Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
1 avril 2019 1 01 /04 /avril /2019 09:27

La vidéo proposée ci-dessous nous semble une bonne piste d’entrée pour aborder la question de l’engourdissement de l’Occident dans ce premier tiers du 21ième siècle.

Nous invitons le lecteur à visionner une ou deux fois la bande et à revenir au présent texte pour aborder les corrections qui nous semblent nécessaires et les questions complémentaires qui s’y rattachent.

L’idée de comparer les taux de marché à ce que Wicksell appelait le taux naturel de l’intérêt est intéressante. Il est exact de considérer que ce dernier taux correspond approximativement à la rentabilité au sein de l’économie réelle. Ce taux souvent repris dans certaines publications de la Banque de France était fixé par son auteur dans l’hypothèse d’un équilibre du marché des biens et des services et donc de celui de l’égalité de l’épargne et de l’Investissement. Compte tenu de l’élasticité considérable du système financier aujourd’hui, il est maintenant habituellement défini comme étant le taux impliquant ni hausse ni baisse d’inflation. Plus simplement et plus habituellement, il est souvent admis que  le taux naturel est le taux de rendement marginal du capital

On comprend aisément que la décision d’investir relève de la simple comparaison entre taux constaté sur le marché bancaire et rendement du capital dans l’économie réelle. Si dans un espace concret, le taux de l’intérêt est inférieur au rendement du capital, on comprend qu’il est intéressant d’investir avec pour effet une économie en croissance…sous réserve, bien sûr, de disponibilités de facteurs de la production. Si maintenant le rendement est égal au taux de l’intérêt, il y a compte tenu du risque de l’investissement, disparition de l’incitation à investir et donc tendance à la stagnation. D’où - à priori- l’intérêt de débattre dans la vidéo de « l’inversion de la courbe des taux », avec la régularité historiquement constatée, qu’à chaque inversion une récession économique se manifeste. Et effectivement le rendement des obligations américaines est récemment devenu égal ou inférieur aux taux à 3 mois tandis, que l’Allemagne émet des titres à 10 ans pour un taux négatif, et qu’enfin le stock mondial de titres souverains à taux négatifs approche les 10000 milliards de dollars…soit près de la moitié du PIB américain.

Mais nous ne pouvons être d’accord avec le raisonnement car manifestement il y a confusion : le taux long évoqué (marché financier) n’a rien à voir avec le rendement du capital (économie réelle) et le renversement de la courbe des taux n’intéresse que le monde financier. Or l’auteur de la vidéo se livre à cette confusion. Logiquement à l’échelle de l’Occident, une entité ramenée pour l’essentiel à l’OCDE, l’écart entre taux bancaire et rendement du capital étant élevé, l’investissement devrait être considérable et la croissance élevée, ce qui n’est pas le cas. Particulièrement en ce qui concerne la zone euro.

Cette anomalie pourrait à priori être expliquée par la faible profitabilité du système bancaire lequel, créateur de monnaie gratuite, est aussi victime de taux de marché réduit avec comme résultat une maladie de l’industrie de l’épargne. Cette faible profitabilité est par ailleurs renforcée par la réglementation de Bâle 3, qui oblige le système bancaire à détenir davantage de réserves de liquidité et des obligations sans risques (dettes publiques à faible rendement). Cette même régulation impose une forte hausse des fonds propres (7,5% du bilan en 2005 contre 9,5% en 2018). Toutefois une  explication par la faible profitabilité n’est guère convaincante et l’indicateur de faible profitabilité, qu’est la fort basse capitalisation boursière du système bancaire, a surtout pour origine le maintien d’actifs pourris, notamment en Italie, en Espagne et bien sûr en Allemagne avec le cas de Deutsche Bank. On sait aussi que ce très faible cours boursier empêche les banques européennes de se recapitaliser : le cout du capital est trop élevé. Mais cette faiblesse n’est nullement convaincante car le fantastique développement du shadow banking fut un moyen d’échapper à l’espace règlementé tout en bénéficiant de la création monétaire des banques auxquelles le dit shadow banking  reste adossé. En clair la banque dit « de l’ombre » est venue corriger les difficultés du système bancaire et la faiblesse des taux est très largement compensée, voire utilisée pour des activités spéculatives fort éloignées de l’investissement. Au total L’anomalie de la faiblesse de l’investissement dans l’économie réelle, en particulier dans la zone euro, n’est donc pas levée par de possibles difficultés financières.

Pour tenter de comprendre l’anomalie il faut considérer que l’espace entre taux bancaire et taux de rendement marginal du capital est occupé soit plutôt par de l’investissement réel, soit plutôt par de la spéculation, soit enfin par un mix équilibré des deux. Aujourd’hui l’investissement réel est faible et se trouve remplacé par la spéculation, ce qu’on appelle « l’hypertrophie financière », une hypertrophie qui se repère dans le poids croissant de la finance dans le PIB (quasi doublement aux USA entre 1980 et 2006). Pour autant finance et économie réelle ne s’opposent pas nécessairement, et il est clair que la mondialisation et la fin des taux de change fixes, exigent une sécurisation accrue de l’économie réelle par l’irruption de la finance. Quand une entreprise industrielle quitte un marché national pour se déployer vers un espace mondial, la question des monnaies devient un souci majeur. Plus les chaines de la valeur sont longues et plus les risques, notamment de change doivent être couverts par des produit financiers de plus en plus sophistiqués, lesquels donnent lieu à des marchés dont on recherche la liquidité par la taille et la présence de très nombreux acteurs financiers. En retour, la sécurisation de plus en plus recherchée est couteuse et les produits financiers viennent capter la valeur ajoutée d’une économie réelle adossée aux risques de la mondialisation. Il doit par conséquent exister une combinaison optimale  « d’économie réelle » et de finance, une combinaison qui devrait en théorie être celle qui maximise la croissance économique. Au-delà du problème des banques, disposer d’un taux d’intérêt très faible n’est donc pas à priori une difficulté pour la finance, laquelle voit dans ce taux une matière première bon marché pour son travail de sécurisation de l’économie réelle mondialisée…une sécurisation assurée au moindre cout…pour ladite économie réelle.

Si donc l’investissement  est si faible dans cette économie, c’est aussi probablement parce que le rendement marginal du capital devient inférieur à celui des investissements financiers. D’où les dérives du private equity, l’endettement massif pour des rachats d’actions eux-mêmes massifs (1000 milliards de dollars pour les entreprises américaines en 2018), la transformation du métier de banquier devenu trader très éloigné de l’évaluation du rendement d’un investissement de PME industrielle, etc. Cette hypothèse de baisse du rendement marginal du capital nous renvoie d’ailleurs à celle de l’inefficacité des politiques monétaires complaisantes avancée par nombre d’économistes : la croissance ne provient pas de facilités monétaires, et s’inscrit d’abord dans un potentiel fait de ressources disponibles dont- entre autres- celles de la qualification des travailleurs. Exprimé autrement, le trop plein d’épargne réelle ou fictive ne règle pas la question du trop peu d’investissements.

De fait la mondialisation initiée par l’Occident va entrainer des difficultés de croissance dans tous les pays correspondants et ce au bénéfice des émergents. La concurrence des bas salaires de ces derniers impulse une forte modération salariale dans les pays occidentaux, modération aggravée par la conjonction d’autres facteurs : désyndicalisation, hausse de l’intensité capitalistique, et apparition massive d’entreprises à fortes rentes d’innovation et de monopole bénéficiant du principe du « winer takes all » (nouvelles technologies). Au total le salaire réel ne suit plus la productivité par tête. Sur une base 100 en 1995 pour l’OCDE, la productivité par tête passe à 138 en 2018 tandis que les salaires réels ne passent qu’à 118. Prix à l’importation contenus par effet de mondialisation, et faiblesse de la masse salariale (cette dernière baisse de 2,5% de PIB dans l’OCDE entre 2000 et 2018) entrainent une inflation très faible. En retour cela justifie une politique monétaire expansionniste, donc de taux faibles de la part des banques centrales, taux qui génèrent des opportunités d’endettement plus risqués. Ainsi l’endettement des ménages de l’OCDE passe de 60% du PIB en 1990 à 70% en 2018 en étant passé à 8O% en 2008, alors même que la masse salariale baisse de 2,5 points dans le même temps. La limitation de la demande globale qui va lui correspondre ne justifie pas de forts investissements dans l’économie réelle, d’où un taux d’autofinancement anormalement élevé : le ratio de cash flow à l’investissement devient supérieur à 100% alors qu’il n’était que de 75% en 2000.

Les liquidités disponibles deviennent considérables et fort mal utilisées : la dette se substitue aux salaires, ne se transforme pas facilement en investissements et donc se déploie dans ce qui est  partiellement improductif : la finance et la spéculation. La tendance au rapprochement du taux naturel de wicksell et du taux bancaire est inscrite dans le jeu des acteurs. Les dettes publiques et privées augmentent et correspondent de moins en moins à des investissements publics et privés réels.

Et quand l’Occident s’enlise dans une mer de liquidités pour : sauver ses banques, accélérer les mouvements de fusion/acquisition sans investissements et donc sans croissance autre que la revalorisation des actifs, permettre sans limite des rachats d’actions, etc. ; la Chine, elle, équipée d’un Etat fort transforme son épargne en investissements réels, lesquels viendront demain bousculer les vestiges de ce qui fut la gloire dudit Occident

Partager cet article
Repost0
29 mars 2019 5 29 /03 /mars /2019 08:21

Nous invitons à réfléchir sur l'interview de Gael Giraud, chef économiste à l'Agence française de développement. Nous avons là en 90 minutes l'essentiel de ce qu'il faut comprendre pour l'avenir de l'humanité.

