Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 07:03

Résumé: Il n'existe pas d'espace sérieux de négociation possible entre l'Allemagne, ses  satellites et autres pays en situation de servitude volontaire et la Grèce. Le choix de la Grèce sera plutôt une sortie de l'euro que son maintien par réquisition de sa banque centrale. L'avenir du reste de la zone, et donc le maintien ou non de la grande dépression européenne, dépendra très largement du succés ou de l'échec du rétablissement de la souveraineté grecque.

Nous avons souvent souligné que la probabilité du démontage de la zone euro selon le mode panique était  plus élevée que celle issue d’une négociation entre Etats[1]. Le présent texte apporte quelques nuances aux publications antérieures.

Les derniers évènements survenus en Grèce ne modifient pas fondamentalement le paysage. Nous pensons seulement que la montée de l’antagonisme entre la Grèce et les autres pays de la zone est probablement inéluctable  et qu’elle mettra dos au mur le pouvoir grec. Un pouvoir qui n’aura que le choix entre l’aventure de la fin de l’euro et son rejet , brutal et probablement violent, par le peuple grec.

La montée de l’antagonisme résultera de la volonté de sauvegarder le dispositif tel qu’il est par les pays qui en sont encore les bénéficiaires (Europe du nord) mais aussi par les pays du sud dont les entrepreneurs politiques au pouvoir ne peuvent se déjuger sans être balayés par les urnes.

Il existe une alliance objective des pouvoirs en place au sein de la commission, les faucons se trouvant peut-être davantage dans le sud, victime, que dans le nord bénéficiaire.

Ceux du Nord craignent un effet contagion si des conditions trop généreuses se mettent en place en Grèce. Ceux du sud craignent plus  simplement  pour leur  survie. La chaîne reliant tous les pays de la zone face à la Grèce ne peut se briser, alors même que tous restent passagers clandestins[2].

Côté grec, le soutien populaire massif ne peut être déçu et les entrepreneurs politiques au pouvoir sont dans une situation où la trahison est très difficile. Ils seront aidés en cela par des considérations géopolitiques dans lesquelles nous retrouvons l’appui de la Russie et la bienveillance de la Chine.

La tension montant, arrivera un moment où SYRISA abattra ses dernières cartes : le défaut, ou/et la réquisition de sa banque centrale.

En refusant d’honorer les échéances de la dette, le défaut est un moyen de mobiliser les ressources nécessaires au plan de sortie de l’austérité.

La réquisition de la banque centrale est un autre moyen de mobiliser des ressources.

Les autres solutions sont inenvisageables car mobilisant trop de temps du point de vue des marchés politiques grecs, et/ou se rapprochant trop du défaut du point de vue des marchés politiques du reste de la zone.

Un espace de négociation théoriquement nul

Tout d’abord l’idée d’appuyer les dépenses liées à la fin de la crise humanitaire sur les recettes fiscales jusqu’ici non recouvrées (75 Milliards d’euros ?) ne peut être opérationnel en raison du temps très long des recouvrements potentiels.

Par ailleurs, le seul maintien du taux d’endettement (175% du PIB) exige déjà un excédent primaire supérieur à 1%. Calculé sur la base d’une croissance en volume de 2% et un taux de l’intérêt de 2,5%  ce solde primaire de stabilisation de la dette est déjà optimiste en raison d’une déflation plus importante en Grèce que dans le reste de l’Europe. Il est encore plus optimiste d’imaginer des taux de croissance plus élevés permettant de diminuer très progressivement le poids de la dette. La raison en est simple : il faudrait un excédent primaire plus élevé, donc un effet dépressif en parfaite contradiction avec l’idée de croissance plus élevée[3]. Par conséquent l’idée de se donner des marges de manœuvres en réduisant la dette sans passer par un défaut ou une renégociation est totalement irréaliste.

Du point de vue des marchés politiques du reste de la zone, de la BCE et du FMI, nous sommes également aux limites du possible et ce, pour plusieurs raisons :

             * La Grèce bénéficie dans le cadre de la première restructuration de sa dette de privilèges qui n’ont été accordés à aucun autre pays. Ainsi au-delà des taux préférentiels accordés par les pays membres et le FESF, la dette grecque figurant à l’actif du bilan de la BCE est gratuite puisque les intérêts versés par le Trésor sont intégralement reversés à ce dernier par la BCE.

              * De la même façon, les taux moyens étant très bas et la maturité beaucoup plus longue que celle constatée dans les autres pays du sud, le passage souhaité par la Grèce à une dette perpétuelle assortie d’un taux indexé sur la croissance revient à un quasi défaut du point de vue des pays du Nord. En toute rigueur comptable, cela signifierait des pertes pour le FESF, les pays prêteurs et la BCE qui verrait se loger à son actif des titres sans valeur. Les pertes les plus importantes étant celles de l’Allemagne au titre des prêts directs et des garanties offertes au FESF[4].

               * Au tota,l nous sommes dans un espace de négociation où, toutes choses étant égales par ailleurs, il n’existe aucune zone d’échanges mutuellement avantageux possibles. Seules l’intervention d’autres paramètres comme par exemple des considérations géopolitiques ou des lobbyings intenses sur les entrepreneurs politiques peuvent modifier- et probablement marginalement- cette cruelle constatation[5].

Identification des stratégies dominantes chez les acteurs principaux

Du point de vue théorie des jeux, les entrepreneurs politiques au pouvoir à Athènes laisseront clairement percevoir cette stratégie - défaut ou/et réquisition de la banque centrale - en face de laquellei les institutions (ex troïka) prendront position.

Hélas, les entrepreneurs politiques grecs se rendront vite compte que cette menace ne peut ouvrir un espace de négociation. Par peur, tous les pays de la zone laisseront à l’Allemagne le monopole d’une décision qui sera…. évidemment imputée au gouvernement grec[6].

Ll’Allemagne, en effet,  aura à choisir entre aider la Grèce au prix d’une disparition de ses privilèges et de risques politiques internes ou maintenir sa position avec les avantages politiques associés au prix d’un risque d’effondrement de la zone.

Il existe toutefois un troisième scénario qui est celui du mensonge assumé par les deux parties. Son contenu serait simple et consisterait à présenter des chiffres irréalistes concernant le futur proche, par exemple celui concernant les recettes fiscales ou la croissance, de quoi permettre un début d’application du programme de SYRISA contre une autorisation allemande. C’est, au demeurant, ce scénario qui devrait l’emporter dans un premier temps. Toutefois très rapidement la réalité devrait à nouveau frapper à la porte et remettre en pleine lumière l’inextricabilité de la situation et donc la décision de SYRISA d’obliger l’Allemagne à choisir entre l’aide ou son refus.

D’où deux scénarios :

1. Décision d’aider la Grèce :

                         - Contestation de la coalition au pouvoir en Allemagne (AFD notamment) 

                             - Montée des populismes dans le sud, notamment en Espagne

                             - Fin des politiques d’austérité

                             - Monétisation massive de la part de la BCE

                             - Décision très consensuelle d’une sortie de l’euro par                

                                les entrepreneurs politiques  allemands.

2. Décision de ne pas aider la Grèce :

                               - Maintien de la coalition au pouvoir en Allemagne.

                               - Maintien des politiques de dévaluation intrerne dans les autres pays.                                                                                                       

                                - Aggravation continue des disparités intra européennes

 Il semble donc évident  - encore une fois toutes choses égales par ailleurs- que le choix de ne pas aider la Grèce domine celui de l’aider. L’Allemagne choisira donc de rester dans l’euro le plus longtemps possible en restant très soucieuse du respect des règles. Ce n’est qu’avec l’aggravation  de la crise sociale dans le sud et la perte de contrôle de ses entrepreneurs politiques que la décision très lourde et très difficile mais consensuelle de sortie de l’euro sera prise par les entreprises politiques allemands.

Ce second scénario doit être étudié en fonction des choix à court terme du gouvernement grec :

Choix 1:La Grèce fait défaut et décide de sortir de l’Euro :

               - Rétablissement du contrôle des changes et des mouvements de capitaux

               - Dévaluation massive de la nouvelle monnaie nationale.

               -Mise en place du programme gouvernemental dans les conditions d’un    équilibre budgétaire retrouvé ( fin de la rente de la dette et utilisation de la marge du solde primaire 2014).

               - Investissements étrangers confortés sur la base de la compétitivité retrouvée.

Variante possible :Réquisition de la Banque Centrale avec monétisation permettant de rembourser toutes les dettes sur la base du nouveau taux de change. Dans ce cas, les contrats sont formellement respectés.[7]

Choix 2 : La Grèce réquisitionne sa Banque centrale et conserve l’euro :

                      - La Banque Centrale monétise et fait face à l’ensemble de ses créanciers

                      - Le marché de la dette publique disparait au profit du financement direct par la Banque Centrale.

                      - Mise en place aisée du programme gouvernemental annoncé.

                      - Mise en place le cas échéant d’un « 100% monnaie ».

                      - La BCE met fin au dispositif TARGET 2 jouant pour la Grèce.

                      - Le marché interbancaire se ferme et les banques étrangères disparaissent.

Ce scénario aboutit à la marginalisation complète de la Grèce. On en déduit que la stratégie correspondante est dominée par rapport au premier scénario.

On peut donc penser que le gouvernement grec choisira la première stratégie : celle d’une sortie de l’euro.

On peut aussi penser que les paiements offerts par la Grèce, au titre de sa  dette publique  aux institutions créancières - BCE, Etats, et peut-être même le FESF, paiements obtenus par monétisation (variante examinée ci-dessus) – deviennent des « balances drachmes » comme il existe des « balances dollars ».

En effet, ces balances sont le reflet de la situation débitrice comme les balances dollars sont le reflet de la dette américaine. Ces dernières ont jusqu’ici toujours été recyclées et on ne voit pas pourquoi les balances drachmes accumulées par les créanciers de la Grèce ne pourraient pas être recyclées, soit auprès des banques, lesquelles pourraient offrir du crédit aux importateurs de marchandises grecques, ou tout simplement l’achat de bons du Trésor.  Scénario à priori surréaliste mais pourtant possible puisque du point de vue des créanciers européens : c’est cela ou rien  mais, en même temps, recyclage permettant d’alimenter la demande interne grecque. De quoi constater que, même dans cette situation, un échange mutuellement avantageux peut se dessiner entre la Grèce et ses créanciers.                 

