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24 mai 2015 7 24 /05 /mai /2015 15:48

 

La publication de l’article de Jean Peyrelevade  dans « Les Echos » du 20 mai dernier : « L’euro indissoluble »  peut faire l’étonnement du juriste ou de l’historien le plus modeste.

Le titre est lui-même curieux tant il est vrai que les affaires humaines sont instables : Il n’y aurait pas d’histoire et d’historiens si ces affaires relevaient de la simple génétique. Le fonctionnement de la ruche est d’ordre génétique et l’organisation de cette dernière inchangée depuis des dizaines de millénaires….mais l’ordre monétaire est lui soumis à la grande histoire des hommes et donc l’indissolubilité d’une monnaie, n’est qu’une expression politique de fort grande légèreté, tant l’histoire monétaire nous prouve le contraire.

 Il est vrai toutefois que monsieur Peyrelevade a pu être abusé par des juristes qui dans des publications de la Banque de France ont osé écrire que « Le droit monétaire a inscrit l’irréversabilité du remplacement des anciennes monnaies et de l’Ecu par l’euro dans la contrainte du droit »[1]. Comment un juriste  peut-il être aussi éloigné de la connaissance des réalités humaines ?

Beaucoup plus grave est le fait que monsieur Peyrelevade, en égratignant un collègue, Jacques Sapir affirme haut et fort dans son texte  que la « lex Monetae » ne pourrait sérieusement s’opposer à la déferlante des créanciers étrangers qui seraient victimes de la fin de l’euro.

 Un point de droit doit lui être rappelé afin qu’il puisse tenter de corriger son propos dans les colonnes des Echos.

Il faut tout d’abord rappeler que la lex monetae est un principe de droit international coutumier rappelé par deux arrêts de la cour de justice de la Haye du 19 juillet 1929. Il faut aussi rappeler qu’il s’agit  d’une règle de portée universelle reposant sur le principe de souveraineté des Etats en matière monétaire, ce qui signifie qu’elle s’applique à tous, aux étrangers comme aux nationaux. A ce titre elle est une loi de police, c’est-à-dire une loi dont l’observation est nécessaire pour la sauvegarde de l’organisation politique, sociale et économique du pays. Cela signifie en conséquence, qu’à priori, les clauses particulières de certains contrats entravant l’exercice de ce pouvoir de police, pourraient-elles mêmes être frappées de nullité par le souverain.

Dans ce contexte juridique à très forte odeur de souveraineté, certes très mal appréciée par les défenseurs de la mondialisation, on pourrait imaginer une forme de désuétude de la lex monetae. Ce serait oublier que la fin du système de Bretton-Woods décidée par le président Nixon le 15 aout 1971, n’a jamais été juridiquement contestée : lex monetae oblige. Et que l’introduction de l’euro s’est réalisée sous son couvert il y a fort peu de temps. En effet, le  règlement N° 1103/97 du Conseil du 17 juin 1997, est venu rappeler que « l’introduction de l’euro n’a pas pour effet de modifier les termes d’un instrument juridique ».

On peut certes opposer à ces deux exemples des arguments solides. Qui aurait oser contester, dans la réalité, quel Etat ,  quelle banque centrale, la décision du président de l’Etat le plus puissant de la planète ?  Dans le même ordre d’idée le règlement N°1103/97 ne pouvait être contesté dans le cadre de la construction de la nouvelle réalité monétaire, une construction ne lésant à priori aucun créancier dans un climat d’optimisme jubilatoire généralisé.

Pour autant la lex monetae a toujours été acceptée même au cas de pays de taille réduite procédant à des modifications de parité désagréables pour les créanciers de dettes souveraines. Aucun Etat n’est venu protéger ses ressortissants - épargnants victimes dans ses achats de produits financiers incorporant  de la  dette souveraine étrangère dévaluée- en exigeant des compensations de l’Etat dévaluateur. Aucune juridiction ne s’est risquée à contester le pouvoir régalien qui consiste à modifier les caractéristiques voire la dénomination de la monnaie souveraine.

A cet égard, les questions classiques de « déséquilibre des contrats » (droit français) ou de « frustration » (droit anglais) ne sont pas de mise et s’il existe un risque en raison de la souveraineté monétaire, c’est l’acheteur qui doit prendre la précaution de se couvrir au regard du taux de change. Il en est de même des clauses de « harship »  (clauses de « nouvelles circonstances ») qui ne seraient guère opposables aux Etats. Ajoutons que le risque se trouve déjà compensé dans le taux de l’intérêt qui incorpore la prime de risque.

On voit mal également une juridiction s’embarquer sur le terrain d’une lex monetae disparue en raison de la disparité de la souveraineté monétaire inscrite dans les Traités européens. La fin de l’euro faisant disparaitre les traités correspondants, la souveraineté  retrouvée serait en conséquence  la renaissance de ce qui lui est rattaché : la lex monetae .

Bien évidemment on peut imaginer que d’innombrables acteurs tenteront de mobiliser nombre de juridictions. C’est sans doute exact et Jean Peyrelevade a raison. Sauf que le retrait éventuel de la France de la zone euro correspondrait tout simplement à sa disparition…d’où une multiplication gigantesque des contestations qu’aucune machine judiciaire ne saurait absorber, si ce n’est pour rappeler la loi monétaire attachée à la souveraineté de chaque Etat. Les dettes souveraines ne sont pas  quantitativement modifiées par la variation d’une dénomination et d’un taux de change.

On peut toutefois imaginer une libéralité introduisant un régime de faveur pour les créanciers en dette souveraine dévaluée, celle que nous avons proposée dans un article précèdent[2]. On peut en effet imaginer que la fin de l’euro serait aussi vraisemblablement le retour de l’autorité publique sur sa banque centrale. Ce retour signifierait la possibilité de monétiser toutes les créances, en particulier souveraines  sur la base du nouveau taux de change. Nous renvoyons ici le lecteur au texte proposé sur le blog. Au-delà il nous faut conclure.

Conclusion :

Monsieur Peyrelevade craint que la dévaluation correspondant à l’abandon par la France de l’euro, correspondrait à une augmentation de sa dette publique externe équivalente à la dévaluation, soit selon ses chiffres plusieurs centaines de milliards supplémentaires. Cela est complètement inexact, et la France pourra opposer, comme tous les pays du monde qui ont connu cette circonstance,  la lex monetae de toujours.  Nous suggérons au quotidien Les Echos, d' autoriser Monsieur Peyrelevade à corriger des erreurs graves, lesquelles s’ajoutent à la propagande  générale qui engendrent chez  les citoyens de fausses croyances et de fausses peurs à très fort pouvoir contagieux.

 

 

 

[1] https://www.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/archipel/publications/bdf_bm/etudes_bdf_bm/bdf_bm_108_etu_2.pdf . Il s’agit d’un article du Bulletin de la Banque de France (N° 108, Décembre 2002) signé par Jean Christophe Cabotte et Anne-Marie Moulin.

[2] Cf. : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-les-conditions-d-un-demantelement-reussi-de-la-zone-euro-92063917.html

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans critique des raisonnements
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21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 09:01

 

Résumé : Parler de la dette publique sans ajouter à l’obscurité des débats n’est pas chose facile. En la matière, comme dans tant d’autres, les opinions l’emportent sur la rigueur des raisonnements. Le présent texte tente de produire la réponse rigoureuse à une question historique : Pourquoi les Etats sont –ils passés du statut d’infiniment créancier à celui d’infiniment débiteur ? La dette publique apparaitra ainsi comme perte de pouvoir d’un monopole, comme choix politique et géopolitique, mais aussi comme suicide. Economiquement, elle apparaitra comme inefficience, puisque choix de plus de dette contre moins de croissance alors que le choix de plus de croissance contre moins de dette  était historiquement envisageable. Une démarche par étapes est proposée.

 

Etape 1 : Débattre de la dette publique sans en connaitre ses ultimes fondements.

Le caractère dramatique de sa hauteur ne fait plus l’objet d’un débat. Il existe un consensus pour reconnaitre que la vertigineuse croissance de la dette publique n’est que la conséquence de celle de la dette privée et de son explosion en 2008[1].  Chacun s’accorde à reconnaitre qu’il sera de plus en plus difficile de la faire « rouler ». D’où un consensus relativement élevé pour considérer qu’il faudra tôt ou tard un « haircut ».

Mais le haircut n’a pas le même sens pour tous puisqu’il y a opposition entre ceux qui pensent qu’il est une opération de justice, la dette étant « odieuse »[2] au moins pour partie, ceux qui pensent qu’il est une opération de sortie de crise et donc une décision de bonne gestion de la politique macroéconomique….et ceux qui restent réservés en raison de ses conséquences sur les épargnants et – s’agissant des Etats -  l’accès au marché des capitaux.

Le débat est beaucoup plus vif s’agissant du taux de l’intérêt.

Certains affirment qu’un taux nul qui serait celui d’une banque centrale prêteuse serait source d’inefficience, les Etats ne  seraient plus sanctionnés par des investissements trop faiblement porteurs de valeur ajoutée. D’autres répondront qu’il n’est nullement impossible aux Etats d’utiliser des taux d’actualisation fortement positifs pour éviter un tel risque. D’autres se feront les défenseurs des épargnants  et des compagnies d’assurances qui utilisent la dette publique comme matière première de base des créances qu’ils détiennent. Mais surtout d’autres diront que le taux de l’intérêt est le facteur qui, de fait, a entrainé la vertigineuse ascension de la dette publique.

Ces débats bien qu’intéressants sont toutefois insuffisants, l’interprétation des faits reposant trop sur leur description  et pas assez sur leur explication.

 

Etape 2 : Situer la dette publique à l’échelle macroéconomique

Pour bien comprendre à quoi la dette publique correspond, il est tout d’abord important de resituer les grandes identités comptables à l’échelle d’une nation mais aussi du monde.

Tout d’abord on doit considérer que chaque nation dispose en principe d’un Etat et d’agents privés : entreprises, salariés, retraités, etc.) impliqués dans le jeu de l’économie. Chaque nation est aussi en relation avec un extérieur que les comptables nationaux appellent « reste du monde ».