Partager cet article
Repost0
26 mars 2019 2 26 /03 /mars /2019 09:40
Partager cet article
Repost0
16 mars 2019 6 16 /03 /mars /2019 07:28

 

Nous publions ci -dessous la dernière lettre de Leosthene publiée par Hélène Nouaille. IL S'agit d'un texte d'analyse géopolitique du plus haut intérêt. La dernière lettre concerne l'Allemagne et bien évidemment l'Union européenne. Bonne lecture à toutes et à tous.

 

Disons-le tout net : il y a de quoi rester pantois.

 

Mais lorsque celle qui a succédé en décembre à Angela Merkel à la tête de son parti, la CDU, prend la parole pour définir « le cap, et la capacité (de l’Union européenne) d'agir sur des questions essentielles de notre époque », sa vision a le mérite de la clarté. « Faisons l’Europe comme il faut ». En bref, l’Europe doit être allemande. Annegret Kramp-Karrenbauer s’est exprimée dans Welt am Sonntag le 10 mars (1) en réponse à la tribune en 24 langues par laquelle Emmanuel Macron exposait ses idées pour « une renaissance européenne » (2). Le lendemain, Angela Merkel, qui n’avait pas répondu au président français, se rangeait aux côtés de sa dauphine : « Je pense qu’il s’agit d’un très bon concept pour l’avenir » (3). Ajoutant, selon Reuters : « Je pense qu’il est très bien que la leader de la CDU ait clairement énoncé les positions de la CDU avant les élections européennes », et le projet « où elle pense que nous nous dirigeons ».

 

Pas d’ambiguïtés, donc. Si « Mme Kramp-Karrenbauer n’est pas membre du gouvernement et ne détient aucun mandat » (Cécile Boutelet dans Le Monde), Angela Merkel parle de la même voix que celle qui peut être la prochaine chancelière. Et oui, « sa lettre en dit long sur les divergences de vue qui opposent le président français et la chef de file du premier parti d’Allemagne, plus libérale et conservatrice que la chancelière » (4).

 

En effet, rien ne va plus. Si le président français se situe, sans le dire clairement, sur une ligne fédéraliste, ce que le député LREM Aurélien Taché affirmait le 2 décembre dernier sur C8 (« Le fait de transférer une grande partie de la souveraineté nationale au niveau européen, c’est le cœur de ce qu’on proposera aux élections européennes, ça c'est très clair » (5)), Annegret Kramp-Karrenbauer remet les pendules à l’heure : « Aucun super-État européen ne saurait répondre à l'objectif d'une Europe capable d'agir. Le fonctionnement des institutions européennes ne peut revendiquer aucune supériorité morale par rapport à la coopération entre les gouvernements nationaux. Refonder l'Europe ne se fera pas sans les États-nations : ce sont eux qui fondent la légitimité démocratique et l'identification des peuples. Ce sont les États membres qui formulent leurs propres intérêts et en font la synthèse à l'échelon européen » (1). Ce qui confirme la position de la Cour de Karlsruhe. Et, dans le même mouvement, la position allemande : lorsqu’Annegret Kramp-Karrenbauer évoque la « nécessité de préserver les fondements de notre prospérité », relève Die Tageszeitung, il faut comprendre de la « prospérité de l’Allemagne ». Dont les citoyens, d’un bout à l’autre de l’échiquier politique d’ailleurs, ne veulent pas, on peut les comprendre. Payer pour les autres est pour eux exclu. Il n’est donc pas question de mutualisation des dettes européennes, d’indemnisation européenne du chômage - pas de « bouclier social » (2) comme le demandait Emmanuel Macron. Non. Chacun doit être responsable de soi : « Nous devons miser sans ambages sur un système reposant sur la subsidiarité, la responsabilité individuelle et les devoirs qui en découlent ».

 

« En créant l'Union économique et monétaire et en stabilisant la zone euro, nous nous sommes engagés sur la bonne voie ». Que la zone euro ne soit pas une zone monétaire optimale et que, du fait de l’euro (7) – c’est le très sérieux Centrum für Europäische Politik qui le dit -, les économies européennes divergent fortement ? L’Allemagne est largement gagnante. Donc, simplement, il faut « aspirer à la convergence ». Et mettre en place « une stratégie de promotion de la convergence, qui associe habilement les démarches nationales et européennes ».

 

Et pour ce qui est des démarches européennes, nous l’avons dit ici (8), l’Allemagne est bien placée. Avec la nomination – controversée - de Martin Selmayr (prononcer Selmayeur) à la tour de contrôle de la Commission, son Secrétariat général, tous les postes les plus importants de la mécanique UE seront occupés par des Allemands : BCE (avec l’ultra orthodoxe de l’austérité Jens Weidmann, poussé par la chandelière pour l’après Draghi), Mécanisme européen de stabilité (Klaus Regling) appelé à devenir Fonds monétaire européen, et Banque européenne d’investissement (Werner Hoyer) – plus Klaus Welle, secrétaire général du Parlement, Helga Schmid, du Service européen d’action Extérieur. Pour la présidence elle-même de la Commission, Manfred Weber, soutenu par la chancelière, est en compétition avec le français Michel Barnier – ce qui se décidera après les élections européennes. Pour ce qui est de la prospérité, le pays se porte bien, si l’avenir se profile moins rose de son propre aveu (croissance révisée à 0,7% en 2019) et que les attaques de Donald Trump – en particulier contre le secteur automobile allemand - donnent des cauchemars à Angela Merkel. Et quand il faut reconnaître une erreur (l’ouverture inconsidérée des frontières par la chancelière en 2015), Annegret Kramp-Karrenbauer reparle de Schengen, sans complexe : « Nous allons donc devoir réorganiser la politique migratoire commune de l'UE selon le principe des vases communicants ». Qui est d’accord, au fait ? Et de Frontex, parce qu’il faut arriver à « un accord sur une protection sans faille des frontières »

 

Frontières qui ne devraient pas être si étanches quand elles concernent le Rhin. Nous nous en étions préoccupés lors de la signature du traité d’Aix-la-Chapelle (9). Que signifiait cet appétit pour les « eurodistricts » et « une grande région transfrontalière entre la France et l’Allemagne » ? Lorsqu’on laisse une spécialiste, Yvonne Bollmann, bilingue comme il se doit, se pencher sur le sujet - hors polémique mais avec toutes les références utiles, la question s’éclaire (10). A lire absolument, pour comprendre.

 

Mais, direz-vous, que manque-t-il donc à l’Allemagne ?

 

Ce qui est l’apanage, de longue main, de la France : sa défense, son siège au Conseil de sécurité de l’ONU, ses technologies avancées en matière de défense (le transfert vers l’Allemagne a plutôt bien marché avec Airbus, et aurait pu se reproduire avec la fusion Alstom-Siemens), par exemple. Et ses accords bilatéraux de défense avec les Britanniques (Accords de Lancaster) auxquels Berlin veut s’associer. Alors, bien sûr, on dit les choses convenablement : « L'UE devrait à l'avenir être représentée par un siège permanent commun au Conseil de sécurité des Nations Unies » - sans dire si la France devrait du fait renoncer au sien. On parle défense selon la règle allemande d’allégeance aux Etats-Unis (« Nous devons demeurer transatlantiques tout en devenant plus européens »). On parle aussi collaboration, franco-allemande pour le futur avion de combat, « européenne » pour un éventuel futur porte-avions – sans qu’on sache autour de quelle politique commune (?) ni à qui en reviendrait le commandement. Tous domaines qui complèteraient la puissance allemande, directement ou via une Union européenne de fait dominée et conduite par Berlin. Nous sommes très loin de la vision européenne défendue par Emmanuel Macron dans sa tribune, même si certains mots (campagne électorale oblige) sont présents : climat, Afrique, immigration, frontières, discussions en commun. Il y a aussi à rebours des leçon à entendre : « Aux États membres d'Europe centrale et orientale, nous devons témoigner notre respect pour leur démarche et leur contribution spécifique à notre histoire et notre culture européenne communes » - sans transiger sur nos « valeurs et principes essentiels » s’entend. Mais avec respect, qu’on se le dise.

 

Oui, la vision d’Annegret Kramp-Karrenbauer est bien celle d’une Europe allemande. Qu’après tout elle a le droit de proposer et de défendre. Et surtout la possibilité, du fait de l’absence politique française depuis des lustres. Regardons honnêtement, de François Mitterrand qui a cru avec l’euro piéger les Allemands avec le résultat que l’on voit pour la France et l’UE, à Jacques Chirac dont on se demande toujours pourquoi il a cédé sur la parité franco-allemande au Parlement européen (Traité de Nice) – ce qui a fortement mécontenté nos partenaires -, de Nicolas Sarkozy à François Hollande qui ont totalement échoué à obtenir ce qu’ils avaient promis à leur électeurs, un infléchissement de la politique d’Angela Merkel, une défense loyale de nos intérêts, un équilibre des puissances en Europe, nécessaire à tous. Qui d’autre que la France pouvait tracer des lignes rouges, rééquilibrer l’attelage ? Equilibre sans lequel c’est tout l’édifice qui est à risque aujourd’hui. D’illusions en renoncements, sans vision et sans direction ferme, toute en évitements, la France n’a pas su monnayer ses faiblesses et ses forces. Imposer d’être respectée – aurait-elle égarée son intelligence historique ? Perdu de vue ses intérêts stratégiques, son avenir même ? Dans l’Union européenne telle qu’elle est donc devenue, les citoyens britanniques ont préféré jeter l’éponge. Partout, d’autres, qui préfèreraient être ensemble pourtant, et qui en savent l’utilité dans le monde tel qu’il est, grondent pour se sentir en malaise dans un navire qui leur paraît errer en perdition sans boussole et sans carte. Un navire parti pour dessaler, allemand ou pas.

