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1 novembre 2021 1 01 /11 /novembre /2021 15:36

Jusque dans les années 90,  l’entreprise EDF était de très loin l’entreprise d’électricité la plus moderne et la plus efficiente du monde. A cette époque, l’électricité était un service public ou plus exactement  un bien commun au sens de celui que   la commission Rodotà définira beaucoup plus tard : « utilité fonctionnelle à l’exercice des droits fondamentaux », « protection au bénéfice des générations futures », « participation à la gestion » et système tenu « hors commerce »[1].

La bonne gestion du monopoleur qu’était EDF consistait à mettre en activité les quelques centaines de centrales selon un ordre décroissant : d’abord les unités les plus performantes et, selon l’appel de la demande, les unités de moins en moins performantes. S’il n’était que monopoleur classique sur un simple marché, EDF aurait poussé  sa production jusqu’au moment où la recette marginale (le prix de vente) serait égale au coût marginal , c’est-à-dire le coût de production de la centrale la moins compétitive mise en activité pour répondre à une hausse de demande. Comme le prix était « hors commerce » et qu’il convenait de répondre positivement à tous les aspects de ce qu’on appelle un bien commun, EDF pratiquait une politique tarifaire soucieuse à la fois du dit bien commun et de l’efficience. Ainsi les tarifs pouvaient être modulés afin de répartir l’appel et éviter des pointes de demandes exigeant des mises en activités de centrales trop peu performantes.

Une France honteuse de sa réussite.

Toujours en terme de bonne gestion et de respect du bien commun, le gouvernement français aurait pu résister à ce que Bruxelles  a appelé au début des années 2000, la nécessaire « libéralisation du marché de l’électricité ». Clairement on pouvait -fort de la sur-compétitivité d’EDF- proposer l’élargissement à l’échelle de l’Europe du principe du bien commun et cela, associé à une gestion rationnelle. On peut ainsi imaginer l’implantation de filiales d’EDF sous forme de centrales nucléaires dans nombre de pays, ce qui aurait autorisé partout en Europe un accès à une électricité beaucoup moins coûteuse que sur les autres continents. Bien évidemment, il fallait imaginer l’interconnexion des réseaux nationaux et bénéficier d’une mutualisation ou d’une solidarité dans la gestion des pointes de la demande. Très simplement, plutôt que de réserver nationalement des centrales complémentaires au titre des pointes, on pouvait envisager un lissage à l’échelle européenne, lissage facilité par les différences climatiques entre pays, par les horaires différents, des modes de vie différents, etc. A l’échelle d’une dizaine d’années l’Europe aurait pu ainsi bénéficier de l’électricité la plus compétitive du monde, mais aussi d’une grande indépendance énergétique et tout ceci dans le cadre « hors commerce » constitutif de la réalité « bien commun ».

La France n’a pas cru bon de participer à une construction européenne un peu sérieuse et ne s’est pas opposée dans les négociations qui devaient aboutir à l’édification d’un prix, cette fois de marché, dont le « coût » devait être la destruction d’EDF. Comme il fallait à l’interne (nationalement) maintenir la fiction d’un bien commun, et à l’externe (au niveau européen) respecter un ordre de marché, on aboutira à l’édification d’un monstre bureaucratique.

La construction d’un monstre bureaucratique

Cet ordre commence par la séparation des différentes pièces de l’édifice : production, transport, distribution. Avec toutefois pour des raisons évidentes de rationalité le maintien de l’infrastructure de réseau sous forme de monopole. Mais puisqu’il faut passer à un ordre de marché il fallait aussi construire une concurrence au niveau production ce qui était extrêmement difficile en raison de la sur- compétitivité d’EDF. Aucun producteur ne pouvant en permanence - c’est-à-dire quel que soit le niveau de la demande d’électricité- concurrencer EDF, il fallait imaginer une vente forcée d’électricité nucléaire à des prix extrêmement bas à de simples marchands de kilowattheures. Cette vente forcée était d’autant plus nécessaire que l’interconnexion du réseau à l’échelle européenne interdisait la possibilité pour un marchand de proposer un tarif plus élevé aux consommateurs. Ce point mérite explication : Il est clair que l’inter-connection devait aboutir, à l’échelle européenne, à la formation d’un prix européen. Comme dans le cas de la situation d’avant la libéralisation, le prix devait refléter le coût marginal. Il ne peut être supérieur car - en régime de concurrence- des producteurs marginaux ont intérêt à produire et donc l’offre augmente avec un coût marginal qui rejoint le prix. Mais il ne peut être inférieur car il y a perte sur les producteurs marginaux lesquels arrêtent de produire ce qui fait à nouveau coller prix et coût marginal. Dans de telles conditions, il est impossible pour les marchands -que l’on souhaite faire naître - contre tout bon sens- au nom de la concurrence - de connaître une quelconque rentabilité sans tordre le bras à EDF. Ce qui fût fait après de difficiles négociations avec la création du monstre bureaucratique appelé ARENH[2]. Parce que les marchands veulent gagner leur vie sur un marché qu’ils ne maîtrisent pas et à partir d’un métier qu’ils ne pratiquent pas, il fallait construire une marge sur le dos de la valeur ajoutée EDF. Bien évidemment, les quantités d’électricité nucléaire négociées entre les marchands et EDF n’ont rien à voir avec la logique de l’échange marchand traditionnel. Ici point d’automaticité des marchés et plutôt autorité brutale prise sous la forme de règlements ubuesques : prix et quantités imposés selon des règles précises, répartition du gâteau électricité nucléaire entre les marchands selon des règles tout aussi précises, réglementation concernant la gestion des conflits, la formation des prétendus contrats, etc. De quoi construire des programmes de travail pour une multitude de fonctionnaires bruxellois, de quasi-fonctionnaires d’autorités administratives indépendantes comme ceux de la CRE[3], de salariés d’EDF, de cabinets d’avocats et de conseils, voire de syndicats comme l’ANODE[4] et de lobbystes contestant tel ou tel arrêté concernant les modalités de fonctionnement de l’ARENH.

Des circonstances aggravantes.

Mais il faut aller plus loin, car l’électricité n’étant pas stockable les bourses de marché[5] utilisées dans les échanges ne peuvent se contenter d’un « prix spot » logiquement aligné- heure par heure- sur le coût marginal. Les marchands spéculent en effet sur le devenir des prix, d’abord en spéculant sur la demande à venir mais aussi en fonction d’une foule d’autres critères, d’où des marchés à termes lesquels vont utiliser toute la panoplie des instruments financiers au titre des couvertures[6]. Tant que les situations économiques, climatiques, géopolitiques, sont relativement stables les marchands d’électricité peuvent contrôler leurs marges. Ils sont d’ailleurs aidés en cela par l’accès à L’ARENH qui peut -moyennant rémunération- autoriser des différences entre l’appel négocié (demande programmée d’électricité) et l’appel réalisé (électricité nucléaire réellement achetée).

Tel n’est plus le cas si les coûts marginaux fluctuent de manière incontrôlée, par exemple avec la pandémie qui va voir le prix des énergies fossiles s’effondrer et, à l’inverse, s’envoler avec la reprise et surtout le risque climatique.

Durant la pandémie, les marchands d’électricité ont pu accroître leurs marges en spéculant à la baisse sur les prix de gros. Outre l’approvisionnement ARENH, on pouvait gonfler les contrats octroyés aux consommateurs avec un accès à très bon marché de l’électricité dont le coût marginal baissait en raison de centrales qui, désormais, connaissaient elles-mêmes un accès bon marché aux énergies fossiles. La pandémie perdurant, les marchands d’électricité pouvaient même prendre le risque de ne pas se protéger sur les marchés de couverture. Tout change avec la brutale et forte reprise : la spéculation à la baisse est devenue catastrophe et les marges disparaissent… alors même que l’accès à l’ARENH demeure inchangé. Les solutions sont logiques : des marchands doivent disparaître - éventuellement en ne respectant plus leurs propres engagements avec les consommateurs d’électricité- ce qui veut dire que malgré toutes les précautions, la clause du « hors commerce » qui caractérise le bien commun n’existe plus. L’autre solution consiste alors - lobbying  aidant- à tordre un peu plus le bras d’EDF et à exiger un déblocage de l’ARENH aux fins  d’obtenir des quantités croissantes d’électricité nucléaire[7].

Nous sommes de plus en plus loin… et du marché et du bien commun…. pour se rapprocher d’un ordre de plus en plus bureaucratique et complètement illégitime.

Les choses ne pourront que s’aggraver en enkystant le prix de l’électricité à un niveau durablement élevé.

Le coût d’un retour à la raison

En effet, la gestion de la transition climatique se base sur un marché du carbone dont on connait des limites finalement assez peu éloignées de celui de l’électricité. Sans exhaustivité on peut citer quelques difficultés majeures : difficulté de définir ce qu’on appelle les gaz à effet de serre, difficulté de définir la certification de l’émission carbone évitée ou échangée, manipulation du marché par des effets d’annonce tel celui du Green Deal de la Commission européenne ou de la taxe carbone, à venir aux frontières de l’UE, financiarisation excessive avec irruption des hedge funds dans le cadre de « l’Emission Trading System »[8], fraudes et comportements de passagers clandestins,  etc[9]. Cette gestion devenue parfois panique vient considérablement et durablement relever le coût marginal puisque les dernières centrales électrique mises en activité au titre des besoins de la relance sont pénalisées par la spéculation sur la transition climatique. Parce que ces centrales sont animées par de l’énergie fossile elles contribuent - marché du carbone oblige- à augmenter considérablement le prix de l’électricité, mais aussi ses fluctuations et ainsi à transformer l’énergie électrique  en bien marchand complètement instable : Prix élevés et instables qui handicapent et désorganisent une partie de l’industrie.

Ainsi l’ensemble de l’industrie sidérurgique[10] est profondément touchée par le phénomène, d’où le nouveau bricolage qui consiste à prévoir dans la partie décarbonation du plan de relance français une aide au profit de l’industrie victime des nouveaux prix de l’électricité. Au final la fin d’une électricité comme bien commun handicape gravement une industrie qui voit dans la montée de ses coûts une barrière aux investissements de décarbonation.

La France peut-elle rompre avec le processus de libéralisation du prix de l’électricité ? En théorie, en acceptant de tordre le bras de la réglementation, il est possible d’en revenir au modèle antérieur. Il est donc possible de retrouver un prix permettant de renouer avec l’idée de bien commun, un prix entre le coût du nucléaire et celui des centrales classiques. Cela suppose la fin de l’interconnexion du réseau au sein de l’espace européen et de retrouver le monopole national sur les frontières de l’hexagone. Mais là aussi existe un prix à payer. Il faudrait en effet prévoir rapidement la construction de centrales nouvelles permettant de faire face aux pointes de demande que la mutualisation permettait d’aborder plus aisément. Contrairement à ce qu’a affirmé le président de la CRE, il ne faudrait pas construire 40 centrales au gaz mais probablement quelques unes qui en toute hypothèse viendraient amoindrir la compétitivité. La très grave erreur de la France qui n’a pas été capable de résister à l’aube des années 2000 aux pressions bruxelloises, ne se réparera pas facilement. Ajoutons à cela que la critique permanente du nucléaire français a fait disparaître des générations d’ingénieurs et d’étudiants qui se sont investis ailleurs. Des générations remplacées- au-delà des marchands sans boussoles- par des fonctionnaires à cheval sur le monstre « marché de l’électricité », fonctionnaires aidés par des prédateurs financiers  armés de juristes et prétendus gestionnaires,  qui ne produisent que du désordre. Comme quoi une politique économique sérieuse ne peut être laissée à des amateurs.

 


[1] Rodotà S ; « Vers les biens communs. Souveraineté et propriété au 21ième siècle » Tracés, 2016.

[2] Accès Réglementé à l’Energie Nucléaire Historique.

[3] Commission de Régulation de l’Energie. Nous invitons le lecteur à se rendre sur le site de CRE pour qu’il puisse se rendre compte du caractère proprement ubuesque des décisions prises par ce type d’instance qui dans son idéologie officielle est préoccupée par la transparence du marché.

[4] Association Nationle des Opérateurs Détaillants en Energie.

[5] Epexspot, Nordpool, Omel.

[6] Puisque le marché à terme est aussi un pari sur un prix futur il faut se couvrir financièrement sur le risque correspondant et donc la couverture est l’opération financière qui permet de limiter  le risque pris.

[7] C’est très exactement ce que demande l’ANODE auprès de tous les bureaucrates qui tournent autour de l’ARENH.

[8] Bourse mise en place par La Commission Européenne.

[9] Sur toutes ces questions on pourra consulter l’excellent ouvrage de Benjamin Coriat : « Le bien commun, le climat et le Marché, Réponse à Jean Tirole » ; Les liens qui libérent ; 2021.

[10] Cf Le Monde du 27 octobre 2021 : « Pour les aciéries, la facture d’électricité » flambe » ; Laurie Monier.

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28 octobre 2021 4 28 /10 /octobre /2021 06:22

Olivier Passet , comme d'habitude présente ici une fine analyse sur les cryptomonnaies. Bonne lecture.

Les cryptomonnaies c’est un peu comme un film de science-fiction. On ne comprend pas grand-chose au verbiage pseudo-scientifique qui sous-tend l’intrigue. Ce qui compte c’est de rejouer à plus soif le grand combat des forces du bien et du mal et de créer un vertige métaphysique sur la vulnérabilité de la condition humaine. Les cryptomonnaies ont leurs savants fous qui veulent devenir les maîtres du monde, leurs armées invisibles de mineurs, mercenaires de la cause, leur univers parallèle du Dark Web qui gangrène de façon rampante l’ordre établi. Elles ont leurs guerres hégémoniques, celles que livrent les FinTech pour évincer demain les banques et avec elles tout le système de supervision pyramidal des banques centrales et des États. Celles que se livreront demain les grandes puissances pour imposer leur crypto-devise au reste du monde. La presse regorge de papiers sur le combat de titan que fourbit la Chine avec son Crypto-Yuan, qu’elle verrouille à débauche de brevets, pour prendre de vitesse le crypto-dollar encore à l’ébauche au MIT et à la banque centrale de Boston. Mais on le sait aussi, le monde opaque du Web s’enflamme régulièrement de façon virale sur des mots magiques, qui doivent en l’espace de quelques années transfigurer le monde avant que le soufflet ne retombe, l’histoire logue reprenant ses droits. Il en fut ainsi du big data, de l’impression 3D,  de l’IE.

