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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 18:41

Les articles qui se consacrent au  monde d’après, se multiplient : grand retour de l’Etat ? reconstruction des services publics ? fin de la mondialisation ? édification de biens publics mondiaux ? etc. Ce qu’il y a de commun dans ces diverses réflexions, est finalement la fin plus ou moins annoncée du néo-libéralisme ambiant.

Nous voudrions dans ce texte préciser 2 points essentiels concernant la France et en particulier ses possibles projets de relance :

  1. La fin du présent régime de la dette au profit de sa monétisation constitue la preuve d’une production nationale insuffisante
  2. Le retour à un régime d’inflation constitue une hypothèse vraisemblable.

Le premier point peut s’appuyer sur une comparaison entre les régimes de la dette au cours de la première guerre mondiale et celui qui est déjà en place ou va venir se mettre en place aujourd’hui.

On sait déjà que le budget 2020, en raison de ses dépenses prévisibles et aussi en raison du poids des dettes passées, fait apparaitre un besoin de financement de plus de 20 points de PIB[1]. Ce besoin, d’abord pris en charge par les fonctionnaires de l’Agence France Trésor, est et sera très largement immédiatement monétisé par la BCE qui rachète une partie des dettes publiques de tous les Etats de la zone. Dans ce contexte, le « plan hôpital » pour ne prendre que cet exemple aura pour financement une simple création monétaire. Si ce plan et d’autres qui devraient suivre sont quelque chose comme un rétablissement du service public ou une reconquête de souveraineté, ou une marche vers davantage de résilience, ils révèlent aussi la vraie nature de la crise globale du pays.

De fait, la France, pour se rétablir, n’a d’autre moyen que la monétisation, en particulier celle déjà utilisée au cours de la première guerre mondiale au titre du maintien de la survie du pays. A cette époque, les choses étaient évidemment infiniment plus graves et sur 100 de dépenses de guerre moins de 16 provenaient de l’impôt. Bien évidemment, l’emprunt était lui-même très insuffisant, et l’essentiel des dépenses d’armement était financé par la Banque de France qui créditait directement le compte du Trésor. De fait, cela signifie que pour financer son effort de guerre sans monétisation il eut fallu que le PIB soit environ 6 fois supérieur à ce qu’il était à l’époque ( 100/16)[2].

Certes bien moins dramatique, nous sommes dans une situation comparable. Si le Trésor utilise, sans le dire, la monétisation c’est qu’il n’a pas les moyens d’assurer le maintien d’un service ni une forme de souveraineté élémentaire, ni de rétablir une résilience disparue. Logiquement, si la situation était saine, il utiliserait les revenus de l’impôt ou un transfert de revenus appartenant à d’autres agents (l’emprunt). Ces revenus et emprunts correspondent à des prélèvements sur une production réalisée par d’autres agents. Au-delà d’une question organisationnelle donc de productivité[3], l’origine de la monétisation présente est donc assimilable, comme l’exemple de la première guerre mondiale nous l’a montré, à une production insuffisante, laquelle renvoie à un taux de croissance trop faible. Si donc la France connait un délitement de ses services publics c’est aussi parce qu’il n’y a pas assez d’entreprises qui, en produisant, déversent les revenus correspondants (salaires, profits, etc.) lesquels, au final nourrissent le Trésor en impôts et emprunts.

Dans leur effervescence, les libéraux diront que la production est muselée, précisément par les impôts et autres prélèvements. Il faudrait donc les diminuer…avec pour conséquence une plus forte monétisation…d’autant plus forte que les entreprises sont amenées à fonctionner partiellement en mode dégradé en raison de la gestion de la crise sanitaire. D’autres économistes diront qu’il faut baisser les salaires directs et indirects…avec pour conséquence une diminution de la demande globale. D’autres enfin, considéreront qu’il faut un taux de change plus faible permettant l’augmentation de la demande extérieure et une diminution de la demande interne…donc une hausse de la production, d’où - à taux inchangé- une masse fiscale plus grande et une monétisation plus faible. Plus facile et plus rationnelle, cette solution soulève par conséquent celle de l’euro et du rétablissement de la souveraineté monétaire.

 Au-delà de désaccords qui n’abordent pas l’essentiel, à savoir la démesure financière souvent évoquée sur ce blog, le consensus se fait sur une nécessaire augmentation de la production marchande, laquelle passe par une réindustrialisation et la transformation profonde de l’agriculture. Au final l’entrepreneuriat politique tentera donc une réindustrialisation par monétarisation si possible sans toucher au dogme de la monnaie unique. Un dogme qui sera pourtant questionné en raison des conséquences ultimes de la monétisation.

C’est qu’en effet, l’hypothèse de l’apparition d’un régime nouveau d’inflation ne peut être exclue et c’est la seconde question qu’il nous faut aborder.

L’expérience de la première guerre mondiale est ici encore d’un très grand intérêt. D’une certaine façon, cette guerre s’inscrit dans un régime de croissance forte avec un contenu de plus en plus non marchand : les outils de la guerre ne sont pas des marchandises. D’une certaine façon, biens publics particuliers, ces outils sont pourtant payés très largement avec des ressources ni fiscales ni empruntées mais simplement issues de la création monétaire. Les énormes dépenses militaires sont ainsi du pouvoir d’achat largement disséminé dans le corps social, un pouvoir d’achat sans réelle contrepartie sur un marché nécessairement restreint. A l’époque le PIB non marchand (militaire essentiellement) est probablement plus important que le PIB marchand. Il en résulte mécaniquement une hausse continue des prix[4].

Si les divers plans qui vont se mettre en place, sont au moins partiellement des projets de rénovation du service public (plan santé, protection de l’environnement, transports, prise en charge de coûts de relocalisation, de transformation du monde agricole, etc.) ils auront comme les dépenses de guerre un effet inflationniste provoqué par une distribution de pouvoir d’achat sans marchandises correspondantes. Le produit marchand n’en augmentera pas pour autant si la concurrence étrangère se trouve moins affectée par le retour de l’inflation. En clair, si la monétisation est plus faible à l’étranger qu’en France, la balance commerciale française verra son déficit s’accroître. Un déficit qui sera aussi la marque de la grande difficulté du pays à se réindustrialiser. Beaucoup d’auteurs pensent que l’issue de la crise se manifestera sans inflation…ils oublient aussi que ce sera la marque d’une impossible réindustrialisation du pays. Dans ce possible  retour au régime d’inflation notons que L’Allemagne sera largement épargnée avec des besoins de financement de seulement 12 points de PIB : la monétisation de la dette est largement contrôlée. A l’inverse l’Italie, avec des besoins de financement de 30 points de PIB est très exposée. De quoi alimenter un différentiel d’inflation…qui rappelle les dangereux spreads de taux de la décennie précédente….Décidément il est impossible de quitter la redoutable question de l’euro….


[1] Environ 11 points pour le roulement de la dette, 10 pour le solde primaire, et un peu moins de 2 pour le paiement des intérêts.

[2] Sur ces points nous renvoyons à Pierre-Cyrille Hautcœur, « Was the Great War a watershed? The économices of World War I in France », in Stephen Broadberry et Mark Harrison (dir.), The Economics of World War I, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.

[3] Cette question est sans doute importante dans toutes les comparaisons notamment entre les systèmes de soins en Allemagne et en France. Toutefois, il faut comprendre que le PIB/tête en Allemagne étant plus élevé, un même poids de dépense publique (12,2 points de PIB) doit logiquement, toutes choses égales par ailleurs, produire un système de soin de meilleure qualité en Allemagne.

[4] Le niveau général des prix est ainsi multiplié par 5 entre 1913 et 1924.

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 06:12

La situation provoquée par l’arrêt du 5 mai dernier et la publication du communiqué de la Cour de Justice Européenne le lendemain, engendrent un problème majeur au cœur d’un conflit radical et indépassable sur le plan juridique.

Le Droit de l’Union Européenne serait davantage que du Droit international ?

Les 2 Cours sont en effet au sommet d’une pyramide, l’une édifiée au sommet du droit allemand, l’autre au sommet de ce qu’on appelle le droit de l’Union Européenne. Les 2 points de vue sont ainsi indépassables sur le plan strictement juridique. L’une affirme, et nul ne peut le contester dans l’ordre juridique allemand, que la Bundesbank relève de la souveraineté allemande et son indépendance ne peut s’exercer, sauf violence détruisant la-dite souveraineté, qu’encadrée dans l’ordre allemand du droit. L’autre affirme , et nul ne peut le contester dans l’ordre juridique européen, qu’elle est la garante de cet ordre et que toute contestation, ne peut être qu’une violence aboutissant à l’anéantissement complet de la construction européenne. Le texte du communiqué est, à cet égard, très clair : « Afin d’assurer une application uniforme du droit de l’Union, seule la Cour de justice, créée à cette fin par les États membres, est compétente pour constater qu’un acte d’une institution de l’Union est contraire au droit de l’Union. Des divergences entre les juridictions des États membres quant à la validité de tels actes, seraient en effet susceptibles de compromettre l’unité de l’ordre juridique de l’Union et de porter atteinte à la sécurité juridique. Tout comme d’autres autorités des États membres, les juridictions nationales sont obligées de garantir le plein effet du droit de l’Union. Ce n’est qu’ainsi que l’égalité des États membres dans l’Union, créée par eux, peut être assurée.[1] »

La radicalité de l’opposition entre ces 2 juridictions indépassables, sera pourtant habilement contournée et  personne ne peut imaginer que, d’ici juillet, la souveraineté allemande sera rétablie sur la Bundesbank, ou que l’unicité de l’ordre européen sera contestée. C’est dire que les meilleurs juristes travaillent déjà à la rédaction d’un texte qui reviendra à dire que les cercles sont autant de carrés et que les carrés autant de cercles. Et bien évidemment, la Commission évitera  le ridicule d’une procédure judiciaire , concrètement impossible et aux retombées très négatives sur l’ image de cette dernière en Allemagne.

