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13 janvier 2022 4 13 /01 /janvier /2022 13:57

La pandémie a créé une situation d’urgence autorisant la mise à l’écart de nombre de règles fondamentales : équilibre budgétaire et dette publique, abandon temporaire des interdictions de financement public, etc. Autant de règles qui, pourtant, rendaient possible le fonctionnement d’une monnaie unique. Cette mise à l’écart a permis un retour très important de la croissance dans nombre de pays. Qui pouvait imaginer une croissance de plus de 6% pour la France en 2021 et probablement encore près de 4% pour 2022 ? Cet abandon des règles révèle aujourd’hui, à contrario, à quel point le  fonctionnement  de l’euro se payait d’un prix élevé en terme de croissance ( 2% voire moins s’agissant de la France), prix faisant de la zone euro l’espace le plus déprimé du monde.

Le différents Etats sont maintenant bien conscients de la situation et les grands perdants (l’Europe du sud y compris la France) vont tenter de ne plus revenir à la situation d’avant la pandémie. Nous avons là les clés de compréhension d’une très difficile négociation sur le non-retour des règles antérieures. Dans cette négociation, l’affrontement classique entre frugaux et cigales, concernera en particulier la question de la dette extérieure du sud.

Pour comprendre cela, rappelons tout d’abord en quoi une monnaie unique débouche naturellement sur l’exigence d’un équilibre extérieur très difficile à établir. Plusieurs points sont à rappeler ici pour bien percevoir la question.

1 - En premier lieu il faut savoir que la libre circulation des marchandises en régime de monnaie unique ne va pas de soi. Si l’on devait, par exemple, empêcher les Grecs les plus aisés d’acheter des voitures allemandes fabriquées en Allemagne au motif que le pays est globalement impécunieux cela signifierait que le pouvoir d’achat de l’euro grec n’est pas le même que dans d’autres pays de la zone euro. En monnaie unique, même si la Grèce est en déséquilibre extérieur, il faut pourtant - au titre du paiement des voitures achetées - que la monnaie puisse circuler librement, ici se déplacer des banques grecques vers les banques allemandes. Avant la monnaie unique, le blocage intervenait rapidement : la Grèce, relativement pauvre, ne disposant pas d’un stock de devises suffisant, les importations de voitures allemandes s’interrompaient. Ce n’est plus possible aujourd’hui et il faut donc faire comme si la Grèce disposait des ressources nécessaires et lui accorder un crédit…donc enregistrer une dette…qui risque de ne jamais être remboursée si la Grèce ne trouve pas de ressources nouvelles…Cette dette, c’est ce que les technocrates appellent le « solde TARGET ». Concrètement, la banque centrale de Grèce va s’endetter auprès de la banque centrale allemande. Ce principe de libre circulation quelle que soit la situation économique d’un pays, entraîne mécaniquement un climat malsain, souvent oublié et qu’il faut préciser. Avant l’euro, les grecs mêmes fortunés se trouvaient gênés par la faiblesse de leur monnaie. Trop d’achats de produits de luxe étrangers signifiaient des taxes douanières, voire des dévaluations renforçant le coût du luxe. Désormais, avec la monnaie unique et les soldes TARGET, tout se passe comme si les grecs disposaient d’une véritable monnaie de réserve à fort pouvoir d’achat international. Le solde TARGET, véritable monnaie internationale qu’on ne remboursera jamais, fait du grec, ou de tout autre habitant de pays du sud, l’équivalent d’un américain équipé de dollars ….De quoi rêver ou d’inventer comme en France des propos rassurants du genre : « l’euro nous protège »…

2 - En second lieu si les grecs, au-delà des plus aisés, continuent d’acheter des voitures allemandes alors que le pays n’en a pas les moyens, c’est aussi en raison de crédits bancaires qui pourtant -non pas individuellement mais globalement- ne sont pas remboursables aisément : les grecs ne produisent pas assez de richesse pour acheter des voitures allemandes. Les opérations de crédit bancaire vont donc logiquement se tarir et donc les achats de voitures allemandes vont diminuer et le solde TARGET restera théoriquement limité….

3 - …Limité sauf si, et c’est le troisième point, l’Etat Grec se livre à des dépenses supérieures à ses recettes, dépenses qui vont aboutir dans les comptes des citoyens (salaires des fonctionnaires, retraites, aide aux entreprises, etc.). Dans ce cas, va se manifester une forte corrélation entre Solde TARGET, déficit extérieur et déficit public.

4 - Les Allemands, et c’est le quatrième point, auraient tort de se plaindre d’une telle situation car les producteurs de voitures sont normalement payés. Mieux, au plus le déficit public grec est élevé, au plus le chiffre d’affaires des producteurs allemands grimpe. Contrairement à ce qu’on a laissé dire, les producteurs allemands disposent, avec les euros acquis, d’un pouvoir d’achat garanti. Dans le même temps, les banques allemandes disposent de liquidités considérables : l’argent circule depuis la périphérie (dans notre exemple la Grèce) vers le centre (dans notre exemple l’Allemagne). Si donc les banques allemandes sont réputées fragiles c’est en raison de choix stratégiques probablement éloignées qui ne nous intéressent pas ici.

Le rappel de ces 4 points montre que le véritable problème qui se pose, n’est pas que les producteurs allemands risquent de ne plus être payés par des clients insolvables : ils sont payés alors même que le pays est durablement impécunieux. Il n’est pas non plus dans le fait que la Grèce connait un déséquilibre de ses comptes extérieurs. Et il n’est pas non plus dans le fait d’un déséquilibre du solde TARGET dont tout le monde se moque. Le vrai problème devient celui d’un système bancaire asséché (l’argent quitte les banques grecque pour se nicher dans les banques allemandes) qui ne peut plus faire face à la demande de capital d’un Trésor Grec aux prises avec son déficit. Logiquement, le taux de l’intérêt sur la dette publique ne peut que s’élever en Grèce et s’abaisser en Allemagne, pays où la liquidité est abondante. D’où les fameux spreads de taux entre pays alors même que l’union monétaire devait en principe effacer les différences. La prime de risque devenant aux yeux de tous un trop grand risque, nous avons la crise de la zone euro de la précédente décennie : l’Etat Grec ne peut plus se financer et risque un défaut entraînant par contagion son élargissement à toute la zone.

On connait les solutions historiquement retenues, rigueur budgétaire avec excédent primaire, dévaluation interne, etc., solutions qui ont entrainé une croissance de la zone beaucoup plus faible que partout dans le monde. Solutions qui vont aussi entrainer un taux de chômage beaucoup plus élevé en zone euro (7,5% en 2019) que hors zone euro (4% en 2019). La leçon numéro 1 de la crise COVID est la constatation que la croissance redevient importante avec la fin des programmes de rigueur imposées au début et surtout au milieu de la décennie précédente.

Les solutions retenues étaient celles finalement imposées par l’architecture de la zone euro. Certes une monnaie unique fut créée mais, dans le même temps, les banques centrales sont restées nationales, lesquelles enregistrent les déséquilibres entre les pays, déséquilibres qui ne sont que le résultat de la libre circulation des échanges dans un monde où les barrières du taux de change voire des droits de douane, ont disparu.

Au terme de la pandémie, quelles solutions envisager si l’on veut à la fois conserver la croissance et l’euro dans un contexte où un facteur nouveau, celui de l’inflation, semble se dessiner ?

A priori, le retour en arrière est impossible et la crise sanitaire s’ajoutant à celle du risque écologique la demande de sécurité et d’un Etat interventionniste devient lourde. L’Union européenne elle-même compte bien sur des interventions massives des Etats afin de rester dans la ligne de ce qui se passe en Chine et aux USA . Il en va de la survie de l’Union elle-même. D’où aussi le plan de relance de 750 milliards d’euros arraché en 2020. Avec toutefois de très fortes résistances et la définition d’un périmètre très étroit : les projets ne peuvent s’inscrire que là où les marchés s’avèrent défaillants. Cela limite la possibilité de voir par conséquent des transferts massifs depuis le nord vers le sud et donc le rééquilibrage permettant le maintien de l’architecture de la zone euro.

Une autre solution serait la réalisation d’une véritable union bancaire. En effet, si les banques du nord qui voient les flux monétaires se gonfler sur les comptes, recyclaient l’argent dans le sud sous la forme de crédits aux banques du sud ou sous la forme d’implantations dans le sud avec fournitures de crédits aux particuliers voire aux entreprises ou même l’Etat, les grecs pourraient continuer à acheter des voitures à l’Allemagne. Le solde TARGET se gonflerait d’un côté pour se dégonfler de l’autre, l’équilibre étant mieux assuré. Cette union bancaire n’est pourtant qu’un serpent de mer régulièrement évoqué mais très difficile à envisager. La raison en est simple : il est difficile de faire fonctionner une monnaie à fort pouvoir d’achat international dans un espace peu compétitif. Dans le sud, il est plus intéressant d’acheter internationalement que de produire localement. Globalement, l’euro interdit une véritable et saine croissance et donc la zone reste impécunieuse. Comment assurer le déploiement bancaire dans le sud si ce dernier reste fondamentalement impécunieux ? Il n’y aura donc pas de véritable union bancaire.

Une solution plus radicale serait le prélèvement d’un impôt sur le nord avec don de la recette correspondante aux grecs et autres agents du sud. Qui pourrait avoir le talent d’expliquer aux allemands que s’ils veulent continuer à vendre des voitures il faut subventionner le sud…à partir du fruit de leur travail ? Plus généralement, on voit ici les limites d’un impôt, même fédéral, aux fins de permettre le fonctionnement de la zone.

La solution jusqu’ici retenue dans l’urgence est bien évidemment l’intervention massive de la BCE. Puisque spontanément les agents du nord - qu’il soient privés ou publics, financiers ou non - ne veulent pas recycler l’argent qui s’accumule sur les comptes du nord vers des agents du sud, alors il appartient à la BCE de faire le travail. Parce qu’il est dangereux de voir les spreads de taux devenir l’allumette de l’explosion, la BCE doit inonder les marchés et assurer la parfaite liquidité de tous les actifs. Cette solution déjà envisagée à l’époque du gouverneur Draghi s’est considérablement renforcée avec la pandémie. Puisque les Etats du sud sont encore davantage handicapés, la BCE tient à bout de bras le système financier en injectant en permanence des liquidités dans les banques qui doivent acheter beaucoup plus de dette publique pour faire face à la pandémie. Sans cela les spreads de taux repartiraient à la hausse avec le risque d’un effondrement. De fait les taux à 10 ans sont au 7 janvier 2022 déjà de plus en plus éloignés : encore -0 ,043 pour l’Allemagne mais déjà à 1,314 pour l’Italie et 1,537  pour la Grèce. A cette tension nouvelle vient s’ajouter un retour de l’inflation qui fait plonger davantage encore le taux réel allemand dans sa spirale négative (probablement autour de -5% aujourd’hui). Bien sûr cela bouleverse l’économie générale des fonds de pension et les promesses des retraites par capitalisation. On aurait toutefois tort de croire que le Nord (Allemagne, Pays Bas, Luxembourg, Finlande) se révoltera et exigera avec radicalité le retour des anciennes règles assurant la parfaite liquidité et le maintien de l’euro. De fait les fonds d’investissement ont partiellement abandonné l’économie réelle ( les investissements réels dans le sud offrent un rendement beaucoup plus faible que ceux de l’innovation financière dans le reste du monde). Il n’y aura donc plus que la BCE à accepter de prendre en charge le boulet de l’euro.

Les Etats du sud, mais aussi la France, feront tout pour maintenir les facilités que la pandémie a laissée entrevoir. Le nord restant inflexible il n’y aura que la BCE qui permettra de creuser un chemin certes très difficile, mais un chemin qui permet de faire cohabiter des intérêts publics et privés fondamentalement divergents sous la houlette d’un mythe : « l’euro nous protège tous ». Combien de temps encore ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 janvier 2022 3 05 /01 /janvier /2022 10:47

On va beaucoup parler et échanger durant la campagne électorale. Il est inutile d’en faire la liste tant les idées et mesures proposées seront nombreuses. Pourtant, il y aura des sujets interdits voire complètement évacués. Cela n’étonnera pas les anthropologues qui savent que dans toute société - et ce depuis la naissance de l’humanité - existent des tabous.

