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20 mars 2022 7 20 /03 /mars /2022 10:16

La crise sanitaire a lancé les premières pierres sur un ordre mondial fait d’un tissu économique que l’on croyait efficient. Il est à craindre que la crise ukrainienne mette définitivement un terme à cet ordre.

La fin de l’emballement mondial d’un ordre spontané de marché.

Construit à partir d’une foule d’ingrédients -doctrine du libre-échange, liberté de circulation du capital, infrastructures logistiques, sécurisation financière des échanges- etc… d’immenses chaînes de la valeur extrêmement complexes se sont tissées sur la planète et ont fonctionné avec la  précision  d’un juste à temps garanti. Tous les biens et services, des plus simples jusqu’aux plus complexes, arrivaient dans les entrepôts, usines, bureaux ou sur les tables des consommateurs avec une précision horlogère et ce, sans la sécurité des stocks que l’on constituait jadis. A cette époque la logique du « faire-faire » l’emportait sur celle du « faire » et toutes les institutions « s’horizontalisaient » : les usines classiques pouvaient être largement remplacées par des échanges et même les Etats étaient invités à réduire drastiquement le périmètre de leurs activités. Certains d’entre eux, véritables fossiles, n’étaient plus que de simples régulateurs de la grande toile des échanges (Union Européenne). Cette horizontalisation sans limite du monde avait aussi pour conséquence une nouvelle anthropologie : le rapport de l’individu à autrui ne s’inscrivait plus sous l’angle de l’autorité mais celui du simple marché. La perspective finale d’un tel monde devenait ainsi enchanteresse : fin des guerres entre Etats désormais muselés ou édentés, amélioration économique continue, émancipation généralisée et fin de toutes les formes de soumission. Avec évidemment, une contrepartie : les difficultés éventuelles au cours d’une vie deviennent strictement personnelles et rarement des questions sociales. Bref, à l’affaissement institutionnel correspondait un individualisme croissant.

Pour autant, cet emballement du marché et de la toile économique mondiale qu’il générait, pouvait, déjà avant la crise sanitaire, être largement interrogé.

Deux interrogations.

 Une première question résultait de la prise de conscience de la fragilité de la toile mondiale. On savait déjà que la prospérité engendrait la naissance de produits ou services de plus en plus complexes dont les éléments étaient produits en divers points de la toile mondiale et éléments à rassembler en juste à temps. Qu’un élément vienne à manquer et c’était la production qui s’affaissait avec réactions en chaîne sur l’ensemble de la toile. Cette réflexion invitait déjà à penser que la complexification croissante des chaînes devait entrainer une limite que tous les qualiticiens de l’industrie connaissent : la qualité globale dépend de celle de l’élément le moins fiable.

La toile financière qui devait s’articuler à la toile de l’économie réelle, connaissait sans doute mieux la question de la fragilité, d’où son épaississement gigantesque avec les produits financiers de couverture, les CDS et autres produits dérivés, le tout pour des montants représentant plus de 50 fois le PIB mondial. De ce point de vue, à la toile fragile de l’économie réelle devait correspondre une toile beaucoup plus importante de l’économie financière. Il n’y avait donc pas à s’étonner de la financiarisation engendrant des flux financiers autrement plus importants que les flux réels. Cette épaisseur de la toile financière ne la rendait pourtant pas moins fragile et chacun sait que les produits financiers supposés couvrir des risques ne font que les reporter sans jamais les faire disparaître.

Une seconde interrogation concernait celle de la présence d’Etats anciens ou en formation sur la toile. Tous y laissaient au moins une trace, celle de leurs monnaies circulant plus ou moins bien en raison des qualités intrinsèques de ces dernières. Parmi celles-ci une s’était lourdement imposée et était devenue monnaie dite de réserve : le dollar des Etats-Unis. C’est dire que l’immense toile financière qui recouvrait celle de l’économie réelle favorisait grandement cet ancien Etat qui pouvait plus que d’autres laisser le jeu de l’échange généralisé sans se soucier d’équilibrer les comptes : ses agents peuvent jouer sans limite sur la toile alors que tous les autres se devaient de pouvoir trouver les ressources nécessaires au jeu. De gros Etats en formation, tel l’Etat Chinois, ambitionnaient de se servir de la toile pour y conquérir une puissance que de nombreux autres (union européenne) avaient abandonné. Cela passait par un respect apparent des règles du jeu et des tentatives réelles de conquête. Sur la toile de l’économie réelle cela passait par l’autonomie technologique et la tentative d’imposition de nouvelles normes mondiales censées remplacer les anciennes. Pensons par exemple aux technologies numériques ou à l’affaissement meurtrier des barrières à l’entrée dans nombre de processus industriels. Sur la toile de l’économie financière cela passait par la contestation du dollar dans les échanges et la tentative d’y substituer d’abord des monnaies nationales et au final la monnaie chinoise.

Au final, la toile, devenue intrinsèquement de plus  en plus fragile, se trouvait contestée par le jeu des Etats, non pas ceux qui acceptaient leur disparition programmée (Union européenne) mais ceux qui entendaient en tirer des profits plus spécifiquement économiques (USA) ou des profits en termes de puissance (Chine). Cette hétérogénéité des acteurs étatiques sur la toile était aussi une hétérogénéité anthropologique : individualisme sans limite dans les espaces désertés par les anciens Etats, maintien de la soumission dans ceux animés par la recherche de puissance.

 

La première rupture de l’ordre mondial : la crise sanitaire.

La crise sanitaire viendra déchirer gravement les deux  toiles - celle des produits et services et celle de la finance -  de la mondialisation des échanges. Rappelons brièvement les faits : dislocation rapide des demandes mondiales avec forte croissance de celle des produits du numérique et affaissement de la demande de certains services, fermeture complète d’unités de production sur la toile, forte croissance de l’endettement, etc. La toile des produits et services  plus tendue va se déchirer et nombre de produits deviendront rares en raison de l’absence de telle ou telle pièce ou composant (intrants de l’industrie pharmaceutique, semi-conducteurs, etc.). La toile financière sera dans une certaine mesure plus élastique en raison des interventions massives des banques centrales : il est plus facile de créer de la monnaie que de trouver un substitut à telle ou telle pièce industrielle. De ce point de vue, la crise sanitaire portait davantage sur un risque économique que sur une  débâcle financière mondiale.

La fin, au moins provisoire, de la crise sanitaire développe des conséquences logiques : forte croissance résultant des déficits publics et de la fin de l’épargne forcée, tensions sur les matières premières dont l’énergie qui, dans sa forme de produit fossile, était déjà contrainte par les luttes contre le réchauffement climatique, tensions sur les productions des zones restées sous les contraintes COVID. Le tout entraînant des effets de stagflation que nous commençons à connaître.

La seconde rupture de l’ordre mondial : la crise Ukrainienne.

La crise ukrainienne développe quant à elle des conséquences autrement redoutables puisque le politique va décider lui-même de la déchirure des toiles.

C’est ici la déchirure de la toile financière qui va entraîner celle de l’économie réelle. Il est d’ailleurs  très difficile de distinguer entre sanctions financières et sanctions en termes d’économie réelle. L’interdiction faite aux banques russes d’utiliser le dispositif Swift constitue bien évidemment une fermeture des autoroutes de circulation de la valeur : comment financer les importations russes en provenance du reste du monde et exportations russes en direction du reste du monde ? La toile se déchire ici au milieu de la frontière entre l’Occident et ce qui reste d’empire russe. Elle ne se déchire pas complètement avec les autres continents et la Russie, mais les entreprises prennent le risque de sanctions américaines au titre de l’extra-territorialité du droit américain. Certes, les entreprises occidentales peuvent rester en Russie mais elles cessent d’être rattachées à la vaste toile de naguère. Cette déchirure provoque des effets de contagion par le biais des intrants devenus indisponibles de part et d’autre de la toile déchirée. Pensons par exemple à l’aviation qui, d’un côté, ne peut plus disposer de titane et de l’autre ne peut plus disposer des pièces de rechange. Comment Décathlon Russie va-t-il approvisionner ses magasins fait de 80% de produits importés s’il est atteint par la disparition du Swift ? Les exemples peuvent être multipliés à l’infini. Bien évidemment avec des effets de second tour : les avions ne pouvant plus être fabriqués et les pièces ne pouvant plus être délivrées, ou -autre cas parmi 1000- les actifs russes de la famille Mulliez  ne pouvant plus être aisément valorisables. Les sanctions sur le système Swift peuvent toutefois être en permanence réévaluées voire évitées, ce qui est bien sûr le cas de l’énergie.

Une autre sanction financière est bien évidemment le gel des réserves de la banque centrale de Russie qui interdit tout accès au marché des changes et vient en appui à la première sanction. Cet interdit vient de provoquer l’écroulement du rouble et la fermeture de la Bourse de Moscou.

Que va devenir la monnaie ?

De façon plus générale, la monnaie redevient une arme, alors qu’elle était de par la convertibilité généralisée un instrument très sûr de la circulation de la valeur, instrument dont le centre de gravité reposait essentiellement sur le dollar lequel était devenu la monnaie ultime. La sanction concernant le gel des réserves n’est d’ailleurs que l’aggravation de ce qui était déjà pratiqué par les USA depuis de nombreuses années avec les amendes au détriment des agents commerçants en dollars et ne respectant pas les embargos américains dans certains pays (Iran, Soudan, etc.). Et le dollar, même altéré par l’extra-territorialité du droit américain, n’est sans doute pas remplaçable car toutes les monnaies vont devenir des armes potentielles plus redoutables que le dollar. La raison en est que les Etats ou empires en formation (Russie, Chine, Turquie, etc), d’essence moins démocratique que les USA, ne peuvent offrir des limites institutionnelles crédibles à l’action arbitraire des exécutifs correspondants. C’est dire que dollar sera peut-être de moins en moins la monnaie ultime, mais qu’il n’y aura pas de candidat crédible à son remplacement.

C’est dire que les réserves des banques centrales du monde vont perdre de leur utilité et de leur crédibilité : Parce que ces réserves sont aussi des armes nationales potentielles, leur capacité à être des prêteuses en dernier ressort va s’émousser. D’où des défauts potentiels, des activations de couvertures DTS, avec leurs effets contagion. D’où une méfiance quant à la qualité de la toile financière mondiale appelée à se disloquer progressivement et se rapetisser autour de zones monétaires. Et une méfiance qui va aussi se manifester par des fluctuations beaucoup plus importantes des taux de change, donc des difficultés de sécuriser la toile des échanges au sein de l’économie réelle mondiale. La spéculation sur tous les intrants s’en mêlant, ( Bourses de Chicago, London Metal Exchange de Londres, etc.) nous avons là de plus en plus de difficultés pour les acteurs de l’économie réelle, acteurs qui vont chercher à réduire autant que possible leur implication dans la toile planétaire.

A ces blocs monétaires nouveaux risque de correspondre des zones de normalisation technique et des blocs technologiques qui entrainent la dislocation du  lego industriel planétaire. Conscients de cette réalité, des Etats devenus fossiles semblent entamer un processus de reconstitution. Ainsi, on parle de « souveraineté européenne » avec la naissance du « Chips Act » européen entièrement orienté vers la construction d’un pôle technologique géant impliqué dans l’industrie des semi-conducteurs. Construit en partenariat étroit avec l’industrie qui se trouve en amont aux USA (design des puces autour d’INTEL, Micron, Nvidia, AMD, etc.), il est censé devenir une protection contre l’empire chinois en formation.

Simultanément, des zones de circulation de l’énergie peuvent se mettre en place avec notamment la séparation d’une Europe occidentale du reste du continent eurasien et consolidation des échanges en yuans entre la Russie et la Chine.

Redevenue une arme entre des mains politiques, la monnaie risque évidemment de faire l’objet d’un dirigisme inflationniste bien commode : il n’y a plus de limite aux déficits budgétaires, une réalité aussi exigée par la nécessaire construction ou reconstitution d’un outil militaire de grande taille.