On peut aussi affirmer que sa réaction sera d’autant plus modérée qu’existe une forte asymétrie de puissance réelle et symbolique entre les 2 Cours antagonistes. L’une s’appuie de fait sur ce qui reste un droit international, un droit dont la force exécutoire reste faible. L’autre s’appuie sur un droit national dont la force exécutoire est d’autant plus forte que sa force symbolique est considérable. Il n’y a qu’à comparer ici la résistance d’une Pologne et d’une Hongrie face à Bruxelles, et la disparition complète de tout commentaire et contestation en Allemagne dès que la Cour de Karlsruhe se prononce[2].

C’est dire aussi que nous entrons dans une vaste négociation dont l’issue reste à tout le moins incertaine. Nous sommes assurés sur le contenu d’une réponse qui sera tout sauf du droit, mais la suite dépendra d’un rapport de force complexe entre groupes d’acteurs que nous pouvons brièvement décrire.

Les acteurs en présence :

1 - Le premier groupe est composé des personnels administratifs de haut rang qui seront de prés ou de loin impliqués dans la réponse de la BCE à la Cour Constitutionnelle. Parce que leur statut est complètement lié aux institutions et aux intérêts des dirigeants financiers  immergés dans le mondialisme, ils ne peuvent accepter le point de vue de la Cour Constitutionnelle et seront amenés à se mobiliser sans réserve dans la protection de la citadelle BCE. Ils ne pourront dire autre chose que les carrés sont des cercles et les cercles des carrés. Du point de vue de ces acteurs, toute séparation de la Bundesbank au sein du système européen de banques centrales est beaucoup trop dangereuse pour être envisagée.

2 - Un second groupe beaucoup plus fragmenté est constitué de la diversité des intérêts allemands au regard des conséquences directes d’une obéissance complète de la Bundesbank. L’obéissance complète signifierait en effet la disparition probable de la monnaie unique avec taux de change augmenté pour la nouvelle monnaie allemande. Les divers acteurs allemands devraient ainsi réagir à une augmentation du pouvoir d’achat de leur monnaie. Quelles sont les réactions des divers sous- groupes composant la société allemande ?

            2.1 Un premier fragment est constitué de la finance mondialiste allemande. Le stock d’actifs financiers correspondant, libellé en monnaie étrangère,  serait dévalorisé. Par ailleurs, la disparition de la monnaie unique correspondrait probablement à une accumulation de créances irrecouvrables. On peut donc en déduire la parfaite cohésion de la finance allemande avec le point de vue européiste et mondialiste.

             2.2  Un second fragment est constitué des décideurs de la machine productive allemande. Les choses sont ici moins claires : fortes pressions sur des exportations désormais beaucoup plus chères mais acquisition moins coûteuse de biens et services intermédiaires produits à l’étranger et particulièrement dans les pays de l’Est. Les choses se compliquent si l’on raisonne sur les stocks de capitaux : dévalorisation de principe mais potentiel plus grand pour les capacités industrielles allemandes à l’étranger, mais aussi capacités nouvelles d’exportation de capital. Il est ici très difficile de conclure sans une étude sérieuse.

                2.3 Un troisième fragment est constitué des ménages dont le pouvoir d’achat international augmenterait, donc ménages à priori susceptibles de suivre d’autant plus volontiers la finance, que la confiance envers la Cour de Karlsruhe est considérable et ce,  pour des raisons historiques fondamentales[3]. En contre- partie la disparition de l’euro signifierait une rupture et une responsabilité historique que les citoyens refusent probablement.

Au total il est très difficile de se prononcer sur la réaction de l’Allemagne prise dans son ensemble.

3 - A titre de simplification, nous pouvons rassembler dans un dernier groupe les acteurs étrangers plus particulièrement concernés par la question. Il s’agit des pays du sud. Sans distinguer les groupes qui les composent, il est clair qu’au vu de la situation, la pression maximale se porte sur la question du financement d’un endettement devenu abyssal, et pour tout dire, devenu incontrôlable en cette année 2020. Le roulement de la dette cache mal son impérieuse et inéluctable monétisation. Il est donc évident que le personnel politico-administratif de l’ensemble de ces pays, France comprise, souhaiterait le retour dans l’ordre national de leur propre banque centrale, non pas au profit de l’interdit de la monétisation (« à l’allemande »), mais au contraire au profit de son autorisation  - sans doute masquée-  partielle ou complète. Bien évidemment en continuant d’affirmer que les cercles sont des carrés et les carrés des cercles, c’est-à-dire en continuant d’affirmer que les banques centrales sont indépendantes…ce qu’elles n’ont jamais été.

Un possible renouveau du château de cartes

Bizarrement pourrait alors se construire un nouveau château de cartes fondé sur mille malentendus. Les fondements de ce château seraient un accord sur davantage d’autonomie de chaque banque centrale de l’euro système. La Bundesbank participerait aux achats de dette publique mais dans la limite d’un plafond décidé par l’exécutif. Les Banques centrales du sud feraient de même. Le tout serait officialisé par le Conseil des gouverneurs de la BCE.

Une façon de procéder serait de dire qu’il existe un pourcentage unique calculé sur la base du stock de dettes de chaque Etat. Pour ne prendre qu’un exemple, celui de l’Italie, un tel choix est déjà une amélioration substantielle. Selon les données disponibles actuelles, la BCE dispose de 20% de la dette italienne et 31% de la dette allemande. Si l’on décide au « nom de l’unité européenne » qu’il existe désormais un taux de 25% pour chacun des pays, cela permet de construire un accord qui reste mutuellement avantageux : la finance est complètement rassurée puisque la montagne de liquidité - pour les jeux spéculatifs- n’est guère limitée, les diverses composantes de la société allemande sont rassurées et la Cour de justice de Karlsruhe reste respectée, l’Italie bénéficie d’une enveloppe supplémentaire de rachat de dette publique très substantielle ( environ 100 milliards d’euros pour l’année 2020). Bien évidemment l’exemple de l’Italie peut être reconduit pour tous les Etats du sud y compris la France.

Tout aussi évidemment, nous restons dans la logique du mensonge en affirmant que les cercles sont des carrés et les carrés des cercles : les traités ne sont pas respectés et la BCE par le biais de ses « BCN partiellement autonomisées » n’est pas dans une politique monétaire mais une politique budgétaire ; l’objectif des prix est délaissé etc. Par contre il y a accord mutuellement avantageux et donc il est probable que le mois de septembre aboutisse vers ce type d’accord.

Bien évidemment, nous restons dans la précarité et la logique du château de cartes, car ce type d’accord néglige complètement l’essentiel à savoir l’inéluctable éloignement des pays du nord vis-à-vis des pays du sud qui vont continuer à se désindustrialiser. Se diriger vers davantage d’homogénéité suppose des investissements massifs dans le sud, une accumulation considérable de capital industriel, voire agricole…mais cela suppose une maîtrise de la finance, le rétablissement des monnaies nationales,  la fin de l’indépendance des banques centrales, banques qui seraient entièrement mobilisées par l’impératif de reconstruction comme ce fut notamment le cas pour la France après la seconde guerre mondiale. Le temps présent ne permet pas de voir se constituer quelque chose comme la Banque de France de la quatrième république ou les débuts de la cinquième, le vieux « Conseil National du Crédit » ou le « Crédit National ». Sans doute faudra-t-il attendre encore un peu[4]…le temps que le nouveau château de cartes s’écroule…

 


[1] Communiqué n°58/20 du 8 mai : https://curia.europa.eu/jcms/upload/docs/application/pdf/2020-05/cp200058fr.pdf

[2] Il n’y a ici qu’à prendre l’exemple de débats houleux, tel celui de la légalisation d’un troisième sexe, ou de la censure de la loi interdisant le suicide assisté. Dès la décision le silence s’est fait dans l’ensemble de la population.

[3] La juridiction  de Karlsruhe représente aussi dans l’imaginaire allemand  une garantie de non retour à la République de Weimar et à son aboutissement. Il Y a là un phénomène majeur d’inertie historique.

[4] Notons ici les intéressants travaux d’Eric Monnet, en particulier son ouvrage : « Controlling Credit, Central Banking and the Planned Economy in Postwar France, 1948-1973 », Cambridge University Press,2018.

 

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 12:40

 

La décision vient de tomber : La BCE bénéficie d’un délai de 3 mois pour justifier sa politique d’achat de dette publique. Les lecteurs de ce blog ont souvent été informés des décisions de la BCE et il est inutile d’en reparler. Par contre, il est bon de savoir dans quel contexte on se trouve aujourd’hui en matière de volume d’achat.

Les chiffres qui nous sont accessibles sont surprenants pour qui s’intéresse à l’activité de la BCE. Détenant en moyenne 25 % du stock de dettes publiques de la zone, elle détient 31% de la dette allemande, et seulement 20% de la dette italienne. Si l’on va plus loin, on sait que la dette allemande représentait 60% de son PIB en 2019, soit la somme de 2100 milliards d’euros. Parallèllement, la dette italienne représentait en 2019, 132% de son PIB soit 2244 milliards d’euros. Pour des dettes globalement équivalentes en masse, la BCE détient donc 651 milliards d’euros de dette allemande, et seulement 450 milliards d’euros de dette italienne.

Si l’on tient très strictement compte des poids des 2 pays dans le capital de la BCE (21,4% pour l’Allemagne et 13,8% pour l’Italie, soit un rapport de 0,64), la règle équitable d’aide de la BCE serait de o,64 euros acheté en dette italienne pour 1 euro acheté en dette allemande. Cela est approximativement confirmé dans le comportement concret de la BCE (450/651= 0,69)[1]. Cela signifie que jusqu’à présent la BCE respecte strictement les règles qui lui sont normalement imposées et rappelées par la cour de justice européenne en date du 14/12/2018, laquelle insiste sur le principe de proportionnalité dans le QE. Pour autant, on se rapproche du butoir d’une autre règle, celle qui interdit à la BCE de détenir plus de 33% de la dette publique d’un pays. Les derniers chiffres que nous venons de présenter montrent qu’on est aux limites et pour aider davantage l’Italie on ne pourra plus respecter le seuil des 33% pour l’Allemagne. On sait que depuis quelques jours la BCE a décidé de franchir les limites. Il est même probable qu’au moment où ces lignes sont écrites, les 33% de dette allemande sont déjà dépassées… pour limiter le spread de taux sur la dette italienne. C’est peut-être cette information supplémentaire qui a fait basculer la réflexion des juges constitutionnels au profit de ce qui peut apparaitre comme un ultimatum.