Revenons déjà au terme de cryptomonnaie. Si l’on accorde un sens au mot, quelles sont les qualités qu’elles devraient posséder ?  1/crypto, cela veut dire qu’il s’agit d’un instrument virtuel qui opère de façon décentralisée, traçable, pratique, non manipulable, grâce à la blockchain, court- court-cuitant, les banques et les gouvernements. La fiabilité digitale est telle que l’on accepte une crypto monnaie, avec autant de confiance qu’une pièce ou qu’un billet, en dépit de sa non matérialité. Sans tiers de confiance, sans tout l’édifice pyramidal qui sous-tend le fonctionnement des monnaies classiques, même électroniques, qui fait que chaque transaction au plan micro se matérialise bien en bout de chaîne  par le changement de la position débitrice de la banque A et créditrice de la banque B auprès de la banque centrale. C’est ce que l’on appelle la compensation, essentiel à la cohérence et à la robustesse du système des paiements 2/ monnaie, cela veut dire que cet actif virtuel est désiré comme unité de compte, c’est-à-dire comme étalon stable de valeur, comme instrument de transaction largement accepté et comme instrument de réserve, pour conserver sans risque son épargne. Fiable, traçable, pratique, référent lisible de la valeur, instrument de transaction et de conservation de la richesse… c’est lorsque toutes ces propriétés sont réunies que l’on peut parler de cryptomonnaie. Autant dire alors qu’il n’existe encore aucune cryptomonnaie. Prenons le Bitcoin aujourd’hui, qui capitalise 60% des cryptomonnaies, sa volatilité est telle qu’il ne peut servir ni d’unité de compte, ni d’instrument fiable de transaction, pouvant se transformer en monnaie de singe d’une seconde, d’un jour à l’autre, et encore moins de support de conservation de la valeur. Le Bitcoin est peut-être crypto, mais il n’est pas monnaie.

Derrière ce terme sans contenu véritable, on finit par y mettre tout et n’importe quoi. Les portes monnaies électronique par exemple, ne sont que des avatars de nos porte-monnaie physiques et se greffent sur l’édifice des monnaies traditionnelles. Autre exemple les crypto-devises, qui elles sont bien de la monnaie banque centrale, pilotée par l’émetteur souverain, sans faire appel à la décentralisation de la blockchain. Ce que tentent les banques centrales à travers cela c’est d’inventer un substitut numérique aux espèces, la monnaie fiduciaire donc. Pour la Chine, il ne s’agit pas de mener une guerre hégémonique contre les États-Unis, mais d’abord une guerre contre-elle-même. Tracer les transactions, affaiblir les cryptomonnaie qui constituent des failles en termes de souveraineté, d’anonymat et de permissivité pour faire évader les capitaux. Rien de crypto la dedans. On devrait parler d’espèces digitales.

Alors, si derrière le terme fourre-tout des cryptomonnaie, il n’y a pas toujours du crypto et encore moins de la monnaie, qu’y a-t-il ? Une nouvelle gamme d’actif au rendement et au risque d’une ampleur inconnue. Qui les place aux antipodes de la monnaie. Pour les addicts de la spéculation c’est de la drogue puissance 10. Il suffit de comparer les cours du Bitcoin avec ceux de l’or, ou des actions américaines même les plus risquées avec le Nasdaq, pour comprendre que les gains et pertes potentielles sont d’un autre ordre. Contrairement à l’or ou aux actions, il n’y a aucun fondamental, aucun référent ultime qui empêche les arbres de monter jusqu’au ciel. Dans les années 2000, face à la pénurie d’actifs sans risque, la finance avait inventé des actifs sans risque artificiels à travers la titrisation. Dans les années 2010, elle a inventé leur antimatière, de super-actifs risqués, tout aussi artificiels mais qui permettent d’élargir la palette de diversification pour les plus riches. 97% des Bitcoins sont aujourd’hui entre les mains de 4% des adresses. Ce qui signifie que quelques acteurs en jeu peuvent avoir une influence massive sur le marché du Bitcoin : un jouet pour quelques privilégiés, comme une œuvre de Jeff Koons, les œuvres digitales sujet d’un fol engouement, qui deviennent de super-ascenseurs pour faire de l’argent avec de l’argent, sur un mode autoréférentiel, dès lors que la petite caste qui en maîtrise les cours décide qu’il en soit ainsi.

 

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20 octobre 2021 3 20 /10 /octobre /2021 08:24

Jusqu’en 1996, l’approvisionnement de la France en électricité se déroulait selon la règle générale du monopole : peu d’interconnexions avec les réseaux étrangers, producteur monopoleur, transporteur unique et distributeur tout aussi unique. Aucun marché avec simple mission de service public et système de prix administrés. La tarification pouvait s’opérer au coût marginal : le prix de vente est égal au coût de production de l’unité productrice la plus coûteuse, mise en service pour alimenter la demande. Le même monopoleur optimisait l’emploi des diverses unités productives par une variabilité des prix en fonction des variations des demandes horaires. Réalité directement lisible, gestion simple et absence relative de bureaucratie.

Tout va changer avec la volonté bruxelloise d’inventer un véritable marché de l’électricité : réseaux  démonopolisés et interconnectés, démantèlement des monopoles, séparation des grandes fonctions (production, transport, distribution, fourniture) concurrence entre producteurs privés et publics. Seule l’infrastructure de réseau restera sous le contrôle d’un gestionnaire unique. Comme dans le monde économique classique, il n’est plus besoin d’être producteur pour devenir marchand et au cours des années 2000 nous verrons apparaître de très nombreuses « entreprises » qui ne seront que  des grossistes achetant sur les bourses de marché de gros pour revendre de l’électricité à des utilisateurs finaux. Ces « entreprises » sont aujourd’hui au nombre d’une petite trentaine en France. 3 bourses européennes vont naître pour fluidifier le marché et le rendre efficient : « Epex Spot », « Nordpool » et « OMEL ». Les Etats devant idéologiquement et réellement s’éloigner du marché, ils n’interviennent plus que par le biais « d’Autorités Administratives Indépendantes ». Ainsi, en 2000, sera créée  en France la Commission de Régulation de l’Energie (CRE) dont la fonction sera, avec l’aide de ses quelque 250 collaborateurs,  de bien vérifier que les prix qui se forment sur les bourses, obéissent strictement aux principes généraux de tous les marchés et en particulier la bonne transparence des échanges.

La France présentait toutefois des caractéristiques particulières avec un poids et une compétitivité du  nucléaire très avantageuse qui - sauf à fermer ou à vendre des centrales électronucléaires-  empêchait le marché de l’électricité de s’ouvrir à de nombreux acteurs. C’est ainsi que, contre toute logique économique sérieuse, il fut décidé d’obliger EDF à vendre à des prix très inférieurs au coût de l’électricité nucléaire à de simples marchands voulant s’installer sur le nouveau marché. C’est ce qu’on appelle l’ARENH (Accès Règlementé à l’Electricité Nucléaire Historique). Ainsi les marchands d’électricité peuvent théoriquement accéder à 25% du total de l’énergie électrique d’origine nucléaire produit par EDF et venir concurrencer cette même EDF en vendant à des particuliers à des prix inférieurs. Comme si un producteur/ distributeur était administrativement obligé de vendre à très bon marché ce qu’il produit à un acheteur décidé à le tuer. Parce qu’il était très difficile voire impossible de démanteler le producteur nucléaire, l’Etat français, obéissant à la règle bruxelloise de libéralisation du marché de l’électricité, se devait d’organiser le pillage de l’entreprise qu’il possédait.

Ce marché européen de l’électricité -avec ses bourses d’échange- fonctionne évidemment selon la règle du coût marginal et le prix européen s’établit donc selon le coût de production de l’unité marginale, celle qui doit être activée pour répondre à la demande alors qu’elle est moins compétitive que toutes les autres qui fonctionnent à pleine puissance. Sur le marché n’intervient pas que des marchands soucieux d’obtenir de véritables contrats d’électricité réelle. Au nom de la fluidité et de la liquidité, de très nombreux autres acteurs interviennent et négocient au comptant ou à terme des contrats simplement financiers. De telle sorte que, sur les marchés de l’électricité comme sur les autres marchés de la spéculation, on rencontre des acteurs qui n’ont rien à voir avec la valeur d’usage réelle. Et parce que les contrats financiers comportent des risques qu’il faut couvrir, on verra de nombreux produits financiers incorporant le sous-jacent électricité. Ces acteurs spéculent beaucoup actuellement sur ce que l’on croit être les producteurs de l’électricité marginale à savoir le gaz et le charbon. Il en résulte une hausse des prix de l’électricité en France qui n’a rien à voir avec les coûts moyens réels.

L’invention d’un marché de l’électricité par les autorités bruxelloises et son acceptation par l’Etat français entraîne 3 conséquences extraordinairement négatives pour la France. Les 2 premières sont connues : un prix de marché qui ne correspond pas à des coûts de production beaucoup plus faibles que partout ailleurs et un transfert administratif de valeur depuis les centrales nucléaires vers des « fournisseurs » simples accapareurs et consommateurs de la rente nucléaire.

La troisième est plus méconnue et sans doute plus difficile à évaluer. Il s’agit de l’énorme bureaucratie engendrée pour faire « tenir debout » le marché inventé : Contrôle du respect de l’ARENH ; organismes de contrôle et de régulation tels que la Commission de Régulation de l’Energie (CRE), le Groupe de Régulateurs Européens de l’électricité et du gaz (ERGEG), le Conseil des Régulateurs Européens de l’Energie (CEER) etc..,. A cette bureaucratie, il faut ajouter celle qui conçoit et surveille de loin le marché, par exemple la bureaucratie bruxelloise qui a inventé les directives comme celle relative à  la réglementation concernant la transparence du marché ou celle surveillant la bonne séparation - y compris comptable-  à l’intérieur d’EDF du gestionnaire du réseau de transport (RTE) ou le gestionnaire du réseau de distribution (ENEDIS). Bien évidemment, il ne faut pas oublier dans le catalogue la bureaucratie financière qui concerne les bourses, leurs acteurs, mais aussi les juristes, les économistes, voire les modélisateurs. Et cette bureaucratie financière se doit d’avoir l’œil sur la bureaucratie financière rattachée à la spéculation sur le prix du carbone. Il ne faut pas oublier en effet que le prix de l’électricité devient aussi en quelque sorte le produit d’une double spéculation : les spéculateurs sur les bourses doivent avoir l’œil sur le marché à terme du carbone qui intervient sur les coûts des producteurs, coûts sur lesquels la spéculation s’enracine. 

Au total, non seulement le prix de l’électricité en France ne reflète plus l’extraordinaire compétitivité de l’entreprise historique c’est-à-dire EDF, mais sa transformation artificielle en prix de marché entraine 2 conséquences gravissimes.

 La première est la consommation du talent de milliers de personnes de très haut niveau sur le plan professionnel, personnes dont l’activité est complètement inutile voire nuisible. Un exemple : les auteurs de la très sérieuse étude sur « la sensibilité du prix de l’électricité aux publications d’informations relatives aux disponibilités des moyens de production en France »…. Comme quoi de grands talents dans le domaine de l’économétrie peuvent être affectés à des « bullshits jobs » dont la seule production est celle de rester les gardiens probablement inconscients d’un temple idéologique.

La seconde est la consommation d’une énorme quantité d’épargne ou de création monétaire, celle « brûlée » dans les bourses directes (les bourses du marché de l’électricité) ou indirectes (les marchés du carbone). Des moyens financiers qui pourraient être affectés de façon plus efficiente.

Il est grand temps de voir la France se réapproprier les outils d’une production qui avaient contribué à bâtir sa grandeur dans les années 70/80.

 

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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 08:32

Dans un article précédent nous avons constaté que les grandes questions du pays (social, économique, environnemental, géopolitique) supposait de disposer de moyens colossaux qu’une finance - majoritairement abonnée à de simples jeux spéculatifs protégés par monétisation abusive de la  banque centrale- ne peut rassembler. Le préalable à la question des programmes au titre de l’élection présidentielle est donc la construction de la matière première de base de la reconstruction du pays c’est-à-dire la finance.

Et parce que toute reprise en mains de la finance est faite d’opérations techniquement risquées et politiquement extrêmement dangereuses, il convient d’aborder la question avec une extrême prudence. Au-delà de l’objectif de reconstruction du pays, le respect de l’épargnant doit-être garanti. Cela passe par une infrastructure financière complètement arrimée aux objectifs de reconstruction, concrètement un outil de circulation de la valeur d’abord rationalisé, mais aussi complétement sécurisé, et apportant de la visibilité aux diverses étapes d’une reconstruction politiquement  planifiée.