Les effets de second tour.

Ils dépendent dans un premier temps de ce que sera la réalité grecque après la fin de l’euro. En la matière rien n’est écrit.  Toutefois un développement harmonieux de l’économie grecque est théoriquement possible sur la base du programme de SYRISA.

Il est évident que les premiers temps seront difficiles et consisteront à réparer les dégâts provoqués par 14 années de monnaie unique complètement inadaptée à la réalité grecque : double inondation des importations et de la grande distribution qui lui est associée, avec ses effets dévastateurs sur une industrie et une agriculture peu compétitives.

 Mais aussi, difficultés résultant de ce qui a été associé à la politique de maintien en survie depuis le début des années 2010. Les exigences de la Troïka se sont concentrées sur la compétitivité de court terme, largement artificielle et ont négligé tout programme réel de compétitivité à long terme : chute considérable des investissements privés et surtout publics, recherche inexistante, éducation et université sacrifiées, etc. Le pays, redevenu indépendant, est donc à rebâtir. Cette reconstruction ne pourra passer sous les fourches caudines de la finance et il est probable qu’elle se fera sous répression financière ce qui sera une innovation majeure dans le présent monde.

L’échec est bien évidemment possible en raison des bouleversements économiques et sociaux associés : hausse très importante des prix à l’importation avec produits de substitution absents du marché national, méfiance des investisseurs, résistance des oligarques, difficulté de construire un Etat de droit moderne, impatience des classes moyennes, etc.

Conséquences sur le reste de la zone

Il est d’autant plus difficile d’estimer des scénarios que l’on ignore quelle sera l’évolution ultérieure de la Grèce. On peut toutefois envisager quelques pistes à partir de l’observation fine de la logique implacable de TARGET 2.

Le dispositif TARGET 2 est un outil technique qui assure la parfaite fluidité des échanges interbancaires entre les divers pays de la zone. En termes concrets, il s’agit d’une pièce contribuant au bon fonctionnement du marché unique : exportations et importations entre pays sont parfaitement fluidifiées sur la base d’une monnaie unique.

Le problème est toutefois que les échanges ne sont pas équilibrés et après quelques années de fonctionnement, il apparait que le nord est toujours excédentaire et que le sud  -y compris la France- est toujours déficitaire.

De fait, les rapports entre l’Allemagne et les pays du sud y compris la France sont devenus l’équivalent des rapports entre les USA et la Chine, ce dernier pays étant l’équivalent de l’Allemagne et les USA l’équivalent des pays de la zone sud. Ainsi à l’intérieur de la zone euro nous retrouvons les vieux  secrets du « déficit sans pleurs » d’où la magie d’un euro simultanément porteur de la désindustrialisation dans le sud.

Dans le cas des rapports Chine/USA le recyclage des excédents ne posait pas de difficulté et le bilan de la Banque centrale chinoise pouvait accepter sans difficulté les Bons du Trésor US dont la liquidité reste particulièrement élevée et la signature assurée. Tel n’est pas le cas avec les pays de la zone sud au regard de l’Allemagne dont la banque centrale nationale au titre de TARGET 2 est tenue d’accepter les déficits du sud sans réelle contrepartie. L'Espagne ou le portugal ne sont pas les Etats-Unis.

Plus clairement encore, la fluidification des échanges aurait été impossible sans le dispositif TARGET 2. En effet, entre le sud déficitaire et l’Allemagne excédentaire, un marché interbancaire classique aurait  très vite été bloqué et les échanges rendus difficiles. Les Allemands ont clairement conscience que les soldes Target 2 sont dangereux, certains d’entre-eux insistant sur le fait que ces soldes en cas de défaillance des banques centrales du sud pourraient finalement être supportés par le contribuable[8].

C’est précisément ce risque qui rend la politique allemande si impérialiste au regard du sud : Il faut rétablir les équilibres par de puissantes dévaluations internes permettant le retour à l’équilibre des comptes TARGET. En même temps cette logique est collectivement ruineuse puisqu’elle affaisse les demandes globales dans le sud avec ses effets de contagion jusqu’au nord et globalement la stagnation économique de la zone.

L’Allemagne a besoin de conserver ses avantages compétitifs et pour cela, comme la Chine à l’égard des USA, elle a besoin d’un déficit sans pleurs… qu’elle ne peut pas - à l’inverse de la Chine-  accepter. Nous sommes au cœur de la contradiction allemande qui mène l’ensemble de la zone en très grande difficulté.

La conclusion est donc évidente :

Scénario 1 : la sortie de la Grèce de la zone euro est un succès :

Dans ce cas, l’effet dépressif de l’euro n’est plus supporté dans le sud et les entrepreneurs politiques au pouvoir disparaissent en laissant la place à d’autres qui abandonneront l’Euro. Par effet de contagion et d’une insupportable compétitivité de ceux qui ont dévalué, la France suit sans délai, et donc la zone toute entière disparait.

Scénario 2 : La sortie de la Grèce de la zone euro est difficile, voire un échec :

Dans ce cas, les entrepreneurs politiques au pouvoir dans le sud  bénéficient de l’effet Grèce et les politiques de dévaluation internes sont idéologiquement justifiées. D’où de nouveaux succès sur les marchés politiques de ceux qui entrainent le continent vers la dépression continue.

On notera ici 3 réflexions finales :

- L’euro peut encore bénéficier de béquilles : celles qui seraient procurées par un échec de la sortie grecque, échec venant confirmer le bien fondé de l’impérialisme allemand.

- La disparition de l'euro dans ce nouveau schéma, n’est pas concertée. Nous restons dans un espace de décisions non coordonnées.

- Parce que la BCE a pris conscience qu’elle disposait de moyens illimités pour éteindre une crise financière, la disparition de l’euro selon le « mode panique » semble être une hypothèse aujourd’hui plus éloignée.

 

                             

              

 

 

 

 

 

[1] Cf.: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-le-big-bang-de-la-fin-de-l-eurozone-et-l-univers-financier-dans-le-monde-d-apres-116367504.html

[2] Cf. : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-l-euro-implosion-ou-sursaut-43801089.html

[3] Nous renvoyons ici aux travaux de Natixis qui présentent un modèle de réduction de la dette grecque par l’élévation du solde primaire. Les conclusions sont sans appel : la contraction du PIB par diminution de la demande globale contrarie toute volonté de sortie par allégement de la dette. C’est dire que le projet de budget 2015 dans lequel la Troïka exigeait un solde primaire de 4,5 points de PIB était tout simplement irréaliste, voire scandaleux.

[4] 79,8 milliards d’euros selon l’institut de conjoncture Allemand (IFO).

[5] Nous pensons par exemple à l’Argentine et à l’intervention du Venezuela puis de l’Iran qui, après la crise de 2000 va entrainer de larges bouleversements. Nous pensons aussi à ce qui est la grande industrie militaire qui a eu beaucoup d’influence sur les entrepreneurs politiques grecs.

[6] L’Allemagne, comme on le verra, sera amenée à prendre des décisions historiques majeures, décisions dont elle a peur elle-même.

[7] http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/02/la-petite-grece-viendra-t-elle-a-bout-de-l-allemagne.html

[8] HW Sinn avait même estimé que la faillite du sud pourrait représenter un  cout équivalent à 40% di PIB Allemand, les agences de notation pouvant ainsi trouver une justification pour la dégradation de la dette Allemande.

Partager cet article

Published by Jean Claude Werrebrouck - dans la zone euro
commenter cet article
20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 13:50

J'étais invité ce mercredi 18 février 2015, à l'émission BABYLONE par Sarah Dirren à propos de mon dernier livre édité chez Yves Michel et dont le titre est repris ci-dessus.

Cette émission est diffusée par la Radio Télévision Suisse -Espace 2 et produite par Nancy Ypsilantis.

Cliquez sur le lien pour l'écouter :

Bonne écoute

JCl Werrebrouck

www.lacrisedesannees2010.com

Partager cet article

Published by Jean Claude Werrebrouck
commenter cet article
16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 04:37

 

Le "special report" de Natixis en date du 10 février dernier [1] apporte de nouvelles confusions sur le statut réel d’une banque centrale. Reprenant la problématique du QE et son fonctionnement sur la base d’une non mutualisation, les auteurs posent la question d’une recapitalisation obligatoire des banques centrales nationales victimes d’un défaut sur les dettes publiques rachetées.

Présentons les choses de façon suffisamment détaillées pour mettre fin aux discours erronés sur la monnaie et les banques centrales.

Lorsqu’une entité classique subit un effondrement de la valeur de ses actifs, elle se trouve en situation d’insolvabilité pour faire face à ses créanciers dont les titres figurent au passif de la dite entité. Par exemple,  lorsqu’une banque est dans l’incapacité de recouvrer ses créances, elle devient rapidement insolvable : elle peut mobiliser quelques réserves et son capital social pour faire face à ses clients qui exigent des retraits sur comptes de dépôts, mais, la confiance n’existant plus, les files d’attente s’allongent et rapidement, la banque est en cessation de paiement. D’où l’idée de Bank run rapidement destructeur par ses effets systémiques.

Tel ne serait pas le cas si la banque en question avait la possibilité de fabriquer, sans limite, de la monnaie jouissant du cours légal, monnaie qui permettrait de répondre à toutes les demandes de retrait, y compris celles des actionnaires désormais protégés d’une extinction du capital qu’ils ont avancé à la banque.

Or précisément, une Banque centrale est à l’inverse de toutes les autres entités économiques, en situation de créer de façon illimitée de la monnaie. Alorsq que le passif d'une entié économique classique est normalement exigible, celui d'une banque centrale ne l'est pas. Si par conséquent l’activation du Quantitative Easing décidée par monsieur Draghi au niveau de chaque banque centrale nationale  devait s’accompagner d’un défaut de l’Etat bénéficiaire, si par exemple le Trésor français faisait défaut sur sa dette , La banque centrale-chez nous la Banque de France- ne serait en aucune façon piégée. Elle pourrait continuer à alimenter tous les comptes figurant à son bilan notamment les comptes de toutes les banques de son territoire d’exercice  et ce, sans limite. De même elle pourrait,  sans limite,  alimenter le compte du trésor figurant au passif de son bilan. Il s’agit bien d’un privilège statutaire : celui de prêteur en dernier recours. Ce qui dans le langage courant s’appelle la planche à billets.