Si l’on en revient aux chiffres d’avant la décision, l’Italie était sans doute comme d’autres pays, fondée à se plaindre, car le principe de proportionnalité aide davantage l’Allemagne que l’Italie : il fait artificiellement monter le cours de la dette allemande et baisser son taux. Et l’argument selon lequel cela défavorise l’épargnant allemand ne tient pas. Ce dernier peut en effet se tourner vers d’autres titres plus avantageux. En revanche, l’énorme déficit allemand en préparation pourra se financer à taux nul grâce à l’Italie….

Si l’on considère qu’en moyenne les appels au marché de la dette publique vont être multipliés par 2 voire par 3 au cours de l’année 2020, il est clair que les interventions de la BCE vont devoir se faire beaucoup plus massives…à peine d’une envolée des spreads de taux et d’une explosion de la zone euro. Cela devrait normalement passer par une augmentation spectaculaire du bilan de la BCE, augmentation engendrée sur le seul poste comptable de son actif dénommé : « titres détenus à des fins de politique monétaire ». Mais surtout cela passerait par un abandon de toutes règles de volume ou de proportionnalité puisque l’on peut logiquement penser, que même en abandonnant les achats de dette publique sur les pays hors zone euro, le poids des dettes publiques de la zone en détention à l’actif de la banque centrale bondirait de 25% à 35 voire 40%. Non seulement il faudrait à la BCE assurer le financement du roulement de la dette actuelle, mais encore il faudrait prendre en charge une grande partie des déficits à venir, soit probablement autour de 8 points de PIB de la zone. Cela signifie aussi que pour les années à venir il faudrait continuer à entretenir la fiction d’un remboursement de dette sur une base continuellement élargie….Il était donc difficile d’imaginer qu’après avoir autant déraillée la BCE puisse revenir dans les limites de l’épure des règles….

Si nous revenons au texte de la décision de la cour de Karlsruhe, la menace est claire : sans justifications dans les 3 mois, la cour interdira à la Bundesbank de participer au programme de rachat de dettes publiques, ce qui exposera la BCE aux sanctions de la Cour européenne laquelle exige le respect de la règle de proportionnalité. Nul ne connait la suite, mais on voit mal une BCE qui achèterait massivement de la dette italienne, via la Banque centrale d’Italie, sans qu’elle ne puisse commander à la Bundesbank l’achat de dette allemande. Pour respecter les juges de la cour allemande, il faudra passer outre les décisions de la cour européenne.

Les spreads de taux risquent de s’envoler assez rapidement et manifestement la crise de l’euro jouira encore d’un très bel avenir.

 

 

 

 

 

 

[1] La différence, très légère, ne relève que des « arrondissements » dans les chiffres avancés.

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 06:52

Nous tenons à publier ce matin un très court texte d'Olivier Passet. Admirons la puissance d'une pensée difficile à découvrir ailleurs. Bonne lecture.

La crise du Covid marquerait  le grand retour de l’État pour certains. Elle nous aurait rouvert les yeux sur la notion de bien commun et redonné une légitimité à l’interventionnisme public. Si cette idée ne fait pas l’unanimité, elle n’en demeure pas moins très partagée.


De quel retour parle-t-on au juste ? Pour que l’État revienne, encore faudrait-il qu’il ait disparu. Or ce n’est pas le cas. Un glissement  s’est opéré depuis plusieurs décennies. L’État producteur a certes régressé. L’État investisseur de même. L’état redistributeur a lui aussi été contesté à des degrés divers selon les pays. Mais globalement, les États des pays de l’OCDE n’ont pas reculé en masse financière. On leur a presque partout conféré le rôle de facilitateur des affaires et de grand assureur final des risques économiques qui est allé crescendo.  C’est cette fonction d’assurance, sous des formes diverses, qui prend le pas sur toutes les autres depuis des années.


L’état s’est maintenu financièrement alors qu’il a déserté peu à peu  des pans entiers de la production dont il ne posséderait pas les clefs d’une gestion efficace. Il s’est concentré avec des moyens rabougris sur ses fonctions régaliennes : sécurité, justice notamment. Il continue à assurer un socle commun de production en matière de santé, d’éducation notamment. Mais le bien-fondé de son intervention est de plus en plus contesté : autonomie, gestion privée, augmentation des droits d’inscription ou des tarifs sont la tendance, les banques et les assurances privées revendiquant leur capacité à prendre la relève des États pour financer l’accès à ces services. Energie, transport, télécommunication, tous les services considérés autrefois comme essentiels et stratégiques ont basculé de leur côté dans la sphère concurrentielle, l’État ne conservant que le coût fixe des grandes infrastructures de  réseau, et déléguant l’exploitation à des opérateurs privés mis en concurrence.


Ce glissement a deux conséquences immédiates. Sur ces champs, les principes directeurs qui guident la sphère privée s’imposent : la diversification/segmentation de l’offre, les économies d’échelle et la gestion à flux tendu, à stock, minimal.

C’est le nerf de la guerre concurrentielle. Appliquer les règles de gestion privée à ces sphères a donc pour corolaire de rompre l’homogénéité de l’offre, de multiplier les gammes, donc de rompre avec le principe d’égalité, de pousser à la hausse les volumes, en matière de transport aérien par exemple, en contradiction avec tous les objectifs environnementaux, et d’abandonner tout ce qui ne relève pas d’une demande récurrente, stable et rentable : fermer les petites lignes régionales, limiter le nombre de lit en hôpital, ou l’appareillage pour en optimiser l’utilisation  etc., avec tous les risques et les pertes d’externalités que cela comporte. C’est tout cela qui nous explose en pleine face actuellement. L’aggravation des crises sociales, environnementales et sanitaires nous mettent face à la démission productive des États. 


A côté de cette grande tendance, il y a la montée de la fonction assurantielle. Qui n’a jamais été sacralisée dans les textes. Elle est devenue invasive. Face à l’instabilité du système c’est l’État qui devient le grand gardien du maintien à flot de l’économie. Cela commence par l’emploi. Les entreprises ne veulent plus porter le risque attenant au contrat de travail… qu’à cela ne tienne. C’est l’État qui reprend ce risque en finançant la sécurisation des parcours. Les entreprises ne veulent plus financer les risques attenants au travail (retraite, reconversion etc..) qu’à cela ne tienne, on fiscalise ce risque sur toute la population, ou on privatise les systèmes. L’économie est soumise aux vagues moutonnières de la finance... ce sont, les États renflouent, reprennent les pertes à coup de milliards pour éviter le grand collapse de la finance. Et idem aujourd’hui avec le COVID, où l’État prend à sa charge la moitié des salariés. L’État est devenu une immense tirelire assurantielle adossée à une sphère privée déresponsabilisée. C’est cela le soi-disant moins d’État. Une sphère privée sous tutelle financière, qui n’en finit pas de faire des sorties de route et d’accumuler une énorme dette environnementale. Des États désarmés pour gérer le bien commun, qui récupèrent en revanche tous les risques en dernier ressort dont se sont déchargés ceux qui sont rémunérés pour les porter (les détenteurs de capitaux). Et au sommet des banques centrales dites indépendantes qui à coup de liquidité gratuite sont devenues les vassaux utiles d’un édifice étato-financier "too big to fail".


Vivons-nous dès lors un retour de l’État ? On peut en douter. Nous vivons au contraire l’apothéose de l’État assurantiel et démissionnaire du champ de la production de biens communs. Une sorte de flexisecurité généralisée poussée à son point culminant. La suite de l’histoire est pourtant écrite d’avance. Les États vont sortir discrédités de la gestion de cette crise, devant rendre des comptes sur les stocks de masques ou de respirateurs qui se sont évaporés. Trop surendettés pour pouvoir reprendre la main sur la question sociale ou écologique. Et d’ailleurs, si l’État producteur de bien commun était de retour, nous le serions déjà. Ce n’est pas seulement les milliards qu’il aurait mobilisé ou les masques importés de Chine, mais les hommes. Sa réponse ne serait pas seulement financière mais réelle. Nos entreprises seraient réquisitionnées pour produire l’indispensable. La Poste serait en première ligne pour livrer les marchandises de magasins qui continueraient leur activité etc… Sa réponse serait déjà autant productive que financière.

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 08:57

L’énorme crise économique à venir n’est plus gérable avec les règles de la mondialisation et plus encore, avec celles  de la communauté européenne.

Les différents instituts statistiques qu’il soient internationaux ou nationaux, privés ou publics s’orientent tous sur des scénarios de retour vers les chemins antérieurs de croissance. Les nuances se  font autour des formes de ce retour : « rattrapage », « récupération rapide », « longue traine » , « grande dépression ». Le vocabulaire utilisé en dit long sur la difficulté de penser le monde autrement.

S’agissant de la France une relance classique est aujourd’hui impensable pour toute une série de raisons.

La première obéit à un principe de réalité élémentaire : l’énormité des déficits publics dépasse de très loin les possibilités d’une gestion raisonnable de la dette. L’agence France Trésor chargée de commercialiser la dette devra cette année, au moins doubler ses efforts de commercialisation de nos OAT et autres titres publics (Passage de moins de 200 milliards d’euros à probablement près de 400 milliards d’euros). Cela signifie aussi qu’environ 70% des dépenses de l’Etat central correspondront à du crédit…à la consommation pour l’essentiel… Même avec une charge de la dette nulle (taux de l’intérêt proche de zéro) son simple roulement sera impraticable.

La seconde est d’abord une logique de méfiance qui, déjà fort présente au regard des politiques publiques menées depuis plusieurs décennies, va considérablement s’aggraver au regard d’une crise sanitaire difficile. Cette logique a pour premier effet de développer l’épargne au détriment de la consommation et de l’investissement. Déjà vérifiée dans les pays au déconfinement avancé (Chine) elle ne peut que s’amplifier au regard des grandes inconnues de la crise : seconde vague ? quelle immunité ? quels décalages chronologiques dans les rythmes de la crise entre les zones géographiques ? Face à une offre globale difficile à rétablir va correspondre une demande durablement faible.