Les brefs développements qui suivent vont tenter de nous faire comprendre que le monde présent est victime d’un système financier dont il est exclu qu’il soit maitrisé et contrôlé. Réalité construite par les humains d’aujourd’hui la finance va les surplomber très exactement comme pouvaient l’être les tabous de l’univers magico religieux des premières communautés humaines. Pour cela il faut d’abord comprendre ce qu’on entend par  le terme « tabou », et ce qu’il implique sur le plan social.

 

 Fait social émergent plus ou moins spontanément dans un groupe humain, le tabou est d’abord une croyance sur ce qu’il est interdit de faire et une interdiction dont le non-respect entraine un châtiment assuré par une puissance majeure que l’on craint. Le premier tabou fut probablement l’endogamie, laquelle devait finalement construire bien des aspects de l’organisation sociale à une époque où les contraintes de la reproduction concurrençaient par leur intensité ceux de la production. Ceci mérite explication. On sait en effet qu’à l’échelle de très petits groupes humains, les lois de la démographie -qui ne jouent que pour des grands nombres - ne sont guère vérifiées. En particulier, le  sex-ratio n’est pas équilibré ce qui se traduit par une politique d’exogamie obligatoire à peine de disparition rapide du groupe considéré : un déséquilibre durable en faveur de naissances masculines interdira toute chance de reproduction à long terme du groupe. Historiquement, l’endogamie n’a  probablement pas été politiquement décidée et s’est imposée spontanément. Nul agent politique ne l’a décidée. Ce premier tabou est bien une croyance, un comportement interdit, dont le non-respect entraîne un châtiment majeur : la possible interdiction de la reproduction durable du groupe et donc sa possible disparition.

 On peut se demander aujourd’hui si son équivalent, à une époque où la contrainte de la production est culturellement devenue essentielle, n’est pas le système monétaro-financier. Il y aurait ainsi une relation d’équivalence : le tabou de l’endogamie serait à la reproduction, ce que serait le système monétaro-financier à la production (économie). C’est ainsi qu’il apparait très factuellement qu’il est strictement interdit, en particulier en France et dans l’Union européenne de discuter de l’architecture monétaire et financière, donc d’imaginer une refondation et ce, à peine d’une catastrophe non plus ici côté reproduction mais côté production. Toucher au système c’est entraîner des conséquences économiques gravissimes et le seul fait d’en parler disqualifie socialement et politiquement celui qui s’exprime.

On va donc parler de tout et tout proposer, durant la campagne électorale, mais jamais on ne parlera de la monnaie (il est interdit d’y toucher), jamais on ne parlera du système bancaire (il est interdit d’y toucher), jamais on ne parlera du système financier (il est interdit d’y toucher). On peut tout revoir, tout modifier, sauf un système monétaro-financier, intouchable à peine de châtiment : une catastrophe financière , économique, sociale…dont la force serait infiniment dévastatrice….aussi dévastatrice que ne pouvait être dans l’imaginaire humain la fin de la prohibition de l’inceste.

On pourrait certes prolonger notre lecture anthropologique et vérifier que, si le tabou est chez les humains une chose que l’on ne peut toucher ou un lieu dont il faut rester éloigné, la banque centrale moderne est bien dans ce cas. Les hommes mêmes extirpés de leurs religions primitives et enracinés dans un monde dit de la raison se doivent de rester complétement séparés de l’institution : la Banque centrale est indépendante.

Dans ce nouveau monde le tabou monétaro-financier est autrement dynamique que celui de l’endogamie de naguère. Le champ de la prohibition de l’inceste était peu agité par les quelques clercs qui pouvaient à très longue distance et dans les coulisses de la société le rétrécir ou l’élargir. Tel n’est pas le cas pour le système monétaro-financier qui engendre depuis une vingtaine d’années des étrangetés.

Qu’on en juge :

 -la masse monétaire connait une croissance 4 à 5 fois supérieure à celle du PIB. Ainsi, la base monétaire de la zone euro passe de 1,68 trillion en février 2013 à 6, 14 trillions en décembre 2021, soit une croissance moyenne de 15%, avec dans le même temps une croissance nominale du PIB à peine supérieure à 3%. Qui se pose la question de la cause d’une telle éruption ? A-t-on le droit d’en parler ? Va-t-on en parler durant la campagne ?

- Autre façon de se poser la même question, le bilan de la banque centrale est lui-même en accroissement gigantesque et représente en décembre 2021 plus de 60% du PIB de la zone euro, soit 20 points de plus que le bilan de la FED pourtant aux prises avec les mêmes difficultés. Qui s’en émeut ? La contrepartie de ce bilan se trouve nécessairement sur des comptes. Lesquels ? Peut-on discuter de ces masses liquides gigantesques en perpétuel mouvement ?

-Le poids de la finance est devenu une véritable boursouflure sur le visage de la société : son poids a plus que doublé depuis le début du siècle et selon les modes de calculs (intégration ou non des marchés de produits dérivés, des marchés des changes, du notionnel, etc.) ce poids peut aller jusqu’à 60 fois l’économie réelle. Au-delà, la finance s’est autonomisée par rapport à l’économie réelle et en vient même à la concurrencer puis à la rançonner par divers dispositifs dont celui des rachats d’actions. Ces faits seront- ils exposés et débattus durant la campagne électorale ?

-Les taux de l’intérêt deviennent en Europe, y compris en France, parfois négatifs, comme si le prêteur travaillait volontairement à la construction de sa ruine. Dans ce contexte pourquoi l’investissement notamment investissement industriel n’en profite-t-il pas ? Allons-nous débattre de cette étrangeté ?

- Les capitalistes semblent disparaître au profit d’actionnaires insaisissables se déplaçant à la vitesse de la lumière par le biais d’ordinateurs délocalisés. Des pertes comptables colossales sont gommées par des hausse de cours vertigineuses (néo-banques par exemple).  A quoi cela correspond -il pour les entreprises ? Va-t-on en discuter ?

On pourrait sans doute multiplier ces étrangetés qui hélas n’intéresseront pas les débats tant ils sont tabous : on ne peut les dénoncer comme l’autorité de naguère pouvait dénoncer et punir l’endogamie. Aujourd’hui celui qui ose évoquer ces étrangetés devient immédiatement un dangereux populiste à éloigner des vrais débats et à punir électoralement.

Et parce que le tabou suppose l’éloignement - y compris l’éloignement intellectuel- il sera impossible d’établir la moindre corrélation avec les difficultés de la France depuis le début du siècle :

Qu’on en juge :

  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon d’une maitrise du taux de change et la transformation du paysage économique du pays, la compétitivité n’étant plus mesurée - toutes choses égales par ailleurs- qu’à la capacité à procéder à des dévaluations internes.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon de la maitrise du taux de change et les stratégies déployées par les grandes entreprises françaises qui vont préférer investir ailleurs pour grandir et croitre (celles du CAC 40) plutôt qu’à investir pour exporter.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre abandon de la maitrise du taux de change et les stratégies de délocalisations de branches entières (automobile, pharmacie, etc.) avec ses conséquences en termes de montée des importations et faiblesse des exportations.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre perte de substance industrielle (le poids de l’industrie française n’est plus aujourd’hui que 35%  de celle de l’Allemagne contre 50% en 2000) et perte de la maîtrise du taux de change.
  • Idée à éloigner : toute corrélation entre attrition du pays au regard des autres ( baisse relative du PIB par tête français entre 2000 et 2019 comparativement à ses concurrents européens notamment allemand, hollandais voire Belge) et la fin de la maitrise de la monnaie).
  • Plus globalement, il est refusé tout débat entre mise en place du système monétaro-financier européen et affaissement relatif du continent en termes de croissance, la zone euro devenant la zone la plus déprimée du monde.
  • A l’inverse, il est refusé tout débat concernant la réussite relative de la France à l’époque de la maitrise de sa finance et de sa monnaie, époque qui lui avait procuré la plus forte croissance européenne. Il serait pourtant intéressant de comparer les démarches complexes et bureaucratiques envisagées aujourd’hui à l’occasion de la transition énergétique, avec la puissance et la rationalité de celles envisagées au cours de la reconstruction d’après 1945.
  • Mieux, tous les médias louent la réussite de l’euro après 20 années de « bons et loyaux services », et bien sûr oublient ses irréductibles et irréparables défauts majeurs de conception.

Les candidats aux prochaines élections sont ainsi prévenus : ils se doivent de respecter le tabou monétaro-financier à peine d’être très lourdement sanctionné. Ils doivent même le mettre en valeur et promouvoir le respect que chacun lui doit.

Bien évidemment, cette note d’humour ne peut cacher la tristesse de notre déclin. Et il y a lieu d’être triste car manifestement notre nouveau tabou est beaucoup moins justifié que le premier. Le tabou de l’inceste s’est disions-nous probablement construit en dehors du politique en raison de sa base objective. Tel n’est pas le cas du tabou monétaro-financier qui fût une construction complètement politique. De ce point de vue, il peut apparaître plus fragile.

Fausse apparence parce que la-dite construction a mobilisé d’énormes moyens pour arriver au statut de tabou. Et ces moyens seront mobilisés pour faire du système monétaro-financier que l’on a construit un « non- problème », donc un thème qui doit être exclu de tout débat…donc un tabou…

Ne revenons pas sur l’histoire lointaine qui fera de la monnaie, l’or, et du système financier correspondant une contrainte difficile à dépasser avec ses échecs majeurs que furent – en France -le système de Law puis celui des Assignats. Cette longue période fut dépassée avec l’abandon du métal précieux et la reconstruction de la France après 1945. A cette époque, la monnaie n’était pas un tabou et se révélait simple contrainte à maîtriser politiquement, travail qui fut réalisé avec un spectaculaire succès, mesurable par la construction d’une économie industrielle de premier plan tout au long de la 4ème république et les débuts de la  5ème. C’est essentiellement, pour ce qui concerne la France, à partir des années 80 que devait se construire le système présent en tant qu’objet dépolitisé, sacralisé, donc exclu du champ possible des débats d’une élection présidentielle.

Ramené à ce que l’on pourrait appeler abusivement l’euro-système, il est fait de négociations discrètes entre ses vrais propriétaires auxquels est ajouté des captifs de la haute administration, particulièrement le corps de l’inspection des finances. La clé de voûte essentielle qui assure sa clôture est le système des portes tournantes : un banquier devient haut fonctionnaire au Trésor puis redevient financier ou l’inverse. Cette pratique assure l’entre-soi, la maitrise d’un vocabulaire complexe non susceptible d’être appréhendé par les acteurs politiques et donc la construction d’un objet  intouchable  : Qui, par exemple, maîtrise les milliers de paramètres des normes de la Banque des Règlements Internationaux  ? Devenu un univers d’experts, d’ingénieurs de plus en plus nombreux, de scientifiques notamment mathématiciens de haut niveau, etc. le coût d’entrée est devenu trop élevé pour un aventurier politique qui aimerait élargir sa part de marché à l’élection présidentielle. La fin du tabou ne pourrait se manifester que par l’exercice de la raison mais hélas cet exercice est devenu impraticable et il est plus facile de discuter à l’infini des vertus de l’ISF que de l’opportunité des libres  modèles bancaires concernant le calcul de la pondération des actifs.

Et cet abandon de ce qui est pourtant au cœur du politique va être politiquement justifié par des clercs - les économistes- qui au nom de la théorie économique vont approuver la logique de l’abandon : la finance doit s’autoréguler et il est interdit au politique de tenter une réelle réglementation. Nous avons là la seconde enceinte de protection de la forteresse à l’abri des regards du monde.

Alors que les premiers tabous s’échafaudaient probablement dans l’univers du magico- religieux notre très moderne tabou s’est construit dans celui des apparences de la raison et du politique. D’essence complètement politique, il se nie comme objet politique pour mieux sculpter au quotidien  son caractère de tabou.

 

 

 

 

 

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22 décembre 2021 3 22 /12 /décembre /2021 10:22

Le journal Le Monde du 19 décembre dernier lance un article intitulé :  «Le rendez-vous manqué entre économistes et politiques ». Cette non-rencontre est au fond assez naturelle.

Des explications immédiates

D’un côté, nous avons  des personnes luttant  sur un marché politique, un marché où il faut vendre des produits politiques comme d’autres vendent des marchandises classiques. Sans porter de critique déplacée, parce que l’électeur est devenu moins citoyen et davantage consommateur, la configuration marché est de plus en plus celle permettant de comprendre les enjeux. Le vrai sujet étant celui de ce déplacement du statut de citoyen à celui de consommateur.