Dès lors, il nous faut essayer de comprendre pourquoi nombres d’acteurs engagés mais aussi d’auteurs continuent de parler de capitaux propres des banques centrales, du risque encouru, et de la possibilité de voir un Etat être dans l’obligation de recapitaliser sa banque centrale.

 

Le discours tenu aujourd’hui semble se baser sur l’idée que l’émission monétaire doit reposer sur des fonds propres, un peu comme jadis, elle devait reposer sur de l’or. C’est le cas lorsque la BCE s’inquiète de fonds propres négatifs de la Banque centrale Tchèque, banque centrale victime d’un effondrement d’actifs en devises qui ont vu leur taux de change s’effondrer. Pour autant, les arguments de la BCE ne reposent sur rien de concret et on se contente d’écrire dans un rapport qu’il s’agit « de se conformer au principe d’indépendance financière ».[2]

Cette expression très vague ne fait que renvoyer à l’idée d’indépendance de la banque centrale. Elle cache mal une réalité idéologique fort étrange et ce, à de multiples points de vues : 

- Tout d’abord demander une recapitalisation à un Etat devenu insolvable revient à exiger d’un mort qu’il se réveille. Pourquoi afficher des situations invraisemblables?

- De fait les banques centrales en raison même de leur privilège : « battre monnaie »,   n’ont en aucune façon besoin de capitaux propres, les seuls postes du passif réellement utiles étant les billets en circulation, le compte du Trésor et de certains de ses correspondants, et les comptes des banques assujetties à son territoire d’exercice. Pourquoi parler de contrainte qui n'existe pas?

- Il reste curieux dans le cadre libéral d’une économie de marché, de voir un Etat qui, recapitalisant sa Banque centrale, n’en est pour autant pas maître : elle est indépendante. Que la banque centrale d’Italie soit indépendante est à la limite acceptable puisque restée entité privée. Que la banque centrale française qu’il faudrait recapitaliser soit indépendante est une atteinte aux droits de propriété les plus élémentaires en économie libérale : une entreprise, une banque, appartient à ses propriétaires, et la stratégie des entités correspondantes est définie par eux. Pourquoi ne pas respecter les droits de propriétés des Etats?

- Jamais au cours des 30 glorieuses, il n’a été question des capitaux propres des banques centrales. La littérature de l’époque n’a jamais évoqué l’idée de recapitalisation alors même que l’indépendance n’existait pas. Pourquoi agiter des chiffons rouges?

- Jamais au cours de la période antérieure, celle de l’étalon-or, il n’a été question de problèmes de capitaux propres. De fait à cette époque la seule question qui se posait était celle du plafond d’émission en relation avec le stock métallique. Nous étions encore dans « la loi d’airain »[3] de la monnaie. C’est dire qu’aujourd’hui en voulant relier la question d’un QE (nouvelle forme d’émission) à des capitaux propres consiste bien à revenir à la « loi d’airain » du 19ème siècle. Pourquoi une telle aliénation monétaire?

- De fait évoquer des recapitalisations consécutives à des défauts consiste bien à exercer une pression maximale sur les Etats lesquels doivent se soumettre au « mode marché de la dette publique[4]. Pourquoi les Etats se trouvent ainsi expropriés?

Il serait bon que la recherche économique chez Natixis puisse devenir indépendante.

A cet égard, rappelons notre définition de ce qu’est une banque centrale :

« Une banque centrale est une institution, logée dans l’interface entre pouvoir financier et pouvoir politique et chargée d’exprimer le rapport de forces entre les deux, par des actions concernant la circulation monétaire, la monnaie elle-même et la dette. La position relative des 2 pouvoirs : absorption plus ou moins complète de l’un par l’autre, séparation radicale/opposition radicale, coopération mutuellement avantageuse, servitude volontaire, etc., est la source ultime de la compréhension des faits monétaires »(5)

Définition à méditer en période de tempête….

 

 

[1] http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=81590

[2] BCE : Rapport sur la convergence 2010

[3] Cf Jean Claude Werrebrouck : « La loi d’airain de la monnaie » ; MEDIUM N° 34, 2013, Pages 101 à 118.

[4] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-banque-centrale-et-tresor-une-tres-instructive-histoire-conclusions-66786166.html

(5) Jean Claude Werrebrouck , page 48 de "Banques Centrales  Indépendance ou soumission Un formidable enjeu de société" Editions Yves Michel, 2012,

Partager cet article

Published by Jean Claude Werrebrouck - dans banques centrales
commenter cet article
8 février 2015 7 08 /02 /février /2015 10:43

                      

Le scénario de la « double inflexibilité» (scénario 1)  imaginé dans notre précédent article semble se mettre en place[1] :

- La BCE n’accepte plus à l’actif de son bilan le rachat de titres publics grecs et le dispositif  ELA, plus couteux,  est étroitement contrôlé et limité dans le temps. Décision très vite actée par Standard § Poor's sous la forme d'une nouvelle dégradation de note.

- Les Etats, par le biais des entrepreneurs politiques au pouvoir, semblent accepter la volonté  allemande qui se cache dans la décision de la BCE[2].

- Les entreprises politiques d'oppositions, y compris certaines dites populistes préfèrent protéger leur clientèle potentielle en affirmant que les peuples européens ne peuvent payer pour les Grecs[3].

- Seules les entreprises politiques, qui séparent encore les concepts de  souveraineté nationale et de souveraineté populaire pour se positionner dans un cadre de lutte des classes, se risquent à soutenir la démarche du gouvernement grec[4].

 Ce mouvement semble devoir cristalliser la position de SYRISA et de ses alliés nationalistes :

- Le soutien populaire au gouvernement empêche ce dernier de recourir à la trahison[5].

- Les conséquences en seraient dramatiques avec l’irruption de forces politiques beaucoup plus brutales.

Le jeu de l'affrontement semble donc devoir l’emporter.

Dans cette affaire, il apparait que SYRISA, à l’inverse d’expériences antérieures, comme celle du « cartel des gauches » en France en 1926, devra et pourra briser le « mur de l’argent » qui lui est opposé.

La raison en est simple : le mur de l’argent est idéologiquement aussi solide qu’en 1926[6], mais il est, en raison de la structure du pouvoir monétaire européen et du comportement récent de la BCE, beaucoup plus fragile.

Nous avons en effet souligné la maladresse[7] qu’il y avait à lancer un QE en janvier dernier reposant sur l’achat de dettes non mutualisées, achat remettant sur le devant de la scène les banques centrales nationales. Nous avons traduit cette maladresse par l’idée d’une BCE qui sciait la branche sur laquelle elle se trouvait assise. La décision très  contradictoire de refuser toute forme de rachat pour la seule Grèce doit aider SYRISA à franchir le Rubicon et à aller beaucoup plus loin dans la renaissance de la Banque Centrale Grecque : s’en saisir.

En clair, ce qu’Edouard Herriot n’a pu faire en 1926 pourra être fait par Tsipras : donner l’ordre à la Banque Centrale de Grèce de financer en euros, et le Trésor, et les banques grecques proches d’une situation de bank-run[8].

 Inonder les banques grecques de liquidités à partir d’Athènes n’est au fond qu’une optimisation logistique dans un très complexe QE européen de plus de 1000 milliards d’euros.

 A partir du robinet monétaire restauré, le gouvernement grec peut alors rembourser l’ensemble de ses créanciers et ainsi respecter - formellement - les contrats. Le refus par les créanciers[9]  de telles légèretés au regard des règles, se solderait - au final - par une extinction souveraine de la dette et de la rente correspondante (environ 4 points de PIB) , laquelle pourra servir au financement du programme  de SYRISA.

Dans ce scénario,  le Rubicon étant franchi, tout peut arriver, avec bien évidemment comme imaginé dans notre article précédent, le démantèlement rapide de la zone euro.

Le gouvernement grec peut-il encore ne pas franchir le Rubicon ? 

 


 

[1] Cf. : http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/02/la-petite-grece-viendra-t-elle-a-bout-de-l-allemagne.html

[2] C’est le cas de tous les gouvernements de la zone.

[3] C’est le cas du Front National.

[4] C’est le cas de l’extrême gauche.

[5] Les sondages semblent montrer que le soutien au pouvoir dépasse largement la base électorale de SYRISA.

[6] A l’époque la Banque centrale était indépendante  et la monnaie prisonnière de sa « loi d’airain ». Cf. Jean Claude Werrebrouck ;« la loi d’airain de la monnaie » MEDIUM ; N° 34 ; Janvier, février ,mars 2013 ; pages 101 à 119.

[7] Cf. : http://www.lacrisedesannees2010.com/2015/01/modeste-conseil-au-gouvernement-grec-ou-comment-en-finir-avec-la-tyrannie-allemande.html

[8] A l’époque la lettre d’Emile Moreau (gouverneur de la Banque de France) avait déclenché un bank-run. Le gouverneur disposait d’une réelle autorité symbolique à l’intérieur d’un Etat-Nation. Le statut de Mario Draghi en Grèce en 2015 n’est pas celui d’Emile Moreau en France en 1926. Et la monnaie correspondante l’euro – même sertie dans une « loi d’airain » artificielle, celle de l’ordo libéralisme allemand - ne  dispose pas de la  force symbolique d’une monnaie nationale en quête d’un rattachement à l’or et donc d’une « loi d’airain » jugée indépassable, et donc politiquement indépassable. S'agissant de l'euro, sa force symbolique est au surplus démonétisée par le seul spectacle du QE : pourquoi une « loi d’airain » aussi sélective, avec tant de largesse pour les banques et rien pour les Etats ?

[9] A noter que ce refus est loin d’être évident : les créanciers publics (FESF, Etats, BCE, FMI) ayant à choisir entre le respect- certes très formel- des contrats et le défaut radical.

"

Partager cet article

Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Finance et Etats
commenter cet article
1 février 2015 7 01 /02 /février /2015 08:48

                                                               

Plusieurs scénarii sont envisageables à partir des changements intervenus à Athènes.