La troisième est, probablement, un début de prise de conscience que la dérégulation généralisée et que l’hypothèse d’un individu entrepreneur de lui-même, totalement délié au sein d’une société complètement liquide, est une erreur scientifique : les humains restent dans la nature, qu’ils façonnent  en y développant aussi des externalités… qui peuvent l’anéantir et ainsi détruire tous les calculs microéconomiques savamment menés. C’est ce que nous enseigne la crise sanitaire.  Nous retrouvons là le défi de la complexité chère à Edgar Morin, défi hélas complètement oublié dans les modèles économiques classiques enseignés dans les Universités.

Ces trois arguments se combinent pour toucher davantage la France que les autres pays. La dérégulation généralisée avec la fin du monopole monétaire, la sanctuarisation des 4 libertés, l’interdit de toute politique publique sérieuse, etc. était beaucoup plus choquante pour les français que pour les citoyens des autres pays. La raison est d’ordre culturel ou historique et le pays s’est très largement construit, beaucoup plus qu’ailleurs, autour de son Etat. C’est précisément parce que la culture française accorde une importance considérable à son Etat, que la rétraction industrielle du pays, la désertification des campagnes, la dérégulation financière,  la fuite des grands ingénieurs techniques vers la finance, la  transformation des entreprises en productrices de simples valeurs comptables, la confusion de l’investissement et de la spéculation, la transformation des cadres en agents taylorisés d’un reporting, devenu bible de bonne gestion,  la transformation des grandes écoles d’ingénieurs et des universités en écoles de commerce, etc. est, au final, très mal vécue.  Bien évidemment se trouve également, très mal vécu le délabrement progressif d’un hôpital public soumis aux réformes structurelles étonnamment bureaucratiques, et pourtant imposées par la dérégulation généralisée.

Cette place singulière de l’Etat en France mérite davantage d’explication. La clé de celle- ci se trouve probablement dans une identité culturelle pluriséculaire qui marque l’histoire du pays et en font sa singularité. Sans reprendre les travaux d’un Philippe d’Iribarne, on peut la dessiner par quelques traits : position honorable pour tous, passion de la grandeur, participation égale à la noblesse, passion de l’égalité exacerbée par une vision hiérarchique du monde, place non centrale de la propriété, méfiance vis-à-vis du marché.

Chacune de ces caractéristiques qui fixe la réalité culturelle française et la singularise par rapport à toutes les autres, peut être mobilisée pour comprendre des réalités concrètes. En particulier, elle permet de comprendre les difficultés humaines de l’entreprise française noyée dans les exigences de la finance : un contrat de travail n’est pas un contrat banal en France ; les inégalités salariales sont plus mal vécues, tous les métiers sont d’égale noblesse, et on préfère la logique des concours à celle des DRH recruteurs ; la haute fonction publique relève d’une noblesse d’Etat ;  le libre marché provoque des inégalités ; la rente est illégitime ; l’entreprise n’est pas un espace démocratique, etc.

Ces caractéristiques culturelles pluriséculaires furent historiquement protégées par un grand Etat devenu aussi au siècle dernier un Etat protecteur. Lorsque le capitalisme se trouve dans sa phase fordienne (gains de productivités considérables aisément partageables dans le cadre de l’Etat-Nation), il est clair que la France est un pays qui rayonne plus que d’autres : croissance au-dessus de la moyenne avec rayonnement de son socle culturel partout dans le monde. D’où la France des grands projets, celle capable en quelques années d’assurer une indépendance énergétique à nulle autre pareille, celle capable de construire un outil militaire, certes petit, mais sans égal dans le monde,  celle d’un rayonnement scientifique exceptionnel (Mathématiciens monopolisant la médaille Field, physiciens, astrophysiciens) ; celle d’un rayonnement technologique faisant jeu égal avec la première puissance du monde, celle d’un rayonnement culturel, philosophique et artistique, mondialement exportable (« French theory », écrivains, etc.). Une liste exhaustive serait difficile à établir.

Lorsque maintenant, il est décidé de passer de l’internationalisation à la mondialisation, passage qui est aussi celui du passage du capitalisme accumulatif au capitalisme spéculatif, et lorsqu’il est décidé de construire une Europe qui n’est qu’un édifice marchand, la France se tourne vers des choix impossibles en ce qu’ils ne correspondent pas à sa réalité culturelle et historique. Ce qui n’est pas le cas de nombres de partenaires pour qui le marché fait partie d’une liberté retrouvée ou à conquérir.

Dés lors, la réalité française va devenir schizophrène : ses élites vont se confondre de plus en plus avec celles du marché, et il faudra trouver des compensations pour la majorité qui refuse, avec détermination, la grande transformation.

L’élite découvre dans cette dernière, une réalité confortable : on continue d’aduler l’Etat tout en étant plongé dans les délices du marché, d’où par exemple le grand principe des « portes tournantes » à Bercy. D’où toute l’histoire bien connue du changement de statut, avec des grands commis qui deviennent dirigeants d’entreprises que l’on privatise, des dirigeants qui, petit à petit, auront pour interlocuteurs non plus des salariés, non plus des actionnaires bien légitimes, mais des fonds spéculatifs qui s’intéressent beaucoup moins à l’investissement -la réalité de l’entreprise- et bien davantage à la simple « valeur actionnariale »…parfois obtenue par des procédés douteux comme le rachat massif d’actions. Une réalité qui, étrangement, va générer une énorme bureaucratie chargée de surveiller l’efficience des grandes entreprises et de toutes leurs filiales, non celle assurant une réelle accumulation du capital avec croissance véritable et emplois réels mais - comme le dit, avec humour, un Jean-Luc Gréau, ou plus de tristesse, un Pierre-Yves Gomez - une « accumulation comptable ». D’où la multiplication d’experts à l’interne, en systèmes de paramétrages, en prescripteurs d’objectifs, en contrôle des activités, en calculs des écarts, en systèmes d’alertes, etc. D’où aussi à l’externe des consultants, des évaluateurs, des comptables, des juristes, des marchands de sécurité .financière, des notateurs, des organisateurs, des communicants, des lobbystes, des marchands de bonnes pratiques ou d’efficience managériale, des virtuoses en optimisation fiscale, en « Tarification à l’Activité » (Hôpitaux) ou en « Taux d’Occupation » (EHPAD), etc. La liste composant cette boursoufflure tant du « back office microéconomique » que du « back office macroéconomique » serait impossible à établir.

 Et chacun, constatant la probable démesure de cette liste, pose la question de l’évaporation des  producteurs réels. C’est pourtant dans cette boursoufflure qu’une bonne partie de la jeunesse diplômée  trouve son emploi, une jeunesse ainsi amenée à croire qu’il s’agit là d’un monde rationnel. Un monde qui, en quête permanente d’efficience, débouche sur son envers : une chute vertigineuse de sa croissance potentielle et ce depuis les oukases mondialistes et surtout européistes. Et, sans oublier la question majeure de l’environnement, Le monde fonctionne à rendements décroissants et ne peut plus satisfaire le système de valeurs qui fait la spécificité de la France.

Cette énorme bureaucratie copie singulièrement celle de l’Etat protecteur traditionnel qui, pour continuer jusqu’à l’impossible sa protection, s’enlise lui -même dans sa propre bureaucratie,  une bureaucratie qu’il importe maladroitement - gestion hospitalière par exemple-  depuis le secteur privé jugé rationnel. D’où au final une  quasi-généralisation des « Bullshit jobs » privés et publics tant décrits par David Graeber ;  jobs  qui parfois ressemblent à ceux  des acteurs du vieux monde soviétique empêtré dans les sables du « Gosplan ».

Le prix à payer est énorme car la vieille culture est toujours présente chez les plus nombreux et l’Etat se doit-être d’autant plus protecteur que, dans sa schizophrénie, il abandonne tous ses leviers et perd les ressources traditionnelles de son action. Curieusement, il ne peut que grossir avec une croissance dont le rythme ne peut que diminuer avec la chute de l’investissement productif national : ses moyens diminuent mais il faut compenser les désastres sociaux impulsés par la grande transformation. On comprend alors la litanie des 40 années de déficit public, des dépense publiques énormes , essentiellement sociales qui ne peuvent que croitre, sauf à abandonner les valeurs traditionnelles du pays.

La France n’est pas malade parce que, par rapport à l’Allemagne, ses dépenses publiques sont de 10 points de PIB supérieurs. la France est d’abord malade de sa schizophrénie : être dans la mondialisation tout en la refusant  foncièrement . Etre dedans tout en le refusant c’est bien sûr un double déficit, celui de la compétitivité, prix d’une protection coûteuse qui est, elle-même, le prix d’un abandon de l’internationalisation au profit d’une   mondialisation devenue dangereuse et faussement productive car assise sur un capitalisme spéculatif et non plus accumulatif. La conséquence ultime de cette schizophrénie est bien évidemment un délitement social de plus en plus dangereux. Inutile d’insister sur l’évidence des faits.

Cette constatation doit-être le point de départ de toute réflexion stratégique concernant le pays. Il ne peut, vu l’énorme puissance de la crise, y avoir de relance ni pour la France ni probablement  pour nombre d’autres  pays. Il ne peut plus y avoir de réformes structurelles qui s’attaquent stupidement aux valeurs fondamentales du pays… D’où l’abandon probablement intégral des réformes entreprises si l’actuel pouvoir se pense concerné par le souci de sa reconduction…

Il ne faut pas se tromper et la réflexion stratégique à mener doit d’abord concerner toutes les règles antérieures et en particulier celles de l’Union Européenne. S’il s’avère politiquement impossible de revenir sur la question de la monnaie unique, celle du marché unique, la question du  libre -échange, etc. Il faut impérativement réfléchir sur la question de leur contournement radical : rétablissement de barrières douanières ? émission d’une monnaie parallèle par une banque de France soumise ? restrictions sur les mouvements de capitaux ? Il n’y a plus à faire semblant de négocier avec des acteurs qui ne respectent pas fondamentalement les valeurs essentielles du pays. Et il n’y a plus à faire semblant de se réjouir sur les résultats des dernières négociations bruxelloises qui ne peuvent que prolonger l’agonie.