 

En France, à ce que nous entendons, on aboie entre politiciens autour de l’élection de parlementaires qui n’ont, par construction, pas de pouvoirs. C’est de l’inconséquence. Pourtant, personne ne demande à la France de tirer des plans sur la comète, mais de jouer son rôle. Brisons le silence : c’est notre absence qui est mortelle.

 

Oui, on en reste pantois.

 

Hélène Nouaille

 

 

Notes :

 

 

(1) Le Figaro, le 10 mars 2019, Annegret Kramp-Karrenbauer : « Faisons l’Europe comme il faut »

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2019/03/10/31002-20190310ARTFIG00083-annegret-kramp-karrenbauer-faisons-l-europe-comme-il-faut.php

 

(2) Elysée, le 4 mars 2019, Emmanuel Macron, Pour une renaissance européenne

https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/03/04/pour-une-renaissance-europeenne

 

(3) RTBF, le 11 mars 2019, Merkel prend ses distances avec Merkel sur l’Europe

https://www.rtbf.be/info/monde/detail_merkel-prend-ses-distances-avec-macron-sur-l-europe?id=10167453

Reuters, le 11 mars 2019, Merkel backs CDU leader’s positions on Europe

https://uk.reuters.com/article/uk-eu-reform-germany-merkel/merkel-backs-cdu-leaders-position-on-europe-idUKKBN1QS1PQ

 

(4) Le Monde, le 11 mars 2019, Cécile Boutelet, La réplique sans concession des conservateurs allemands aux propositions de Macron sur l’Europe (sur abonnement)

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/03/11/la-replique-sans-concession-des-conservateurs-allemands-a-emmanuel-macron_5434359_3210.html

 

(5) Marianne, le 3 décembre 2018, Louis Nadau, Le programme de LREM ? « Transférer la souveraineté de la France à l’Europe » prévient le député Aurélien Taché (avec vidéo, accès libre)

https://www.marianne.net/politique/c8-les-terriens-du-dimanche-aurelien-tache-souverainete-europe?_ope=eyJndWlkIjoiYzRmNmQ0MzMxOWEyN2FjYTQyZjFhMTM3ODk4NTUxYjQifQ%3D%3D

 

(6) TAZ, le 11 mars 2019, Ingo Artz über antwort auf Macron : Flugzeugträger statt Mindestlohn

http://www.taz.de/!5576360/

 

(7) Centrum für Europäische Politik, février 2019, Alessandro Gasparotti et Matthias Kullas, 20 Years of the Euro : Winners ans Losers

https://www.cep.eu/fileadmin/user_upload/cep.eu/Studien/20_Jahre_Euro_-_Gewinner_und_Verlierer/cepStudy_20_years_Euro_-_Winners_and_Losers.pdf

 

(8) Voir Léosthène n° 1273/2018, du 7 mars 2018, Europe : du rififi à Bruxelles

Faut-il s’émouvoir, avec l’ensemble des médias, du Financial Times à Ouest-France, du Milano Finanza au Spiegel, des Echos au Monde, de l’Opinion au Temps helvétique – pour ne pas parler de la presse britannique, hors d’elle - de la promotion express d’un homme de 47 ans, Martin Selmayr (prononcer Selmayeur), de nationalité allemande, au poste de Secrétaire général de la Commission ? Pourquoi a-t-il droit aux surnoms de Raspoutine (le FT), de Machiavel ou de Monstre de Berlaymont (siège de la Commission à Bruxelles) voire bien pire sur les blogs ? Et qui est-il ? Il apparaît que le nouveau patron, depuis le 1er mars, de ce puissant Secrétariat – toutes les décisions prises par la Commission y transitent – entend accaparer le pouvoir, à l’intérieur et au-delà. Grand connaisseur, Jean Quatremer (Libération) nous explique comment. Parce qu’entre les écarts de l’ancien président Manuel Barroso et les dysfonctionnements de la Commission, il y a bien du rififi dans la bulle bruxelloise – où l’on s’efforce tout de même de garder ses turpitudes entre soi.

 

(9) Voir Léosthène n° 1351/2019 du 30 janvier 2019, Traité d’Aix-la-Chapelle : une ambition supranationale ?

 

(10) Le Canard Républicain, le 12 mars 2019, Yvonne Bollmann, Traité d’Aix-la-Chapelle : de quel droit ?

https://www.lecanardrépublicain.net/spip.php?article866

Partager cet article
Repost0
9 mars 2019 6 09 /03 /mars /2019 12:43

Nous publions ici une vidéo de jacques Sapir consacrée une fois de plus aux méfaits de l'euro. Curieusement le Centre de Politique Européenne de Fribourg-en- Brisgau, think tank traditionnellement  européiste a récemment publié une étude consacrée aux effets de l'euro sur les croissances de différents pays de la zone. Cette étude est largement commentée par Jacques Sapir qui y voit confirmation des travaux du FMI concernant les taux de change dévalués pour l'Allemagne et surévalués pour l'Italie et la France. 

Parallèlement , et avec une méthode voisine, l'Institut des Libertés publie une analyse de  Charles Gave allant dans le même sens (https://institutdeslibertes.org/retour-en-terre-de-connaissance-leuro-un-transfert-de-richesse-du-sud-vers-le-nord/. Ce dernier critique la méthode du centre de recherche allemand et mobilise les taux de croissance des différents pays sur une période longue ( 1960-2000) La comparaison étant difficile pour l'Allemagne en raison de la réunification, Charles Gave remplace l'Allemagne par les pays bas. Les résultats confirment les chiffres de la vidéo de Jacques Sapir: perte de 55000 euros par habitant sur 20 ans pour la France ( depuis l'avènement de l'euro et donc la fin des taux de change flexibles), de 75000 euros par habitant pour l'Italie, et gain de 20000 euros par habitant pour la Hollande.

On peut évidemment discuter des méthodologies retenues qui de fait sont assez semblables ( simulation de la croissance à partir d'un groupe de référence pour l'institut allemand, et simple prolongation des croissances en très longue période pour l'Institut français), on notera toutefois la très grande convergence des conclusions. Oui, l'irruption de l'euro est porteuse de la naissance de divergences considérables entre le nord et le sud de la zone.

Il faut toutefois aller plus loin car cette divergence dont la naissance remonte au début des années 2000 doit logiquement entrainer des déformations structurelles à l'intérieur de chaque pays. Une croissance plus élevée, toutes choses égales par ailleurs, entraine des recettes fiscales plus importantes ( l'Etat profite fiscalement du boum des affaires) et des dépenses publiques plus réduites (les dépenses sociales se réduisent avec une situation de l'emploi plus favorable) Globalement, et indépendamment des paramètres culturels de chaque pays, Les comptes publics et extérieurs doivent plutôt s'équilibrer dans le nord de la zone. En revanche dans le sud, avec une croissance plus faible, les déficits publics et extérieurs doivent menacer. 

Si maintenant on ajoute à ces données fondamentales les paramètres culturels, il est évident qu'un pays comme la France s'acheminera logiquement vers des déséquilibres majeurs. Parce que le modèle social repose sur une forte solidarité, la faible croissance entrainera des déficits que l'on ne peut réduire sans mette en cause la nature même du vivre ensemble. Et des déficits qui seront les jumeaux des déficits extérieurs. Symétriquement si le vivre ensemble passe moins par la solidarité et repose davantage sur la responsabilité individuelle ( Allemagne, Hollande, etc.) l'épargne croissante viendra consolider l'équilibre interne et autorisera des excédents extérieurs. On sait aujourd'hui grâce aux travaux de Natixis (Flash eco N°331- 8 mars 2019) que c'est l'épargne exceptionnellement élevée en Allemagne qui explique l'essentiel d'un surplus extérieur devenu mondialement inacceptable.

En conclusion l'euro introduit des divergences majeures en termes d'évolution des PIB. mais surtout il entraine des évolutions structurelles internes qui font qu'au delà de leur taille les différents pays se ressemblent de moins en moins: Etat de plus en plus gros pour la France, Etat beaucoup plus modeste pour le nord de la zone. Le modèle social français était compatible avec celui des autres pays par le biais d'un taux de change flexible. Il n'entrainait pas non plus  mécaniquement un accroissement irrésistible de la taille de l'Etat, un accroissement que l'on tente aujourd'hui de limiter par la réduction des dépenses régaliennes pour mieux faire face à un accroissement des dépenses sociales engendrées par un déficit de croissance du PIB. Si aujourd'hui notre Etat est si gros comme est considérable notre déficit externe, c'est tout simplement parce qu'un taux de change inadapté bloque une croissance qui devrait limiter les dépenses sociales….lesquelles pèseraient moins sur la compétitivité et donc sur le solde extérieur…. Retrouver de la croissance c'est permettre de baisser progressivement des dépenses publiques qui atteignent aujourd'hui près de 57% du PIB. Il existe 2 façons de réduire le poids de l'Etat: des réformes structurelles ( baisse généralisée des couts directs et indirects du travail), baisse dont on sait que le pays ne veut pas, et croissance plus élevée du PIB...qui suppose la fin de la contrainte monétaire...