Jouer le jeu de l’économie c’est entrer dans un système très complexe de relations avec pour résultats une production, une consommation, des investissements, des exportations…etc. ; mais aussi une épargne, des impôts, des dépenses publiques…etc. Au terme du jeu, il y a le plus souvent un accroissement d’un gâteau économique à répartir en termes de profits, d’intérêts, de salaires, etc.

Le jeu de l’économie ayant été joué, il reste des soldes : l’Etat connait-il un surplus ou un endettement supplémentaire ? Les agents privés se sont-ils endettés ou connaissent-ils un excédent ? Le « reste du monde » est-il devenu créditeur ou débiteur ?

Bien évidemment il n’est  pas besoin d’être comptable pour voir immédiatement que la somme algébrique de ces soldes est égale à zéro. Si Etat et secteur privé sont tous deux excédentaires c’est que le reste du monde s’est endetté pour un même montant. Si l’Etat est en solde nul, un déficit du secteur privé correspond à un excédent du reste du monde pour un même montant. S’il y a équilibre des échanges extérieurs, il y a solde nul pour le reste du monde et un déficit de l’Etat correspondra à un excédent du secteur privé, tandis qu’un excédent correspondra à un déficit de ce même secteur privé. Etc.

Les choses deviennent plus simples encore si, passant au stade « Monde », le « reste du monde » disparait. Dans ce cas de figure, il n’y aurait plus qu’un Etat planétaire et un secteur privé lui aussi planétaire. Toujours dans ce cas le déficit public- situation dans laquelle  l’Etat ayant effectué l’ensemble de ses dépenses constate que  le montant de l’impôt est insuffisant - correspond exactement au financement par un secteur privé excédentaire pour un même montant.

Nous constatons alors rapidement que dans le cas d’un passage à un Etat mondial unique, l’excédent de ce dernier marquerait un appauvrissement du secteur privé pris dans son ensemble. Nous retrouverions la prédation nette qui était à l’origine historique des premiers Etats en formation. Le secteur privé est « exploité » par l’Etat. Cela correspondrait vraisemblablement à une situation non démocratique et des entrepreneurs politiques strictement prédateurs comme ceux que le monde a connu historiquement.  A l’inverse, s’il y a déficit public planétaire, alors le secteur privé s’enrichit du montant du déficit. Cela pourrait correspondre à des entrepreneurs politiques beaucoup plus dociles dans un environnement n’excluant pas la démocratie.

Dans ce cas il apparait que la dette publique tant décriée peut être un bienfait. Tout dépend naturellement de la nature des dépenses publiques génératrices du déficit et de la dette. Un déficit marqué par des dépenses très élevées en matière de formation n’a pas le même contenu  qu’un déficit fait de consommation d’armes tuant les citoyens c’est-à-dire les agents du secteur privé.

Si l’on retombe au niveau des nations multiples qui correspond à la réalité du monde d’aujourd’hui, le raisonnement qui vient d’être mené montre à l’évidence que les politiques dites d’austérité à l’échelle de la zone euro sont à priori fort discutables.

La course à la compétitivité aux fins des équilibres extérieurs repose sans le dire du point de vue allemand sur l’impératif de la nullité des soldes TARGET2[3]. La dévaluation externe étant par définition impossible, il faut diminuer l’ensemble de la demande interne. Concrètement annuler les déficits  des Etats ou/et des secteurs privés. Plus concrètement encore, cela signifie que les deux secteurs vont tenter de se renvoyer mutuellement la patate chaude… qui, pour autant, fait le bonheur des agents du « reste du monde »[4]. Les Etats augmentent les prélèvements et diminuent les dépenses qui faisaient l’excédent du secteur privé, lequel va réagir - à l’interne et en générant des conflits entre ses différents acteurs -en diminuant les investissements et les salaires, avec bien sûr les conséquences en termes de dépenses.

 Le nouveau jeu de l’économie consiste à ne plus constater des soldes dont la somme algébrique est nulle à l’issue d’une production normalement croissante, mais à construire ces soldes par anticipation en jouant ensuite le jeu de la contraction économique. Le jeu classique constatait à l’arrivée une croissance des PIB. Le nouveau jeu consiste, de fait, à constater leur régression.

Bien évidemment il reste à examiner la hauteur et la répartition du déficit- si tel est le cas- au sein du secteur privé : entreprises, salariés, rentiers, etc. La hauteur dépend du choix des entrepreneurs politiques au pouvoir à l’intérieur des limites fixées par la « contrainte extérieure ». Il est bien évident que même sans les contraintes d’une zone euro, un déficit excessif peut signifier un solde extérieur dont la dégradation peut mettre en cause la valeur externe de la monnaie. A l’intérieur de cette contrainte le déficit vient accroitre le niveau de l’épargne potentielle du secteur privé. Une épargne existait déjà, le déficit public en accroit le montant. Reste la question de la répartition de ce surplus d’épargne.

 Cette dernière  dépend du degré d’inégalités chez les agents contributeurs, degré lui-même travaillé par les modalités complexes d’une fiscalité à finalité redistributive ou non. D’une certaine façon le débat sur la  légitimité de la dette – la « dette odieuse »[5]- repose sur ces considérations, les pauvres étant amenés (notamment par le biais de la TVA) à financer les intérêts perçus par ceux dont le poids de l’impôt ne capte pas suffisamment des revenus jugés trop élevés. Globalement le déficit et la dette publique correspondante sont une affaire de choix politiques largement dessinés par le niveau des luttes entre groupes sociaux.

Maintenant lorsque les déficits sont « jumeaux » ( soldes négatifs pour l’Etat et le « reste du monde ») , ce qui correspond au cas américain depuis des décennies, le déficit public devient un choix géopolitique alliant les entrepreneurs politiques au pouvoir de plusieurs pays. Et parce que les déficits sont souvent « jumeaux » les constructions politiques inachevées comme l’euro zone vont devoir imaginer des clauses juridiques parfaitement contradictoires quant à leurs effets : il faut empêcher un déficit extérieur, tout en maintenant une concurrence non faussée, en supprimant tout déficit public. Le choix géopolitique mariant les entrepreneurs politiques au pouvoir au sein de la zone euro- choix concernant le déficit et la dette-  devient parce que très difficile à mettre en place, une réalité des plus instables[6]. Parce que les déficits jumeaux furent géopolitiquement bien accueillis  la « Chinamérique »[7] fut plus stable que ne pouvait l’être une zone euro ne pouvant pas accepter le double déficit.

 

Etape 3 : La perte de pouvoir comme fondement ultime de la dette publique

La présente réalité de la dette publique est matériellement la vente de titres de créances sur l’Etat, travail réalisé par une agence de la dette publique, en France l’ « Agence France Trésor » (AFT). Les entreprises vendent également des titres souvent appelés « obligations corporate » en ayant recours au service des banques. Ce qu’il y a de curieux dans la dette publique est que l’Etat ne peut utiliser les services de sa propre banque, la Banque centrale, pour se financer en lui vendant ses titres de dettes. La curiosité est d’autant plus grande que la monnaie reçue en échange des titres de dette est un objet dont les caractéristiques ( dénomination, cours légal, pouvoir libératoire, etc.) sont fixées par l’Etat lui-même. Auteur du jeu, l’Etat s’est mis hors-jeu alors qu’il est selon Weber le monopoleur de la violence légitime.

En accordant un crédit quelconque, les banques associées au secteur privé créent de la monnaie au profit de ce dernier. Cet accord est un  échange marchand classique et, bien évidemment, le bénéficiaire du crédit n’est pas, sauf exception, en relation hiérarchique avec une banque qui peut lui refuser le crédit. Dans la plupart des cas, en revanche, l’Etat, ou le Trésor qui lui est rattaché ne peut accéder au crédit de sa propre Banque, la Banque centrale. Souvent propriétaire à 100% de sa Banque centrale, l’Etat pourtant monopoleur de la violence légitime s’est auto-exproprié, et sa Banque centrale que l’on dit indépendante s’interdit d’accorder tout crédit à l’exproprié. La Banque centrale pourtant créatrice de la monnaie légale, monnaie qui servira d’appui à la création monétaire des banques de second rang, ne peut créer de la monnaie pour son client Etat.

Ce fait, fort étrange, amène l’Etat moderne à emprunter sa propre monnaie à des tiers, c’est-à-dire des banques, qu’il protège par ailleurs par le code monétaire dont il est l’auteur. La dette publique apparait ainsi comme servitude volontaire.

Cette situation est d’autant plus étonnante qu’elle est diamétralement opposée à celle qui fut à l’origine historique de la genèse  de l’Etat.

On sait qu’historiquement l’Etat s’est nourri, dans son ascension, de la vision religieuse du monde : l’institution du sacrifice comme règlement de la dette envers les Dieux s’est progressivement transformée en dette envers le prince. En ces temps anciens, la dette publique était en quelque sorte renversée : en termes modernes ce n’était point l’Etat qui était endetté envers le secteur privé mais ce dernier envers l’Etat. Il y a donc eu historiquement un renversement[8] de la dette publique comme il y a eu renversement de la dot dans le système domestique.

Historiquement la dette envers le prince était un mélange d’esclavage généralisé, de servitude, et de ce  qui deviendra ultérieurement l’impôt. Il ne s’agissait pas d’une dette privée issue d’engagements volontaires, mais bien d’une contrainte de nature publique. L’impôt est ainsi bien de la dette publique renversée. Cet impôt va prendre pour support, les objets remis par le prince, au titre du paiement des services rendus par certains  individus chargés de le défendre voire d’accroitre sa puissance : les mercenaires. Ces derniers ne peuvent accepter n’importe quel type d’objet et, plaçant logiquement les princes en compétition, ils choisiront la liquidité la plus grande possible : le métal précieux. En retour, l’impôt prendra la même forme, celle du métal précieux. Il en résultera les prémisses de ce qu’on appellera quelques milliers d’années plus tard le « circuit du Trésor » : les mercenaires, instrument du politique,  font circuler le métal dans la sphère économique (commerçants, artisans etc.), laquelle renverra le métal vers le prince par le truchement de l’impôt.

