Samedi 6 mars 2010 6 06 /03 /2010 15:10

 

               

 

La soupe primitive humaine parce que fondamentalement holistique ne laissait guère de place au marché et à l’économie. Parce que l’échange marchand, à l’inverse de l’échange primitif de dons, est fondé sur la séparation, il ne saurait lui être accordé une place réelle dans la société primitive.

Beaucoup plus tard « la grande transformation » chère à Polanyi laissait entrevoir une société de marché, dés enchâssant l’individu de sa vieille communauté holistique, et autorisant ce qui allait devenir la révolution industrielle.

Ce qu’on appelle financiarisation est un processus de séparation, de mise à distance, ou d’éloignement vis à vis des contraintes de l’économie réelle. C’est que l’échange marchand , outil indispensable de la division du travail, reste dans une économie non financiarisée trop soumis aux contraintes du réel. L’investissement réel, donc  assujetti  au processus de création de valeur ajoutée à partir de ces éléments très matériels que sont les équipements, les matières premières etc, est une répression temporaire de l’échange marchand : il faut attendre la création de valeur ajoutée avant  sa mise sur le marché. Avec tous les risques associés à l’opération.

La titrisation généralisée du réel

De ce point de vue l’apparition, au 19ième siècle, des sociétés de capitaux  est une libération supplémentaire : il y a déconnexion nouvelle vis-à-vis de la réalité et l’investissement n’est plus l’anéantissement au moins temporaire de la liquidité. Déjà, la course à la liquidité comme jouissance potentielle, sans engagement.

La division croissante  du travail va fonctionner de la même façon : la prise de conscience selon laquelle le coût du recours au marché peut- dans certaines conditions – devenir inférieur aux coûts de la hiérarchie libère les processus d’externalisation et d’émiettement  de la production. Parfois jusqu’à l’infini : des entreprises responsables de marchandises pourtant bien matérielles ne produisent rien d’autre que de la coordination. Comme quoi il est possible de maitriser des actifs sans porter atteinte à la liquidité.

De ce point de vue le modèle « d’accumulation fordien », pour employer le langage des « régulationnistes », n’est pas un progrès  en ce qu’il limite sérieusement l’échange marchand. C’est que le compromis institutionnel de l’époque, ou le mode d’appropriation de la contrainte publique, selon le langage de ce blog, ne fait pas du salariat une marchandise complète : l’Etat-providence, approvisionné par des cotisations salariales, reste sur le côté, et assure une solidarité qui ne passe pas par l’échange marchand. C’est aussi que nombre d’entreprises sont possédées par des propriétaires prisonniers du capital investi, qui par conséquent sont éloignés de la liquidité. C’est enfin que nombre de processus industriels ne sont pas financiarisés, que par exemple, il faut mobiliser des fonds sur des stocks de matières premières qui ne sont pas encore des « commodities » , le risque d’évolution des cours dans le futur pesant de tout son poids.

Mais ces échanges marchands du 19ième et du 20ième siècle, sont encore ancrés sur une marchandise bien physique. Certes ils s’affolent avec la division du travail, y compris bien sûr dans le fordisme, mais ils se nouent à propos de la marchandise. L’échange marchand connait une hypertrophie par rapport à la production finale, mais il n’a pas encore pour support essentiel des titres financiers. L’objet de la présente note, n’est pas de revenir sur les causes de la financiarisation et le passage progressif de « l’accumulation fordienne » au modèle « wall Street ». Il est simplement de repérer le gonflement de la sphère financière et les questions qui en résultent.

Le gonflement, allant jusqu’au gigantisme,  est dû à la titrisation généralisée de la réalité. Tritrisation pouvant mener à une multiplication à l’infinie de la sphère des échanges marchands .Et multiplication à l’infinie,  grandement facilitée par l’irruption des technologies informatiques : Il suffit de penser au trading informatique à hautes fréquences. Cette titrisation ne se borne pas à celle des crédits hypothécaires américains et concerne l’ensemble du réel matériel. En ce sens, il s’agit d’une certaine façon,  de se débarrasser de la réalité qui n’aura plus à produire de la valeur ajoutée,  mais simplement de la valeur. Bien sûr, nombre d’entreprises furent titrisées en France par le processus de privatisation et l’irruption des fonds de pension. Mais la titrisation est aussi celle de la dette publique,  qui autorise cette autre irréalité qu’est la possibilité, pour un simple notateur privé, de déclencher une « attaque des marchés » contre les Etats. C’est aussi la titrisation de la protection sociale,  qui transforme les régimes de retraites en une infinité d’échanges de produits financiers, ou qui génère d’autres  produits financiers à partir des déficits de l’Assurance Maladie,  comme dans le cas de la CADES. C’est aussi,  la titrisation plus connue de la plupart des crédits qu’il faut sans cesse évacuer des bilans : le crédit existe bel et bien, mais tout est fait pour qu’il soit réputé inexistant. C’est aussi,  la déréalisation des stocks les plus divers,  qui peuvent se transformer en une infinité de contrats sur des marchés à termes. Et dans ce dernier cas,  il ne s’agit même plus de déréaliser mais de faire disparaitre une activité économique. Il est même possible de déréaliser des revenus et par le jeu de la constitution d’une bulle, par exemple immobilière, de compenser  une stagnation des salaires résultant elle-même de la disparition du Fordisme. Les exemples pourraient être multipliés, et il y aurait sans doute à évoquer l’infinité des produits dérivés, eux-mêmes dérivés d’autres produits voire indices et indices d’indices etc. c’est que la tirisation peut elle-même être titrisée et ce, sans limite claire. Le processus d’explosion des échanges marchands dématérialisés s’est évidemment nourri d’ entreprises d’un genre nouveau, tels les Hedges Funds ou les fonds de Private-Equity, ou les fonds de fonds etc.

Division du travail industriel et division du travail financier

L’explosion de la division du travail dans l’économie réelle,  avait déjà entrainé une explosion parallèle de la sphère des échanges. Il s’agissait toutefois de diviser  la production pour générer des gains de productivité : le « faire-faire » étant moins coûteux que le « faire ». Il est sans doute possible de se poser une question identique à propos du gigantisme financier : s’agit-il d’une division du travail générant le partage du risque,  comme il s’agissait de partager la production à l’époque du Fordisme ? Sur le théâtre pétrolier, la sphère des échanges strictement financiers, dont JM Chevalier affirme qu’elle est 35 fois plus importante que la sphère des échanges physiques, génère sans doute un partage des risques, chaque opérateur prenant simultanément une position et une couverture.  Sa profondeur (35 fois la sphère physique) est censée sécuriser  l’accès au physique lui-même. Toutefois,  la question est de savoir s’il y a gain global de productivité, par exemple par réduction massive de coûts de stockage et des investissements correspondants. On ne trouve  pas de réponse, dans le rapport sur les causes de la volatilité des prix du pétrole remis par JM Chevalier au gouvernement.  .((http://www.economie.gouv.fr/services/rap10/100211rapchevalier.pdf). Il est  toutefois  douteux qu’à l’échelle planétaire la titrisation des « commodities » ait entrainé une baisse générale des stocks, et le « Just In Time » industriel fût très probablement plus efficace. Il est moins douteux,  par contre, que le système soit aussi un terrain de jeu sur des paris concernant les prix, paris exceptionnellement protégés par des dispositions du code monétaire et financier(ordonnance 2009-15 du 8 janvier 2009 confirmant des textes plus anciens) en dérogation au code civil lui-même (article 1965).