De l’autre côté, celui des économistes, nous avons des personnes aux prises avec la connaissance des effets des produits politiques offerts : mesures salariales, fiscales, règlementaires, financières, etc. Des analyses souvent complexes mobilisant des outils eux-mêmes d’accès difficile pour le non averti.

Il est donc naturel que le marchand de produits politiques, comme tel ou tel marchand,  ne se soucie pas des effets complexes des mesures prises. Est-il dans l’intérêt immédiat du commerçant de se soucier des effets de ce qu’il vend sur les contraintes, voire les inconvénients, que cela implique quant à la vie du client ?

Toutefois, la non-rencontre entre candidats et économistes est certainement plus fondamentale, ce qui mérite quelques explications.

Une réalité plus fondamentale

En premier lieu, il est historiquement exact que le pouvoir politique repose sur une question d’appropriation des outils constitutifs de la puissance publique, en particulier la loi. Dans un régime dictatorial, l’appropriation a pour but de consolider les pouvoirs du dictateur. Dans un régime démocratique, les choses sont plus complexes. Il y a bien sûr toujours l’intérêt des dirigeants politiques, mais il y a surtout les intérêts des électeurs lesquels ne sont pas identiques et se confrontent. De ce point de vue, l’idée d’un intérêt général est toujours problématique : il est un signifiant sans que le signifié puisse être désigné de manière incontestable.

Les agents sont autour de la loi dans des configurations diverses ou opposées : sa transformation désavantage certains et favorisent d’autres agents. Par exemple, une mesure de blocage des loyers avantage les locataires et désavantage les propriétaires… au moins dans le court terme. Les candidats à l’élection présidentielle, face à des électeurs  -qui  sont de plus en plus des consommateurs, et qui à ce titre ne sont plus qu’une clientèle divisible en segments-  composent ainsi un paquet de propositions qui relève d’une analyse purement marketing. Avec une conséquence considérable : l’immédiateté marchande ne permet pas de proposer des visions d’avenir pour le pays. Tout au plus, peut-on parler de rétablir une croissance dont le sens n’est pas questionné ou de marcher vers plus d’Europe sans savoir ce que cela peut signifier.  

En second lieu, les économistes sont d’une certaine façon d’accord avec les candidats à la présidentielle pour ne pas se rencontrer. Naguère, les économistes étaient d’une certaine façon des théoriciens du global : ils tentaient d’expliquer le tout sans se spécialiser sur les parties. On essayait comme on le fait encore dans les sciences physiques de marcher vers un principe global d’explication de la réalité. En termes savants, on dit que la science doit-être moniste.  Certes, la démarche était difficile et comme aujourd’hui encore pour le clivage entre la physique classique et la physique quantique, il fut impossible de dépasser les clivages entre théorie économique classique, keynésienne, libertarienne, etc. Et ce dépassement est d’autant plus difficile que les théories ne sont pas indépendantes des intérêts économiques et de leur expression politique, ce qui est beaucoup moins vrai dans les sciences exactes. Ce que l’on constate est donc un éparpillement des savoirs, éparpillement facilitant la dépolitisation, avec des spécialités au périmètre de plus en plus limité : économie des transports, économie pétrolière, économie de la santé, économie de l’énergie, économie du travail, etc.  Et un éparpillement qui ne peut que s’élargir au fur et à mesure que la crise sanitaire actuelle semble dévisser ce qui restait des grands savoirs : les théories monétaires…à revisiter complètement, les questions de l’emploi… à revisiter complètement, les questions de l’articulation de l’offre globale à la demande globale…à revisiter complètement, etc. Aucun économiste n’ayant aujourd’hui l’envergure d’un Einstein pour refonder un paradigme global, chacun vivote dans sa spécialité.

Les candidats ne peuvent proposer sur le marché politique, ni vision ni sens, questions devenues éloignées de celui qui est en voie de devenir un simple consommateur de règles ou de droits individuels, par exemple et surtout, sous la forme de « libertés nouvelles » ou de « créances nouvelles ». De ce point de vue, ils sont en plein accord avec les économistes qui, eux non plus, n’ont plus grand-chose à dire sur le fonctionnement et le sens de l’ensemble. A quoi bon se rencontrer pour discuter d’un avenir qui ne surplombe plus le présent ? Il n’y aura donc pas de débat sérieux et approfondi entre économistes éloignés d’une vision globale sur le fonctionnement du monde et candidats fondamentalement éloignés des questions de vision et de sens. Si débat il y a, on sera toujours dans le quasi hors sujet.

Simultanément, les candidats à l’élection présidentielle sont en complet désaccord avec les économistes qui s’intéressent aux conséquences des paquets de propositions politiques. Certes, les économistes d’aujourd’hui vivent dans l’éparpillement mais ils disposent d’outils précis de mesures. Ils sont ainsi bien armés pour contester l’éparpillement des paquets de propositions imaginés par les candidats. Bien armés, ils tentent, pour tout élément du paquet, d’en évaluer les conséquences et savent mieux que quiconque que toute proposition avantage certains acteurs et en désavantagent d’autres, ce que le marchand politique ne peut accepter. Tel est le cas par exemple du paquet « hausse des salaires », paquet proposé par une majorité de candidats car très apprécié. Les économistes savent -certes plus ou moins-  en évaluer les conséquences en termes de dérive des prix, en termes de capacités exportatrices plus réduites et importatrices plus dangereuses, en termes de marges plus faibles, en termes d’emploi plus réduit, en termes de charges sociales diminuées, d’Etat Providence revisité, etc….ce que les candidats refusent de voir. Un candidat, comme tout bon commerçant, ne peut que mettre en avant les avantages du produit proposé et masquer, autant qu’il se peut, les désavantages associés.

Au final, économistes et candidats à l’élection présidentielle n’ont certes rien à se dire, mais surtout ces derniers ne peuvent accepter l’irruption d’un savoir sur ce qui n’est qu’un tas mal ficelé de produits politiques agité devant des consommateurs exigeants et égoïstes. Le marché politique n’a plus les moyens de forger un horizon et participe à l’écrasement du futur sur un présent agité.

 

 

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17 décembre 2021 5 17 /12 /décembre /2021 14:38

La campagne pour l’élection présidentielle sera très difficile et le risque de déchirure devient extrême. Une partie de l’opinion considère en effet que l’Etat-Nation se désagrège au profit d’une ethnicisation de la société avec effacement du citoyen et émergence de communautés aux projets antagonistes. Au-delà des faits concrets, il convient d’en découvrir l’intelligibilité.

Dans le monde du vivant évolué (oiseaux, mammifères, etc.) on sait que les individus communiquent par le biais d’un langage lequel constitue un élément du patrimoine commun d’un groupe d’animaux. Les humains vont plus loin : ils constituent un patrimoine qu’ils peuvent discuter et faire évoluer et donc, produire une histoire. Ce commun est fait, au-delà du langage, de croyances, de règles, de coutumes, de valeurs, etc. C’est, au-delà, la capacité à questionner, voire s’inquiéter, d’où l’apparition de religions. Ce commun est un fait social : personne ne l’a construit et pourtant il s’impose à tous.

Le fondement du politique

Le commun chez les humains fait nécessairement l’objet d’un enjeu : celui qui peut acquérir un pouvoir sur ce dernier, contrôle de fait la société. Ce qu’on appelle Etat est donc la capture par un ou plusieurs individus, de tout ou partie du commun d’un groupe. Les modalités de la capture sont infiniment diverses et ceux qui en bénéficient peuvent évidemment le  travailler et  le transformer. De façon plus générale, la capture du commun passe le plus souvent par celle du religieux. La raison en est simple et la croyance quasi universelle d’une dette des humains envers l’au-delà est transformable en dette vis-à-vis d’un pouvoir terrestre : l’Etat fait naître l’impôt et la puissance qui en découle. D’une certaine façon, et l’histoire le montre, la capture du commun est une affaire privée. On peut comprendre ainsi que la vie des humains soit infiniment plus riche que celle des abeilles et que, concrètement, on pourra voir émerger des cultures, des Etats divers, voire des civilisations. Avec cette remarque fondamentale que les individus ne sont jamais des unités premières et qu’ils sont toujours façonnés par le commun. Comme nous l’enseigne l’étonnante physique quantique, les objets comptent moins que les relations entre ces mêmes objets. Plus simplement, chez les humains, pour comprendre l’individu, il faut passer par l’interaction sociale.

L’ambition de ceux qui privatisent le commun peut se transformer en situation guerrière et on assistera à la naissance d’Etats composites : les vainqueurs accaparent le commun des vaincus. Concrètement cet accaparement est complexe. Des éléments  de commun sont laissées aux vaincus. Dans les grands Etats, il y aura donc du central et du périphérique (pensons à la France dont le développement fût acquis sur mille années par empilement différencié de provinces autour d’un noyau). Le vrai problème des détenteurs du pouvoir est d’homogénéiser et donc d’élargir le commun qui est le ciment de la société…et donc des pouvoirs. L’Etat Nation à la française apparait ainsi comme une réussite du travail d’homogénéisation mené depuis 1000 ans : surplombant des cultures diverses, donc des communs divers, il arrivait -jusqu’ici paisiblement- à les unir.

L’interaction sociale est surplombée par deux moteurs possibles tous deux inscrits dans le commun capté et travaillé par le pouvoir : le commandement et le marché. Ces deux moteurs fabriquent des comportements et donc une  réalité sociale. Dans l’histoire concrète des humains ces deux moteurs sont de poids et de qualités infiniment différentiés : le moteur du commandement peut être tel que le marché s’en trouve interdit, à l’inverse celui du marché peut devenir monopoliste et affecter tous les espaces de vie. Dans la réalité historique, la combinaison et le poids relatif des deux moteurs sont infiniment variés. Cette même réalité laisse parfois la place à un élément intermédiaire qui est celui de la coopération. Un élément qui peut se rapprocher du marché (entente entre entreprises par exemple) ou se rapprocher du commandement ( gestion de l’eau dans nombre de communautés traditionnelles par exemple).

Le contenu des moteurs « commandement » et «marché».

 Le premier est constitué de règles  prescriptives, finalisées et contrôlées par un pouvoir réel ou transcendant. L’éventail des comportements possibles est ainsi étroit et chacun se doit de respecter un ordre pesant qui le dépasse. C’est le cas de nombre de sociétés historiques qu’elles soient dites primitives ou hautement évoluées. Le second est fait de règles non finalisées et simplement limitatives. Il en résulte une absence de centre de commande et un pouvoir de contrôle qui se borne au respect des règles du jeu du marché.

Le moteur marché peut engendrer a priori un ordre libéral, pourtant il peut aussi engendrer un ordre fermé et totalitaire : celui qui ne respecte pas le marché est hors jeu. Dans son expression la plus parfaite, l’ordre du marché interdit aux humains de changer les règles. C’est bien ce que l’on constate avec ce qu’on appelle l’ordo-libéralisme allemand qui pèse tant sur la réalité européenne.

De la cohabitation difficile entre « commandement » et « marché »…..

 Les deux moteurs ancrés dans le commun fabriquent des comportements donc des habitudes et règles comportementales. Un américain, qui en raison de son histoire, ne connait que le marché est bien équipé pour jouer avec ce dernier. On dira que les américains sont des entrepreneurs habiles qui savent transformer tout objet en marché. Un indien d’Amazonie qui ne connait que l’ordre finalisé et transcendant aura plus de difficulté à jouer avec un marché dont il reste culturellement éloigné. Plus précisément l’interaction sociale en Amérique se joue à l’intérieur de règles jamais prescriptives et laissant un éventail très large de négociation, d’où une capacité à innover et à voir dans chaque partenaire une opportunité. L’ordre du monde peut ainsi être en permanence révolutionné par des innovations de marché. A l’inverse,  l’interaction sociale dans un monde où les règles sont finalisées, prescriptives et contrôlées il sera plus difficile de faire émerger de l’innovation. D’un côté le déraillement est une opportunité , de l’autre il est un risque à réduire, probablement à interdire.

Lorsqu’historiquement se forme des Etats complexes incorporant des communautés actionnées par des moteurs très opposés, le travail d’homogénéisation du pouvoir n’est pas simple. Il est même souvent absent dans ce qu’on a appelé la colonisation affectant une grande partie de la planète par un Occident où l’ordre du marché devenait de plus en plus important. De très grandes communautés humaines vivant sous des normes éloignées du marché vont ainsi être progressivement confrontées à ce nouvel ordre. Ce qu’on appellera plus tard la mondialisation.