Tout aussi importante est celle du « containment » de la finance. L’entreprise doit retrouver un minimum de souveraineté avec la fin de sa soumission quasi-complète aux seuls intérêts d’acteurs qui se livrent à un quasi-détournement des droits de propriété. Actionnaires réels et collaborateurs réels doivent retrouver leur légitime place dans l’entreprise. C’est la condition fondamentale de sa résurrection, de son autonomie et du rétablissement du sens dans le travail de ses cadres. Cela passe par un bouleversement radical de la finance et une reprise en main sérieuse, et du système bancaire, et du « shadow banking » qui lui est associé. Sans pouvoir dessiner ce que serait le nouveau système, il est clair que l’activité financière doit se détourner complètement de ce qui est devenu un gigantesque casino où s’élaborent des paris sur fluctuations de prix, pour en revenir à sa fonction première : prendre des risques en finançant des investissements productifs. La refonte financière est probablement la mère de toutes les réformes mettant fin à la schizophrénie du pays.

Parce que nul ne peut s’attaquer à un système de valeurs et donc à une culture, mettre fin à la schizophrénie de la France suppose la mise en place de règles fondamentalement éthiques : celles qui respectent les méta-règles de son jeu social.

Mettre fin à la schizophrénie, c’est aussi faire le choix de l’entre- deux : ni fermeture d’un Etat-Nation à l’ancienne, ni ouverture sans dures négociations. Ni fermeture en raison de l’universalisme de ce qui se dégage des vieilles valeurs du pays et qui en font sa grandeur. Ni ouverture sans récupération de tout ce qui participe à sa complète résilience : santé, éducation, énergie, environnement, agriculture, sûreté nationale, outils numériques, sont des « communs » qui, tout ou partie, peuvent échapper à une logique strictement marchande et doivent être repositionnés sur le territoire. De ce point de vue, les réussites des industries de l’armement peuvent aider à la réflexion.

 

 

 

 

 

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 07:39

Nous nous permettons ici de publier un texte très bref, mais très riche, et qui ouvre la voie à une authentique réflexion. Merci à Olivier Passet et à XERFY. Bonne lecture.

 

Dans les moments de crise, fleurissent les discours sur la catharsis. La crise devient la solution. Elle nous projette dans le monde d’après, écrasant tous les dogmes, tous les préconçus idéologiques. Elle nous oblige à nous réinventer pour paraphraser Emmanuel Macron dans son allocution de 13 avril. Et partout aujourd’hui se multiplient les projections positives sur l’incroyable catalyse du COVID-19, qui va changer la face du capitalisme, pour l’accorder enfin aux urgences sociales, sanitaires et écologiques, et replacer l’homme au cœur de nos systèmes de pensée. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Pour ceux qui se souviennent pourtant de la soudaine clairvoyance de nos politiques au moment des crises de 2000 ou de 2008, sur les excès de la finance, de la mondialisation sauvage, le doute est permis.


Pourtant oui, c’est un fait, cette crise par son ampleur inégalée va modifier de façon irréversible notre vision du monde. D’abord pour une première raison. Nous avons franchi un seuil traumatique. Il paraît certain, maintenant que le COVID laissera des traces longues sur la croissance et les conditions sociales Nous ne pouvons plus croire à ce stade que l’arrêt accidentel de la fourmilière productive et consumériste, ouvre une nouvelle phase d’euphorie et de sursaut libérateur. Ensuite, parce que, tout ce qui forgeait notre représentation d’une économie efficace est battu en brèche: non, l’abolition des distances, l’allongement des chaînes de valeur, la division toujours plus poussée du travail ne sont pas l’Alpha et l’Omega indiscutable de l’efficience économique ; non le zéro stock, le flux-tendu, la suppression de toutes les masses graisseuses des structures productives, ne sont pas le marqueur universel de l’efficacité des organisations ; non, le marché n’est pas la seule et meilleure instance de coordination… non la digitalisation, le travail indépendant, ne sont pas les nouveaux graals de l’organisation du travail au regard de cette expérience grandeur nature de travail à distance… Tout le bréviaire de la pensée progressiste doit rendre compte de son imprévoyance. Circuit court, traçabilité, sécurité des approvisionnements, gestion de l’incertitude par les stocks, autonomie productive, planification et coordination stratégique par la puissance publique, vitalité de la socialisation physique par le travail, importance de l’entreprise traditionnelle et du salariat dans la gestion du partage des risques au moment où les free lance, les indépendants se retrouvent sans filet … Tout ce qui faisait figure d’archaïsme, revient en force.  L’efficacité instrumentale de la pensée progressiste doit et devra composer avec toute une série d’exigences qu’on ne peut plus balayer d’un revers de main au nom de la modernité. Et c’est toute la pédagogie de la réforme incessante qui part en fumée. Car il est manifeste aujourd’hui que le gaulois réfractaire coûte infiniment moins cher à la collectivité que le réformateur progressiste. Le premier, avec son argent de dingue a fait dériver de quelques points de PIB l’endettement public. Le second l’a doublé en moins de 15 ans en s’acharnant à rendre le système existant toujours plus efficient et à le renflouer sans compter à chaque spasme. 


Cette mort clinique du no alternative, ce rééquilibrage de la pensée pourraient nous réjouir. L’ouverture des options et la nouvelle culture de l’urgence devraient nous aider à élargir la palette des instruments pour aborder les défis sociaux et écologiques. Voilà que le recentrage de l’économie sur ses fonctions essentielles met sur le devant de la scène les invisibles. Voilà que le président de la république reprend à son compte cette remarque de François Sureau lorsqu’il nous invite à relire l’article premier de la déclaration des droits : « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »… ouvrant la porte à un tournant social du quinquennat.


Mais le risque est là en même temps. L’évolution des esprits se produit au moment même où dans leur instinct de survie, les entreprises n’auront de cesse de revenir dans le monde d’avant. Au moment même où la supervision financière n’aura de cesse de restaurer la valeur des actifs. Alors même que crise après crise, le maintien en survie artificielle du système a fait exploser la dette et brûlé les dividendes et les capitalisations de l’expansion passée… Et c’est précisément dans ce hiatus entre les nouvelles aspirations collectives et les moyens mobilisables que se logent tous les risques de conflagration sociale et démocratique.

 

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 07:59

 

Inutile de rappeler des chiffres colossaux qui ne cessent de s'accroître de jour en jour. Sans transformation majeure, le service des dettes publiques, même à taux zéro va prendre un envol ne permettant probablement plus d’y faire face.

Les emprunts assurés par l’Agence France Trésor avaient pu diminuer à la fin des années 2010 et se trouvaient sous la barre des 200 milliards d’euros, soit environ 80% des recettes fiscales du Trésor central. Le budget 2020 dans sa première version correspondait déjà à un important dérapage puisqu’avec un déficit prévisionnel de 93,1 milliards d’euros, les besoins de financement passaient à 226 milliards. La version rectifiée du Budget, suite aux premières mesures correspondant à la crise sanitaire (loi de finances du 23-03-2020), élève le déficit prévisionnel à 109 milliards et les besoins de financement à 246,1 milliards. Le service de la dette augmente donc de plus de 25% en moins de 2 années, ce qui promet un beau regain d’activité à l’équipe de l’Agence France Trésor….

Cette hausse va, sans doute pour la première fois dans l’histoire, permettre des dépenses publiques venant très majoritairement de crédits bancaires, et en première ligne les 16 banques, dites « Spécialistes en Valeurs du Trésor [1]», sélectionnées par l’Agence France Trésor. En effet ces besoins de crédits bancaires sont à comparer aux recettes nettes du budget  initial 2020 ( 250,7 milliards restants après transferts aux collectivités territoriales, 41,2 milliards et la contribution de la France à l’Union Européenne, 21,5 milliards),mais des recettes qui seront réévaluées à la lumière du tarissement des ressources fiscales à venir. En effet, selon des calculs déduits des données de l’INSEE[2], les recettes fiscales calculées sur la base d’un confinement de seulement 6 semaines diminueraient de 81,1 milliards d’euros, soit le tiers des recettes nettes initialement prévues…ce qui porterait les besoins de financement à 327,1 milliards d’euros… Ajoutons que la décision du 9 avril dernier d’engager 100 milliards supplémentaires, porterait alors l’objectif de l’Agence France Trésor à 427,1 milliards d’Euros.

Compte tenu du tarissement estimé de la masse fiscale, cela signifie que pour l’année 2020, les dépenses du Trésor seraient composées à plus de 70% …par du crédit bancaire (427/ 170)…Du jamais vu. Faut-il ajouter que ces crédits bancaires sont largement du crédit à la consommation puisque les dépenses correspondantes sont largement des dépenses dites courantes et en particulier des dépenses sociales ? De quoi se poser une autre question : quel peut-être, dans de telles conditions,  l’avenir de ce qu’on appelle la marché de la dette publique ?

Posons- nous en effet, de façon brutale, la question de  ce qui se passerait si l’on supprimait le dit marché, en allant plus loin encore que ce que vient de décider la Banque centrale anglaise (BOE) laquelle va acheter directement des titres du Trésor britannique.

 Imaginons par exemple l’annulation autoritaire de la dette publique française. Quelles en seraient les conséquences ?

En mettant entre parenthèse la question éminemment centrale de l’euro, l’annulation mettrait immédiatement en grande difficulté, au-delà des « grossistes » de la dette, les 16 banques SVT, des milliers d’acheteurs de la « matière première  dette publique ». Parmi ces deniers on trouve des banques dont des banques centrales, des établissements de crédit, des compagnies d’assurances, des fonds souverains, des Organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM) dont les SICAV (Sociétés d’investissement à capital variable et les FCP (Fonds communs de placement), d’autres gestionnaires d’actifs comme des fonds de pension, etc. L’ensemble se trouvant réparti, selon les chiffres fournis par le bulletin mensuel de l’AFP, entre résidents (46,4%) et non- résidents ( 53,6). Vu l’ampleur du montant de la dette négociable du Trésor ( 1848 464 705 105 euros au 28 février 2020) et surtout l’effet de contagion interbilantaire, c’est l’ensemble du système financier planétaire qui s’effondrerait comme un château de cartes : d’abord une illiquidité radicale de beaucoup de produits financiers (tous ceux contenant de la dette publique française), ensuite une insolvabilité complète des institutions porteuses de tels produits contaminés. La fin de l’histoire étant une crise économique planétaire majeure.