Le gigantisme financier, pouvait ainsi apparaître comme la suite logique de l’échange marchand généralisé- sans limite-  avec l’individualisme qui lui correspond : la fin du holisme est aussi le passage de la solidarité à la simple assurance  des risques, avec pour corollaire  les paiement sur paris, et le respect des dettes de jeu,  qui doivent devenir   juridiquement sur-protégés.

Logique, car résultant aussi de la montée des risques - et de leur couverture nécessaire – liés à la mondialisation exigée par certains acteurs, notamment ceux des entreprises économiques : liberté de circulation des capitaux, taux de change flexible, risques pays etc. Mais aussi montée des risques liés à d’autres facteurs, notamment la couverture assurantielle de ce qui n’est peut être pas assurable, par exemple  les catastrophes naturelles.

Logique aussi, car résultant des dogmes des théologiens universitaires consacrés à l’autorégulation des marchés, et à l’affectation efficiente des capitaux. Dogmes qui iront tous dans le sens d’une prise de risques accrus, notamment des leviers aux dimensions impressionnantes, puisque précisément la « science » enseigne qu’il n’y  a plus de risques... Et comme le risque se doit d’être divisé à l’infini pour devenir proche de Zéro, et que les coûts de transaction sont à peu près nuls, le gigantisme des échanges financiers peut se développer sans limite. Ce qui n’était pas le cas des échanges marchands industriels dont la division du travail ne peut sans cesse être accrue, les coûts de coordination finissant par l’emporter. Et le résultat est impressionnant,  puisque de façon très approximative une seule activité – la maitrise  du risque- a pu  engendrer jusqu’à 30 points de PIB dans les pays les plus financiarisés.

Ce gigantisme est dans les apparences un aboutissement rationnel, au fond  le destin logique de l’échange, dès lors que l’aventure humaine entrainât la transformation de l’institution du don holistique et solidariste,  en échange marchand qu’il faut assurer car toujours risqué.

On peut toutefois se poser la question de savoir si cet aboutissement, n’est pas une pathologie, en ce que le système financier serait – selon l’expression d’Alain  Touraine- une « pièce qui se serait détachée du système social ».

Cohérence fordienne et incohérence financière.

L’idée de gonflement sans limite de la titrisation – donc de gigantisme-  est déjà une pathologie en ce sens qu’elle finit par être dépourvue de tout point de repère. Dans l’industrie fordienne, l’émiettement de la production n’entrainait pas le non repérage de la pièce élémentaire, laquelle faisait l’objet d’une consommation productive,  que l’on appelait consommation intermédiaire. Cette dernière était objective, mesurable, et devait donner lieu à traçabilité. Sa valeur marchande, sans doute soumise à davantage de subjectivité, ne connaissait qu’une faible variabilité. Il n’en est pas de même dans l’industrie financière, la pièce élémentaire disparaissant largement par des effets incessants de bouclage : la titrisation de titres déjà titrisés ne connaissant pas de limites, il est très difficile d’imaginer une quelconque traçabilité. Les 3 agences mondiales (Moody’s , Standard § Poor’s, et Fitch Ratings ) s’enracinant, immanquablement, dans la subjectivité pour noter les produits structurés. Il existe un grand écart entre la mesure de la qualité d’une pièce  industrielle et l’opinion d’une agence de notation concernant des  produits structurés. Grand écart lui-même conforté, entre  une valeur plus ou moins objective de la pièce industrielle, et celle soumise aux errances du mimétisme, et des foules noyées par des flots d’informations elles mêmes très subjectives, et qui  fonctionnent en boucles. Comme quoi la gigantesque construction se trouve dépourvue de fondations, d’où l’idée de « pièce détachée du système social ».

Mais il y a plus grave, car les échanges marchands dans le modèle fordien et dans celui qualifié de « wall Street » ne sont pas de même nature. Dans le premier cas, il s’agit d’une division effective du travail aux fins d’ élévation effective de la productivité. Dans le second il s’agit d’une division, non pas pour partager le risque mais bien plutôt pour le transférer. D’où la difficulté de mesurer le gain de productivité qui serait associé à l’échange. Il existe néanmoins un fait objectif : c’est bien le transfert du risque- lui-même  résultant de la marchandisation de tous les actifs imaginables- qui a permis l’endettement croissant , et en retour une valorisation accrue des patrimoines, justifiant une croissance continue de la consommation. Plus brutalement exprimé, si dans le fordisme les gains de productivités pouvaient être redistribués, et donnaient naissance à ce qu’on a appelé les « trente glorieuses », c’est l’endettement croissant, qui tient lieu de gain de productivité dans le modèle « Wall  Street ». C’est le processus de titrisation généralisée, qui a permis la mondialisation, comme la société de capitaux au 19ième siècle a facilité la révolution industrielle. Mais si la révolution industrielle a pu déboucher sur le fordisme, évidement avec le recours des marchés politiques, la mondialisation n’a pas encore débouché, ou ne pourra pas déboucher sur un fordisme mondial, le fonctionnement des marchés politiques, s’enracinant  encore sur des bases étatiques nationales.

Au niveau des Etats, l’utilisation de la contrainte publique à des fins privées, a donné lieu à un nouveau type de fonctionnement, largement favorable aux entrepreneurs de la finance, et interdisant la vieille redistribution des gains de productivité. L’entreprise mondiale titrisée, fragilisée dans son corps en raison de la titrisation possible de chacune de ses parties, obéissant à de nouvelles normes comptables,  elles-mêmes mises en place dans le cadre d’une adéquation avec la titrisation généralisée, n’a plus à redistribuer aux salariés les gains de productivité. La mondialisation (concurrence) comme les actionnaires  (nouvelle gouvernance) sont  d’ailleurs là pour lui interdire.  si l’entreprise fordienne générait des débouchés par redistribution des gains de productivité, l’entreprise titrisée laisse la place à la finance pour assurer, par un endettement croissant, les débouchés dont elle a besoin. Pour être juste, la mondialisation qui s’est servie de la titrisation généralisée,  assure aussi un « revenu supplémentaire » résultant du prix bas des marchandises importées … mais qui tuent le fordisme ancien. Comme quoi la titrisation généralisée, avec tout ce qu’elle implique, notamment la liberté de circulation du capital, est cause essentielle de la désindustrialisation des anciens pays fordiens.

La croissance est ainsi- pour l’essentiel -  non plus tirée par les gains de productivité, mais par un  endettement croissant reposant sur le transfert généralisé du risque, et impulsant un effet d’enrichissement. Le lecteur retrouve ici la logique des « subprimes »- pour le meilleur et finalement le pire -  aux USA , avec ces « clones européens » , et notamment l’Espagne.

Alors que le fordisme était un accord- utilisant certes  largement  la contrainte publique-  mais qui restait relativement cohérent, c'est-à-dire pouvant « faire société », le modèle wall street est fondamentalement un compromis boiteux,  ne pouvant déboucher sur aucune cohérence sociale.