La naissance de la monnaie est aussi naissance d’un instrument du pouvoir politique permettant de maintenir la dette publique que le peuple doit au prince.

On comprend dans ces conditions toute l’attention des premiers entrepreneurs politiques  envers la monnaie ainsi inventée: monopolisation des mines de métal et des hôtels des monnaies (signes annonciateurs des premières banques centrales), teneur en métal précieux  (l’Aloi) des pièces frappées à l’effigie du prince, veille constante de l’abondance monétaire pour lutter contre la « trappe à monnaie », phénomène récurrent en raison de la fonction réserve de valeur de la monnaie.

Hélas, la monopolisation par ce qui est le secteur public naissant, ne peut être parfaite et des agents issus de ce qui est déjà le secteur privé pourront, eux aussi, avoir accès au métal. Ils feront naitre des institutions nouvelles appelées banques  et feront ainsi émerger un pouvoir financier concurrent du pouvoir politique. L’histoire du renversement partiel de la dette publique pour en arriver à sa forme moderne est celle d’un basculement du pouvoir : l’entrepreneuriat politique étant amené à céder progressivement certaines de ses prérogatives de puissance publique au secteur privé.

La perte du monopole sera d’autant plus grave que les princes en concurrence politique entre eux  n’ont le plus souvent que la guerre pour la réguler. Le cout de régulation dépassant souvent le propre pouvoir de création de monnaie s’additionnant aux prélèvements classiques, il faudra que les Etats correspondants empruntent auprès du secteur privé. Nous avons là le début du renversement de la dette publique, avec des Etats devenus débiteurs alors qu’ils sont – historiquement et donc presque génétiquement - d’essence créancière.

Face à la pénurie de métal, le prince sera progressivement amené à accepter que le secteur privé émette de la monnaie qu’il va garantir en garantissant la conversion de cette monnaie en monnaie que lui –même émet par sa propre banque, laquelle deviendra un jour Banque centrale. Concrètement les banques vont émettre de la monnaie, au-delà de la réserve métallique et les papiers correspondants seront parfaitement convertibles car tous convertibles dans la monnaie définie par le prince. La banque centrale classique est née et se trouve déjà être à l’interface entre les entrepreneurs politiques (le prince) et la finance. Elle facilite grandement les échanges en intervenant sur le marché monétaire et en garantissant la bonne circulation de la monnaie et des crédits, et en même temps elle reste le fournisseur principal du Trésor dans ses besoins de financement.

La fin de la monnaie métallique, autorise ce que nous avons appelé la fin de la « loi d’airain » de la monnaie[9], et redonne théoriquement un pouvoir de création monétaire considérable -  seulement limité par la contrainte extérieure - au profit des Etats. De quoi faire disparaitre jusqu’à l’idée même de dette publique dans sa version moderne. Les néochartalistes iront plus loin en considérant que l’impôt lui-même n’est plus dans ce cas de figure qu’un outil technique de régulation de la masse monétaire[10]. Ce sera chose faite ou presque dans nombre de pays ayant bénéficié des trente glorieuses : au-delà de l’inflation et de la croissance, la dette publique disparait et -en ajout des taux d’intérêts nuls  consentis par la Banque centrale à son Trésor- les « avances non remboursables », ne sont limitées que par la crainte de la baisse de la valeur externe de la monnaie.

Dans ces conditions, la finance ayant perdu son pouvoir ne pourra le reconquérir que par la séparation radicale des Etats de leur Banque centrale. Ce qui fut obtenu à la fin du siècle précédent.

Désormais, il n’y a plus que les banques qui sont créatrices de monnaie, et sans doute la banque centrale, mais au seul profit de la liquidité et de la solvabilité bancaire. Les Etats en sont exclus. Génétiquement créanciers radicaux, ils sont aujourd’hui, mondialisation oblige, des moins disant fiscaux , mais surtout des endettés soumis à la dure loi de l’intérêt.

La dette publique est donc bien l’effet de l’effondrement des Etats : nés infiniment créanciers, leur volonté suicidaire les a transformés en débiteurs.

 

Conclusion : La  croissance de la masse monétaire peut nourrir une croissance réelle plus élevée avec moins de  dette publique et sans rentiers.

C’est par la dette privée que la masse monétaire augmente. C’est aussi par la dette publique que l’on obtient le même effet. Globalement cette contrepartie de la masse monétaire en augmentation est source du grossissement de l’activité économique réelle. Ce grossissement a un prix : le taux de l’intérêt censé représenter le cout du renoncement à la liquidité et la rémunération du risque.

Le déficit public n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Par contre le taux de l’intérêt qui lui  est associé est au moins une inefficience. La reprise du pouvoir par les Etats permettrait  un taux nul parfaitement justifié : les notions de cout du renoncement à la liquidité et de prime de risque perdant toute signification dans cette nouvelle configuration institutionnelle qui serait aussi une reprise du pouvoir par l’entrepreneuriat politique. La contrainte monétaire disparue- au moins au niveau interne - permettrait des taux de croissance durablement plus élevés. La croissance de la masse monétaire due au couple Banque centrale/Etat n'étant plus de "l'argent dette", la contrainte de l'intérêt disparait.

 


 

[1] On aura une démonstration précise du phénomène dans les travaux de O.Jorda,M.Schularick et A. Taylor / Cf . « Sovereigns versus Banks : Credit,Crises, and Conséquences », NBER,Working Paper,Octobre 2013,19506.

[2] C’est le point de vue du CADTM et d’ Eric Toussaint.

[3] On sait que du point de vue allemand ces soldes sont d’une extrême importance et leur équilibre proche de zéro est ce qui garantit le respect des règles du jeu fixé dans les Traités.

[4] Le bonheur, puisque le déficit national correspond, pour un même montant, à un excédent du « reste du monte », excédent autorisant, par exemple,…. un déficit public plus élevé dans des Etats du « reste du monde »….

[5] Expression reprise par la Commission pour la vérité de la dette grecque, qui considère que cette dernière est probablement illégale, toxique et non viable.

[6] La plus grande partie de la zone sud de la zone euro -y compris la France -  était jusqu’à la mise en place des politiques d’austérité en déficits jumeaux . Beaucoup le sont encore et la France connait encore 4 points de PIB de déficit public associés à 2 points de PIB de déficit extérieur.

[7] Il était de l’intérêt du parti communiste chinois d’accueillir les capitaux américains à condition qu’il ne soit pas  réservé à l’alimentation du marché intérieur, et il était de l’intérêt du capitalisme américain de bénéficier de couts du travail faible. Comme il a souvent été dit la « Chiamérique » était l’alliance de Wal- Mart et du Parti communiste chinois.

[8] Renversement partiel tant il est vrai que l’impot existe encore.

[9] Cf. Jean Claude Werrebrouck dans la revue Médium : « La loi d’airain de la monnaie » N° 34, p 101-119.

[10] Cf. le site : « frapper monnaie ». https://frappermonnaie.wordpress.com/2012/07/16/un-post-chartalisme/

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Dette
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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 12:35

A la lumière des présentes négociations entre la Grèce et les institutions de l'ex Troïka, nous voudrions reprendre les scénarios établis dans le présent blog dans son article du 10 mars dernier.

Rappelons les brièvement, dans leurs développements, leurs conséquences et la situation d'arrivée tels qu'imaginés à la date du 6 mars:

1) Décision d’aider la Grèce :

                                        - Contestation de la coalition au pouvoir en Allemagne (AFD notamment)

                                        - Montée des populismes dans le sud, notamment en Espagne

                                        - Fin des politiques d’austérité

                                        - Monétisation massive de la part de la BCE

                                        - Décision très consensuelle - mais dramatique-  d’une sortie de       l’euro  par  les entrepreneurs  politiques allemands.

2) Décision de ne pas aider la Grèce :

                                        - Maintien de la coalition au pouvoir en Allemagne.

                                        - Maintien des politiques de dévaluation interne dans les autres                                                                          pays.                            

                                        - Aggravation continue des disparités intra européennes

                                        - Dépression à l'échelle continentale                                                         

Il semble donc évident - encore une fois toutes choses égales par ailleurs- que le choix de ne pas aider la Grèce domine celui de l’aider. L’Allemagne choisira donc de rester dans l’euro le plus longtemps possible en restant très soucieuse du respect des règles. Ce n’est qu’avec l’aggravation  de la crise sociale dans le sud et la perte de contrôle de ses entrepreneurs politiques que la décision très lourde et très difficile mais consensuelle de sortie de l’euro serait prise par les entreprises politiques allemandes.

Ce second scénario doit être étudié en fonction des choix à court terme du gouvernement grec :

Choix 1:La Grèce fait défaut et décide de sortir de l’Euro :

               - Rétablissement du contrôle des changes et des mouvements de capitaux

               - Dévaluation de 20 à 30% de la nouvelle monnaie nationale.

               - Mise en place du programme gouvernemental dans les conditions d’un équilibre   budgétaire retrouvé (fin de la rente de la dette et utilisation de la marge du solde primaire 2014)

               - Investissements étrangers confortés sur la base de la compétitivité retrouvée.

Variante possible : réquisition de la banque centrale avec monétisation permettant de rembourser toutes les dettes sur la base du nouveau taux de change. Dans ce cas, les contrats sont formellement respectés

Choix 2 : La Grèce réquisitionne sa Banque centrale et conserve l’euro :

                     - La banque centrale monétise et fait face à l’ensemble de ses créanciers

                      - Le marché de la dette publique disparait au profit du financement direct par la   Banque  centrale.

                      - Mise en place aisée du programme gouvernemental annoncé.

                      - Mise en place le cas échéant d’un « 100% monnaie ».

                      - La BCE met fin au dispositif TARGET 2 jouant pour la Grèce.