La solution à la crise des gilets jaunes ne peut logiquement passer par la pérennisation de la baisse généralisée du cout du travail. le paysage politique est donc relativement clair: soit un retour brutal à l'ordre et un affaissement des valeurs solidaristes, soit la restauration de la souveraineté monétaire. 

Partager cet article
Repost0
10 février 2019 7 10 /02 /février /2019 01:53
Partager cet article
Repost0
6 février 2019 3 06 /02 /février /2019 12:59

 Les crises sociales traditionnellement vécues concernaient jusqu’à aujourd’hui le partage classique salaires/profits. Bien évidemment ses acteurs étaient les salariés insatisfaits du pouvoir d’achat qui leur était alloué par les entreprises et leurs dirigeants. La grande nouveauté est que la présente revendication contre l’insuffisance du pouvoir d’achat est moins dirigée contre l’employeur capitaliste et davantage contre l’Etat.

On sait que depuis très longtemps ce dernier était, dans le cadre du fordisme classique français, un acteur important dans la formation du pouvoir d’achat. A cette époque, l’Etat surplombait encore la réalité économique et se trouvait être le grand régulateur des marchés, notamment la répartition jugée équitable des gains de productivité, ou une large socialisation du cout global du travail. Accessoirement cet Etat exprimait une forte présence assurantielle tant sociale qu’économique.

Ultérieurement ce même Etat, en se pliant ou en encourageant la mondialisation par toute une série de mesures règlementaires, se devait de réguler un marché d’un type nouveau : acceptant la concurrence des bas salaires de ce qui devenait le monde émergent, il encourageait la modération du cout du travail par la libre importation de l’ensemble des biens de consommation courants, tout en maintenant une politique sociale favorable aux travailleurs. De quoi préserver une sorte de « rente de citoyenneté »[1] avec des biens locaux encore protégés par un Etat bienveillant, et des biens mondiaux dévalorisés par un cout dérisoire du travail dans les pays émergents.

C’est cette « rente de citoyenneté » qui aujourd’hui s’efface lentement sous l’effet d’une mondialisation parvenant à maturité. Cette forme nouvelle de mondialisation déplace le statut de l’Etat – un Etat impécunieux ramené au second rang de la scène – et, simultanément, cesse d’assurer la dévalorisation constante des biens de consommation importés, le cout du travail périphérique commençant à croitre.

Parce que ramené au second rang, l’Etat n’est plus acteur dans la formation du pouvoir d’achat et n’a plus la possibilité de conserver un rôle dans le partage des gains de productivité en particulier dans cette nouvelle entreprise où le « winner takes all » en « oubliant » de payer l’impôt. Il n’a plus non plus la possibilité de participer à la construction macro-économique du plein-emploi. S’agissant de la France, les choix dans le taux de change fixé à la naissance de l’euro, le marché unique avec ses contraintes en matière de circulation du capital, de fiscalité, de choix budgétaires etc. sont autant d’interdictions d’exercer les fonctions qui naguère étaient les siennes : veiller au plein- emploi.

Le résultat est aujourd’hui l’apparition d’une foule de statuts divers forts éloignés de l’emploi permanent de jadis : 2,6 millions de CDD dont le turn- over ne cesse de s’accélérer en raison de leur durée de plus en plus brève ; 1,6 millions de temps partiels subis ; 1 million d’intérimaires ; 3,1 millions d’indépendants dont environ la moitié composée d’auto-entrepreneurs ; 1 million d’apprentis.

Ces nouveaux statuts sont vécus par 8,3 millions de personnes qui sont dans le monde du travail comme les 20 autres millions qui eux bénéficient d’un CDI et qu’on appelle volontiers les « insiders »[2].

Il faudrait sans doute aller plus loin car nombre de CDI sont assortis de rémunérations faibles, souvent compensées par des aides publiques qui montrent que malgré les difficultés l’Etat tente de maintenir une certaine « rente de citoyenneté »[3]. C’est dire aussi que pour la bonne dizaine de millions de citoyens qui ne sont pas les « vrais insiders », le pouvoir d’achat relève de plus en plus de l’Etat et de moins en moins de l’entreprise. Comme si la lutte des classes se dessinait aujourd’hui entre citoyens et Etats... Ce qui nous amène à mieux comprendre le mouvement des gilets jaunes qui se battent contre l’Etat et non contre les employeurs.

Il faudrait sans doute nuancer les chiffres que l’on vient d’énoncer et voir que derrière la précarisation il existe d’autres forces que la seule mondialisation, par exemple la tertiarisation ou les nouvelles révolutions technologiques. Il n’empêche que la réalité nouvelle est bien le clivage entre insiders- souvent bien protégés, et obtenant une évolution des rémunérations supérieure à la croissance de la productivité dans l’entreprise[4]-  et les outsiders qui n’ont que l’Etat pour assurer la subsistance.

Maintenant quand l’Etat fragilisé n’a plus que la dette pour maintenir la subsistance des plus démunis et qu’il tente de  contenir la dite dette par diverses taxes universelles et simplement proportionnelles, tout se passe comme s’il diminuait le « salaire » des outsiders. D’où la crise sociale.

Curieusement on pourra voir dans cette crise de nouvelles configurations et des jeux d’alliances complexes. Parce que l’Etat devenu acteur de second rang prétend encore à l’universalité, il pourra se heurter à des coalitions inédites entre employeurs et salariés qu’ils soient insiders ou outsiders. Par ses taxes proportionnelles qu’il impose pour se sauver lui-même, l’Etat, grand pourvoyeur de revenus, diminue de fait les « salaires » vrais ou faux des uns et des autres. Les employeurs d’insiders n’acceptent pas qu’une partie des rémunérations payées passe dans les poches de l’Etat et peuvent craindre des exigences nouvelles de rémunérations… ce qui nous renvoie à cette vieille histoire, déjà racontée par Ricardo, avec cet autre acteur qu’était à l’époque le propriétaire foncier, venant diminuer le taux de profit en incorporant souterrainement la rente foncière dans le cout du travail. D’où le slogan selon lequel il « faut diminuer les dépenses publiques ». Et il est vrai qu’insiders et entreprises modernes n’ont qu’un besoin limité de services publics : le marché assure l’essentiel. Beaucoup plus directement les outsiders ne peuvent accepter la baisse de leur rémunération largement publique, ce qui peut entrainer la solidarité des insiders, voire des employeurs eux-mêmes qui verront dans le mouvement de gilets jaunes des aspects positifs. D’où des revendications contradictoires de la part de ces derniers qui exigeront « moins de taxes et plus de services publics » de la part d’un Etat lui-même en faillite…D’où aussi des revendications plus rationnelles : il faut remettre l’Etat à sa place en se le réappropriant par le biais d’une démocratie directe…

Dans ce contexte cet Etat et son personnel politico administratif se trouve fort démuni. Fondamentalement il sait probablement qu’il faudrait refondre intégralement les règles du jeu. Ce n’est pourtant pas ce qui est attendu de lui par les bénéficiaires de la mondialisation, qui tout en pouvant manifester un regard de sympathie vis-à-vis des gilets jaunes, peuvent accélérer les pratiques sécessionnistes et déserter un peu plus une terre devenue fort aride. Le plus probable est donc que L’Etat et son personnel politico administratif tentera une fois de plus de gagner du temps et, si possible, de passer entre les gouttes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Expression que nous empruntons à Branic Milanovic dans son ouvrage : « Inégalités mondiales- Le destin des classes moyennes- Les ultra-riches et l’égalité des chances » : La Découverte : février 2019.

[2] Ajoutons que le nombre d’actifs est lui-même faible puisque le taux d’activité n’est que de 65%, alors qu’il est de 75% en Allemagne.

[3] Parmi les 5 millions de personnes qui vont bénéficier de la prime pour l’emploi, il y a un pourcentage non négligeable de titulaires de CDI dont la rémunération est supérieure au Smig.

[4] Selon Natixis (Flash Economie N°150 du 1-02-2019) le salaire réel par tête passe de 100 à 125 entre 98 et 2018, alors que la productivité par tête entre les deux mêmes dates passe de 100 à 125.

Partager cet article
Repost0
1 février 2019 5 01 /02 /février /2019 09:56

Fréderic Lordon émet un point de vue radical concernant l'ISF. On trouvera ci-dessous la vidéo dans laquelle il essaie de  démontrer que la fin de l'ISF est un choix symboliquement fort et politiquement très injuste.