 L’Euro dans un contexte guerrier

L’avenir de l’euro semble s’articuler entre 2 limites, celle idéologique, correspondant à la volonté de rester unis autour de cet objet tabou qu’est devenu la monnaie unique, et celle du comportement techniquement possible d’une banque centrale qui ne peut augmenter ses taux et doit abandonner les règles de proportionnalité dans ses achats de dettes publiques nationales. On sait déjà que la guerre ukrainienne n’arrive pas à ralentir la spéculation sur les spreads de taux entre les pays du nord et les pays du sud de la zone. La banque centrale pourra-t-elle  y remédier sans abandonner ses principes directeurs ? Le grand retour du militaire risque en effet de mettre en doute le triple ajustement libéral (couple prix/salaire ajusté sur la productivité, équilibre budgétaire, défense du taux de change par containment de l’inflation importée) qui a porté sur les fonds baptismaux la monnaie unique.

Les logiques de guerre entrainent le primat du militaire sur l’économique ce qui menace l’euro. En retour ces mêmes logiques parce que porteuses de grandes peurs font resserrer les rangs autour de ce qui est devenu un tabou. Quelle force l’emportera ?

 

 

 

 

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2 mars 2022 3 02 /03 /mars /2022 05:02

 

Malgré des défauts de construction difficilement dépassables l’euro a jusqu’ici fait acte de grande résistance : crise financière de 2008, crise grecque, crise des dettes souveraines, crise sanitaire et aujourd’hui crise internationale. Les premières crises, et ce jusqu’en 2020, furent du point de vue français gérées par une stratégie globale de dévaluation interne.  

1 - La dévaluation interne comme stratégie dominante.

Puisque l’on ne peut -directement ou indirectement- toucher au taux de change pour restaurer la compétitivité, puisque  l’on ne peut contrôler ou orienter les flux financiers et de marchandises  pour ce même objectif, puisque la maximisation de la valeur actionnariale est devenue intouchable,  il ne reste que la pression sur le coût complet du travail pour tenter d’améliorer la situation des entreprises. Inutile de rappeler ici toutes les mesures qui iront en ce sens,  dont la principale reste celle du CICE de 2013. Le complément de cette stratégie de dévaluation sera bien évidemment une dette publique croissante : il est en effet très difficile de toucher aux mécanismes du pacte social.

Parallèllement, puisque la crise financière de 2008 se matérialise durablement par le disfonctionnement du marché interbancaire, on verra apparaître les premières mesures de quantitative-easing et le gonflement du bilan de la banque centrale.

Durant cette période, l’euro est donc aussi sauvé par la banque centrale qui veillera d’abord au maintien d’une harmonisation des taux sur les dettes publiques et ensuite sur la faiblesse de leurs niveaux aux fins de respecter l’objectif d’une inflation proche de 2%. En cela, ladite banque centrale sera aidée par la mondialisation qui interdit toute naissance d’une spirale inflationniste : les prix à la consommation sont muselés par le coût très faible des importations en provenance des zones à forte productivité et à basses rémunérations.

2 - L’abandon des règles du jeu de la monnaie unique.

Avec la crise sanitaire, le paysage change. La production se trouve muselée par le confinement, mais les revenus de la quasi-totalité des agents se trouvent maintenus par une dépense publique hors de contrôle. Cette stratégie est aussi celle de tous les pays de la zone et la BCE se trouve tenue de monétiser une dette publique en très forte croissance. Les règles de fonctionnement de la monnaie unique sont abandonnées provisoirement et dès la fin des confinements la croissance redémarre avec toute la puissance autorisée par la monétisation, puissance aidée par le maintien de taux très bas et à peu près unifiés sur toute la zone. Nous aurons ici pendant quelques mois le mirage d’un bloc de pays qui, débarrassé des contraintes de l’euro, peut s’offrir une croissance inespérée. Jusqu’ici ces contraintes entrainaient un retard de croissance dans les pays les plus inadaptés (dont la France qui voyait son déficit extérieur croître), mais aussi pour toute la zone comparativement au reste du monde. Désormais, cette même croissance peut temporairement devenir supérieure à la croissance potentielle.

Au-delà du prix du non-respect des règles budgétaires de la monnaie unique, l’inflation réapparait au terme de la pandémie et vient gêner les promesses des différents candidats à l’élection présidentielle : pouvoir d’achat, décarbonation, retour de l’Etat-providence, etc. Sans même attendre la campagne présidentielle, l’exécutif distribue des chèques qui vont à l’encontre de la dévaluation interne programmée comme substitut à une franche dévaluation monétaire.

La fuite en avant reste confirmée par la banque centrale qui continue d’acheter sans limite la dette publique à un moment où elle s’interroge sur la gestion de l’inflation. On finira par affirmer que l’inflation n’est pas durable, que sa cause reste une désorganisation des chaînes planétaires de la valeur que le marché remettra en ordre rapidement. On finit même par croire que l’explosion des prix de l’énergie ne doit pas mettre en cause le modèle organisationnel : La France qui peut partiellement se passer d’une telle crise continue – contre toute logique rationnelle- à adhérer au dispositif européen et à sa traduction dans la loi NOME.

La fuite en avant se trouve toutefois rattrapée par la réalité. La France reste handicapée par son taux de change : avec une dette publique déjà plus importante que celle de son voisin allemand en 2019 (97,5% de son PIB contre 58,9), elle se trouve beaucoup plus endettée à l’issue de la pandémie ( 114,6% de PIB contre 71,4% pour l’Allemagne). Concrètement le pays, plus handicapé que son partenaire en termes de dette publique, se trouve à l’issue de la pandémie beaucoup plus éloigné de ce même partenaire. Plus globalement la France en 2021 retrouve - après une forte chute- son PIB de 2019 ; en cela, elle fait aussi bien que ses voisins, mais avec toutefois un accroissement de dette supérieur ( 12,5 points pour l’Allemagne contre 17,1 points pour la France).

Avant même d’aborder la crise internationale, on pouvait se demander si cet écart croissant pouvait être aimablement effacé par la BCE. Une BCE qui, dans sa bienveillance, pourrait continuer à trouver le moyen d’aplanir une différence de taux sur les dettes publiques des 2 pays. On en connait le prix : La BCE pour maintenir la fiction d’une monnaie commune devrait -et doit déjà- monétiser la dette française en ne  respectant pas les règles de proportionnalité qu’elle s’imposait naguère.

Au-delà, il est évident que le plan de mutualisation de la dette publique entre les participants de la zone sera de nul effet et la France devra rembourser ce qu’elle recevra avec la dotation qu’elle paie au budget de l’Union. En sa qualité de grand pays elle devra comme l’Allemagne davantage payer qu’elle ne recevra.

Plus globalement encore on sait que la construction de l’union bancaire et de celle des capitaux reste lettre morte et qu’il n’est pas question de voir apparaître une Europe des transferts permettant à la monnaie unique de fonctionner correctement.

 Au total, la gestion de la pandémie n’a fait qu’éloigner momentanément les problèmes tout en les aggravant.

3 - La crise internationale comme émergence d’un ordre nouveau.

Vu de Sirius la crise internationale s’ancre  en Ukraine. Elle ne se comprend toutefois que dans un paradigme planétaire qu’il faut prendre en considération. Le temps n’est plus à la mondialisation heureuse où il était espéré une fusion des libertés économiques associée à celles des  libertés politiques.

Economie et politique sont deux pôles qui peuvent soit fusionner, soit se trouver très  éloignés, soit constituer une combinaison infiniment variée.

La fusion est celle du totalitarisme que l’on pouvait rencontrer dans l’URSS : pas de marché et répression politique. Elle peut être aussi celle de la mondialisation que l’on anticipait parfois : le marché faisant disparaître les Etats au profit de règles planétaires d’optimisation des échanges. Dans ce cas, l’Etat n’est plus qu’une agence de régulation des marchés et n’a plus d’objectifs qui lui sont propres.

L’éloignement infini est celui de la totale liberté économique associée à une totale répression politique. Il ne constitue pas une réalité empirique commune et même la Chine se matérialise par un totalitarisme politique qui  débouche souvent sur une répression économique. L’inverse, à savoir un interdit du marché face à la liberté politique, ne semble guère logiquement envisageable.

La combinaison des 2 pôles semble constituer la réalité dominante avec toutefois des écarts qui sont plus de nature que de degré. Ainsi le modèle anglosaxon voire européen, n’a rien à voir avec le modèle russe ou chinois. Empiriquement, c’est l’éloignement croissant de ces modèles qui engendre la crise. Le modèle américain ou européen semble voir l’économique absorber le politique : le citoyen disparait derrière un acteur économique qui se proclame libre. Si l’on raisonne aux limites, le politique n’est plus qu’une affaire d’organisation et de protection d’un marché ancré sur des droits naturels (les classiques droits dits « naturels» : vie , liberté, propriété).   Le modèle chinois semble encastrer l’acteur économique dans le principe de fidélité au pouvoir politique et à ses objectifs. Nous sommes loin des droits naturels. Il en est de même dans ce qui pourrait devenir une version -certes beaucoup plus hétérogène et plus friable- et qui serait la version islamique.

Les deux modèles ont une prétention planétaire : le premier exporte son principe organisationnel de marché au nom de la liberté. Le second exporte un principe organisationnel de marché, surplombé par un projet politique autoritaire. Plus encore, la recherche de puissance de marché n’est que le moyen d’une finalité qui est la puissance politique. Alors que la recherche de puissance de marché est l’outil de la guerre économique entre acteurs économiques dans le modèle américain, elle est l’outil d’une guerre politique dans le modèle chinois.

Dans cette concurrence planétaire, si le modèle américain est moins efficace, si donc la recherche de puissance de marché par les seuls opérateurs économiques est moins performante que celle produite sous la conduite d’un pouvoir totalitaire, il y a nécessaire raidissement. La liberté économique n’assurant plus la course en tête en terme d’enrichissement général, ce qui reste du politique sera questionné. Comment réagir ? Nous avons là une partie de l’angoisse américaine vis-à-vis de la Chine. Naguère l’URSS était un danger politique majeur, mais danger amoindri par son inefficience économique. Aujourd’hui, la Chine est un danger politique doublé d’une redoutable efficience économique. Le danger devient majeur.

Dans un sens inverse, la question se pose aussi pour le cas de la Russie aux prises avec ses parentés historiques. Si le modèle de liberté économique débouche sur une efficience supérieure à celle encore très encadrée par le politique dans la vieille Russie (concentration des activités autour de celles fournisseuses de rentes pour oligarques), il est normal de voir un raidissement. Ce qui gène n’est nullement l’OTAN mais bien davantage ce qui pourrait conforter une démocratie naissante par un début de réussite économique. Le risque de réussite de l’Ukraine par le biais de la voie démocratique est inacceptable pour la Russie.

Dans tous les cas, le politique est questionné. La liberté politique, la démocratie, est-elle unique source d’une efficience économique qui apaise et rassure les acteurs ? faut-il en revenir à un pouvoir fort ? Demain, l’Union Européenne pourra-t-elle encore se borner à n’être qu’une agence de régulation des marchés ? Comment reconstituer une armature étatique ?

D’ores et déjà, on voit se dessiner une grande division du monde avec d’un côté le couple liberté économique et liberté politique et de l’autre une liberté économique durement encadrée par un pouvoir politique totalitaire. Avec une division qui pourra concerner les technologies et le fantastique univers des normes.  De quoi revoir complètement les chaînes de la valeur, les handicaper en les partageant entre 2 univers devenus antagonistes, ou les disloquer. De quoi revoir des murs entre civilisations.

4 - La monnaie unique, malade depuis sa naissance, va-t-elle se rétablir dans ce nouveau monde en gestation?