                      - Le marché interbancaire se ferme et les banques étrangères disparaissent.

Ce scénario aboutit à la marginalisation complète de la Grèce. On en déduit que la stratégie correspondante est dominée par celle du choix 1.

On peut donc penser que le gouvernement grec choisira la première stratégie : celle d’une sortie de l’euro.

Voilà donc ce que concluait notre analyse  du 10 mars dernier.

Qu'est devenue cette analyse prospective quelques 2 mois plus tard?

Il est clair que la décision de ne pas aider la Grèce est toujours clairement retenue, même si, ici ou là, des concessions marginales viendraient limiter une trop apparente capitulation des entrepreneurs politiques grecs.

Par contre, on peut s'étonner que ces mêmes entrepreneurs politiques n'aient pas fait le choix proposé dans notre scénario du 10 mars.

Certes les entrepreneurs politiques grecs au pouvoir craignent les "effets de second tour" analysés dans notre article :

     - effet bombe atomique de 14 années de règne de l'euro,

     - difficulté de concevoir une authentique substitution des importations par des productions nationales,

      - pénurie massive de devises que le tourisme ne peut réellement juguler, etc.

Au-delà il existe aussi une raison majeure : nous avons sous-estimé l'attachement des grecs au modèle européen, attachement qui est aussi le rejet de ce qui relève de l'Est: monde Ottoman et ex-monde soviétique.  En sorte que, au moins à court terme, les entrepreneurs politiques grecs au pouvoir doivent choisir entre 2 maux: entrer en servitude volontaire avec l'Allemagne ou partir, ce qui serait  vécu comme un inacceptable éloignement de l'Occident.

  A court terme, ces mêmes entrepreneurs politiques au pouvoir, auront démontré qu'ils ont beaucoup œuvré pour sortir le pays du bourbier dans lequel d'autres entrepreneurs politiques l'ont plongé. Ils ne prendront donc que des risques limités en s'appuyant sur un peuple qui rejette massivement la Troïka, mais finalement la préfère à ce qu'il croit être  l'inacceptable séparation d'avec l'Occident. 

Bien évidemment, ce scénario corrigé serait encore un choix de court terme tant il est vrai que fondamentalement nous maintenons, comme dans le texte du 10 mars, qu'il n'existe pas d'espace de négociation mutuellement avantageux entre l'Allemagne et la Grèce.

Le monstre euro n'a pas fini de détruire les peuples européens.

 

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8 mai 2015 5 08 /05 /mai /2015 06:47

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7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 14:35

La remontée des taux depuis quelques jours semble apporter de nouvelles inquiétudes. A cet égard nous republions un texte en date du 27 octobre 2014, texte concernant à l'époque les tests de résistance. Cet article s'intitulait: "Tests de résistance positifs mais bilans bancaires fragilisés' et évoquait déjà le risque des taux trés bas.

 

Résumé: Les tests de résistances bancaires publiés le 26 octobre  rassurent la zone euro. Pourtant  les taux très faibles organisés par la BCE développent le risque d'un tsunami financier alors même qu'ils sont censés lui faire barrage.

La BCE rassure sur l'état de santé global des banques européennes. Il est vrai que l'examen de la méthodologie retenue est sérieux. Au delà d'une revue rigoureuse de la qualité des actifs (AQR), les tests de résistances ont intégré 5 grands risques (crédit, marché, titrisation, taux, souverain), dans deux scénarios ( actuel et adverse ou stressé), d'états macro-économiques ( croissance, chômage, taux longs, situation de l'immobilier, inflation).

Pour autant,il apparait que le risque de valeur des actifs est fort mal apprécié dans le modèle retenu, en raison de la politique de taux anormalement bas, développée par  une BCE en grande difficulté dans sa volonté de relancer le crédit. C'est cette insuffisance qui fait l'objet de ce très bref billet.

Partons de la relation inverse entre taux et cours, propriété qui fait partie de l'outillage de base propre à la compréhension du fonctionnement des marchés financiers.

Prenons le cas de la dette publique en général.

Une émission de bons du Trésor à 5% signifie que si le titre bénéficie d'une valeur inscrite de 100, son acquéreur se verra octroyer un rendement de 5. Si le marché secondaire n'accorde pas sa confiance au titre, sa valeur boursière va se détacher de la valeur inscrite. Si l'on suppose que le cours passe ainsi de 100 à 50, cela signifie que l'acheteur sur le dit marché secondaire bénéficiera d'un coupon de 5 sur un titre qui ne vaut que 50, soit parconséquent une rentabilité de 10%. Un marché qui boude ainsi une dette publique, obligera l'Etat correspondant à offrir - au titre de ses nouvelles émissions- un taux de 10%  et non plus de 5%, pour continuer à alimenter son Trésor. La conclusion figure dans tous les manuels d'économie : lorsque les taux baissent les cours montent et inversement, lorsque les taux augmentent les cours baissent.

Bien évidemment les actifs des bilans bancaires sont affectés par une montée des taux et, si par hypothèse extrême ils sont gorgés de dettes publiques, leur insolvabilité est vite assurée. D'où une crise systémique. D'où aussi l'utilité de stress-tests commençant par l'évaluation des actifs pondérés des banques, la célèbre AQR.

Tentons de reproduire le raisonnement dans la situation, encore présente aujourd'hui, où les taux sont durablement et depuis plusieurs années très faibles. Une défiance des marchés, par exemple concernant les dettes publiques de la zone sud de l'Europe, peut entrainer un passage de 1 à 2% des taux. Cela signifie que la valeur inscrite qui était par exemple de 100 ne vaut plus que 50, d'où la difficulté de recourir à des émissions nouvelles.

Pour autant, dans ce nouvel exemple la chute des cours (division par 2) ne résulte que d'une variation de seulement 100 points de base (1%) alors que dans l'exemple précédent la variation se montait à 500 points de base (passage de 5 à 10%.

La conclusion de ce petit exemple est simple : la sensibilité de la valeur des actifs bancaires est beaucoup plus importante dans les périodes où les taux sont durablement faibles. Corrélativement, elle l'est beaucoup moins lorsque les taux sont élevés. Cette sensibilité ne semble pas avoir été prise en compte dans l'évaluation des risques de taux par les organisateurs des stress-tests dont la publication vient d'intervenir.

C'est dire que, malgré les efforts passés de recapitalisation, et efforts à venir pour les banques mauvaises élèves, qui ne respectent pas encore les ratios CETI de 8% pour l'AQR et de 5% pour le stress test ,  la probabilité de risque systémique est beaucoup  plus importante aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a 10 ans.

 

 

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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 16:11

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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 05:19

 

Partant de définitions précises concernant les concepts d’Etat et de marché politique, la première partie du présent texte a permis d’étudier les mécanismes de déconstruction, en particulier celui de l’Etat-Nation. La seconde partie va maintenant s’interroger sur l’existence de forces permettant de  reconfigurer ce dernier : la sécession, mais aussi, la refondation et la fragmentation. Enfin nous verrons que les tentatives de dépassement sur un mode fédéral ou confédéral sont une complète et surtout très dangereuse illusion.

Reprenons successivement ces différents cas de figure.

Des couts d’homogénéisation trop élevés : la sécession.

Une première forme  concerne le démantèlement des Etat-Nations les moins homogènes. Il s’agit d’Etats-Nations composés de communautés distinctes historiquement rassemblées sous la houlette d’entrepreneurs politiques ayant édifié  un Etat unique (Espagne, Grande Bretagne, Belgique, etc.). Ces Etats-Nations parce que non homogènes se heurtent à la contestation croissante des transferts vers l’Etat-central. Contestation qui résulte d’un double mouvement : celui de la crise et celui de la fin de l’idéologie de l’intérêt général.

Parce que la crise aggrave les inégalités de performances entre les sous- ensembles de ces Etats-Nations, elle invite à l’augmentation des transferts exigés par les entrepreneurs politiques centraux, transferts de plus en plus contestés : La Catalogne n’accepte plus de financer l’Estrémadure, La Flandre n’accepte plus de financer la Wallonie, etc. Et ces résistances s’accroissent aussi en raison de l’affaissement de l’idéologie d’un intérêt général. Ce type de décomposition/ recomposition ne conteste pas la mondialisation laquelle devient au contraire un  appui pour une libération : il ne s’agit pas de se recroqueviller sur une culture provinciale, mais de s’en libérer d’une autre. Il ne s’agit pas de construire un nouvel universalisme mais de se libérer d’un particularisme. C’est dire qu’il ne s’agit pas vraiment de créer un nouveau monopole Etatique, un nouvel Etat-Nation - replié sur lui-même - en modèle réduit. Parce que la montée de l’économie et avec elle, celle de la mondialisation ne sont  pas contestées, parce que l’on est prêt à affronter toutes les conséquences de la foudre numérique en termes d’explosions de nouveaux échanges sans frontières, la seule variable qui importe est celle du coût d’un Etat que l’on doit néanmoins supporter parce que réalité encore indépassable. Ainsi, l’indépendance de la Catalogne, de l’Ecosse de la Flandre etc. se fait au nom d’un arbitrage de coûts : la communauté choisit l’Europe réputée plus avantageuse  que les prélèvements de l’Etat central historique. Elle se fait aussi probablement sur la base  d’un affaissement et non d’une disparition complète de l’idéologie d’un intérêt général : une version modernisée de l’Etat-Nation plus réduit et surtout ouvert  est encore pensable.  La sécession revendiquée est d’essence pacifique, la logique des intérêts a bien effacé celle des passions. Elle est aussi un instrument d’ascension pour des entrepreneurs politiques locaux qui vont trouver une nouvelle légitimité en offrant de nouveaux produits politiques. Concrêtement, elle n’interviendrait que sur la base de ces produits  relativement nouveaux que sont les  référendums d’autodétermination avec parfois initiative populaire.