Cohérence pour le fordisme,  en ce sens que les conflits d’intérêt sont largement arbitrés par les entreprises politiques,  qui elles même sont légitimées par le succès : intégration du plus grand nombre, « moyennisation » de la société et « containment » des conflits, croissance très élevée etc. Quelque chose comme l’idéologie d’un intérêt général peut se développer.

Incohérence pour  le modèle « wall Street » qui ne peut réellement arbitrer les conflits d’intérêts,  et ne propose que des  fuites en avant appelées  d’abord « effet d’enrichissement » et ensuite «  bulles »… de plus en plus nombreuses et de plus en plus gigantesques. Bulles suralimentées par de la dette, qui nourrit elle-même une rente dévoreuse, excluant tout compromis arbitré par les entreprises politiques, elles mêmes saignées par la dite rente. Les produits politiques (dépenses budgétaires) étant affectés de façon croissante au service de la dette publique, imprudemment titrisée depuis trente années. Entreprises politiques devenant ainsi massivement délégitimées, car incapables de promulguer l’idéologie d’un intérêt général.

L’expression d’Alain Touraine- « Pièce détachée du système social » est sans doute maladroite- la finance fonctionnant davantage comme prédation- elle reste néanmoins juste, en ce qu’elle exprime cette idée d’incohérence. Pour autant si le gigantisme financier fonctionne comme pathologie sociale, il reste aussi point d’aboutissement d’une histoire humaine, celle de la promotion de l’homme complètement délié, dans une société de marché généralisé, c'est-à-dire  l’ordre spontané hayekien.

Le gigantisme financier est le produit non attendu de la déliaison en cours. Cette dernière survivra t-elle à la crise ?

 

Par Jean Claude Werrebrouck
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Jeudi 25 février 2010 4 25 /02 /2010 10:47

L’économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard,  propose de sanctionner les  « petits un peu ronds » , encombrants passagers clandestins du navire Euro. Puisqu’il est impossible de les amincir par des progrès rapides de productivité, leur permettant tout à la fois de rétablir l’équilibre extérieur, le plein emploi et l’équilibre des comptes publics, il faut en monnaie unique, passer par une dévaluation interne.

Le schéma proposé est ambitieux. Puisque la monnaie unique interdit toute manipulation de la valeur externe de la monnaie, il est urgent  de procéder à une révolution des prix internes. Concrètement il s’agit d’une déflation imposée et généralisée des prix, et si possible déflation coordonnée pour assurer l’homothétie du recul. Plus concrètement encore il est proposé une baisse générale, par exemple de 30%, de tous les prix,  salaires, loyers, transferts sociaux, retraites,  etc.

Il s’agirait bien d’une dévaluation puisqu’il y aurait diminution du pouvoir d’achat international des résidents, en particulier celui les salariés. En même temps, la capacité exportatrice augmenterait en raison de la baisse du niveau général des coûts et des  prix. Et, en principe, l’évolution positive du solde commercial serait porteuse d’un ré enclenchement dynamique de la demande globale, et donc porteuse d’emplois nouveaux. Jacques Delpla voit dans cette proposition, un keynésianisme d’un genre sans doute nouveau, marqué par le double sceau de l’acceptabilité politique (hypothèse d’homothétie dans la déflation et donc d’équité) et de l’efficience économique ( ajustement plus rapide que les politiques traditionnelles de rigueur).

Remarquant toutefois que le poids relatif du stock de dettes serait accru dans les mêmes proportions, il propose à enveloppe constante des budgets bruxellois, un redéploiement  des fonds structurels et de la  politique agricole commune vers les « petits un peu ronds » soumis à la dévaluation interne . On peut imaginer que les dettes privées pourraient également bénéficier de ce redéploiement.

Un tel projet laisse place à de lourdes interrogations.

Tout d’abord il semble bien qu’il s’agit d’une déflation organisée. Cela signifie le rétablissement d’un contrôle des prix avec toutes les difficultés correspondantes. D’abord la mise en place d’une bureaucratie nouvelle chargée du contrôle et de la gestion des litiges. Mais aussi d’inextricables difficultés d’application : dans quelle mesure les prix des marchandises, dont le contenu en input importations  est infiniment variable, doivent ils baisser au même rythme que les marchandises locales ? Faut-il établir des barèmes en fonction du contenu importations de marchandises pourtant produites localement ? Plus encore, faut-il prévoir une diminution des prix des crédits nouveaux, ce qui suppose le contrôle des banques et donc du taux de l’intérêt ? La baisse des salaires pourra t-elle être uniforme ? Et surtout peut-on sérieusement imposer une telle baisse, sans voire apparaitre de gigantesques comportements opportunistes, comme dans le cas des heures supplémentaires à la française dans le cadre de la loi « TEPA » ? La liste des questions n’est évidement pas exhaustive, et seule la mise en pratique peut faire apparaitre l’étendue des problèmes, notamment l’étendue imprévisible d’externalités elles mêmes imprévisibles. Levitt et Dubner (cf « Superfreakonomics ») et plus généralement les bons connaisseurs de la micro économie savent à quel point toute intervention développe des conséquences pour le moins inattendues.

Mais au-delà, une question fondamentale se doit d’être évoquée. Si tous les prix diminuent ,  il est logique que la valeur du stock d’actifs financiers soit rognée dans le mêmes proportions. Pourquoi  jacques Delpla semble soucieux de ne pas déflater  la dette existante, et en contre partie  mobiliser à ce titre les fonds européens devenant indisponibles par ailleurs ? Le coût d’opportunité d’un tel choix a-t-il fait l’objet d’évaluation ?  Pourquoi faut-il ainsi « sacraliser » la dette existante ? Et la réponse consistant à dire qu’une bonne partie de la dette est détenue par des non résidents est insuffisante car l’autre partie est détenue par des résidents  qui eux – mais pour quelle raison ?- ne seraient pas soumis à la même déflation. Pourquoi faudrait-il ainsi créer 2 catégories de résidents, les titulaires de la rente s’opposant à tous les autres ?

Mieux, attendu que durant la période de déflation autoritaire, il faudrait continuer à assurer la gestion de la dette publique avec les moyens habituels des agences des Trésors, lesquels passent toujours par des adjudications, faut-il penser que les dites adjudications seraient « déflatées » comme les autres prix ? En clair les agences pourraient-elles imposer le prix de la dette souveraine nouvelle en imposant un taux ? Dans quel Traité de Sciences Economiques à t-on pu lire qu’un acteur de marché -fusse t-il en situation de monopole- pouvait simultanément fixer, et les quantités, et les prix ?

Les dérapages des économistes qui –très imprudemment -se déclarent  libéraux sont saisissants : au nom de l’ajustement et donc du marché, certains sont prêts à restaurer un ordre, à tout le moins autoritaire, porteur de bien des déconvenues.  Comme quoi il est difficile de sacraliser l’ordre spontané de Hayek en édifiant un ordre organisé. Comme quoi il est difficile de conserver le cercle si on le transforme en carré.

Mais s’agit-il par la voie de l’autorité, de protéger des marchés libres, ou plutôt de protéger les ardeurs prédatrices de la rente ?

Car enfin, il est une façon plus simple pour  sortir de l’étau les « petits un peu ronds », et ce peut-être sans même renoncer à la monnaie unique : rétablir une  souveraineté monétaire dont ce blog se fait l’ardent défenseur.