 On conçoit dans ces conditions, que la solution face à une telle décision, serait l’effacement sur des milliers de  bilans du dommage provoqué par substitution de monnaie centrale, à l’euro près, à la dette publique devenue de nulle valeur . La chose est simple dans son principe : la  ou les banques centrales, créditent un compte à l’actif de chaque institution d’un montant égal à l’actif détruit et rien ne change au regard des exigences de passif. Tous les bilans sont nettoyés avec cette forte impression de préférence pour la liquidité…

Du point de vue de l’Etat qui prend une telle décision, le soulagement est immense et il n’a plus à amortir par une opération de crédit bancaire ses dépenses, y compris la charge en intérêts, au titre du service de sa dette. Et cet Etat pourrait être remercié par l’ensemble du système financier qui, ainsi allégé, pourrait se lancer vers de nouveaux investissements. Comprenons en effet que les dépenses publiques se poursuivant, les dépôts bancaires continueraient d’être alimentés,  venant ainsi nourrir le multiplicateur du crédit. Le soi-disant effet d’éviction cher aux économistes serait ainsi confortablement contourné.

Ce scénario est bien évidemment un rêve car cela suppose que les banques centrales acceptent, en synchronisation, de jouer le jeu, et un jeu qui pourrait donner lieu à des comportements mimétiques accélérant le tsunami planétaire. On comprend un peu mieux pourquoi l’indépendance des banques centrales est en quelque sorte une garantie contre le risque d’une catastrophe planétaire. Mais beaucoup mieux encore, on comprend que le marché de la dette publique, inutile en soi avec une banque centrale obéissante, est un moyen permettant d’élargir la part de marché de la finance, et de l’asseoir sur des produits réputés sûrs : quel Etat, et donc quels entrepreneurs politiques risqueraient de  prendre  la responsabilité d’utiliser cette bombe atomique qu’est l’annulation autoritaire de la dette publique ? La paix par la dissuasion nucléaire…de quoi comprendre que les bons du Trésor ont une valeur quasi sacrée, une valeur introduisant d’immenses privilèges sur les calculs de ratios imposés par la régulation bancaire.  

La finance ne veut pas être réprimée par la disparition d’un marché de la dette publique qui lui est si utile. Pensons par exemple aux « appels de marge » de plus en plus importants avec la spéculation massive, laquelle utilise si naturellement la matière première "dette publique". Symétriquement elle ne peut non plus en accepter un développement trop important, car  le risque de voir des Trésors, épuisés par des besoins de financement monstrueux, prendre des décisions irréversibles est devenu très grand. Nous avons pris l’exemple de la France, mais pensons aux Trésors de l’Europe du sud dont bien sûr le Trésor italien. C’est la raison pour laquelle ces banques centrales indépendantes garantissant le bon fonctionnement de la finance, s’éloignent quelque peu de leur code de bonne conduite[3]. Elles sont garantes de l’existence d’un marché de la dette publique très largement inutile pour tous les acteurs économiques en dehors de la finance, mais elles doivent en limiter le périmètre en devenant de plus en plus souvent acheteuses, bien sûr sur les marchés secondaires, et bientôt acheteuses directes. Et lorsque l’on devient acheteuse directe, il n’y a plus véritablement marché mais accord…pour limiter la marché. C’est très exactement ce que vient de décider ( co-décider ?[4]) la banque centrale britannique qui vient de se livrer à une innovation peut-être radicale. Nous disons peut-être car les avances au Trésor sont encore remboursables…ce qui n’a rien d’obligatoire[5]. Que le pays symbole de la « finance libérée » prenne une décision répressive, est sans doute un fait historique majeur. Qui ose en parler ?

 

[1]  Les 16 banques sont : BofA Securities Europe SA, Barclays bank, BNP Paribas, Crédit Agricole CIB, Citigroup, Commerzbank, Deutsche Bank, Goldman Sachs, HSB France, JP Morgan, Morgan Stanley, Natixis, NatWest Markets, Nomura, Société GénéraleLa taille et la surface mondiale de ces établissements permettent d’assurer, selon les acteurs de l’AFT, une gestion optimale de la dette publique française (liquidité, sécurité, prix).

[2]  Cf : [RussEurope-en-Exil] Le coût économique de la crise du coronavirus (au 10 avril) par Jacques Sapir

[3] Le Pandemic Emergency Purchase Programme (PEPP) adopté le 6 mars dernier a permis de faire grossir le bilan de la BCE, lequel se montait au 3 avril à 5199 milliards d’euros, soit près de 50% du PIB de la zone. Y a-t-il une limite à la taille du bilan de la BCE ?

[4] Il s’agit effectivement d’une co décision puisqu’elle a fait l’objet d’un communiqué commun le 9 avril dernier. Les avances vont prendre selon le communiqué la forme de droits de tirage à court terme avec « si possible » un remboursement avant la fin de l’année…on s’éloigne beaucoup de la rigueur des contrats sur le marché de la dette publique classique.

[5] Ce qui nous fait penser aux célèbres « avances non remboursables au Trésor » de la Banque de France  sous la quatrième République.

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28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 07:08

Vu la beauté du texte nous nous permettons de reproduire sur le blog la lettre de Léosthène en date du 28 mars. Bonne lecture à toutes et à tous.

 

La lettre de Léosthène, le 28 mars 2020, n° 1458/2020

Seizième année, bihebdomadaire. Abonnement 390 euros.
http://www.leosthene.com 

 

 

La ruse de l’histoire

 

« Notre réalité s’est mise à ressembler à un film catastrophe » remarque le philosophe Alain Finkielkraut (1). « Au bougisme a succédé le confinement ». De quoi en « perdre son globish ». En effet. Trois milliards d’hommes sont confinés aujourd’hui, l’Inde, d’abord sceptique, comprise. D’autres vont y venir, en Afrique, en Amérique latine, en Russie. Aux Etats-Unis, aussi. L’économie réelle, la production, les chaînes d’approvisionnement subissent donc un extraordinaire coup d’arrêt, événement unique dans l’histoire. Les échanges internationaux s’effondrent et vont continuer à s’effondrer. Et, nous fait remarquer un lecteur, il peut y avoir pire. Quand les entreprises s’arrêtent, elles consomment moins de pétrole. En matière de projection, nous dit-il, il faut « tenir compte d’un éventuel effondrement du secteur pétrole et gaz de schiste, qui serait une catastrophe d’une ampleur comparable à celui des subprimes et pourrait donc mettre à mal tout le système financier américain ». Et pas seulement américain, puisque nos grandes banques ont dans leurs bilans des milliards d’actifs des grandes entreprises pétrolières. Oui, notre réalité ressemble à un film catastrophe.

 

Le tout en trois mois.

 

« Au bougisme a succédé le confinement ». Mais au fait, où en étions-nous ? « Une volonté planétaire était à l’œuvre en l’absence de tout but et indépendamment de tout contenu (…). Produire pour produire, consommer pour consommer : la modernité mondialisée offrait, en effet, le désolant spectacle de cette circularité sans fin ». Avec des chaînes de valeur globalisées, à flux tendus, donc extrêmement vulnérables au moindre coup d’arrêt. Avec une organisation de la production mondialisée ignorant les distances et les frontières - lesquelles réapparaissent quand les producteurs se réapproprient leurs productions pour leur propre usage parce qu’il s’agit de sauver leurs populations et leurs économies. Ce qui est vrai à la fois pour notre industrie et pour notre alimentation, la recherche du moindre coût comme loi cardinale – explication des externalisations de nos entreprises. Ajoutons que la « modernité » façon OMC (Organisation mondiale du commerce) suppose que le doux commerce relègue la prudence stratégique au rayon des invendables. Transferts technologiques de l’Occident vers la Chine, naïveté en matière de surveillance et de renseignement – particulièrement avérée en Europe, ont été la règle. Quant au bougisme, devenu un must, marqueur d’une modernité qui se veut hédoniste et « ouverte », il affecte à la fois les plus aisés et, sous forme de tourisme de masse, de vastes populations (1,4milliard de touristes en 2019). Pour ne rien dire des migrations encouragées par l’ONU (2).

 

Chacun au fond connaît le tableau. Pour le vivre tout simplement dans l’insouciance, le combattre avec âpreté, y adhérer au nom de la mondialisation heureuse (elle l’a été un temps pour les plus pauvres) – idéologie défendue, imposée par les dirigeants jusqu’en Chine, avec une résistance récente aux Etats-Unis, celle des électeurs d’un Donald Trump honni de ses pairs, qui sait compter ses sous s’il ne voit pas très loin, encore que.

 

Mais comment les dirigeants politiques, l’un après l’autre autour du globe après la Chine, ont-ils été amenés à briser ce cercle ? Alain Finkielkraut est pour une fois optimiste : « La politique qui s’était mise au service de l’économie, en favorisant, du mieux qu’elle pouvait la circulation des capitaux, des hommes et des marchandises, a pris le risque de figer l’économie car des vies étaient en jeu, et que ce n’est pas le salut mais la santé qui est et qui demeure depuis le début des temps modernes, ‘‘le premier bien et le fondement de tous les autres en cette vie’’ (Descartes) ». Trop beau pour être vrai ? Si l’on revient à l’origine de l’épidémie, la Chine fait-elle partie du cercle de ceux qui ont ainsi vécu « le début des temps modernes » ? Quel est le prix de la vie humaine à l’aune des « caractéristiques chinoises » ? Parce que si l’on comprend bien, ce ne sont pas les vies humaines qui importaient au gouvernement central lorsque l’épidémie s’est déclarée (en novembre ? en décembre ?) autour du marché d’animaux vivants de Wuhan, mais de cacher l’événement à la population, de museler les témoins, de protéger son pouvoir. Les témoignages existent (3). L’expérience ne manquait pas à Pékin, qui avait été critiqué pour sa gestion d’un coronavirus précédent, le SRAS, apparu en 2002 et rapidement diffusé à trente pays – trafic aérien aidant. Mais ce n’est pas sauver des vies, informer le pays comme le reste du monde qui a été une priorité.