La  problématique de la « fermeture » de l’Etat fédéral au niveau américain est sans doute assez différente. Pour autant elle témoigne avec la lutte contre le « Obamacare » et la mise en avant des Thèses d’un James Madison  (4ième président des USA) d’un réel recul du périmètre de l’intérêt général, recul mis en valeur là aussi par des entrepreneurs politiques en quête de nouvelles parts de marché. Là aussi, il s’agit moins de construire un nouvel universalisme, que de se libérer de contraintes, ici, en convoquant une histoire singulière 

Une place particulière doit bien sûr être réservée aux  structures conglomérales prémodernes ne correspondant pas à de véritables  Etat-Nations : URSS, Irak, Syrie, etc. Dans ce type d’espace les entrepreneurs politiques ayant édifié ces conglomérats sont parfois extérieurs et souvent très récents. Les conglomérats en question n’ont jamais réellement développé de façon crédible, l’idéologie de l’intérêt général au travers de racines communes, les coûts correspondants étant tout simplement prohibitifs. Le modèle westphalien qui inspire les créateurs de ces conglomérats est en effet difficile  à établir.[1] Il en résulte que la phase actuelle de décomposition est d’une logique fort éloignée de celle précédemment évoquée et logique  n’excluant pas la violence inter ethnique.

Coûts trop élevés de la crise et de la mondialisation : La refondation d’un Etat-Nation…patrimonial.

Une seconde forme correspond à la résistance face au dépassement de l’Etat-Nation classique, résistance prenant appui sur le principe de souveraineté, instance  fondatrice sans laquelle le « big-bang » des Etats, avec leurs frontières, eut été historiquement impossible. Parce que la souveraineté exclut dans sa définition l’idée d’un pouvoir qui serait au-dessus du pouvoir, elle se méfie d’une imbrication interétatique et de règles supranationales facilitant le processus de mondialisation. La résistance est ici le fait d’acteurs  se disant encore citoyens et  ne voient dans l’effritement de la souveraineté, qu’une manipulation des entrepreneurs politiques qui, parfois, associés à des entrepreneurs économiques, détruiraient la Nation de toujours. Nous avons là l’émergence des entreprises politiques dites populistes, notamment celles que l’on rencontre aujourd’hui dans nombre de vieux Etats européens (Autriche, Pays-Bas, Slovaquie, Finlande, Hongrie, Grèce, France,  etc.). Parce que résistante cette forme est évidemment moins pacifiste, et l’on y retrouve la logique violente de la recherche de boucs émissaires. Cette dernière se cache derrière un certain nombre de traits caractéristiques de ce qui est un national populisme : valorisation du « nous » comme « descendants d’un âge d’or », rejet de l’autre (« Altérophobie ») et en particulier des élites coupables, conception organiciste du monde, évidemment rejet de la mondialisation.

Dominique Reynié [2] désigne cette forme par l’expression de populisme patrimonial. Il est vrai que ce courant cherche aussi à préserver un patrimoine aussi bien culturel qu’économique, patrimoine qui serait menacé par l’immigration mais aussi la construction européenne et le mondialisme. Dans le même ordre d’idées, ce courant est logiquement anti-fiscaliste, individualiste et conservateur.

Pour autant, il y a lieu de distinguer le populisme en provenance des courants d’extrême droite à la recherche de boucs émissaires et les autres plus pacifiques, moins taxables d’Altérophobie, et plus simplement et seulement souverainistes. Il s’agit là d’une simple volonté restauratrice d’un passé idéalisé sans souci d’un repli identitaire. Il est aussi des cas particuliers où la souveraineté  serait moins  à reconstruite qu’à construire. Ce serait par exemple celui de la Grèce où le « big bang » de l’Etat a toujours été contrarié par la difficulté de dépasser les formes primaires du clientélisme, d’où le succès de Syriza qui n’a rien d’un populisme d’extrême droite.

Des coûts d’homogénéisation en forte croissance : La fragmentation

Il ne s’agit pas ici d’une situation où il y aurait à arbitrer entre coûts d’homogénéisation et coûts de l’autonomie (première forme déjà examinée) mais au contraire d’un cas dans lequel le coût d’homogénéisation n’est plus supportable. Cette forme correspond à une sécession larvée, celle du repli identitaire, ou ce qu’on appelle le communautarisme. Parce que l’Etat-Nation est contesté par la mondialisation, parce que le coût de production de l’idéologie de l’intérêt général devient prohibitif, il cesse de protéger des minorités qui, par ailleurs, sont davantage exposées que d’autres aux effets de la grande dissociation entre offre et demande globales mondiales[3]. L’excédentaire production des émergents (Chine notamment), et les choix des entrepreneurs politiques d’anciens Etats développés (Allemagne), sont venus détruire les emplois faiblement qualifiés et occupés par des minorités ethniques implantées dans nombre d’Etats. La perte relative d’identité était jusqu’ici compensée par l’accès aux complets bénéfices de l’Etat-Nation (les dépenses publiques d’homogénéisation), ce que les entrepreneurs politiques de l’époque désignaient par le terme « d’intégration ». Ces bénéfices disparaissant par le jeu de marchés politiques conduisant à la mondialisation, il ne reste plus que des coûts en forte croissance.[4], Des coûts assortis d' une accumulation des humiliations,  d'un repliement sur l’identité et la construction de frontières avec le reste de la nation. Il ne s’agit pas ici de faire sécession tout en restant dans la modernité, ce qui est le cas de la première forme de recomposition, il s’agit à l’inverse de retrouver les formes archaïques de l’Etat, lorsqu’il était juste après son « big- bang » enkysté dans la religion. Forme archaïque qui contestera, au nom de la liberté une laïcité française, laquelle est soupçonnée - selon Martha Nussbaum[5]-  de privilégier l’absence de religion. Il y a ici sécession d’un type très différent et contestation des frontières de l’Etat-Nation, avec le développement de zones de non droit, ni modernes (Etats-Nations)  ni post-modernes (mondialisation).

Cette troisième forme peut se retrouver chez les sécessionnistes de la première : il n’est pas impensable qu’une Belgique  ayant réduit le périmètre de l’idéologie de l’intérêt général jusqu’à faire naître 2 Etats, ne soit pas, au sein de ces nouveaux espaces, préoccupée par l’émergence de la troisième.

Maintenant cette dernière forme, bannie par la seconde, en accepte pourtant certains traits : racines plongées dans le passé, sacralisation de l’héritage culturel, conception organiciste du monde, altérophobie, etc. Elle se nourrit aussi de son rejet par les deux autres qui, voulant réduire le périmètre de l’intérêt général, acceptent de plus en plus le coût  en réduction  de l’universalisme de jadis ou du cosmopolitisme non assumé : acceptation des ghettos, renoncement à la solidarité, etc.

Les unions ou constructions fédérales en grandes difficultés.

Le passage à des grands ensembles fédéraux ou confédéraux n’est guère envisageable et nous avons déjà montré en ayant recours aux analyses de Rawls que le jeu interétatique, donc le jeu des marchés politiques nationaux, ne peut déboucher facilement sur ce type de construction[6]. Le problème de ces tentatives supra-nationales est qu’il est impossible d’aboutir à des institutions consensuelles, car à l’inverse de la « négociation sous voile d’ignorance » chère à Rawls, les sociétaires sont historiquement situés et négocient autour de la table des accords qui ne peuvent être que très difficilement mutuellement avantageux.

L’exemple de la construction européenne est de ce point de vue un cas d’école.

Parce que la problématique de la mondialisation ultra-libérale est devenue chez les entrepreneurs politiques européens un enjeu prioritaire, il est devenu impossible de gérer la contradiction entre  un libre échange illimité et étroitement surveillé, et le principe de souveraineté.

 La construction de l’euro est emblématique de cette contradiction. D’une part, la monnaie unique et ses conditions d’existence  (indépendance de la BCE, libre circulation du capital, etc.) étaient  les ingrédients  d’un libre échange plus réel que partout ailleurs dans le monde, mais d’autre part il était impensable que les déséquilibres extérieurs qui en étaient les conséquences, donnent lieu à des transferts entre Etats souverains. Les capitaux transférés n’étant que de la fiscalité fondement du pouvoir des entrepreneurs politiques, on voit mal une négociation au terme de laquelle les entrepreneurs politiques des Etats excédentaires se sacrifieraient au bénéfice des entrepreneurs politiques des Etats déficitaires. En termes très empiriques il n’y a pas de marge de négociation possible entre l’Allemagne et la Grèce : la problématique de la reconduction au pouvoir des entrepreneurs politiques allemands et grecs s’y oppose avec radicalité[7]. Il existe toutefois un très petit espace de négociation potentiel : celui provenant de la peur d’une rupture générant des externalités gigantesques. C’est possiblement le cas des entrepreneurs politiques allemands qui évalueraient leur responsabilité historique dans un effondrement complet  de l’union européenne. Lorsque les entrepreneurs politiques ne sont que les subordonnés d’entrepreneurs politiques nationaux, des transferts sont évidemment possibles, et c’est ce qui se passe dans la plupart des Etats-Nations. A l’inverse, au niveau des Etats, de tels transferts sont  peu imaginables sauf l’hypothèse ci-dessus émise et sauf, évidemment,  le recours à la violence et donc l’annexion d’un Etat par un autre, ce qui est l’inverse d’une construction fédérale.

Dans la réalité concrête, cette impossibilité  de transferts aboutit à l'imposition de politiques restrictives, les fameuses dévaluations internes pour les pays déficitaires, politiques qui éloignent les Etats les uns des autres avec les risques d'explosions sociales. Plus concrètement encore, la volonté fédéraliste peut-elle aboutir à la désertification de certains Etats et à l'enrichissement permanent d'autres?

La conclusion de tout ceci est que nous entrons probablement dans la phase de déconstruction progressive de l’organisation bruxelloise. 

Parcequ'en mondialisation il est probablement impossible de passer de l'Etat-Nation au fédéralisme, l'Europe génère elle-même les moyens de son déclin: ses taux de croissance sont durablement inférieurs à ceux du reste du monde.

 Bien évidemment le passage à un fédéralisme plus vaste encore – par exemple le passage à un Etat mondial- est encore beaucoup plus irréel, le produit politique « construction d’un gouvernement mondial » ne correspondant qu’à un marché de niche impossible à faire épanouir(8).