Le raisonnement consiste à démontrer que les ressources laissées à la disposition des ménages les plus aisés ne seront pas mobilisées vers l'investissement productif. Pour cela, il met en avant ce qu'il croit être l'inutilité de la bourse qui ne draine annuellement qu'environ 10 milliards de nouvelles actions émises par les entreprises. Ce chiffre est à rapprocher de l'investissement global de ces mêmes entreprises soit environ 304 milliards d'euros pour l'année 2018. La Bourse serait donc à priori un outil très marginal dans le financement des entreprises. Il serait par contre un outil majeur dans la spéculation sur la matière première qu'est la capitalisation boursière laquelle se monte à environ 3 300 milliards d'euros. Dans la vision de l'auteur de la vidéo, il est clair que les sommes supplémentaires mises à la disposition des ménages très riches, sont ainsi massivement utilisées pour des échanges de titres qui correspondent à des investissements déjà réalisés et non pas des investissements nouveaux. D'où l'idée selon laquelle les sommes abandonnées par le Trésor au titre de l'impôt disparu ne sont que du gaspillage sur l'hôtel de la spéculation.

Sans chercher à mettre en cause le raisonnement de Frédéric Lordon, il est pourtant possible de le compléter sur un certain nombre de points lesquels concernent tous les effets indirects économiquement positifs ou négatifs d'une disparition de l'ISF.

En premier lieu, il y a l'attractivité des patrimoines des résidents, qu'ils soient français ou étrangers, et ce avec leurs conséquences en termes de consommations et d'activités. Cela concerne par conséquent aussi l'épineuse question de l'exode des plus fortunés. Il s'agit donc de comparer les ressources fiscales directement perdues par la fin de l'ISF et la chaine des effets secondaires liées aux déplacements de capitaux. Question difficile car l'attractivité est fonction d'une multitude de paramètres qu'il est bien difficile d'individualiser. 

En second lieu, les achats spéculatifs de titres à partir des ressources nouvelles laissées par l'administration fiscale -ceux qui correspondent à des investissements déjà réalisés et donc non porteurs de capital productif neuf - sont susceptibles d'entrainer des effets d'enrichissement sur nombre d'agents économiques. On notera, en particulier, les entreprises qui peuvent se constituer du cash par vente d'actions, et cash qui peut se transformer en investissements...rendant ainsi moins scandaleux la fin de l'ISF. Cet effet est certainement très limité car probablement compensé par des stratégies de rachat d'actions financés par du cash ne se transformant pas en investissements. D'autres agents peuvent être concernés par cet effet d'enrichissement, ainsi les ménages épargnants, pas nécessairement les plus aisés qui peuvent voir leurs produits d'épargne mieux rémunérés par la bonne tenue de la Bourse elle-même boostée par la fin de l'ISF. On sait toutefois que cet effet d'enrichissement est beaucoup moins porteur en Europe qu'aux USA où il est économétriquement établi qu'une hausse de 10% de la capitalisation boursière engendre une hausse de la consommation de 0,8%. 

Globalement il est donc difficile de mesurer l'impact d'un effet enrichissement à partir de la suppression de l'ISF

En troisième lieu, il est inexact de considérer que seule la Bourse, elle-même réputée inutile selon Lordon, voit le déversement des fonds non taxés se diriger vers elle. Il existe en effet une immense majorité d'entreprises complètement éloignées de la bourse et dont le capital, d'essence familiale, peut s'enrichir de la fin de la ponction ISF. La véritable question est ici de savoir quelle part des sommes rendues disponibles se dirigent vers des actifs financiers et quelle part se dirige vers un véritable investissement productif. Ces parts dépendent aussi de la confiance des acteurs dans l'irréversibilité de la nouvelle législation. Nous manquons à ce jour d'informations suffisantes.

En dernier lieu, l'hypothèse d'une inutilité de la Bourse est très contestable. Parce qu'elle assure aussi la liquidité du capital productif, elle permet -même sans apports nouveaux- de procéder à toutes les restructurations porteuses d'investissements immatériels: rapprochement de compétences, augmentation de parts de marchés, mutualisation de réseaux, de laboratoires, élaboration de normes, etc. Tous effets potentiellement porteurs de gains de productivité et très difficilement évaluables...

Au final, il est très difficile d'évaluer de façon précise ce que peut apporter la fin de l'ISF en termes de surplus d'investissements. Trop d'effets secondaires et souvent contradictoires interviennent et rendent très complexes une évaluation. Et c'est cette complexité qui, à contrario, ne permet pas de conclure, au vue de l'évolution du rythme de l'investissement en 2018, que la fin de l'ISF n'a pas apporté de résultats concluants. De fait ce rythme est resté le même pour les entreprises non financières avec une FBCF de 274,7 milliards d'euros courants en 2016, puis 288,9 en 2017 et 304,1 en 2018, soit une variation inchangée (5% en valeur sur la période) alors que le fin de l'ISF intervient en son milieu.

Face aux énormes difficultés d'évaluation, la question de l'ISF doit être appréciée de façon autrement plus large : son aspect symbolique, dans une société où les inégalités deviennent abyssales et probablement insupportables,  et sa réelle grande faiblesse redistributive dans un monde où il était quantitativement marginal (comparativement aux grands impôts non redistributifs : TVA, CSG, TIPP, etc.). De ce point de vue, si les inégalités de revenus paraissent en France moins insupportables que dans nombre d'autres pays, la ponction fiscale/sociale et ses contreparties en termes de prestations sociales  sont trop peu redistributives, d'où un véritable problème pour les classes moyennes. 

Ces remarques n'effacent pas le mérite de Frédéric Lordon qui permet de poser une question qui sera amplement débattue dans un avenir proche.

 

Partager cet article
Repost0
30 janvier 2019 3 30 /01 /janvier /2019 09:57

Eric Anceau, organisateur de notre colloque de 2016 sur Ernest Renan présente ici notre livre collectif.

Partager cet article
Repost0
22 janvier 2019 2 22 /01 /janvier /2019 10:50

Le Traité d'Aix-La Chapelle va être signé aujourd'hui par la Chancelière allemande et le Président de la République française. Il me parait intéressant à cet égard de prendre un peu de hauteur et pour cela relire un texte que j'avais écrit pour un colloque en 2017. J'invite les lecteurs à tenter de saisir ce nouveau Traité dans toutes ses dimensions à partir de ce que je croyais être la crise de l'Etat-Nation. Ce texte va apparaitre très éloigné du contenu du Traité. Pourtant il permet de le resituer en tant que tentative juridiquement contestable et politiquement inapproprié pour resouder un lego européen dont les pièces ne peuvent définitivement  plus s'emboiter. 

Passé, Présent, Avenir de la forme « Etat- Nation »

Nous nous sommes à plusieurs reprises penchés sur le modèle de l’Etat-Nation et son devenir. Rappelons qu’il est difficile d’évoquer les formes prises par l’Etat sans en connaitre sa nature profonde.

1 - De l’Etat à l’Etat-nation

 - Le cadre immuable de ce qu’on appelle : « Etat »

Parce qu’organisation vivante, une société repose sur les 3 principes fondamentaux de la vie : la nécessité de la maintenir durant son existence, celle de la reproduire, enfin celle de la réguler. Parce qu’il faut se maintenir en vie (auto-conservation) il y a chez les humains une activité qui va correspondre à ce qu’on appelle souvent l’économie. Parce qu’il y a à organiser la reproduction de la vie, il y a aussi des règles qui vont historiquement devenir des règles familiales (principe d’auto-reproduction). Enfin parce qu’il y a à coordonner des activités dites économiques et familiales il existe chez les humains de véritables règles de droit et des institutions régulatrices (principe d’autorégulation).

Les hommes vivent en société et sont individuellement tenus d’engendrer et de respecter ces principes fondamentaux. Ce faisant ils sont constructeurs d’ordre, non pas à la façon des abeilles qui ne construisent pas leur monde, mais au contraire constructeurs animés par la lueur d’une intelligence relative, d’où des variétés culturelles qui ne cessent d’évoluer voire des civilisations qui, elles-mêmes, parcourent un certain chemin historique… ces variétés expriment une idée simple : elles sont issues d’une interaction sociale propre à respecter les 3 principes du vivant mais ne sont pas rationnelles au sens de Descartes[1].

D’où l’idée chère à Hayek selon laquelle les ordres humains sont des constructions ni naturelles ni artificielles.

Parce que ces principes fondamentaux se déploient et se valident dans le jeu social, ils apparaissent comme les lois du moment et des lois qui dépassent chacun des individus. Acteur du monde, je ne puis maitriser ce que j’ai pourtant contribué à engendrer. D’où pour chacun l’idée d’une irréductible extériorité. Et une extériorité qui est une chose commune, un bien public, une « Respublica ».

Une extériorité particulièrement puissante fut celle de l’Etat en tant que puissance extérieure et pourtant souvent rassembleuse des lois de la vie.

Nous ne reprendrons pas ici les théories de l’Etat que l’on trouve chez les juristes historiens ou économistes. Elles sont globalement insuffisantes car souvent normatives et cherchant davantage à comprendre le "comment" plutôt que le "pourquoi". En revanche cette extériorité « Etat » fut historiquement fille d’une autre extériorité qui est la religion. Les premiers Etats furent ainsi enkystés dans la religion. Sans détailler l’histoire de l’aventure étatique on sait aussi que cette extériorité fut captée et appropriée par des individus privés (seuls ou en groupe) que nous proposons d’appeler « entrepreneurs politiques » ou « producteurs de l’universel », et qui vont tenter de la faire fonctionner à leur profit. En ce sens, les premiers Etats correspondent souvent à ce qu’on pourrait appeler un âge patrimonial où le pouvoir n’est ni vraiment économique, ni vraiment politique, ni vraiment religieux, mais l’ensemble des 3. D’une certaine façon l’Etat est entreprise privée aussi bien économique que politique voire religieuse. Et les entrepreneurs politiques ou producteurs de l’universel qui sont à sa tête sont bien des accapareurs/utilisateurs des outils de la puissance publique à des fins privées. Il s’agit là de l’invariant de toute structure étatique. Nous verrons que l’Etat de demain ne peut se comprendre qu’à l’intérieur de ce cadre immuable.