 Scénario 1 : La double inflexibilité du gouvernement Grec et de Bruxelles

Plusieurs étapes sont à envisager et ce à l'échelle de quelques semaines :

- Les retraits sur dépôts bancaires (11 Milliards en janvier sur un total de 160) se poursuivent

- La BCE gèle le dispositif « ELA » d’assistance à la liquidité[1].

- Le Bank run met en faillite les banques.

- Le gouvernement procède à la saisie du système bancaire et exige de la Banque centrale un financement illimité.

- Un strict contrôle des changes se met en place..

- La BCE ferme le compte TARGET 2[2]

- Le gouvernement rétablit la souveraineté monétaire et procède à une dévaluation massive (80%).

-Constatation d’un effet de richesse pour les acteurs du Bank run.

- Le gouvernement annule la dette.

- La crise économique s’aggrave considérablement en Grèce.

- La cohésion bruxelloise est mise à mal au regard des questions géopolitiques (Ukraine/Russie) pour lesquelles la Grèce peut être un acteur majeur.

Ce scénario de l'inflexibilité laisse supposer que l'on se bat autour de l'exemple irlandais du refinancement illégal par la BCE. Il faut en effet se rappeler  qu'en février 2013, suite à un certain nombre de péripéties, concernant le système bancaire irlandais fortement adossé sur des banques françaises et allemandes, le Trésor Irlandais a pu émettre des obligations directement monétisées par La BCE. A l'époque, l'Allemagne avait accepté en raison de la très forte exposition de son système bancaire. Elle n'est plus aujourd'hui dans la même situation et sera donc inflexible. En revanche, le gouvernement grec sait qu'il y a déjà eu viol des traités, il peut donc revendiquer un cadeau équivalent à celui de l'Irlande : son inflexibilité potentielle se nourrira de l'exemple Irlandais.

Cette confrontation dure est de fait une confrontation entre l'Allemagne et la Grèce. Au niveau européeen elle débouche sur des conséquences différentes selon ses effets sur les marchés. Deux cas peuvent se présenter :

  1) Les marchés restent insensibles au départ de la Grèce.

- Les taux sur dettes souveraines des Etats créanciers ( alourdies de 42,4 milliards pour la France, mais aussi de 37, 3 milliards pour l’Italie et 24,8 milliards pour l’Espagne ) restent inchangés

- Le montant des défauts est constaté et donne lieu à un accroissement de la dette des Etats (environ 2% pour la France, l’Espagne et l’Italie). Cette faiblesse est l’argument principal en faveur de cette alternative.

- Les Etats acceptent le principe de la recapitalisation de la BCE (25 milliards d’euros).

- Le maintien des règles budgétaires bruxelloises aggrave la crise de la demande globale.

- Le maintien au pouvoir des oligarchies européistes est probable au vu de l’effondrement grec (Il sera difficile pour PODEMOS de gagner si la Grèce - en situation de crise aggravée- quitte la zone).

Ce cas de figure n’est pas improbable. Il est néanmoins contestable en raison de l’hétérogénéité de la zone euro. Il l’est aussi au regard d’une exigence de recapitalisation de la BCE par l’Allemagne, ce que contesterait la France et d’autres pays[3]. Il l’est enfin au regard de l’aggravation de la crise qui, mécaniquement, fera monter les dettes publiques au-delà du strict défaut grec. D'où le second cas de figure.

2) Les marchés réagissent sur les maillons faibles.

- Les dettes publiques espagnole et italienne sont attaquées et le spread de taux avec le bund[4] Allemand explose.

- La chute des cours sur titres publics affecte la solvabilité des systèmes bancaires correspondants.

- Un Bank run se met en place. Le dispositif ELA s’avérant rapidement impuissant.

- La BCE utilise massivement l’arme de l’OMT[5].

-Lla coalition gouvernementale  allemande cède à la pression de ses électeurs et quitte la zone euro.

Scénario 2 : Bruxelles accepte les exigences grecques

- Les marchés ne réagissent pas et savent désormais qu’il y aura toujours un prêteur en dernier ressort.

- Les autres maillons faibles (Italie, Espagne, Portugal, Irlande) exigent un traitement équivalent.

- L’Allemagne refuse.

- Les oligarchies européistes ( Espagne notamment) sont menacées avec l’arrivée au pouvoir d’entrepreneurs politiques type SYRIZA (Décembre 2015 ?).

- La fin de l’année 2015 correspond,dans ce scénario, à une amplification considérable de ce qui s'est passé en janvier 2015  (le poids de l’Espagne est 6 fois supérieur à celui de la Grèce).

- L’Allemagne quitte la zone euro.

Ce scénario rejoint le premier dans la seconde alternative.

Scénario 3 : SYRISA trahit ses électeurs.

Ce scénario est celui fort classique d'un parti qui ne respecte pas ses engagements électoraux. Il correspondrait aux étapes suivantes :

- Les marchés sont confortés dans l’idée de stabilité et les taux restent inchangés.

- La politique bruxelloise  et les oligarchies européistes sont confortées.

- La vision Allemande de la monnaie s’impose et l’Allemagne peut rester dans la zone.

- La Grèce se marginalise ( monnaie de plus en plus destructrice par son taux de change) avec les risques politiques associés.

- Les cures austéritaires se maintiennent dans le sud de l’Europe.

Ce scénario est à priori assez peu probable au regard des premiers choix de SYRISA au moment où ces lignes sont écrites.

Il n’est donc pas inimaginable de penser que la "petite Grèce" – dont les difficultés resteront cependant énormes - viendra à bout d’une Allemagne qui, classiquement - à l'instar de beaucoup d'autres pays- ne peut  se réformer et reste figée dans ses croyances.

Les formes prises par l'interaction sociale en Allemagne ont valu à ce pays une responsabilité historique déterminante au cours du siècle passé. Ce poids reste fondamental en ce début du 21ème siècle. Hormis quelques auteurs dont le regretté Ulrich Beck, peu d'intellectuels Allemands s'en rendent compte.

 

 

[1] Il s’agit d’un dispositif (Emergency Liquidity Assistance) mis en place par la BCE qui permet aux banques centrales de venir assouplir les questions de Trésorerie des banques de second degré dont elles ont la charge.

[2] Il s’agit d’un dispositif qui permet l’enregistrement des opérations extérieures de chacun des pays de la zone euro dans ses échanges avec d’autres pays de cette même zone. Les comptes TARGET2 figurent aux bilans des banques centrales nationales.

[3] L’Allemagne considère toujours qu’une Banque centrale peut faire faillite (Cf.mon article : "Non Madame Merkel, la BCE ne peut pas faire faillite !)  et doit par conséquent être solidement capitalisée. Ce point de vue, complètement erroné en raison du fait qu’une banque centrale est prêteuse en dernier ressort et qu’à ce titre son pouvoir de création monétaire est illimité, correspond bien aux croyances et intérêts Allemands. Le peuple Allemand dans son entièreté est très habité par cette croyance qui ferait qu’une Banque centrale ne pourrait fonctionner sans capital.

[4] Bon du Trésor Allemand.

[5] Il s’agit des opérations monétaires sur titres (Out Monetary Transactions) qui permettent à la BCE d’apporter des liquidités aux banques contre un collatéral de titres privés et publics. Mario Draghi avait déclaré le 6 septembre 2012 qu’il mettrait tout en œuvre avec ce dispositif pour maintenir la cohérence de la zone euro.

Partager cet article

Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Finances et Etats
commenter cet article
26 janvier 2015 1 26 /01 /janvier /2015 20:36

 

La victoire de SYRISA confirme bien que c’est plutôt le mode panique qui sera emprunté pour mettre fin à la monnaie unique. Nous avons souvent insisté sur l’impossibilité d’une négociation concertée en vue du démontage de la zone[1], laquelle déboucherait sur un embrasement généralisé des marchés financiers. D’où l’idée d’un démantèlement selon un « mode panique ». En proclamant que la Grèce resterait dans la zone malgré son exigence de renégociation, le nouveau gouvernement grec semble vouloir respecter l’impératif de ne pas appuyer sur le bouton atomique.

 Il en résulte que c’est bien le mode panique qui finalement devrait émerger.

Pour autant, avec les décisions de la BCE en date du 23 janvier dernier et la victoire de SYRISA le 25, le chemin de la dislocation en mode panique semble clairement se dessiner.

La BCE coupe la branche sur laquelle elle se trouve assise

Les décisions de la BCE ouvrent une brèche importante avec la réanimation des banques centrales nationales et le fait que les achats de dettes ne seront pas  mutualisés à hauteur de 80% du total.

De fait tout se passera comme si l’euro système était mis entre parenthèses, ce qui pose au demeurant de singuliers problèmes juridiques[2]. On sait en effet, depuis le 23 janvier, que les banques centrales nationales achèteront de la dette de différentes catégories, et vont ainsi émettre des euros qui viendront abonder les comptes des banques du second degré qui se trouvent au passif des bilans des dites banques centrales nationales. Un métier qu’elles exerçaient à l’époque des monnaies nationales.

Bien évidemment la communication de la BCE prend soin de souligner que l’achat des dettes nationales sera contrôlé par Francfort et que l’émission correspondante de monnaie, respectera la proportionnalité, qui se trouve dans la répartition entre Etats, du capital de la BCE. Concrètement puisque la Grèce ne possède que 2,9% du capital social de la BCE, elle ne bénéficiera que de 2,9% du QE lancé[3]. Il n’empêche que l’on met tout en place pour un authentique fractionnement, prélude à la disparition de la monnaie unique.

Car il suffira qu’une banque centrale nationale change de « maître »  pour que tout commence réellement à changer.

Que peut-il se passer si SYRISA reprend en douceur le contrôle de sa Banque Centrale ?

On peut en effet imaginer qu’un gouvernement, par exemple le gouvernement grec, décide que désormais le gouverneur de la banque centrale grecque, obéisse au ministre des finances et non plus au gouverneur de la BCE, pour que la zone euro s’enfonce dans des difficultés non maitrisables.

Que pourrait exiger le ministre en question ?

 Par exemple , de détourner complètement le QE de la BCE en exigeant que la Banque Centrale de Grèce garantisse des émissions primaires de dette publique, sous la forme d’un rachat immédiat sur le marché secondaire[4].

La règle européenne d’interdiction de se porter acquéreur sur le marché primaire est formellement maintenue, mais réellement contournée.

 De quoi résoudre le problème de la dette grecque sans passer par la sortie de l’euro.

