire, et pour confirmer, qu’une banque centrale moderne n’a pas besoin de capitaux propres.

Une grande question serait d’étudier comment se passeraient les choses s’il n’y avait pas de contrainte de passif juridiquement imposé. A priori il y aurait inflation puisque déresponsabilisation complète de tous les acteurs. Et même avec interdiction de l’achat direct de dette publique, on comprend que les banques seraient déresponsabilisées et, au-delà, la banque centrale participerait à cette course à la déresponsabilisation.

 L‘émission monétaire pourrait théoriquement devenir infinie : aucune banque, même celles en position difficile sur la marché monétaire, ne serait limitée dans l’octroi de crédit toujours renégociable auprès de la banque centrale qui, elle-même, ferait jouer son pouvoir illimité de création monétaire. Inflation…. mais probablement croissance par forte demande de capital et sans doute de consommation.

Le fait de donner aux banques centrales les apparences comptables  d’une banque de second rang peut donc avoir du sens : l’empêcher de reporter sur la collectivité les vicissitudes du crédit. En même temps, le fait de la rendre moins libre qu’une banque de second rang en l’empêchant d’acheter directement de la dette publique entraine les mêmes effets : rationner les Etats dans leur quête de crédits nouveaux.

Pour autant il peut exister des moyens moins onéreux. Point n’est besoin de disposer des vêtements comptables des banques classiques et gaspiller des capitaux propres inutiles –donc mauvaise allocation des ressources selon le langage des économistes- il suffirait de ne retenir que la responsabilité personnelle des dirigeants de la banque centrale. Pourquoi le choix d’un capital important à mobiliser au lieu d’un simple alinéa dans un contrat de travail ?

Ce qu’il faut retenir de notre petite histoire :

1. L’indépendance des banques centrales est bien le retrait du politique sur la création monétaire, ce qui est une innovation majeure pour nombre d’Etats. Le choix de capitaux propres contre celui de la responsabilisation du gouverneur est le signe du retrait.

2. Cette indépendance se fait au prix d’une mauvaise affectation des ressources : les capitaux propres de la BCE sont techniquement inutiles.

3. Le retrait du politique n’est pas sa disparition mais un nouveau fonctionnement privilégiant la stabilité monétaire au détriment de l’investissement

4. Le dispositif institutionnel mis en place joue sur la peur : celui de devoir faire payer le contribuable national en cas d’évaporation des capitaux propres. Et donc : techniquement inutiles, les capitaux propres  sont politiquement fondamentaux.

5. Parce que, techniquement inutiles, ils n’empêchent pas la BCE de faire grossir son bilan par monétisation immodérée d’un ensemble gigantesque d’actifs douteux. Discipline pour les Etats mais goinfrerie illimitée pour le système financier.

 6. La contrainte de bilan de la BCE étant pure fiction -une spécificité qui n’a pas été clairement perçue par l’Allemagne lors de la naissance de l’euro-système- celle des banques de second rang peut le devenir tout autant. D’où une croissance du système financier beaucoup plus rapide que le reste de l’économie où les contraintes de bilan n’ont pas changé.

7. Le passage à un système de monnaie pleine ou 100% monnaie ne peut se concevoir que par la fin de l’indépendance des banques centrales.

Ces conclusions sérieuses, issues d’une histoire qui ne l’était pas, mériteraient d’être diffusées :

 Non Messieurs les Allemands il n’y a pas à craindre l’évaporation des capitaux propres de la BCE. En évoquant régulièrement le risque de devoir recapitaliser la Banque centrale, vous cherchez surtout à vous prémunir d’une inflation que vos partenaires européens redoutent moins.

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans banques centrales
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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 09:04

 

A la lumière des informations récentes concernant la situation économique mondiale (entrée en récession au premier trimestre 2015 des USA du Brésil, de la Russie, etc.),  nous reprenons ci- dessous un article rédigé en octobre 2014. Si son résumé reste inchangé, le contenu est légèrement modifié. Ce texte propose une toute autre explication de la croissance Zéro[1]

Résumé : Le présent article fait suite à celui publié le 1er octobre dernier (« Pour bien comprendre le monde d’aujourd’hui »). Il approfondit la notion de mondialisation en y intégrant l’idée d’Etats désormais réquisitionnés par un nouveau groupe dominant. Il en résulte que la durabilité de la grande crise, avec la fin de la croissance qui lui est associée, est l’effet d’une quasi volonté qui ne connait pas de réelle opposition : il n’existe pas d’issue prévisible à la crise.

Dans "pour bien comprendre le monde d'aujourd'hui"[2] nous avons longuement insisté sur l'apparition d'incohérences:

-une nouvelle forme de capture de l'Etat détruisant les bases de sa force prédatrice de toujours au profit d'une "sur classe" déterritorialisée. Nouvelle forme faisant disparaitre les frontières pour le plus grand profit d'une oligarchie. L'Etat est toujours présent mais son fonctionnement nouveau met en cause des principes qui jusqu'ici lui étaient complètement rattachés: ils ne disposent plus d'une pleine souveraineté sur un territoire bien délimité.

- la séparation radicale entre statuts sociaux qui jusqu'ici étaient plus ou moins reliés dans une relative cohérence d'intérêts. Le citoyen semble avoir disparu et les intérêts du consommateur ne sont plus ceux des salariés, qui ne sont plus ceux des épargnants, Les acteurs que l'on appelait les "CSCE" (consommateurs/ salariés/citoyens/épargnants) connaissent un grand éparpillement de leurs intérêts et de la représentation qu’ils s’en font.

- Le citoyen s'évapore  dans l'émergence de "l'individu désirant" et avec lui le lien qui le reliait à l'Etat et assurait le service de ce dernier. Il se croit désormais créancier de ce dernier et honni sa fonction prédatrice de toujours.

-Enfin, résultat d'une perte de cohérence de la réalité, la fin radicale d'une représentation du monde comme un tout organisé, un tout intégrant des parties organiquement reliées les unes aux autres. La conception keynésienne de la réalité économique s'efface au profit d'une théorie de l'éparpillement: le circuit laisse la place au déploiement d'un nombre toujours plus grand de marchés.

C'est bien évidemment la première incohérence, celle qui atteint les Etats, qui est motrice et va expliquer les autres et au final l'impression qu'une sortie de crise est hors de portée.

La mondialisation ne détruit pas les Etats: elle les réquisitionne

La nouvelle forme de capture des Etats est innovante en ce qu'elle l'entraine à redéfinir la souveraineté, un concept si commode pour les premiers occupants des machines prédatrices soucieuses de garder un monopole territorial. Jusqu'alors les utilisateurs de la contrainte publique à des fins privées étaient fort centralement des entrepreneurs politiques (rois, empereurs, dictateurs, etc.) "nationaux" ou "étrangers", du territoire lieu d'exercice de la prédation. Parce que ce territoire se devait d'être gardé, il fallait adjoindre aux Etats des frontières et des peuples  à administrer/soumettre/prédater. La souveraineté était d'abord un titre de propriété privée, cachée le cas échéant par la fiction d'un droit public et surtout d’une idéologie d’un intérêt supérieur.

Les choses vont évoluer lorsque les entrepreneurs politiques seront amenés à partager leur monopole d'utilisation de la contrainte publique: des pactes avec d'autres groupes permettront de maximiser une prédation à partager. Ainsi des entrepreneurs économiques pourront  exprimer des injonctions, à l'adresse  des entrepreneurs politiques, et exiger des règles, par exemple plus favorables  à l'ouverture des frontières. Telle sera le cas de la doctrine du libre-échange, d'une finance autorégulée, etc. Il ne s'agit pas encore d'incohérence mais de complexification d'un système. La souveraineté n'est pas encore vidée de son contenu. Elle se trouve même confortée par la crédibilité de l’idéologie d’un intérêt général.

Par contre lorsque les entrepreneurs politiques ne sont plus que de simples mandataires ou de simple exécutants de groupes qui dictent les règles de ce que nous appelions "l'Universel" (le système juridique notamment), les choses changent fondamentalement. Le territoire cesse d'être en pleine cohérence avec l'Etat correspondant. Certes, la souveraineté ne disparait pas réellement puisque la réalité étatique est indépassable, par contre son contenu et son périmètre  sont redéfinis. Avec en conséquence la perte de crédibilité de l’idéologie d’un intérêt général.

En mondialisation les groupes dominants- les entrepreneurs économiques mondialisés- se nourrissent des "différences d'universel" qu'ils concourent à développer ou entretenir (différences de règles fiscales, sociales, environnementales, etc.). La souveraineté reste fondamentale pour les paradis fiscaux, par contre les "vieux souverains" c'est à dire les entrepreneurs politiques n'ont plus qu'à confirmer les règles du jeu du marché mondialisé et différencié. Naguère acteurs essentiels  de la capture de l'Etat, ils ont progressivement partagé puis cédé la captation à d'autres groupes pour progressivement endosser la situation de servitude volontaire.

En termes concrets les paradis fiscaux-  micro-Etats- qui captent une partie de la richesse générée en d'autres lieux n'ont rien à craindre des Etats et de leurs entrepreneurs politiques plus puissants, si ces derniers Etats sont  eux- mêmes en situation de servitude volontaire au regard de leur classe dominante mondialisée. Une servitude volontaire qui les amène à respecter et valoriser les règles de l'économie mondialisée et différenciée.