Rationalisation :

Une circulation de la valeur rationalisée passe par l’observation d’un existant devenu très peu fiable. Notre infrastructure financière est composée d’un système bancaire chargé - au-delà du simple stockage de monnaie- de l’essentiel des échanges d’argent que ce soient des paiements, des crédits, de la circulation nationale et internationale des capitaux, etc. Dans ce système, ou cette infrastructure, circule de la monnaie comme dans le réseau électrique circule de l’électricité. Aujourd’hui la circulation monétaire - essentiellement depuis la crise de 2008- se déroule de façon dangereuse avec des banques dont la solvabilité n’est pas clairement assurée. Un peu comme si les pylônes du réseau de circulation de l’électricité étaient d’une fragilité inquiétante. Qui plus est, la monnaie circulante peut être source de thrombose, avec une Union Bancaire qui reste enlisée et un marché fragmenté. Elle peut être également source de fuites y compris sous la forme de retraits massifs de billets, retraits  qui consacrent la méfiance au regard du système. Cette méfiance est elle-même justifiée par des ratios inquiétants avec une cotation qui, malgré les récentes hausses et les rachats d’actions, représentent une valeur toujours inférieure à la valeur comptable nette. De ce point de vue, l’idéal de rationalisation serait la généralisation de la monnaie numérique de banque centrale qui ferait de cette dernière l’infrastructure moderne de la circulation de la valeur. Tous les acteurs disposeraient d’un compte sous forme numérique à la banque centrale, ce qui rendrait obsolète, aussi bien le marché monétaire, que  la circulation des billets. Sa mise en place moderniserait bien davantage les systèmes de paiements qui se manifestent aujourd’hui avec les néo-banques et la forte accélération de la numérisation des processus. La rationalisation passe donc par l’édification d’une infrastructure nouvelle de circulation de la valeur passant par la monnaie numérique de la  Banque de France et faisant de cette dernière son acteur principal. Bien évidemment cette rationalisation entrainera de considérables résistances de la part d’un système bancaire qui deviendra - au moins partiellement- inutile et qui devra, comme il y a plusieurs dizaines d’années avec les produits assurantiels, découvrir de nouvelles frontières , ce qu’on appelle le « Beyond Banking » ou « l’au-delà de la banque »  . Mais on sait que les marchands de chandelles n’ont pas facilement accepté l’apparition de l’ampoule électrique.

Sécurisation :

Politiquement il conviendra dans un projet présidentiel de ne voir la rationalisation que dans la mesure où elle va apporter une sécurisation complète à toute circulation de la valeur. En effet, il faudra bien expliquer que le vieux système que nous connaissons est d’autant plus dangereux qu’un compte bancaire n’est qu’une créance sur une banque qui peut faire défaut. Circonstance renforcée par  la menace grandissante de la préférence pour un « Bail-in » plutôt qu’un « Bail-Out ». A l’inverse, un avoir en monnaie numérique de banque centrale, est un actif sûr puisqu’une banque centrale ne peut faire défaut. Et un actif sûr qui peut être rémunéré par décision administrative aux seules fins de respecter l’épargnant.

La sécurisation viendra aussi pour l’Etat si la grande transformation proposée inclue l’extinction progressive d’un marché de la dette publique toujours soumis aux jeux spéculatifs sur les spreads de taux. Cela passe par un système bancaire chargé d’une mission de service public avec en particulier l’achat obligatoire de bons du Trésor. La dépense publique nourrit des comptes qui assurent un retour vers le Trésor. Cette extinction progressive apportera une sécurisation nouvelle : voir réduire progressivement la grande dépendance vis-à-vis du  reste du monde et aboutir à la  situation de celle du Japon où 90% de la dette publique est interne. A noter que cette extinction est également porteuse de sécurisation pour les autres pays européens et l’Europe toute entière. En effet les investisseurs des pays frugaux (Allemagne, Pays-Bas, etc.) n’auront plus à craindre de voir leurs capitaux exposés dans un pays à solvabilité menacée. De la même façon, Bruxelles n’aura plus à imposer de politiques restrictives entrainant une croissance anormalement faible pour toute la zone et une balance extérieure courante dont l’excédent (plus de 3% de PIB) est un boulet pour le reste du monde. Notons enfin que globalement la sécurisation vient raboter les jeux spéculatifs qui se nourrissent d’une insécurité par le biais de juteuses opérations de couverture de risques. Des risques qu’il faut reporter sans fins sur un marché du risque devenu tentaculaire, avec en particulier des produits dérivés, des positions nues, etc., et qui devra devenir politiquement maitrisé.

Visibilité :

Les banques, comme l’Etat, désormais sécurisées reçoivent la mission de fournir les moyens de la reconstruction dans tous les domaines définis par le législateur : décarbonisation planifiée et mesurée, respect d’objectifs de réindustrialisation et de transformation de l’agriculture, indicateurs de contraction des chaines de la valeur, indicateurs de recul de la polarisation, respect des objectifs de reconstruction et d’élargissement du complexe militaro-industriel, amélioration mesurée du système de formation et du système de santé, réintégration du pays dans le peloton de tête de la recherche mondiale, disparition du chômage avec augmentation générale du taux d’activité, indicateurs de santé sociale et sociétale,   etc. Cette visibilité suppose un contrôle strict de l’activité des banques et des administrations qui coopèrent avec les acteurs de base de la reconstruction : entreprises privées, entreprises publiques, associations, etc.

Chacun des objectifs est négocié avec les acteurs de base et le suivi de chacun d’entre eux donne lieu à des débats publics.

Rationalisation, sécurisation, et visibilité doivent permettre de nourrir des investissements dont la seule limite n’est en aucune façon financière mais la faisabilité matérielle. Dispose-t-on des compétences et de la capacité matérielle au redéploiement d’un très grand volume de travail humain, soit probablement celui de plusieurs millions de personnes ?

La réponse est bien entendu dans la remobilisation de tous les acteurs autour du projet de refondation, projet  évitant à la France de rejoindre la culture anglosaxonne et de rester dans la sienne tout en répondant aux grands enjeux de demain.

Principaux points du message à diffuser durant la campagne.

Le candidat réellement soucieux des questions financières s’engage à permettre à tous les français, mais aussi à tous les utilisateurs de monnaie, d’ouvrir un portefeuille feuille numérique à la banque de France. Cette nouvelle liberté est celle de la fin de la monnaie simple créance. Elle est aussi la possibilité d’échapper à l’ancienne circulation des billets et pièces devenue incompatible avec les nouvelles exigences sanitaires. Le candidat présente la mesure comme modernisation, sécurisation et simplification du réseau de circulation de la valeur. La banque de France doit ainsi devenir la banque sécurisée de tous les français. Le candidat insiste beaucoup sur le fait que déjà les projets de création de monnaie numérique de banque centrale sont à l’étude au niveau de la BCE et de nombreuses autres banques centrales. Il précise simplement qu’il veut aller au-delà et prendre appui sur ces monnaies nouvelles pour nourrir un projet ambitieux de reconstruction du pays. Il insiste également beaucoup sur le fait qu’il s’agit d’une entorse à l’indépendance de la Banque de France, entorse qui de fait sera acceptée par Bruxelles en raison des solutions qu’elle apporte au risque d’un éclatement de l’euro. C’est évidemment la partie la plus difficile dans la communication du projet.

 

Le candidat s’engage en contrepartie à interdire les cryptomonnaies privées sources de déstabilisation des comptes bancaires classiques mais aussi d’activités spéculatives et délictueuses. Il insiste sur le fait que déjà plusieurs milliards d’euros ont disparu des comptes bancaires français et se sont transformés en crypto-monnaies privées insaisissables.

 Il s’engage également à limiter le déplacement de fonds  des comptes bancaires classiques vers les portefeuilles numériques. Il s’engage toutefois sur une montée en puissance des portefeuilles numériques dont le contenu, à terme,  deviendra la monnaie de base entièrement sécurisée et rémunérée par un taux de l’intérêt administrativement décidé. Les comptes classiques deviendront progressivement des comptes d’épargne rémunérés, sur lesquels se fondera des financements au titre de la reconstruction. Dans ce cadre les banques se verront confiées une mission de service public. Le candidat, toujours prudent, proposera une enveloppe de 5 année pour aboutir à la mutation  progressive du système bancaire.

La protection temporaire apportée au système bancaire sera toutefois assortie de nouvelles contraintes. Les dépenses publiques au titre de la reconstruction qui se déverseront sur les comptes bancaires seront pour partie le support de bons du Trésors obligatoirement  achetés par les banques. Ce retour obligatoire vers le Trésor permettra à court terme de réduire, puis à plus long terme de faire disparaitre le marché de la dette publique. Le terme proposé par le candidat sera lui aussi fixé à 5 ans. En contrepartie et toujours dans le cadre du respect strict des objectifs généraux de reconstruction, les banques pourront bénéficier de contrats de création monétaire fixés conjointement par la banque de France et l’Etat au titre des investissements programmés.

Le projet général de reconstruction développera des externalités favorables aux pays frugaux (excédentaires). Le redressement favorise le mouvement général des dépôts européens vers la France, ce qui vient soulager les soldes Target 2 et rassurer tous les pays excédentaires. De quoi assurer certes, à partir d’un non-respect de l’indépendance de la Banque centrale, une union des transferts que la zone refuse avec obstination….De quoi aussi retarder sinon gommer la question des taux de change et donc celle de l’Euro…. Comme quoi la généralisation d’une monnaie numérique de banque centrale peut soulager les erreurs de cheminement dans la construction européenne. Techniquement cette union artificielle des transferts est difficilement communicable dans une campagne électorale, mais le candidat peut simplifier les choses en parlant d’une correction des négligences dans le processus historique de la construction européenne.

Le candidat insistera sur la séparation qu’il introduit dans la réforme entre les activités de marché (spéculation) et les activités de service public considérablement renforcées par la nouvelle infrastructure monétaire. S’agissant des premières il n’existe pas d’opposition fondamentale à ce que les activités de haut de bilan se maintiennent. Simplement elles tiendront compte des objectifs généraux de la reconstruction. Par contre les secondes seront progressivement limitées par la volonté de diminuer le périmètre des jeux spéculatifs consommateurs d’une épargne elle-même  carburant de la reconstruction. A titre d’exemple le candidat doit s’engager à supprimer le marché de l’électricité qui au-delà d’un gaspillage de moyens humains, technologiques et financiers ( débats invraisemblables sur la « taxonomie » ou réalité institutionnelle tout aussi invraisemblable appelée  «ARENH ») a eu pour résultat un prix de l’électricité déconnecté de son coût unitaire moyen et des retards dans les technologies de demain (EPR, SMR, réacteurs à sels fondus, etc.)

Remarques conclusives

Il est bien évident qu’un tel projet risque de développer un effet contagion à l’échelle de la zone. Avec des effets pervers, par exemple celui pour des Etats imprévoyants de jouer pleinement le jeu de la théorie monétaire moderne reposant sur la fausse souveraineté permise par un Euro bizarrement devenu protection. Par exemple la Grèce pourrait en revenir aux choix festifs qui étaient les siens avant la crise de 2015. A terme cela suppose probablement de revoir les traités.

Une question très importante est celle de la gouvernance de la banque de France devenue surpuissante. A cet égard une telle réforme doit impérativement refonder le code monétaire et financier avec l’objectif général d’un contrôle authentiquement démocratique garant des libertés fondamentales. On ne peut en effet oublier que la nouvelle « technologie monétaire » met fin à « l’argent liberté » contenu dans des billets disparus.

Plus généralement la grande question sera de savoir si l’effet contagion pourra corriger les effets de polarisation entre excédentaires et déficitaires ou s’il finira par faire disparaitre l’euro.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 13:49

Vu de haut, une élection présidentielle est d’abord le moment d’un débat sur les grands problèmes du pays. Toujours vu de haut, il semble qu’existe 4 grandes séries de questions. D’abord et peut-être les plus importantes celles concernant l’environnement naturel devenu menaçant et le milieu géopolitique tout aussi menaçant  dans lequel le pays baigne ; ensuite  celles  concernant le social, le sociétal et l’économique, là aussi thèmes chargés de menaces.

Ces questions sont traditionnellement abordées sous un angle économiciste. C’est globalement par les mécanismes du marché - même corrigé ou orienté- que l’on cherche à résoudre les questions posées par la désindustrialisation. C’est aussi par ceux du marché - ici marché du travail et de la formation- que l’on envisage de résoudre les problèmes du vivre ensemble, de l’emploi, de la socialisation ou de l’assimilation. C’est également par une industrie de la défense que l’on imagine se protéger contre un monde qui fait renaître ici ou là des tendances impériales voire agressives. C’est enfin par le recours aux règles du marché - certes corrigées- que l’on envisage de s’affranchir des contraintes environnementales (climat, biodiversité, etc.).  

Et puisque le choix épistémologique pour aborder ces multiples problèmes passe par une vision économiciste  du mouvement du monde, les candidats à l’élection présidentielle développent une montagne de propositions qu’ils présentent par des évaluations financières dont la matière première c’est-à-dire l’argent ne semble pouvoir provenir que des mécanismes du marché. S’il s’agit de l’industrie de l’agriculture ou des services il faudra des montagnes d’investissements. S’il s’agit de refaire société il faudra là encore de quoi faire face à  des dépenses pharaoniques adossées directement ou indirectement sur les marchés. S’il s’agit de la défense, de la sortie ou du maintien dans l’OTAN, de la protection de notre souveraineté dans l’indopacifique, il faudra des investissements militaires considérables obtenus par prélèvement sur le marché. S’il s’agit du milieu naturel, il faudra là encore mobiliser énormément de moyens financiers issus in fine des mécanismes du marché.

Dans cette vision des choses, ces moyens relèvent soit de l’investissement public ou privé à partir d’une épargne, soit d’une dépense publique qui, elle aussi, relèverait d’une épargne - ici forcée- sous la forme de prélèvements publics obligatoires.