 On peut même imaginer un rachat complet de la dette grecque, permettant le remboursement intégral au Fonds européen de la solidarité financière (EFSF), soit 141,9 milliards d’euros, l’ensemble de prêts bilatéraux, soit 52,9 milliards d’euros, ou les prêts du FMI, soit 32,9 milliards d’euros, voire les prêts de la BCE elle-même soit 25 milliards d’euro. De quoi aussi soulager les banques grecques qui pourraient bénéficier d’un QE national.

Bien évidemment la troïka pourrait protester, les comptes Target 2 pourraient être gelés, les déplacements de capitaux entre la Grèce et le reste du monde interdits, etc. Il n’empêche que la Grèce par cette audace respecterait intégralement ses engagements, les pays créanciers ayant le choix entre un tsunami financier, résultant d’une aggravation substantielle de leur propre dette, et la sécurité de ne rien avoir perdu sur le premier sauvetage de la Grèce en 2012.

Vers l’explosion

A partir de cette situation, il parait clairement que l’Allemagne, en raison des intérêts et croyances collectives, serait la première à quitter la zone, même si elle aussi serait formellement remboursée du total de ses créances sur la Grèce soit 41,3 milliards  au titre du EFSF et 15,2 milliards au titre des prêts bilatéraux. On pourrait imaginer qu’elle quitterait juste après avoir été remboursée dans les conditions que l’on vient d’énoncer.

Par effet d’imitation, on imagine  mal d’autres pays de la zone respecter les règles imposées par une BCE décrédibilisée et incapable de reprendre les rênes.

 C’est dire que l’orgie monétaire qui résulterait d’une telle situation entrainerait un effondrement du taux de change de l’euro. Un effondrement bien alimenté par toutes les banques centrales du monde, la banque centrale de Suisse n’ayant que pris un peu d’avance sur les autres.  Mais aussi un  euro qui, formellement, disparait en ayant remboursé tous les créanciers.

Oui, monsieur Monsieur le premier Ministre, restaurez la souveraineté de la Grèce tout en proclamant votre attachement à la zone euro : vous rendrez un immense service à une Europe qui sera débarrassée du poison qui la mine.  Une Europe qu’il faudra entièrement reconstruire, par exemple avec de véritables QE qui, au lieu d'alimenter les casinos des banques restées universelles, alimenteront des investissements publics massifs réalimentant et donnant confiance aux vrais entrepreneurs de l'économie réelle.

 

[2] Il est inexact  de dire que les banques centrales nationales vont supporter la dette. Juridiquement c’est l’euro système qui la porte.

[3] L’Allemagne en possède 25,6% et se trouve potentiellement grande bénéficiaire d’un QE dont elle n’a pas vraiment besoin.

[4] On pourrait évidemment se poser la question du marché primaire d’une telle émission de dette. Qui serait acheteur ? la réponse est simple : la réquisition des banques qui se verraient obligées d’acheter de la dette publique immédiatement remboursée par la banque centrale. Les banques devenant simples agents de la métamorphose du marché primaire en marché secondaire.

Partager cet article

Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Zone Euro
commenter cet article
22 janvier 2015 4 22 /01 /janvier /2015 13:36

On trouvera sur le lien ci-joint mon intervention du 20 janvier dans l'émission "Dans la boîte à outils des Etats" (1/3)

Pour une écoute efficace, on peut commencer à 4 minutes 37 secondes.

La partie la plus fondamentale se situe entre 14 minutes 18 secondes et la 27ème minute.

 Dans cette partie se trouve expliquée en quoi le discours allemand sur la recapitalisation de la BCE ne sert qu'à effrayer l'électorat de la coalition allemande.

http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-davos-2015-les-defis-de-l-economie-mondiale-13-dans-la-boite-a-outils-des-eta

 

Partager cet article

Published by Jean Claude Werrebrouck - dans conférences et débats
commenter cet article
20 janvier 2015 2 20 /01 /janvier /2015 04:34

Résumé: Contrairement à ce qui est trop rapidement affirmé, le nouveau pétrole américain n'est pas menacé par la chute des prix du brut. A l'inverse, les USA vont redevenir le "faiseur de prix" à l'instar de ce qui existait au beau milieu du 20ème siècle. Parallèlement L'Arabie Saoudite risque de perdre définitivement sa place de "swing producer".

La littérature concernant l'évolution du marché pétrolier à moyen terme ne permet pas de s'appuyer sur des conclusions convergentes quant aux prix futurs. Certains voient un effondrement rapide de la production américaine et donc une hausse des prix dès l'été prochain, hausse qui résulterait d'une chute de l'offre. D'autres pensent que la production américaine pourrait se maintenir et ainsi contribuer au maintien de prix faibles.

Il est temps de reconsidérer les raisonnements à partir d'une analyse des coûts de production.

Depuis la naissance de l'industrie pétrolière en Pennsylvanie dans les années 1870/1880 jusqu'au début des années 2000, nous étions dans une configuration où au niveau de chaque puits, les charges fixes étaient importantes et le coût marginal proche de zéro. Il en était ainsi car l'ouverture plus grande de la tête de puits est une opération de coût nul générant un flux plus important d'huile. S'Il est vrai que lorsque furent entrepris -au cours de la seconde partie du vingtième siècle- les opérations de récupération assistée le coût marginal cessa d'être nul, il était pour autant très faible.

Cette caractéristique fût celle qui devait expliquer la stucture fortement oligopolistique de l'industrie correspondante. C'est que, dans un tel modèle, les rendements étant sans cesse croissants, la concurrence devient rapidement catastrophique. Par exemple les petits producteurs américains des années 1880, endettés au titre de l'achat des appareils de forage optimisaient leur gestion par l'ouverture maximale des têtes de puits, d'où une offre rapidement croissante, une baisse brutale de prix, et la ruine, elle-même souvent accompagnée d'une pollution de la nature puisqu'il devenait avantageuc de jeter l'huile dans les rivières.

La suite est historiquement connue avec la fin de la concurrence au profit de la naissance de la Standard Oil qui devait réguler l'offre et stabiliser le marché. Une histoire qui se pousuivra par une régulation par les "sept soeurs", un "posted price" unique et mondial, des "frets fantômes", des accords secrets entre compagnies, etc ; mais aussi la naisssance de l'OPEP et des compagnies nationales de pays producteurs. De quoi construire à partir de coûts marginaux nuls ou proches de zéro une immense rente pétrolière.

Dans cet état du monde, les schistes bitumineux et autres sables asphaltiques étaient tout simplement hors-jeu, tant les coûts d'accès étaient incomparablement plus élevés qu'au Moyen Orient.

Depuis le milieu des années 2000, nous nous dirigeons vers une structure de coûts complètement différente.

S'agissant des nouvelles huiles extraites, notamment aux Etats-Unis, nous rencontrons une structure de coûts beaucoup plus classique. Les coûts de forage sont très faibles comparés aux nouveaux coûts de forage pour les pétroles classiques. Il est difficile de pénétrer dans le secret des coûts, mais l'on croit savoir qu'ils sont incomparablement plus faibles que les coûts d'accès aux grandes profondeurs au large du Brésil voire en Sibérie ou en Alaska. Par contre, les forages ont un rendement qui diminue rapidement (division par 2 au bout de 6 mois d'exploitation) alors que le forage sur gisement classique peut produire pendant 30 ans. Cela signifie une multiplication régulière du nombre de forages sur un gisement (jusqu'à 50 fois plus que sur un gisement classique).

Par ailleurs, les coûts d'exploitation -même instantanés- ne sont plus proches de zéro, car il s'agit toujours d'une récupération très assistée par l'injection de  grandes quantités  de produits et de liquides divers pour obtenir l'extraction.

La période 2005-2015 est ainsi très différente de celle des années 1880. Il n'y a pas de concurrence catastrophique et nombre de producteurs américains sont nouveaux et de petite taille, ce qui n'a pas débouché sur de catastrophiques rendements croissants impliquant leur élimination, comme ce fut le cas en Pennsylvanie.

Au delà, la technologie qui correspond à cette nouvelle structure de coûts est aussi celle qui permet d'introduire dans l'industrie des réserves naturelles jusqu'alors inexploitables. Shistes bitumineux et sables asphaltiques ne sont plus en dehors du théatre pétrolier et vont prendre une place décisive.

Et c'est ici qu'il convient de proposer ce que nous croyons être le scénario d'une très nouvelle géopolitique du pétrole.

Beaucoup de choses ont été dites -sans apporter de preuves- sur des accords entre Russie et Arabie Saoudite, ou entre ce dernier pays et les USA, dans un cas pour géner les USA et dans l'autre pour géner la Russie. Avec des conséquences secondaires lourdes pour d'autres pays: Vénézuela, Algérie, Nigéria, Iran,etc.

De fait, nous pensons que les Etats-Unis vont conquérir seuls, une place déterminante leur conférant un poids géopolitique nouveau.

Tout d'abord, l'offre américaine ( près  de 10 millions de barils/jour) est devenue majeure et anéantit l'efficience de l'OPEP, lequel voit sa part de marché passer de 55% en 1973 à 35% aujourd'hui. Cela signifie que l'OPEP n'a plus les moyens de fixer le prix. A l'intérieur de l'OPEP, l'Arabie Saoudite perd aussi son statut de "swing producer" qui lui allait si bien en diminuant ou en augmentant voire en doublant sa production en quelques jours - ce qu'elle fit lors de la première guerre du Golfe - grâce à la vertue des rendements croisssants sur chaque puits.

Face à l'offre américaine nouvelle, l'Arabie Saoudite a fait le choix du maintien relatif de sa part de marché au détriment des prix : sa production s'est maintenue. Elle espère que ce choix, très coûteux en terme de rente pétrolière,  va éliminer les producteurs marginaux américains.

Il est possible que les coûts unitaires totaux du baril américain soient trop élevés (60/70 dollars?), d'où la très forte diminution -en quelques semaines- des investissements de forage dans certaines zones du territoire américain. Coûts trop élevés jusqu'ici protégés par des couvertures à termes, y compris des CDS, qui seront  (on parle de plusieurs centaines de milliards de dollars) peut-être une lourde perte pour le système financier américain dès la fin du printemps 2015. Lourde perte aussi de débouchés pour l'ensemble des fournisseurs de l'industrie pétrolière, y compris les sidérurgistes.