En termes plus concret encore, même les dirigeants des grandes entreprises d'armement d'un Etat puissant n'exigeront pas l'élimination des paradis fiscaux par la voie des armes. La souveraineté contestée par les marchés reste curieusement la protectrice de ces derniers. Comme quoi la servitude volontaire est affaire finement ciselée.

Les Etats qui naguère organisaient une cohérence interne et formaient un système relativement simple, sont désormais invités -par la puissance de la surclasse mondialiste-  à être le support d'un système plus complexe. Ce dernier est fait d'un universel partiel, peuplé des seules règles du marché, et évacuant les autres cadres d'une vie sociale qui peut rester nationale.

Les Etats ne sont pas tous au même stade de capture dans le système mondialisé plus complexe qui s'est mis progressivement en place.

Les Etats européens -effet logique de la construction européenne- sont les plus atteints par la servitude volontaire et la mise en valeur de la seule cohérence des règles du marché mondial. La zone euro est de ce point de vue l'avant- garde de la mondialisation libérale, avec un fort recul de ses entrepreneurs politiques et une domination sans partage des groupes économiques et financiers qui dictent les règles du jeu par le biais de l'énorme - et inégalée dans le monde- puissance du lobbying bruxellois.

En dehors des "failed states"[3] (une partie de l'Afrique et du Moyen-Orient) les autres Etats sont le plus souvent à un autre stade, celui où la capture est partagée entre groupes d'intérêts, où donc la notion de nation existe encore. C'est bien évidemment le cas de l'Asie avec l'exercice d'une souveraineté plus classique: Le jeu de la mondialisation en Chine est le fait majoritaire de ses entrepreneurs politiques, avec partage de la rente avec des entrepreneurs économiques toujours dominés et soumis à l'inconvertibilité de la monnaie nationale. C'est bien sûr aussi le cas des Etats-Unis avec le fait particulier qu'ici une monnaie nationale est aussi une monnaie mondiale avec partage de son "seigneuriage" (capture) entre entrepreneurs politiques et économiques mondialistes. Dans ces deux cas, mais sans doute d'autres encore, l'extraversion économique qui résulte de la mondialisation (surproduction côté chinois, désindustrialisation côté américain) ne met pas fin à la cohérence d'un système: un Etat politiquement organisé avec un peuple qui donne encore du sens à l'idée de nation et une très forte crédibilité de l’idéologie d’un intérêt général. Le cas américain est d’une certaine façon exemplaire dans la confirmation d’une souveraineté qui va dépasser de très loin les frontières nationales. Ainsi l’extra territorialité imposée par le droit et la monnaie américaine permet encore aujourd’hui de capter des ressources sur l’étranger : 140 milliards de dollars -au titre de « fraudes »- sur le système bancaire mondial pour la seule année 2014.

Au -delà de cette réserve, La substance du monde d'aujourd'hui est ainsi faite d'Etats - qui fondamentalement transformés- restent essentiels pour le fonctionnement du marché mondial: ils sont les relais locaux du strict respect des règles fondamentales du marché (imposition du respect des droits de propriété par exemple) et murs de protection au regard de toute tentative de nivellement des différences....murs aboutissant à une mondialisation, à la fois réelle mais aussi limitée ou contenue. Parce que la classe mondialiste se nourrit de différences, (taux de salaires, fiscalité, règlementation, normes, services publics, etc.) le nivellement mondialiste serait un obstacle qu'il faut repousser ou contrôler.

D'une certaine façon la mondialisation en tant qu'émergence potentielle d'un système cohérent et plat, (salaire mondialement négocié, fiscalité unique, législation unique, etc.) est ce qui doit être repoussé avec force par  la surclasse mondialiste qui, pour cela, est amenée à prendre le pouvoir dans les Etats en maintenant les entrepreneurs politiques dans une posture très affaiblie: ils sont réquisitionnés à peine de disparaitre. Situation qui correspond bien à l'entrepreneuriat politique de l'avant-garde de la mondialisation: l'Europe.

La réquisition permet de construire la durabilité de la grande crise

Ayant édifié des différences durables, il est désormais possible de les relier entre-elles: ce que nous avons appelé les autoroutes de la mondialisation. Et d'en épouser les avantages: construire un modèle organisationnel d'entreprise en congruence avec les dites différences.

Nous avons déjà longuement expliqué sur ce blog ce que l'on entendait par autoroutes de la mondialisation: une parfaite convertibilité des monnaies, une libre circulation du capital, une libre circulation des marchandises rangées dans des contenants numérisés et normalisés, c'est à dire des containers. Autoroutes qui exigent des infrastructures sérieuses: la dépolitisation des taux de change et la privatisation des monnaies, ce qui implique l'indépendance des banques centrales.

Réquisitionnés pour maintenir des différences, les entrepreneurs politiques sont aussi invités à ne pas taxer les autoroutes de la mondialisation: ils sont libres d'accès. Ce qui passe aussi par la crédibilité de leurs politiques budgétaires....d'où une  normalisation quasi-planétaire...et la confirmation d'une situation de servitude.

Equipée de telles voies de circulation, l'entreprise économique peut se mondialiser en optimisant les différences toujours maintenues par des Etats désormais chargés de  faire le lit de la mondialisation.

Jadis système cohérent et bien articulé sur un territoire ou des territoires, l’entreprise se désarticule et se livre à un démembrement de plus en plus fin, ce que l'on appelle « allongement des chaines de la valeur ». Plus la mondialisation édifie de différences, et plus la chaine de la valeur peut s'étirer pour optimiser tout ce qui peut l'être. Ce démembrement explique l'essentiel de la surcroissance du commerce international par rapport à la croissance économique mondiale depuis 30 ans.

Cette nouvelle cohérence est celle de l'offre mondiale compétitive....qui hélas doit logiquement se heurter à une demande mondiale que dans un même geste on a amoindrie...L'addition des offres nouvelles des entreprises mondialisées et éclatées le long des chaines de la valeur, est plus élevée que l'addition des demandes correspondantes. Nous avons longuement discuté de toutes ces questions dans nombre d'articles sur le blog notamment ceux classés sous la rubrique "Critiques des raisonnements"[4].

Le résultat est que la mondialisation devient un étouffoir en termes de débouchés, et plus on mondialise, plus on émiette la production et plus l'étau se resserre. Pour la classe mondialisée, la solution est toujours plus de mondialisation, toujours plus de recherches de différences, toujours plus de mise en valeur de nouveaux pays émergents, toujours plus de bas salaires, toujours plus de déréglementation, toujours plus de réformes structurelles, etc. La solution à la crise s'annonce ainsi comme engendrement des conditions d'élargissement de la crise. En termes simple le carburant de la crise c'est elle-même...avec son sous- produit une dette publique et privée gigantesque à l'échelle planétaire.

 

Une durabilité de la crise renforcée par l'émiettement des intérêts des CSCE

Il est clair que la fraction financière de la surclasse mondialiste est celle qui se gave le mieux dans l'étouffoir de la mondialisation: spéculation planétaire pour assurer la "sécurité" sur les autoroutes (produits financiers offrants des garanties contre le risque de change par exemple), prélèvements sur la circulation du capital, sur les dettes publiques, etc. Avec des Etats réquisitionnés en cas de difficulté (le bail out de 2008 par exemple), tout ce qui aggrave la crise est bon à prendre.

Si la fin de la crise ne serait  pas  défavorable pour les acteurs de l'économie mondialisée réelle, elle serait dramatique pour les entrepreneurs de la finance: le marché disparaitrait. Que deviendrait le système financier si les Etats- retrouvant leurs occupants traditionnels ( les seuls entrepreneurs politiques)-  déclaraient la fin de l'indépendance des banques centrales, la fin de la libre circulation du capital, des taux de changes fixes, l'interdiction de la spéculation sur compte propre,  voire l'émission du crédit selon la règle du 100% monnaie?

Les entrepreneurs de la finance ne sont pas prêts d'accepter une quelconque fin de crise et se battront pour la maintenir.

Curieusement les bénéficiaires de la crise ne se heurtent pas frontalement aux CSCE.

Si la mondialisation est l'octroi d'un droit liberté pour les entrepreneurs économiques mondialisés, elle l'est aussi pour le citoyen qui n'a plus à se sacrifier pour une patrie disparue et qui ne s'est pas encore rendu compte que, l'entreprise numérique planétaire devenue son souverain maitre, le transforme progressivement en membre d'un troupeau qu'il faut élever et surveiller[5]. Devenu simple "individu désirant" cherchant à se lover dans la « société du divertissement », sa surveillance par des algorithmes permet comme pour les vrais troupeaux de deviner ses "vrais" besoins et son comportement futur. De ce point de vue l'entreprise numérique est plus efficace que l'Etat dans sa version primitive.

Cet « individu désirant » qui ignore son embrigadement dans l'entreprise numérique est certes inquiet pour son emploi, mais il y a longtemps qu'il ne comprend plus grand chose à la théologie économique, pompeusement appelée « science économique ».

C'est dans l'avant- garde de la mondialisation libérale, c'est à dire le zone euro que cet ex-citoyen est le plus désabusé. Il est bien en peine pour comprendre que la citoyenneté européenne résultant de la mise en place d'un Etat européen est anthropologiquement impossible[6].

Mais il est encore plus en peine pour comprendre un discours européiste gommant les différences entre Etats, alors même que la classe dominante mondialiste s'y oppose avec radicalité. Les firmes logées en Irlande – plus grosses que leur Etat d’accueil accepteraient- elles l’alignement de l’impôt sur les sociétés sur une la base d’une moyenne européenne ?