 On comprend ainsi les risques de creusement d’écarts entre des cultures qui seront amenées à coopérer et à cohabiter. Il était plus facile à l’époque de Rome d’intégrer les barbares dans un empire qui ne connaissait pas encore l’ordre du marché. Il est plus difficile aujourd’hui d’intégrer les anciens colonisés à l’ordre d’un marché dont le fonctionnement s’annonce comme une immense accumulation de marchandises fort éloignée des communautés dont l’interaction sociale bride l’offre de ces mêmes marchandises. La lecture du monde deviendra celle de la dialectique du développement et du sous -développement, celle de l’aide   qu’il faudra consacrer à ceux qui restent culturellement éloignés des contraintes du marché, etc. Avec des conséquences inattendues : l’aide peut développer partout de la marginalisation, des comportements de plus en plus inadaptés et au regard des anciennes règles et au regard des nouvelles. C’est le lot de toutes les vieilles sociétés que l’on rencontre sur certains continents où les règles de marché sont devenues hégémoniques : Amérique du nord, Amérique du sud, Afrique, Asie, Océanie. Au-delà de la marginalisation il y aura à constater l’énorme écart de développement, avec une exception de taille, celle de la Chine, où « commandement » et « marché » semblent s’articuler, très curieusement, de façon jusqu’ici assez harmonieuse.

….Dans une France incapable de « recoudre » ce qu’elle  « déchire ».

 La France est une ancienne grande puissance coloniale qui, pour des raisons tenant à un basculement rapide vers le marché, fût amenée à accueillir de nombreuses communautés étrangères à l’ordre marchand. Une situation qui permettait toutefois d’accueillir ces communautés dans des ensembles très organisés - l’ordre Taylo-fordien des grandes usines - qui fonctionnaient pour le marché mais obéissaient à l’interne au principe d’autorité. Lorsque le marché abandonne ces grandes usines, au profit d’organisations beaucoup plus flexibles, les communautés qui, au nom du regroupement familial, continuent à être accueillies deviennent pour partie inadaptées aux nouvelles contraintes du marché. Et parce que les règles du marché ne sont ni prescriptives ni finalisées, elles vont autoriser son irruption sur tous les champs de la vie sociale : il n’y a plus de limite à l’économicité, plus de limite à la marche triomphale du libertarisme. Une réalité qui vient donc heurter l’interaction sociale des communautés accueillies. L’économicité illimitée devient une agression dont le pouvoir peine à prendre conscience.

 La volonté française de maintenir un grand Etat Nation ne reconnaissant pas les communautés mais un projet politique entre en contradiction avec le tout marché. L’Etat Nation est censé fabriquer des comportements de citoyens donc des acteurs encore enracinés dans des règles finalisées, qui ne sont pas celles des communautés accueillies, par exemple la laïcité. Le tout marché, lui, tend à fabriquer des comportements tournés vers l’individualisme radical- devenir entrepreneur de soi-même- le risque et surtout la consommation illimitée. Comportements attendus - déjà difficiles car très responsabilisants et engendreurs d'une "société fatiguée" -et non aisément validés dans l’interaction sociale des communautés accueilles. Là encore les relations entre individus comptent davantage que les individus eux-mêmes. Le grand Etat Nation, pour rester dans son projet de grand Etat, tente d’unir par un grand Etat-Providence. Mais ce grand-Etat providence ne fait qu’enkyster des communautés dans des situations de marginalité. Concrètement existe une contradiction majeure entre Etat Nation à la française et marchandisation illimitée du monde.

Comment expliquer cela dans le tumulte électoral ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                

 

 

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15 décembre 2021 3 15 /12 /décembre /2021 10:32

La campagne pour l’élection présidentielle sera très difficile et le risque de déchirure devient extrême. Une partie de l’opinion considère en effet que l’Etat-Nation se désagrège au profit d’une ethnicisation de la société avec effacement du citoyen et émergence de communautés aux projets antagonistes. Au-delà des faits concrets, il convient d’en découvrir l’intelligibilité et pour cela il faut prendre de la hauteur en mobilisant les sciences sociales en général.

Dans le monde du vivant évolué (oiseaux, mammifères, etc.) on sait que les individus communiquent par le biais d’un langage lequel constitue un élément du patrimoine commun d’un groupe d’animaux. Il en est de même chez les humains avec une qualité supplémentaire considérable : ils constituent un patrimoine qu’ils peuvent discuter et faire évoluer et donc, produire une histoire. Ce commun chez les humains est fait, au-delà du langage, de croyances, de règles, de coutumes, de valeurs, etc. C’est, au-delà, la capacité à questionner, voire s’inquiéter, qui va construire un universel très divers et qui devient un mode d’interprétation de la vie et de sa finitude, donc quelque chose de nature religieuse. Ce mode d’interprétation de la vie est un fait social : personne ne l’a construit et pourtant il s’impose à tous. Un peu comme ce chant des oiseaux qui n’est autre que de la communication entre individus.

Le fondement du politique

Le commun chez les humains fait nécessairement l’objet d’un enjeu : celui qui peut acquérir un pouvoir sur ce dernier, contrôle de fait la société. Ce qu’on appelle Etat est donc la capture par un individu, un groupe, voire la totalité des individus de tout ou partie du commun d’un groupe. Les modalités de la capture sont infiniment diverses et ceux qui en bénéficient peuvent évidemment travailler le commun pour le transformer. De façon plus générale, la capture du commun passe le plus souvent par celle du religieux. La raison en est simple et la croyance quasi universelle d’une dette des humains envers l’au-delà est transformable en dette vis-à-vis d’un pouvoir terrestre : l’Etat fait naître l’impôt et la puissance qui en découle. D’une certaine façon, et l’histoire le montre, la capture du commun est une affaire privée. On peut comprendre ainsi que la vie des humains soit infiniment plus riche que celle des abeilles et que, concrètement, on pourra voir émerger des cultures, des Etats divers, voire des civilisations. Avec cette remarque fondamentale que les individus ne sont jamais des unités premières et qu’ils sont toujours façonnés par le commun. Comme nous l’enseigne l’étonnante physique quantique, les objets comptent moins que les relations entre ces mêmes objets. Plus simplement, chez les humains, pour comprendre l’individu, il faut passer par l’interaction sociale. De quoi éloigner le discours de l’économiste qui - le plus souvent- part des individus pour constituer un savoir sur le global.

L’ambition de ceux qui privatisent le commun peut se transformer en situation guerrière et on assistera à la naissance d’Etats composites : les vainqueurs accaparent le commun des vaincus. Concrètement cet accaparement est complexe. Des marges de commun sont laissées aux vaincus et le vainqueur ne pourra s’appuyer que ce sur quoi il arrive à s’imposer. Dans les grands Etats, il y aura donc du central et du périphérique (pensons à la France dont le développement fût acquis sur mille années par empilement différencié de provinces autour d’un noyau). Il existe d’autres types de grands Etats avec un modèle très étiré ou très décentralisé qu’on appellera empire (pensons à l’empire Ottoman très éclaté). Le vrai problème des détenteurs du pouvoir est d’homogénéiser et donc d’élargir le commun qui est le ciment de la société…et donc des pouvoirs. L’Etat Nation à la française apparait ainsi comme une réussite du travail d’homogénéisation mené depuis 1000 ans : surplombant des cultures diverses, donc des communs divers, il arrivait -jusqu’ici paisiblement- à les unir.

L’interaction sociale est surplombée par deux moteurs possibles tous deux inscrits dans le commun capté et travaillé par le pouvoir : le commandement ou le marché. Ces deux moteurs fabriquent des comportements ce qui signifie là encore que les individus comptent moins que la réalité sociale. Dans l’histoire concrète des humains ces deux moteurs sont de poids et de qualités infiniment différentiés : le moteur du commandement peut être tel que le marché s’en trouve interdit, à l’inverse celui du marché peut devenir monopoliste et affecter tous les espaces de vie. Dans la réalité historique, la combinaison et le poids relatif des deux moteurs sont infiniment variés et souvent  évolutifs.

Le contenu des moteurs « commandement » et  «marché ».

Mais quel est leur contenu ? Le premier est constitué de règles  prescriptives, finalisées et contrôlées par un pouvoir réel ou transcendant. L’éventail des comportements possibles est ainsi étroit et chacun se doit de respecter un ordre pesant qui le dépasse. C’est le cas de nombre de sociétés historiques qu’elles soient dites primitives ou hautement évoluées. Le second est fait de règles non finalisées et simplement limitatives. Il en résulte une absence de centre de commande et un pouvoir de contrôle qui se borne au respect des règles du jeu du marché. La distinction quant à la nature des règles que l’on évoque fait penser que, dans un cas, on serait dans un espace plus ou moins totalitaire et que, dans l’autre, on serait dans un monde ouvert. Cela est inexact et on a tort de traduire la distinction par les expressions de   sociétés qui seraient « fermées » et sociétés qui seraient « ouvertes ». Le commun d’une société qui ne serait qu’une combinaison de règles non finalisées et simplement limitatives générant une interaction sociale de simple marché peut aussi être accoucheur de totalitarisme. En effet, dans une telle situation, on peut dire que s’il n’existe pas de centre de commande ou pas d’ordre fermé, c’est le marché lui-même qui devient un ordre fermé et totalitaire [JCW1] : celui qui ne respecte pas le marché est hors - jeu. Et dans son expression la plus parfaite l’ordre du marché interdit aux humains de changer les règles. C’est bien ce que l’on constate avec ce qu’on appelle l’ordo-libéralisme allemand qui pèse tant sur la réalité européenne.

De la cohabitation difficile entre « commandement » et « marché »…..

 Les deux moteurs ancrés dans le commun fabriquent des comportements donc des habitudes et règles comportementales. Les individus sont ainsi enkystés de par le poids -très variable- des deux moteurs. Un américain qui, en raison de son histoire, ne connait que le marché est bien équipé pour jouer avec ce dernier. On dira que les américains sont des entrepreneurs habiles qui savent transformer tout objet ou activité  en marché… y compris en transformant ce dernier en monopole. Un indien d’Amazonie qui ne connait que l’ordre finalisé et transcendant aura plus de difficulté à jouer avec un marché dont il reste culturellement éloigné. Plus précisément l’interaction sociale en Amérique se joue à l’intérieur de règles jamais prescriptives et laissant un éventail très large de négociation, d’où une capacité à innover et à voir dans chaque partenaire une opportunité marchande. L’ordre du monde peut ainsi être en permanence révolutionné par des innovations de marché. A l’inverse l’interaction sociale dans un monde où les règles sont finalisées, prescriptives et contrôlées il sera plus difficile de faire émerger de l’innovation. D’un côté le déraillement est une opportunité , de l’autre il est un risque à réduire, probablement à interdire.

Lorsqu’historiquement se forme des Etats complexes incorporant des communautés actionnées par des moteurs très opposés, le travail d’homogénéisation du pouvoir n’est pas simple. Il est même souvent absent dans ce qu’on a appelé la colonisation affectant une grande partie de la planète par un Occident où l’ordre du marché devenait de plus en plus important. De très grandes communautés humaines vivant sous des normes éloignées du marché vont ainsi être progressivement confrontées à ce nouvel ordre. Ce qu’on appellera plus tard la mondialisation. Dans les espaces relativement vides, l’ordre du marché sera complètement hégémonique et engendrera aux USA un terrain propice au libertarisme et son refus subséquent de tout corps de règles appartenant au pôle opposé

 On comprend ainsi les risques de creusement d’écarts entre des cultures qui seront amenées à coopérer et à cohabiter. Il était plus facile à l’époque de Rome d’intégrer les barbares dans un empire qui ne connaissait pas encore l’ordre du marché. Il est plus difficile aujourd’hui d’intégrer les anciens colonisés à l’ordre d’un marché dont le fonctionnement s’annonce comme une immense accumulation de marchandises fort éloignée des communautés dont l’interaction sociale bride l’offre de ces mêmes marchandises. La lecture du monde deviendra celle de la dialectique du développement et du sous -développement, celle de l’aide   qu’il faudra consacrer à ceux qui restent culturellement éloignés des contraintes du marché, etc. Avec des conséquences inattendues : l’aide peut développer partout de la marginalisation, des comportements de plus en plus inadaptés et au regard des anciennes règles et au regard des nouvelles. C’est le lot de toutes les vieilles sociétés que l’on rencontre sur certains continents où les règles de marché sont devenues hégémoniques : Amérique du nord, Amérique du sud, Afrique,Asie, Océanie. Au-delà de la marginalisation il y aura à constater l’énorme écart de développement avec une exception de taille celle de la Chine où « commandement » et « marché » semblent s’articuler de façon jusqu’ici assez harmonieuse. Avec une grande question toutefois :  un corps de règles prescriptives et hautement finalisées peut-il cohabiter durablement avec un corps de règles simplement limitatives et jamais finalisées ? Peut-on à la fois dérailler et innover et en même temps rester sur les rails d’un monde construit et dont il faut assurer la pérennisation ? Quelle est la nature profonde de l’interaction sociale en Chine ?