Pour autant, la continuîté de l'offre de pétrole américain ne peut plus être entamée.

Lors des révolutions pétrolières des années 70 qui vont porter le "posted price" d'environ 2 dollars le baril à quelque  40 dollars, l'écart des coûts avec les huiles potentielles était beaucoup trop important: les USA, sans offre nationale alternative, devaient simplement payer. Tout au plus pouvait -on maintenir les routes de l'approvisionnement grâce à l'outil militaire.

Le paysage est aujourd'hui très différent. Parce que les technologies de production nouvelles le permettent, il existe désormais une solution de continuïté entre les différents pétroles, et le gouvernement fédéral américain pourra décrêter des mesures protectionnistes sur la nouvelle industrie du pétrole. Il s'agira de protéger une " industrie dans l'enfance", alors qu'il s'agissait de protéger des routes maritimes avec la flotte.

De fait, sans retrouver le vieux "posted price" à prétention planétaire des ports américains du golfe du Mexique, les USA vont devenir faiseurs de prix. Si le prix de marché détruit des producteurs marginaux américains, il est probable qu'une taxation sur huiles importées interviendra, taxe flottante puisqu'au nom du libre échange elle pourra disparaitre si les prix permettent aux producteurs marginaux de vivre.

Le coût en développement de la nouvelle industrie pétrolière américaine devient ainsi le pivot du prix mondial du pétrole. Notons enfin que ce  coût est probablement inférieur au prix du pétrole, garantissant la plus ou moins grande stabilité sociale de nombre d'Etats pétroliers. Le prix du pétrole assurant la paix sociale en Algérie, au Nigéria, etc. (80, 100 dollars le baril?) est de loin supérieur au coût en développement de l'huile américaine. De quoi donner aux USA , dans le domaine pétrolier, un poids géopolitique qu'ils n'avaient pas au 20ème siècle. Avec une nuance importante : les gisements de nouvelle huile seront-ils  capables d'envisager des plans de production de long terme ? Concrètement, le poids nouveau des USA sera-il durable?

 

Partager cet article

Published by Jean Claude Werrebrouck - dans textes de portée générale
commenter cet article
14 janvier 2015 3 14 /01 /janvier /2015 09:14

 Resumé: L'équilibre des comptes publics est devenu la grande loi de la zone euro et chaque pays est soumis à l'injonction correspondante. Un immense progrès humain pourrait résulter de son abandon au profit d'un autre : l'obligation négociée d'un équilibre des échanges extérieurs de chaque nation.

 Deux grandes entreprises politiques européennes, le PS français et le SPD allemand, avaient adopté il y a longtemps (juin 2010) une déclaration commune, mettant en avant la recherche d’un équilibre des balances des paiements courants des pays de l’Union européenne. Il est vrai que la crise posait déjà la question de la divergence entre économies de la zone euro, une divergence jusqu'alors non examinée tant il est vrai qu'une question comme celle d'un équilibre des échanges extérieurs d'une nation paraissait obsolète.

Un produit obsolète... .

Le fait est à souligner, tant l'ère  de la mondialisation semblait entrainer l’obsolescence de l’idée d’équilibre, en particulier celui de la balance des biens et services. A échelle plus réduite, l’euro  débarrassait les entrepreneurs politiques de la bonne surveillance du dit équilibre : en s’offrant une « monnaie de réserve à l’américaine », disions-nous dans un précédent article, il n’y a plus à surveiller, ce qui naguère annonçait et engendrait des modifications de parités ou de cours de monnaies aujourd’hui disparues. Les balances, devenues simple curiosité statistique, n’étaient plus, à priori des contraintes publiques. De quoi s'empifrer lorsque l'on est consommateur grec.

Le lobbying  de la minorité mondialiste des entrepreneurs économiques sur les marchés politiques, devait légitimer d’autres produits : monnaie en apesanteur, liberté de circulation du capital, anéantissement des droits et taxes aux frontières, recherche de compétitivité par production d’externalités positives pour bénéficier de  la mondialisation, ce qui passe en particulier par le grignotage des « compromis fordiens » de la période antérieure, etc.

Et il est vrai que la notion de commerce extérieur perdait sens, puisqu’il s’agissait moins de marchandises circulant entre pays qu’entre établissements d’entreprises eux-mêmes dépaysés. Ce que  la littérature appelle l'allongement ou l'émiettement des "chaines de la valeur".

 Pour faire bref, les balances externes ne sont plus des objectifs, à partir desquels des politiques économiques seront mis en œuvre, en utilisant les outils ordinaires de la contrainte publique. Elles ne sont plus que des résultats issus d’autres types de contraintes publiques mises en œuvre pour déplacer du bien-être vers la minorité mondialiste des entrepreneurs économiques. Contraintes exigées par eux et mises en place par les entrepreneurs politiques au pouvoir. Avec la mondialisation, le niveau équilibre/déséquilibre des balances n’est plus un objectif à réaliser mais un résultat constaté. Replacée dans cette perspective, la déclaration commune susvisée, apparaissait comme revirement de très grande portée quant à ses intentions. Portée hélas anéantie par une opérationnalité victime des croyances passées.

 ....Mais potentiellement un progrès humain majeur : une mondialisation heureuse.

Rétablir l’équilibre des balances  peut être interprété comme un progrès humain, affirmation qui bien sûr mérite explication. 

Sous ses aspects les plus radicaux, l'actuelle mondialisation n’a pu être "achetée" par une majorité d’électeurs qu’avec l’apport idéologique issu de constructions intellectuelles, elles- mêmes de plus en plus sophistiquées, et remontant à Ricardo dans son célèbre exemple des avantages comparatifs.

En termes simples, l’échange et la spécialisation internationale sont avantageux pour tous les partenaires. Les restrictions à l’échange sont un mal à combattre, d'où le messianisme d'une OMC. 

Or, ce que nous appelions « fordisme boiteux » dans un précédent article révélait déjà les limites d’un tel raisonnement. Il ne s’agit pas ici de faire le bilan économiciste classique des coûts/avantages du libre échange par rapport au protectionnisme. Il s’agit à l’inverse de voir dans quelle mesure un déséquilibre récurrent des balances en particulier des biens et services est porteur d’un rétrécissement, d’une restriction aux droits de l’homme.

Le déséquilibre en mondialisation est l’indice de différences et/ou d’inégalité des partenaires dans de multiples domaines : productivité qui, elle-même, relève d’une foule de facteurs, variables sociétales, situation démographique, fonctionnement des marchés politiques, etc. Les déséquilibres, en particulier négatifs, des balances de biens et services peuvent durer longtemps et, comme précédemment évoqué, ne pas intéresser les entrepreneurs politiques si l’on vit à l’abri d’une monnaie de réserve, réelle (dollar) ou artificielle (euro). Par ailleurs, on peut aussi bénéficier de mouvements de capitaux rééquilibrants. Cependant un déséquilibre récurrent sur biens et services, sur très longue période, entraine des effets potentiellement dévastateurs, effets qui vont loin au-delà de la stricte économicité.

Les déséquilibres sont en effet une violence : l’excédentaire, ponctionne ou siphonne une partie de la demande globale du déficitaire, lequel ne peut réagir en libre échange que par son alignement sur la productivité réelle ou artificielle de son encombrant partenaire. Cela passe aussi par les fameuses dévaluations internes que masque le terme-valise de "réformes structurelles".

En clair, les grecs sont amenés à perdre leur travail sauf à s’aligner sur la productivité des allemands. Et il n’existe pas d’autre choix dans l'actuelle mondialisation.

Autre violence, celle concernant le risque de non-respect des contrats : l’excédent chinois est une ponction sur la demande intérieure américaine qui peut être combattue par une autre violence, celle concernant le non- respect éventuel de la valeur de l’épargne chinoise investie en bons du Trésor américain.

En mondialisation, telle qu’elle fût achetée et imposée, il y a impérialisme de l’économicité, et seuls les systèmes socio-culturels les plus favorables à l’élévation régulière de la productivité sont autorisés : de quoi appauvrir ce qui fût la richesse humaine. Sans doute peut -on rétorquer qu’il ne saurait y avoir de violence puisque les échanges n’ont lieu que sur la base de l’avantage mutuel, et ce dans le  champ de la microéconomie.

Nul grec, n’est tenu d’acheter des produits allemands ; nul américain n’est tenu d’acheter des marchandises chinoises.

Seulement, à terme, ces échanges volontaires et mutuellement avantageux rétrécissent le champ des possibles : les grecs sont volontairement acheteurs de produits industriels allemands, pour autant ils achètent à leur insu les externalités négatives qui entourent et accompagnent leurs achats. Ils ne peuvent que réduire une ambition industrielle autocentrée, déjà peu marquée et ne pouvant être aidée par l’arme monétaire perdue. Ils se spécialiseront dans les activités non dé- localisables, des activités de services non porteuses des gains de productivité futurs, et qui resteront chères. Même le tourisme peut être laminé par un déséquilibre qui ne peut être effacé par l’arme monétaire disparue. Le soleil des îles grecques  devenu trop coûteux n'est  protégé que par l'effacement de destinations touristiques plus lointaines devenues trop dangereuses.

Le déséquilibre s’entretient, se renforce, et peut saigner le déficitaire. Avec tous les risques géopolitiques qui pourraient en découler. Inutile de rappeler ici la violence des propos qui s’échangeaient, au cœur de l’Union européenne,  lors  de la première crise grecque. Violence aujourd'hui de ceux qui n'acceptent pas l'éventuel accès au pouvoir de SYRIZA. 

L’idée d’établir en tendance un équilibre (obligatoire) des échanges entre pays de l’Union serait  un très réel progrès. La liberté d’échanger ne doit pas entrainer le dénuement des plus faibles, pensait déjà ce grand théoricien du libéralisme qu’était John Locke, d’où la célèbre clause dite « Lochéenne » qui vient rétablir un minimum d’égalité entre les partenaires. Plus récemment, Jean Pierre Dupuy ("Le sacrifice et l'rnvie" Calmann-Levy, 1992; pages 238à 240) a pu critiquer la philosophie Nozickenne en montrant que l’absence de tout frein à la liberté d’échanger conduit à des états où la « quantité de liberté » disponible se trouve réduite.