Comment expliquer à cet individu désirant devenu membre du troupeau numérisé, que le discours officiel sur l'Europe (marcher vers toujours plus d'intégration et moins de différences) ne correspond pas aux volontés de la classe dominante mondialisée?

Comment expliquer que ce discours issu de la théologie économique serait – dans son application- une catastrophe pour ceux qui ont intérêt à la pérennisation de la crise? La servitude volontaire des entrepreneurs politiques luxembourgeois peut-elle les entrainer à renoncer à leurs pratiques fiscales pour entrer dans une démarche d’harmonisation ?

Comment expliquer que cela ferait disparaitre les paradis fiscaux à l'intérieur même du continent européen?

Comment expliquer que cela mettrait en cause toutes les optimisations sur les chaines de la valeur?

Comment expliquer que la disparition de l'euro détruirait les avantages de l'industrie allemande bénéficiant d'une garantie de non dévaluation de la part de partenaires d'autant plus intéressants qu'ils sont moins productifs? Comment expliquer que l’euro, loin d’harmoniser, est l’efficace outil permettant de bénéficier des différences ?

Comment expliquer que la classe dominante financière serait pénalisée par la disparition d'une BCE qui leur est soumise de par la vertu des traités?

Autant de questions qui font de l’ex-citoyen des anciens Etats, un être complètement désarmé et désorienté tentant de se réfugier dans le cocon de la sphère privée.

Mais cet "individu désirant" intellectuellement désarmé n'est pas simplement figé, il est aussi partie prenante. Nombre d'ex-citoyens sont devenus épargnants et de fait se rangent du côté de ceux qui entretiennent la crise. Il est du reste exact qu'ils ont pu prendre leur essor avec la mondialisation,  laquelle engendrant la généralisation de l'indépendance des banques centrales, a permis la protection de l'épargne au regard du danger inflationniste.

L'épargne, est aujourd'hui devenue une marchandise prisée, constituant une affectation importante dans le budget des ménages (plus de 15% chez les ex-citoyens des Etats européens). Les épargnants - même très petits -ou très importants, sont globalement du côté de ceux qui bénéficient de la crise.

En cela les consommateurs suivent les épargnants: si l'épargne est une marchandise prisée pour "l'individu désirant", le low-cost boosté par la mondialisation ne l'est pas moins. Il est inutile de reprendre ici des développements d'évidence.

Au total, le citoyen ayant disparu, l’épargnant et le consommateur bénéficiant de la crise, il ne reste que le salarié qui lui, est en opposition radicale avec les différences de salaires que l'on entretient par la mise en valeur de nouveaux territoires. De fait, les chaines de la valeur pouvant toujours s’optimiser, il doit en permanence apporter la preuve de son employabilité à peine de disparaitre dans l’océan du chômage.

Conclusion : Cela fait maintenant 6 années que l’on parle de la reprise de la croissance, et que l’on anticipe des chiffres toujours décevants. D’où, ici ou là, des tentatives très économicistes pour expliquer ce qui devient une croissance zéro à portée planétaire : rendements décroissants de nombreuses activités, tertiarisation improductive, mirage des nouvelles technologies, inadaptation de l’offre de travail, etc. Ces tentatives, notamment celles de Robert Gordon et Larry Summers sont une façon de présenter la tendance à la stagnation de longue durée. Il en existe une autre, celle que nous venons de présenter. Elle est moins techniciste, davantage observatrice du jeu des grands acteurs de ce qui fait une société, et conclue qu’au fond la croissance ou la stagnation n’est que le sous-produit d’un arrangement institutionnel, lui-même effet de jeux sociaux.

Contrairement aux affirmations gratuites d’une « mondialisation heureuse »,la croissance ne pourra revenir que sur la base d’un nouvel arrangement institutionnel, notamment européen. Ce nouvel arrangement passera vraisemblablement par le retour négocié de la souveraineté, laquelle passera par une modification substantielle des modalités de la capture de l’Etat, un Etat animé par des entrepreneurs politiques moins avilis par la puissance de la finance déterritorialisée.

 

 


[1] Nous pensons notamment à l’ouvrage de Patrick Artus et Marie Paule Virard : « Croissance zéro » , Fayard 2015.

[2] http://www.lacrisedesannees2010.com/2014/10/pour-bien-comprendre-le-monde-d-aujourd-hui.html

[3] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-etats-effondres-failed-states-dans-la-mondialisation-120988085.html

[4] http://www.lacrisedesannees2010.com/tag/critique%20des%20raisonnements/

[5] Sur la question du numérique comme forme nouvelle de prédation on pourra se référer à Pierre Bellanger (« La souveraineté numérique », Stock, 2014) ou les travaux de Bernard Stiegler, voire les réflexions proposées par le nouvel Institut de la Souveraineté Numérique que dirige Bernard Benhamou.

[6] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-peut-on-fonder-un-ordre-europeen-rawlsien-114879217.html

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24 mai 2015 7 24 /05 /mai /2015 15:48

 

La publication de l’article de Jean Peyrelevade  dans « Les Echos » du 20 mai dernier : « L’euro indissoluble »  peut faire l’étonnement du juriste ou de l’historien le plus modeste.

Le titre est lui-même curieux tant il est vrai que les affaires humaines sont instables : Il n’y aurait pas d’histoire et d’historiens si ces affaires relevaient de la simple génétique. Le fonctionnement de la ruche est d’ordre génétique et l’organisation de cette dernière inchangée depuis des dizaines de millénaires….mais l’ordre monétaire est lui soumis à la grande histoire des hommes et donc l’indissolubilité d’une monnaie, n’est qu’une expression politique de fort grande légèreté, tant l’histoire monétaire nous prouve le contraire.

 Il est vrai toutefois que monsieur Peyrelevade a pu être abusé par des juristes qui dans des publications de la Banque de France ont osé écrire que « Le droit monétaire a inscrit l’irréversabilité du remplacement des anciennes monnaies et de l’Ecu par l’euro dans la contrainte du droit »[1]. Comment un juriste  peut-il être aussi éloigné de la connaissance des réalités humaines ?

Beaucoup plus grave est le fait que monsieur Peyrelevade, en égratignant un collègue, Jacques Sapir affirme haut et fort dans son texte  que la « lex Monetae » ne pourrait sérieusement s’opposer à la déferlante des créanciers étrangers qui seraient victimes de la fin de l’euro.

 Un point de droit doit lui être rappelé afin qu’il puisse tenter de corriger son propos dans les colonnes des Echos.

Il faut tout d’abord rappeler que la lex monetae est un principe de droit international coutumier rappelé par deux arrêts de la cour de justice de la Haye du 19 juillet 1929. Il faut aussi rappeler qu’il s’agit  d’une règle de portée universelle reposant sur le principe de souveraineté des Etats en matière monétaire, ce qui signifie qu’elle s’applique à tous, aux étrangers comme aux nationaux. A ce titre elle est une loi de police, c’est-à-dire une loi dont l’observation est nécessaire pour la sauvegarde de l’organisation politique, sociale et économique du pays. Cela signifie en conséquence, qu’à priori, les clauses particulières de certains contrats entravant l’exercice de ce pouvoir de police, pourraient-elles mêmes être frappées de nullité par le souverain.

Dans ce contexte juridique à très forte odeur de souveraineté, certes très mal appréciée par les défenseurs de la mondialisation, on pourrait imaginer une forme de désuétude de la lex monetae. Ce serait oublier que la fin du système de Bretton-Woods décidée par le président Nixon le 15 aout 1971, n’a jamais été juridiquement contestée : lex monetae oblige. Et que l’introduction de l’euro s’est réalisée sous son couvert il y a fort peu de temps. En effet, le  règlement N° 1103/97 du Conseil du 17 juin 1997, est venu rappeler que « l’introduction de l’euro n’a pas pour effet de modifier les termes d’un instrument juridique ».

On peut certes opposer à ces deux exemples des arguments solides. Qui aurait oser contester, dans la réalité, quel Etat ,  quelle banque centrale, la décision du président de l’Etat le plus puissant de la planète ?  Dans le même ordre d’idée le règlement N°1103/97 ne pouvait être contesté dans le cadre de la construction de la nouvelle réalité monétaire, une construction ne lésant à priori aucun créancier dans un climat d’optimisme jubilatoire généralisé.

Pour autant la lex monetae a toujours été acceptée même au cas de pays de taille réduite procédant à des modifications de parité désagréables pour les créanciers de dettes souveraines. Aucun Etat n’est venu protéger ses ressortissants - épargnants victimes dans ses achats de produits financiers incorporant  de la  dette souveraine étrangère dévaluée- en exigeant des compensations de l’Etat dévaluateur. Aucune juridiction ne s’est risquée à contester le pouvoir régalien qui consiste à modifier les caractéristiques voire la dénomination de la monnaie souveraine.

A cet égard, les questions classiques de « déséquilibre des contrats » (droit français) ou de « frustration » (droit anglais) ne sont pas de mise et s’il existe un risque en raison de la souveraineté monétaire, c’est l’acheteur qui doit prendre la précaution de se couvrir au regard du taux de change. Il en est de même des clauses de « harship »  (clauses de « nouvelles circonstances ») qui ne seraient guère opposables aux Etats. Ajoutons que le risque se trouve déjà compensé dans le taux de l’intérêt qui incorpore la prime de risque.

On voit mal également une juridiction s’embarquer sur le terrain d’une lex monetae disparue en raison de la disparité de la souveraineté monétaire inscrite dans les Traités européens. La fin de l’euro faisant disparaitre les traités correspondants, la souveraineté  retrouvée serait en conséquence  la renaissance de ce qui lui est rattaché : la lex monetae .