La rencontre européenne des marchés politiques nationaux a débouché sur le drame de la dénationalisation monétaire dans les années 80 et 90. Bien des mises en gardes furent étouffées dans le climat idéologique de ces  années , climat porteur de sacralisation. Et la Raison – comme toujours  et partout- s’est effacée devant le nouvel objet sacré . C’est que rien ne peut être entrepris contre le sacré. La violence de ce que certains commencent à appeler – à très juste titre - la « grande crise » met à nu – peut-être plus rapidement que prévu- les incohérences des choix nationaux et européens qui furent promulgués. Et les adeptes de la dénationalisation monétaire sont aujourd’hui terrorisés par l’énormité des conséquences résultants des décisions des années 90. Face à l’énormité des coûts associés au démantèlement de la zone euro ces mêmes adeptes poursuivent leur fuite en avant en imaginant des dévaluations internes abracadabrantesques. Et bien évidemment, les entreprises politiques sont encore bien plus démunies devant l’épaisseur du brouillard.

Par Jean Claude Werrebrouck
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Mardi 23 février 2010 2 23 /02 /2010 21:38
L'institut Montaigne vient de publier sous la signature de Frédéric Bonnevay un document s'intitulant :"Pour un Eurobond: une stratégie coordonnée pour sortir de la crise".  Reprenant sous forme beaucoup plus académique notre histoire des passagers clandestins à bord du navire Euro, les "grands minces devenant" les pays exportateurs et "les petits un peu ronds" les pays importateurs, Frédéric Bonnevay met l'accent sur la dangereuse divergence des politiques économiques allemande et française.

L'objectif d'une refondation ou plus simplement d'une meilleure intégration s'inscrit sous le seul registre de l'efficience évaluée au travers de  2 objectifs:
- maintenir un coût faible de l'endettement souverain

- diminuer l'aléa moral

L'idée générale consiste à mettre en place une agence d'abord Franco-Allemande chargée de commercialiser une dette binationale libellée en "Eurobonds". Les agences nationales chargées des émissions "d' OAT" et de "Bunds" restant temporairement en activité.
il s'agirait de l'ébauche d'un couplage budgétaire avec investissements communs et support de la charge de dette correspondante par des impôts perçus par l'agence. Concrètement des recette fiscales domestiques relativement homogénéisées - par exemple une partie de l'IS domestique préalablement harmonisé du point de vue taux- serait redistribuée à l'agence chargée de la vente des "Eurobonds", agence pouvant ainsi rémunérer le capital acquis.
Les investissements communs aux deux pays: infrastructures, recherche, haute technologie etc. seraient évidemment décidés dans le cadre d'une structure politique à construire et financées avec la dette binationale ainsi créée.

l'étude n'évoque qu'assez peu la gestion budgétaire de ce qui reste sous la souveraineté de chaque Etat. Elle insiste toutefois sur le fait que progressivement les budgets nationaux concerneraient de moins en moins l'investissement public laissé de plus en plus soit aux collectivités locales soit à la structure supranationale. La cohabitation entre "OAT", "Bunds" et "Eurobonds" cesserait progressivement avec la remise à niveau des comptes publics nationaux. L'idée étant qu'à terme, il y aurait disparition des dettes souveraines.
A terme, d'autres pays seraient incités à rejoindre la nouvelle structure en raison de la garantie d'un coût bas de l'endettement. Les mécanismes de Maastricht et du pacte de stabilité seraient abandonnés au profit d'autres mécanismes branchés sur la nouvelle structure et ce afin d'éviter les comportements de passagers clandestins.
Au fond il s'agit de profiter de la crise de l'eurozone pour aller plus loin vers l'intégration et la construction de ce qu'on appellait déjà avec Jean Jacques Rosa "un grand Etat européen".
l'idée est au fond assez classique, et souffre de son économicisme étroit.
Tout d'abord rien n'est dit sur le nondit européen: la monnaie d'abord dénationalisée puis déliée de tout contrôle supra national avec le traité de Lisbonne restera ce qu'elle est : un objet contrôlé par une oligarchie qui n'a même pas de titre de propriété à présenter pour justifier son existence. Si l'objectif est de maintenir un coût bas de l'endettement, il serait préférable de se débarrasser de ces intermédiaires inutiles: les "Spécialistes en Valeurs du Trésor" (SVT). ET de se ravitailler directement auprès d'une banque centrale, redevenue obéissante envers ses propriétaires. les entrepreneurs politiques notamment français savent  légiférer sur la Grande Distribution en reprochant à cette dernière ses captations de valeur ajoutée (cf la loi dite "LME"). On peur imaginer qu'ils sont tout aussi capables de repérer les aberrations du circuit de la dette publique.

En second lieu les conditions d'une émergence de l'entité intergouvernementale chargée des nouvelles règles budgétaires ne sont pas abordées, parce qu'à priori en dehors du champ de la stricte économicité.Il s'agit là pourtant, des vrais difficultés de la naissance d'un embryon d'Etat européen.
En raison du fait  qu'il n'existe pas de "Demos" européen, on voit mal l'émergence d'un parti européen, donc d'un groupe d'entrepreneurs politiques "vendeurs" de  "l'idéologie de l'intérêt général" qui au delà de son inexistence réelle aurait aussi beaucoup de mal à vivre simplement sur un plan symbolique et culturel. Quand il y a un "Demos" il existe nécéssairement un univers symbolique et culturel construit par une histoire concrète. Et ce sont ces univers qui deviendont en Etat de Droit les matières premières de l'intérêt général vendu par les entreprises politiques.l'idée de nation fût ainsi  très longtemps un excellent produit.

Dans l'espace supra national, point de "demos" et point de matière première pouvant devenir cet objet simplement idéologique qu'est l'intérêt général. Et donc point d'entreprise politique.
Ce fait massif est en outre renforcé, par une crise développant semble t-il, des forces éminemment centripètes: le repli sur soi.
Pour les citoyens ordinaires aux prises avec la crise, les entrepreneurs politiques nationaux sont massivement délégitimés, mais doivent rester en place, pour tenter, dans la tourmente, de conserver l'essentiel, en particulier l'Etat providence...qui bien évidemment est national. il n'existe donc ni demande ni offre idéologique nouvelle, d'où la relative cartellisation des entreprises politiques nationales. l'idéologie d'un intérêt général au dessus des Etats est encore plus difficile à accoucher en temps de crise

Par Jean Claude Werrebrouck
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Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /2010 16:45

           

Si « tous devinrent passagers clandestins » ainsi que nous le disions dans un article antérieur (http://www.lacrisedesannees2010.com/article-l-euro-implosion-ou-sursaut--43801089.html), l’affaire Goldman Sachs nous fait penser que certains jouissaient d’une conception dynamique et créative de la clandestinité.

Nul ne saura jamais qui a proposé quoi. Pour autant, on sait maintenant qu’un accord entre une banque et un gouvernement de l’Euro zone a permis- sans doute légalement- de cacher sur plusieurs années la réalité des déficits et endettements  de l’Etat Grec. Un swap sur devises, dont on ne connaitra jamais le détail, permet ainsi aux entrepreneurs politiques d’un « petit un peu ronds » de goûter avec plus d’avidité encore aux charmes de la « monnaie de réserve à l’Américaine ». Et sans doute-est-il possible d’utiliser le pluriel puisque l’on apprend que l’Italie aurait conçue de façon très ouverte un montage semblable avec  JP Morgan en 2002.