….Dans une France incapable de « recoudre » ce qu’elle  « déchire ».

 La France est une ancienne grande puissance coloniale qui, pour des raisons tenant à un basculement rapide vers le marché, fût amenée à accueillir de nombreuses communautés étrangères à l’ordre marchand, et donc étrangères à la contrainte des règles comportementales qui lui sont associées. Une situation qui permettait toutefois d’accueillir ces communautés dans des ensembles très organisés (l’ordre Taylo-fordien des grandes usines) qui fonctionnaient pour le marché mais obéissaient à l’interne au principe d’autorité. Lorsque le marché abandonne ces grandes usines, au profit d’organisations beaucoup plus flexibles, les communautés qui, au nom du regroupement familial, continuent à être accueillies deviennent pour partie inadaptées aux nouvelles contraintes du marché. Et parce que les règles du marché ne sont ni prescriptives ni finalisées, elles autorisent son irruption sur tous les champs de la vie sociale : il n’y a plus de limite à l’économicité, plus de limite au déraillement et marche triomphale vers le libertarisme. Une réalité qui vient donc heurter l’interaction sociale des communautés accueillies. Le refus de toute limite à l’économicité, par exemple la préservation d’un autre ordre humain, devient une agression dont le pouvoir peine à prendre conscience.

 La volonté française de maintenir un grand Etat Nation ne reconnaissant pas les communautés mais un projet politique entre en contradiction avec le tout marché. L’Etat Nation est censé fabriquer des comportements de citoyens donc des acteurs encore enracinés dans des règles finalisées, qui ne sont pas celles des communautés accueillies, par exemple la laïcité. Le tout marché, lui, tend à fabriquer des comportements tournés vers l’individualisme radical- devenir entrepreneur de soi-même- le risque et surtout la consommation illimitée. Comportements attendus et non aisément validés dans l’interaction sociale par les communautés accueilles. Là encore les relations entre individus comptent davantage que les individus eux-mêmes. Le grand Etat Nation pour rester dans son projet de grand Etat tente d’unir par un grand Etat-Providence. Mais ce grand-Etat providence ne fait qu’enkyster des communautés dans des situations de marginalité. Concrètement existe une contradiction majeure entre Etat Nation à la française et marchandisation illimitée du monde.

Comment expliquer cela dans le tumulte électoral ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                

 

 


 [JCW1]

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11 décembre 2021 6 11 /12 /décembre /2021 08:11

Pandémie et grande peur climatique sont porteuses d’effets  conjugués sous la forme d’un processus généralisé de digitalisation du monde. Et cette digitalisation, simple moyen, affecte bien évidemment le capitalisme de l’économie réelle comme il affecte le capitalisme financier.

La digitalisation s’apprécie d’abord au plan micro et méso-économique.

Au plan micro, il s’agit de rechercher des gains de productivité par une automatisation accrue des process, celle permise par exemple par les nouvelles  chaînes de robots connectés. Cette recherche donne naissance à une multitude d’entreprises dites du numérique, des biotechnologies, de la santé, du dernier kilomètre, du big data, de la fintech, avec évidemment tout ce qui de près ou de loin se rapproche de l’intelligence artificielle. Cette automatisation généralisée signifie aussi parfois le retour à un taylorisme d’un autre âge, par exemple celui constaté dans la livraison en France d’un milliard de colis annuel dans le e-commerce. Il s’agit aussi de construire des protections contre les secousses nouvelles qui apparaissent sur les chaines de la valeur, par exemple celles de considérables fluctuations de prix, d’où un fantastique développement des positions non commerciales sur les marchés à terme (par exemple 600 000 contrats présents, donc des paris, sur le seul marché du bois de construction contre zéro contrat avant la pandémie). Il s’agit également de s’avancer vers les problématiques d’un télétravail aux conséquences inexplorées et pourtant probablement considérables. D’où de grandes questions : Nouvelle fracture sociale entre les assignés aux postes physiques et un back office de plus en plus éloigné ? Séparation beaucoup plus radicale entre cols blancs et cols bleus ? Déliaison sociale dans un monde -l’entreprise- qui était l’un des derniers lieux de socialisation ? Salariés, notamment cadres, redevenus simples mercenaires ? Fin d’une commune culture faite de codes respectés ? Forme modernisée du vieux travail à domicile à l’aube du capitalisme industriel ? Nouvelle forme de délocalisation dans une mondialisation renouvelée ? Quel avenir pour les locaux libérés ? Quelles conséquences pour les services associés (repas, transports, etc.) ? S’agit-il des prémices d’une future expulsion des derniers gagnants nationaux de la mondialisation ? Quel bilan coûts/ avantages ?

A mi-chemin entre le micro-économique et le méso-économique, il s’agit de mesurer les conséquences d’un choix très particulier de la protection des communs. C’est finalement le marché -et non la gouvernance polycentrique chère à Ostrom- qui doit prendre en responsabilité la transition climatique. Dans ce paradigme, les atteintes au milieu naturel sont une défaillance du marché qu’il faut éradiquer par des incitations et un marché des droits à polluer. Pour défendre la nature contre la prédation capitaliste, il s’agit de transformer la nature en capital. D’où un nouveau champ d’investigation pour la finance avec les expressions correspondantes : « finance durable », « responsabilité sociale de l’entreprise » (RSE), « financement participatif », « Investissement à impact » etc. D’où la volonté de monétiser la performance non financière des entreprises avec la construction de nouvelles formes de comptabilité….

Avec des conséquences gigantesques si le prix du carbone devait s’accroître de façon importante. Ainsi quel impact sur les bilans consolidés des 6 grands groupes bancaires (BNP, SG, Crédit Agricole, BPCE, Banque Postale, Crédit Mutuel) dont l’impact carbone est 7,9 fois supérieur à celui de la France ? Quel impact sur la valeur des cryptomonnaies privées qui, utilisatrices de Blockchains, consomment des quantités considérables d’électricité produites à partir de matières premières carbonées ? Sur le plan méso-économique des branches entières sont dès aujourd’hui soumises à de grandes contraintes et surtout de grandes interrogations quant à leur avenir : industrie automobile, industrie pétrolière aux actifs carbonés gigantesques, Aéronautique, industries cimentières et bétonnières, sidérurgie, cristallerie, etc.

Et dans ce contexte, il faut se souvenir des propos visionnaires tenus par John Perry Barlow dans le Davos de 1998 : «Gouvernements du monde industriel, vous, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande  de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez pas de souveraineté là où nous nous rassemblons. »  Effectivement, les « grandes peurs » qui précipitent l’accélération de la digitalisation généralisée font naître des entreprises monopolistiques (GAFAM) qui, elles-mêmes, questionnent la souveraineté classique. Comment ne pas s’inquiéter de l’avenir de la Grande Distribution française, notamment les difficultés du groupe Mulliez  face à AMAZONE après une expérience malheureuse avec ALIBABA ? Quel avenir pour les 3,5 millions de salariés français dans la Grande Distribution ? On pourrait multiplier les questionnements.

Sur le plan macroéconomique, il est inutile de rappeler les effets de la première grande peur, celle de la pandémie. On sait simplement que raréfier brutalement l’offre globale tout en maintenant les revenus présente des conséquences évidentes : maintien d’entreprises zombies, une rémunération du travail qui passe directement par l’Etat comme au temps du « Speenhamland System » anglais du 18ième siècle, un déséquilibre public en très forte hausse,  un déséquilibre extérieur accru, un recul de la consommation et une hausse de l’épargne, un désœuvrement débouchant parfois vers une  « démocratisation » des activités boursières elles-mêmes équipées de nouveaux « produits » : « non-fungible tokens » (NFT), « Exchange Traded funds » (ETF) spécialisés dans le jeu de la conquête spatiale, etc. La spéculation sur la virtualisation généralisée ne connait plus de limite.

Plus important serait de s’interroger sur les effets de la seconde grande peur sur le climat avec les décisions concernant le prix du carbone. Les coûts macroéconomiques concernent d’abord l’augmentation générale des prix à la consommation. Il ne s’agit pas de l’actuelle hausse des prix qui résulte des secousses sur les chaînes de la valeur et qui ne seront probablement pas durables. Pour autant existe une vraie controverse sur un retour de l’inflation. Pour les optimistes il existe une indexation assez générale du cours des matières premières sur le pétrole et les USA disposent aujourd’hui du pouvoir politique de fixer les prix par action sur le volume des réserves stratégiques et surtout le contrôle de l’extraction. Pour ces optimistes l’inflation ne serait pas durable et déjà le cours du brut baisse. Pour d’autres l’inflation serait durable et affecterait de façon très différentielle les pays de la zone euro, avec des chiffres qui interrogent : 8% pour la Lituanie, mais simplement 2% pour le Portugal, ce qui pose et repose la question de la divergence croissante entre pays…et la stabilité de l’Euro.

  Au-delà il faudra - sur le moyen et le long terme - évaluer les conséquences de l’intégration de la taxe carbone sur la totalité des émissions de gaz à effets de serre. L’étude de Diego Kansig de la London Business School tend à montrer un lien entre prix du carbone et nombre de brevets déposés au titre de l’énergie verte, avec effets rapides sur la transformation des combinaisons productives et une production plus décarbonée. La demande globale correspondante se transforme qualitativement avec un maintien des dépenses des ménages aisés et une chute significative de celles des ménages à bas revenus. L’étude conclut que la taxation carbone est efficiente pour la modification de l’architecture générale  de la production, mais  qu’elle doit s’accompagner de sa redistribution vers les ménages les moins aisés. Le coût de la transition énergétique varie en fonction des pays, de leur niveau de diversification, et de leur niveau de développement. La France dispose de ce point de vue d’un avantage reposant sur son parc électronucléaire, avantage qui peut encore être contesté par Bruxelles dans sa classification taxonomique. Inversement le mode d’occupation du territoire avec la dispersion de l’habitat augmente les couts et interroge probablement sur les modalités de la redistribution en France: faudra-t-il être plus sévère avec les couches sociales plus  défavorisées qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre en raison de leur éloignement des grands pôles économiques ?

 

 

La digitalisation accélérée sur un monde qui veut rester complètement marchand -y compris pour vaincre la « grande peur » sur le climat- facilite (comme précédemment rappelé) le champ d’action de la finance. Puisque tout est marchandise et que tout peut être représenté par des chiffres, il apparait assez logique que la finance soit à priori la grande gestionnaire du monde : les professionnels de la politique se doivent de devenir de simples collaborateurs des professionnels de la finance.

Ainsi que allons tenter de le montrer les choses vont pourtant devenir plus complexes.

Sans aborder ici la question de « l’Union bancaire » qui relève des problèmes liés à la monnaie unique, il faut savoir que le  système bancaire devient  étrangement menacé par la financiarisation généralisée. Au-delà de son actif bilantaire lourdement carboné, il est aussi menacé directement par la digitalisation généralisée. Il est menacé d’abord par les nouvelles banques en ligne, mais il est aussi menacé par les nouveaux moyens de paiement qui, de fait, assurent une marginalisation progressive du système bancaire classique. Il y a d’abord la disparition de la monnaie fiduciaire qui ne correspond pas au soulagement normalement attendu s’il est remplacé progressivement par la multitude des cryptomonnaies privées. On peut aussi souligner le poids de ces cryptomonnaies qui, de fait, font disparaître des ressources à un moment où la décarbonisation des bilans imposera de multiplier les provisions sur les actifs ( aujourd’hui 1000 milliards de dollars sont transformés en bitcoins et assèchent, en collaboration avec quelque 15000 autres cryptos, les comptes figurant au bilan des banques). De ce point de vue, la nouvelle informatique et en particulier la technologie blockchain permet aujourd’hui d’assurer une grande partie des métiers bancaires en se passant de toute forme d’intermédiaires. Alors que les paiements étaient jadis le fait d’un système solidarisé par une banque centrale, ils peuvent aujourd’hui se passer de tout système. Un peu comme si le matériel roulant de la SNCF pouvait se passer des voies ferrées.  La banque risque ainsi de devenir dans un monde entièrement digitalisé la voiture hippomobile à l’époque de l’industrie automobile. Le système tente de survivre en nouant des interdépendances avec les géants de la tech, en pratiquant le « beyond banking » et en multipliant d’autres interdépendances avec la finance de l’ombre.