Cela ne signifie évidemment pas que les mensonges faciles sur l’actualité, ou sur l’inéluctabilité de la construction de grands ensembles continentaux vont disparaitre, tant il est vrai que les exhortations l’emportent souvent sur la réflexion. Clairement, les débats, rencontres, travaux  et colloques stériles sur la naissance d’une Europe politique vont proliférer  car selon le mot de Sylvestre Huet : « Entre un mensonge simple et une vérité compliquée à démontrer, c’est le menteur qui l’emporte ».

 

 

 

[1] Historiquement, le modèle westphalien, acquis au terme d’une très longue lutte entre prédateurs étatiques, supposait   beaucoup d’innovations très coûteuses à établir et pérenniser : incontestabilité du monopole et donc frontières à surveiller, principe de souveraineté, lutte contre toutes les formes d’hétérogénéité (culturelles, linguistiques, juridiques), etc. Il est clair que  la décolonisation relativement récente devait révéler la grande inapplicabilité du modèle westphalien. Ce qui ne veut pas dire que le modèle westphalien n'est pas exportable. Ainsi la Chine se reconstruit en Etat-nation souverain sur un modèle rejetant le magistère des valeurs occidentales.

[2]  « Populisme : la pente fatale », Plon, 2011

[4] Ce que certains appellent le gestion des nouveaux problèmes sociaux.

[5] « Les religions face à l’intolérance », Climats, 2013.

[6] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-eiffel-gliencke-etc-122700133.html

[7] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/02/euro-la-fin-du-protectorat-grec-et-ses-consequences.html

    (8) De ce point de vue Jean Louis Beffa a raison de penser que la mondialisation du présent siècle laissera intacte la présence de 2 grands Etats-Natiions, les USA et la Chine. Cf son essai : "Les Clés de la puissance"; Seuil;2015.

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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 14:49

Le présent texte reprend beaucoup de concepts et d'idées développés dans le blog. Il apparait utile de les activer pour mieux comprendre ce qui apparait aujourdhui comme une grande décomposition , en particulier celle de l'institution européenne .  

Notre article consacré à la spécificité des crises de l’entrepreneuriat politique débutait ainsi :

« Les entreprises politiques sont des organisations  en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent la puissance idéologique d'un "intérêt général",  et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production du cadre institutionnel et juridique général. [1]»

La littérature ( Revue Commentaire dans son numéro 143, Revue Esprit dans son N° de l’été 2013, dernier ouvrage d’Alain Touraine consacré à « la fin des sociétés », etc.), mais aussi des évènements déjà anciens ( disparition d’une réelle autonomie budgétaire en Europe, Shutdown aux USA,  référendum pour l’indépendance de l’écosse ou de la Catalogne, etc.) , enfin des processus en cours ( dynamiques identitaires, globalisation de l’ethnicité, revendication d’une démocratie directe par Internet, création de villes entièrement privées[2] etc.) questionnent la grande aventure Etatique.

 Sauf disparition, hypothèse que l’on ne peut à priori  exclure – phénomène qui serait sans doute fort étranger à la thèse de la « fin de l’Etat » des marxistes – les Etats restent pourtant en raison de leur nature même une structure monopoliste à l’intérieur d’un territoire délimité par des frontières. Si d’aventure cette structure monopoliste se brise, on obtient assez logiquement plusieurs monopoles (pensons à l’URSS).  Seules les modalités de la capture de l’Etat[3] évoluent et se transforment. Pendant très longtemps les modalités historiques de cette dernière purent développer la grande croyance en un bien commun appelé intérêt général.

Etat-Nation et grandeur d’un intérêt général

L’Etat-Nation résultait le plus souvent de la sublimation des ordres anciens, l’intérêt général étant le dernier substitut des dieux ou des conceptions organicistes de la société,  et, un substitut fondamental, les hommes, du stade historique correspondant, ayant besoin de croire en lui, et devant affirmer bruyamment son existence, dans le cadre d’entreprises politiques pouvant elles- mêmes s’appuyer, plus tard, sur une science : celle de l’économie. Jadis il fallait impérativement croire en Dieu. Après l’éloignement de ce dernier il fallait croire en l’intérêt général. Plus tard encore cet intérêt général sera théorisé et légitimé par ces grands prêtres appelés économistes.

Les formes de la capture de ce nouvel universel qu’est l’Etat-Nation par les différents acteurs – entrepreneurs économiques, citoyens validant  plusieurs rôles, parfois simultanément, (salariés, consommateurs, épargnants)[4], et bien sûr entrepreneurs politiques - s’inscrivent toutes dans la ferme croyance de cet intérêt général, à construire et à reconstruire en permanence sur les marchés politiques. Ce qu’on appellera par exemple le « compromis social-démocrate » en France ou « l’ordo libéralisme » en Allemagne.

Le succès de cette forme s’est le plus souvent affirmé dans le cadre du développement de l’économie de marché, système produisant  lui-même - selon Montesquieu et plus tard Albert Hirschman et tant d’autres - la « sublimation des passions vers les seuls intérêts ». Pourtant, et assez contradictoirement cette montée favorise celle de l’individualisme et l’effacement progressif de l’idéologie de l’intérêt général. Ainsi, en dehors de la science économique qui va maintenir son formidable ascendant sur une humanité consentante ou simplement résignée,  les ersatz de Dieu comme la nation ou la patrie seront progressivement contestés.

Intérêt général et multiplication des produits politiques

Pendant très longtemps la montée de l’abondance sur les marchés économiques (trente glorieuses de l’occident et trente glorieuses des émergents) était en correspondance avec celle des marchés politiques. Correspondance logique, l’Etat n’étant qu’une extériorité à capturer, les grandes entreprises politiques et leurs acteurs franchisés que sont les entrepreneurs politiques, se devaient d’offrir comme sur les marchés économiques l’abondance de produits, ici des produits politiques. Au fond, l’inondation de la société par l’économie , souhaitée par tous, était la forme concrète par laquelle devait passer l’intérêt général. Souvent ce qui ne pouvait être gagné sur les marchés économiques, passait par la manipulation politique de ces derniers : élévation du taux de salaire, règles de protection ou de concurrence, taux de change, mise en place d’infrastructures, etc. Entrepreneurs politiques, entrepreneurs  économiques et citoyens construisaient ainsi une interaction sociale adaptée à une montée de l’économie mesurable par un taux de croissance.

Longtemps, il fût - pour les entreprises politiques -  possible d’offrir comme au début du fordisme économique des produits politiques  standards : perfectionnement des droits de l’homme, démocratisation croissante des institutions, droits sociaux généraux etc. Mais avec l’inondation de l’économie et la montée de produits de plus en plus personnalisés, les entreprises politiques, comme celles de l’économie, furent saisies de revendications multiples et de plus en plus personnalisées : fin du « nous » au bénéfice du seul « moi », fin du carcan des devoirs au seul profit des « droits liberté » et des « droits créances », fin de la loi comme générale, abstraite et impersonnelle au profit d’une réglementation de niches qui vont proliférer, montée des agences de réglementation avec curieuse émergence d’une « soft Law », etc. Autant d’inflexions qui, bien évidemment, en arriveront au refus du destin partagé et jusqu’à la contestation radicale de l’impôt, d’où par exemple la multiplication de niches fiscales.

Le cout de production croissant de l’idéologie d’un intérêt général

 C’est dire qu’aujourd’hui, le manteau idéologique de l’intérêt général qui était le produit symbolique fondamental des grandes entreprises politiques tend à se retirer, laissant ainsi apparaitre une réalité cachée : les entrepreneurs politiques, qui ont depuis si longtemps et fort banalement, professionnalisé ce qui ne pouvait l’être, ne sont peut-être pas, (ou plus) altruistes et dévoués à la Nation. Plus brutalement encore, pour employer un langage libertarien,  ces « coûts de la production de l’idéologie de l’intérêt  général[5] »  que sont les dépenses publiques pour augmenter la productivité des citoyens (leur plus grande efficacité augmente la matière première taxable), pour homogénéïser les populations et produire un « nous », c’est-à-dire une identité commune que l’on va célébrer (école), pour produire le respect des règles (police, gendarmerie, justice) pour légitimer l’obéissance et contrôler les croyances (dépenses sociales), vont se faire croissants.

Lorsque le coût de production de l’idéologie de l’intérêt général est faible, la nation est forte car le coût de se rebeller est élevé : les « barrières à l’entrée du désordre » sont élevées. Si maintenant les entrepreneurs politiques se démonétisent les dépenses de production de l’idéologie de l’intérêt général deviennent hors de portée et les espaces de désordre ne feront que croître[6].

Bref, la nation serait contestée puisqu’elle ne serait plus et ne pourrait plus être le socle d’un destin partagé.

Marx expliquait, sans doute maladroitement, qu’en capitalisme, le marché  masquait la réalité de l’exploitation en transformant le coût du travail en un simple prix (le salaire), ce qui n’était pas le cas des modes de production antérieurs, où la réalité de l’exploitation se lisait brutalement à livre ouvert (esclavagisme, féodalisme, etc.). La fin de l’Etat-Nation serait ici un processus inverse : la réalité de l’Etat- un universel ou une extériorité accaparée et utilisée à des fins privées- n’apparait qu’avec la généralisation du marché, lorsque l’idéologie d’un intérêt général ne peut plus être facilement reproduite et s’efface. Le marché cachait la réalité du capitalisme, il découvre aujourd’hui la réalité de l’Etat. Avec toutefois un constat d’impuissance : capitalisme et Etat semblent être des réalités indépassables : par quoi remplacer le marché ? Par quoi remplacer l’Etat ?