Tout d’abord, le système de la monnaie unique se trouvait en apparence situé dans l’ordre politique et non dans celui de l’économie. Ce système était celui de l’ordo-libéralisme et se trouvait constitutionalisé. C’était un cas de fusion de l’économique et du politique que l’on entrevoyait plus haut : il faisait relativement disparaître les Etats au profit d’une espérance d’optimisation des échanges, chacun d’entre-eux devenant esclave   assigné à la dure tâche du respect des règles.

Tout cela est en train d’être bouleversé et le grand début de glissade déjà introduit par le « quoi qu’il en coûte » de la pandémie va s’accélérer avec la crise internationale. Les Etats européens ne vont plus se battre sur le respect des règles du jeu et vont avec une belle unanimité innover de façon radicale. L’ordre des règles ne se conçoit que par temps calme. La tempête fera passer de la compétition ordonnée et réglementée à la coopération finalisée. Il n’y aura plus à comparer et à classer les soldes TARGET comme on compare la qualité des chevaux de course. Il y aura désormais à construire une coopération finalisée.

Le « quoi qu’il en coûte » va atteindre les frugaux y compris une Allemagne qui sans le dire vient de franchir la barre constitutionnellement interdite des 0,35% de PIB de déficit structurel. L’Union européenne vient aussi de lever un interdit par son annonce d’achat/livraison de matériel militaire à l’Ukraine.

De nouvelles dépenses seront introduites par tous les pays solidaires de l’Ukraine à un moment où les risques de récession vont prendre de l’ampleur : mur énergétique avec la possible disparition des fournitures de gaz russe, fermeture d’usines allemandes dépourvues d’intrants notamment énergétiques et de clients devenus insolvables par disparition des règles du dispositif Swift, etc.

Plus globalement, les Etats de la zone agissaient dans le canevas bureaucratique des règles ordo-libérales. Ils étaient tous passagers clandestins, les uns (une Allemagne très rationnelle) bénéficiant d’un taux de change très sous-évalué, les autres (par exemple une Grèce intrépide) croyant bénéficier d’une vraie monnaie de réserve. Certains trichaient en s’adonnant à un illibéralisme coupable, tandis que d’autres se construisaient des paradis fiscaux. Etc… Le tout donnant lieu à d’infinis débats, d’innombrables usines à gaz réglementaires, de discours inutiles, de perte de temps.

Tout cela est entrain de basculer et la peur vient engendrer l’unanimité et une possible révision de toutes les règles du jeu. En particulier, l’unanimisme ambiant rend complètement irréaliste la mise en doute de ce qui faisait les apparences de l’Union à savoir la monnaie unique. Il est donc bien évident que la BCE suivra, voire aggravera sa politique de monétisation, alors même que l’inflation risque de se pérenniser voire prendre de l’ampleur, alors même qu’elle devra se mobiliser sans limite pour éviter les faillites et défauts provoqués par le conflit ( entreprises, banques, système financier).  Là encore, la règle sera balayée, et la Banque centrale ne sera ni indépendante ni  instance de lutte contre l’inflation. Et l’Allemagne qui jusqu’ici aimait se trouver à cheval entre l’Occident et l’empire en formation se devra d’accepter des taux d’intérêts réels très négatifs (près de 5%en février 2022) plutôt que de protester contre le non- respect des règles afférentes  à la monnaie unique. Le retour à la répression financière des trente glorieuses est probablement au bout du chemin.

Globalement, une cohabitation difficile avec l’immense empire qui repose sur l’économie comme moyen d’une fin politique totalitaire (Chine + Russie+ ?), ne peut plus s’imaginer à partir d’Etats qui resteraient des agences de simple régulation et de simple surveillance des marchés. Dans ce cadre, la monnaie unique ne peut plus surplomber des Etats, simples usagers, et doit devenir un outil de construction d’une nouvelle réalité politique, faite de puissance et capable de se faire respecter par le nouvel empire. Il en va probablement de la survie de ce qu’on appelle encore l’Occident.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 février 2022 5 18 /02 /février /2022 08:15

 

Le quotidien « Les Echos » publie, ce 11 février 2022, les résultats spectaculaires du secteur bancaire français. Avec plus de 31 milliards d’euros de profits pour l’année 2021, le secteur enregistre un record historique. Avec bien entendu, une valorisation boursière qui met fin à la dangereuse tendance des années passées et une progression moyenne supérieure à celle du CAC 40 (environ 35% contre 28% pour ce dernier). A voir la diminution drastique des provisions pour risques dans les bilans bancaires (près de 10 milliards d’euros pour les 5 plus grosses banques françaises) on peut se demander quelles sont les causes de ce retour à grande sérénité.

Les prêts garantis par l’Etat : un probable beau cadeau

La première d’entre elles est le possible lien entre les PGE (prêts aux entreprises garantis par l’Etat) et la diminution très importante des provisions pour risques. Il ne fait aucun doute qu'il y a eu un effet de substitution entre crédits classiques et PGE. Il vaut mieux en effet accorder un crédit protégé par le dispositif gouvernemental qu’un crédit dont le risque se trouve intégralement reporté sur la banque.  Au final, on pourrait imaginer que c'est l'Etat lui-même qui a pris en charge  -peut-être involontairement- les classiques provisions. Et donc, il y a eu probablement un effet d'aubaine.

Il est difficile de critiquer ce type de comportement : les banquiers plongés dans la gestion de la pandémie ne feront que le travail exigé par leurs actionnaires, lesquels depuis très longtemps pouvaient se plaindre d'une valorisation boursière inquiétante. Reconnaissons toutefois que le dispositif PGE fût très certainement mis en place dans le cadre d’une collaboration technique entre les services de Bercy et les dirigeants bancaires, collaboration facilitée par une culture commune, voire une camaraderie d’école, celle de la haute administration. Pour le simple citoyen ou le juriste classique y a-t-il eu contrat entre Trésor et un consortium bancaire ? Si oui, ce contrat était-il équilibré ? Y avait-il une clause de délégation de service public ? Était-il mutuellement avantageux ? A-t-on étudié les externalités du dit contrat ? Ces quelques principes de base étaient-ils dans les préoccupations du politique ? Pour ce même politique, le choix du PGE était-il justifié ? Y avait-il d’autres possibilités ? etc... Sans réponse à ces questions fondamentales la collaboration technique entre Bercy et les banques est nécessairement entachée de suspicion d’opportunisme.  

Le bel océan d’une dette toujours monétisée

Mais le succès bancaire de 2021 n'est qu'en partie explicable par les PGE. Ce qui est aussi intervenu massivement en 2021 est la gourmandise de l'AFT (Agence France Trésor) qui a mis en circulation 360 milliards de bons du Trésor... immédiatement rachetés par la Banque centrale. La preuve de ce rachat est qu'entre décembre 2020 et décembre 2021 les encours de dette publique détenues par les banques françaises sont restées relativement stables ( entre 200 et 218 milliards). Il en est de même des autres établissements financiers. Le reste a donc été absorbé par la banque centrale. Mécaniquement, la dette achetée se transforme en liquidité supplémentaire et améliore la qualité de l'actif des bilans bancaires. 

Mais ce n'est pas tout car le total des bilans bancaires va être nourri par les dépenses publiques supplémentaires autorisées par les nouvelles dettes publiques vendues par L'AFT. Une fois de plus, la qualité des actifs s'en trouve améliorée et ce d'autant plus que les ménages vont se mettre à épargner massivement en raison du confinement ( passage d’un  taux d’épargne de 15 à plus de 21%). Cette épargne va, au passif des banques, s’enkyster et sa contrepartie en valeur d’actif est de risque nul. On peut même observer un effet de boucle très rassurant : parce que l’épargne s’accumule, les pouvoirs publics craignant un effet dépressif sur la demande globale vont accroître leur endettement. D’où cette double bulle constatée au cours des deux années de pandémie : une bulle d’épargne des ménages en situation de confinement et une bulle de dette publique aux fins d’endiguer l’asphyxie. Les deux bulles concourent au coussin de sécurité des bilans bancaires.

Au-delà, la BCE va dans le cadre de ses programmes d'urgence se mettre à acheter des titres privés ou à faciliter leur achat par l'abondance de la liquidité.

Au total, on comprend ainsi mieux que les actifs bancaires, même si leur valorisation fait toujours l'objet d'un calcul subjectif et mystérieux (problème de la pondération sur la qualité des divers actifs) se gonflent dans un climat de grande sécurité. De quoi faire fondre les provisions pour risques et satisfaire les actionnaires dont il faut rappeler qu’ils sont aussi de grands fonds (BlackRock par exemple)

La gestion de la pandémie est donc très sécurisante pour les bilans bancaires : le passif est d’autant moins exigible que l’épargne s’enlise sur des comptes courants et l’actif est lui-même sécurisé par le comportement de la banque centrale qui convertit en permanence des titres publics en liquidités. Le métier de banquier, en dehors de difficultés d’un autre ordre dont celui de l’apparition des néo-banques, devient très peu risqué. Inondées de liquidités, les banques pourront même se diversifier vers des activités nouvelles, telle la location de voitures pour la Société générale.

 Monétisation+ PIB congelé = explosion des inégalités de patrimoine.

Au niveau macro-économique, cela signifie aussi que la gestion de la pandémie se solde par une augmentation vertigineuse de la masse monétaire à un moment où -pandémie oblige- l'on va se mettre à moins produire. Cet écart entre masse monétaire  et production réelle,  nous commençons à le payer peut-être sous la forme de l'inflation. En ce qui concerne la valeur boursière des entreprises, la hausse très importante des cours ne reflète en aucune façon la réalité économique, mais bien davantage la baisse de la valeur de la monnaie, baisse que l’on ne voit pas encore. Il y a donc lieu  -pour les acteurs qui le peuvent- de transformer la richesse en actifs divers ouvrant la voie à des inégalités sociales proches de celle rencontrées dans la Rome Antique. 

Règles et métarègles.

Pour terminer, les banquiers jouent tout simplement le jeu avec les règles qu'on leur donne, qu’ils se donnent ou qu’ils négocient. A ce titre, ils se comportent en passagers clandestins ou mieux en gestionnaires opportunistes. Parce que, pour des raisons de carrière, ils sont très impliqués dans le jeu incessant des « portes tournantes » ils  participent directement à la définition des politiques publiques. A ce titre, ils se révèlent être des passagers clandestins très actifs.

 La question politique est alors de réfléchir sur les « métarègles », non pas celles du jeu financier direct mais celles, en surplomb, de l’articulation entre décideurs, l’un représentant un intérêt général (le décideur public) et l’autre un intérêt privé (le décideur de la finance).

Cette remarque concernant une nécessaire distinction entre « métarègles » et « règles  classiques » est de portée générale et concerne toutes les branches d’activité qu’elles soient dans l’ordre économique, l’ordre sanitaire ou dans l’ordre social.

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15 février 2022 2 15 /02 /février /2022 10:19

Voici un bref texte très intéressant d'Olivier Passet. Bonne lecture.

Nos cerveaux n’ont pas encore accoutumé cette idée. Mais la question de la pénurie de main-d’œuvre va devenir prégnante dans un horizon très rapproché. Pour deux raisons simples :


1. Premièrement, l’arrière-plan démographique n’a plus rien à voir avec celui des années 2000. Là où nous avions une population en âge de travailler qui augmentait au rythme de 200 à 300 000 par an en moyenne jusqu’en 2010, nous avons basculé en l’espace de quelques années sur une décroissance de 50 000 par an. Et même si l’on suppose une mobilisation accrue de la main-d’œuvre plus âgée, la population active plafonnera sur un seuil de 29-30 millions de personnes qui s’étirera jusqu’en 2050.


2. Deuxièmement, le contenu en emploi de la croissance s’est nettement accru depuis quelques années. L’économie française crée des emplois dès le seuil de 1% de croissance et même moins, plutôt 0,7%, quand ce seuil était de 1,5 à 2% jusqu’au milieu des années 2000.