Bien évidemment on peut imaginer que d’innombrables acteurs tenteront de mobiliser nombre de juridictions. C’est sans doute exact et Jean Peyrelevade a raison. Sauf que le retrait éventuel de la France de la zone euro correspondrait tout simplement à sa disparition…d’où une multiplication gigantesque des contestations qu’aucune machine judiciaire ne saurait absorber, si ce n’est pour rappeler la loi monétaire attachée à la souveraineté de chaque Etat. Les dettes souveraines ne sont pas  quantitativement modifiées par la variation d’une dénomination et d’un taux de change.

On peut toutefois imaginer une libéralité introduisant un régime de faveur pour les créanciers en dette souveraine dévaluée, celle que nous avons proposée dans un article précèdent[2]. On peut en effet imaginer que la fin de l’euro serait aussi vraisemblablement le retour de l’autorité publique sur sa banque centrale. Ce retour signifierait la possibilité de monétiser toutes les créances, en particulier souveraines  sur la base du nouveau taux de change. Nous renvoyons ici le lecteur au texte proposé sur le blog. Au-delà il nous faut conclure.

Conclusion :

Monsieur Peyrelevade craint que la dévaluation correspondant à l’abandon par la France de l’euro, correspondrait à une augmentation de sa dette publique externe équivalente à la dévaluation, soit selon ses chiffres plusieurs centaines de milliards supplémentaires. Cela est complètement inexact, et la France pourra opposer, comme tous les pays du monde qui ont connu cette circonstance,  la lex monetae de toujours.  Nous suggérons au quotidien Les Echos, d' autoriser Monsieur Peyrelevade à corriger des erreurs graves, lesquelles s’ajoutent à la propagande  générale qui engendrent chez  les citoyens de fausses croyances et de fausses peurs à très fort pouvoir contagieux.

 

 

 

[1] https://www.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/archipel/publications/bdf_bm/etudes_bdf_bm/bdf_bm_108_etu_2.pdf . Il s’agit d’un article du Bulletin de la Banque de France (N° 108, Décembre 2002) signé par Jean Christophe Cabotte et Anne-Marie Moulin.

[2] Cf. : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-les-conditions-d-un-demantelement-reussi-de-la-zone-euro-92063917.html

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21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 09:01

 

Résumé : Parler de la dette publique sans ajouter à l’obscurité des débats n’est pas chose facile. En la matière, comme dans tant d’autres, les opinions l’emportent sur la rigueur des raisonnements. Le présent texte tente de produire la réponse rigoureuse à une question historique : Pourquoi les Etats sont –ils passés du statut d’infiniment créancier à celui d’infiniment débiteur ? La dette publique apparaitra ainsi comme perte de pouvoir d’un monopole, comme choix politique et géopolitique, mais aussi comme suicide. Economiquement, elle apparaitra comme inefficience, puisque choix de plus de dette contre moins de croissance alors que le choix de plus de croissance contre moins de dette  était historiquement envisageable. Une démarche par étapes est proposée.

 

Etape 1 : Débattre de la dette publique sans en connaitre ses ultimes fondements.

Le caractère dramatique de sa hauteur ne fait plus l’objet d’un débat. Il existe un consensus pour reconnaitre que la vertigineuse croissance de la dette publique n’est que la conséquence de celle de la dette privée et de son explosion en 2008[1].  Chacun s’accorde à reconnaitre qu’il sera de plus en plus difficile de la faire « rouler ». D’où un consensus relativement élevé pour considérer qu’il faudra tôt ou tard un « haircut ».

Mais le haircut n’a pas le même sens pour tous puisqu’il y a opposition entre ceux qui pensent qu’il est une opération de justice, la dette étant « odieuse »[2] au moins pour partie, ceux qui pensent qu’il est une opération de sortie de crise et donc une décision de bonne gestion de la politique macroéconomique….et ceux qui restent réservés en raison de ses conséquences sur les épargnants et – s’agissant des Etats -  l’accès au marché des capitaux.

Le débat est beaucoup plus vif s’agissant du taux de l’intérêt.

Certains affirment qu’un taux nul qui serait celui d’une banque centrale prêteuse serait source d’inefficience, les Etats ne  seraient plus sanctionnés par des investissements trop faiblement porteurs de valeur ajoutée. D’autres répondront qu’il n’est nullement impossible aux Etats d’utiliser des taux d’actualisation fortement positifs pour éviter un tel risque. D’autres se feront les défenseurs des épargnants  et des compagnies d’assurances qui utilisent la dette publique comme matière première de base des créances qu’ils détiennent. Mais surtout d’autres diront que le taux de l’intérêt est le facteur qui, de fait, a entrainé la vertigineuse ascension de la dette publique.

Ces débats bien qu’intéressants sont toutefois insuffisants, l’interprétation des faits reposant trop sur leur description  et pas assez sur leur explication.

 

Etape 2 : Situer la dette publique à l’échelle macroéconomique

Pour bien comprendre à quoi la dette publique correspond, il est tout d’abord important de resituer les grandes identités comptables à l’échelle d’une nation mais aussi du monde.

Tout d’abord on doit considérer que chaque nation dispose en principe d’un Etat et d’agents privés : entreprises, salariés, retraités, etc.) impliqués dans le jeu de l’économie. Chaque nation est aussi en relation avec un extérieur que les comptables nationaux appellent « reste du monde ».

Jouer le jeu de l’économie c’est entrer dans un système très complexe de relations avec pour résultats une production, une consommation, des investissements, des exportations…etc. ; mais aussi une épargne, des impôts, des dépenses publiques…etc. Au terme du jeu, il y a le plus souvent un accroissement d’un gâteau économique à répartir en termes de profits, d’intérêts, de salaires, etc.

Le jeu de l’économie ayant été joué, il reste des soldes : l’Etat connait-il un surplus ou un endettement supplémentaire ? Les agents privés se sont-ils endettés ou connaissent-ils un excédent ? Le « reste du monde » est-il devenu créditeur ou débiteur ?

Bien évidemment il n’est  pas besoin d’être comptable pour voir immédiatement que la somme algébrique de ces soldes est égale à zéro. Si Etat et secteur privé sont tous deux excédentaires c’est que le reste du monde s’est endetté pour un même montant. Si l’Etat est en solde nul, un déficit du secteur privé correspond à un excédent du reste du monde pour un même montant. S’il y a équilibre des échanges extérieurs, il y a solde nul pour le reste du monde et un déficit de l’Etat correspondra à un excédent du secteur privé, tandis qu’un excédent correspondra à un déficit de ce même secteur privé. Etc.

Les choses deviennent plus simples encore si, passant au stade « Monde », le « reste du monde » disparait. Dans ce cas de figure, il n’y aurait plus qu’un Etat planétaire et un secteur privé lui aussi planétaire. Toujours dans ce cas le déficit public- situation dans laquelle  l’Etat ayant effectué l’ensemble de ses dépenses constate que  le montant de l’impôt est insuffisant - correspond exactement au financement par un secteur privé excédentaire pour un même montant.

Nous constatons alors rapidement que dans le cas d’un passage à un Etat mondial unique, l’excédent de ce dernier marquerait un appauvrissement du secteur privé pris dans son ensemble. Nous retrouverions la prédation nette qui était à l’origine historique des premiers Etats en formation. Le secteur privé est « exploité » par l’Etat. Cela correspondrait vraisemblablement à une situation non démocratique et des entrepreneurs politiques strictement prédateurs comme ceux que le monde a connu historiquement.  A l’inverse, s’il y a déficit public planétaire, alors le secteur privé s’enrichit du montant du déficit. Cela pourrait correspondre à des entrepreneurs politiques beaucoup plus dociles dans un environnement n’excluant pas la démocratie.

Dans ce cas il apparait que la dette publique tant décriée peut être un bienfait. Tout dépend naturellement de la nature des dépenses publiques génératrices du déficit et de la dette. Un déficit marqué par des dépenses très élevées en matière de formation n’a pas le même contenu  qu’un déficit fait de consommation d’armes tuant les citoyens c’est-à-dire les agents du secteur privé.

Si l’on retombe au niveau des nations multiples qui correspond à la réalité du monde d’aujourd’hui, le raisonnement qui vient d’être mené montre à l’évidence que les politiques dites d’austérité à l’échelle de la zone euro sont à priori fort discutables.

La course à la compétitivité aux fins des équilibres extérieurs repose sans le dire du point de vue allemand sur l’impératif de la nullité des soldes TARGET2[3]. La dévaluation externe étant par définition impossible, il faut diminuer l’ensemble de la demande interne. Concrètement annuler les déficits  des Etats ou/et des secteurs privés. Plus concrètement encore, cela signifie que les deux secteurs vont tenter de se renvoyer mutuellement la patate chaude… qui, pour autant, fait le bonheur des agents du « reste du monde »[4]. Les Etats augmentent les prélèvements et diminuent les dépenses qui faisaient l’excédent du secteur privé, lequel va réagir - à l’interne et en générant des conflits entre ses différents acteurs -en diminuant les investissements et les salaires, avec bien sûr les conséquences en termes de dépenses.

 Le nouveau jeu de l’économie consiste à ne plus constater des soldes dont la somme algébrique est nulle à l’issue d’une production normalement croissante, mais à construire ces soldes par anticipation en jouant ensuite le jeu de la contraction économique. Le jeu classique constatait à l’arrivée une croissance des PIB. Le nouveau jeu consiste, de fait, à constater leur régression.