L’affaire va toutefois plus loin et repose la question de la régulation , puisque l’office EUROSTATS, dans son manuel de procédures SEC 95 aurait été le théâtre de débats acharnés entre statisticiens et gestionnaires de la dette, afin que précisément le calcul des ratios de dettes souveraines, puisse donner lieu à des accommodements et innovations diverses.

L’intérêt de ce type d’information est pourtant sans doute ailleurs.

Il est tout d’abord un nouvel exemple saisissant de la modification en longue période du rapport de forces entre la finance et les entrepreneurs politiques. « Battre monnaie » n’est décidément plus un « attribut de la souveraineté ». En passant de l’Etat à l’Etat de Droit, il avait déjà fallu progressivement abandonner le pouvoir monétaire, et le concéder de plus en plus largement  aux groupes représentatifs de la finance, à  moins que ces mêmes groupes,  par effet de consanguinité, ne  partagent le pouvoir avec les entrepreneurs politiques  traditionnels   (cf :http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-crise-scenario-pour-2010-42124131.html).

En passant à la monnaie unique, il faut aller plus loin, et les entrepreneurs politiques locaux perdent- en apparence- toute marge d’autonomie : la stabilité des prix devient hautement prioritaire, tandis que les budgets publics sont désormais encadrés aussi bien en termes de flux qu’en termes de stocks. Pour ceux d’entre eux qui ne peuvent en aucune façon se mettre en harmonie avec la nouvelle extériorité bruxelloise, il n’est qu’une façon de procéder : tricher. En échangeant en « hors bilan » des liquidités contre des recettes publiques ou para publiques futures (taxes aéroportuaires ou sur loterie nationale, dit-on, dans le cas grec) il devient possible d’alléger- certes momentanément- le poids de la dette souveraine. Les entrepreneurs politiques grecs  n’avaient probablement pas la force de faire en sorte que le pays devienne  passager clandestin, mais avec l’aide de Goldman Sachs, tout devenait possible. Alors que d’autres entrepreneurs politiques issus d’autres pays s’installaient régulièrement dans le bateau des passagers clandestins, certes en ayant en tête le non respect- à échéance - des règles du jeu, les entrepreneurs politiques grecs –mais aussi peut-être d’autres- seraient montés frauduleusement sur  le navire.

Sans doute peut-on dire qu’il ne s’agissait pas d’une fraude puisqu’au fond le manuel d’évaluation d’ EUROSTATS était respecté. Toutefois, il est important de souligner que ces contrats de l’ombre sont révélateurs de la nature de la construction européenne : tout sauf pareto-optimale. Parce que les marchés politiques sont –  aujourd’hui  encore – incapables d’engendrer de grandes entreprises politiques européennes, le jeu reste celui du dilemme du prisonnier, où tous les occupants du navire resteront perdants. Pour employer le langage de l’optimalité parétienne, Les  entrepreneurs politiques grecs, n’ont pas cherché à augmenter leur bien être, sans détériorer le bien être des autres participants, et donc n’ont pas mis en avant  une stratégie coopérative. On n’est même pas dans la logique du dilemme du prisonnier, qui dans sa version classique, n’évoque pas la fraude mais la simple non coopération. Comme le jeu européen n’est à priori pas répété, cela signifie en retour,  la logique comportementale de l’exclusion de la part de certains des autres partenaires, c'est-à-dire en particulier les « grands minces ». Concrètement les entrepreneurs politiques allemands seraient plutôt enclins à suivre leur opinion publique qui ne veut en aucune façon payer pour les « cueilleurs d’olives ». Sauf que les bilans des banques allemandes, déjà lourds de créances douteuses,  sont aussi embarrassées de dette Grecque…

 En second lieu, il s’avère que les entrepreneurs politiques locaux se sont livrés à un échange marchand mutuellement avantageux avec Goldman Sachs : avantage politique tiré de l’entrée rapide dans l’Euro zone,  contre  versement de recettes publiques futures au profit de la banque.  Il s’agit donc d’une démarche classique d’utilisation de la contrainte publique à des fins privées. Mais, qui là aussi, révèle la légèreté de la construction européenne : l’Etat, et sa nature profonde, demeure. Ce qui veut dire que Bruxelles ne peut être qu’une béquille  possiblement adaptable et remodelable, fonctionnant au seul  service des Etats. La construction de grandes entreprises politiques européennes n’est probablement pas pour demain.

La reconfiguration de la béquille bruxelloise ne sera toutefois pas aisée. Simplement parce qu’à l’intérieur des Etats les marchés vont se troubler : qui à intérêt à quoi ? le coût d’opportunité des décisions publiques, n’est plus clairement perceptible, et donc de moins en moins évaluable. Et ce d’autant que les décisions à prendre apparaissent urgentes et importantes. Les débats deviennent houleux à l’intérieur des Etats, notamment en Allemagne où les marchés politiques ne sont plus ce qu’ils étaient.

Le renoncement au pouvoir monétaire par les Etats il y a maintenant plusieurs dizaines d’années était un mode très innovant d’utilisation de la contrainte publique à des fins privées. Les « marchands d’intérêt général » de l’époque pouvaient facilement vendre la stricte séparation des banques centrales et des trésors : la monnaie ne devenait-elle pas ainsi un authentique bien public non manipulable ? L’histoire concrète devait resituer ce dogme comme idéologie de ceux qui dirigeront à leur profit ou au profit de ceux qu’ils représentent,  des Etats nullement disparus. L’enjeu de la crise reste celui du détenteur ultime du pouvoir monétaire. L’Etat chinois et ses entrepreneurs politiques ont plusieurs dizaines d’années de retard : La Banque centrale n’est pas indépendante. L’endettement , considérable et fortement encombré de créances douteuses, n’est pas un problème : l’Etat est le garant ultime et peut toujours siffler la fin de la récréation. Comme autrefois en Occident.

 

           

 

 

Par Jean Claude Werrebrouck
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Mardi 16 février 2010 2 16 /02 /2010 18:35

 

Le texte proposé ci-dessous date de plusieurs années. Rédigé à l'occasion d'un séminaire portant sur la naissance de l'Etat, il permet de mieux situer le cadre méthodologique des articles publiés sur ce Blog.
A l'époque, il n'était guère question de crise, et il s'agissait simplement de donner un point de vue différent de celui qui est généralement celui des économistes. La thèse développée - et qui n'a pas été remaniée- est celle d'un accord partiel avec le point de vue des ultra-libéraux. cette dernière est bien exposée  chez Nozick et mieux encore chez Bertrand Lemennicier. La construction passant par les étapes suivantes:

  Logique de l'intérêt > Echange marchand > agences de protection > agence monopoliste > Etat > Etat de droit > Démantèlement de l'Etat de Droit?

Le désaccord qui s'exprime ci-dessous correspond au caractére indépassable de la notion d'extériorité y compris en mondialisation.  Caractère qui permet également de douter de l'individualisme méthodologique qui préside à la démarche.