La peur du grand remplacement de l’homme par la machine


Le bilan du quinquennat en matière de chômage porte la marque de ces inflexions. Fin 2021 les créations d’emploi sont placées sur une orbite de 200 000 créations d’emploi par an sur 5 ans. Qui est sensiblement supérieure au rythme des créations sur longue période. Mais cette performance n’a rien d’extraordinaire par rapport à ce que l’on observait dans les années 2000, et notamment sous l’ère Jospin-Chirac. En revanche, son pouvoir d’absorption de la population en âge de travailler et donc de décrue du chômage est très supérieur. Potentiellement de 200 à 250 000 par an si l’on exclut les effets amortisseurs du rallongement de la durée d’activité de seniors.


Ce nouveau contexte est loin d’avoir été intériorisé encore. 40 ans de chômage de masse nous ont conditionnés à considérer le sous-emploi comme un problème irréductible et les difficultés de recrutement comme la conséquence d’une déqualification par le chômage de longue durée. Nous vivons toujours dans la peur du grand remplacement de l’homme par la machine, que les spéculations sur la fin du travail, avec le digital, ont ravivée.


Vers un problème de pénurie de main-d’œuvre


Ce n’est pourtant pas ce à quoi nous assistons : les taux d’emploi tendent à progresser dans les économies développées, et le digital, loin d’opérer une substitution entre l’homme et la machine n’a fait jusqu’ici que renforcer le lien de complémentarité entre capital et travail. Lorsque l’on rapporte le stock de capital productif à la main-d’œuvre, ce que l’on appelle l’intensité capitalistique, la croissance de ce ratio décélère, en France comme aux États-Unis, témoignant d’une moindre substitution du travail par le capital. D’une part, la composante immatérielle du capital ne cesse de croître, et absorbe une part de plus en plus importante de travail qualifié pour produire ses logiciels, ses algorithmes ou sa composante R&D. D’autant plus que le déclassement rapide de ce type de capital implique un renouvellement et des développements permanents. Et le digital recrée un espace de complémentarité avec le travail non qualifié à travers ses mineurs du web et son armée de petits boulots dédiés à la logistique.


Cette dynamique conduit inexorablement nos économies vers un problème de pénurie de main-d’œuvre. Un problème d’autant plus intense que la transformation écologique de nos économies requière une mobilisation sans précédent de la main-d’œuvre locale : renouvellement de nos infrastructures énergétiques, chantier de l’isolation thermique, raccourcissement des circuits, pratiques moins productivistes dans l’agriculture, etc. Tout cela joue dans le même sens. Alors que la population d’âge actif tend à s’éroder, les besoins locaux de main-d’œuvre tendent à croître.


Les difficultés de recrutement que nous vivons déjà, et que pointent les enquêtes et l’augmentation des emplois vacants, ne sont que le prélude d’une tendance plus profonde. L’exacerbation des tensions en sortie de crise tient à la violence et à la rapidité de la recomposition de l’offre qui impose des réallocations violentes. Elles vont s’apaiser au fil des trimestres. Mais cela ne remet pas en cause le fait que le marché du travail va se transformer très rapidement en espace de gestion de la pénurie.
Un problème qu’il faut anticiper si l’on ne veut pas saper la croissance potentielle. Ce qui va nous conduire à reposer de façon radicalement différente les questions de formation, de salaire et d’immigration. Rivé sur un clientélisme de court terme, le débat présidentiel ne s’est pas emparé de cet enjeu majeur et demeure rivé sur des antiennes d’un autre temps. 

 
 
 
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11 février 2022 5 11 /02 /février /2022 10:01

 

Branche spécifique du secteur médico-social, les Ehpad constituent aujourd’hui un ensemble fait d’un  mariage institutionnellement complexe entre services  de soins et service d’hôtellerie.  Ensemble connaissant une forte croissance nourrie par le vieillissement de la population, il est aussi fait d’une grande variété institutionnelle avec toutefois un fort grossissement d’un pôle plus strictement marchand. Ce pôle rassemble aujourd’hui environ 29% du total des établissements et connait lui-même une évolution vers une stricte financiarisation de sa gouvernance avec forte présence d’actionnaires issus plus strictement de grands fonds d’investissement.

Ce secteur est aujourd’hui plus spécifiquement observé en raison de difficultés apparues dans plusieurs groupes privés financiarisés.

Le jeu et ses acteurs

Globalement, le service de soins est très largement régulé par des opérateurs publics qui accordent ou non une autorisation d’ouverture d’Ehpad, autorisation qui confère elle-même un droit à l’obtention de dotations publiques, essentiellement celles devant couvrir le service des soins et en particulier la masse salariale du personnel soignant. L’autorisation est donc de fait un actif public faisant l’objet d’un point d’appui facilitant l’investissement capitaliste. Un peu comme un transporteur routier qui, au-delà d’une permission de circuler sur la route, recevrait une subvention au titre de l’usage de ladite route.

Les autorisations d’ouverture et de fonctionnement des Ehpad donnent ainsi lieu à d’intenses compétitions entre opérateurs privés et en particulier les plus importants d’entre eux. La croissance interne est assurée par la demande d’ouverture sur des zones jugées relativement délaissées.  S’agissant de la croissance externe, celle-ci est assurée par simple rachat d’établissements et de son complément indispensable, à savoir l’autorisation publique de fonctionnement comme point d’appui d’accumulation du capital.

Lorsque la rentabilité est relativement faible et lorsque la structure institutionnelle est le fait d’associations, voire de petites PME non financiarisées et donc souvent faiblement pourvues en capital, la capacité à investir est limitée et le processus de croissance est relativement lent. En effet les demandes d’ouverture supposent simultanément des investissements lourds dans la fonction hôtelière. Si maintenant, il s’agit de croissance externe, le prix de rachat a tendance à incorporer cet actif public qu’est l’autorisation, d’où un effet d’aubaine notamment pour les PME : on revend quelque chose que l’on n’a pas acheté. Capacité à investir limitée et coût non négligeable de l’investissement assurent une croissance limitée du secteur et un processus relativement lent de concentration. Au final la croissance globale s’inscrit dans les limites des ressources budgétaires publiques lesquelles sont elles-mêmes limitées par la croissance économique globale. Un dynamisme entièrement nouveau émergera avec la processus de financiarisation.

La financiarisation du jeu et sa dynamique

La financiarisation change fondamentalement les choses et le secteur, dans son ensemble, connait des bouleversements analogues à ceux rencontrés dans l’économie traditionnelle avec le phénomène des start-up rencontré dans la « tech » ou les ruptures de barrière à l’entrée qui bouleversent aujourd’hui les industries les plus traditionnelles. Avec aussi le formidable processus de concentration que l’on rencontre aussi dans les entreprises économiques classiques, processus qui s’est considérablement élargi avec les nouvelles politiques monétaires.

Pour les fonds d’investissement, il est avantageux de s’intéresser à la partie service hôtelier, un service qui s’appuie et qui est protégé par le service des soins, lequel assure une sorte d’élément de monopole sur un espace donné et qui, par ailleurs, est apporteur de ressources financières. Logiquement, un tel dispositif institutionnel fait de public et de privé doit être porteur d’une rentabilité plus élevée, ce qui justifie l’investissement et donc le fort intérêt des groupes financiers pour cette activité ( Comgest, Peugeot invest, Mirova, ICG, Malakoff, Predica, CPPIB, Blackrock, etc). Cet intérêt est lui-même dopé par l’aisance financière procurée par la politique monétaire de la BCE dont le métier semble devenir la monétisation du capital. Désormais une dette publique fortement croissante et continuellement rachetée par la banque centrale provoque une abondance de liquidités dans le secteur financier. Cette abondance est le produite de 2 canaux qui confluent sur les comptes bancaires : celui d’une dépense publique hors de contrôle qui nourrit les comptes des bénéficiaires, et celui du rachat de dette publique par la BCE et vient nourrir directement les comptes de toutes les banques. Cette finance surabondante  va chercher de nouveaux lieux d’accumulation avec si possible une bonne sécurisation et un fort développement potentiel : ce sera celui en particulier du territoire du vieillissement.     On comprend par conséquent que la valorisation boursière des grands groupes d’Ehpad n’a fait que suivre, voire précéder, celle des grandes entreprises elles mêmes en voie de financiarisation. Ainsi, entre 2014 et 2019, la valorisation des groupes privés est passée de 9,5 à 14,5 fois le résultat d’exploitation. Face à l’abondance de capital, le processus de croissance n’a fait que s’accélérer, et une  croissance qui s’est plus spécifiquement orientée vers des rachats notamment en direction des PME ou des associations. Il est en effet évident que l’abondance de capital se heurte aux limitations budgétaires de l’autorité publique, une autorité qui ne peut délivrer de nouvelles autorisations que de façon limitée malgré les besoins d’une population vieillissante. Nous retrouvons ainsi l’idée d’un mariage institutionnel public/privé qui protège et se fait porteur d’une rareté autorisant des valorisations de plus en plus importantes au niveau des rachats. A l’inverse du monde de l’économie classique où des innovateurs doivent veiller simultanément à la croissance du marché et à celle de leur part de marché, (ce que l’on vérifie par exemple pour TESLA), dans le secteur des Ehpad, la stratégie de la croissance de la part de marché est dominante. D’où aujourd’hui un énorme processus de concentration, processus copiant celui rencontré dans le monde de l’entreprise classique. Notons toutefois que ce processus de forte concentration reste enracinée dans la partie la plus rémunératrice du marché, et les groupes financiarisés dirigent leurs très abondants capitaux vers les usagers les plus aisés. Nous retrouvons ici le thème très débattu de la corrélation entre financiarisation et croissance des inégalités, inégalités ici biaisées par le caractère très captif, voire soumis de la clientèle : on est peut-être riche mais on est complétement dépendant et donc dans un rapport complètement asymétrique avec l’institution.

 

Les pratiques organisationnelles et managériales qui ont été révolutionnées avec la financiarisation dans le monde de l’économie classique, sont aussi révolutionnées dans les Ehpad. Et cette révolution est d’autant plus impérative que les rachats sont chers et doivent par conséquent être suivis de gains de productivité. On comprend ainsi mieux les malaises des personnels qui œuvrant depuis longtemps dans des associations ou des PME vont connaître une véritable révolution des pratiques professionnelles. Malaise que l’on va retrouver dans les directions des établissements qui doivent elles aussi se plier aux pratiques détaillées d’un « reporting » de plus en plus exigeant et surtout bureaucratique (construction de « scores » nourris par plusieurs centaines d’indicateurs devenus autant de codes néo-tayloriens). D’où un sentiment de déqualification souvent rencontré qui reproduit celui constaté dans l’entreprise économique classique soumise au néo-libéralisme financier . Les actionnaires qui ont exigé la rationalisation extrême des pratiques dans l’économie classique se font tout aussi exigeant dans le secteur des Ehpad. Ils peuvent exiger l’automatisation des processus à l’instar de ce qui est rencontré dans les entreprises. Tel est le cas par exemple de ce verre d’eau connecté qui permet de vérifier à distance si la personne en fin de vie n’a pas oublié de s’hydrater correctement. Ce cas, et sans doute beaucoup d’autres, sont évidemment extrêmes et proviennent d’un mimétisme coupable avec ce qui se passe dans les processus industriels. Un service à la personne qui est  bien plus un lien social qu’un processus,  ne peut accepter l’insupportable fuite en avant du « technologisme ». Pour autant ce « technologisme » apparait comme la solution de court terme face à un métier dont il est difficile d’extraire en permanence des gains de productivité. La finance adaptée à la logique des rendements continuellement croissants de l’industrie, voire de la « tech » ( cout marginal souvent nul) se heurte à des couts marginaux souvent constants : produire davantage de service à la personne en fin de vie suppose un accroissement de cout. Nous sommes par conséquent situation particulière où il faut permanence gérer la contradiction entre technologie (exigence de la finance)  et lien social (exigence du client captif).

Comment corriger une telle situation ?