 La suite de l’aventure étatique semble assez limpide : les détenteurs privés de l’extériorité publique seront amenés à partager ce pouvoir, ce qui correspondra à un âge fait d’institutions régulatrices de plus en plus précises et affinées. Cela correspondra à l’Etat-nation avec l’apogée de ce dernier sous la forme du moment Fordien où le vivre-ensemble est constitué d’un emploi lui-même bâti sur l’échange: obéissance contre sécurité. Mais l’histoire ne s’arrêtant pas, nous entrons aujourd’hui dans un âge nouveau, avec l’émergence d’une géopolitique de l’entreprise qui fait passer cette dernière d’un statut d’objet de la stratégie des Etats à celui de sujet de la construction du monde.

Ainsi il y aurait aujourd’hui un grand renversement qu’il convient de questionner après avoir rappelé la forme Etat-Nation.

- La forme Etat-nation

On sait que cette forme fut celle traditionnellement appelée « système westphalien ». Décodé ou extirpé de son enveloppe idéologique, le système westphalien correspondait à un équilibre des forces entre entrepreneurs politiques en concurrence au sein d’un espace. Il s’agissait de créer des monopoles incontestables garantis par l’idée d’un équilibre des puissances, l’inviolabilité de la souveraineté (c’est-à-dire un principe qui consacre un monopole de prédation au profit d’entrepreneurs politiques d’un espace délimité par des frontières elles- mêmes inviolables), et bien-sûr ce droit complémentaire qui est celui de la non- ingérence.

Ce modèle officiellement né avec les traités de Westphalie (1648) allait renforcer et légitimer une dynamique déjà en cours : naissance d’un droit international, renforcement de l’idéologie d’un intérêt général par imposition de mesures d’homogénéisation des populations, désormais solidement campées et identifiées à l’intérieur de frontières par les entrepreneurs politiques locaux. La laïcité, déjà bien perçue par Jean Bodin, fait parfois partie de ces mesures d’homogénéisation car il faut mettre en commun des individus aux croyances différentes[2].

A partir du système westphalien pourra se renforcer ce que les juristes appellent  la construction de l’Etat moderne : religion d’Etat, imposition d’une langue, invention d’un mythe national, imposition d’un système de mesures, d’une monnaie, d’une armée de métier, etc. Bref tout ce que les économistes fonctionnalistes appellent improprement la « construction des biens publics »[3]. Mieux, parce que désormais sédentarisés et protégés par des frontières, les entrepreneurs politiques pourront progressivement devenir de bons gestionnaires de leur monopole, ce qu’on appelle par exemple « le mercantilisme des monarchies européennes ». Mercantilisme devenant une confirmation empirique de ce qui est pourtant l’erreur du fonctionnalisme économiciste : les entrepreneurs politiques, animés par des intérêts privés : recherche de pouvoirs réels ou symboliques, de rentes, etc. ne sont pas les guides intelligents et altruistes, voire des « héros » conduisant à un intérêt général.

Bien évidemment la stabilité est toute relative. La souveraineté est une garantie qui connait hélas une contrepartie, à savoir l’impossibilité de gérer par le droit les externalités qu’elle peut engendrer. Alors que dans un Etat, un Code Civil peut sanctionner les externalités produites par les citoyens, dans l’ordre de la souveraineté rien ne peut gérer ce type de circonstances : l’ordre westphalien ne peut mettre fin à des guerres qui seront de plus en plus des guerres entre Etats- Nations. C’est dire que l’aventure étatique n’est pas gelée dans ce système et qu’à l’inverse, les Etats pourront se déplacer, se réduire, s’agrandir, se multiplier, se diviser, etc. (300 Etats européens en 1789 et seulement 25 en 1914 ; A l’échelle planétaire 53 Etats en 1914, mais 197 en 2012).

Le monde Westphalien parce qu’accoucheur de la souveraineté, peut aussi développer la démocratie et l’Etat de droit. Avec la démocratie tous pourront désormais utiliser la contrainte publique à des fins privées et dorénavant ce qui ne pourra être obtenu par les voies du marché pourra l’être par voie législative. D’où la construction d’institutions au-dessus du marché , institutions susceptibles de le réguler et de déplacer du bien-être d’un groupe d’électeurs à l’autre en fonction de résultats électoraux. L’Etat de droit (rule of law) est ainsi un contenant permettant de contenir le marché. En même temps cette démocratie ne peut se déployer qu’en raison de l’existence du bouclier de la frontière et de la souveraineté : aucun étranger, aucune règle ne peut s’inviter à la table de la négociation nationale. La souveraineté est ainsi la condition nécessaire du déploiement de la démocratie.

Et le débat démocratique correspond bien à ce que l’on pourrait appeler l’âge institutionnel résultant de l’évidence territoriale : les activités économiques sont inscrites dans une proximité spatiale : agriculture, industrie ; tandis que la finance est elle-même corsetée dans une monnaie nationale qui est aussi une possible frontière. Le monde est matériel et l’impôt démocratique est maitrisable car lui aussi s’enracinant dans un monde matériel équipé de limites territoriales. Parce que l’économie se déploie dans un espace maitrisé, elle est elle-même politiquement maitrisable, d’où une politique économique faisant plus ou moins respecter les aspirations démocratiques dans le monde non démocratique de l’entreprise : conventions collectives et protection croissante du travail, montée progressive d’un Etat-providence, etc. Et donc une politique économique autorisant l’espoir d’une reconduction au pouvoir ou d’une conquête du pouvoir par les entrepreneurs politiques. Ce monde de l’Etat-Nation équipe les spécialistes en science humaines de la paire de lunettes adéquates : l’économie peut se représenter par un circuit, l’Etat est porteur d’un intérêt général, le corpus juridique est légitime et émousse les inégalités sociales, l’Histoire concrète est celle d’un progrès généralisé.

Ce monde est aujourd’hui contesté.

 - L’agonie de la forme Etat-Nation

L’économie devient moins territorialement dépendante avec le recul de l’agriculture et de l’industrie au profit des services. Le monde est moins matériel et plus abstrait et la valeur nait de plus en plus d’une mise en réseau d’autant plus facile que les coûts de transport deviennent nuls ou négligeables. La connexion ne dépend plus de la proximité et l’éloignement perd toute signification.

Cette perte de signification rend le territoire trop étroit et son espace juridique dépassé : il est possible de bénéficier de rendements d’échelle croissants que les barrières nationales viennent museler. Il existe aussi de nouvelles activités (le continent numérique) qui fonctionnent à rendement continuellement croissants et deviennent des monopoles naturels planétaires qui ne peuvent accepter les péages règlementaires, les normes nationales, les contrôles des changes, la limitation du mouvement des marchandises et des capitaux. Dans l’Etat-nation l’espace territorial était fondamental, il devient poids inutile voire franchement nuisible dans une économie où la richesse est faite de la rencontre entre des agents qui ne peuvent plus accepter l’enkystement national. Pensons par exemple aux plateformes biface, qui ne peuvent que croitre à vitesse accélérée pour survivre (scalabilité), doivent mobiliser d’énormes moyens, et doivent très vite enjamber les frontières si elles veulent avoir une chance de survivre. Pensons aussi au cloud, aux plateformes de données cliniques qui vont révolutionner la médecine, etc.

L’impôt ne peut plus être une décision souveraine et doit se faire humble : il ne peut plus assurer de transferts de solidarité puisque c’est l’organisation territoriale qui est contestée par la baisse des valeurs citoyennes au profit de valeurs mondialistes. Alors que l’Etat était un monopole, il est désormais en concurrence avec d’autres Etats et l’impôt doit devenir aussi compétitif que n’importe quel bien de consommation.

L’offre politique nationale devient ainsi de plus en plus inadaptée au « marché » et le corpus juridique lui correspondant doit être révisé : révision complète des plans de dépenses publiques avec abandon des politiques d’homogénéisation. Les biens publics classiques sont devenues inadaptés et il est nécessaire de les redéployer vers l’économie monde avec abandon de territoires au profit de métropoles riches en connexions potentielles. Il s’agit alors de participer à l’édification de biens publics mondiaux (infrastructures de la mondialisation). La loi nationale doit se faire petite et il faudra créer des Autorités Administratives indépendantes, des tribunaux privés, faire du taux de change un prix de marché, largement ouvrir les portes de ce qui est au sommet de la hiérarchie des normes (la Constitution) afin d’y déverser la réglementation européenne, etc.

 Simultanément, il faut comme par le passé maintenir un ordre et une sécurité que l’on ne peut plus produire en raison de la concurrence fiscale. D’où un effondrement des dépenses militaires, en tentant de rester passager clandestin de l’ordre mondial protégé par une armée américaine elle-même aux prises avec son financeur en voie de mondialisation.

Les exemples qui permettent de saisir la démonétisation de l’Etat-Nation et de l’âge institutionnel qui lui correspondait peuvent être multipliés à l’infini. Les conséquences sont évidemment importantes.