Bien évidemment il reste à examiner la hauteur et la répartition du déficit- si tel est le cas- au sein du secteur privé : entreprises, salariés, rentiers, etc. La hauteur dépend du choix des entrepreneurs politiques au pouvoir à l’intérieur des limites fixées par la « contrainte extérieure ». Il est bien évident que même sans les contraintes d’une zone euro, un déficit excessif peut signifier un solde extérieur dont la dégradation peut mettre en cause la valeur externe de la monnaie. A l’intérieur de cette contrainte le déficit vient accroitre le niveau de l’épargne potentielle du secteur privé. Une épargne existait déjà, le déficit public en accroit le montant. Reste la question de la répartition de ce surplus d’épargne.

 Cette dernière  dépend du degré d’inégalités chez les agents contributeurs, degré lui-même travaillé par les modalités complexes d’une fiscalité à finalité redistributive ou non. D’une certaine façon le débat sur la  légitimité de la dette – la « dette odieuse »[5]- repose sur ces considérations, les pauvres étant amenés (notamment par le biais de la TVA) à financer les intérêts perçus par ceux dont le poids de l’impôt ne capte pas suffisamment des revenus jugés trop élevés. Globalement le déficit et la dette publique correspondante sont une affaire de choix politiques largement dessinés par le niveau des luttes entre groupes sociaux.

Maintenant lorsque les déficits sont « jumeaux » ( soldes négatifs pour l’Etat et le « reste du monde ») , ce qui correspond au cas américain depuis des décennies, le déficit public devient un choix géopolitique alliant les entrepreneurs politiques au pouvoir de plusieurs pays. Et parce que les déficits sont souvent « jumeaux » les constructions politiques inachevées comme l’euro zone vont devoir imaginer des clauses juridiques parfaitement contradictoires quant à leurs effets : il faut empêcher un déficit extérieur, tout en maintenant une concurrence non faussée, en supprimant tout déficit public. Le choix géopolitique mariant les entrepreneurs politiques au pouvoir au sein de la zone euro- choix concernant le déficit et la dette-  devient parce que très difficile à mettre en place, une réalité des plus instables[6]. Parce que les déficits jumeaux furent géopolitiquement bien accueillis  la « Chinamérique »[7] fut plus stable que ne pouvait l’être une zone euro ne pouvant pas accepter le double déficit.

 

Etape 3 : La perte de pouvoir comme fondement ultime de la dette publique

La présente réalité de la dette publique est matériellement la vente de titres de créances sur l’Etat, travail réalisé par une agence de la dette publique, en France l’ « Agence France Trésor » (AFT). Les entreprises vendent également des titres souvent appelés « obligations corporate » en ayant recours au service des banques. Ce qu’il y a de curieux dans la dette publique est que l’Etat ne peut utiliser les services de sa propre banque, la Banque centrale, pour se financer en lui vendant ses titres de dettes. La curiosité est d’autant plus grande que la monnaie reçue en échange des titres de dette est un objet dont les caractéristiques ( dénomination, cours légal, pouvoir libératoire, etc.) sont fixées par l’Etat lui-même. Auteur du jeu, l’Etat s’est mis hors-jeu alors qu’il est selon Weber le monopoleur de la violence légitime.

En accordant un crédit quelconque, les banques associées au secteur privé créent de la monnaie au profit de ce dernier. Cet accord est un  échange marchand classique et, bien évidemment, le bénéficiaire du crédit n’est pas, sauf exception, en relation hiérarchique avec une banque qui peut lui refuser le crédit. Dans la plupart des cas, en revanche, l’Etat, ou le Trésor qui lui est rattaché ne peut accéder au crédit de sa propre Banque, la Banque centrale. Souvent propriétaire à 100% de sa Banque centrale, l’Etat pourtant monopoleur de la violence légitime s’est auto-exproprié, et sa Banque centrale que l’on dit indépendante s’interdit d’accorder tout crédit à l’exproprié. La Banque centrale pourtant créatrice de la monnaie légale, monnaie qui servira d’appui à la création monétaire des banques de second rang, ne peut créer de la monnaie pour son client Etat.

Ce fait, fort étrange, amène l’Etat moderne à emprunter sa propre monnaie à des tiers, c’est-à-dire des banques, qu’il protège par ailleurs par le code monétaire dont il est l’auteur. La dette publique apparait ainsi comme servitude volontaire.

Cette situation est d’autant plus étonnante qu’elle est diamétralement opposée à celle qui fut à l’origine historique de la genèse  de l’Etat.

On sait qu’historiquement l’Etat s’est nourri, dans son ascension, de la vision religieuse du monde : l’institution du sacrifice comme règlement de la dette envers les Dieux s’est progressivement transformée en dette envers le prince. En ces temps anciens, la dette publique était en quelque sorte renversée : en termes modernes ce n’était point l’Etat qui était endetté envers le secteur privé mais ce dernier envers l’Etat. Il y a donc eu historiquement un renversement[8] de la dette publique comme il y a eu renversement de la dot dans le système domestique.

Historiquement la dette envers le prince était un mélange d’esclavage généralisé, de servitude, et de ce  qui deviendra ultérieurement l’impôt. Il ne s’agissait pas d’une dette privée issue d’engagements volontaires, mais bien d’une contrainte de nature publique. L’impôt est ainsi bien de la dette publique renversée. Cet impôt va prendre pour support, les objets remis par le prince, au titre du paiement des services rendus par certains  individus chargés de le défendre voire d’accroitre sa puissance : les mercenaires. Ces derniers ne peuvent accepter n’importe quel type d’objet et, plaçant logiquement les princes en compétition, ils choisiront la liquidité la plus grande possible : le métal précieux. En retour, l’impôt prendra la même forme, celle du métal précieux. Il en résultera les prémisses de ce qu’on appellera quelques milliers d’années plus tard le « circuit du Trésor » : les mercenaires, instrument du politique,  font circuler le métal dans la sphère économique (commerçants, artisans etc.), laquelle renverra le métal vers le prince par le truchement de l’impôt.

La naissance de la monnaie est aussi naissance d’un instrument du pouvoir politique permettant de maintenir la dette publique que le peuple doit au prince.

On comprend dans ces conditions toute l’attention des premiers entrepreneurs politiques  envers la monnaie ainsi inventée: monopolisation des mines de métal et des hôtels des monnaies (signes annonciateurs des premières banques centrales), teneur en métal précieux  (l’Aloi) des pièces frappées à l’effigie du prince, veille constante de l’abondance monétaire pour lutter contre la « trappe à monnaie », phénomène récurrent en raison de la fonction réserve de valeur de la monnaie.

Hélas, la monopolisation par ce qui est le secteur public naissant, ne peut être parfaite et des agents issus de ce qui est déjà le secteur privé pourront, eux aussi, avoir accès au métal. Ils feront naitre des institutions nouvelles appelées banques  et feront ainsi émerger un pouvoir financier concurrent du pouvoir politique. L’histoire du renversement partiel de la dette publique pour en arriver à sa forme moderne est celle d’un basculement du pouvoir : l’entrepreneuriat politique étant amené à céder progressivement certaines de ses prérogatives de puissance publique au secteur privé.

La perte du monopole sera d’autant plus grave que les princes en concurrence politique entre eux  n’ont le plus souvent que la guerre pour la réguler. Le cout de régulation dépassant souvent le propre pouvoir de création de monnaie s’additionnant aux prélèvements classiques, il faudra que les Etats correspondants empruntent auprès du secteur privé. Nous avons là le début du renversement de la dette publique, avec des Etats devenus débiteurs alors qu’ils sont – historiquement et donc presque génétiquement - d’essence créancière.

Face à la pénurie de métal, le prince sera progressivement amené à accepter que le secteur privé émette de la monnaie qu’il va garantir en garantissant la conversion de cette monnaie en monnaie que lui –même émet par sa propre banque, laquelle deviendra un jour Banque centrale. Concrètement les banques vont émettre de la monnaie, au-delà de la réserve métallique et les papiers correspondants seront parfaitement convertibles car tous convertibles dans la monnaie définie par le prince. La banque centrale classique est née et se trouve déjà être à l’interface entre les entrepreneurs politiques (le prince) et la finance. Elle facilite grandement les échanges en intervenant sur le marché monétaire et en garantissant la bonne circulation de la monnaie et des crédits, et en même temps elle reste le fournisseur principal du Trésor dans ses besoins de financement.

La fin de la monnaie métallique, autorise ce que nous avons appelé la fin de la « loi d’airain » de la monnaie[9], et redonne théoriquement un pouvoir de création monétaire considérable -  seulement limité par la contrainte extérieure - au profit des Etats. De quoi faire disparaitre jusqu’à l’idée même de dette publique dans sa version moderne. Les néochartalistes iront plus loin en considérant que l’impôt lui-même n’est plus dans ce cas de figure qu’un outil technique de régulation de la masse monétaire[10]. Ce sera chose faite ou presque dans nombre de pays ayant bénéficié des trente glorieuses : au-delà de l’inflation et de la croissance, la dette publique disparait et -en ajout des taux d’intérêts nuls  consentis par la Banque centrale à son Trésor- les « avances non remboursables », ne sont limitées que par la crainte de la baisse de la valeur externe de la monnaie.

Dans ces conditions, la finance ayant perdu son pouvoir ne pourra le reconquérir que par la séparation radicale des Etats de leur Banque centrale. Ce qui fut obtenu à la fin du siècle précédent.