Il nous faut constater que les chiffres qui vont bientôt s’aligner et s’empiler dans des programmes politiques  ne sont pas couverts par une réalité substantielle. Ainsi l’épargne en particulier privée ne cherche pas à s’investir dans des moyens de production pour le retissage de l’économie, dans ceux  de la restauration de la  socialisation, dans ceux de l’équipement militaire ou ceux de la protection de la nature. Ainsi une bonne partie de cette épargne sert à des achats d’actifs spéculatifs. Par exemple - non pas à l’échelle de la France mais à celle du monde- c’est plus de 1000 milliards de dollars d’épargne qui sont utilisés à l’achat de bitcoins. Toujours à l’échelle mondiale la monnaie massivement émise par les banques centrales ne se retrouve qu’assez marginalement dans la protection de l’environnement voire dans le capital productif puisque d’une part, le premier continue de se dégrader, et que d’autre part le second laisse se dégrader la productivité globale. Et l’explication est simple : la monétisation affaisse le rendement des actifs financiers productifs et invite les épargnants à ne plus accepter des obligations dont le taux est anormalement faible. Pourquoi acheter des obligations d’entreprises se transformant en investissement matériel si le rendement est proche de 1%, un rendement imposé par une politique monétaire expansionniste aux seules fins de nourrir des Etats déficitaires ? Il est donc logique qu’une part considérable de l’épargne se détourne des seuls véritables problèmes (l’économie, le social et le sociétal, les menaces géopolitiques, l’environnement naturel) au profit de la seule spéculation sur actifs spéculatifs. Avec parfois des abus relevant de véritables délits : de la valeur ajoutée réelle disparait dans la spéculation financière par le biais de rachats d’actions. Et ce déplacement gigantesque vers la spéculation se mesure par des variations de prix de plus en plus importantes sur à peu près toutes les marchandises. Comme le disent les initiés les « positions non commerciales » sur tous les marchés sont devenues essentielles dans les échanges . Ce qu’on appelle économie est partiellement devenue  un univers de parieurs sur fluctuations de prix de marchandises qu’ils ne connaissent pas, et n’est plus un monde de parieurs sur la matérialité d’un monde à construire.

Les candidats à l’élection présidentielle savent bien qu’ils ne peuvent échapper à la matérialité du monde : les usines, la terre, l’emploi, le tissus social et sociétal, l’environnement naturel, la sécurité extérieure. Ils savent aussi probablement que l’économie étant devenue largement spéculative, ils ne peuvent trouver dans cette dernière les instruments d’une réelle résilience du pays : les matières premières propres à cette dernière n’existent pas. Et donc avant de parler de cette matérialité du monde dont il faudrait corriger tel ou tel aspect par le biais de programmes politiques, il faut s’attaquer à la spéculation généralisée, donc la financiarisation.

C’est sur ce point essentiel qu’il faudrait entendre les réflexions des uns et des autres candidats. Comment définanciariser pour avoir accès aux matières premières de la reconstruction ? Quels sont les risques associés à l’édification d’un chantier de dé-financiarisation ? Autant de questions qui, hélas, ne seront pas abordées durant la campagne qui s’ouvre.

 

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26 septembre 2021 7 26 /09 /septembre /2021 14:04

Les divers candidats sont déjà dans les propositions, les programmes et présentations de réformes alors que rien n’est dit sur le diagnostic du pays et de son environnement ou les souhaits de ses habitants. Les candidats sont ainsi dans la situation d’un médecin qui proposerait une médication sans examen ni entretien avec son patient. Cette dérive grave est bien évidemment entretenue par les exigences des médias et leur agenda. Plus grave encore, elle est aussi entretenue par les intellectuels ou les élites qui voulant se placer à un niveau supérieur restent dans la critique des moyens, donc des programmes et propositions sans jamais s’attaquer aux fins ultimes. C’est le cas de nombre d’ouvrages récents. Ainsi Pierre Rosanvallon[1] veut s’attaquer aux subjectivités - le ressentiment, l’indignation, la colère , l’amertume, l’anxiété et la défiance - pour construire des remèdes dans le cadre d’un existant global qui n’est pas analysé et qui-  peut-on penser- correspond au cercle intouchable de la raison d’Alain Minc. Même chose pour Aquilino Morelle[2] qui, au-delà de certaines bonnes remarques sur l’identité de la France, n’analyse pas pourquoi on aurait « défait la France sans faire l’Europe ». Même chose pour Denis Olivennes[3] qui, critiquant le tête -à-queue socialiste, propose des solutions dessinées dans le grand cercle de l’innovation. On pourrait multiplier les exemples. Les fins n’étant jamais réellement questionnées, elles restent des moyens. Les entrepreneurs politiques - probablement à l’inverse de la démarche médicale- savent sans doute qu’ils sont candidats à l’impuissance et font ainsi très attention à ne proposer que les remèdes qui permettront au mieux de soigner mais pas de guérir.

Si l’on veut dépasser insignifiance et indigence, il faut par conséquent passer par un vrai diagnostic du pays et de ses habitants, lequel comme dans le diagnostic médical passe par une maitrise la plus parfaite possible du principe de causalité[4]. Derrière ce principe se trouve l’antériorité ( la réalité « B » s’explique par « A » laquelle est une réalité antérieure) ce qui signifie que dans le domaine des faits humains ce principe relève de l’histoire et de son élucidation.

Il faut ainsi reconnaitre que la France et ses habitants sont une organisation ou une identité qui n’est compréhensible que par les évènements du passé. L’identité, élément relativement fixe, est faite de traits distinctifs et communs à un groupe. L’identité présente de la France est donc un ensemble de traits autant spirituels que matériels qui, par transmission, vient pour l’essentiel de son passé. Comme nous l’a enseigné Fernand Braudel[5] , le passé intervient dans le présent et vient le sculpter. Et parce que l’identité est aussi un logiciel, elle est en permanence reproduite et assure la relative cohérence du groupe. Tant que le logiciel fonctionne, le comportement de chaque acteur, ce qu’il fait, ce qu’il produit, ce qu’il invente, ce qu’il transmet, correspond plus ou moins à ce qui est attendu par les autres membres de la communauté. Vu sous cet angle, un problème de société, une réalité dérangeante, correspond à la prolongation du passé dans le présent. Un mal être pour reprendre les idées trop superficielles développées par Rosanvallon est donc un désaccord avec des réalités profondes, ou si l’on veut la « main du passé qui s’agite et vient contester le présent ».

Si une réalité nouvelle s’adapte bien à une identité, la réalité vécue ne sera pas fondamentalement dérangeante, et la société fonctionnera plus ou moins paisiblement. Si, par contre, la réalité est éloignée de l’identité, il y aura crise d’adaptation avec au final possible rejet.

Quand on obéît  au principe de causalité pour comprendre la France, il faut par conséquent repérer les traits fondamentaux de son passé. En reprenant le point de vue de Braudel il existe plusieurs traits fondamentaux qui expliquent le malaise de la France dans la réalité présente :

Le premier est le principe de sa construction historique qui part de Paris et consomme des moyens énormes sur plus de 10 siècles pour grandir et construire le dogme d’une unité indivisible. Concentration et centralisation politique et administrative sont un trait fondamental sur lequel la réalité présente faite de dispersion marchande vient buter. De ce point de vue le travail présent de déconstruction et d’émiettement de l’Etat est très loin d’être définitivement acquis. Attention aux têtes à queues.

Le second, qui découle partiellement du premier, est que le politique se fait très envahissant au niveau économique. Cela développe des spécificités : la culture française est beaucoup moins capable de générer un groupe très important de grands entrepreneurs comme on a pu le voir dans d’autres révolutions industrielles. De fait, l’économique est contesté depuis la base jusqu’au sommet.  L’économie en France parait ainsi être toujours en retard, et ce qu’elle que soit l’époque étudiée. D’où des entrepreneurs politiques qui ,aujourd’hui fascinés par  la mondialisation et le capitalisme financier, parlent toujours de modernisation nécessaire du pays ou de réformes structurelles indispensables.

Le troisième principe, qui lui aussi peut partiellement découler du premier, est la grande capacité à innover et à créer dans ce qui, à priori, est extra-économique : La première partie du Grand Siècle (très politique) est un triomphe culturel, un rayonnement linguistique et civilisationnel qui là encore part du centre c’est-à-dire Versailles. Il sera lui-même prolongé par les Lumières dont la portée se veut  universelle. Et ce rayonnement attire de très nombreux étrangers qui vont eux-mêmes doper l’innovation créatrice et  feront de Paris la ville Phare. Simultanément, la France devient un espace de rayonnement à vocation universelle. Et un pays capable de se sacrifier sans jamais se renier d’où le mot de Victor Hugo : « Adieu Nation et bonjour Humanité ». Il devient ainsi difficile pour les entrepreneurs politiques de proposer le chemin inverse en imaginant de rejoindre des « modèles » (Allemagne, USA, pays du Nord, etc.). Intellectuellement Il devient aussi difficile d’accepter la prétendue « french theory » enracinée dans le principe de déconstruction.

La combinaison de ces traits a sculpté sur plusieurs siècles les mentalités, les croyances et les souhaits. On peut en énoncer quelques-uns : passion pour l’égalité ; passion de la grandeur ; passion plus limitée pour la propriété ; recherche de position honorable pour tous avec des valeurs telles la logique de l’honneur, la fierté d’être citoyen, la laïcité,  les droits de l’homme,  l’idée de mérite ; méfiance au regard du marché débouchant sur la préférence de la loi sur le contrat. Là encore le politique doit l’emporter sur l’économique et il est attendu de lui que la loi soit, le cas échéant, rapidement changée aux fins du respect des « valeurs fondamentales ». Rien à voir avec la « règle » intangible que l’on retrouve dans les cultures plus ordo-libérales en particulier celle du monde germanique où la justice est d’abord procédurale, et la « règle » méta-constitutionnelle.

De ces traits, il  découle que le stade du capitalisme qui lui est culturellement adapté, est celui des grandes organisations fordiennes ou celui des grands projets. C’est à ce stade que la France qui n’aime pas l’économie peut pourtant produire en raison de sa culture des réussites spectaculaires qu’aucune autre nation ne sera capable de réaliser. Parce que la France est centralisée, une et indivisible, une planification indicative aboutira dans des délais stupéfiants à des résultats eux-mêmes stupéfiants : construction d’un réacteur nucléaire moins de 10ans après l’occupation, greffe d’une unité nucléaire tous les 6 mois au réseau électrique au cours des années 70/80, construction du Redoutable, construction de la Caravelle, construction du France, construction du Concorde, etc. Cette réussite se fait dans le respect de l’unité nationale cousue progressivement par 1000 années d’histoire. Ainsi le pendant économique de la très politique Ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 sera le « noircissement » de ce que les comptables nationaux vont appeler le Tableau des Echanges  interindustriels. Le pays s’unifie, au-delà de la langue, par le tissu très dense constitué par les complémentarités entre toutes les branches de l’industrie. Et le tableau des échanges interindustriels ne doit oublier personne, le politique veillant à ce que les provinces dites périphériques ne soient pas oubliées dans le processus d’industrialisation et d’unification. Et de ce point de vue, la planification indicative ne faisait que reprendre le travail des rois qui fût de « coudre ensemble » des provinces autour de Paris. Ce travail de couture existe encore –  en très petite dimension -  dans ce qu’on peut appeler l’écosystème militaro-industriel français, et risque grandement de disparaître dans le grand vent de la construction européenne[6] en particulier dans la question d’une Europe de la défense.

Ce capitalisme conforme à la culture profonde de la France, capitalisme des grandes organisations, était orienté vers la production , donc les valeurs d’usages. Ce capitalisme là a largement disparu à l’échelle planétaire au profit d’un capitalisme financier orienté autour de la spéculation et de la seule valeur d’échange. Très éloigné de la culture française, la production disparait dans l’échange : les grandes organisations porteuses de projets communs s’évaporent dans une externalisation massive : on achète et on ne produit plus. Le manager - qui n’est plus un capitaliste mais un simple maillon dans la chaine du reporting qui remonte jusqu’aux Hedge-funds - fait en permanence le choix du faire-faire contre celui du faire. En cela Il est grandement aidé par la libre circulation du capital qui lui permet de bénéficier de coûts salariaux avantageux. Mais en cela il est aussi taylorisé par le jeu des « parieurs sur simples fluctuations de prix »[7], parieurs - anciens capitalistes-  qui ont culturellement perdu l’idée d’œuvre ou de production, et habitent les grands casinos de la finance. L’économie doit se débarrasser du politique et la vieille matrice des échanges industriels qui continuait à coudre l’unité de la France doit être abandonnée. D’où une véritable et conflictuelle inversion des valeurs. Pour reprendre notre expression « la main du passé  secoue  le présent" et lui suggère d’arrêter la déconstruction du pays.

C’est précisément cette « main du passé » qui déstabilise depuis 40 ans les entrepreneurs politiques, entrepreneurs qui ont d’abord pensé à compenser les déchirures du tissu en faisant croître au-delà du raisonnable l’Etat-providence. Une réalité qui, à sa naissance, était pourtant en harmonie avec les valeurs et la culture du pays. La financiarisation de l’économie se développant sans limite, il eut fallu que cet Etat-providence continua à compenser ce qui est évidemment impossible. D’où les réformes structurelles exigées…par le bon fonctionnement des marchés…

En attendant l’évaporation de la France - celui de son Etat qui se sublime dans des Agences indépendantes, celui de ses citoyens qui n’est plus fait de classes sociales avec la fin des solidarités ouvrières, ou celle des capitalistes disparus dans des Hedge-funds - continue et crée des individus esseulés parfois regroupés en minorités activistes tueuses de la démocratie, voire  selon le mot de Gilles Kepel « entrepreneurs de colères ». Parce que devenus simples individus ils sont attirés dans un processus de désocialisation majeure, lui-même entretenu par la protection des « niches » qui se déploient dans les plis onctueux d’un Etat-Providence obèse. Lui-même porteur du principe de solidarité, son gigantisme est devenu agent d’une désocialisation qui frappe massivement les habitants du pays. Si la logique économique est généralisée, elle ne produit plus grand-chose, car elle n’est plus porteuse du sens qu’on lui donnait dans la vieille culture, celle où les entreprises étaient aussi parfois de véritables « Institutions » porteuses de fierté.