Dès lors que les cadres explosent la représentation du monde en est bouleversée. Les entrepreneurs politiques ne peuvent plus être au sommet d’un ordre organisé homogénéisé et solidarisé. Le marché mondial n’a plus rien à voir avec le circuit économique de la nation dans lequel se forgeait la puissance et la légitimité du politique. Les politiques industrielles même celles reposant sur des accords entre Etats sont dépassés ou économiquement contestables. Les schémas nationaux de développement industriel ne permettent plus de bénéficier des économies d’échelle et les accords entre nations développent des coûts organisationnels qui absorbent les rendements d’échelle ( matériels militaires, EADS, EADS de la construction navale ? ferroviaire ?)

Parce qu’il n’y a plus d’ordre organisé, il est difficile de définir un axe stratégique général de développement englobant des actions coordonnées. Même les stratégies suivistes comme celles des grandes métropoles ont quelque peine à faire croire aux effets de ruissellement attendus. Il ne reste donc plus qu’un monde fragmenté dont il est difficile de tirer des principes généraux susceptibles d’engendrer un débat national. Le seul mot d’ordre se ramène à celui de l’adaptation à des réalités que nul ne connait en profondeur et qui se ramène à la concurrence libre et non faussée. Parce qu’affaissé, l’entrepreneuriat politique se trouve ainsi aux prises avec ces nouveaux sachants que sont les lobbystes. Ces personnes bouleversent complètement le fonctionnement de la machine démocratique. Devenu courtier en informations auprès de décideurs politiques démunis, il mobilise pour sa branche professionnelle toutes les informations susceptibles de faire entendre un point de vue qu’il présente comme celui de l’intérêt général, intérêt que l’entrepreneur politique ne perçoit plus. Le monde en est renversé : l’entrepreneur politique du moment Fordien avait à sa disposition l’entreprise dont il contribuait à en dessiner les contours, actions et responsabilités. Aujourd’hui c’est l’entreprise qui décide de la construction du monde en transformant l’entrepreneur politique en simple agent de ses projets. Complet renversement du couple Principal/agent.

Fondamentalement, le passage démocratique de l’aventure étatique ne permettait certainement pas de construire un intérêt général qui n’existe que dans la théologie économiciste. Il permettait toutefois l’arbitrage plus ou moins démocratique entre groupes d’intérêts clairement représentés à l’intérieur d’un ordre organisé. Cet arbitrage est aujourd’hui complètement dépassé par l’opacité des prises de décision dans un contexte d’affaissement objectif de la démocratie. En effet, parce que le nouvel ordre conteste les institutions de l’Etat-Nation, le vote démocratique ne peut plus se concevoir dans le cadre de la souveraineté. Il n’y a plus à débattre librement de choix collectifs mais à débattre dans un cadre étroit où le champ du possible est fixé par des éléments extérieurs : un résultat électoral ne peut contester les traités européens[4]. Les décisions sont donc prises dans une certaine opacité (traités commerciaux par exemple) et s’affranchissent de la souveraineté démocratique. La politique se réduit ainsi à un marché où se détermine la valeur des intérêts en présence, espace plus que réduit car il n’y a pas de marché qui puisse fixer la valeur de l’intérêt national et délimiter l’espace de la solidarité. Jamais démocratiquement discuté, les intérêts se fragmentent, tels ceux des salariés et ceux de consommateurs, sans jamais qu’un principe transcendant ces conflits d’intérêts n’émerge dans les débats.

Si l’Etat-Nation est agonisant, peut-il se métamorphoser et contribuer à la naissance d’un nouvel ordre ?

 2 - Dans le prolongement de l’agonie : Le scénario le plus probable.

Si la première partie du présent article a pu montrer que ce qu’on appelait Etat-Nation, est devenu historiquement une structure agonisante, l’idée d’extériorité reste un concept indépassable : quel que soit l’âge historique, l’interaction sociale humaine restera constructrice d’un ordre qui dépasse chacun des partenaires…. donc quelque chose comme un Etat… mais qui ne peut plus être un Etat….

On aurait tort d’imaginer que la forme agonisante de l’Etat dans son âge institutionnel débouche sur une construction plus vaste telle l’Union européenne voire une république mondiale.

 - L’impossible répétition de l’âge institutionnel dans un espace plus vaste

Le projet fédéraliste européen reste utopique en ce que l’Europe n’est pas un territoire comme jadis la nation pouvait en disposer. Il n’existe pas de culture européenne au sens de Régis Debray[5] et encore moins de civilisation porteuse d’un projet. A ce titre, on voit mal la possibilité d’une politique extérieure européenne reposant aussi sur un dispositif militaire intégré dont on mesure concrètement aujourd’hui son impossible accouchement[6] Il n’existe pas non plus de corps politique qui, par ailleurs, serait bien inutile… à l’âge des réseaux[7]. C’est parce que le sentiment d’appartenance à la communauté était puissant que les contraintes institutionnelles étaient naguère acceptées...parfois jusqu’au sacrifice suprême sur le « champ d’honneur » … Et c’est parce que le sentiment d’appartenance est faible que les contraintes institutionnelles de l’Europe sont rejetées. Il sera impossible de rassembler les forces économiques, politiques et militaires de ce qui faisait la puissance des Etats-Nations. Il sera donc très difficile d’utiliser le cadre national démonétisé par l’irruption du nouveau monde pour le porter au niveau européen. On ne fait pas du neuf avec du vieux[8], et on ne voit pas comment il pourrait, selon les vœux de Jürgen Habermas, y avoir transnationalisation de la démocratie.

De la même façon, il n’y aura pas de république universelle, un Etat mondial, car il n’existe pas de corps politique mondial. Dès lors, les manifestations de l’agonie de l’ancien pouvoir vont se prolonger.

 - La poursuite de l’agonie.

D’abord celle du droit. Dès aujourd’hui, le droit semble être de moins en moins le produit de la souveraineté d’un corps politique. Il devient progressivement un ensemble de règles, hors sol c’est-à-dire dépassant des frontières, sans autre fondement que la preuve quotidiennement administrée de son bon fonctionnement. En cela, il devient, de plus en plus, norme émise par les entreprises elles-mêmes dégagées des contraintes frontalières. Et personne n’en est choqué, même pas l’antique fonctionnaire… puisque la norme réduit les incertitudes, universalise l’espace et abaisse les coûts de transaction. Le « sens » est perdu mais l’« efficacité » y gagne. Désormais, le droit se trouve placé sous l’égide du calcul utilitariste que l’on trouve dans le marché. Le calcul économique n’est plus sous l’égide du droit et, à l’inverse, le droit est sous l’égide du marché. Il existe même un marché du droit au niveau international (law shopping) qui oblige à la flexibilisation des codes du travail. Le droit n’est ainsi plus le contenant d’un contenu économique et cesse progressivement d’être une enveloppe pour devenir lui-même contenu. Ce passage progressif de la « rule of law » vers le « law shopping » est ce qui permet de mieux comprendre l’insistance mise sur l’assouplissement des codes du travail et à l’inverse l’intouchabilité de corpus juridiques qui, à l’instar de celles du rachat des actions, de la juste valeur ou du code monétaire et financier sanctuarisent un utilitarisme échevelé.[9] Et quand monnaie unique il y a, la dévaluation du droit vient compenser la devenue impossible dévaluation monétaire.

Parce que la réglementation n’est plus issue du sommet de la pyramide politique, la pyramide elle-même peut s’affaisser. Parce que c’est le marché qui invente, parce qu’il y a longtemps que l’Etat ne peut plus reproduire l’intelligence du marché, l’âge relationnel est aussi celui qui, en première lecture, vient détruire les pyramides aussi bien administratives qu’entrepreneuriales.

 Le fonctionnaire, voire l’entrepreneur politique lui -même, défend moins un intérêt public et se fait davantage « ingénieur social » afin de faciliter les jeux[10]. En cela, la corruption est le produit naturel de la liaison assidue public/privé pour développer l’« efficacité ». Le prix à payer est évidemment la déconsidération des entrepreneurs politiques qui franchissent parfois le Rubicon. Mais il existe un autre prix : celui –  pour ce qui reste des survivants du corps politique-  de ne juger les entrepreneurs politiques que sur leur éthique en oubliant des jugements sur des programmes : X est honnête, Y l’est moins… et donc…. En un sens, ces électeurs survivants voient leur méfiance confirmée puisqu’il ne saurait plus y avoir de vrai programme dans un monde dépourvu de sens. Ainsi, le jeu politique n’a plus d’autre objet que celui de préserver les règles du jeu, et donc il n’y a plus à débattre de programmes mais à se soucier de l’intégrité de X comparée à celle de Y.