                                 l'Aventure Etatique





 Au sein de tout groupe humain existe des règles contraignantes. La nature de ces
règles distingue une société d’une autre. Et ces règles
expriment l’idée même de société, donc un sentiment d’identité ou
d’appartenance pour  les individus qui la vivent.
Vivre ensemble, et donc faire société, c’est  reconnaître qu’il
existe au delà de chacun un tiers ou un extérieur qui est la loi c’est à
dire un pouvoir. De la même façon qu’une œuvre d’art, par exemple une
toile, ne prend sens qu’avec un support extérieur (un clou dans un
mur), on ne fait société que par rapport à un extérieur qui est la
référence commune. Dans la modernité cette référence commune est par
exemple la constitution. Et même dans notre modernité qui avance l’idée
que la loi est fabriquée par les hommes et donc, loi manipulable, on ne
touche qu’exceptionnellement à la Constitution.
Il en a toujours été ainsi et ce quelle que soit l’organisation des
sociétés. Le lien social n’existe que parce que les agents qui se
croient reliés font référence à cet extérieur.
La naissance de ce qu’on appelle l’Etat est donc l’apparition historique
d’un type particulier du moyen de vivre ensemble qu’est l’Etat.
Et en affirmant ceci, on cesse déjà d’envisager ce dernier comme autre
chose que l’effet involontaire et inattendu de contrats volontaires
(théorie économiciste de la naissance de l’Etat chez les ultralibéraux).


Le point de vue des non -économistes

Pour nombres d’anthropologues et de sociologues, en particulier, ceux qui
approximativement ne sont pas éloignés de la pensée d’un homme comme
Marcel Gauchet, l’Etat est issu de la transformation des religions,
elles-mêmes instances d’un extérieur aux diverses humanités.
Les religions sont l’universel de l’humanité, et toutes les sociétés
pré-modernes sont imprégnées par le religieux. Or ce religieux nest
vraisemblablement pas que le fait de nos structures mentales, mais la
condition d’existence du fait social lui-même. Les sociétés primitives
comme les nôtres ont besoin d’un extérieur, et ce dernie,r est pour elles
non l’Etat mais la religion.

Le schéma de production du phénomène étatique serait alors le suivant :

- religion comme extériorité radicale, c’est-à-dire religion vis-à-vis
de laquelle les hommes lui sont tous extérieurs : aucun homme ne peut
s’emparer de la religion, en prendre son commandement ou en représenter
son pouvoir. Le pouvoir religieux existe en ce qu’il permet de faire
société, mais ce pouvoir n’est pas pour les hommes, et il ne saurait être
question dune séparation politique dans la société : il n’existe pas
d’homme qui puisse se faire extérieur aux autres hommes. Les hommes sont
unis et égaux dans leur commune dépossession.

- religion où la coupure avec l’au-delà va correspondre avec une coupure
dans la société : d’un côté, certains seront proches des puissances
extérieures, tandis que les autres en seront éloignés. L'homme de
pouvoir est né et, avec lui, le pouvoir politique et l’Etat.

- séparation de la religion de l’Etat lui même, ce qui caractérise
l’époque actuelle dans nombre de sociétés dites modernes.

D’où il ressort que la religion a été historiquement la condition de
possibilité de l’Etat, et que le fondement de l’Etat est le même que
celui de la religion.
Par rapport à l’explication libérale de l'Etat, celle des économistes,
on ne dit rien du fonctionnement de l’Etat moderne. On ne se prononce
pas sur son fonctionnement et le fait quil est peut-être devenu un
système où tout le monde vole tout le monde. Par contre, les
conditions de sa genèse sont fondamentalement différentes : elles ne
relèvent pas de la logique de l'intérêt individuel, mais d'une logique
sociale, à savoir l'impossibilité radicale de faire société sans une
référence extérieure.
En même temps, ce dernier point de vue, met en doute l'idée selon
laquelle il serait possible de privatiser l'Etat : la fin de l'Etat
nest probablement pas pour demain.
Resterait pourtant à se poser une grande question : comment est-on passé
des premières formes de religion qui excluent l'apparition du phénomène
étatique, aux formes transformées qui vont faire naître l'Etat ? En
dautres termes comment est-on passé de l'égale dépossession de tous les
hommes par rapport au sacré, à une dépossession inégale qui fera naître
le pouvoir politique et l'Etat ? Poser cette question, c'est poser celle
des conditions du maintien de la dépossession complète. Dans les
sociétés dites primitives, certes il existe toujours un chef. Il existe
par conséquent une fonction politique de représentation de la
communauté. Sans cette fonction assurée, il n'y aurait, pensent les non
-économistes, que des individus incapables de faire  société car
incapable d'édicter une règle commune, c'est-à-dire la Loi ,vis-à-vis de
laquelle chacun obéit et se reconnaît.

Pour autant, le chef de la société primitive voit son pouvoir
extrêmement limité. Son travail consiste à répéter inlassablement qu'il
faut respecter l'héritage des ancêtres et les règles de toujours, qui
viennent d'un au-delà sur lequel les hommes nont aucune prise. Il parle
de la loi, mais il n'a aucune prise sur elle et ne peut la modifier. Il
na aucune prise spécifique sur la définition de l'ordre social. Cet
ordre dispose certes d'un commencement : l'origine des temps. Mais cette
origine est un extérieur, un temps différent de celui où se succèdent
les diverses générations d'hommes. Et depuis, puisque la Loi est un
point fixe, il ne sest rien passé, et surtout il ne doit rien se
passer, car tout changement signifierait que les hommes, ou certains
dentre-eux, ont prises sur la société.
Les récits cosmogoniques qui disent la naissance du monde, sont
infiniment variés, mais tournent inlassablement autour de l'idée que
l'origine des temps relève dune temporalité autre, de quelque chose
d'inaccessible. Cela signifie que l'on bannit lintervention créatrice
des hommes dans la Loi qui les régit. Cette vision est, bien sûr,
irréelle, et les hommes savent qu'ils ont concrètement changé le monde
au travers de leurs pratiques. Par exemple, il ne fait pas de doute que
l'agriculture est une invention humaine, mais dans les récits, il n'y a
pas de mémoire et l'on dira que ce sont les ancêtres qui nous ont appris
à cultiver : l'innovation est radicalement effacée et se trouve reportée
sur la ligne de l'origine des temps. Ce que les religions primitives
interdisent, cest le droit de se reconnaître comme agent transformateur
de la réalité sociale donc agent de la Loi.
Et cette institution permet qu'aucun des hommes n'ait prise sur le
destin des autres. Puisque tous sont en quelque sorte séparés de ce qui
gouverne les hommes (les puissances mystérieuses de l'au-delà), alors
personne ne peut prendre le pouvoir parmi les hommes, hommes qui
deviendront dirigés par d'autres hommes. Comme le dira Clastres dans une
formule célèbre la société se construit contre l'Etat.
Seule la dépossession complète des hommes sur l'au-delà permet le
maintien de la vieille égalité primitive, et s'il existe par exemple des
chamanes censés entretenir un rapport privilégié avec les puissances de
l'invisible, ils ne sauraient devenir des agents censés fonder la
société en ce qu'ils pourraient devenir des délégués, chargés par
l'invisible, de régler les affaires humaines.