C’est que les marchés charrient de plus en plus de flux financiers et de moins en moins de flux réels. Clairement les activités économiques réelles sont noyées dans l’océan des activités financières, un océan qui grossit avec une dette complètement monétisée aujourd’hui par les banques centrales. A cet égard les entrepreneurs politiques devraient prendre conscience qu’il est difficile de rémunérer des flux financiers croissants si ces derniers n’engendrent pas de flux économiques réels. Qui a conscience de ce que certains peuvent appeler le « moment Minsky » moment qui roderait déjà en Chine avec l’affaire « Evergrande » ?

Clairement, notre diagnostic est celui de la contradiction entre des choix politiques remontant à plusieurs dizaines d’années  avec la culture profonde du pays. « La main du passé vient de plus en plus secouer le présent », lequel est  une réalité en  bifurcation vers la financiarisation du monde. Parce que les valeurs fondamentales du pays sont tournées vers ce qui est grand, vers ce qui donne du sens et ce qui unifie, seule une politique fixant de grands objectifs est capable de renouer l’accord entre le présent et le passé. Bien évidemment, on l’aura compris, cet accord entre le passé et le présent passe par une dé financiarisation complète de ce qui reste des structures productives. Et cette définanciarisation n’est elle-même que le moyen indispensable à la fin ultime qui est celui de la resocialisation des habitants du pays, le risque majeur étant aujourd’hui l’anomie généralisée et la guerre de tous contre tous qui en est la conséquence.

Un entrepreneur politique honnête doit pouvoir trouver le moyen d’expliquer cela. Il n’y a plus à parler de programmes complètement dépourvus de sens. Un programme de reconstruction ne sera envisageable qu’à partir du moment où la finance sera totalement maitrisée. Si l’on parvient à faire rentrer la finance dans sa boîte le chemin de l’accord entre le passé et le présent sera peut-être retrouvé….

…Nous sommes infiniment éloignés des hausses de salaires, des merveilles du couple franco-allemand,  de la réforme des retraites, de la  limitation de vitesse sur les autoroutes….etc… etc…

Nous reconnaissons volontiers qu’il sera très difficile de trouver un candidat ayant la hauteur de vue et la compétence adaptée à un tel enjeu.


[1] « Les Epreuves de la vie- comment comprendre les français » ; seuil ; 2021.

[2] « L’Opium des élites- Comment on défait la France sans faire l’Europe » ; Grasset ; 2021.

[3] « Un étrange renoncement : Pourquoi les français ont l’impression de ne plus y arriver » ; Albin Michel ;2021.

[4] Et non celui de la déduction qui expliquerait les faits à partir de lois inscrites dans la nature. De ce point de vue les économistes avec leurs modèles de représentation du réel économique savent mieux que les physiciens qu’il n’y a pas de loi naturelle et qu’à ce titre les politiques tirées des modèles sont peu crédibles. Plus généralement on sait avec Wesley Salmon que le principe de causalité est très supérieur à celui de la déduction.

[5]  Voir par exemple les 2 tomes de « L’identité de la France » ; Flammarion ; 2009.

[6] C’est l’enseignement qu’il faut tirer de l’étude de la Fondation Respublica : « l’Europe de l’armement, vecteur de la puissance ou braderie des moyens de notre indépendance ? » ; 23 septembre 2021.

[7] Cf notre article sur ce blog : http://www.lacrisedesannees2010.com/2021/08/en-quoi-la-fin-du-systeme-monetaire-de-bretton-woods-a-t-il-engendre-notre-present-monde-2.html

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15 septembre 2021 3 15 /09 /septembre /2021 16:03

 Au terme d’un parcours de plusieurs millénaires,  la monnaie qui fût d’abord un instrument de construction des premiers Etats, puis un outil de simple accompagnement de ces derniers, risque de devenir un outil à visées totalitaires. C’est en effet ce que peut annoncer le projet de monnaie numérique de banque centrale, projet aujourd’hui travaillé par 90% des banques centrales du monde.

En période longue, le couple monnaie/Etat a connu de nombreux stades que l’on peut brièvement rappeler. A sa naissance au 6ième siècle av. JC, la monnaie dite d’électrum des rois de Lydie, est une pièce frappée symbolisant la puissance d’un pouvoir sur un territoire. Déjà infrastructure des échanges elle est un bien public à forts avantages politiques : pratique de la frappe et du seigneuriage (rentage), mais aussi instrument du règlement de la dette des sujets (impôt) à des fins de projection de la puissance guerrière. La fonction réserve de la valeur est essentielle pour l’entretien et le règlement des conflits entre cités.

Infrastructure verticale du pouvoir - la « nomisma », c’est-à-dire la monnaie qui contient le « nomos »  c’est-à-dire la loi, laquelle définira le « dokimon » (le cours légal et ses attributs) -  elle tendra vers davantage d’horizontalité avec la naissance de la finance privée qui va accompagner la gestion des échanges. Plus tard encore, l’Etat -créancier ultime- deviendra endetté et entrera en négociation permanente avec la puissance financière privée. Ce n’est finalement qu’au cours d’une période récente, essentiellement le 20ième siècle que la puissance de certains Etats se trouve partiellement restaurée. A cette époque l’infrastructure de la circulation monétaire c’est-à-dire le système bancaire est le plus souvent privé, mais elle est régulée et contrôlée par une entité le plus souvent publique et soumise au pouvoir politique : la banque centrale. C’est l’époque où les Etats les plus puissants vont s’affranchir de la loi d’airain de la monnaie et où la verticalité est de retour. C’est aussi une époque où l’idée même de crise financière s’estompe.  A cette même époque les monnaies nationales deviennent hiérarchisées et l’une d’entre elles, le dollar, libéré de sa contrainte de convertibilité en métal, va devenir un extraordinaire instrument de puissance politique pour celui qui va en assurer le contrôle.

Plus récemment, l’infrastructure se privatise encore davantage avec l’indépendance des banques centrales et une horizontalité qui va mettre partiellement en cause la puissance souveraine : le « nomos » de la « nomisma » est en voie de disparition et la puissance publique devient infiniment débitrice. Face à l’importance du recul, certains acteurs du jeu social vont renforcer le climat « d’anomie » en tentant, depuis une bonne dizaine d’années,  d’élaborer une infrastructure complètement privée de circulation de la valeur. Nous avons là l’expérience des crypto-monnaies qui vont, en se passant de tout service tiers, jusqu’à menacer directement l’infrastructure classique. Avec la Blockchain l’infrastructure devient inutile et la circulation de la valeur, notamment les transferts de fonds n’ont plus à se soumettre à des péages qui vont, selon les différentes sources, jusqu’à représenter 6,5% de la valeur en circulation.

Curieusement, on verra des Etats faibles, complètement noyés dans la mondialisation, qui vont détruire leur propre infrastructure de circulation de la valeur et donner cours légal à la crypto-monnaie. C’est bien évidemment le cas du Salvador, dont les acteurs économiques voire les citoyens, noyés dans la mondialisation, acceptent plus ou moins de détruire le système bancaire national en croyant s’extirper des péages de transferts. Le plus curieux dans le cas du Salvador est que l’on croit ainsi « bancariser », selon un nouveau modèle, des acteurs qui, jusqu’ici, ne l’étaient pas suffisamment, preuve que le réseau bancaire classique serait ainsi complètement obsolète face à la Blockchain.

En se renforçant les systèmes de crypto-monnaies privées deviennent de véritables écosystèmes dont la puissance privée peut interroger, voire inquiéter, ce qui reste de puissance publique. Il existe deux sortes d’écosystèmes de crypto-monnaies : l’un complètement déconnecté d’une quelconque monnaie et qui, à ce titre, ne peut être qu’un actif financier (c’est le cas du bitcoin), l’autre qui reste accroché à une monnaie ou un panier de monnaies nationales (c’est le cas du « Libra » devenu « Diem » de  Facebook).

Ces écosystèmes, en particulier le premier type, ont une puissance destructrice considérable et ne sont plus une anomalie dans l’infrastructure de circulation de la valeur. Une infrastructure qui, bien que privée, reste encore sous un contrôle de la banque centrale, certes devenue indépendante mais ayant encore une mission de service public au travers de politiques monétaires. Parce que la rationalité fonctionne dans l’écosystème de la crypto-sphère comme dans toute organisation, nous avons désormais de gros développeurs et investisseurs qui travaillent à marche forcée dans le « minage numérique » comme naguère des esclaves s’adonnaient à l’exploitation des mines de métal. Ainsi le minage en Bitcoin atteindrait aujourd’hui plus de 1000 milliards d’euros.

Nous n’évoquerons pas ici les questions classiquement posées aux crypto-monnaies : évitement du contrôle des capitaux, contournement des sanctions économiques, financement anonyme des médias ou de partis politiques, blanchiment d’argent, contournement de censure, etc.

Par contre cet anéantissement progressif des panoplies règlementaires semble davantage heurter les Etats restés forts (Chine) que les Etats devenus faibles (Occident). C’est la raison pour laquelle la Chine est le premier pays à s’opposer aux crypto-monnaies privées et à se passer de l’infrastructure classique de la valeur au profit de la Blockchain publique. Nous y reviendrons.

Dans les Etats devenus faibles la réaction est ambigüe et inquiète. Les acteurs de la circulation de la valeur sur l’ancienne infrastructure ne sont pas tous opposés au progrès technologique représenté par la blockchain. Sont opposés les anciens opérateurs des péages et surtout les banques qui pourraient voir fondre les dépôts au passif de leurs bilans. Clairement : tous les tiers devenus inutiles avec la chaine de blocs qui garantit la circulation de la valeur. Pour les autres opérateurs, les crypto-actifs sont des actifs financiers comme les autres et sont une nouvelle matière première pour la spéculation. Matière première déjà adulée par des financiers tels ceux de JP Morgan qui recommandent d’investir dans un Bitcoin dont l’ascension dépasserait de très loin les autres actifs. De la même façon la nouvelle technologie est un outil très efficace de protection des paradis fiscaux.

C’est cette ambiguïté qui génère la grande gène de ces grands régulateurs que sont les banques centrales. Libérées de leurs Etats devenus faibles, elles semblent seules à se débattre devant une grande contradiction : ne rien faire c’est laisser se développer un produit financier non régulé et à risque très élevé, mais interdire c’est aller contre le progrès technologique. Et il faut bien reconnaitre que la blockchain est autrement plus efficiente que ces vieilles infrastructures monétaires qu’elles régulent encore. Mais surtout, la crypto-monnaie est plus efficace que les billets dont la démonétisation s’est considérablement accélérée avec la crise sanitaire. C’est ainsi que dans le silence absolu des Etats, les banquiers centraux réfléchissent à la monnaie numérique de banque centrale. Comment introduire une monnaie numérique remplaçant la monnaie classique de banque centrale, sans détruire le système bancaire classique ? Si effectivement tous les usagers peuvent obtenir un compte numérique en monnaie centrale, il est clair que les dépôts qui irriguent les bilans du système bancaire vont fuir vers la banque centrale. La raison est simple, la monnaie centrale même numérique est autrement sécurisante puisque l’institut d’émission ne peut faire faillite ce qui n’est pas le cas des banques classiques. Ici, à l’inverse de la vieille loi de Gresham, la bonne monnaie  chasserait la mauvaise et le système bancaire disparaitrait au profit d’un monopole qui serait celui de la banque centrale. A lui seul, l’institut d’émission devient la nouvelle infrastructure de la circulation de la valeur, une infrastructure bien plus performante que l’ancienne. Bien évidemment, on comprend que le système bancaire ne peut accepter que celle qui était son protecteur, celle qui garantissait l’éloignement de l’Etat, c’est-à-dire une banque centrale indépendante, se transforme en son meurtrier. C’est la raison pour laquelle le meurtrier potentiel réfléchit aux mesures d’adoucissement : concrètement partout dans le monde des banques centrales, on réfléchit sur une limitation de la hauteur des comptes en monnaie numérique. De quoi blesser le système bancaire sans le tuer. Une autre façon de blesser sans tuer serait d’assurer un taux d’intérêt très faible à la monnaie numérique, et laisser ainsi l’espoir d’une épargne placée dans les banques. Tout est évidemment possible. Toutefois il est clair que la MNBC est éminemment tentante…y compris pour les Etats affaiblis qui pourraient eux aussi bénéficier de la dite monnaie numérique pour se financer sans passer par la vieille infrastructure sur laquelle il se branche au titre du marché de la dette.

Il existe donc dans cette affaire de MNBC une bataille gigantesque qui se prépare autour d’une nouvelle technologie. De quoi repasser vers beaucoup plus de verticalité : système financier et bancaire affaibli, banque centrale quittant le champ de la servitude et prenant réellement l’ascendant sur la finance…et peut-être un Etat qui lui-même pourrait profiter de la redistribution des cartes en mettant fin à l’indépendance de l’institut d’émission.

De ce point de vue, il était normal que la Chine assure la course en tête. Si elle dispose de plusieurs années d’avance dans la construction de sa propre MNBC, c’est tout simplement parce que son Etat a bien perçu que la nouvelle technologie permettait de rétablir à l’extrême une verticalité qui commençait à s’effriter. Et une verticalité que l’on souhaite ériger en modèle difficilement reproductible ailleurs par le bais de 130 brevets tournant autour de la nouvelle infrastructure de circulation de la valeur. De ce point de vue, la Chine fera mieux que les vieux Etats primitifs qui s’appuyaient sur les mines d’or pour construire leur puissance. Certes, le « minage numérique » en Chine deviendra monopoliste et les cryptomonnaies privées seront progressivement évincées, mais au-delà, la MNBC chinoise sera beaucoup plus que les pièces des rois de Lydie. En effet la monnaie, même imposée par le pouvoir, restait à l’époque une liberté car la technologie de l’époque interdisait son traçage. A l’inverse la MNBC chinoise est complètement traçable. Elle permettra de mieux surveiller les sujets, mieux  les orienter à partir du traitement des données, voire enfin décider de leurs comportements à partir de « nudges » très coercitifs. Ainsi on parle déjà de la possibilité d’introduire la fonte des dépôts en monnaie numérique ( la fameuse monnaie fondante de Sivio Gesell) afin de planifier les montants épargnés à l’échelle du pays.