Intérêt général démasqué et démonétisation de l’entrepreneuriat politique

De façon moins savante et à  la « surface des choses » cela signifie le grand déclin des grandes entreprises politiques et de leurs franchisés, c’est-à-dire les entrepreneurs politiques eux-mêmes. Ces citoyens devenus simples consommateurs de produits politiques connaissent désormais la partie cachée du réel. Ils veulent de la transparence. Ils veulent de la participation. Ils pensent confusément que, désormais, la démocratie telle qu’elle est, se révèle possiblement être un système qui permet à chacun de voler tous les autres. Ils pensent confusément que l’impôt est largement illégitime et approuvent- par exemple en France- à près de 50% l’exil fiscal (sondage IPSOS-CGI du 15 octobre 2013). Mieux, ils contournent -comme dans la distribution- la chaine logistique de l’approvisionnement et créent des groupes de pression négociant directement avec les administrations. L’ivresse individualiste fera des anciens citoyens des révolutionnaires d’un type nouveau[7] avec volonté d’abattre toutes les structures intermédiaires qui faisaient aussi le miel des entrepreneurs politiques : syndicats, ordres, corps, etc. De la même façon, les experts qui étaient souvent les boucliers des entrepreneurs politiques sont contestés dans leur savoir.

Le grand démantèlement de l’Etat.

Toujours à la « surface des choses » on semble assister au grand affaissement de l’Etat. Ainsi pour ne parler que de la France on a vu apparaitre des agences indépendantes (« Autorités administratives indépendantes »), chargées de la régulation d’un secteur, par exemple l’AMF pour la régulation financière[8]. Bien évidemment on a vu apparaitre l’indépendance des banques centrales, ce que nous avons appelé « l’écrasement de la verticalité »[9]. On a vu également des institutions, théoriquement au service de l’Etat, tels le Conseil Constitutionnel ou la Cour de Comptes dépasser un simple  contrôle de régularité (mission officielle) pour en arriver à émettre des injonctions. On a pu aussi voir des entreprises étrangères accaparer une procédure d’exception de Constitutionnalité, qui, elle-même, n’existait pas il y encore peu de temps. Etc.

 Bref, l’inter- action sociale qui – il y a très longtemps et probablement plusieurs milliers d’années -avait généré puis sacralisé l’Etat, est aujourd’hui force de sa désacralisation. Et cette dernière ne peut évidemment pas servir des constructions supra-étatiques telle l’Europe : les Etats ne se déconstruisent pas au profit d’une identité européenne laquelle souffre au même rythme que ses participants. L’euro est le produit phare de la contestation de l’Etat-Nation, mais simultanément, de par ses effets destructeurs, il détruit l’idée même d’un futur supra étatique[10]. Il apparait ainsi impossible de contruire le « supra » si « l’infra » est devenue matière première en décomposition. Dominique Reynié ( « L’opinion européenne » édition 2013 – lignes de repères) a ainsi tort   de s’étonner que le désaveu européen ne corresponde pas à un regain de confiance de l’Etat-Nation.

Les entrepreneurs économiques ne sont sans doute pas en reste et sont les premiers à échafauder de puissants lobbys. Ils rêvent, avec la mondialisation d’un monde sans Etat et considèrent parfois ceux-ci comme des contraintes inutiles voire nuisibles au bon épanouissement du marché, d’où les procédures de contournement facilitées par l’immatérialité de leurs activités liées à Internet, et l’apparition d’entreprises dites « sans Etat » (Google, Amazone, etc.).

Beaucoup veulent aller plus loin et -pensant que l’économie est un ciment social plus honnête que celui offert par les marchés politiques-  ils se précipitent dans l’utopie du Zéro impôt ou de la monnaie privée. Ainsi le « Bitcoin » , non pas en tant que monnaie locale, mais en tant qu’étalon monétaire classique devrait, pense-t-on, se substituer aux étalons classiques en perte de crédibilité. Utopie bien sûr, puisque la monnaie – désormais éloignée d’un Etat qui ne l’émet plus et que l’on dit pourtant « équivalent général »- suppose la règle de la loi et donc  la violence de l’Etat. Utopie donc, mais parfois rationalité prudente, et toujours sur le plan monétaire, face à l’insécurité grandissante sur les monnaies des Etats, utilisation de plus en plus massive des matières premières comme instrument de réserve des valeurs : blé, sucre, pétrole, or, etc.

A un niveau plus concret ces croyances et comportements plus ou moins libertaires déconstruisent le monde hiérarchisé de toujours pour plébisciter un monde plat : la société devient hall de gare ou d’aéroport pour reprendre l’expression de Finkielkraut. Le « vivre ensemble », question qui ne se posait pas, devient problème quotidien en ce qu’il désigne un mot signifiant la désintégration de la réalité qui lui correspond. Mais précisément, c’est cette désintégration qui propulse sur l’avant- scène d’autres forces  souvent parfaitement contraires à celles du jusqu’auboutisme de « l’individu désirant".

Ce que nous examinerons dans un prochain article.

 


[1] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-crise-de-l-ump-et-la-specificite-des-crises-de-l-entrepreneuriat-politique-123808610.html

[2] C’est le cas de « Zee Town » dans la Silicon Valley, de King Abdullah  Economic City (KAEC qui sera la première ville cotée en bourse) sur les bords de la mer Rouge, de Lavsa près de Bombay, etc….

[3] Cf: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-que-signifie-l-idee-de-capture-de-l-etat-106249731.html

[4] Cf. http://www.lacrisedesannees2010.com/article-le-monde-tel-qu-il-est-78572081.html

[5] Et il faut bien comprendre ici que les entrepreneurs politiques ne font pas que tromper, ils se trompent eux-mêmes car la tromperie est le ciment social qui se passe de génération en génération.

[6] On parlera par exemple de zones de non droits , d’espaces où la République a disparu.

[7] Cf : l’essai de Gaspard Koening : « Le Révolutionnaire, l’Expert et le Geek ; combat pour l’autonomie » Plon 2015.

[8] Il existe aujourd’hui près de 1000 agences dites de régulation émettrices de ce qu’on appelle la « soft law ».

[9] Cf. « regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir », Economie Appliquée, tome LXVI, octobre 2013).

[10] Les devaluations internes imposées par Bruxelles dans les Etats du sud, font que les niveaux de vie entre le nord el le sud connaissent des écarts tels qu’il n’est plus imaginable d’habiter une maison commune. Qui a t-il de commun entre le Bade Wurtemberg et le Péloponèse ?

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6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 06:58

 

Résumé : Le rétablissement de la souveraineté grecque sera une victoire de la guerre contre l’euro. Comme toute après-guerre, il faudra envisager la reconstruction. Une période difficile qui sera marquée par une grande faim du pays en devises. Mais une période qui pourra aussi déboucher sur davantage de solidarité.

La décision de quitter la zone euro procure immédiatement  les outils d’une politique macro- économique souveraine.  Le défaut sur la dette permet de retrouver 4,5 points de PIB jusqu’ici consacrés à son seul service. La fin de l’indépendance de la Banque centrale permet, elle, de ne plus dépendre des marchés et de fixer un taux d’intérêt nul pour l’Etat. Reste évidemment la question  de la reconstruction d’une offre nationale que l’euro a largement détruite. La guerre contre l’euro sera peut-être gagnée, mais l’après- guerre ne sera pas facile.

Deux stratégies peuvent s’envisager  :l' une que l’on pourrait qualifier de libérale en laissant les forces du marché s’exprimer, l’autre dirigiste en ce qu’elle utiliserait massivement l’intervention publique.

Un libéralisme difficile.

Il est bien évident que le déficit commercial, dévoreur de devises que la banque centrale ne possède pas, devra être la toute première préoccupation. Outre le blocage des capitaux, même un gouvernement libéral ne pourra échapper au contrôle des changes et à la taxation très lourde des importations.

Laisser jouer le marché pour compter sur l’émergence d’activités substitutives d’importations est dangereux pour plusieurs raisons :

               - Le capital de ces activités et les consommations intermédiaires qui lui sont associées sont largement des produits importés beaucoup plus coûteux en raison de la dévaluation massive.

               - La Grèce ne dispose pas suffisamment de main d’œuvre adaptée à l’emploi rapide dans ce type d’activité.

               - Les investisseurs internationaux ne sont pas nécessairement rassurés après un défaut sur les dettes publiques.

 

Pour l’essentiel les ressources en devises viennent du secteur touristique. Or, l’offre touristique ne peut monter rapidement en raison de problèmes de capacité. Mais  surtout, le tourisme est une activité très fortement consommatrice d’importations[1], les productions nationales y compris dans le secteur des biens de subsistances ayant été largement abandonnées avec les « miracles de l’euro zone ». Il n’y a donc pas trop d’illusions à se faire sur une élasticité-prix de la demande touristique. De fait, le produit en devises de cette activité pourra certes s’accroître, mais faiblement, car sa valeur ajoutée restera longtemps muselée par des consommations intermédiaires importées dont les coûts auront augmenté proportionnellement à la dévaluation.

 

L’inflation sera probablement la première manifestation du retour de la monnaie nationale. D’abord une inflation des prix de toutes les importations, avec bien sûr ses effets multiplicateurs. Mais aussi une inflation consécutive à la hausse de la demande produite par des dépenses publiques libérées des contraintes de la dette. En la matière, il faudra beaucoup d’adresse pour justifier politiquement que le retour de la Drachme doit s’accompagner d’une politique de rigueur budgétaire. Le risque étant de s’aliéner les classes aisées désormais débranchées du flux des importations bon marché par les « grâces » de l’euro. Mais, plus grave, risque aussi de s’aliéner les classes populaires premières victimes de la monnaie unique et  impatientes de retrouver une plus grande aisance. Ne prenons qu’un exemple, celui de la fiscalité. Les classes populaires qui furent touchées gravement par une formidable hausse de la pression fiscale sous le gouvernement précédent ne revendiqueront-elles pas une baisse de cette dernière, avec toutes ses conséquences sur un élargissement des importations[2] ?

 

Une stratégie plus volontariste, plus dirigiste peut-elle raccourcir les délais d’une reconstruction sérieuse de l’offre interne ?

Un dirigisme qui suppose un Etat de droit efficace.