Ainsi tout le problème de la naissance de l'Etat, revient à analyser
comment les puissances du sacré vont se concrétiser, dans des religions
installées, avec des agents spécialisés qui vont fonder une scission
entre gouvernants et gouvernés.
En la matière, l'apparition des prophètes, est sans doute un fait
probablement décisif permettant de passer des premières religions, dans
lesquelles l'extériorité est radicale vis-à-vis de tous, à des religions
nouvelles (qu'on peut proposer d'appeler religions 2, par rapport aux
précédentes que l'on peut appeler religions 1) pour lesquelles un
individu (le prophète) en vient à affirmer qu'il est dans le secret des
dieux, ce qui va le séparer radicalement de l'ensemble des autres
hommes. Sans doute existe-t-il plusieurs catégories de prophètes :
certains pouvaient être en lutte contre des chefs dont l'emprise
croissante sur la société risquait de faire naître l'Etat, tandis que
d'autres avaient pour ambition de détruire l'univers des règles des
religions primitives. Ce dont on est sûr, cest que certains, en
particulier les pères des grands monothéismes, affirmeront que les dieux
ou Dieu ne veulent plus que la société des hommes soit comme elle est,
mais quelle devienne autre chose, dont précisément les prophètes seront
les garants.
La parole prophétique ouvre ainsi la voie à l'établissement dun pouvoir
révolutionnaire dont le prophète devient progressivement l'unique
occupant possible, et donc le possible fondateur des premières formes
d'Etat.
Pour reprendre la terminologie proposée on passerait des premiers liens
sociaux, "religions 1", à des formes nouvelles où Etat et religions sont
complètement associés, sur la base de la religion, en ce sens que c'est
l'Etat qui est dans la religion, et non la religion dans lEtat.
En quelque sorte, nous avons ici association entre la religion 2 et
l'Etat 1, association caractérisée par l'existence évidente d'une
extériorité, mais extériorité pour laquelle un homme, voire plusieurs,
disposant de la clé d'accès, disposent aussi d'un pouvoir faisant
émerger une instance autre à la société : un Etat en voie de construction.
Cette instance autre étant constituée, des événements historiques
nouveaux pourront déboucher sur une autonomisation croissante de l'Etat
par rapport à la religion. Ainsi pourra-t-on connaître un grand
renversement, cest-à-dire le passage dun Etat enkysté dans la religion
à une religion enkystée dans l'Etat, passage faisant naître une entité
porteuse dun avenir grandiose : l'Etat-Nation.
Ce passage correspond au rameau occidental de l'humanité.
L'autonomisation de l'Etat n'est évidemment pas un processus linéaire et
complètement déterminé selon une logique rationnalisable et chargée de
finalité. Il n'existe aucun déterminisme historique évident. Dans le cas
de l'Europe qui est la région du monde qui historiquement va accoucher
de l'Etat-Nation, il existera très longtemps un double mouvement
contradictoire, entre une monarchie d'abstraction S'ouvrant à
l'impersonnalisation de l'Etat (le prince peut mourir, mais l'Etat
subsiste) et une monarchie d'incarnation qui fait du prince le
représentant de Dieu.
A l'extrême, la religion pourra être séparée de l'Etat et le principe
extérieur chargé de faire tenir ensemble les hommes pourra n'être que
l'Etat, la religion devenant affaire privée intériorisée. Nous avons là
la laïcité à la française. On passe ainsi de l'âge du divin, à l'âge
complètement politique. Désormais, des communautés humaines affirmeront
leurs particularités au-dedans de frontières qu'il faudra jalousement
garder. Il ne faut toutefois pas considérer que cette aventure du
phénomène étatique, dont le berceau fut historiquement la religion comme
fertilisant, permet, en fin de processus, de supprimer l'extériorité.
Pour reprendre la comparaison précédente, une oeuvre d'art, dans notre
exemple une toile, peut changer de support ( on peut remplacer un clou
par un piton ou une cimaise).Mais le support lui même, donc ce qui est
extérieur à la peinture, reste indispensable. Et il n'est possible de
dire que oeuvre existe indépendamment de son support, car la toile
elle-même est support de la peinture, et sans toile, ou autre support, il
y a tout simplement impossibilité d'exprimer une oeuvre. Il en va de
même des sociétés humaines : on peut changer les outils du lien social
et passer des diverses religions aux diverses formes d'Etat
(monarchique, totalitaire, démocratique...).

Même la démocratie ne correspond pas à la fin de l'extériorité et le
passage à la centralité. Concrètement, le pouvoir, même démocratique,
représente une généralité au-dessus des intérêts particuliers. La loi,
même démocratique, est une contrainte extérieure au regard des actions
et projets particuliers de chacun des citoyens. En ce sens, le pouvoir
est toujours un rapport d'opposition commandé par la scission
indispensable entre un dedans et un dehors ( de la même façon que le
support de la toile nest pas contenu dans la toile elle-même : il reste
toujours une extériorité). Et cette scission est bien indispensable,
sous peine de voir le lien social lui même disparaître. Pour reprendre
notre comparaison, si la toile ne connaît plus de support, elle cesse
d'exister en tant qu'oeuvre à la disposition du regard de ses admirateurs
potentiels.
Cette remarque est fondamentale pour comprendre les difficultés de la
construction européenne : elle suppose la destruction relative des
Etats-Nations, et donc la suppression plus ou moins rapide des
extériorités de chaque communauté nationale au profit dune nouvelle,
dont les contours ne sont pas encore définis. Il s'agit dun exercice
très difficile qui pour revenir à notre comparaison correspond à
l'arrachement du support qui soutient la toile avant même d'avoir
envisagé la réalisation matérielle dun nouveau support. Cest la raison
pour laquelle certains considéreront que la construction européenne est
d'abord une inacceptable destruction.
Le Point de vue non économiciste de la naissance de l'Etat est-il si
différent de celui exprimé par les économistes ultra-libéraux ?


Les liens de parenté entre les points de vue des économistes et ceux des
non-économistes

Ne sera examiné ici que la comparaison entre ces deux points de vue, qui
par certains aspects, peuvent paraître extrêmes. On sait que dans les
conceptions les plus courantes des spécialistes des sciences sociales,
l'Etat est le plus souvent perçu comme une invention volontaire des
hommes. Cest probablement le cas de nombre de juristes. Cest peut-être
aussi le cas de très nombreux économistes qui, sans réellement expliquer
l'Etat, veulent le réduire aux strictes dimensions imposées par la seule
défaillance des marchés : la rencontre des intérêts privés fabriquant
l'intérêt général, exclue, épistémologiquement, le recours à l'Etat.
Notons du reste que la main invisible chère au fondateur de la science
économique, Adam Smith, est bien le substitut de Dieu, lequel devient
une hypothèse superflue.
Si finalement l'Etat doit exister ou existe, il est le plus souvent
considéré comme une invention résultant de la volonté de choix
économicistes rationnels, et non réellement nécessaires : la société
peut fonctionner sans lui. Cest aussi, curieusement, le point de vue de
Marx, qui considère l'Etat comme une invention dune classe dominante
cherchant à maintenir ou justifier ses privilèges.
Précisément la thèse qui vient dêtre exposée, comme celle des
économistes qui se désignent eux-même comme ultra-libéraux, est
l'inverse dun volontarisme.
Chez les non-économistes présentés, encore une fois thèses
essentiellement rassemblées à partir des travaux de Marcel Gauchet, la
genèse de l'Etat n'est pas un processus décidé et conscient. De la même
façon, chez les économistes ultra-libéraux, le phénomène étatique n'est
que le résultat involontaire et inconscient des actions volontaires
d'individus entièrement auto-déterminés. Mais, précisément, apparaît une
différence: dans la thèse non-économiciste : si le résultat du jeu
social conduit à l'Etat, le jeu lui-même apparaît comme collectif. Il
existe une religion 1 qui assure le comportement des individus,
lesquels apparaissent comme étant le jouet de la religion. Ils sont plus
"activés" qu'acteurs véritables. Concrètement ,il semble que la thèse
rejette fondamentalement l'hypothèse de l'individualisme méthodologique
chère aux économistes ultra-libéraux.
Cette différence est peut-être moins radicale qu'il ny paraît. En
réalité, tout dépend de la nature de la religion 1. Il n'est
évidemment pas question ici d'aborder les diverses théories censées
expliquer les phénomènes religieux. La question étant plutôt de savoir
s'il peut exister une interprétation du fait religieux à partir de
l'hypothèse de l'individualisme méthodologique. Ainsi la religion
apparaîtrait comme le résultat involontaire de comportements volontaires
lesquels mèneraient progressivement à l'Etat. Si une telle
interprétation peut exister, alors les points de vue des non-économistes
et des économistes ultra-libéraux pourraient être rapprochés en vue
d'une synthèse.