En premier lieu, offrir une résistance à la financiarisation n’est pas simple car la finance, même labellisée « ESG », même « durable », même « inclusive », est elle-même surveillée par des agences de notation, et voit globalement dans le monde des Ehpad un terrain de jeu relativement sécurisant, donc un terrain à privilégier. Le mariage avec l’acteur public offre une belle garantie et les incidents nombreux et largement médiatisés rencontrés dans les établissements donnent lieu à une volatilité des cours sur laquelle peuvent surfer les grands traders et spécialistes de la vente à découvert. Une forte volatilité dépourvue de drame  - le résultat économique est quasiment garanti-  constitue un merveilleux terrain de jeu aux gains financiers considérables. Des gains qu’il faut partager avec les opérateurs concrets de la financiarisation, opérateurs culturellement éloignés du monde traditionnel du secteur médicosocial : managers très proches de l’entreprise néolibérale voire en provenance de cette dernière, hauts fonctionnaires nourris à l’idéologie du « new public management », consultants, évaluateurs, notateurs, juristes, etc. Véritables chargés de mission de la finance, en grande proximité culturelle et économique avec elle, ils assurent l’interface avec les salariés de base désormais soumis à des normes nouvelles. Le haut de la hièrarchie des groupes,  c’est -à-dire les présidents,  directeurs généraux et cadres principaux vont connaitre des rémunérations considérablement plus élevées que celles rencontrées dans la partie non marchande des Ehpad et du médicosocial en général. La finance et ses opérateurs, notamment par le biais de la distribution d’actions gratuites,  sont donc prêts à offrir une résistance considérable au changement. Et même la crise ne met pas fin au jeu ainsi qu’en témoigne la considérable montée de Blackrock au capital d’Orpéa.

De hauts fonctionnaires de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) souhaitent réguler les Ehpad privés par une classique répression financière (Cf Le Monde du 4 février 2022). Il s’agirait de taxer de façon croissante la profitabilité opérationnelle au niveau de chaque établissement (ratio de résultat avant loyer sur chiffre d’affaires). Les Ehpad associatifs où les petites structures ne dégageant aucune profitabilité en seraient exemptés tandis que les grands groupes seraient lourdement taxés. De quoi fortement affaiblir le processus de concentration, de réorganisation, de rationalisation voire de déqualification du travail et du service rendu. Mais aussi de quoi affaiblir les effets d’aubaine et très probablement ne plus apporter sur le marché les capitaux nécessaires à l’ouverture de nouvelles structures. La question devient ici un calcul coût/avantages, entre la perte de capital avancé par la finance et le gain public procuré par la taxation. On comprend ici toute la résistance des grands groupes à l’idée de nationalisation. D’une certaine façon ils ont raison d’affirmer haut et fort que c’est bien la financiarisation qui permet de soulager les dépenses publiques au titre du vieillissement. Cette évidence renforce bien sûr le pouvoir de la finance.

Une autre logique serait celle de la valorisation des résultats non financiers dont se font spécialistes nombre de cabinets de conseils. Nous retrouvons là quelque chose d’équivalent à toutes les questions et problèmes qui, au niveau de l’économie classique, concerne ce qu’on appelle la décarbonisation des bilans. Ici il s’agirait de mesurer la qualité du service rendu avec des moyens que le secteur ne possède pas encore de façon satisfaisante. En effet le contrôle public qui résulte de la surveillance de règles de bonne conduite est encore relativement inadapté, notamment ce qu’on appelle les processus d’évaluation, les contrats d’objectifs et de moyens ou la certification,  tandis que la surveillance actionnariale se focalise essentiellement- malgré de lourds protocoles et codes de conduites de 50 pages- sur les résultats économiques. Les directeurs d’établissements ont ainsi le sentiment d’une surveillance bicéphale, voire d’une double hièrarchie, dont la cohérence n’est pas  établie. Les progrès viendront sans doute d’une mise en cohérence entre les objectifs de soins et ceux de la rentabilité et ce sans passer par la fuite en avant du technologisme. Ils seront toutefois difficiles à construire : les spécialistes de la finance ESG, eux-mêmes surveillés par des agences de notation extra-financières, prennent conscience que le bicéphalisme (autorité publique sur les soins et actionnariat sur les services) ne permettent pas un réel contrôle, d’où la méfiance des investisseurs de base. Cette mise en cohérence supposerait sans doute une vaste transformation statutaire intégrant pleinement l’autorité publique. Ce pourrait être le cas de la transformation en « entreprise à mission » tel que prévu par la loi Pacte de 2019. Un tel changement  supposerait la création d’un comité de mission interne et le recours régulier à un audit externe. Il  suscitera probablement de lourdes questions dans l’ordre juridique. Affaire à suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 février 2022 3 09 /02 /février /2022 10:09

Branche spécifique du secteur médico-social, les Ehpad constituent aujourd’hui un ensemble fait d’un  mariage institutionnellement complexe entre services  de soins et service d’hôtellerie.  Ensemble connaissant une forte croissance, nourrie par le vieillissement de la population, il est aussi fait d’une grande variété institutionnelle avec toutefois un fort grossissement d’un pôle plus strictement marchand. Ce pôle rassemble aujourd’hui environ 25% du total des établissements et connait lui-même une évolution vers une stricte financiarisation de sa gouvernance avec forte présence d’actionnaires issus plus strictement de grands fonds d’investissement.

Ce secteur est aujourd’hui plus spécifiquement observé en raison de difficultés apparues dans plusieurs groupes privés financiarisés.

Le jeu et ses acteurs

Globalement, le service de soins est très largement régulé par des opérateurs publics qui accordent ou non une autorisation d’ouverture d’Ehpad, autorisation qui confère elle-même un droit à l’obtention de dotations publiques, essentiellement celles devant couvrir le service des soins et en particulier la masse salariale du personnel soignant. L’autorisation est donc de fait un actif public faisant l’objet d’un point d’appui facilitant l’investissement capitaliste. Un peu comme un transporteur routier qui, au-delà d’une permission de circuler sur la route, recevrait une subvention au titre de l’usage de ladite route.

Les autorisations d’ouverture et de fonctionnement des Ehpad donnent ainsi lieu à d’intenses compétitions entre opérateurs privés et en particulier les plus importants d’entre eux. La croissance interne est assurée par la demande d’ouverture sur des zones jugées relativement délaissées. Dans le cas des groupes de bonne taille, les coûts de négociation au titre de l’ouverture sont aisément amortissables voire réduits par leurs compétences financières. S’agissant de la croissance externe, celle-ci est assurée par simple rachat d’établissements et de son complément indispensable, à savoir l’autorisation publique de fonctionnement comme point d’appui d’accumulation du capital.

Lorsque la rentabilité est relativement faible et lorsque la structure institutionnelle est le fait d’associations, voire de petites PME faiblement pourvues en capital, la capacité à investir est limitée et le processus de croissance est relativement lent. En effet les demandes d’ouverture supposent simultanément des investissements lourds dans la fonction hôtelière. Si maintenant, il s’agit de croissance externe, le prix de rachat a tendance à incorporer cet actif public qu’est l’autorisation, d’où un effet d’aubaine notamment pour les PME : on revend quelque chose que l’on n’a pas acheté. Capacité à investir limitée et coût non négligeable de l’investissement assurent une croissance limitée du secteur et un processus relativement lent de concentration.

La financiarisation du jeu et sa dynamique

La financiarisation change fondamentalement les choses et le secteur, dans son ensemble, connait des bouleversements analogues à ceux rencontrés dans l’économie traditionnelle avec le phénomène des start-up rencontré dans la « tech » ou les ruptures de barrière à l’entrée qui bouleversent aujourd’hui les industries les plus traditionnelles.

Pour les fonds d’investissement, il est avantageux de s’intéresser à la partie service hôtelier, un service qui s’appuie et qui est protégé par le service des soins, lequel assure une sorte d’élément de monopole sur un espace donné et qui, par ailleurs, est apporteur de ressources financières. Logiquement, un tel dispositif institutionnel fait de public et de privé doit être porteur d’une rentabilité plus élevée, ce qui justifie l’investissement et donc le fort intérêt des groupes financiers pour cette activité ( Comgest, Peugeot invest, Mrirova, ICG, Malakoff, Predica, CPPIB, etc). Cet intérêt est lui-même dopé par l’aisance financière procurée par la politique monétaire de la BCE dont le métier semble devenir la monétisation du capital. On comprend par conséquent que la valorisation boursière des grands groupes d’Ehpad n’a fait que suivre, voire précéder, celle des grandes entreprises. Ainsi, entre 2014 et 2019, la valorisation des groupes privés est passée de 9,5 à 14,5 fois le résultat d’exploitation. Face à l’abondance de capital, le processus de croissance n’a fait que s’accélérer, et une  croissance qui s’est plus spécifiquement orientée vers des rachats notamment en direction des PME ou des associations. Il est en effet évident que l’abondance de capital se heurte aux limitations budgétaires de l’autorité publique, une autorité qui ne peut délivrer de nouvelles autorisations que de façon limitée malgré les besoins d’une population vieillissante. Nous retrouvons ainsi l’idée d’un mariage institutionnel public/privé qui protège et se fait porteur d’une rareté autorisant des valorisations de plus en plus importantes au niveau des rachats. A l’inverse du monde de l’économie classique où des innovateurs doivent veiller simultanément à la croissance du marché et à celle de leur part de marché, (ce que l’on vérifie par exemple pour TESLA), dans le secteur des Ehpad, la stratégie de la croissance de la part de marché est dominante. D’où aujourd’hui un énorme processus de concentration, processus copiant celui rencontré dans le monde de l’entreprise classique.

Les pratiques organisationnelles et managériales qui ont été révolutionnées avec la financiarisation dans le monde de l’économie classique, sont aussi révolutionnées dans les Ehpad. Et cette révolution est d’autant plus impérative que les rachats sont chers et doivent par conséquent être suivis de gains de productivité. On comprend ainsi mieux les malaises des personnels qui œuvrant depuis longtemps dans des associations ou des PME vont connaître une véritable révolution des pratiques professionnelles. Malaise que l’on va retrouver dans les directions des établissements qui doivent elles aussi se plier aux pratiques détaillées d’un « reporting » de plus en plus exigeant et surtout bureaucratique (construction de « scores » nourris par plusieurs centaines d’indicateurs). D’où un sentiment de déqualification souvent rencontré. Les actionnaires qui ont exigé la rationalisation extrême des pratiques dans l’économie classique se font tout aussi exigeant dans le secteur des Ehpad. Ils peuvent exiger l’automatisation des processus à l’instar de ce qui est rencontré dans les entreprises. Tel est le cas par exemple de ce verre d’eau connecté qui permet de vérifier à distance si la personne en fin de vie n’a pas oublié de s’hydrater correctement. Ce cas, et sans doute beaucoup d’autres, sont évidemment extrêmes et proviennent d’un mimétisme coupable avec ce qui se passe dans les processus industriels. Un service à la personne est en effet bien plus un lien social qu’un processus et le « technologisme » comme solution peut devenir une insupportable fuite en avant.

Comment corriger une telle situation ?

En premier lieu, offrir une résistance à la financiarisation n’est pas simple car la finance, même labellisée « ESG », même « durable », même « inclusive », voit globalement dans le monde des Ehpad un terrain de jeu relativement sécurisant, donc un terrain à privilégier. Le mariage avec l’acteur public offre une belle garantie et les incidents nombreux et largement médiatisés rencontrés dans les établissements donnent lieu à une volatilité des cours sur laquelle peuvent surfer les grands traders et spécialistes de la vente à découvert. Une forte volatilité dépourvue de drame  - le résultat économique est quasiment garanti-  constitue un merveilleux terrain de jeu aux gains financiers considérables.