On peut imaginer une volonté forte d’accélérer la mise en place d’activités substitutives d’importations. Bien évidemment, il ne s’agit pas d’en revenir aux désastres du développement par le jeu très volontaire des « industries industrialisantes » qui se sont parfois déployées au vingtième siècle[3]. Cela signifie de fortes incitations au développement d’activités dans le secteur des biens et services liés à la consommation nationale interne (celle des nationaux à laquelle il faut ajouter celle des touristes). Cela passe par des investissements massifs dans une agriculture aujourd’hui moribonde. Cela passe aussi par des investissements massifs dans d’autres activités légères  productrices de biens de consommation ( textile, ameublement, services liés au tourisme, bricolage, cadeaux, fleurs, etc.) Cela passe enfin par des investissements d’infrastructures liées aux nouvelles activités (energie).

L’épargne locale étant faible ou non mobilisable[4], il appartiendra à la banque centrale  de fournir, sans limite, le crédit à taux proche de zéro pour inciter les opérateurs locaux à se lancer. Pour autant, le problème de la pression sur les importations demeure puisque ces investissements permettant la conquête d’une autonomie face au marché mondial sont eux-mêmes très consommateurs d’importations. Cela signifie par conséquent des temps très difficiles où l’économie de devises sur les importations de produits de luxe, désormais lourdement taxés, est absorbée par des importations de biens d’équipements ( machines, engrais, énergie, matériaux de construction ,etc.). La banque centrale peut tout, sauf imprimer des devises….

On peut bien sûr imaginer des solutions militantes : ainsi, trouver des entreprises étrangères exportant des biens d’équipement vers la Grèce, et  acceptant des drachmes qui seraient redistribuées à leurs salariés désirant passer des vacances en Grèce….mais cela ne change guère le problème, les touristes militants n’apportant plus des devises mais des Drachmes …que l’on peut imprimer à coût nul… Il faudrait, si l’on veut poursuivre le raisonnement, un excédent de touristes pouvant financer des importations d’équipements supplémentaires, mais pour cela il faudrait aussi davantage de devises…

Bien évidemment, on voit ici que le recours au capital étranger, qu’il soit autonome ou qu’il soit associé à du capital local, s’impose. Compte tenu du défaut qui marque le point de départ du rétablissement de la souveraineté grecque, il faudrait imaginer des incitations puissantes à la venue du capital étranger dans le pays. Cela passe par du subventionnement d’infrastructures, la prise en charge d’une partie des coûts  opérationnels exprimés en Drachmes, etc. On peut aussi imaginer des plans de substitutions d’importations avec un subventionnement d’autant plus puissant que la substitution est plus rapide.  Mais tout  cela passe aussi par la confiance quant au rapatriement des profits, eux-mêmes bénéficiant  de garanties de taux de change.

La mise en place de telles incitations suppose un Etat stratège compétent, un Etat capable de légiférer, un Etat capable de garantir son fonctionnement, de garantir le respect des règles qu’il impose, de sanctionner les dérives, et donc un Etat  ayant éradiqué toutes les formes de corruptions et autres risques clientélistes[6]. Cela suppose également du temps, un temps pendant lequel les devises resteront particulièrement rares et donc un temps pendant lequel la stabilisation du cours de la Drachme autour de son taux de change ne sera pas facile à tenir. D’où de fortes incitations à un redéploiement géopolitique de la Grèce vers la Russie ou la Chine, lequel sera lui aussi consommateur de temps et de méfiance.

Ne pas se tromper et rompre avec le mondialisme.

En  matière de reconstruction, l’objectif final est de redonner vie à la société grecque en offrant un avenir à chacun par le biais de l’emploi. Cela signifie que les activités nouvelles ne peuvent en aucune façon suivre le chemin de la mondialisation libérale[7]. En clair, il ne s’agit pas d’aligner les nouvelles activités sur le critère de la compétitivité maximale et de viser la fin des barrières tarifaires. Il ne faut pas sortir de ce modèle réduit du mondialisme qu’est l’euro-zone pour se lover dans un autre plus vaste. A l’inverse, il faut viser ce qui pourrait être le modèle de demain à savoir l’équilibre extérieur comme objectif macroéconomique. Cet objectif est celui d’un équilibre offre globale nationale/demande nationale globale, permettant de donner un emploi à toute la population active potentielle. La Grèce ne doit plus être victime des « sur compétitifs » qui viennent « braconner » la demande finale du pays. Elle ne doit pas non plus se transformer en « tigre » en jouant sur les bas salaires, ainsi que semble le vouloir les classes dirigeantes espagnoles.

Le prix à payer est bien évidemment un appareil productif moins efficient[8] et donc une richesse produite plus limitée. En contre partie, le gain est bien évidemment la reconstruction d’une société plus solidaire avec un éventail des revenus plus limité, un resserrement aussi mécaniquement produit par la disparition relative  du chômage.

La violence de l’euro a détruit la société grecque. La reconstruction ne sera pas une promenade de santé, et il faudra beaucoup d’adresse et de courage pour parvenir à une situation plus favorable.

 

 

[1] De fait les touristes ne rémunèrent que les services associés à leur consommation (rémunérations des personnes liées directement ou indirectement à l’activité) et les administrations fiscales sous la forme de la TVA, laquelle bénéficie de taux minorés dans les iles. Pour le reste c’est-à-dire la plupart des consommations intermédiaires, il n’y a quasiment que des importations.

[2] Selon la fondation Hans Böckler, la hausse des impôts - au cours des 5 dernières années- fut de 337% pour les plus pauvres et simplement de 9% pour les catégories les plus aisées. Les 10% des ménages les plus pauvres, compte tenu du chômage non rémunéré auraient vu leurs revenus baisser de 84% au cours de la même période.

[3] Cf. notamment les travaux d’un Gérard Destanne de Bernis dont l’application fut en Algérie la catastrophe des années 70.

[4] Notamment celle de la classe aisée qui se trouve évidemment à l’étranger.

[6] Et de ce point de vue le gouvernement grec ne dispose pas d’un outil administratif suffisamment fiable.

[7] CF. tous les articles du blog qui concernent avec la mondialisation, la transformation progressive du salaire en seul coût alors que les 30 glorieuses l’avaient érigée dans une double dimension débouchés/coûts. En particulier on pourra se reporter sur : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-une-crise-qui-nous-vient-de-si-loin-99239161.html.

[8] Comme dans le modèle de Ricardo des avantages comparatifs où Portugal et Angleterre disposent d’une productivité du travail plus faible s’ils refusent le libre-échange.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Zone Euro
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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 12:53

 

Contrairement à ce que l'on entend parfois, les allemands peuvent encore se promener en toute sécurité  dans Athènes. Il est aussi vrai  qu'un  parti politique allemand " Alternative für Deutscland" comprend que l'euro constitue le poison qui fait mourir  l'économie grecque et,  plus grave encore, les valeurs de la  société correspondante. Nous publions ci-dessous le manifeste que vient de publier l'AFD.

Alternative für Deutschland (AfD):

Manifeste pour le rétablissement économique de la Grèce

 

Alternative für Deutschland (Une alternative pour l’Allemagne) est un parti pro-européen qui souscrit fondamentalement aux principes de compétitivité, de subsidiarité et de bonne entente entre les nations européennes, persuadé que chaque nation européenne doit avoir la maîtrise de son destin économique. Dans ce but, AfD :

- Constate avec inquiétude que la politique qui consiste à sauver l’euro à tout prix (politique soutenue par le gouvernement Allemand) a conduit à une forte réaction anti-Allemande en Grèce.

- Souligne qu’une monnaie surévaluée a détérioré sans espoir d’amélioration la compétitivité de l’économie grecque, a contribué à y développer un chômage de masse et a enfermé une  "génération perdue » dans une situation sans issue,

- Estime que le maintien de l’union monétaire sous sa forme actuelle est contraire aux intérêts de la société et de l’économie grecques, économie qui a besoin d’une forte dévaluation pour retrouver la voie de la reprise,

- Condamne la situation actuelle qui contraint les contribuables européens à porter à bout de bras une union monétaire qui a fait faillite et qui prolonge les souffrances de la population grecque, cette politique n’ayant aucune sorte de justification, ni économique, ni morale,

- Souligne que l’on ne peut attendre de l’Allemagne qu’elle réduise son niveau de compétitivité pour résoudre la crise de l’eurozone, tandis que la « dévaluation interne » ne peut réussir à améliorer la compétitivité de la Grèce,

- Soutient fermement que l’Europe dans son ensemble devrait se consacrer à améliorer sa compétitivité pour s’assurer une position de leadership sur la scène mondiale,

- Insiste sur le fait qu’il est de l’intérêt commun des contribuables européens et de la population grecque de mettre un terme à l’Union monétaire sous sa forme actuelle. Plus on la prolonge, plus lourdes seront les pertes que subiront à la fois les contribuables européens et la population grecque qui a déjà subi les effets destructeurs de la politique d’austérité,

- Affirme que tout projet de restructuration de la dette grecque doit être assorti d’un dispositif négocié de sortie de Grèce en dehors de la zone euro,

- Réaffirme qu’une telle sortie ne doit pas signifier une sortie de l’Union Européenne, ce que démontrent les exemples de plusieurs pays de l’Union qui ont à la fois une économie prospère tout en ne faisant pas partie de la zone euro,

- Soutient qu’au vu des dommages durables que la participation de la Grèce à l’union monétaire a infligé à ce pays il est essentiel de favoriser un retour de l’économie grecque à la croissance,

- Appelle les dirigeants européens à préparer l’ensemble des mesures juridiques et économiques qui pourront réduire le coût de la sortie de l’euro, à la fois pour la Grèce et pour l’ensemble des pays de la zone,

- Appelle les partis centristes européens, à collaborer à la mise en œuvre d’une procédure de sortie négociée pour les pays qui sont actuellement confrontés à de sérieuses crises économiques ; faute de quoi les partis extrémistes, de gauche et de droite, vont continuer à renforcer leur emprise sur la scène européenne.

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