Beaucoup d'explications des faits religieux, s'enracinent dans lidée de
contrainte : toutes les sociétés ont connu la religion 1 et celle-ci
résulterait des contraintes intérieures de l'esprit : cest le
fonctionnement du cerveau qui serait à l'origine des interprétations
religieuses du monde. A moins que, et il s'agit dune explication de
même type, la démesure des forces naturelles amène ce même esprit à voir
dans ces forces des créatures extraordinaires. De telles explications
laissent éloignée la logique de l'intérêt individuel chère aux
économistes. Même si l'on considère qu'investir individuellement dans la
religion peut rapporter dans l'au-delà, il reste que les phénomènes
religieux semblent davantage reposer sur du collectif.
Les explications du religieux à partir de ce qui à été vu antérieurement
: religion 1 comme dispositif instituant un ordre politique égalitaire,
avec le thème de la société contre l'Etat, cher à Pierre Clastres, sont
extrêmement intéressantes, mais là aussi, il est difficile de parler de
choix individuels, et du reste, l'extériorité radicale comme choix de
société semble problématique : sans doute la religion 1 interdit la
naissance dune séparation entre les hommes, mais qui a décidé ? Comment
et pourquoi ?

Reste la thèse de l'explication des religions à partir du meurtre
fondateur cher à René Girard. Le concept de meurtre fondateur,
correspond à l'idée que tous les membres d'un groupe humain quelconque,
sont travaillés par le mimétisme, lequel consiste pour chacun à désirer
ce que l'autre désire. Lorsque les hommes sont ensemble, ils ont
tendance à désirer les mêmes choses, et cela parce quils s'observent et
s'imitent. En ce sens il n'existerait pas de désir dans l'absolu, le
désir de chacun, n'étant que ce que l'on croit être le désir de l'autre.
Cette imitation entraînerait des jalousies réciproques génératrices de
violence, laquelle en vient à menacer la cohésion du groupe voire son
existence. Jusqu'ici, Girard nest pas très loin de Hobbes, qui pensait
qu'aux premiers temps de l'humanité, la guerre de tous contre tous
devait logiquement l'emporter.
Mais Girard va en conclure que les crises mimétiques débouchent sur la
désignation dun bouc émissaire, c'est -à-dire la désignation collective
dun responsable unique aux désordres vécus, responsable quil faudra
condamner et tuer : la violence collective s'apaise en raison du meurtre
puisque le responsable a disparu. Bien entendu il y a mensonge puisque
le bouc émissaire n'est pas responsable du désordre social, mais ce
mensonge est complètement inconscient chez les individus. Curieusement
la société apaisée par le meurtre se tourne à nouveau vers son bouc
émissaire, qui, ennemi absolu, vient pourtant, par son sacrifice,
rétablir l'harmonie au sein du groupe. Il en résulte que si le bouc
émissaire est vécu comme le destructeur de l'ordre social, il en est
aussi le sauveur. Et ce serait aussi la raison pour laquelle le bouc
émissaire primitif deviendrait aussi un personnage sacré, voire les
premières formes de la divinité.
Mais l'histoire ne sarrêtant pas (le désir mimétique est une constante
de l'humanité), on choisira ultérieurement d'autres victimes qui
viendront ainsi se substituer au bouc émissaire primitif ; lequel
devient progressivement déifié puisquà chaque nouveau sacrifice le
groupe constate la nouvelle réconciliation entre les hommes.
Le sacrifice humain devient ainsi un rite sacré. Plus tard, on pourra
remplacer les meurtres réels par le sacrifice d'animaux. Et derrière
tout cela va se nouer le mythe qui est la représentation de ce que
vivent les hommes ainsi englués dans la religion 1, elle-même issue
du meurtre primitif.
Il ne sagit pas ici de détailler la thèse de René Girard, mais à
l'inverse de voir en quoi cette religion 1 version Girard relève ou
non de l'individualisme méthodologique.
A priori oui, puisqu'il sagit bien d'individus qui se font la guerre.
Pourtant l'individu primitif girardien nest pas auto-déterminé : son
désir n'est que le désir de l'autre, constatation qui est largement en
contradiction avec le point de vue économiciste de l'humanité.

Bien sûr, comme dans la thèse économiciste de la genèse de l'Etat (dans
la thèse girardienne d'abord, la religion qui dérivera ensuite vers
l'Etat, alors que dans la thèse économiciste l'Etat arrive tout de
suite), l'apparition de la religion est une conséquence non attendue du
comportement des hommes. La religion 1 est le résultat involontaire de
la violence mimétique. Mais à l'inverse de la pensée économique
ultra-libérale, la violence mimétique n'a rien à voir avec les paisibles
échanges marchands volontaires entre les individus. Il n'y a donc pas de

réel "moi" autonome, ou plus exactement, s'il en existe un, il est
complètement recouvert par le désir mimétique.
Et même si les économistes ultra-libéraux sont relativement prêts à
enrichir leur postulat d'individualisme par une dose de holisme, pour
mieux rendre compte du réel, il resterait quand même une opposition
radicale des points de vue : alors que les ultra-libéraux ne raisonnent
pas à partir de la notion d'extériorité (la peinture pourrait être
admirée sans son support, pour prolonger notre exemple) les
non-économistes placent au centre de leur raisonnement cette extériorité :
il ne saurait exister de peinture sans support.

Concrètement, les ultra-libéraux croient absolument dans un Etat
polluant qu'il faut réduire et qu'il faut combattre, pour peut-être le
faire disparaître, tandis que les non-économistes considèrent que
l'aventure étatique est un fait indépassable et ses entreprises de
réduction sont nocives. Doù les difficultés considérables de la
présente construction européenne.
Au total, il semble difficile de produire une synthèse entre deux points
de vue, qui malgré les efforts et les apparences, restent
fondamentalement en large opposition.

Jean-Claude Werrebrouck le 22/08/06

 

Par Jean Claude Werrebrouck
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