Face à cette situation, la Banque centrale mène une stratégie ambigüe : devenue proto-Etat en garantissant la solvabilité des acteurs principaux (Etat et système financier global) qui eux-mêmes garantissent la solvabilité de tous les autres au regard des « grandes peurs », elle prépare déjà le monde de demain. Parce que nouvelle institution assurant- à l’intérieur de l’espace marchand- l’ordre chez les humains elle est bien une sorte d’Etat en formation. La « guerre de tous contre tous » est ainsi contenue par le proto-Etat banque centrale.

Cette activité de proto-Etat -qui se ramène à monétiser toutes les dettes et maintenir à flot la valeur des actifs- développe d’innombrables effets pervers souvent recensés : taux d’intérêts négatifs ou proches de zéro, maintien d’entreprises zombis, inflation des actifs avec bulles financières et immobilières, etc. Sachant qu’il est devenu impossible pour la Banque centrale de compenser les effets pervers principaux et qu’il faut pourtant continuer à éviter que les « grandes peurs » se transforment en panique, la réflexion se porte sur l’interdiction des cryptomonnaies et leur remplacement par une cryptomonnaie de banque centrale. Une réflexion qui devient sous la houlette de la BRI un grand projet.

Il y a d’abord la prise de conscience que les cryptomonnaies sont une menace pour les banques, pour l’économie, et pour la société : aucun investissement économiquement et socialement utile, impossibilité technique de gérer de grandes masses de transactions à l’instar de Visa ou Mastercard, participation au détournement d’une épargne à investir dans l’économie réelle vers  une inflation d’actifs spéculatifs, instrument de blanchiment de revenus illicites, aucune transparence, aucune sécurité,  etc. Mais il y a ensuite la prise de conscience par les autorités monétaires que la nouvelle technologie numérique permet de construire un système financier permettant de mieux contrôler l’activité bancaire et financière dans des conditions nouvelles : gains de productivité, confiance pour l’ensemble des agents, possibilité de mettre un terme à l’ensemble des dérives d’un monde insuffisamment régulé.

Dans son sens le plus fort, la cryptomonnaie de banque centrale peut faire disparaître tout ce qui constitue l’infrastructure monétaire du système bancaire actuel. Elle peut renouer avec le slogan de  « destruction créatrice » cher à Schumpeter. Les moyens sont simples : chaque agent (Etat, ménages, entreprises) dispose d’un compte à la banque centrale laquelle effectue automatiquement les milliards d’opérations journalières entre les participants. Clairement ce que fait le système bancaire au quotidien, c’est-à-dire assurer la circulation de la monnaie entre tous les agents, la banque centrale équipée de sa monnaie numérique peut l’assurer dans des conditions de rapidité et de sécurité incomparables. Il n’est plus besoin de rails pour faire circuler la monnaie. Il n’est plus question de tensions sur un marché monétaire fait de méfiance concernant la solvabilité de tel ou tel partenaire bancaire. Il n’est plus question de « bank run » et des paniques associées. A l’échelle de la zone euro, la nouvelle monnaie numérique peut aussi techniquement assurer une union des transferts entre pays cigales et pays frugaux : les soldes « Target 2 » deviennent invisibles. Bien évidemment il ne s’agit que d’un masque, mais la métamorphose partielle de la Banque centrale en véritable Etat permet, à priori, de mieux sécuriser l’attelage. Au final on pourrait imaginer un partage des tâches entre banque centrale qui aurait le monopole de la création et d’une infrastructure monétaire en law cost , et les banques, qui privées de la création, conserveraient toutes les opérations classiques sous la houlette de la Banque centrale….en espérant que l’Etat reprenne un maximum de responsabilité dans le cadre d’une politique économique capable d’assurer la maitrise des « grandes peurs ».

Il est difficile d’aller plus loin dans cette réflexion tant il est vrai que propositions/décisions et résistances de la finance seront d’une extraordinaire puissance. La finance d’aujourd’hui est autrement puissante que les producteurs de calèches d’hier face à l’industrie automobile naissante. Au surplus la banque centrale fonctionnant encore au service de la finance, il lui sera difficile de faire sécession puis de se renier. Pour autant elle pourrait trouver l’appui des entrepreneurs politiques qui eux-mêmes prendraient conscience de leur servitude au regard de la finance et appuieraient- voire prendraient en charge- un projet de grande transformation.

 

 

 

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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 10:50

Pandémie et "grande peur" climatique sont porteuses d’effets  conjugués sous la forme d’un processus généralisé de digitalisation du monde. Et cette digitalisation, simple moyen, affecte bien évidemment le capitalisme de l’économie réelle comme il affecte le capitalisme financier.

La digitalisation s’apprécie d’abord au plan micro et méso-économique.

Au plan micro, il s’agit de rechercher des gains de productivité par une automatisation accrue des process, celle permise par exemple par les nouvelles  chaînes de robots connectés. Cette recherche donne naissance à une multitude d’entreprises dites du numérique, des biotechnologies, de la santé, du dernier kilomètre, du big data, de la fintech, avec évidemment tout ce qui de près ou de loin se rapproche de l’intelligence artificielle. Cette automatisation généralisée signifie aussi parfois le retour à un taylorisme d’un autre âge, par exemple celui constaté dans la livraison en France d’un milliard de colis annuel dans le e-commerce. Il s’agit aussi de construire des protections contre les secousses nouvelles qui apparaissent sur les chaînes de la valeur, par exemple celles de considérables fluctuations de prix, d’où un fantastique développement des positions non commerciales sur les marchés à terme (par exemple 600 000 contrats présents, donc des paris, sur le seul marché du bois de construction contre zéro contrat avant la pandémie). Il s’agit également de s’avancer vers les problématiques d’un télétravail aux conséquences inexplorées et pourtant probablement considérables. D’où de grandes questions : Nouvelle fracture sociale entre les assignés aux postes physiques et un back office de plus en plus éloigné ? Séparation beaucoup plus radicale entre cols blancs et cols bleus ? Déliaison sociale dans un monde -l’entreprise- qui était l’un des derniers lieux de socialisation ? Salariés, notamment cadres, redevenus simples mercenaires ? Fin d’une commune culture faite de codes respectés ? Forme modernisée du vieux travail à domicile à l’aube du capitalisme industriel ? Nouvelle forme de délocalisation dans une mondialisation renouvelée ? Quel avenir pour les locaux libérés ? Quelles conséquences pour les services associés (repas, transports, etc.) ? S’agit-il des prémices d’une future expulsion des derniers gagnants nationaux de la mondialisation ? Quel bilan coûts/ avantages ?

A mi-chemin entre le micro-économique et le méso-économique, il s’agit de mesurer les conséquences d’un choix très particulier de la protection des communs. C’est finalement le marché -et non la gouvernance polycentrique chère à Ostrom- qui doit prendre en responsabilité la transition climatique. Dans ce paradigme, les atteintes au milieu naturel sont une défaillance du marché qu’il faut éradiquer par des incitations et un marché des droits à polluer. Pour défendre la nature contre la prédation capitaliste, il s’agit de transformer la nature en capital. D’où un nouveau champ d’investigation pour la finance avec les expressions correspondantes : « finance durable », « responsabilité sociale de l’entreprise » (RSE), « financement participatif », « Investissement à impact » etc. D’où la volonté de monétiser la performance non financière des entreprises avec la construction de nouvelles formes de comptabilité….

Avec des conséquences gigantesques si le prix du carbone devait s’accroître de façon importante. Ainsi quel impact sur les bilans consolidés des 6 grands groupes bancaires (BNP, SG, Crédit Agricole, BPCE, Banque Postale, Crédit Mutuel) dont l’impact carbone est 7,9 fois supérieur à celui de la France ? Quel impact sur la valeur des cryptomonnaies privées qui, utilisatrices de Blockchains, consomment des quantités considérables d’électricité produites à partir de matières premières carbonées ? Sur le plan méso-économique des branches entières sont dès aujourd’hui soumises à de grandes contraintes et surtout de grandes interrogations quant à leur avenir : industrie automobile, industrie pétrolière aux actifs carbonés gigantesques, Aéronautique, industries cimentières et bétonnières, sidérurgie, cristallerie, etc.

Et dans ce contexte, il faut se souvenir des propos visionnaires tenus par John Perry Barlow dans le Davos de 1998 : «Gouvernements du monde industriel, vous, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande  de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez pas de souveraineté là où nous nous rassemblons. »  Effectivement, les grandes peurs qui précipitent l’accélération de la digitalisation généralisée font naître des entreprises monopolistiques (GAFAM) qui, elles-mêmes, questionnent la souveraineté classique. Comment ne pas s’inquiéter de l’avenir de la Grande Distribution française, notamment les difficultés du groupe Mulliez  face à AMAZONE après une expérience malheureuse avec ALIBABA ? Quel avenir pour les 3,5 millions de salariés français dans la Grande Distribution ? On pourrait multiplier les questionnements.

Sur le plan macroéconomique, il est inutile de rappeler les effets de la première grande peur, celle de la pandémie. On sait simplement que raréfier brutalement l’offre globale tout en maintenant les revenus présente des conséquences évidentes : maintien d’entreprises zombies, une rémunération du travail qui passe directement par l’Etat comme au temps du speenhamland system anglais du 18ième siècle, un déséquilibre public en très forte hausse,  un déséquilibre extérieur accru, un recul de la consommation et une hausse de l’épargne, un désœuvrement débouchant parfois vers une  « démocratisation » des activités boursières, etc.

Plus important serait de s’interroger sur les effets de la seconde grande peur sur le climat avec les décisions concernant le prix du carbone. Les coûts macroéconomiques concernent d’abord l’augmentation générale des prix à la consommation. Il ne s’agit pas de l’actuelle hausse des prix qui résulte des secousses sur les chaînes de la valeur et qui ne seront probablement pas durables. Pour autant existe une vraie controverse sur un retour de l’inflation. Pour les optimistes il existe une indexation assez générale du cours des matières premières sur le pétrole et les USA disposent aujourd’hui du pouvoir politique de fixer les prix par action sur le volume des réserves stratégiques et surtout le contrôle de l’extraction. Pour ces optimistes, l’inflation ne serait pas durable et déjà le cours du brut baisse. Pour d’autres, l’inflation serait durable et affecterait de façon très différentielle les pays de la zone euro, avec des chiffres qui interrogent : 8% pour la Lituanie, mais simplement 2% pour le Portugal, ce qui pose et repose la question de la divergence croissante entre pays…et la stabilité de l’Euro.

  Au-delà il faudra - sur le moyen et le long terme - évaluer les conséquences de l’intégration de la taxe carbone sur la totalité des émissions de gaz à effets de serre. L’étude de Diego Kansig de la London Business School tend à montrer un lien entre prix du carbone et nombre de brevets déposés au titre de l’énergie verte, avec effets rapides sur la transformation des combinaisons productives et une production plus décarbonée. La demande globale correspondante se transforme qualitativement avec un maintien des dépenses des ménages aisés et une chute significative de celles des ménages à bas revenus. L’étude conclut que la taxation carbone est efficiente pour la modification de l’architecture générale  de la production, mais  qu’elle doit s’accompagner de sa redistribution vers les ménages les moins aisés. Le coût de la transition énergétique varie en fonction des pays, de leur niveau de diversification, et de leur niveau de développement. La France dispose de ce point de vue d’un avantage reposant sur son parc électronucléaire, avantage qui peut encore être contesté par Bruxelles dans sa classification taxonomique.

 

La digitalisation accélérée sur un monde qui veut rester complètement marchand -y compris pour vaincre la grande peur sur le climat- facilite (comme précédemment rappelé) le champ d’action de la finance. Puisque tout est marchandise et que tout peut être représenté par des chiffres, il apparait assez logique que la finance soit à priori la grande gestionnaire du monde : les professionnels de la politique se doivent de devenir de simples collaborateurs des professionnels de la finance.

Ainsi que nous allons tenter de le montrer, les choses vont pourtant devenir plus complexes.