Désormais, il n’y a plus que les banques qui sont créatrices de monnaie, et sans doute la banque centrale, mais au seul profit de la liquidité et de la solvabilité bancaire. Les Etats en sont exclus. Génétiquement créanciers radicaux, ils sont aujourd’hui, mondialisation oblige, des moins disant fiscaux , mais surtout des endettés soumis à la dure loi de l’intérêt.

La dette publique est donc bien l’effet de l’effondrement des Etats : nés infiniment créanciers, leur volonté suicidaire les a transformés en débiteurs.

 

Conclusion : La  croissance de la masse monétaire peut nourrir une croissance réelle plus élevée avec moins de  dette publique et sans rentiers.

C’est par la dette privée que la masse monétaire augmente. C’est aussi par la dette publique que l’on obtient le même effet. Globalement cette contrepartie de la masse monétaire en augmentation est source du grossissement de l’activité économique réelle. Ce grossissement a un prix : le taux de l’intérêt censé représenter le cout du renoncement à la liquidité et la rémunération du risque.

Le déficit public n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Par contre le taux de l’intérêt qui lui  est associé est au moins une inefficience. La reprise du pouvoir par les Etats permettrait  un taux nul parfaitement justifié : les notions de cout du renoncement à la liquidité et de prime de risque perdant toute signification dans cette nouvelle configuration institutionnelle qui serait aussi une reprise du pouvoir par l’entrepreneuriat politique. La contrainte monétaire disparue- au moins au niveau interne - permettrait des taux de croissance durablement plus élevés. La croissance de la masse monétaire due au couple Banque centrale/Etat n'étant plus de "l'argent dette", la contrainte de l'intérêt disparait.

 


 

[1] On aura une démonstration précise du phénomène dans les travaux de O.Jorda,M.Schularick et A. Taylor / Cf . « Sovereigns versus Banks : Credit,Crises, and Conséquences », NBER,Working Paper,Octobre 2013,19506.

[2] C’est le point de vue du CADTM et d’ Eric Toussaint.

[3] On sait que du point de vue allemand ces soldes sont d’une extrême importance et leur équilibre proche de zéro est ce qui garantit le respect des règles du jeu fixé dans les Traités.

[4] Le bonheur, puisque le déficit national correspond, pour un même montant, à un excédent du « reste du monte », excédent autorisant, par exemple,…. un déficit public plus élevé dans des Etats du « reste du monde »….

[5] Expression reprise par la Commission pour la vérité de la dette grecque, qui considère que cette dernière est probablement illégale, toxique et non viable.

[6] La plus grande partie de la zone sud de la zone euro -y compris la France -  était jusqu’à la mise en place des politiques d’austérité en déficits jumeaux . Beaucoup le sont encore et la France connait encore 4 points de PIB de déficit public associés à 2 points de PIB de déficit extérieur.

[7] Il était de l’intérêt du parti communiste chinois d’accueillir les capitaux américains à condition qu’il ne soit pas  réservé à l’alimentation du marché intérieur, et il était de l’intérêt du capitalisme américain de bénéficier de couts du travail faible. Comme il a souvent été dit la « Chiamérique » était l’alliance de Wal- Mart et du Parti communiste chinois.

[8] Renversement partiel tant il est vrai que l’impot existe encore.

[9] Cf. Jean Claude Werrebrouck dans la revue Médium : « La loi d’airain de la monnaie » N° 34, p 101-119.

[10] Cf. le site : « frapper monnaie ». https://frappermonnaie.wordpress.com/2012/07/16/un-post-chartalisme/

 

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 12:35

A la lumière des présentes négociations entre la Grèce et les institutions de l'ex Troïka, nous voudrions reprendre les scénarios établis dans le présent blog dans son article du 10 mars dernier.

Rappelons les brièvement, dans leurs développements, leurs conséquences et la situation d'arrivée tels qu'imaginés à la date du 6 mars:

1) Décision d’aider la Grèce :

                                        - Contestation de la coalition au pouvoir en Allemagne (AFD notamment)

                                        - Montée des populismes dans le sud, notamment en Espagne

                                        - Fin des politiques d’austérité

                                        - Monétisation massive de la part de la BCE

                                        - Décision très consensuelle - mais dramatique-  d’une sortie de       l’euro  par  les entrepreneurs  politiques allemands.

2) Décision de ne pas aider la Grèce :

                                        - Maintien de la coalition au pouvoir en Allemagne.

                                        - Maintien des politiques de dévaluation interne dans les autres                                                                          pays.                            

                                        - Aggravation continue des disparités intra européennes

                                        - Dépression à l'échelle continentale                                                         

Il semble donc évident - encore une fois toutes choses égales par ailleurs- que le choix de ne pas aider la Grèce domine celui de l’aider. L’Allemagne choisira donc de rester dans l’euro le plus longtemps possible en restant très soucieuse du respect des règles. Ce n’est qu’avec l’aggravation  de la crise sociale dans le sud et la perte de contrôle de ses entrepreneurs politiques que la décision très lourde et très difficile mais consensuelle de sortie de l’euro serait prise par les entreprises politiques allemandes.

Ce second scénario doit être étudié en fonction des choix à court terme du gouvernement grec :

Choix 1:La Grèce fait défaut et décide de sortir de l’Euro :

               - Rétablissement du contrôle des changes et des mouvements de capitaux

               - Dévaluation de 20 à 30% de la nouvelle monnaie nationale.

               - Mise en place du programme gouvernemental dans les conditions d’un équilibre   budgétaire retrouvé (fin de la rente de la dette et utilisation de la marge du solde primaire 2014)

               - Investissements étrangers confortés sur la base de la compétitivité retrouvée.

Variante possible : réquisition de la banque centrale avec monétisation permettant de rembourser toutes les dettes sur la base du nouveau taux de change. Dans ce cas, les contrats sont formellement respectés

Choix 2 : La Grèce réquisitionne sa Banque centrale et conserve l’euro :

                     - La banque centrale monétise et fait face à l’ensemble de ses créanciers

                      - Le marché de la dette publique disparait au profit du financement direct par la   Banque  centrale.

                      - Mise en place aisée du programme gouvernemental annoncé.

                      - Mise en place le cas échéant d’un « 100% monnaie ».

                      - La BCE met fin au dispositif TARGET 2 jouant pour la Grèce.

                      - Le marché interbancaire se ferme et les banques étrangères disparaissent.

Ce scénario aboutit à la marginalisation complète de la Grèce. On en déduit que la stratégie correspondante est dominée par celle du choix 1.

On peut donc penser que le gouvernement grec choisira la première stratégie : celle d’une sortie de l’euro.

Voilà donc ce que concluait notre analyse  du 10 mars dernier.

Qu'est devenue cette analyse prospective quelques 2 mois plus tard?

Il est clair que la décision de ne pas aider la Grèce est toujours clairement retenue, même si, ici ou là, des concessions marginales viendraient limiter une trop apparente capitulation des entrepreneurs politiques grecs.

Par contre, on peut s'étonner que ces mêmes entrepreneurs politiques n'aient pas fait le choix proposé dans notre scénario du 10 mars.

Certes les entrepreneurs politiques grecs au pouvoir craignent les "effets de second tour" analysés dans notre article :

     - effet bombe atomique de 14 années de règne de l'euro,

     - difficulté de concevoir une authentique substitution des importations par des productions nationales,

      - pénurie massive de devises que le tourisme ne peut réellement juguler, etc.

Au-delà il existe aussi une raison majeure : nous avons sous-estimé l'attachement des grecs au modèle européen, attachement qui est aussi le rejet de ce qui relève de l'Est: monde Ottoman et ex-monde soviétique.  En sorte que, au moins à court terme, les entrepreneurs politiques grecs au pouvoir doivent choisir entre 2 maux: entrer en servitude volontaire avec l'Allemagne ou partir, ce qui serait  vécu comme un inacceptable éloignement de l'Occident.

  A court terme, ces mêmes entrepreneurs politiques au pouvoir, auront démontré qu'ils ont beaucoup œuvré pour sortir le pays du bourbier dans lequel d'autres entrepreneurs politiques l'ont plongé. Ils ne prendront donc que des risques limités en s'appuyant sur un peuple qui rejette massivement la Troïka, mais finalement la préfère à ce qu'il croit être  l'inacceptable séparation d'avec l'Occident. 

Bien évidemment, ce scénario corrigé serait encore un choix de court terme tant il est vrai que fondamentalement nous maintenons, comme dans le texte du 10 mars, qu'il n'existe pas d'espace de négociation mutuellement avantageux entre l'Allemagne et la Grèce.

Le monstre euro n'a pas fini de détruire les peuples européens.

 

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8 mai 2015 5 08 /05 /mai /2015 06:47

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7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 14:35

La remontée des taux depuis quelques jours semble apporter de nouvelles inquiétudes. A cet égard nous republions un texte en date du 27 octobre 2014, texte concernant à l'époque les tests de résistance. Cet article s'intitulait: "Tests de résistance positifs mais bilans bancaires fragilisés' et évoquait déjà le risque des taux trés bas.

 

Résumé: Les tests de résistances bancaires publiés le 26 octobre  rassurent la zone euro. Pourtant  les taux très faibles organisés par la BCE développent le risque d'un tsunami financier alors même qu'ils sont censés lui faire barrage.