 

« Nous avons renoncé à nos droits en échange d’une protection », écrivait un internaute avant d’être effacé par la censure (3). « Mais de quel genre de protection s’agit-il ? Où nous mènera notre apathie politique ? ». La vigueur de la réaction du régime a été à la hauteur des enjeux : conserver le pouvoir, envers et contre tout.

 

Les voisins, Taiwan, Singapour, Corée du Sud, Hong Kong, échaudés par les épidémies précédentes, étaient préparés, ils ont agi vite et en ordre. Mais les autres ? « Si la logique économique régnait sans partage, nos sociétés auraient choisi de laisser faire » écrit encore Alain Finkielkraut. « La majorité de la population aurait été atteinte et immunisée. Seraient morts les plus vieux, les plus vulnérables, les bouches inutiles en somme. On n’a pas voulu de cette sélection naturelle ». Aurait-on pour autant voulu ménager les deux ? Sur le Vieux continent en effet, personne n’était prêt, personne n’avait anticipé. Les réactions sont venues tard, chacun avec des solutions différentes, confinement, essai d’immunité collective, mixte des deux – avec, comme en France (et plus encore aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni), le souhait de ne pas « figer complètement l’économie ». Quitte, devant la violence de l’épidémie, à revenir au confinement. La logique économique ne règne peut-être pas sans partage, résume un quotidien italien, Sole 24 Ore, « un diplomate européen nous le dit clairement ‘‘Quand ce sont des vies qui sont concernées, on ne regarde pas l’argent’’ ». Soit.

 

Mais ? « l’Europe décidera du destin de l’Italie, sur le courage ou pas de reconnaitre que le Covid-19 ne fait pas de distinctions et nous met tous au même niveau. Il nous pousse à l’unité car, que l’on veuille ou non, nous partageons le même destin. Mais si l’Union reste liée à ses logiques comptables au lieu de l’esprit d’unité, il est difficile de pouvoir changer de mentalité et les plus riches du club auront l’instinct de regarder à leurs milliards plutôt qu’aux cercueils, surtout ceux des autres » (via la revue de presse de l’ambassade de France à Rome).

 

De ce que l’on sait, et alors que le professeur Juvin (patron des urgentistes de l’hôpital Georges Pompidou) appelle, parce qu’il n’y a plus de lits de réanimation, à des ponts aériens et ferroviaires pour évacuer les patients d’Ile de France « partout en Europe », « c’est à ça que doit servir l’Union européenne » (LCI, le 27 mars), l’esprit qui règne dans l’UE est à la défense du vieux monde, de ses règles, de ses normes. Ni Angela Merkel, ni son ministre des Finances ni leurs alliés ne sont favorables à transgresser ces règles (émission de « coronabonds » mutualisés) pour répondre à la crise provoquée par l’arrêt des économies européennes : « Nous avons dit du côté allemand, mais aussi de la part d'autres participants, que ce n'était pas la conception de tous les Etats membres" d'émettre ces emprunts européens communs pour soutenir l'économie, a souligné Angela Merkel à l'issue d'un sommet par vidéoconférence ». On fermera le ban dans 15 jours – délai obtenu pour « réfléchir » par la France et l’Italie.

 

Qu’est-ce que ces dirigeants espèrent, Chinois et Américains inclus ? Revenir au modèle habituel, chacun pour soi s’il le faut. A cette « circularité sans fin » de la mondialisation heureuse. Sans, comme chacun en est témoin, qu’ils ne maîtrisent rien, en réalité. Ni le virus, ni le moyen de l’arrêter, ni les dégâts sur l’économie et les hommes, encore moins le système financier international. Ils réagissent au moment. Ils courent à l’aveugle – comme ils le faisaient avant l’embolie, d’ailleurs, plus attentifs aux marchés qui devaient tout régler qu’à réfléchir à ce que pourrait être le lendemain – sauf à tenir de grands discours sur une « économie verte » qui devrait nous sauver d’un réchauffement du climat. Chacun, les économistes, les experts, savait qu’un accident menaçait. D’où viendrait-il ? Là était la question.

 

La ruse de l’histoire, c’est que l’accident n’est pas venu du « climat », ni de la « finance », mais plus prosaïquement du dysfonctionnement d’un mode de vie nihiliste. Oui, il y a des frontières, particulièrement entre les hommes et les animaux, entre les hommes et les femmes, entre les peuples. Non, nous ne sommes pas faits pour les mouvements browniens. Non, nous n’avons pas besoin de normes, mais de coopération – et aussi de garder notre poudre au sec, ce qui n’est pas incompatible. Et non nous ne savons pas tout, dans aucun domaine. Alain Finkielkraut, qui s’enthousiasme de savoir que la planète est généreuse, qu’avec cette pause obligée on a aperçu un dauphin dans les eaux du Grand canal à Venise, conclut : « Cessons donc de faire les malins et de vouloir enfermer la réalité dans nos systèmes. Rappelons-nous Péguy: ‘‘Tout est immense, le savoir excepté’’ ».

 

L’histoire est rusée et la fin du film loin d’être écrite.

 

Hélène Nouaille

 

 

Notes :

 

(1) Le Figaro, le 26 mars 2020, Eugène Bastié, Alain Finkielkraut : « Le nihilisme n’a pas encore vaincu et nous demeurons une civilisation »

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/alain-finkielkraut-le-nihilisme-n-a-pas-encore-vaincu-nous-demeurons-une-civilisation-20200326

 

(2) Voir Léosthène n° 1339/2018, le 1er décembre 2018, Le nœud coulant du pacte sur les migrations

Emmanuel Macron s’apprête à signer, le 10 décembre prochain au Maroc un « Global compact for safe, orderly ans regular migrations » (pas de traduction officielle en français pour l’heure) élaboré au sien de l’ONU. Le président l’a confirmé lors de sa visite d’Etat en Belgique, lors d’une conférence de presse avec Charles Michel, le premier ministre belge. De quoi s’agit-il ? D’un texte en 23 « objectifs » qui présuppose que nous reconnaissons, à l’aune de notre expérience historique, que la migration « est une source de prospérité, d’innovation et de développement durable dans notre monde globalisé et que ces impacts positifs peuvent être optimisés en améliorant sa gouvernance ». S’agit-il, bien que le texte soit non contraignant, d’établir, comme s’en défend la représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU, Louise Arbour, « un droit à la migration » ? De contraindre les médias à plaider dans ce sens en suspendant « l’attribution de fonds publics ou d’un soutien matériel aux médias qui promeuvent systématiquement l’intolérance, la xénophobie, le racisme et autres formes de discrimination envers les migrants » ? Questions.

 

(3) Question Chine, le 31 janvier 2020, Jean-Paul Yacine, Wuhan, crise médicale et craquements dans l’appareil

https://www.questionchine.net/wuhan-crise-medicale-et-craquements-dans-l-appareil

 

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 16:31

Lorsque l’on a créé la monnaie unique, les concepteurs savaient peut-être que l’on créait un objet disposant du statut de ce que les économistes appellent un « commun ». Ces mêmes économistes expliquent souvent que le destin des communs est souvent tragique. Pour comprendre ce phénomène, nous pouvons utiliser l’exemple des pêcheurs en concurrence sur l’océan.

Parce qu’en concurrence pour l’accès à la ressource halieutique, la gestion des pêcheurs est logiquement celle d’une hausse continue des prélèvements, la conséquence finale étant tout aussi logiquement la raréfaction de la ressource. Les économistes libéraux en déduisent que c’est en réglementant l’accès à la mer que la bonne gestion des ressources –le soin apporté à leur  reconstitution – sera assurée.

Ce simple raisonnement de bon sens est celui qui fut retenu lors de la construction de l’Euro. Au temps des monnaies nationales et des banques centrales arrimées aux Etats, la dette publique ne passait pas automatiquement par le canal du marché et les banques susvisées finançaient directement certains Etats. Chose aisée avec toutefois une limite, celle d’une possible inflation et d’une baisse du taux de change. Si le passage à la monnaie unique n’avait pas été accompagné de la création de la BCE et de l’interdit d’un financement direct des Etats, nous nous serions retrouvés dans la situation de la pêche et de la disparition de la ressource, ce que l’on désigne comme « tragédie des communs ».

Si, en effet, nous n’avions pas privatisé les banques centrales, ce qu’on appelle faussement leur « indépendance », Chaque Trésor National aurait pu « pêcher gratuitement des euros »….il en aurait résulté sa tragédie, c’est-à-dire la disparition progressive de sa valeur. Chaque Etat ayant individuellement intérêt à « pêcher des euros », d’où une émission incontrôlée de monnaie et finalement la ruine.

Ainsi de la même façon qu’il faut réglementer la pêche en mer, il fallait interdire aux Etats la « pêche aux euros » et donc inventer le marché de la dette publique, lequel passe dans tous les Etats par une institution semblable et qui s’appelle pour la France l’Agence France Trésor.

Mais ce n’était pas suffisant pour éviter la « tragédie des communs », le risque étant qu’un Etat particulièrement dépensier, et pourtant respectueux du marché de la dette publique, se mette à « pêcher des euros » chez les voisins….En effet, toute tension sur les prix (le taux de l’intérêt) par un comportement dépensier, attirerait des acheteurs d’autres pays…. autorisant ainsi l’Etat dépensier de ne pas payer le prix de son comportement dépensier. Difficile de sortir de la « tragédie des communs » 

C’est pourquoi Bruxelles inventera une réglementation plus stricte : des quotas de pêche sous la forme de limites aux déficits budgétaires et à l’endettement. Nous retrouvons ici les règles bien connues – les 3% et 60% -  qui ont fait l’actualité jusqu’à maintenant.

Hélas, l’histoire ne se termine pas facilement, car il fût possible de tricher (la Grèce), et il a aussi fallu gérer les factures de la crise financière de 2008. Comme il fut décidé, à l’échelle quasi planétaire, que c’étaient aux Trésors Publics de solder les comptes, il a fallu des politiques restrictives dont l’irréalisme devait aussi déboucher sur les fameux QE de la BCE… Là encore un risque de « tragédie des communs » et donc, on ne pouvait remettre aux Etats en difficulté, des poissons ( des euros) sans respecter des proportions. Les petits Etats ne peuvent pas se voir remettre plus de poissons (des euros) que les grands Etats. Nous avons là la règle de la proportionnalité en fonction du poids du capital dans la BCE, lui-même calculé à partir des PIB. Un petit bateau de pêche ne peut pas jouir de moyens disproportionnés lui permettant d’obtenir davantage que les gros…

Nous arrivons peut-être à la fin de l’histoire avec à priori la décision de Madame Lagarde de ne plus respecter les proportions, une décision qui s’accompagne d’une autre décision plus incroyable encore : la Commission abandonnerait son attirail de règles budgétaires….vous avez bien lu.