Dans un même geste, la monnaie se dématérialise et se gonfle d’une puissance la transformant en outil du totalitarisme.

 

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29 août 2021 7 29 /08 /août /2021 14:20

Le principe d’explication du passage de l’accumulation fordienne classique - celle des trente glorieuses- à l’accumulation spéculative- celle qui repose sur les paris sur fluctuations de prix et implique une immense transformation du monde- a été expliqué au cours des 2 premières parties du présent article, la première étant publiée le 20 août et la seconde le 26 août dernier. Répétons encore une fois que cette transformation est globale : économique (rappelons-nous de « l’entreprise-tableur » de Gomez), sociale, politique, idéologique.

Répétons aussi que si cette transformation concerne tous les pays de l’OCDE, elle n’est pas vécue de la même façon en raison des caractéristiques culturelles propres à chacun des pays. Globalement les pays anglo-saxons et de l’Europe du nord étaient beaucoup mieux armés aux principes d’individualisation, d’autonomie, de responsabilité personnelle, de méfiance vis-à-vis de la loi, etc. qui fertilisaient déjà le monde de la spéculation à venir. En revanche, la France fût amenée à souffrir beaucoup plus en raison d’une culture nationale très adaptée au fordisme classique et très étrangère au capitalisme spéculatif. La France se distinguait déjà et se distingue encore par des traits que l’on ne retrouve nulle part ailleurs : sa passion pour l’égalité, une autre plus limitée pour la propriété, une  recherche de position honorable pour tous avec des valeurs telles la logique de l’honneur, la fierté d’être citoyen, la laïcité,  les droits de l’homme,  l’idée de mérite ; une méfiance au regard du marché débouchant sur la préférence de la loi sur le contrat. Et une « loi » qui peut être rapidement changée par un Etat soucieux de respecter Les « valeurs fondamentales ». Rien à voir avec la « règle » intangible que l’on retrouve dans les cultures plus ordo-libérales en particulier celle du monde germanique où la justice est d’abord procédurale, et la « règle » méta-constitutionnelle. A l’inverse, dans le monde français, les jeux économiques s’enracinaient dans l’idée d’une « justice résultats », et s’ils apparaissaient inacceptables au regard d’une majorité, il convenait de corriger le marché pour se diriger vers davantage d’égalité. Cette quête, certes avec moins de force que par le passé, reste encore d’actualité.

De ce point de vue l’entreprise fordienne classique, celle qui travaillait dans un monde sécurisé par un ordre monétaire sécurisant ; celle qui pouvait partager des gains de productivité importants ; celle qui pouvait protéger une relative égalité ; celle qui pouvait maintenir des corporations, des statuts, des régimes spéciaux ; celle qui pouvait contenir le « mépris de ceux d’en haut » qui eux-mêmes restaient présents dans l’usine, etc. était un lieu acceptable pour une communauté de destin. Au fond l’entreprise fordienne était aussi l’outil susceptible de faire vivre l’idéal révolutionnaire français dans lequel - non pas la « Nation »- mais « l’entreprise », devient « un corps d’associés vivant sous une loi commune »….on est loin du monde qui devait naitre avec sa division entre les « sommewhere » et les anywhere »…

Et parce que sa disparition mettait fondamentalement en cause le contrat social français il appartenait à l’Etat-providence de très rapidement se substituer à son absence. D’où par exemple la  montée des dépenses sociales et des prélèvements obligatoires dès l’époque du président Giscard d’Estaing, c’est -à-dire quelques années après la fin de Bretton woods et des déverrouillages correspondants. Le résultat est ainsi très clair : Le gigantesque Etat providence français est le produit d’une contradiction fondamentale entre l’ordre spéculatif, celui dont la réalité intime est un gigantesque ordre de parieurs sur de simples fluctuations de prix, et une réalité culturelle qui invite , consciemment ou non, à ne pas l’accepter.

Mais il faut aller plus loin car l’ordre nouveau, incapable même là où il est accepté de produire des gains de productivité partageables, sera bien sûr incapable de réaliser des prouesses là où il est très contraint c’est-à-dire en France. Les parieurs français et même ceux qui restent « capitalistes à l’ancienne » ont raison de se plaindre de la faiblesse de rentabilités mangées par l’Etat- providence. Ils ont raison de se plaindre car même les vrais paris, ceux de l’investissement industriel réel, sont difficiles à envisager en raison de la faiblesse des marges et de la rentabilité. Phénomène qui accélère une désindustrialisation plus rapide que partout ailleurs. Avec des phénomènes aberrants, par exemple le départ d’usines dans le sud pour retrouver de la rentabilité et, en contrepartie,  l’arrivée de populations de ce même sud attiré par les merveilles de l’Etat providence français….La France se vide de ses usines mais se remplit de personnes en quête d’un mieux vivre. Tel est l’effet de l’étrangeté de la nouvelle organisation du monde face à la culture française. Avec cette conclusion fondamentale peu connue : l’économique nouveau est responsable de l’obésité croissante d’un l’Etat-providence qui vient étouffer l’économique….

Depuis plusieurs dizaines d’années, les entrepreneurs politiques français se sont épuisés à tenter de remédier aux effets dont ils chérissaient les causes. Et parce que baignant dans la rationalité de la théorie économique propre à produire l’adhésion au nouveau monde, ils se sont attachés à réguler les phénomènes accessoires, à savoir ce qui est de l’ordre du sociétal. Parce qu’il était devenu impossible de produire de l’émancipation économique et sociale, les mêmes entrepreneurs politiques se sont tournés vers l’émancipation sociétale. L’égalité ne pouvant plus passer par un combat central sur l’économie, il faudra passer par des combats secondaires tels le genre, ou la couleur de la peau. Le paradigme peut rester le même mais l’égalité ne passe plus dans la transformation des « rapports sociaux  de production », mais dans celle de la fin de discriminations, d’injustices sociétales, de mépris réels ou supposés, la quête de libertés nouvelles, etc. Ce faisant ils travaillent pour un changement culturel et aident la culture narcissique qui est le complément de la spéculation généralisée : l’attention extrême du marketing aux singularités et à la mise en avant du moi. Choix difficile car, ainsi que le rappelle Kaufmann,[1] la mise en avant du moi et des libertés correspondantes s’accompagnent nécessairement d’un cadre normatif contraignant[2]…lequel sera lui-même contesté au nom des exigences de la liberté…

Mais les entrepreneurs politiques français savent aussi qu’il faudrait sortir par le haut de la contradiction entre les valeurs françaises et l’ordre nouveau. C’est ainsi qu’ils  voient dans le « progressisme » l’ultime possibilité de s’en extirper : le oui généralisé à de nouvelles revendications sociétales réelles ou supposées se doit d’être accompagné de réformes structurelles exigées par les parieurs. Nous resterons enkystés dans les réformes des retraites, du financement de la sécurité sociale, celui du chômage, etc….sans même jamais parler d’une réforme de la finance.

Au terme de plusieurs dizaines d’années  de politiques publiques désastreuses, force est de constater que ni la voie sociétale, plutôt de gauche, ni la voie économique, plutôt de droite, ne sont capables d’extirper la France de son bourbier. Ces mêmes voies toutes pratiquées depuis plusieurs dizaines d’années,  se méfient probablement de l’idée d’un grand soir qui fait peur à tous les entrepreneurs politiques. La France est ainsi au pied du mur : elle constate son quasi effondrement multidimensionnel, mais une grande peur l’empêche de se tourner vers un grand soir dans un contexte d’incertitude sanitaire, climatologique, environnementale, géopolitique.

L’élection présidentielle prochaine sera donc comme les autres : un choix entre personnes tournées délibérément vers l’impuissance. Et un choix qui pourra s’appuyer sur de nombreux travaux académiques, qui à l’instar de ceux déjà signalés dans la fin de la partie 2[3] du présent article, ne vont pas jusqu’au bout des causes de notre drame, à savoir l’inadaptation radicale entre le monde exigé et régulé par les parieurs et une réalité culturelle qui certes évolue mais beaucoup moins rapidement que ce qui est attendu.

Les entrepreneurs politiques n’osent pas s’attaquer au cœur du système, à savoir une finance mondialisée regroupant des millions d’acteurs solidaires disposant de l’allumette fatale. Ils constatent probablement que ces millions d’acteurs ont de fait provoqué la transformation des entreprises, que des  managers - beaucoup plus nombreux encore- ne sont plus que des esclaves du reporting[4], que les cadres les mieux formés sont impliqués dans des activités nuisibles[5], etc. Ils ne sont pas armés pour comprendre la mécanique profonde du nouveau monde et ne sont pas aidés par les économistes qui continuent selon le mot de Noam Chomsky à « fabriquer du consentement [6]».

Pour autant la présente situation de monétisation massive pourrait devenir le point d’appui d’une prise de conscience et de la clé de voûte d’un programme. Et sans parler de grand soir, un candidat qui chercherait à sortir de l’impuissance générale pourrait introduire une réflexion de bon sens : « la monnaie est un bien commun, comme l’eau ou l’électricité, et à ce titre ne peut être fabriquée par une instance indépendante de la communauté politique au seul profit de la valorisation d’actifs financiers détenus par une petite minorité ».

De cette réflexion pourrait découler un programme basé sur le retour du caractère commun de la monnaie ce qui implique le contrôle  de la banque de France par l’Etat. Cela passe par un acte de souveraineté dont la portée se dirait limitée en négociant le maintien de la Banque de France dans le Système européen de banques centrales.

A ce niveau, nous laissons au candidat le soin d’imaginer la forme de son programme. Toutefois il devrait suivre une articulation dont nous présentons les principaux points à partir d’un outil fondamental et devenant, bizarrement,  très à la mode à savoir la monnaie digitale de banque centrale (MDBC). Nous avons déjà souvent évoqué l’idée de MDBC et renvoyons à divers articles du blog consacré à cette innovation[7].

On trouvera ci-dessous la piste générale qui autoriserait le point de départ de la reconstruction générale du pays. Un chemin que nous considérons comme préambule à tout programme politique concret à présenter lors de la prochaine élection présidentielle. Et un programme qui serait une rupture sans produire la grande peur d’un grand soir annoncé.

1 - Il est proposé d’ouvrir pour chaque agent (citoyen, entreprise, etc) un compte en monnaie digitale de la banque de France. Appelé « portefeuille digital » il remplacerait classiquement billets et pièces.

2 - Les banques sont invitées à effectuer les opérations nécessaires auprès de la Banque de France qui devient au-delà de son statut de banque centrale, l’établissement bancaire de tous les français.

3 - les banques sont invitées à transférer, selon les désirs des clients et très progressivement, une partie de plus en plus importante des dépôts dont elles avaient la garde jusqu’ici.

4 - A moyen terme (5 années ?) la banque de France devient l’infrastructure générale de la circulation monétaire, son travail consistant au niveau d’un bilan beaucoup plus important à enregistrer des milliards de décisions quotidiennes effectuées par les divers agents depuis leur portefeuille numérique.

5 - le projet doit être politiquement vendu comme mesure de rationalisation autorisée par les nouvelles technologies, les infrastructures monétaires d’aujourd’hui, peuplées d’intermédiaires bancaires, étant devenues obsolètes. Le projet est donc présenté comme moderne et idéologiquement « progressiste ».

6 la Banque de France devient seule créatrice de monnaie. Au-delà, la monétisation actuelle des dettes publiques et privées est remplacée par des interventions hors marché. Le compte du Trésor est ainsi abondé sans passer par la spéculation sur les dettes. L’Agence France Trésor abandonne progressivement ses activités de financement de l’Etat. Ce grand remplacement est progressif et programmé dans le temps.

7 -  La banque de France prend progressivement en responsabilité le travail de couverture sur les marchés des devises, des crédits et des taux. Son travail de sécurisation réduit progressivement les paris correspondants, ces derniers devenant inutiles et coûteux pour l’économie réelle. Cette prise en responsabilité des couvertures devient concrètement pour les agents, notamment ceux impliqués dans les activité internationales, un rétablissement des taux de change fixes.

8 -  La prise en responsabilité des couvertures pour la circulation de capital est décidée par une Banque de France  désormais sous l’autorité de L’Etat.

9 -  La banque de France est autorisée à intervenir sur tous les marchés à terme de marchandises afin de réduire les bulles spéculatives.

10 -  Le paiement de l’impôt se fait progressivement en monnaie digitale de banque centrale. Se rétablit ainsi progressivement le circuit du Trésor cher à Block Lainé.

11 -  le rachat d’actions devient interdit et pénalement sanctionné.

12 -  les banques se réorientent dans les activités de crédit et de financement des investissements à partir d’une épargne collectée sur les marchés. Les activités dits de « haute banque » restent naturellement autorisées. Les activités de paris sur simples fluctuations de prix à très court terme leur sont strictement interdites.

13 - Le « Shadow banking » aligne ses activités sur celles des banques et les paris sur simples fluctuations de prix à très court terme leurs sont aussi strictement interdites.

14 -  Les banques  pourront bénéficier de la monnaie de la Banque de France sur la base d’engagements précis au titre de la reconstruction du pays. Des « contrats de création monétaires » donneront une priorité aux activités productives soucieuses des risques environnementaux et climatiques. Des contrats du même type fixeront un objectif d’accroissement de la population active occupée.