Les entrepreneurs politiques n’ont évidemment pas le souci de la « quantité de liberté » disponible et ne sont pas , par essence,  libertariens. Il n’empêche que, situés au centre de gravité des marchés politiques, ils ne peuvent pas ne pas tenir compte des effets dévastateurs du libre- échange non régulé sur nombre d’électeurs. Le débat, très concret sur les délocalisations, et la question de savoir s’il est possible pour un pays, d’abandonner toute ambition industrielle, doit aussi être resitué dans l’idée de liberté présente d’échanger (mondialisation), qui détruit, ou détruirait potentiellement, la quantité de liberté future disponible pour un pays.

Sans le théoriser, et probablement sans même en avoir conscience, les dirigeants du PS et du SPD -qui, à l'époque, se trouvaient dans l'opposition-  avaient déclaré que l’équilibre des échanges entre pays serait la forme moderne de la "clause Lochéenne"  ou, dit autrement, le moyen de préserver la quantité de liberté disponible. Répétons-le, il s’agirait d’un immense progrès, une avancée dans le respect des droits de l’homme, et sans doute le seul moyen, qui à l’échelle planétaire, donnerait quelque légitimité à une mondialisation repensée.

Une confusion dans le lien cause/effet..

Resterait toutefois la question de savoir comment, c'est-à-dire opérationnellement, faire vivre cette idée d’équilibre. Et c’est ici que les raisonnements des deux grandes entreprises politiques susvisées -aujourd'hui au pouvoir-  deviennent hautement contestables. De fait, il s’agirait pour les dirigeants de ces entreprises politiques, de parvenir à l’équilibre recherché en agissant sur la demande globale interne à chaque pays.

Les excédentaires (essentiellement l’Allemagne) doivent stimuler leur demande interne, et en conséquence importer davantage des pays du Sud. Ces derniers, en contrepartie se verraient offrir des débouchés nouveaux et seraient incités à des efforts de productivité. Réduction de l’excédent d’un côté, du déficit de l’autre côté.

Evidemment, cela supposerait l’abandon des politiques de rigueur non coopératives et généralisées. Cela passerait aussi par le rétablissement de la bonne entente à l’intérieur du couple franco- allemand.

Curieusement, le but affiché n’est pas l’équilibre des balances mais la stabilité de l’euro.

Le raisonnement étant le suivant : ce sont les politiques macro-économiques non coopératives qui ont entrainé le déséquilibre des balances des pays du sud, politiques qui ont elles-mêmes aggravé l’endettement des pays correspondants, et endettement qui viendrait aujourd’hui déstabiliser la zone monétaire. L’affaire serait entendue : la cause de la crise de l’euro (variable expliquée) est à rechercher dans des politiques macro-économiques inadaptées (variable explicative). Une autre gestion des demandes internes aboutissant à l’équilibre extérieur, la crise de l’euro s’évanouirait.

Outre que les liens de cause à effet qui s’articulent dans le raisonnement ne sont pas clairement établis, il est possible de se demander s’il n’y a pas lieu de changer le sens des variables, l’euro devenant la cause de politiques macro-économiques improprement jugées inadaptées par les entrepreneurs politiques susvisés. Dans l’article «l’euro : implosion ou sursaut"  ?(lacrisedesannees2010.com) il avait été pourtant montré, que les politiques macro-économiques adoptées partout, correspondaient bien aux nécessités ou aux facilités proposées par la monnaie unique.

Productivité faible et taux d’intérêt devenus faibles de par « la grâce de l’euro » ont privilégié les stratégies de consommation dans le sud : spéculation immobilière et importations massives de biens de consommation (Espagne).

 Productivité élevée et assurance que les partenaires européens ne peuvent plus dévaluer par rapport au mark disparu, ont permis la mise en place d’une fantastique machine à exporter (Allemagne). Machine renforcée par un euro dont la valeur est mécaniquement plus faible que celle du mark.

Sans doute pouvait-on lutter contre les facilités procurées par l’euro, davantage perçues aujourd’hui comme drogue dangereuse. Mais au moment de sa mise en place, comme nous le disions dans l’article précité, « tous étaient d’heureux passagers clandestins ». Pour éviter la consommation de drogue, il est bon de ne pas la lancer sur le marché.

Les entrepreneurs politiques des pays correspondants, pouvaient vendre du bien-être à beaucoup d’électeurs, sans à court terme le faire payer par d’autres. Ce qui devait leur assurer des gages de bonne gouvernance, et ce dans tous les pays de la zone. Les marchés politiques fonctionnant en continu, et à fort court terme, ont conseillé aux électeurs européens de vivre dans le présent.

L’euro était une liberté, voire une carte de crédit, dans l’océan du libre échange. Il est devenu une immense aliénation.

Le PS français et le SPD allemand continuent de croire que la crise de l’euro est gérable en retrouvant, par le biais d’une habile gouvernance, l’équilibre extérieur de chaque Etat. Cet équilibre passe évidemment par une compétitivité accrue….qui nous renvoie aux questions précédemment soulevées : Au delà d'une conjoncture aujourd'hui favorable en raison des problèmes africains et du Moyen-Orient, comment la Grèce peut-elle retrouver de la compétitivité dans le tourisme -un service à la personne peu générateur de gains de productivité- sans une dévaluation massive ? Comment l’Espagne, mais aussi, et peut-être surtout la France, peuvent-elles faire renaître un secteur industriel non extraverti après en avoir – au nom de la liberté des échanges – abandonné jusqu’à la culture qui lui correspond et jusqu’à l’outil de formation qui lui est attaché, sans l’électrochoc d’une dévaluation massive ?

Les grandes entreprises politiques européennes ont vu dans l’euro un produit de grand avenir consolidant leurs parts de marché politique. L’euro, produit « vache à lait » était en "tête de gondole". Il entrainait même dans nombre de pays une cartellisation des grandes entreprises politiques, lesquelles ne se distinguaient plus que sur des produits secondaires. Comment en effet distinguer une droite d'une gauche?

Il leur est extrêmement difficile aujourd’hui, de « rentrer le produit en usine », c'est à dire abandonner le poison euro ,comme il est très difficile dans l’industrie, de rappeler un objet déjà largement commercialisé pour défaut majeur. Même SYRIZA, même PODEMOS, veulent conserver l'euro. 

L'idée d'une obligation d'équilibrer les comptes éxtérieurs, un peu selon le modèle imaginé par la conférence de La Havane en 1948, n'est évidemment pas facile à faire émerger sur les marchés politiques. Elle  passe  en effet par  le rétablissement de la souveraineté monétaire, laquelle est aussi l'enfant  de l' approfondissement de la crise. Une crise dont l'issue ne poura être que le remaniement de l'ordre international, lui même autorisant l'accès au pouvoir d'entrepreneurs politiques négociant la règle générale d'équilibre extérieur -à l'échelle si possible planétaire- de toutes les nations. De quoi retrouver un espace d'Etats-nations sans les externalités qui, dès la fin du Dix-neuvième siècle, vont engendrer les potentiels guerriers.

Pour le moment, ce produit politique: "équilibre obligatoire des échanges" est encore évidemment supplanté par l'autre équilibre: celui des comptes publics. Il mène à l'impasse aujourd'hui constatée. Il mène aussi à une aggravation d'un déséquilibre extérieur qui fait de la zone euro un espace qui siphone la demande du reste du monde : L'actuelle baisse de l'euro aggrave l'excédent de la zone -les pays du sud étant moins déficitaires et ceux du nord davantage excédentaires- ce qui provoque les protestations de nombre de pays émergents aujourd'hui en difficultés.

Quand va t'on retrouver un commerce international qui ne se résumera pas à la compétition de tous contre tous, et donc des échanges respectueux des choix de vie de tous les peuples? Et donc, quand allons-nous inventer une mondialisation réellement heureuse ?

Partager cet article

Published by Jean Claude Werrebrouck - dans la zone euro
commenter cet article
6 janvier 2015 2 06 /01 /janvier /2015 15:17

             

 Chacun se rend compte aujourd'hui que l'on va se remettre à parler du "chemin de croix de l'Euro". Mais il est bon de savoir de quoi on parle et il est difficile de parler de la monnaie unique, de la Grèce, des réactions allemandes,etc... sans savoir ce qu'est l'essence de la monnaie. Les économistes ne parlent hélas que de ses apparences, ce qui nous entrainent  vers d'irréalistes raisonnements et choix désastreux pour le plus grand nombre. Le présent texte propose un regard inhabituel sur la monnaie.

Les libertariens ont souvent évoqué les notions de banque libre et de monnaie privée[1]. Il s’agit selon eux d’un système monétaire dans lequel n’existe pas de banque centrale, ni de régulateur au sens moderne du terme c’est-à-dire autorité administrative dépendant de L’Etat. Cela implique par conséquent que l’émission monétaire est le fait de banques, une monnaie ne pouvant se prévaloir d’un quelconque Etat garantissant cours légal et pouvoir libératoire illimité. La monnaie porte aussi le nom de la banque émettrice qui entre ainsi en concurrence avec les autres établissements bancaires. Les fonctions classiques de moyen de paiement, de réserve de valeur et d’unité de compte sont ainsi cédées au marché, lequel est censé détecter la ou les banques qui assurent le mieux les dites fonctions.

Le mythe de la monnaie comme bien privé parmi d’autres.

Le point de vue libertarien est curieusement normatif alors même que ses représentants sont les seuls économistes à s’être efforcés de construire une théorie de la genèse de l’Etat et de sa nature, théorie qui ne soit pas la traditionnelle « pièce rapportée » au beau milieu des raisonnements économiques afin de les parfaire ou de les compléter. Pièce rapportée pour les néoclassiques de façon assez magique : l’Etat vient compléter et parfaire le travail des marchés, devenant ainsi la « main  visible » complétant le travail de la « main invisible » ; et pièce rapportée tout aussi magique pour les keynésiens : l’Etat vient corrigeant les faiblesses du marché, et devenant ainsi la béquille du capitalisme.