De hauts fonctionnaires de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) souhaitent réguler les Ehpad privés par une classique répression financière (Cf Le Monde du 4 février 2022). Il s’agirait de taxer de façon croissante la profitabilité opérationnelle au niveau de chaque établissement (ratio de résultat avant loyer sur chiffre d’affaires). Les Ehpad associatifs où les petites structures ne dégageant aucune profitabilité en seraient exemptés tandis que les grands groupes seraient lourdement taxés. De quoi fortement affaiblir le processus de concentration, de réorganisation, de rationalisation voire de déqualification du travail et du service rendu. Mais aussi de quoi affaiblir les effets d’aubaine et très probablement ne plus apporter sur le marché les capitaux nécessaires à l’ouverture de nouvelles structures. La question devient ici un calcul coût/avantages, entre la perte de capital avancé par la finance et le gain public procuré par la taxation.

Une autre logique serait celle de la valorisation des résultats non financiers dont se font spécialistes nombre de cabinets- conseils. Nous retrouvons là quelque chose d’équivalent à toutes les questions et problèmes qui, au niveau de l’économie classique, concerne ce qu’on appelle la décarbonisation des bilans. Ici il s’agirait de mesurer la qualité du service rendu avec des moyens que le secteur ne possède pas encore de façon satisfaisante. En effet le contrôle public qui résulte de la surveillance de règles de bonne conduite est encore relativement inadapté, notamment ce qu’on appelle les processus d’évaluation, les contrats d’objectifs et de moyens ou la certification,  tandis que la surveillance actionnariale se focalise essentiellement , malgré de lourds protocoles, sur les résultats économiques. Les directeurs d’établissements ont ainsi le sentiment d’une surveillance bicéphale dont la cohérence n’est pas  établie. Les progrès viendront sans doute d’une mise en cohérence entre les objectifs de soins et ceux de la rentabilité et ce sans passer par la fuite en avant du technologisme. Ils seront toutefois difficiles à construire : les spécialistes de la finance ESG, eux-mêmes surveillés par des agences de notation extra-financières, prennent conscience que le bicéphalisme (autorité publique sur les soins et actionnariat sur les services) ne permettent pas un réel contrôle, d’où la méfiance des investisseurs de base. Cette mise en cohérence supposerait sans doute une vaste transformation statutaire intégrant pleinement l’autorité publique. Ce pourrait être le cas de la transformation en « entreprise à mission » tel que prévu par la loi Pacte de 2019. Un tel changement sera chronophage et suscitera probablement de lourdes questions dans l’ordre juridique. Affaire à suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 février 2022 1 07 /02 /février /2022 08:38

Le gouvernement français s’est efforcé cette année de contenir le potentiel de hausse de prix sur l’électricité, le gaz, voire même les carburants. La facture est élevée pour les finances publiques (environs 10 milliards d’euro, sous forme de détaxation de l’électricité et de subventions aux fournisseurs les plus petits) mais aussi pour EDF, qui par le dispositif dit de l’ARENH (vente obligatoire à prix réduits à des fournisseurs qui sont aussi ses concurrents), verra sa marge diminuer d’au moins 8 milliards d’euros. Face à l’importance de ces chiffres, Il y a lieu de s’interroger sur la poursuite possible d’un tel déraillement lequel coûte à l’économie du Pays l’équivalent du quart de ses dépenses militaires. Les finances publiques et l’entreprise EDF seront-ils capables de supporter une ponction semblable en 2023 ?

Et il est vrai qu’il faudra probablement faire face, de façon sans doute plus sérieuse,  à ce qui est une crise de l’énergie aussi importante que la révolution pétrolière de 1973. Circonstance aggravante, cette crise se déroule dans un contexte globalement plus défavorable et il n’est pas question de l’absorber  par des gains de productivité qui, très élevés à l’époque, ont  aujourd’hui disparu. Au-delà, la grande question de la mobilisation autour de l’objectif très ambitieux et très coûteux d’un zéro carbone pour 2050, constitue une autre circonstance aggravante.

Quels sont les indices qui nous permettent de penser que nous entrons dans une crise énergétique grave et de longue durée ? Nous retiendrons ici 4 indices ou paramètres  globaux essentiellement géopolitiques et 4 indices  ou paramètres  micro et  méso-économiques.

Les paramètres  globaux ou géopolitiques.

1 -  Il y a tout d’abord la dépendance gazière de l’Europe et ses conséquences sur la France au regard de la Russie et de la crise Ukrainienne. Cette dépendance à hauteur de 40% de la consommation européenne n’est pas facilement et rapidement contournable par le recours à d’autres fournisseurs. Cette dépendance et la tension qui s’y trouve associée est bien naturellement favorable au maintien de prix élevés.

2 -  Il y a ensuite la dépendance de la France au regard des autorités européennes pour ce qui concerne le nucléaire. Le double débat sur la taxonomie et l’aide publique aux diverses branches de l’économie se termine-t-il dans l’assurance du succès des intérêts français ? De sérieux doutes demeurent dont la presse spécialisée se fait écho.

3 -  Il y a, en troisième lieu,  les contraintes de la BCE. Parce que cette dernière est obligée malgré l’inflation naissante de maintenir des taux proches de zéro, les capitaux se déplacent vers des zones plus rémunératrices et font baisser durablement le cours de l’euro au regard du dollar. Cet écart de taux est durable et résulte du fait que la BCE se doit avant toute chose de protéger un Euro qui disparaitrait rapidement  si des spreads  devenaient trop visibles à l’intérieur de la zone. Les achats libellés en dollars deviennent plus coûteux et la conséquence est   une hausse  durable du prix des énergies importées.

4 -  Il y a enfin la dépendance vis-à-vis de l’oligopole complexe (OPEP/ Russie/USA). Cet oligopole est maintenant  orienté par une convergence d’intérêts autour d’une rente pétrolière de court terme en raison du choix d’une économie décarbonée pour 2050. En termes de stratégie, cela signifie une limitation des quantités afin de maintenir des prix élevés compensant la perte de réserves qui resteront sous terre au-delà de 2050.

Ces paramètres globaux sont appuyés par d’autres réalités plus micro et méso-économiques.

Les paramètres micro et méso-économiques.

1 -  Il est tout d’abord constaté une chute considérable des investissements dans les activités de forage et d’exploration. Il s’agit de décarboner les bilans, alors même qu’une partie des énergies fossiles est sollicitée pour « épauler » les énergies renouvelables dont le fonctionnement est intermittent. Cela se traduit par une contrainte d’offre durable dans un contexte de forte demande au titre de la forte croissance. D’où des résultats spectaculaires débouchant sur des rachats d’actions (EXXON  consacre 50% de ses bénéfices aux rachats d’actions plutôt qu’à les réinvestir) ou des réorientations majeures (TOTAL énergie qui pense réaliser 50% de son chiffre d’affaires à partir de l’électricité en 2050).

2 - En accompagnement de ce dernier point il s’agit ensuite  d’un éloignement des fonds d’investissement vis-à-vis de tout ce qui n’est pas estampillé ESG (environnement, social, gouvernance). On est donc assuré d’un blocage durable de l’offre d’énergie fossile et donc d’un prix durablement élevé de l’énergie. Ce dernier label ESG entraîne mécaniquement une baisse des investissements dans les énergies fossiles sans toutefois favoriser une puissante augmentation des investissements vers les énergies renouvelables dont la rentabilité n’est assurée qu’avec un large recours à des financements publics. Globalement, l’investissement dans les énergies renouvelables ne compensant pas la chute de l’investissement dans les énergies fossiles, nous nous dirigeons vers une raréfaction de l’offre et donc une hausse durable des prix.

3 -  En troisième lieu il s’agit de constater une augmentation considérable de la demande d’électricité qui ne doit pas seulement permettre le passage  à la mobilité tout électrique mais doit aussi accompagner de nouveaux usages  gros consommateurs. Pensons par exemple à l’activité de « minage » pour les crypto monnaies, minage qui vient d’aboutir à une panne gigantesque dans toute l’ Asie centrale. Globalement la Commission européenne prévoit au moins un doublement des besoins d’électricité pour 2050, donc une tension énorme sur l’offre à construire.

4 - Enfin, il s’agit de prendre conscience de la perte générale « d’agilité » face aux grands projets : Le blocage de l’offre d’énergies fossiles n’est pas compensable par une offre nouvelle d’électricité nucléaire. Il est très loin le temps où par mobilisation de grandes compétences, la France pouvait connecter à son raison électrique une nouvelle unité nucléaire tous les 5 mois (années 80). S’il faudra une douzaines d’années pour produire les premières bribes de la nouvelle électricité nucléaire c’est en raison de quelques 4000 ingénieurs qu’il faudrait embaucher annuellement dans la branche et qui n’existent pas (propos du Président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire).

Oui, nous entrons dans une nouvelle crise de l’énergie. A l’inverse de celle de 1973 qui n’annonçait pas une pénurie mais une simple révolte des propriétaires désireux de maitriser la rente pétrolière, celle qui s’annonce est bien celle d’une rareté. Convenons toutefois que cette rareté n’a rien de naturelle : elle est simplement le résultat de péripéties  sur lesquelles les historiens se pencheront demain. Ce qu’il y a de certain toutefois est que cette crise sera durable.

 

                                                                                         

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31 janvier 2022 1 31 /01 /janvier /2022 10:11

On trouvera ci-dessous un bref texte d'Olivier Passet (XERFY) qui vient appuyer les thèses que nous avons développé concernant le marché de l'électricité. Bonne lecture.

La France peut-elle se passer de nucléaire ? Sur le papier, oui. Dans les faits, non. Regardons d’abord à gros trait l’équation énergétique d’une France qui serait décarbonée en 2050.


Prenons comme point de départ 2019, année de consommation énergétique normale, non affectée par le covid. Cette consommation finale énergétique était d’à peu plus de 1 600 TWh. Si nous maintenions notre potentiel de croissance et que nous restions sur les gains d’efficacité énergétique que nous observons 20 ans, cette consommation serait de l’ordre de 1 400 TWh à l’horizon 2050. La stratégie nationale bas carbone française, elle, vise une diminution de 40%. Soit une cible de 930 TWh de consommation. C’est une hypothèse héroïque qui suppose un volontarisme exemplaire. Et qui fait figure de scénario très optimiste en comparaison de ce que programment nos voisins européens. Cet élément est important. Ayons comme point de repère que de se situer en 2050 à mi-chemin entre la tendance engagée et l’objectif ultra-volontariste, soit 1200 TWh, serait déjà positif.


Produire davantage à base de 100% renouvelable : possible, mais problématique


Deuxième élément à mettre au dossier. Notre acquis en termes de production décarbonée. La France produisait déjà en 2019 un peu plus de 500 TWh d’électricité sur des procédés non émetteurs de gaz à effet de serre. Dont 399 de nucléaire, 56 d’hydraulique, 35 d’éolien et même 40 en 2020, et 12 de solaire.


Troisièmement, décarbonner exige de renoncer à la quasi-totalité des énergies fossiles dans notre mix. Nous en consommons plus de 970 TWh à ce jour. Ce qui induit une électrification massive des usages. Dans les transports, le chauffage, les procédés industriels. Il ne s’agit pas pour autant d’un tout électrique. Les projections actuelles tablent sur une production de ces énergies de substitution de l’ordre de 350 à 400 TWh : aux énergies fossiles se substitueront aussi du biométhane, de l’hydrogène, des gaz de synthèse, des biocarburants, de la biomasse, etc. Sachant que ces sources alternatives exigent de faire appel à de l’électricité pour être produites. Sur cette base, la France devra être en mesure de satisfaire une consommation finale d’électricité de l’ordre de 650 TWh en 2050, au minimum, si l’on croit à l’objectif de baisse de 40% de la consommation… et sans doute nettement plus. On peut considérer qu’il existe une marge de sous-estimation qui va jusqu’à 200 TWh, notamment si l’on tient compte des besoins toujours croissants du numérique. Sur cette base, les besoins supplémentaires d’électricité décarbonée sont donc compris dans une fourchette de 150 à 350 TWh par rapport à l’existant pour la France.