La BCE rassure sur l'état de santé global des banques européennes. Il est vrai que l'examen de la méthodologie retenue est sérieux. Au delà d'une revue rigoureuse de la qualité des actifs (AQR), les tests de résistances ont intégré 5 grands risques (crédit, marché, titrisation, taux, souverain), dans deux scénarios ( actuel et adverse ou stressé), d'états macro-économiques ( croissance, chômage, taux longs, situation de l'immobilier, inflation).

Pour autant,il apparait que le risque de valeur des actifs est fort mal apprécié dans le modèle retenu, en raison de la politique de taux anormalement bas, développée par  une BCE en grande difficulté dans sa volonté de relancer le crédit. C'est cette insuffisance qui fait l'objet de ce très bref billet.

Partons de la relation inverse entre taux et cours, propriété qui fait partie de l'outillage de base propre à la compréhension du fonctionnement des marchés financiers.

Prenons le cas de la dette publique en général.

Une émission de bons du Trésor à 5% signifie que si le titre bénéficie d'une valeur inscrite de 100, son acquéreur se verra octroyer un rendement de 5. Si le marché secondaire n'accorde pas sa confiance au titre, sa valeur boursière va se détacher de la valeur inscrite. Si l'on suppose que le cours passe ainsi de 100 à 50, cela signifie que l'acheteur sur le dit marché secondaire bénéficiera d'un coupon de 5 sur un titre qui ne vaut que 50, soit parconséquent une rentabilité de 10%. Un marché qui boude ainsi une dette publique, obligera l'Etat correspondant à offrir - au titre de ses nouvelles émissions- un taux de 10%  et non plus de 5%, pour continuer à alimenter son Trésor. La conclusion figure dans tous les manuels d'économie : lorsque les taux baissent les cours montent et inversement, lorsque les taux augmentent les cours baissent.

Bien évidemment les actifs des bilans bancaires sont affectés par une montée des taux et, si par hypothèse extrême ils sont gorgés de dettes publiques, leur insolvabilité est vite assurée. D'où une crise systémique. D'où aussi l'utilité de stress-tests commençant par l'évaluation des actifs pondérés des banques, la célèbre AQR.

Tentons de reproduire le raisonnement dans la situation, encore présente aujourd'hui, où les taux sont durablement et depuis plusieurs années très faibles. Une défiance des marchés, par exemple concernant les dettes publiques de la zone sud de l'Europe, peut entrainer un passage de 1 à 2% des taux. Cela signifie que la valeur inscrite qui était par exemple de 100 ne vaut plus que 50, d'où la difficulté de recourir à des émissions nouvelles.

Pour autant, dans ce nouvel exemple la chute des cours (division par 2) ne résulte que d'une variation de seulement 100 points de base (1%) alors que dans l'exemple précédent la variation se montait à 500 points de base (passage de 5 à 10%.

La conclusion de ce petit exemple est simple : la sensibilité de la valeur des actifs bancaires est beaucoup plus importante dans les périodes où les taux sont durablement faibles. Corrélativement, elle l'est beaucoup moins lorsque les taux sont élevés. Cette sensibilité ne semble pas avoir été prise en compte dans l'évaluation des risques de taux par les organisateurs des stress-tests dont la publication vient d'intervenir.

C'est dire que, malgré les efforts passés de recapitalisation, et efforts à venir pour les banques mauvaises élèves, qui ne respectent pas encore les ratios CETI de 8% pour l'AQR et de 5% pour le stress test ,  la probabilité de risque systémique est beaucoup  plus importante aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a 10 ans.

 

 

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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 16:11

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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 05:19

 

Partant de définitions précises concernant les concepts d’Etat et de marché politique, la première partie du présent texte a permis d’étudier les mécanismes de déconstruction, en particulier celui de l’Etat-Nation. La seconde partie va maintenant s’interroger sur l’existence de forces permettant de  reconfigurer ce dernier : la sécession, mais aussi, la refondation et la fragmentation. Enfin nous verrons que les tentatives de dépassement sur un mode fédéral ou confédéral sont une complète et surtout très dangereuse illusion.

Reprenons successivement ces différents cas de figure.

Des couts d’homogénéisation trop élevés : la sécession.

Une première forme  concerne le démantèlement des Etat-Nations les moins homogènes. Il s’agit d’Etats-Nations composés de communautés distinctes historiquement rassemblées sous la houlette d’entrepreneurs politiques ayant édifié  un Etat unique (Espagne, Grande Bretagne, Belgique, etc.). Ces Etats-Nations parce que non homogènes se heurtent à la contestation croissante des transferts vers l’Etat-central. Contestation qui résulte d’un double mouvement : celui de la crise et celui de la fin de l’idéologie de l’intérêt général.

Parce que la crise aggrave les inégalités de performances entre les sous- ensembles de ces Etats-Nations, elle invite à l’augmentation des transferts exigés par les entrepreneurs politiques centraux, transferts de plus en plus contestés : La Catalogne n’accepte plus de financer l’Estrémadure, La Flandre n’accepte plus de financer la Wallonie, etc. Et ces résistances s’accroissent aussi en raison de l’affaissement de l’idéologie d’un intérêt général. Ce type de décomposition/ recomposition ne conteste pas la mondialisation laquelle devient au contraire un  appui pour une libération : il ne s’agit pas de se recroqueviller sur une culture provinciale, mais de s’en libérer d’une autre. Il ne s’agit pas de construire un nouvel universalisme mais de se libérer d’un particularisme. C’est dire qu’il ne s’agit pas vraiment de créer un nouveau monopole Etatique, un nouvel Etat-Nation - replié sur lui-même - en modèle réduit. Parce que la montée de l’économie et avec elle, celle de la mondialisation ne sont  pas contestées, parce que l’on est prêt à affronter toutes les conséquences de la foudre numérique en termes d’explosions de nouveaux échanges sans frontières, la seule variable qui importe est celle du coût d’un Etat que l’on doit néanmoins supporter parce que réalité encore indépassable. Ainsi, l’indépendance de la Catalogne, de l’Ecosse de la Flandre etc. se fait au nom d’un arbitrage de coûts : la communauté choisit l’Europe réputée plus avantageuse  que les prélèvements de l’Etat central historique. Elle se fait aussi probablement sur la base  d’un affaissement et non d’une disparition complète de l’idéologie d’un intérêt général : une version modernisée de l’Etat-Nation plus réduit et surtout ouvert  est encore pensable.  La sécession revendiquée est d’essence pacifique, la logique des intérêts a bien effacé celle des passions. Elle est aussi un instrument d’ascension pour des entrepreneurs politiques locaux qui vont trouver une nouvelle légitimité en offrant de nouveaux produits politiques. Concrêtement, elle n’interviendrait que sur la base de ces produits  relativement nouveaux que sont les  référendums d’autodétermination avec parfois initiative populaire.

La  problématique de la « fermeture » de l’Etat fédéral au niveau américain est sans doute assez différente. Pour autant elle témoigne avec la lutte contre le « Obamacare » et la mise en avant des Thèses d’un James Madison  (4ième président des USA) d’un réel recul du périmètre de l’intérêt général, recul mis en valeur là aussi par des entrepreneurs politiques en quête de nouvelles parts de marché. Là aussi, il s’agit moins de construire un nouvel universalisme, que de se libérer de contraintes, ici, en convoquant une histoire singulière 

Une place particulière doit bien sûr être réservée aux  structures conglomérales prémodernes ne correspondant pas à de véritables  Etat-Nations : URSS, Irak, Syrie, etc. Dans ce type d’espace les entrepreneurs politiques ayant édifié ces conglomérats sont parfois extérieurs et souvent très récents. Les conglomérats en question n’ont jamais réellement développé de façon crédible, l’idéologie de l’intérêt général au travers de racines communes, les coûts correspondants étant tout simplement prohibitifs. Le modèle westphalien qui inspire les créateurs de ces conglomérats est en effet difficile  à établir.[1] Il en résulte que la phase actuelle de décomposition est d’une logique fort éloignée de celle précédemment évoquée et logique  n’excluant pas la violence inter ethnique.

Coûts trop élevés de la crise et de la mondialisation : La refondation d’un Etat-Nation…patrimonial.

Une seconde forme correspond à la résistance face au dépassement de l’Etat-Nation classique, résistance prenant appui sur le principe de souveraineté, instance  fondatrice sans laquelle le « big-bang » des Etats, avec leurs frontières, eut été historiquement impossible. Parce que la souveraineté exclut dans sa définition l’idée d’un pouvoir qui serait au-dessus du pouvoir, elle se méfie d’une imbrication interétatique et de règles supranationales facilitant le processus de mondialisation. La résistance est ici le fait d’acteurs  se disant encore citoyens et  ne voient dans l’effritement de la souveraineté, qu’une manipulation des entrepreneurs politiques qui, parfois, associés à des entrepreneurs économiques, détruiraient la Nation de toujours. Nous avons là l’émergence des entreprises politiques dites populistes, notamment celles que l’on rencontre aujourd’hui dans nombre de vieux Etats européens (Autriche, Pays-Bas, Slovaquie, Finlande, Hongrie, Grèce, France,  etc.). Parce que résistante cette forme est évidemment moins pacifiste, et l’on y retrouve la logique violente de la recherche de boucs émissaires. Cette dernière se cache derrière un certain nombre de traits caractéristiques de ce qui est un national populisme : valorisation du « nous » comme « descendants d’un âge d’or », rejet de l’autre (« Altérophobie ») et en particulier des élites coupables, conception organiciste du monde, évidemment rejet de la mondialisation.