Bien sûr le lecteur averti se rend compte que de telles propositions ne peuvent laisser insensible la question de l'euro. L'interrogation  est ici de savoir dans quelle mesure une monnaie digitale de banque centrale peut être une solution à la pérennisation de la monnaie unique. Nous y reviendrons.

Il est évident que de telles propositions se heurteront  à la puissance de lobbys qui avanceront mille questions juridiques. Des questions qui là encore feront apparaître une opposition culturelle à trancher de façon très claire. Passer par le Parlement c’est passer par une loi qui, du point de vue ordo-libéral, ne respecterait plus la « règle ». Rappelons que la règle est dans ce monde au dessus de la loi et qu’elle est de portée constitutionnelle voire méta-constitutionnelle. La question de cette grande transformation comme préalable à tout programme de redressement du pays doit donc passer par voie référendaire.

Ces quelques principes qu’il faudrait bien sûr détailler et expliquer sont une condition nécessaire au dépassement des politiques publiques qui depuis près de 50 années ont dramatiquement affaibli le pays. Mais là encore l’acceptation des changements proposés doit reposer sur la reconnaissance d’un diagnostic partagé, celui d’une contradiction entre un socle culturel  et des pratiques spéculatives qui exigent son effacement. Un débat qui doit être lancé sans délai.

 

[1] Cf l’article : « Sur les libertés nous confondons le principe et la réalité » publié dans le Monde du 27 aout 2021.

[2] Cette question non abordée dans le cadre du présent article est fondamentale et questionne le monde spéculatif. Ainsi la grande liberté des parieurs se traduira par des exigences considérables en termes de management. Il faut tout connaitre de l’entreprise sur laquelle on spécule et c’est la raison pour laquelle on entoure tous les stades du management d’un foule d’exigences et de contraintes. Ce que nous avions déjà évoqué dans la partie 2 du présent article. Le monde de la spéculation est donc d’abord un monde très bureaucratique entrainant l’affaissement généralisé du principe de liberté managériale. Cela fait partie des ressentiments constatées dans toutes les organisations nouvelles.

[3] Notamment Pierre Rosanvallon et Patrick Artus.

[4] Les « bulshit jobs » chers au regretté David Graeber

[5] Par exemple l’énorme consommation de grands mathématiciens qui préfèrent la finance à l’industrie.

[6] C’est le titre de son ouvrage traduit et publié en 2008 chez Contre-feux – Agone.

[7] Notamment : http://www.lacrisedesannees2010.com/2021/01/l-enjeu-politique-des-monnaies-digitales-de-banques-centrales.html

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26 août 2021 4 26 /08 /août /2021 09:48

La première partie du présent article n’introduisait pas de lien mécanique entre la décision du Président Nixon du 15 août 1971 et le capitalisme spéculatif d’aujourd’hui. Elle se bornait simplement à signaler que cette décision correspondait à la disparition d’un verrou, celui qui empêchait assez largement de généraliser le monde des « paris » sur de simples fluctuations de prix. Notre conclusion était donc que, désormais, une armure ou un bouclier disparaissait. La fin de Bretton Woods ne relève pas d’une intention constructiviste – le Président Nixon ne savait pas qu’il allait par sa décision participer à la construction d’un ordre nouveau - mais d’une tentative de solution pratique à la question de la  contradiction entre le statut de monnaie de réserve du dollar et le stock d’or maîtrisable par les USA..

Par contre, nous allons tenter de montrer dans cette seconde partie que la décision américaine allait entrainer une chaine de contraintes et d’opportunités recouvrant tous les aspects de la vie économique, social, politique et idéologique. Donc, une chaîne aboutissant au monde dont nous avons présenté certaines des caractéristiques au début de la première partie du présent article.

Parce que le monde économique se trouve désécurisé par les changes flexibles, la finance va opportunément proposer ses services en vendant de la sécurité : Les entreprises vont acheter de la couverture de change à des entreprises financières. Ces mêmes organisations ne peuvent gagner à l’échange (contrat ferme, swaps de devises, options, etc...) que si, elles- mêmes, peuvent se couvrir vis-à-vis d’autres financiers, qui eux-mêmes devront se couvrir... Plus la chaîne est longue, plus la liquidité est importante et plus les apparences de la sécurité se manifestent aux yeux de tous les parieurs. On comprend donc la logique : le verrouillage nouveau des taux de change n’est plus politique ( engagement des Etats) mais le produit d’une « chaîne de paris » la plus grande possible. C’est dire que la finance ne peut vivre en vase clos et a besoin d’agrandir en permanence sa profondeur et son périmètre. La couverture ne peut être un pari entre deux acteurs seulement, elle suppose un nombre quasi infini de partenaires. Rien n’est en effet plus grave dans cette réalité que le risque de l’illiquidité.  La suite du présent texte est donc une présentation sommaire de l’approfondissement de la logique des « paris » dont le produit est la construction quasi automatique du monde présent.

Les gains sur les paris seront d’autant plus importants que le commerce international  se développe de façon continue. Parce qu’avec la fin de Bretton Woods le dollar est libéré de sa contrainte de convertibilité, il devient une matière première nourrissant des déficits massifs de la balance américaine des paiements, donc des balances dollars nourrissant le commerce international et les paris sur devises. Et la matière première dollar devient réserve illimitée puisque la convertibilité a disparu. L’intérêt de la finance est donc de militer pour l’élargissement du libre-échange. Exigence qui sera progressivement réalisée dans le multilatéralisme de l’OMC.

Parallèlement, les paris seront mieux assis s’il se met en place une parfaite circulation du capital, parfaite circulation que l’on peut sécuriser par des couvertures sur les devises mais aussi par des couvertures sur les taux d’intérêt.

Les nouvelles libéralisations qui se mettent en place, supposent que cessent les interventionnismes de jadis concernant les prix de toutes les marchandises. Par congruence, toute marchandise peut faire l’objet de couverture et donc les marchés à termes fort rares deviennent des outils quotidiens[1]. Les stocks eux-mêmes peuvent faire l’objet de couvertures et donc de paris. Parallèlement les paris qui concernent à peu près toutes les marchandises vont aussi technologiquement évoluer, le parieur sera aidé par des algorithmes qui vont optimiser les décisions sous la houlette de "roues d'algorithmes" travaillant à l'échelle du millionième de seconde. Tout aussi parallèlement ce monde va consommer des quantités ahurissantes de compétences mathématiques et informatiques.

De proche en proche, sans même une logique d’intentions, l’univers des « paris sur fluctuation de prix » (d’abord les devises, puis les taux d’intérêt, puis au-delà des actifs, toutes les marchandises) va investir l’entreprise comme chantier à réorganiser. Jusqu’à présent l’entreprise fordienne voyait le monde des paris comme un modèle de protection à périmètre très limité. La fin de Bretton Woods désécurise le monde et l’entreprise fordienne -désormais exposée à de nouveaux risques- est heureuse, de trouver dans son périmètre, des marchands nouveaux qui sécurisent son activité. En même temps, les matières premières du monde des parieurs vont lui permettre de se mondialiser. En ce domaine, la liberté totale de circulation du capital devient une pièce maitresse. Cette liberté crée en effet une grande dissymétrie entre un facteur travail immobile et un facteur capital complètement libéré, d’où la connexion des entreprises sur les zones de bas salaires et l’accroissement de la pression concurrentielle. La dissymétrie est aussi engendrée par la métamorphose des caisses  de retraites qui n’ont plus à être enchâssées mécaniquement dans des entreprises ou des réglementations publiques et qui peuvent être embrigadées dans le monde des parieurs. Ces derniers, avides d’une quantité toujours croissante d’oxygène (il faut toujours plus de couvertures pour couvrir d’autres couvertures) doivent suggérer la création d’un système de retraite davantage par capitalisation que par simple répartition. Et parce que la liquidité la plus large est à la fois une opportunité et une contrainte, les marchés bousiers doivent se développer. Ces derniers interconnectés abandonnent, quelques années après la fin de Bretton Woods, le « fixing » et s’acheminent vers la cotation en continue afin d’assurer, là encore, la sécurité apportée par la très grande liquidité au profit des parieurs.

La Bourse devenue importante pour les parieurs va devenir un facteur radical  de transformation des entreprises. La concurrence entre entreprises, plus large et plus vaste, résultant du jeu des parieurs ne sera plus simplement celle entre les marchandises qu’elles produisent mais va aussi résulter des conditions de leur financement. Il y a des entreprises qui, pour investir, pourront s’endetter facilement et d’autres qui ne le pourront pas. Progressivement, il faudra au-delà du nombre d’entreprises cotées, veiller au cours boursier. La hausse des cours qui doit nourrir les parieurs devient un enjeu dans la solvabilité et la capacité à s’endetter. Petit à petit, la tribu des grands organisateurs chère à James Burnham est déstabilisée : l’organisation fordienne est en perte d’autonomie, renouvelle difficilement la complémentarité des intérêts entre  le travail et le capital, ne peut plus se désintéresser des cours de la bourse. Les grands organisateurs chers à Burnham entrent dans un processus de vassalisation vis-à-vis des parieurs. De plus en plus, l’entreprise cotée est prisonnière de la valeur de son action et les parieurs attendent d’elle des résultats. Certes les actionnaires ne sont plus que des parieurs mais ces derniers utilisent la puissance de la propriété pour redessiner le rapport de forces entre capital et travail. L’organisateur Burnhamien assurait la congruence, désormais l’organisateur nouveau se doit d’être au service des parieurs.

Attirer les parieurs c’est aussi promettre[2] des rendements supérieurs en communicant sur des nouvelles technologies, des produits révolutionnaires, une digitalisation hardie, une révolution organisationnelle, un tsunami managérial, etc. De quoi attirer des capitaux dont la rémunération pourra se faire par simple hausse des cours résultant de comportements d’imitation. Et des capitaux qui ne seront jamais de véritables dettes pour personne puisque la hausse des cours pourra rémunérer tous les partenaires[3]. Le capital devient ainsi lui-même un objet de « paris ». D’où des réalités étonnantes comme celle de la capitalisation boursière de TESLA qui rejoint celle de l’ensemble de l’industrie automobile alors que TESLA reste une entreprise de taille très modeste.

Par essaimage il va résulter de tout ceci une transformation radicale des organisations, ce que Pierre-Yves Gomez appelle « l’entreprise-Tableur »[4]. Parce que, dans l’univers des parieurs, le cours boursier devient un enjeu prioritaire, la « valeur de l’entreprise » doit être surveillée en permanence et ce dans toutes ses composantes : paramétrages de toutes les activités, prescriptions d’objectifs rapprochés, contrôle par  myriades d’indicateurs chiffrés, indicateurs d’alerte, mesures des écarts sur chaque indicateur, etc. La culture du reporting part ainsi de la base ; pour participer à la construction de synthèses très transparentes, afin de séduire les parieurs, voire les chefs d’orchestre de ces derniers, c’est -à-dire les grandes entreprises de notation. Au-delà des chargés de communication deviendront les influenceurs stratégiques des parieurs.

La toile -à priori cohérente et infiniment détaillée- qui dans l’entreprise se tisse au service des parieurs aboutit pourtant à un véritable démantèlement organisationnel et managérial. Bien évidemment la chasse aux coûts fait abandonner les charges structurelles avec externalisation massive de nombre d’activités. D’où un fantastique développement des entreprises de « facility management » qui -elles aussi- introduiront les mêmes règles de l’entreprise-tableur dont elles sont les fournisseurs. L’encadrement devient simple  rouage de la machine et la culture du « reporting » deviendra pièce fondamentale du temps de travail. Et parce que le cadre -de moins en moins décideur- se trouve enkysté, voire taylorisé, devant un écran d’ordinateur, le télétravail dispose probablement d’un bel avenir.

Le fonctionnement en boucle d’un tel système aboutit logiquement à la hausse des résultats, hausses qui doivent devenir de nouvelles normes. Si la réalité du profit - généralement le « return on equity »- faiblit, la règle de gestion devient le rachat des actions et donc le maintien de l’entreprise dans la concurrence à la profitabilité[5]. C’est ce qui explique que dans les pays de l’OCDE, entre 1990 et 2019, plus de la moitié des gains de productivité du travail se sont déplacés vers la rémunération du capital.

L’entreprise nouvelle, celle aux mains des parieurs prend ainsi un tout autre visage. Les vieux « rapports sociaux de production » chers à Marx semblent avoir disparu. Le monde des parieurs ne semble plus être le monde des capitalistes. Il n’est plus non plus ce que Marx avait prévu, à savoir le remplacement des capitalistes par ce qu’il appelait des « fonctionnaires du capital »[6], ce que Burnham devait théoriser près d’un siècle plus tard. Il est un monde –celui des parieurs- invisible avec lequel les syndicats n’ont plus prise : les capitalistes n’existent plus et seul le marché existe. Il en résulte bien évidemment la relative disparition des syndicats et des corps intermédiaires au profit d’une société beaucoup plus liquide où seuls les individus comptent. D’où les réformes concernant un marche du travail qu’il faut toujours davantage libéraliser. D’où la fin de régimes spéciaux de retraites.  Le corpus idéologique concernant un tel monde est la fin déclarée du politique et la victoire des théoriciens de l’économie lesquels seront chargés de construire la « contrepartie académique du comportement socialement requis[7] ». Les hommes sont rationnels et s’adaptent à un marché transparent tout en concourant à l’ efficience maximale de ce dernier.