Sans aborder ici la question de « l’Union bancaire » qui relève des problèmes liés à la monnaie unique, il faut savoir que le  système bancaire devient  étrangement menacé par la financiarisation généralisée. Au-delà de son actif bilantaire lourdement carboné, il est aussi menacé directement par la digitalisation généralisée. Il est menacé d’abord par les nouvelles banques en ligne, mais il est aussi menacé par les nouveaux moyens de paiement qui, de fait, assurent une marginalisation progressive du système bancaire classique. Il y a d’abord la disparition de la monnaie fiduciaire qui ne correspond pas au soulagement normalement attendu s’il est remplacé progressivement par la multitude des cryptomonnaies privées. On peut aussi souligner le poids de ces cryptomonnaies qui, de fait, font disparaître des ressources à un moment où la décarbonisation des bilans imposera de multiplier les provisions sur les actifs ( aujourd’hui 1000 milliards de dollars sont transformés en bitcoins et assèchent les comptes figurant au bilan des banques). De ce point de vue, la nouvelle informatique et en particulier la technologie blockchain permet aujourd’hui d’assurer une grande partie des métiers bancaires en se passant de toute forme d’intermédiaires. Alors que les paiements étaient jadis le fait d’un système solidarisé par une banque centrale, ils peuvent aujourd’hui se passer de tout système. La banque risque ainsi de devenir dans un monde entièrement digitalisée la voiture hippomobile à l’époque de l’industrie automobile. Le système tente de survivre en nouant des interdépendances avec les géants de la tech, en pratiquant le « beyond banking » et en multipliant d’autres interdépendances avec la finance de l’ombre.

Face à cette situation, la Banque centrale mène une stratégie ambigüe : devenue proto-Etat en garantissant la solvabilité des acteurs principaux (Etat et système financier global) qui eux-mêmes garantissent la solvabilité de tous les autres au regard des « grandes peurs », elle prépare déjà le monde de demain. Parce que nouvelle institution assurant - à l’intérieur de l’espace marchand- l’ordre chez les humains, elle est bien une sorte d’Etat en formation. La « guerre de tous contre tous » est ainsi contenue par la proto-Etat banque centrale.

Cette activité de proto-Etat -qui se ramène à monétiser toutes les dettes et maintenir à flot la valeur des actifs- développe d’innombrables effets pervers souvent recensés : taux d’intérêts négatifs ou proches de zéro, maintien d’entreprises zombis, inflation des actifs avec bulles financières et immobilières, etc. Sachant qu’il est devenu impossible pour la Banque centrale de compenser les effets pervers principaux et qu’il faut pourtant continuer à éviter que les « grandes peurs » ne se transforment en panique, la réflexion se porte sur l’interdiction des cryptomonnaies et leur remplacement par une cryptomonnaie de banque centrale. Une réflexion qui devient sous la houlette de la BRI ( Banque des Règlements Internationaux) un grand projet.

Il y a d’abord la prise de conscience que les cryptomonnaies sont une menace pour les banques, pour l’économie et pour la société : aucun investissement économiquement et socialement utile, impossibilité technique de gérer de grandes masses de transactions à l’instar de Visa ou Mastercard, participation au détournement d’une épargne à investir dans l’économie réelle vers  une inflation d’actifs spéculatifs, instrument de blanchiment de revenus illicites, aucune transparence, aucune sécurité,  etc. Mais il y a ensuite la prise de conscience par les autorités monétaires que la nouvelle technologie numérique permet de construire un système financier permettant de mieux contrôler l’activité bancaire et financière dans des conditions nouvelles : gains de productivité, confiance pour l’ensemble des agents, possibilité de mettre un terme à l’ensemble des dérives d’un monde insuffisamment régulé.

Dans son sens le plus fort, la cryptomonnaie de banque centrale peut faire disparaître tout ce qui constitue l’infrastructure monétaire du système bancaire actuel. Elle peut renouer avec le slogan de  « destruction créatrice » cher à Schumpeter. Les moyens sont simples : chaque agent (Etat, ménages, entreprises) dispose d’un compte à la banque centrale laquelle effectue automatiquement les milliards d’opérations journalières entre les participants. Clairement ce que fait le système bancaire au quotidien, c’est-à-dire assurer la circulation de la monnaie entre tous les agents, la banque centrale équipée de sa monnaie numérique peut l’assurer dans des conditions de rapidité et de sécurité incomparables. Il n’est plus question de tensions sur un marché monétaire fait de méfiance concernant la solvabilité de tel ou tel partenaire bancaire. Il n’est plus question de « bank run » et des paniques associées. A l’échelle de la zone euro, la nouvelle monnaie numérique peut aussi techniquement assurer une union des transferts entre pays cigales et pays frugaux : les soldes « Target 2 » deviennent invisibles. Bien évidemment il ne s’agit que d’un masque, mais la métamorphose partielle de la Banque centrale en véritable Etat permet, à priori, de mieux sécuriser l’attelage. Au final on pourrait imaginer un partage des tâches entre banque centrale qui aurait le monopole de la création et de l’infrastructure monétaire, et les banques qui, privées de la création, conserveraient toutes les opérations classiques sous la houlette de la Banque centrale….en espérant que l’Etat reprenne un maximum de responsabilité dans le cadre d’une politique économique capable d’assurer la maitrise des « grandes peurs ».

Il est difficile d’aller plus loin dans cette réflexion tant il est vrai que propositions/décisions et résistances de la finance seront d’une extraordinaire puissance. La finance d’aujourd’hui est autrement puissante que les producteurs de calèches d’hier face à l’industrie automobile naissante. Au surplus la banque centrale fonctionnant encore au service de la finance, il lui sera difficile de faire sécession puis de se renier. Pour autant elle pourrait trouver l’appui des entrepreneurs politiques qui eux-mêmes prendraient conscience de leur servitude au regard de la finance et appuieraient - voire prendraient en charge- un projet de grande transformation.

 

 

 

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1 décembre 2021 3 01 /12 /décembre /2021 17:32

L’élection présidentielle est importante en France dans la mesure où elle confie d’immenses pouvoirs à l’élu. Ces pouvoirs sont la possibilité d’agir sur les outils traditionnels de ce qu’on appelle la puissance publique. Sachant que, dans toute communauté humaine, ces outils sont en position de capture par ceux qui y ont accès, le but de l’action politique en démocratie est la montée de la qualité d’un vivre ensemble, sans doute proche de celui proposé par le philosophe politique John Rawls[1]. Ce but peut se traduire en objectifs hiérarchisables.

 

Les objectifs fondamentaux

1- Parmi les facteurs fondamentaux du bien vivre ensemble, il y a l’importance de la classe moyenne. Plus cette dernière est large, en position quasi hégémonique, et plus l’ensemble est apaisé :  confiance entre agents, confiance en l’avenir, confiance et respect dans la démocratie, émancipation visible, recul du communautarisme, avec au final entropie faible et « capital social » élevé. Plus la classe moyenne est en position quasi hégémonique et plus le risque du passage de la société multi-culturelle à l’ethnicité rigoriste recule.

2 - Le dirigeant politique idéal est celui à qui sont confiés les outils de la puissance publique, et ce en vue de la reconstruction d’une classe moyenne aujourd’hui en déshérence. Cela concerne la France et au-delà l’ensemble de l’Occident, mais aussi l’ensemble des pays « émergés » victimes de ce qu’on appelle aujourd’hui l’impossible « moyennisation ».[2]

3 - L’immense classe moyenne à reconstruire n’est pas celle d’hier. Elle est celle de demain et à ce titre doit faciliter l’épanouissement des nouvelles aspirations : émancipation, autonomie, inventivité, dynamisme, conception nouvelle de l’Universel, etc. Sans renier les anciennes : méritocratie, égalité, solidarité, etc.

4- L’objectif de reconstruction d’une immense classe moyenne doit tenir compte de ce nouveau logiciel dans lequel le futur ne s’enracine plus dans les grands paradigmes narratifs, mais  se contente de quête de bien-être matériel et immatériel. Ce bien-être se conçoit au regard de plusieurs paramètres :

  • La dimension environnementale qui déplace le combat pour la patrie de naguère en  combat pour l’habitabilité de la maison commune d’aujourd’hui c’est-à-dire  la nature. Ce  combat doit aussi  assurer la subordination de l’économie aux fonctions régulatrices assurées par le milieu naturel. 
  •  La valeur liberté qui, s’enracinant dans un cadre protecteur, cherche pourtant à s’en affranchir (fin de la modernité, fin des pyramides hiérarchiques, corrosion de toutes les institutions, développement du « pair à pair » radical et rejet des « tiers »). 
  •  La valeur égalité qui, avec l’objectif d’une hégémonie de la classe moyenne, devient simple conséquence et donc indicateur du résultat d’une politique. Cette valeur est combinaison complexe de l’idée de « justice-résultat » associée à celle d’une « justice procédurale »[3].

Les moyens principaux

1 – Mettre fin à tous  les programmes de réformes dites « structurelles » qui détruisent l’identité fondamentale de la France. Cela suppose selon le mot de Braudel d’accepter que la « main du passé sculpte encore le présent » et qu’à ce titre soit respectée la tradition pluri-séculaire de la concentration politique et administrative. Il s’agit d’arrêter le processus d’affaissement de la loi, celui de la promotion de la norme foucaldienne ou de la règle ordo-libérale , la dérive des autorités dites indépendantes, l’engloutissement de l’Etat dans la marchandisation généralisée, la « déconstruction » généralisée, le suivi de prétendus modèles, etc. En résumé, il s’agit d’arrêter les agressions contre l’identité culturelle du pays.

1 - Les outils de la puissance publique doivent tout d’abord être maîtrisables, ce qui passe par le retour de la pleine souveraineté, sans laquelle le « Démos » se trouve contesté et emprisonné. Contesté aussi bien par l’extérieur (Union européenne) que par l’intérieur (haine de la Nation dans certaines nouvelles communautés), la souveraineté du pays s’exerce dans le cadre du respect de la souveraineté de tous les autres.

2 - Considérant que le revenu de citoyenneté et autres primes d’affaissement[4] de la valeur travail sont  peu engendreuses de lien social (risque d’entropie élevée et capital social faible), il faut admettre que la valeur travail - même revisitée par des aspirations nouvelles (autonomie, réalisation de soi, etc.)-  reste aujourd’hui encore l’instrument fondamental de la socialisation. La valeur travail ainsi associée à celle de liberté plaide pour une société à économie de marché, ce qui est différent d’une société de marchés. La reconstruction d’une immense classe moyenne passe par le rétablissement d’un plein emploi productif de qualité. Plein emploi autorisant une croissance inclusive forte, la fin du déséquilibre extérieur du pays et le souci de l’équilibre extérieur des autres pays.

3 - Dans une réalité qui confirme que le monde restera celui de la cohabitation concurrentielle entre Etats-Nations, l’arme financière, dans sa dimension « taux de change », est un outil fondamental au rétablissement du plein emploi : elle est – par l’architecture du système de prix qui en découle- un filtre entre un dedans maîtrisable et un dehors à maîtriser. La maîtrise relative d’un taux de change est ainsi la clé qui permet l’ajustement entre des mondes différents et ouverts à la cohabitation concurrentielle.

4 - Parce que la cohabitation entre Etats-Nations est fondamentalement concurrentielle, l’arme financière permet d’éviter les catastrophiques dévaluations internes pratiquées par les pays du sud de la zone euro (recul du salaire réel, de la demande interne et de l’emploi, et pratique non généralisable en raison de ses effets externes négatifs sur les autres pays). Le rétablissement à court terme de la compétitivité passe donc par le taux de change et jamais par la baisse des salaires. Ce taux de change est directement travaillé par la valeur externe de la monnaie ou indirectement par des limites au libre-échange, par exemple des barrières douanières.

5 – A moyen et à long terme, la compétitivité porteuse du rétablissement des classes moyennes et du bien vivre ensemble passe aussi par des choix privilégiés en termes de branches d’activité. Pour la France, toutes les activités porteuses de croissance régulière de la productivité, croissance aux effets externes positifs sont à privilégier. Il faut ainsi privilégier l’industrie, mais aussi l’agriculture, l’écologie, les technologies numériques, toutes activités qui, de par leur nature, peuvent concourir au rétablissement de l’équilibre extérieur. Les activités non porteuses de rendements potentiellement croissants -celles imaginées aux fins du soulagement du poids de la crise, non susceptibles de contribuer à l’équilibre extérieur- ne sont à privilégier que dans la mesure où elles contribuent de façon indirecte à la valeur égalité (services et en particulier services à la personne).