S’il n’existe plus de règles dans la « pêche aux euros », allons-nous vers la disparition de ce qui devait devenir une grande monnaie de réserve ?

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 18:04

 

Anéantissement de l’économie et restauration de la toute puissance de l’Etat, voilà ce qui désarçonne l’observateur de la réalité présente.

Nous étions dans un monde, dans lequel un Président des Etats-Unis s’était rendu célèbre en affirmant que « l’Etat » - dont il ne questionnait pas la nature- «était  le problème et le marché la solution ». Depuis 40 ans la plupart des gouvernements du monde ont fait du marché l’horizon indépassable de notre époque. Pour cela, ils ont transformé les Etats et ont justifié le chambardement en prenant appui sur de nombreuses théories économiques jugées à la mode : « Ecole des choix publics », « new public management », « Ecole des anticipations rationnelles », etc.,  ou des doctrines de nature plus anthropologique comme celle du « capital humain » qui devait transformer le citoyen en individu « entrepreneur de lui-même ».

Nous n’allons pas nous interroger ici sur le thème de la « capture de l’Etat » et de son arraisonnement par tel ou tel groupe social, thème souvent évoqué dans le présent blog. Par contre, nous allons tenter d’évaluer les conséquences de cette reprise en main qui s’annonce. S’agit-il d’une fin de la financiarisation et de l’ordo-libéralisme que l’on peut lui associer, ou bien s’agit-il d’une simple modification de trajectoire impulsée par une crise sanitaire ? Plus simplement, le personnel politico-administratif, sans doute initialement chargé de retrouver la trajectoire antérieure, sera-t-il dépassé par l’ampleur des contraintes et, à ce titre, devra-t-il assumer la naissance d’un autre monde ?

Nous n’allons pas ici reprendre les chiffres que chacun pourra retrouver dans tous les médias. Par contre, nous allons tenter d’en évaluer la nature et l’importance relativement au PIB.

Sur le plan de la nature, on peut voir immédiatement qu’il s’agit de combler les conséquences de chiffres d’affaires massivement disparus. Les comptes d’exploitation des entreprises sont gravement atteints et il s’agit, chiffres d’affaire disparus et donc valeur ajoutée disparue, d’en gommer les conséquences sur tous les postes : salaires et cotisations sociales, charges d’intérêts, loyers, impôts, voire investissements. Selon les Comptes de la Nation 2018, la valeur ajoutée des entreprises non financières se montait à 1 439,6 milliards d’euros, soit environ 12O milliards mensuel. Il est très difficile d’évaluer la disparition de valeur ajoutée à combler pour maintenir l’outil de production. Toutefois, on constate que c’est l’ensemble des activités de services qui est touché, tandis qu’une partie non négligeable de l’industrie voit sa valeur ajoutée réduite à zéro. Si on admet 20% d’affaissement, cela signifie que le coût mensuel à combler est de l’ordre de 24 milliards, chiffre à répartir entre les 3 grandes administrations de la comptabilité nationale : Etat, collectivités territoriales, sécurité sociale. Voilà pour les comptes d’exploitation. On comprend immédiatement que la crise sanitaire se doit d’être rapidement jugulée…

A ces 24 milliards il faudra ajouter des sommes beaucoup réduites au titre du sauvetage des comptes d’exploitation des entrepreneurs individuels.

S’agissant d’un certain nombre d’entreprises, il faudra aller plus loin et s’intéresser au bilan. La raison en est que le redémarrage se fera dans un environnement financier dégradé, d’où la réflexion sur la montée au capital d’Air France voire d’autres entreprises.

Comprenons que cette évaluation est mensuelle et correspond à une estimation inévitablement imprécise de la chute des valeurs ajoutées. Si la réalité est une perte de 30%, on passe mécaniquement à un coût mensuel de 36 milliards, etc. Difficile d’aller plus loin.

Si l’on s’intéresse maintenant au système financier (Banques, assurances, shadow banking) les choses prennent une toute autre ampleur et les garanties annoncées de la banque publique d’investissement (BPI) paraissent insignifiantes. La grande question est ici, non plus celle des comptes d’exploitation mais des Bilans dont le poids est incomparablement plus élevé. On sait déjà que les bilans de nos grandes banques avoisinent le PIB du pays, mais à ces bilans il faut ajouter les bilans du shadow banking. On sait aussi qu’il est beaucoup plus difficile d’apprécier un bilan financier qu’un compte d’exploitation d’entreprise industrielle, l’interconnexion étant relativement contenue dans ce dernier cas, et considérable dans le cas de la finance. En termes de poids, le système financier planétaire, dans lequel est immergé et connecté le système français, représente ainsi 110% du PIB planétaire. Les bourses qui font monter et descendre les actifs des bilans, sont d’une importance économique faible mais d’un poids colossal sur le plan financier et donc sur la liquidité et la solvabilité. Par exemple, la capitalisation de la Bourse de Paris, qui ne représentait que 15% du PIB en 1970, en représentait 110% en 2018. Ces faits sont peu visibles sur les comptes nationaux. Ainsi l’excédent brut d’exploitation des sociétés financières pour 2018 se monte à 26,1 milliards d’euros, à comparer aux 379,3 milliards de celui des entreprises. Clairement, le système financier dispose d’un compte d’exploitation modeste mais d’un bilan colossal. Et donc quand le gouvernement prête attention aux banques, il a en tête non pas les comptes d’exploitation mais les bilans qui peuvent tout emporter. Concrètement, rien qu’en observant la Bourse de Paris, c’est approximativement 800 milliards d’euros – soit le tiers du PIB - qui se serait évaporé depuis quelques jours. Rien à voir avec les pertes sur comptes d’exploitation. A priori, l’Etat ne peut nettoyer les bilans financiers comme il s’apprête à nettoyer les comptes d’exploitation, et il serait impensable de mobiliser de telles sommes pour effacer la crise.

De fait, le vrai problème est celui de la contagion à l’intérieur d’un système beaucoup plus interconnecté que le système économique, même parvenu à l’âge de la mondialisation dans un tissu très dense de chaines de la valeur.

La crise sanitaire entraine une crise économique qui doit être impérativement jugulée avant que son prolongement, une crise financière, ne  se développe. Nous assistons à un agenda très différent : une crise financière majeure risque de devoir être gérée en même temps qu’une crise sanitaire d’une ampleur inconnue.

La France représente un peu moins de 20% dans le poids du PIB de la zone euro. Les stratégies des autres Etats, au-delà des modalités concrètes sont, comparables, c’est dire que les besoins budgétaires mensuels seraient de l’ordre de 120 milliards mensuels dans l’hypothèse d’une baisse de 20% des valeurs ajoutées. Ce chiffre est à comparer avec les 750 milliards d’euros d’achats de titres par la BCE. Une BCE qui n’a pas encore expliqué quelles seraient les règles du jeu de ce rachat. On peut donc penser que la planche à billets bien maitrisée pourrait effacer et la crise financière et la crise économique. De quoi repartir sans se poser de questions, un peu comme en 2008.

Les choses sont pourtant plus complexes

Certes on peut imaginer que la BCE modifiera ses comportements d’achats de dette publique et travaillera en tout liberté à la disparition des spreads de taux. De quoi garantir la non fragmentation de la dette et préserver l’Euro. Stratégie difficile à justifier en raison des comportements de passagers clandestins des pays du sud : pourquoi de la rigueur budgétaire dans l’aide des Trésors du sud, au soulagement des comptes d’exploitation, si le robinet de monnaie ne connait plus de règles de répartition entre pays?

Au-delà, si on parle d’achats de titres d’entreprises, quelle règle adopter ? Très vite, le risque sera que la BCE accordant directement ou indirectement plus d’aide à telle ou telle banque ou entreprise de tel ou tel pays, va détruire les règles du marché unique et introduire des distorsions de concurrence.

Mais le vrai problème est encore une fois la finance pour laquelle il faut raisonner mondialement, à l’instar du marché immobilier américain en 2008, qui devait entrainer un effondrement planétaire. Ici la crise sanitaire mondiale affaisse la valeur de tous les titres dont beaucoup ont été achetés par les entreprises à partir de dette bon marché. Classiquement, les entreprises achètent leurs actions afin d’en faire monter le cours avec de la dette à bas coût. Il en est de même des grands fonds du shadow banking. Il en est de même pour les grandes banques qui travaillent sur fonds propres ou qui sont elles- mêmes actionnaires de fonds. L’effondrement mondial des bourses, probablement plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars, développe au-delà d’un problème de liquidité une vraie question de solvabilité : les fonds propres des banques dont on dit qu’ils se sont considérablement étoffés depuis 2008 sont évaporés par la baisse de la valeur des actifs. Il ne reste donc que de la dette et donc une extrême fragilité qui se note dans l’indice SX7E publié quotidiennement. Ainsi il faut noter que cet indice qui caracolait à Plus de 400 points avant 2008 s’est régulièrement effondré avec les crises qui suivent 2008, la crise grecque, puis celle des spreads de taux, effondrement qui pourtant n’a jamais été de l’ampleur actuelle. Ainsi, il n’a jamais crevé le plancher de 75, alors même qu’il s’est effondré autour de 50 points depuis la crise sanitaire de mars et ne semble pas remonter après les dernières décisions de la BCE.. Lors des dernières crises il remontait. Aujourdhui il reste dans une zone jusqu’ici inconnue.

La BCE, forte de sa décision du  18 mars pourra t-elle, avec une énergie décuplée, et rétablir l’économie, et  ramasser les banques comme elle l’a fait tout au long de la précédente décennie ? On peut ici reprendre le célèbre mot de Warren Buffet pour dire que « cette fois, à marée très basse, on ne pourra peut-être plus distribuer de maillots à ceux qui nageaient nus »

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