Si maintenant la réalité du monde correspond à celui que nous avons décrit au début de la première partie du présent article[8] on peut comprendre le développement d’une atmosphère de haine et de ressentiments largement disséminée dans le corps social, particulièrement en France où ce monde nouveau se trouve - plus que partout ailleurs- très éloigné du modèle culturel français. Pierre Rosanvallon qui se livre à l’analyse de « épreuves de la vie » semble oublier le lien existant entre les réalités humaines d’aujourd’hui et la généralisation des « paris sur simples fluctuations de prix »[9]. Comme quoi il est difficile de proposer des solutions sans diagnostic approfondi. Patrick Artus semble davantage le comprendre mais se contente d’une diminution significative du « return on equity » par distribution d’actions aux salariés[10] pour changer l’ordre du monde. Probablement, un remède qui fait suite à un diagnostic plus élaboré mais qui reste insuffisant.

Nous verrons dans une conclusion générale qui sera publiée dans quelques jours ce qu’il convient de penser de ce nouvel état du monde et plus encore du danger des faux diagnostics.


[1] Qui pouvait penser avant 1971 qu’une entreprise comme Total allait utiliser les services de plusieurs centaines de traders ?

[2] La finance était déjà perçue il y a bien longtemps comme un « commerce des promesses » une expression qui était le titre d’un ouvrage publié au seuil par Pierre Noel Giraud en 2001.

[3] Pierre- Yves Gomez va en conclure que les nouvelles organisations par le biais de paris réussis sur l’avenir vont entrainer l’obsolescence des dettes. Cf « l’Esprit malin du capitalisme » Desclée De Brouwer ; 2019.

[4] Cf pages 23 et suivantes de son ouvrage.

[5] Au cours de ces dernières années les programmes de rachats d’actions pour les 500 premières entreprises américaines représenteraient plus de la moitié du profit global. Sources : Patrick Artus et Marie Paule Girard : « La dernière chance du capitalisme » ; Odile Jacob ;2021. Signalons par ailleurs que Total Energies vient d’annoncer que 40% de son cash généré par un baril supérieur à 60 dollars serait dédié au rachat d’actions.

[6] Marx parlait même de « l’expulsion des capitalistes par le capitalisme ». En cela il voyait peut-être déjà les difficultés des patrons de PME, restés capitalistes et qui, pour autant, se trouvent contraints par les normes des grandes entreprises elles- mêmes animées par la logique des parieurs.

[7] Cf Herbert Marcuse dans : « l’Homme unidimensionnel » ; Editions de Minuit ;1968

[8] Nous invitons ici le lecteur à relire les deux premiers paragraphes de la première partie publiée le 20 aout dernier sur le blog.

[9] Cf son ouvrage : « Les Epreuves de la vie, comprendre autrement les français » ; Seuil ; 26 août 2021.

[10] Cf l’ouvrage déjà mentionné : « La dernière chance du capitalisme » ; Odile Jacob ;2021.

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20 août 2021 5 20 /08 /août /2021 09:38

 Les handicaps du capitalisme spéculatif dans les anciens pays développés sont aujourd’hui connus et ne souffrent plus  de contestations. La liste est longue et peut être déclinée sous la forme d’un enchaînement plus ou moins approximatif de causes et d’effets : mode organisationnel de plus en plus déséquilibré entre propriétaires ( actionnaires) et salariés[1] ; faible investissement dans l’économie réelle[2] et financiarisation croissante de toutes les activités humaines ; croissance faible ; disparition des gains de productivité et perte de compétitivité au profit de géants asiatiques ; endettement devenu colossal des acteurs privés (ménages, entreprises) ; dette publique devenue abyssale débouchant de plus en plus sur une simple monétisation ; hausse considérable des prix des actifs, accumulation patrimoniale déséquilibrée génératrice de très fortes inégalités sociales[3] ; concentration croissante dans toutes les branches d’activités avec formation de rentes défavorables à la recherche et l’innovation[4].

La France ajoute à ces caractéristiques communes ses propres spécificités. La non acclimatation du néolibéralisme à la culture fondamentale du pays a entrainé des politiques de compensation, avec en particulier la prise en charge par l’Etat des effets les plus contestés des caractéristiques organisationnelles imposées à l’échelle mondiale. D’où des dépenses sociales - très bureaucratisées- beaucoup plus élevées que dans l‘ensemble des pays de l’OCDE ; d’où aussi des prélèvements obligatoires plus importants et au final une dette publique très élevée dans un contexte de sous compétitivité et de désindustrialisation plus marquée que dans les autres pays. La crise sanitaire vient d’élargir le périmètre de cet interventionnisme avec les programmes d’aides aux entreprises, programmes correspondant à un travail de « zombification » partielle de nombre d’entreprises déjà malades de la mondialisation.

Cet ensemble de handicaps qui caractérise le capitalisme moderne, est bien sûr à comparer à l’ancien régime d’accumulation autrefois appelé fordisme. Dans ce régime, le rapport de forces au sein de la grande entreprise était fort différent et les actionnaires y tenaient une place beaucoup plus réduite. Ce type organisationnel fut largement théorisé par James Burnham[5], à la suite d’autres auteurs américains qui avaient déjà observé concrètement la puissance des managers vis-à-vis des propriétaires[6]. Ce rapport de force fort différent explique largement les caractéristiques essentielles du capitalisme de l’époque : investissement matériel beaucoup plus élevé assurant la construction du pouvoir symbolique de managers non propriétaires ; croissance globale beaucoup plus élevée ; recherche de rationalisation et d’innovations elles-mêmes porteuses de pouvoirs symboliques ; gains de productivité très élevés ; redistribution de ces gains aux salariés dans un contexte d’actionnariat non dominant ; demande globale nourrie par des profits qui se réinvestissent massivement et des salaires qui se dépensent. Dans le cas français, les choses sont encore plus simples car un tel modèle correspond davantage à la culture française où la liberté est beaucoup moins ancrée dans la propriété que dans le monde anglo-saxon. C’est dire que culturellement ce qu’on appelait fordisme correspondait à une sorte d’idéal français avec, de fait, un travail coordonné entre « managers/organisateurs » publics et « managers/organisateurs » privés . D’où une planification indicative fort éloignée du « Nudgisme » et plus proche de l’idéologie d’un intérêt général. D’où aussi une cohésion sociale moins difficile car moins inégalitaire que dans le capitalisme de spéculation[7].

Le moteur du passage de l’accumulation fordienne à l’accumulation spéculative est bien évidemment la finance qui, en se développant, va donner des armes à l’actionnaire et lui permettre de changer le rapport de forces à l’intérieur de l’entreprise et transformer le manager en serviteur volontaire de la finance. Reste à savoir pourquoi elle va se développer, et progressivement transformer tous les acteurs internes de l’entreprise en esclaves de sa logique. Nous renvoyons ici à la lecture d’un ouvrage fondamental rédigé par notre collègue Pierre-Yves Gomez[8]. Cet auteur explique de façon détaillée la métamorphose de l’entreprise, à partir d’une décision du gouvernement américain, dans un contexte a priori très éloigné de notre sujet[9]. Nous souhaitons quant à nous aller plus loin, et voir que  c’est la fin du système monétaire de Bretton Woods[10], qui est peut-être le premier  big bang de l’accumulation spéculative.

Parce que le système de Bretton Woods restait encore rattaché - certes de très loin- au métal précieux, le monde vivait plus ou moins encore dans le système d’étalon-or du 19ième siècle. Il était donc fait de rigidités : difficultés d’imprimer des dollars au-delà d’une certaine limite, en raison de la menace de la conversion en or par des banques centrales partenaires, tenues en laisse par les Etats participants. N’oublions pas qu’à l’époque, les dites banques ne jouissaient pas de la fiction d’une indépendance leur permettant d’être au service de la finance comme aujourd’hui. Cela signifiait qu’il fallait aussi limiter la création monétaire par les banques américaines dont une partie de l’activité internationale permettait le développement du déficit de la balance des paiements ; donc  le gonflement des « balances dollars », dont le montant était régulièrement comparé à la masse de métal tenu par le gouvernement américain. La rigidité était aussi celle des taux de change qui ne pouvaient connaître de variations qu’à l’intérieur d’un couloir très étroit (plus ou moins 1%).

Globalement, le système de Bretton Woods était encore le frein d’un nomadisme financier toujours prêt à sortir de sa marmite. La spéculation sur les taux de change était peu envisageable car peu rentable : les modifications de parité sont  -politiquement non pas interdites- mais très difficiles à envisager. Cela signifie un commerce international sécurisé. Les mouvements de capitaux sont limités et un contrôle des changes vient brider le nomadisme afin de respecter l’engagement sur la fixité des taux. Le déficit américain doit rester contenu et sa pression inflationniste sur les autres pays doit être limitée pour - là encore- maintenir la fixité des taux. Au-delà, nous sommes  encore dans un monde où, selon la thèse de Burnham et ses nombreux collègues[11], « l’Organisateur » public ou privé est un être rationnel au service d’une idéologie de l’intérêt général qu’il veut servir pour en tirer des avantages symboliques. Et cet organisateur rationnel veut de la stabilité. Cela signifie que la finance ne peut se déployer à partir de « paris » sur de simples fluctuations de prix. Les seuls risques éthiquement envisageables se font sur l’investissement matériel, lequel doit se déployer dans un monde stable et sécurisé. C’est ainsi qu’à l’interdiction de la spéculation sur la monnaie va, de fait, s’ajouter  une certaine interdiction de la spéculation sur la plupart des autres marchandises. Le système organisationnel mondial chapeauté par celui de Bretton Woods fera que nombre de marchandises internationales verront leur prix fluctuer dans d’étroites limites. C’est bien évidemment le cas du pétrole dont la valeur du baril va rester stable jusqu’au début des années 70…précisément jusqu’à l’écroulement de Bretton Woods….

La fin de Bretton Woods est précisément la fin d’un monde sécurisé lequel deviendra un gigantesque marché pour une finance libérée. Concrètement la fin de la convertibilité du dollar en or débouchera en 1974 -et plus encore en 1976 avec les accords dits de la Jamaïque-  sur la fin des taux de change fixes, et donc sur des risques majeurs de changement de parité, à l’adresse de tous les acteurs du commerce international. L’économie financière qui, à quelques exceptions près, se confondait avec l’économie réelle et les limites étroites de ses investissements très matériels, va pouvoir s’en détacher. Désormais, elle va pouvoir s’annoncer comme marchande de sécurité sur une réalité mondiale économiquement désécurisée. Son premier très gros marché sera celui des devises abandonnées par la disparition de l’ordre de Bretton Woods. Il est aujourd’hui un marché quotidien représentant environ 3 fois le PIB annuel de la France. Exprimé autrement ses échanges quotidiens sont plus de 1000 fois supérieurs à la production matérielle quotidienne de la France… Et puisque ce premier gigantesque marché est un achat/ vente de couverture de risques (chaque opération est un risque qu’il faut couvrir car l’objet échangé n’est qu’un gain ou une perte future), il faut bien que le « parieur » (trader)  puisse reporter le risque sur un autre. Par essence le marché de la couverture de l’insécurité ne peut être que fortement croissant. Développer l’insécurité devient ainsi la matière première ultime de la finance[12].

Désormais, le vieux fordisme n’est plus accompagné dans sa logique rationnelle par une finance qu’il contient et qu’il maitrise. C’est, à l’inverse, une  finance dévorante qui doit être accompagnée et aidée par ce même vieux fordisme. Ce dernier doit donc se transformer radicalement avec l’émergence d’entreprises d’un nouveau type dont la seule vocation sera de produire de la valeur. Est-ce à dire que les anciennes entreprises dites fordiennes ne produisaient pas de richesses ?

Nous approfondirons ultérieurement ce thème dans une seconde partie.


[1] Au cours des 30 dernières années, dans les pays de l’OCDE, les salariés ne récupèrent que 45% des gains de productivité du travail du travail, le solde allant directement vers les actionnaires.

[2] Par le biais de rachats massifs d’actions dans les 500 plus grandes entreprises américaines, c’est seulement 7% des profits réalisés au cours de la dernière décennie qui vont se transformer en investissements dans l’économie réelle.

[3] La seule richesse immobilière passe d’une valeur de 70% du PIB en 1998 à 340% en 2020.

[4] La concentration se mesure par l’élévation de la part de marché dans les différentes branches au profit des entreprises les plus importantes. Cette concentration s’est considérablement élevée aux USA au cours de ces dernières années, phénomène accéléré par la crise sanitaire.

[5] Sa thèse fondamentale ne fût traduite en France qu’en 1947 chez Calmann-Lévy. Son titre : « l’Ere des organisateurs ».

[6] On peut citer ici les travaux d’Adolf Berle et Gardiner Means.

[7] Ce point est sans doute à nuancer car, bien avant le capitalisme spéculatif, il existait aux USA une certaine coordination entre ce qu’on appelait le « big business » et le « big government » .

[8] « L’esprit Malin du capitalisme » ; Desclée De Brouwer ; 2019.

[9] Il s’agit de la loi ERISA (Employer Retirement Income Security Act) du 2 septembre 1974 qui va transformer les caisses de retraites des entreprises en établissements financiers autonomes désormais chargés de diversifier leurs placements. Cette loi est le point de départ d’un fantastique développement de la Bourse et le fait que désormais une partie des retraites ne dépend plus de l’entreprise concrète de jadis mais du rendement d’un capital devenu abstrait. La richesse dépendra de moins en moins de l’économie réelle et de plus en plus de l’économie financière.

[10] Nous venons d’enregistrer le cinquantième anniversaire de sa disparition le 15 aout 1971.

[11] Collègues comme John Kenneth Galbraith et Alfred Chandler aux USA ou Michel Crozier voire Alfred Sauvy en France.

[12] Les outils de la finance sont bien sûr connus des praticiens. Pour autant Ceux -ci n’ont qu’une conscience limitée de la réalité de leurs pratiques. Pour une analyse détaillée des mécanismes fondamentaux de la finance le lecteur pourra se reporter sur l’article suivant : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-finance-et-droit-le-couple-impossible-122457721.html

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