6 - Le rétablissement de la souveraineté monétaire est d’abord un coût élevé (dévaluation ou/et barrières douanières) pesant sur les classes moyennes dont on veut, pourtant, rétablir la place centrale. Le maintien de la confiance durant la difficile phase de reconstruction suppose une dimension spectaculaire, celle de la promptitude et de la non-limitation des moyens de l’investissement.

7- La non-limitation de l’investissement est ce qui permet de sortir à moyen terme du plafond très bas de la croissance potentielle (à peine 1% aujourd’hui), plafond bloquant la création d’emplois et donc le rétablissement de la classe moyenne. Cette non-limitation concerne aussi fondamentalement le combat sur le climat. Il est donc fondamental d’élever rapidement les taux d’activités dans toutes les classes d’âge par une embauche massive et rapide autour des moyens investis (environnement, climat, SNCF, Energie, infrastructures, etc.). Non seulement le chômage apparent doit disparaître très rapidement mais la population en activité doit croître dans d’importantes proportions (importance du critère du taux d’activité en équivalent temps plein comme seul outil de mesure du chômage réel).

8- Le risque de fuite considérable des investissements sous la forme d’importations massives doit être combattu par leur sélection : d’abord par la requalification la plus rapide possible de ceux qui sont devenus « inutiles au monde » et porteurs de la dérive ethnique, parfois depuis plusieurs générations (requalification d’abord sociale et comportementale, puis professionnelle) ; ensuite par l’adoption d’un processus sélectif de l’investissement limitant la forte pression sur les importations.

9- Les contraintes de requalification et de fuite vers les importations sont les seules pouvant être qualifiées d’objectives. Tel n’est pas le cas des moyens financiers. A ce titre, la mise sous tutelle de l’ensemble des institutions monétaires et financières est requise et il est mis fin à l’indépendance de la Banque de France. Et il n’y a rien à négocier avec la finance : le souverain - surtout si au-delà de la simple légalité il est aussi un souverain légitime- est celui qui est le seul à pouvoir légitimement bousculer l’ordre normatif et juridique financier.

10 - Une arme privilégiée de l’investissement est le rachat de dette publique à échéance par la Banque de France. Le cas échéant, cette arme peut aussi être celle de l’émission directe par la Banque de France, émission rétablissant le seigneuriage[5] sur l’ensemble de la monnaie scripturale émise par les banques. Bien évidemment, les nouvelles technologies sont mobilisées avec en pratique l’accélération de la mise en place d’une cryptomonnaie de banque centrale, à l’instar de ce qui se passe en Chine.

 Les moyens correspondants sont redistribués :

           - aux banques chargées d’une mission de service public,

          - aux agents économiques sous la forme d’une baisse des prélèvements publics obligatoires,

          - à la puissance publique elle-même,

    - aux éventuels litiges avec les victimes (non-résidents) de la perte de change résultant du rétablissement de la souveraineté monétaire.

Ces décisions stratégiquement majeures doivent faire l’objet d’un habillage politique sincère et habile : la France ne met pas fin à l’euro, elle décide simplement de se servir de la monnaie commune pour le rétablissement de sa souveraineté. Politiquement, ce n’est que si l’Allemagne se manifeste en décidant de quitter l’Eurosystème que la fin de l’euro pourra être actée. Ce qui suppose de grands et sans doute longs débats entre les rentiers et les industriels allemands porteurs d’intérêts fondamentalement différents. Durant toute cette période le pouvoir français devra se montrer inflexible : il n’y a rien à négocier, et il y a surtout à mettre en lumière la fausse monnaie déversée par le QE de la BCE aux fins de maintenir le pouvoir de la finance. Simultanément il y a la volonté éthique de transformer cette fausse monnaie  en monnaie productive au profit de l’économie réelle.

11 - La mission de service public du système bancaire concerne notamment l’aide au rétablissement de l’équilibre extérieur : relocalisations, investissements substitutifs d’importations, agriculture de proximité privilégiant l’autosuffisance alimentaire, dé-carbonisation, aide au développement aux fins de contenir les flux migratoires, etc.

12 - Les considérables moyens nouveaux de la puissance publique doivent privilégier l’avenir : formation, recherche, coopération inter-étatique -en particulier européenne et africaine- sur grands projets, investissements stratégiques, etc.

Conclusion : 

 La fin des QE de l’actuelle BCE - qui a augmenté la base monétaire et non le crédit et donc l’investissement - et son remplacement par l’achat direct de dette publique participe à une véritable économie de l’offre rétablissant la confiance : l’aisance monétaire nouvelle n’est plus l’aisance monétaire improductive des QE de la BCE, elle consacre à l’inverse le retour à des investissements massifs, eux-mêmes encouragés par la baisse des prélèvements publics obligatoires. Parallèlement, les banques et en particulier, celles dites « Spécialistes en Valeurs du Trésor » (« SVT »), sont mécaniquement invitées à construire des produits financiers dont la contrepartie correspond à un investissement réel (et non plus une dette publique dont la contrepartie est une dépense publique courante). Les autorités monétaires perdent leur statut de faussaires et se mettent au service d’une volonté nationale et d’une géopolitique soucieuse du bien commun de l’humanité.

 Une croissance forte aux effets de reconstruction d’une classe moyenne large est ainsi enclenchée.

NOTE : Les développements que nous venons de mener ne sont évidemment pas un programme pour une élection présidentielle. En revanche ils en constituent un canevas. On peut hélas souligner que les candidats restent éloignés d’une réflexion profonde et courageuse : le fonctionnement normal des marchés politiques ne s’y prête guère. En particulier aucun entrepreneur n’est  en situation d’ aborder la question de la finance laquelle est pourtant le paramètre central de tout projet de refondation sérieux.

 


[1] Pour John Rawls, la bonne société est faite d’une articulation de la liberté et de la contrainte aboutissant à ce qu’un certain niveau d’inégalités sociales soit  tolérable s’il concourt à l’édification du bien être le plus grand possible pour les citoyens les plus défavorisés. Ancrée dans un univers culturel différent de celui de la France, ce point de vue correspond pourtant à un certain idéal français.

[2] Il s’agit de la très difficile construction d’une classe moyenne dans les pays dits émergés : Chine, Brésil, etc.

[3] Les résultats  d’un jeu économique classique peuvent donner lieu à une interprétation en termes de justice sociale. Les décideurs politiques pourront ainsi par une politique de redistribution redessiner les résultats du jeu. Les néolibéraux n’acceptent pas cela et considèrent que les résultats du jeu économique sont justes et incontestables si les procédures contractuelles menant au résultat sont respectées. C’est ce qu’ils appellent la « justice procédurale ». Dans le monde concret ces 2 types de justices ne s’opposent pas nécessairement et peuvent être complémentaires.

[4] Cela concerne l’ensembles des primes dites Macron ou d’activité ou d’inflation etc. qui toutes correspondent à une prise en charge d’une partie du coût du travail par la société.

 

[5] De tradition antique le seigneuriage correspond à un prélèvement public sur la monnaie produite par l’Etat. La monnaie n’est plus produite par les banques mais se trouve vendue aux banques par un Etat souverain.

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30 novembre 2021 2 30 /11 /novembre /2021 10:42
Le nouvel Echiquier: le Monde, l'Europe, la France.

Voici la page de couverture de l'ouvrage qu'avec une équipe sous la direction de Jean Claude Empereur et Charles Zorgbine nous venons de publier chez VA Editions. Il s'agit d'un regard collectif sur le monde tel qu'il se dessine aujourd'hui. Ce regard se porte sur plusieurs axes: Le basculement vers l'indo-Pacifique, le dépassement de la simple guerre économique par un conflit technologique de haute intensité entre la Chine et les USA; l'apparition de nouveaux types d'acteurs qui ne sont plus simplement des Etats; l'affaiblissement de l'Europe. 

Au moment où les français s'apprêtent à choisir un nouveau président  cet ouvrage apporte un regard inédit sur les nouveaux cadres de la géopolitique. Un éclairage indispensable pour comprendre le dessous des cartes internationales.

Dans cet ouvrage j'interviens sur les questions posées par l'irruption des nouvelles formes de monnaie et l'impact géopolitiques qu'elles autorisent. 

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24 novembre 2021 3 24 /11 /novembre /2021 10:52

La première partie de l’article portant sur un « coût de la vie » directement pris en charge par la monétisation de la dépense publique a pu montrer que le coût salarial véritable devenait de plus en plus partagé entre l’Etat et les entreprises. C’était le cas de diverses primes dont  celles dites d’activité ou d’inflation directement prises en charge par un Etat impécunieux. Cette prise en charge par la simple monétisation est aujourd’hui une opportunité pour les entreprises, et une opportunité représentant entre 15 et 20% du coût du travail de qualification moyenne ou faible. Elle correspond aussi à une fragilisation du rapport salarial avec effets pervers pour les entreprises, effets évoqués rapidement dans la première partie de l’article.

Il existe une source plus ancienne de fragilisation, celle résultant d’une baisse des charges patronales qui, jusqu’ici, n’ont concerné que les rémunérations les plus faibles. De fait, depuis la création de l’euro, les baisses de cotisations patronales sont devenues majeures pour les rémunérations proches du SMIC (4,5% du salaire brut). Cette baisse est de fait cofinancée par des charges fiscales nouvelles, des avances budgétaires relevant de la monétisation, ou des dettes sociales aboutissant elles aussi dans le trou noir de la monétisation. Comme elle concerne, vu le nombre de salariés concernés, des montants considérables, ces baisses se sont jusqu’ici cantonnées aux rémunérations les plus proches du SMIC. Dès que lesdites rémunérations quittent la zone plancher, les cotisations patronales deviennent importantes voire très importantes. Ainsi,  avec des rémunérations qui passent de 1 puis à 1,3 puis 1,5 et 1,6 SMIC -  des rémunérations encore relativement modestes -  les taux de cotisations passent respectivement de 4,5 à 20, puis 25 et enfin à 35%. Cela signifie qu’il existe un taux marginal très fortement croissant des prélèvements.

On comprend ainsi qu’il est très difficile pour les salariés de négocier une hausse des rémunérations. Pour celles d’entre-elles se situant entre 1 et 1,5 SMIC une hausse de 10% correspondrait à une augmentation de la charge salariale de 18 à 19%. Cela n’est guère envisageable pour les employeurs des salariés correspondants, lesquels sont massivement impliqués dans des branches à faible valeur ajoutée et aux gains potentiels de productivité très faibles ( services à la personne, hôtels/ restaurants, hôpitaux, secteur médicosocial, etc.) Et même, pour des activités supposant traditionnellement des rémunérations plus élevées, par exemple 2,5 Smic, une hausse très modeste de 2% se traduirait par une hausse de la masse salariale de 7%, ce qui est loin d’être négligeable dans des secteurs (ici probablement l’industrie) très soumis à la concurrence internationale.

Cette situation est spécifique à la France, pays dans lequel le consensus s’est matérialisé par un taux marginal fortement croissant des cotisations. Partout ailleurs, et en particulier dans les pays de l’UE, les taux sont simplement proportionnels, voire décroissants. Cela signifie clairement que dans ces pays les négociations salariales concernant la hausse des rémunérations sont plus aisées : une hausse de 10% des rémunérations aboutit à une hausse de 10% du coût du travail…et non à 18 ou 19% comme dans le cas de la France.

Au-delà, cette situation de taux marginaux fortement croissants aboutit à des réalités déjà entrevues dans la première partie de l’article : difficulté pour une stratégie d’ascension sociale et maintien d’une foule d’activités mal rémunérées et sans véritable espoir d’en changer. Clairement, l’emploi ne se développe relativement bien que dans les branches où le travail est peu qualifié. Avec bien évidemment, un sentiment de déclassement pour les jeunes diplômés de plus en plus nombreux à obtenir des contrats très mal rémunérés. Mais ce déclassement est aussi celui des entreprises qui sont pénalisées en se lançant vers des activités risquées et porteuses d’avenir : le coût du travail qualifié voire très qualifié devient rapidement inabordable. Enfin ce déclassement est aussi celui du pays tout entier : productivité comparée en baisse, perte de parts de marché à l’international comme à l’interne, et bien évidemment balance extérieure de plus en plus déficitaire. Avec un effet de retour : si le pays produit peu le taux d’activité chez les plus jeunes et les plus âgés se trouve durablement faible, d’où les éternels débats sur l’âge de la retraite ou le trop d’assistanat.

Quelle solution ?

 

 

 

 

 

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