Curieusement, parce que les libertariens pensent savoir quelle est la vraie nature de l’Etat : un objet social immortel et surtout inattendu (donc involontaire) issu de l’interaction sociale volontaire, ils proposent des solutions peu probables en matière d’organisation monétaire et financière. Peu probables en ce sens que logiquement le fonctionnement des marchés politiques qu’ils décrivent assez correctement ne peut pas déboucher aisément sur des banques libres et une monnaie privée. Nous verrons au contraire que la monnaie, en raison même de la nature profonde du pouvoir est un objet politique complètement central…même si cet objet est parfois confié – au moins partiellement- à des banques privées, mais toujours régulées par une autorité.

C’est ce qui explique qu’empiriquement, banques libres et monnaie privée furent des objets assez rares et dont l’existence était éphémère. A cet égard, les ouvrages et articles qui soutiennent le caractère courant de la liberté d’émission[2] dans des espaces devenus réellement marchands, doivent être réévalués et dans bien des cas, les banques libres disposaient de monopoles légaux, ce qui était notamment le cas de la Banque de France de Napoléon qui n’était pas vraiment libre…ni bien sûr banque centrale. Dans d’autres cas, les banques dites libres étaient probablement davantage des concessions politiques au regard de régions encore insuffisamment soumises à un pouvoir central, ce qui peut correspondre à la situation des banques libres d’Ecosse. Précisons enfin que l’absence de banque centrale ne signifie pas banques libres. Il peut en effet exister d’autres formes de tutelles y compris aux USA d’avant la création de la FED.

La monnaie comme «  belles histoire » à raconter aux étudiants

Les manuels d’économie délivrés aux étudiants sont souvent plus sobres en ce qui concerne la monnaie. Dépourvus généralement de références ethnologiques et sociologiques, et sobrement pourvus de références historiques, la genèse de la monnaie y apparait comme belle histoire de l’aventure de l’échange marchand, échange lui-même peu expliqué, et qui se borne à la problématique du dépassement du troc, dépassement faisant émerger un équivalent général appelé monnaie. Marx, grand dénonciateur, avec sa « Critique de l’Economie Politique » n’ira pourtant pas plus loin avec une monnaie qui ne cristallise que de la valeur travail et assure les « métamorphoses de la valeur ».

La monnaie n’est pas un bien public.

Le souci classificatoire reposant sur la distinction bien privé/ bien public ne nous aide pas non plus beaucoup pour repérer la nature profonde de la monnaie. Si la monnaie permet l’échange privé et se trouve faire l’objet d’une appropriation privative, on sent bien aussi son caractère social et donc public, puisque sa valeur et sa capacité à circuler dépendent fondamentalement d’un consensus social. Son utilité en quelque sorte dépend du regard d’autrui, ce qui n’est pas le cas d’un bien réellement privé.

Mais la monnaie ne relève pas non plus véritablement de la théorie des biens publics. Le principe de non exclusion ne s’y constate pas : si on ne peut exclure l’usage d’un panneau de circulation routier, l’accès à la monnaie est plus problématique pour celui qui n’a pas les moyens de s’en procurer par le travail, le capital, la famille, etc. De la même façon, le principe de non- rivalité n’est pas respecté et les économistes évoquent par exemple, à offre de monnaie constante, l’effet d’éviction pouvant être engendré par un Etat trop accapareur d’épargne au détriment d’investisseurs privés.

La monnaie comme simple bien mis sous tutelle.

Les juristes seront d’un bien meilleur secours pour, au moins empiriquement, qualifier la monnaie. A cet égard la notion de service public selon la définition donnée par Léon Duguit est riche d’intérêt. Selon ce publiciste : « toute activité dont l’accomplissement doit être assuré, réglé, et contrôlé par les gouvernants parce que l’accomplissement de cette activité est indispensable à la réalisation et au développement de l’interdépendance sociale, et qu’elle est d’une telle nature qu’elle ne peut être réalisée complètement que par les gouvernants est un service public ».

Il est à priori possible, relativement à la monnaie, de contester une telle définition qui, rédigée au 19ième,  apparait inactuelle, voire à bien des égards erronée. Ainsi les monnaies locales assurent l’interdépendance sociale et fonctionnent fort correctement sans les Etats. Conçues pour assurer l’interdépendance sociale (elles ne libèrent jamais) les Etats y apparaissent complètement inutiles. Toutefois les monnaies dites modernes sont d’une autre nature, car elles sont réserves de valeur et sont de la liberté (« liberté frappée » disait-on autrefois).

Parce que l’interdépendance sociale n’est plus faite de réciprocité volontaire et directement visible pour les acteurs, il faut bien une extériorité venant garantir la réserve de valeur ou le réel pouvoir libératoire de l’instrument monétaire. Dans le cas de la monnaie locale il y a auto production du lien qui fait société. Dans le cas de la monnaie moderne c’est un extérieur qui doit produire la confiance dans l’interdépendance sociale. La monnaie doit donc être effectivement un bien mis sous tutelle. De ce point de vue Léon Duguit et son idée de service public exprime bien une réalité indépassable de la monnaie moderne, idée qui sera repris bien plus tard par Richard Musgrave (1957) sous l’expression de « bien tutélaire ».

 Aller  plus  loin pour comprendre la nature de la monnaie.

Nous voudrions aller  beaucoup plus  loin et montrer que cette dernière idée  -la monnaie comme bien tutélaire- désigne une réalité beaucoup plus fondamentale  toujours masquée, à savoir que la monnaie est un objet politique central dont le devenir historique est sa progressive dégradation en objet aux apparences simplement économiques. Et donc une apparence redevable de l’analyse économique. Mais une dégradation ne signifie  pas pour autant, un  changement de nature.

Historiquement, à l’aube de la naissance du politique et de l’Etat, le pouvoir s’annonce comme instance  récupérant les propriétés de l’universalisme de toute religion, à savoir l’idée de dette des hommes vis-à-vis des puissances de l’au- delà.  Ce qui était de l’ordre de la dette de vie envers les dieux, devient endettement généralisé envers un pouvoir violent : un « coup d’Etat fondant l’Etat » selon une expression devenue célèbre[3]. Les formes de la dette nouvelle sont autant de sacrifices variés en qualité et  en quantité de violence: dette de sang,  esclavage généralisé, tribut divers, corvées, impôt.

L’impôt moderne monétaire, trouve ainsi ses racines dans le remplacement du religieux par le politique. Mais la partie de la dette appelée impôt monétaire, n’est vraiment dette que si le pouvoir a la capacité de se faire payer en une  monnaie qu’il a choisi, c’est-à-dire celle qu’il contrôle. Si tel n’était pas le cas, le pouvoir prendrait le risque de se faire payer – la dette des sujets- en une monnaie non admise par ses créanciers, ce qui reviendrait à une libération des sujets vis-à-vis de l’impôt. Par exemple on voit mal un Etat acceptant de se faire payer en monnaie locale que l’on pourrait imprimer et qui ne correspondrait qu’à fort peu d’utilité pour lui, tant la monnaie locale échappe à l’universel recherché par l’Etat. Parce que ce dernier exige l’universel seul susceptible de maintenir l’intégralité de la dette des sujets, il ne peut accepter qu’une monnaie parfaitement convertible. Plus concrètement encore, on voit mal un commerçant algérien implanté en France payant ses impôts au Trésor français en Dinars…inconvertibles…

La monnaie est le cœur du réacteur du pouvoir en formation

On peut ainsi dire, et ce à l’appui des thèses néochartalistes que la monnaie moderne, avec toutes ses caractéristiques, est historiquement la forme choisie par le pouvoir pour le règlement de la partie de la dette des sujets appelée impôt .

Toujours sur le plan historique, la forme choisie par le pouvoir est celle qui rend sa créance la plus universelle c’est à dire la plus liquide possible. Concrètement, parce que le pouvoir exerce des fonctions guerrières coûteuses et qu’il est souvent amené à effectuer des paiements au profit d’autres pouvoirs extérieurs à lui, la forme choisie ou élue -par tous les pouvoirs politiques - sera le métal.

Il est faux de dire que le métal est une valeur en soi comme pourra l’énoncer Marx et bien des économistes. Le métal est simplement la liquidité universelle qui, spontanément, a généré de l’inter action sociale. Et de la liquidité universelle qu’il affiche découlera sa fonction réserve de valeur. Liquidité universelle et réserve de valeur sont indissolublement liées.

Ce créancier universel qu’est l’Etat en formation peut aussi contracter des dettes envers d’autres pouvoirs, mais aussi envers des personnes qu’ils ne contrôlent pas et qui pourtant sont d’une grande utilité. Il s’agit des mercenaires que l’on rétribuera  en métal. Les mercenaires utiliseront ainsi le métal pour leurs dépenses auprès des sujets endettés, sujets endettés qui paieront l’impôt à partir des dépenses des mercenaires.

Le cercle est ainsi bouclé, et le Circuit du Trésor cher à François Bloch Lainé n’est pas une invention de l’Administration française de l’après  seconde guerre mondiale, mais le cœur même de toute "chaudière étatique en formation".

Il apparait ainsi que la nature profonde de la monnaie, ce qui constitue en quelques sorte son identité au sens génétique du terme, est fondamentalement politique. Ce n’est pas un bien mis sous tutelle par le pouvoir une fois que celui-ci est né. Il est le moyen de son engendrement et de la violence qu’il génère. C’est la raison pour laquelle la monnaie doit plutôt être désignée comme objet politique  central : elle est ce qui a fait l’Etat. Et elle est aussi l’objet qui en assure son maintien. Telle est sa marque biologique qui permet de bien comprendre les évènements historiques qui la concerne. Elle permet aussi de comprendre ce qui souvent n’est plus discuté, et surtout plus mis en avant, avec l’évolution du pouvoir vers sa forme Etat de droit : « Battre monnaie est un attribut de la souveraineté ».

 

[1] On pourra citer bien sûr Friedrich Hayek, mais aussi David Friedman ou Pascal Salin. On trouvera en fin d’article une courte bibliographie.

[2] Parmi eux citons Lawrence H White (1995), Kevin Dowd, ou Kurt Schuler.

[3] Cf l’analyse de Pierre Clastres dans « La société contre l’Etat » ,Minuit,Paris,1974.

Partager cet article

Published by Jean Claude Werrebrouck
commenter cet article

Présentation

  • : La crise des années 2010, réflexion sur la crise économique globale
  • La crise des années 2010, réflexion sur la crise économique globale
  • : Analyse de la crise économique, financière, politique et sociale par le dépassement des paradigmes traditionnels
  • Contact

Recherche