Produire 150 à 350 TWh sur la base exclusive des énergies renouvelables, notamment l’éolien et le photovoltaïque, est-ce possible matériellement ? A priori, oui. L’Allemagne produit déjà plus de 230 TWH sur la base de ressources renouvelables. Et certains scénarios à 2050 prévoient jusqu’à 600 TWh d’électricité renouvelable. Sur une superficie terrestre inférieure d’un tiers à celle de la France. Sans parler de l’espace maritime qui représente moins de 8% de celui français. Possible, mais très problématique sur le plan paysager, lorsqu’il s’agit d’éolien terrestre, en termes de conflit d’usage, avec la pêche pour l’éolien en mer ou avec l’agriculture pour les parcs photovoltaïques. Est-ce possible à un coût compétitif ? Sur la base des seuls coûts de production, oui. Les réacteurs de 3e génération ont vu leur coût augmenter et ceux des énergies renouvelables diminuer. Mais les sources intermittentes induisent des coûts de réseau et des moyens supplémentaires pour gérer la flexibilité. Leur coût système est encore supérieur à celui du nucléaire. Elles reposent de surcroit massivement sur les technologies importées.


Le parc nucléaire doit être remplacé, au moins en partie


Possible donc, mais problématique, sauf que cette équation n’est pas la bonne. La puissance française de nucléaire installée n’est pas un acquis. Loin de là. Pour maintenir une production de l’ordre de 380 à 400 TWh, la France devra inévitablement remplacer un certain nombre de réacteurs. L’âge moyen du parc est de 36 ans. La fermeture des réacteurs de deuxième génération autrement, dit de la majorité des installations qui assurent aujourd’hui nos besoins, est une contrainte industrielle à l’horizon 2050-2060, même si leur durée de vie peut être étirée jusqu’à 60 ans. Ce démantèlement du parc existant diviserait par 4 notre potentiel existant, le ramenant de 61,4 GW à 16 GW pour une production qui serait ramenée à une centaine de TWh. Maintenir une capacité de 50 GW suppose la mise en service de 14 EPR et de plusieurs petits réacteurs modulaires, dont la puissance est comprise entre 50 et 300 mégawatts électriques. Un chantier comparable, quoique plus étalé, à celui qu’a relevé la France entre la fin des années 70 et la fin des années 80, et qui doit être lancé aujourd’hui s’il veut être réalisé dans les temps.


C’est la donne française. Soit elle joue le déclassement nucléaire et elle doit doubler voire tripler ses objectifs déjà élevés en termes d’éolien et de photovoltaïque, avec de fortes zones d’incertitudes en termes de conflit d’usage, d’acceptabilité et une forte dépendance aux technologies importées. Soit elle joue la carte nucléaire, relançant une filière sur laquelle des avantages sont déjà constitués, même s’ils sont affaiblis, reprenant pied de surcroit sur un marché mondial en plein essor. Bref, si les discours ont brutalement basculé sur le nucléaire, c’est bien par principe de réalité.

 

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19 janvier 2022 3 19 /01 /janvier /2022 17:38

Sans reprendre ici les travaux complexes des économistes qui ont longuement réfléchi sur les prix de l’électricité qu’il fallait pratiquer en 1946 à la naissance d’EDF, on peut résumer en quelques points les grandes lignes doctrinales qui vont organiser l’entreprise jusqu’au début des années 2000.

Les principes fondateurs de ce qui sera l’entreprise la plus performante du monde dans son secteur

1 - L’électricité est un bien commun accessible à tous. A ce titre, il n’est pas une marchandise et se trouve hors commerce.

2 - L’électricité doit obéir à un principe de « MiniMax » garantissant, au-delà de l’accessibilité à tous, un intérêt général. Il s’agit, pour un assemblage de facteurs de production donné, d’assurer un maximum de satisfaction pour les utilisateurs. La préoccupation fondamentale d’EDF est donc celle du rendement maximal de son activité.

3 - La traduction concrète de ce principe fait que les prix doivent indiquer aux utilisateurs, de façon aussi précise que possible, la rareté de la ressource. Dit autrement l’utilisateur doit savoir, par le montant payé, ce qu’est le coût exact de la ressource. Sans entrer dans le détail, ces réflexions inviteront à une tarification au coût marginal, c’est-à-dire au coût de production du KWh supplémentaire.

La libéralisation du marché de l’électricité -exigée par Bruxelles- devait faire disparaître ces principes organisationnels qui avaient fait d’EDF l’entreprise la plus efficiente du monde dans son secteur.

La dérive vers un  marché complétement artificiel

Le principe du bien commun, notamment dans sa dimension hors commerce est maintenu. Le consommateur peut rester client de l’ex-monopoleur lequel appliquera en principe une tarification proche du coût marginal, ce qu’on appelle encore le tarif règlementé.

Par contre, la réorganisation institutionnelle va développer des changements majeurs avec, au final, irruption de prix qui vont davantage se rapprocher de préoccupations mercantiles éloignées d’un intérêt général.

La réorganisation institutionnelle porte sur la fin du monopole public, son démantèlement avec séparation entre les divers stades de la vieille intégration verticale : production, transport, distribution, mais aussi l’irruption des marchands d’électricité (une quarantaine aujourd’hui). Il convient bien sûr de détailler cette transformation.

 EDF peut  se charger d’un intérêt public avec maintien de politiques tarifaires spécifiques, mais il doit laisser une place majeure à de prétendues entreprises d’électricité qui, bien évidemment, incapables de concurrencer les coûts du nucléaire vont devenir agents parasites à l’intérieur du dispositif appelé ARENH (Accès Réglementé à L’Energie Nucléaire Historique).  Ce dispositif lui-même très règlementé donnera accès à 25% de la production nucléaire à des prix inférieurs aux coûts unitaires. EDF ne peut donc obéir à ses   règles lui permettant de construire -au-delà de celles constitutives du bien commun- l’intérêt général. En particulier, l‘actuel prix de l’ARENH - 42 euros/MWh - est très inférieur au coût marginal en développement du nucléaire (EPR).

 La multiplicité des acteurs aux intérêts divergents et le mélange privé/public complexifient les choses à l’extrême et l’on comprend que si EDF,  sans bureaucratie excessive dans sa gestion rationnelle, devait simplement être surveillée par la puissance publique, il faudra maintenant passer au stade de la régulation bureaucratique d’un ensemble beaucoup plus vaste. Ce sera la mission d’une autorité administrative indépendante - véritable fragment de  "Gosplan"- la Commission de Régulation de l’Energie, (CRE) peuplée de 250 fonctionnaires travaillant quotidiennement avec des centaines d’autres fonctionnaires notamment bruxellois et des acteurs de marché le plus souvent improductifs.

L’interconnexion entre les réseaux nationaux devrait logiquement permettre, grâce à des bourses d’échanges d’électricité, la formation d’un prix de gros européen. En particulier, les prix qui devraient s’y former sont assez naturellement ceux du coût marginal. La raison en est simple : les acteurs qui se présentent sur les bourses sont peu efficients et n’échangent que des quantités d’électricité produites à partir d’unités coûteuses (énergies fossiles). Logiquement, il n’y a pas d’électricité nucléaire échangeable sur les bourses de gros, les possesseurs voulant la conserver pour la revente sur le marché du détail, et les candidats acheteurs sont surtout attirés par les seuls contrats ARENH. Le marché de gros est donc bien ancré sur les coûts marginaux, eux-mêmes constitués pour l’essentiel par les prix de marché des énergies fossiles…qu’il faut décarboner…. en utilisant aussi  les bourses d’échange de carbone…. la spéculation sur la transition écologique faisant grimper les cours des uns et des autres.

Il est aisé d’en revenir au simple bon sens

Pour les consommateurs français, la belle histoire de la tarification au coût marginal perd tout le sens qu’elle avait au temps du monopole public. Le prix égal au coût marginal révélait bien la rareté de la ressource électricité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où il ne fait que révéler une rareté qui se trouve ….dans les autres pays européens, et rareté aggravée par le capitalisme spéculatif constructeur de rentes. Sans décision majeure concernant un marché de l’électricité complètement inventé et allant contre les intérêts supérieurs de la France, les usagers seront contraints par des prix anormalement élevés, eux-mêmes  animés de mouvements erratiques au gré de la spéculation sur les bourses. De quoi déstabiliser une économie qui a tant besoin d’un approvisionnement stable autorisant des investissements éclairés.

Il n’y a pas encore de véritables prix de marché européen car les contraintes techniques sont encore loin d’être levées : non homogénéité du marché en raison d’une interconnexion imparfaite, et imperfection augmentée des surcharges en cascades, des écroulements de tension ou de fréquences, etc.  Le capitalisme spéculatif est donc encore entravé par des frontières que la commission de Bruxelles continue à vouloir faire disparaître.

Pour la France, victime d’une institution qui vilipende son avance technologique, il existe une solution rapide : celle de ne plus respecter les règles d’une concurrence artificiellement construite. En clair, mettre fin à L’ARENH et donc probablement provoquer la disparition des prétendues entreprises marchandes d’électricité. Une telle décision permettrait déjà à EDF de récupérer, du jour au lendemain, 25% de sa puissance  et de  diriger immédiatement un morceau de sa contrepartie financière vers des installations gérant les pointes de consommation. Un autre morceau pourrait être consacré à la reprise de contrats des marchands d’électricité déchus, reprise assortie d’une substantielle baisse de prix représentant les coûts inutiles et la marge des dites entreprises. Un troisième morceau pourrait servir d’appui à une baisse des tarifs classiques. 

Dans un second temps, il faudra bien encore accepter de payer des  pointes devenues plus rares avec des coûts marginaux très élevés mais qui, ici, ne seront plus représentatifs de la réalité massive de l’entreprise.   Le monopole public reconstitué pourra proposer des tarifs sur des coûts reflétant davantage la réalité d’un nucléaire compétitif dont l’économie nationale a tant besoin. La réforme proposée ne coûte rien, ne suppose aucune transformation des infrastructures de production, de transport et de distribution, et peut par conséquent être très rapidement menée. Peut aussi être très rapidement menée la disparition des structures bureaucratiques qui tant à Bruxelles qu’en France et  dans l’entreprise EDF elle-même  ne sont que les échafaudages permettant de faire tenir debout un marché artificiel. La contrepartie de cet échafaudage pouvant apparaitre comme élément de réduction du coût de fonctionnement des administrations publiques. La réforme n’est donc qu’un simple retour à la raison et l’éloignement d’une idéologie mortifère.

Mais la peur nous fait préférer l’approfondissement de la déraison.

Les récentes décisions ne vont, hélas, pas dans ce sens :

1 -La logique de la transition énergétique décidée par Bruxelles ne font du nucléaire qu’une énergie de transition : l’avenir reste à l’énergie renouvelable avec priorité sur une distribution qui restera naturellement aléatoire. D’où en quelque sorte un investissement double, d’abord pour promouvoir le renouvelable mais en second lieu pour faire face aux pannes de vent et de soleil. Qui plus est, l’électricité  nucléaire n’étant sollicitée qu’à titre transitoire elle ne sera pas dans la liste des secteurs autorisés par la Commission à recevoir des aides d’Etat. Le « bon classement » dans la taxonomie est ainsi annulé par les « lignes directrices » de la commission. Le renouveau du nucléaire français n’est pas pour demain.

2 - Le gouvernement français vient de confirmer, dans la peur, sa logique d’abandon. Plutôt que de renoncer avec force au marché de l’électricité - dont le prix est un coût marginal prohibitif aligné sur le charbon allemand et la spéculation-  et de retrouver un prix aligné sur le coût du nucléaire, il adopte une posture irresponsable. Les prix 2022 seront approximativement maintenus par réduction de la fiscalité à hauteur d’environ 8 milliards d’euros, et par un accès élargi à l’ARENH  pour un coût d’environ 8 milliards d’euros également, coût ici financé par EDF…. Le total correspond à une somme représentant quelque 40% du budget militaire de la France.  La crise des énergies fossiles,  matières premières de l’électricité, s’aggravant pour des raisons aussi bien économiques que géopolitiques, les prix de marché de l’électricité ne sont pas prêts de s’affaisser. Que fera le gouvernement français en 2023 ?