Dominique Reynié [2] désigne cette forme par l’expression de populisme patrimonial. Il est vrai que ce courant cherche aussi à préserver un patrimoine aussi bien culturel qu’économique, patrimoine qui serait menacé par l’immigration mais aussi la construction européenne et le mondialisme. Dans le même ordre d’idées, ce courant est logiquement anti-fiscaliste, individualiste et conservateur.

Pour autant, il y a lieu de distinguer le populisme en provenance des courants d’extrême droite à la recherche de boucs émissaires et les autres plus pacifiques, moins taxables d’Altérophobie, et plus simplement et seulement souverainistes. Il s’agit là d’une simple volonté restauratrice d’un passé idéalisé sans souci d’un repli identitaire. Il est aussi des cas particuliers où la souveraineté  serait moins  à reconstruite qu’à construire. Ce serait par exemple celui de la Grèce où le « big bang » de l’Etat a toujours été contrarié par la difficulté de dépasser les formes primaires du clientélisme, d’où le succès de Syriza qui n’a rien d’un populisme d’extrême droite.

Des coûts d’homogénéisation en forte croissance : La fragmentation

Il ne s’agit pas ici d’une situation où il y aurait à arbitrer entre coûts d’homogénéisation et coûts de l’autonomie (première forme déjà examinée) mais au contraire d’un cas dans lequel le coût d’homogénéisation n’est plus supportable. Cette forme correspond à une sécession larvée, celle du repli identitaire, ou ce qu’on appelle le communautarisme. Parce que l’Etat-Nation est contesté par la mondialisation, parce que le coût de production de l’idéologie de l’intérêt général devient prohibitif, il cesse de protéger des minorités qui, par ailleurs, sont davantage exposées que d’autres aux effets de la grande dissociation entre offre et demande globales mondiales[3]. L’excédentaire production des émergents (Chine notamment), et les choix des entrepreneurs politiques d’anciens Etats développés (Allemagne), sont venus détruire les emplois faiblement qualifiés et occupés par des minorités ethniques implantées dans nombre d’Etats. La perte relative d’identité était jusqu’ici compensée par l’accès aux complets bénéfices de l’Etat-Nation (les dépenses publiques d’homogénéisation), ce que les entrepreneurs politiques de l’époque désignaient par le terme « d’intégration ». Ces bénéfices disparaissant par le jeu de marchés politiques conduisant à la mondialisation, il ne reste plus que des coûts en forte croissance.[4], Des coûts assortis d' une accumulation des humiliations,  d'un repliement sur l’identité et la construction de frontières avec le reste de la nation. Il ne s’agit pas ici de faire sécession tout en restant dans la modernité, ce qui est le cas de la première forme de recomposition, il s’agit à l’inverse de retrouver les formes archaïques de l’Etat, lorsqu’il était juste après son « big- bang » enkysté dans la religion. Forme archaïque qui contestera, au nom de la liberté une laïcité française, laquelle est soupçonnée - selon Martha Nussbaum[5]-  de privilégier l’absence de religion. Il y a ici sécession d’un type très différent et contestation des frontières de l’Etat-Nation, avec le développement de zones de non droit, ni modernes (Etats-Nations)  ni post-modernes (mondialisation).

Cette troisième forme peut se retrouver chez les sécessionnistes de la première : il n’est pas impensable qu’une Belgique  ayant réduit le périmètre de l’idéologie de l’intérêt général jusqu’à faire naître 2 Etats, ne soit pas, au sein de ces nouveaux espaces, préoccupée par l’émergence de la troisième.

Maintenant cette dernière forme, bannie par la seconde, en accepte pourtant certains traits : racines plongées dans le passé, sacralisation de l’héritage culturel, conception organiciste du monde, altérophobie, etc. Elle se nourrit aussi de son rejet par les deux autres qui, voulant réduire le périmètre de l’intérêt général, acceptent de plus en plus le coût  en réduction  de l’universalisme de jadis ou du cosmopolitisme non assumé : acceptation des ghettos, renoncement à la solidarité, etc.

Les unions ou constructions fédérales en grandes difficultés.

Le passage à des grands ensembles fédéraux ou confédéraux n’est guère envisageable et nous avons déjà montré en ayant recours aux analyses de Rawls que le jeu interétatique, donc le jeu des marchés politiques nationaux, ne peut déboucher facilement sur ce type de construction[6]. Le problème de ces tentatives supra-nationales est qu’il est impossible d’aboutir à des institutions consensuelles, car à l’inverse de la « négociation sous voile d’ignorance » chère à Rawls, les sociétaires sont historiquement situés et négocient autour de la table des accords qui ne peuvent être que très difficilement mutuellement avantageux.

L’exemple de la construction européenne est de ce point de vue un cas d’école.

Parce que la problématique de la mondialisation ultra-libérale est devenue chez les entrepreneurs politiques européens un enjeu prioritaire, il est devenu impossible de gérer la contradiction entre  un libre échange illimité et étroitement surveillé, et le principe de souveraineté.

 La construction de l’euro est emblématique de cette contradiction. D’une part, la monnaie unique et ses conditions d’existence  (indépendance de la BCE, libre circulation du capital, etc.) étaient  les ingrédients  d’un libre échange plus réel que partout ailleurs dans le monde, mais d’autre part il était impensable que les déséquilibres extérieurs qui en étaient les conséquences, donnent lieu à des transferts entre Etats souverains. Les capitaux transférés n’étant que de la fiscalité fondement du pouvoir des entrepreneurs politiques, on voit mal une négociation au terme de laquelle les entrepreneurs politiques des Etats excédentaires se sacrifieraient au bénéfice des entrepreneurs politiques des Etats déficitaires. En termes très empiriques il n’y a pas de marge de négociation possible entre l’Allemagne et la Grèce : la problématique de la reconduction au pouvoir des entrepreneurs politiques allemands et grecs s’y oppose avec radicalité[7]. Il existe toutefois un très petit espace de négociation potentiel : celui provenant de la peur d’une rupture générant des externalités gigantesques. C’est possiblement le cas des entrepreneurs politiques allemands qui évalueraient leur responsabilité historique dans un effondrement complet  de l’union européenne. Lorsque les entrepreneurs politiques ne sont que les subordonnés d’entrepreneurs politiques nationaux, des transferts sont évidemment possibles, et c’est ce qui se passe dans la plupart des Etats-Nations. A l’inverse, au niveau des Etats, de tels transferts sont  peu imaginables sauf l’hypothèse ci-dessus émise et sauf, évidemment,  le recours à la violence et donc l’annexion d’un Etat par un autre, ce qui est l’inverse d’une construction fédérale.

Dans la réalité concrête, cette impossibilité  de transferts aboutit à l'imposition de politiques restrictives, les fameuses dévaluations internes pour les pays déficitaires, politiques qui éloignent les Etats les uns des autres avec les risques d'explosions sociales. Plus concrètement encore, la volonté fédéraliste peut-elle aboutir à la désertification de certains Etats et à l'enrichissement permanent d'autres?

La conclusion de tout ceci est que nous entrons probablement dans la phase de déconstruction progressive de l’organisation bruxelloise. 

Parcequ'en mondialisation il est probablement impossible de passer de l'Etat-Nation au fédéralisme, l'Europe génère elle-même les moyens de son déclin: ses taux de croissance sont durablement inférieurs à ceux du reste du monde.

 Bien évidemment le passage à un fédéralisme plus vaste encore – par exemple le passage à un Etat mondial- est encore beaucoup plus irréel, le produit politique « construction d’un gouvernement mondial » ne correspondant qu’à un marché de niche impossible à faire épanouir(8).

Cela ne signifie évidemment pas que les mensonges faciles sur l’actualité, ou sur l’inéluctabilité de la construction de grands ensembles continentaux vont disparaitre, tant il est vrai que les exhortations l’emportent souvent sur la réflexion. Clairement, les débats, rencontres, travaux  et colloques stériles sur la naissance d’une Europe politique vont proliférer  car selon le mot de Sylvestre Huet : « Entre un mensonge simple et une vérité compliquée à démontrer, c’est le menteur qui l’emporte ».

 

 

 

[1] Historiquement, le modèle westphalien, acquis au terme d’une très longue lutte entre prédateurs étatiques, supposait   beaucoup d’innovations très coûteuses à établir et pérenniser : incontestabilité du monopole et donc frontières à surveiller, principe de souveraineté, lutte contre toutes les formes d’hétérogénéité (culturelles, linguistiques, juridiques), etc. Il est clair que  la décolonisation relativement récente devait révéler la grande inapplicabilité du modèle westphalien. Ce qui ne veut pas dire que le modèle westphalien n'est pas exportable. Ainsi la Chine se reconstruit en Etat-nation souverain sur un modèle rejetant le magistère des valeurs occidentales.

[2]  « Populisme : la pente fatale », Plon, 2011

[4] Ce que certains appellent le gestion des nouveaux problèmes sociaux.

[5] « Les religions face à l’intolérance », Climats, 2013.

[6] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-eiffel-gliencke-etc-122700133.html

[7] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/02/euro-la-fin-du-protectorat-grec-et-ses-consequences.html

    (8) De ce point de vue Jean Louis Beffa a raison de penser que la mondialisation du présent siècle laissera intacte la présence de 2 grands Etats-Natiions, les USA et la Chine. Cf son essai : "Les Clés de la puissance"; Seuil;2015.

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  • : La crise des années 2010, réflexion sur la crise économique globale
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  • : Analyse de la crise économique, financière, politique et sociale par le dépassement des paradigmes traditionnels
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