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13 janvier 2022 4 13 /01 /janvier /2022 13:57

La pandémie a créé une situation d’urgence autorisant la mise à l’écart de nombre de règles fondamentales : équilibre budgétaire et dette publique, abandon temporaire des interdictions de financement public, etc. Autant de règles qui, pourtant, rendaient possible le fonctionnement d’une monnaie unique. Cette mise à l’écart a permis un retour très important de la croissance dans nombre de pays. Qui pouvait imaginer une croissance de plus de 6% pour la France en 2021 et probablement encore près de 4% pour 2022 ? Cet abandon des règles révèle aujourd’hui, à contrario, à quel point le  fonctionnement  de l’euro se payait d’un prix élevé en terme de croissance ( 2% voire moins s’agissant de la France), prix faisant de la zone euro l’espace le plus déprimé du monde.

Le différents Etats sont maintenant bien conscients de la situation et les grands perdants (l’Europe du sud y compris la France) vont tenter de ne plus revenir à la situation d’avant la pandémie. Nous avons là les clés de compréhension d’une très difficile négociation sur le non-retour des règles antérieures. Dans cette négociation, l’affrontement classique entre frugaux et cigales, concernera en particulier la question de la dette extérieure du sud.

Pour comprendre cela, rappelons tout d’abord en quoi une monnaie unique débouche naturellement sur l’exigence d’un équilibre extérieur très difficile à établir. Plusieurs points sont à rappeler ici pour bien percevoir la question.

1 - En premier lieu il faut savoir que la libre circulation des marchandises en régime de monnaie unique ne va pas de soi. Si l’on devait, par exemple, empêcher les Grecs les plus aisés d’acheter des voitures allemandes fabriquées en Allemagne au motif que le pays est globalement impécunieux cela signifierait que le pouvoir d’achat de l’euro grec n’est pas le même que dans d’autres pays de la zone euro. En monnaie unique, même si la Grèce est en déséquilibre extérieur, il faut pourtant - au titre du paiement des voitures achetées - que la monnaie puisse circuler librement, ici se déplacer des banques grecques vers les banques allemandes. Avant la monnaie unique, le blocage intervenait rapidement : la Grèce, relativement pauvre, ne disposant pas d’un stock de devises suffisant, les importations de voitures allemandes s’interrompaient. Ce n’est plus possible aujourd’hui et il faut donc faire comme si la Grèce disposait des ressources nécessaires et lui accorder un crédit…donc enregistrer une dette…qui risque de ne jamais être remboursée si la Grèce ne trouve pas de ressources nouvelles…Cette dette, c’est ce que les technocrates appellent le « solde TARGET ». Concrètement, la banque centrale de Grèce va s’endetter auprès de la banque centrale allemande. Ce principe de libre circulation quelle que soit la situation économique d’un pays, entraîne mécaniquement un climat malsain, souvent oublié et qu’il faut préciser. Avant l’euro, les grecs mêmes fortunés se trouvaient gênés par la faiblesse de leur monnaie. Trop d’achats de produits de luxe étrangers signifiaient des taxes douanières, voire des dévaluations renforçant le coût du luxe. Désormais, avec la monnaie unique et les soldes TARGET, tout se passe comme si les grecs disposaient d’une véritable monnaie de réserve à fort pouvoir d’achat international. Le solde TARGET, véritable monnaie internationale qu’on ne remboursera jamais, fait du grec, ou de tout autre habitant de pays du sud, l’équivalent d’un américain équipé de dollars ….De quoi rêver ou d’inventer comme en France des propos rassurants du genre : « l’euro nous protège »…

2 - En second lieu si les grecs, au-delà des plus aisés, continuent d’acheter des voitures allemandes alors que le pays n’en a pas les moyens, c’est aussi en raison de crédits bancaires qui pourtant -non pas individuellement mais globalement- ne sont pas remboursables aisément : les grecs ne produisent pas assez de richesse pour acheter des voitures allemandes. Les opérations de crédit bancaire vont donc logiquement se tarir et donc les achats de voitures allemandes vont diminuer et le solde TARGET restera théoriquement limité….

3 - …Limité sauf si, et c’est le troisième point, l’Etat Grec se livre à des dépenses supérieures à ses recettes, dépenses qui vont aboutir dans les comptes des citoyens (salaires des fonctionnaires, retraites, aide aux entreprises, etc.). Dans ce cas, va se manifester une forte corrélation entre Solde TARGET, déficit extérieur et déficit public.

4 - Les Allemands, et c’est le quatrième point, auraient tort de se plaindre d’une telle situation car les producteurs de voitures sont normalement payés. Mieux, au plus le déficit public grec est élevé, au plus le chiffre d’affaires des producteurs allemands grimpe. Contrairement à ce qu’on a laissé dire, les producteurs allemands disposent, avec les euros acquis, d’un pouvoir d’achat garanti. Dans le même temps, les banques allemandes disposent de liquidités considérables : l’argent circule depuis la périphérie (dans notre exemple la Grèce) vers le centre (dans notre exemple l’Allemagne). Si donc les banques allemandes sont réputées fragiles c’est en raison de choix stratégiques probablement éloignées qui ne nous intéressent pas ici.

Le rappel de ces 4 points montre que le véritable problème qui se pose, n’est pas que les producteurs allemands risquent de ne plus être payés par des clients insolvables : ils sont payés alors même que le pays est durablement impécunieux. Il n’est pas non plus dans le fait que la Grèce connait un déséquilibre de ses comptes extérieurs. Et il n’est pas non plus dans le fait d’un déséquilibre du solde TARGET dont tout le monde se moque. Le vrai problème devient celui d’un système bancaire asséché (l’argent quitte les banques grecque pour se nicher dans les banques allemandes) qui ne peut plus faire face à la demande de capital d’un Trésor Grec aux prises avec son déficit. Logiquement, le taux de l’intérêt sur la dette publique ne peut que s’élever en Grèce et s’abaisser en Allemagne, pays où la liquidité est abondante. D’où les fameux spreads de taux entre pays alors même que l’union monétaire devait en principe effacer les différences. La prime de risque devenant aux yeux de tous un trop grand risque, nous avons la crise de la zone euro de la précédente décennie : l’Etat Grec ne peut plus se financer et risque un défaut entraînant par contagion son élargissement à toute la zone.

On connait les solutions historiquement retenues, rigueur budgétaire avec excédent primaire, dévaluation interne, etc., solutions qui ont entrainé une croissance de la zone beaucoup plus faible que partout dans le monde. Solutions qui vont aussi entrainer un taux de chômage beaucoup plus élevé en zone euro (7,5% en 2019) que hors zone euro (4% en 2019). La leçon numéro 1 de la crise COVID est la constatation que la croissance redevient importante avec la fin des programmes de rigueur imposées au début et surtout au milieu de la décennie précédente.

Les solutions retenues étaient celles finalement imposées par l’architecture de la zone euro. Certes une monnaie unique fut créée mais, dans le même temps, les banques centrales sont restées nationales, lesquelles enregistrent les déséquilibres entre les pays, déséquilibres qui ne sont que le résultat de la libre circulation des échanges dans un monde où les barrières du taux de change voire des droits de douane, ont disparu.

Au terme de la pandémie, quelles solutions envisager si l’on veut à la fois conserver la croissance et l’euro dans un contexte où un facteur nouveau, celui de l’inflation, semble se dessiner ?

A priori, le retour en arrière est impossible et la crise sanitaire s’ajoutant à celle du risque écologique la demande de sécurité et d’un Etat interventionniste devient lourde. L’Union européenne elle-même compte bien sur des interventions massives des Etats afin de rester dans la ligne de ce qui se passe en Chine et aux USA . Il en va de la survie de l’Union elle-même. D’où aussi le plan de relance de 750 milliards d’euros arraché en 2020. Avec toutefois de très fortes résistances et la définition d’un périmètre très étroit : les projets ne peuvent s’inscrire que là où les marchés s’avèrent défaillants. Cela limite la possibilité de voir par conséquent des transferts massifs depuis le nord vers le sud et donc le rééquilibrage permettant le maintien de l’architecture de la zone euro.

Une autre solution serait la réalisation d’une véritable union bancaire. En effet, si les banques du nord qui voient les flux monétaires se gonfler sur les comptes, recyclaient l’argent dans le sud sous la forme de crédits aux banques du sud ou sous la forme d’implantations dans le sud avec fournitures de crédits aux particuliers voire aux entreprises ou même l’Etat, les grecs pourraient continuer à acheter des voitures à l’Allemagne. Le solde TARGET se gonflerait d’un côté pour se dégonfler de l’autre, l’équilibre étant mieux assuré. Cette union bancaire n’est pourtant qu’un serpent de mer régulièrement évoqué mais très difficile à envisager. La raison en est simple : il est difficile de faire fonctionner une monnaie à fort pouvoir d’achat international dans un espace peu compétitif. Dans le sud, il est plus intéressant d’acheter internationalement que de produire localement. Globalement, l’euro interdit une véritable et saine croissance et donc la zone reste impécunieuse. Comment assurer le déploiement bancaire dans le sud si ce dernier reste fondamentalement impécunieux ? Il n’y aura donc pas de véritable union bancaire.

Une solution plus radicale serait le prélèvement d’un impôt sur le nord avec don de la recette correspondante aux grecs et autres agents du sud. Qui pourrait avoir le talent d’expliquer aux allemands que s’ils veulent continuer à vendre des voitures il faut subventionner le sud…à partir du fruit de leur travail ? Plus généralement, on voit ici les limites d’un impôt, même fédéral, aux fins de permettre le fonctionnement de la zone.

La solution jusqu’ici retenue dans l’urgence est bien évidemment l’intervention massive de la BCE. Puisque spontanément les agents du nord - qu’il soient privés ou publics, financiers ou non - ne veulent pas recycler l’argent qui s’accumule sur les comptes du nord vers des agents du sud, alors il appartient à la BCE de faire le travail. Parce qu’il est dangereux de voir les spreads de taux devenir l’allumette de l’explosion, la BCE doit inonder les marchés et assurer la parfaite liquidité de tous les actifs. Cette solution déjà envisagée à l’époque du gouverneur Draghi s’est considérablement renforcée avec la pandémie. Puisque les Etats du sud sont encore davantage handicapés, la BCE tient à bout de bras le système financier en injectant en permanence des liquidités dans les banques qui doivent acheter beaucoup plus de dette publique pour faire face à la pandémie. Sans cela les spreads de taux repartiraient à la hausse avec le risque d’un effondrement. De fait les taux à 10 ans sont au 7 janvier 2022 déjà de plus en plus éloignés : encore -0 ,043 pour l’Allemagne mais déjà à 1,314 pour l’Italie et 1,537  pour la Grèce. A cette tension nouvelle vient s’ajouter un retour de l’inflation qui fait plonger davantage encore le taux réel allemand dans sa spirale négative (probablement autour de -5% aujourd’hui). Bien sûr cela bouleverse l’économie générale des fonds de pension et les promesses des retraites par capitalisation. On aurait toutefois tort de croire que le Nord (Allemagne, Pays Bas, Luxembourg, Finlande) se révoltera et exigera avec radicalité le retour des anciennes règles assurant la parfaite liquidité et le maintien de l’euro. De fait les fonds d’investissement ont partiellement abandonné l’économie réelle ( les investissements réels dans le sud offrent un rendement beaucoup plus faible que ceux de l’innovation financière dans le reste du monde). Il n’y aura donc plus que la BCE à accepter de prendre en charge le boulet de l’euro.

Les Etats du sud, mais aussi la France, feront tout pour maintenir les facilités que la pandémie a laissée entrevoir. Le nord restant inflexible il n’y aura que la BCE qui permettra de creuser un chemin certes très difficile, mais un chemin qui permet de faire cohabiter des intérêts publics et privés fondamentalement divergents sous la houlette d’un mythe : « l’euro nous protège tous ». Combien de temps encore ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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