Mais l’entreprise pyramidale est, elle aussi, contestée et l’entreprise multinationale de l’Age institutionnel - celle qui assurait aussi le transfert des technologies à l’intérieur de strates concentriques[11] - n’a plus de raison d’être. Naguère, la puissance reposait sur la rétention d’informations et l’entreprise fordienne en épousait le principe. Le 1% des sachants pouvait dominer les autres qui se mettaient au service de la machine fordienne. De cette domination, il pouvait en résulter la contrepartie de l’Etat-providence et de l’âge institutionnel qui lui correspondait. Dans le monde relationnel, le pouvoir n’appartient plus à celui qui limite le savoir des autres, mais à celui qui se trouve capable de mobiliser le savoir de la multitude. L’antique propriété privée des moyens de production , source des vieux rapports sociaux de production de Marx, s’en trouve transformée. Désormais, la puissance repose aussi bien sur la diffusion surabondante d’informations que sur sa rétention. Bien évidemment, nous avons l’exemple d’internet qui devient la trame ubiquitaire (présente en tous lieux et à tous niveaux) de toutes les rencontres, de toutes les productions et de nombre d’innovations en « peer to peer ». Avec, au final, une possible fin de la hiérarchie salariale et l’évaporation du salariat lui-même, au profit d’une force de travail devenue liquide[12]. Toutes les pyramides classiques sont grignotées et les nouvelles plateformes bifaces « avalent » les multinationales restées pyramidales[13]. Et parce que la force de travail doit devenir liquide, on comprend toute la pression que met l’entreprise sur le « ministre ingénieur social » pour qu’il adapte le vieux système éducatif, resté bien public national, produisant et reproduisant une hiérarchie des compétences moulées sur l’ancien monde.

Plus les pyramides s’aplatissent et plus l’Etat avance dans sa décomposition. Il savait depuis longtemps qu’il était trop loin du marché, mais les technologies numériques, en développant en permanence de nouveaux marchés, le disqualifient tous les jours un peu plus. Les infrastructures fondamentales deviennent privées et le téléphone portable en Afrique fait beaucoup plus que les routes construites par un Etat impécunieux. La monnaie en tant qu’utilité commune devient privée et près de 90% de sa production est le fait d’un système bancaire privé[14]. Les innovations dites d’usage ne peuvent plus être impulsées par un Etat trop centralisé. C’est dire que le principe actif de la plupart des transformations du monde se trouve très éloigné de lui. Il n’est plus impulseur des technologies qui n’ont pas besoin de lui pour continuellement s’auto-accroître. Les exemples peuvent être multipliés à l’infini.

La décomposition produit aussi des effets à priori positifs et les guerres mobiliseront moins que par le passé : le risque de guerre était davantage l’apanage des Etats fonctionnant sur des bases territoriales qu’il convenait de défendre. Simultanément l’extraordinaire complexité de l’âge relationnel génère spontanément de la transparence et de la sécurité que, jusqu’ici, l’Etat était seul à organiser : les structures étatiques se décomposent, mais une nouvelle régulation se met en place avec les, encore balbutiantes, cryptomonnaies ou les promesses de la blockchain censées sécuriser tous les échanges sans passer par des tiers dont certains étaient jusqu’ici représentants de l’Etat (notaires). La blockchain permettrait ainsi de faire société sans passer par un Etat. En particulier il n’y aurait plus besoin de l’Etat pour disposer de ce bien commun qu’est la monnaie[15].

L’extériorité est aussi contestée du côté religieux et la fin des pyramides est aussi celle d’un Dieu lointain et inaccessible en même temps que craint. Le monde plat devient ainsi celui où selon le mot de Michel Onfray Dieu devient un « copain ». Pour autant, il existe un grand nombre d’acteurs qui peuvent entrer en résistance, en particulier ceux qui restent dominés socialement et symboliquement dans un monde certes « fonctionnel » mais dépourvu de sens. Ceux-là recherchent la proximité d’une communauté homogène. Nous avons là le possible islamisme qui, de fait, n’a rien de vraiment politique et conteste aussi l’Etat avec ce droit sans Etat qu’est la Charia.

Pour autant la décomposition est loin d’être universelle, il existe de nombreuses interrogations et les effets pervers de l’âge relationnel ne laisseront pas se transformer le monde en empire marchand dépourvu de centre(s).

- Les forces de recomposition d’un Etat nouveau.

Tout d’abord, cet âge relationnel ne se met pas en place partout avec la même intensité. Il est clair qu’au beau milieu de ce monde nouveau, il existe des espaces d’édification ou de reconstruction d’Etat-Nations. L’actuelle désagrégation de vieux Etats est souvent ambiguë : on veut échapper à des pyramides pour en reproduire d’autres plus petites. Tel est le cas d’anciens Etats européens comme l’Espagne ou la Grande -Bretagne. Mais il existe aussi des espaces de construction d’Etats-nations en Asie où la notion de frontière devient aussi fondamentale que dans l’ancien monde westphalien. C’est le cas de tous les pays qui connaissent une frontière terrestre ou maritime avec la Chine. Globalement, c’est aussi le cas des anciennes constructions post-coloniales qui ne peuvent plus accepter les frontières imposées par l’Occident et se recomposent en Etats ou quasi-Etats plus petits.

Les relations asymétriques extrêmes qui se développent dans ce nouveau monde ne peuvent qu’entrainer des réactions de rigidification autour de principes d’identité ou de solidarité interne. Les Etats-Unis vont-ils accepter leur liquéfaction dans la mondialisation ? Les inégalités extrêmes  -probablement jamais connues dans l’histoire de l’humanité- qui se développent avec l’abandon de l’âge institutionnel, vont-elles être durablement acceptées[16] ? les Etats européens devenus forts impécunieux vont -ils laisser le prétendu Etat du Luxembourg profiter de ses activités prédatrices sans mobiliser les restes de leur antique souveraineté ? Ce qui reste de la France va-t-il laisser en place une monnaie unique qui ne fonctionne qu’au seul service des entreprises exportatrices allemandes[17] ? La prochaine crise financière pourra-t-elle encore être régulée à l’ancienne comme en 2008 sans révoltes [18]? Il est difficile de répondre à ces questions et on pourrait imaginer toute une série d’adaptations régressives avec l’effondrement des Etats et un monde sans véritable extériorité, dominé par quelques individus fixant toutes les règles du jeu surplombant un océan de misère.

Pour autant, ces adaptations régressives ne sont pas évidentes car certaines d’entre-elles seraient logiquement précédés d’un possible effondrement civilisationnel[19] qui obligerait les entrepreneurs politiques à utiliser massivement, et sans retenue, les outils de la contrainte publique pour se sauver eux-mêmes et sauver le vivre-ensemble.

C’est évidemment le cas de la crise financière précédemment évoquée, qui, de par ses effets de contagion, amènerait les entrepreneurs politique à déclarer un état d’exception. Parce qu’ici la panique entrainerait la disparition de tous les moyens de paiement, et donc de tout ordre social, il est clair que les présentes règles du jeu monétaire et financier seraient brutalement mises au rebut. Parce que la panique est anéantissement de toute forme d’ordre, les entrepreneurs politiques se trouveront dans l’obligation d’en refonder un, en abandonnant brutalement les règles du jeu ancien : réquisition de la banque centrale et de la totalité du système bancaire avec alimentation de tous les guichets donnant accès à la monnaie centrale sans limite. Et cette brutalité serait d’autant plus grande qu’en son absence la résilience serait d’un seul coup anéantie. C’est qu’il faut comprendre que le désastre de la seconde guerre mondiale permettait encore de manger en raison d’une autosuffisance alimentaire locale, tandis qu’aujourd’hui le désastre financier entrainerait dès les premières heures la radicale impossibilité d’accéder à la nourriture.

Mais, il existe d’autres causes évidentes et profondes à l’origine d’une possible reconstruction. La primauté généralisée du marché sur la loi assure l’explosion sans limite des activités économiques. Nombre de start-up sont le symbole de cette explosion sans limite. En retour, cette explosion pose la question de la destruction de l’environnement -tissu social compris-  qui lui est attaché. D’où l’idée d’externalités négatives croissantes générées par la croissance constante des processus de production. Face aux dégradations qui s’en suivent, une prise de conscience émerge progressivement. La COP21, déjà contredite par le simple fonctionnement des traités commerciaux, est une étape dans ce processus de prise de conscience et aussi une première étape dans la réaffirmation de l’ascendant de la loi sur le marché. La peur est distincte de la panique : la première met en exergue la raison quand la seconde l’engloutit. Il est donc possible que les évènements climatiques accompagnés de l’ensemble de leurs conséquences humaines (délitement des sociétés, réapparition des famines, migration, violences diverses, etc.) débouchent sur un certain réarmement des Etats qui, face aux difficultés planétaires, envisagent une régulation elle-même planétaire. Et, de fait, cette activité de contrôle de l’environnement ferait passer d’un modèle de concurrence catastrophique à un modèle de coopération. On peut donc imaginer que si les « Lumières » avaient engendré le progrès, le nouveau monde, plus modestement, sera accoucheur d’un souci de résilience généralisée.

 

Sur un plan théorique, on peut imaginer que face à la peur commune, par exemple d’évènements climatiques de grande envergure, il y aura, dans chaque Etat, prise de conscience et exigences nouvelles dans le sens d’une réanimation des Etats et de leurs entrepreneurs politiques. Et parce que la peur est la prise de conscience très rationnelle d’un nécessaire basculement, on peut imaginer une négociation beaucoup plus aisée que celle imaginée par Rawls dans sa « Théorie de la Justice »[20]. Nous avions montré dans un article ancien[21]  que le raisonnement rawlsien ne pouvait pas accoucher du fédéralisme, en particulier européen. Mais dans un climat de peur les choses deviennent plus simples : la négociation ne se fait plus « sous voile d’ignorance » et les entrepreneurs politiques ont les mêmes intérêts que les citoyens : la survie est celle du groupe qui redevient corps politique. Le résultat de la négociation à l’échelle mondiale est probablement celui d’interdire les externalités négatives produites par les activités économiques et sociales de chacun des partenaires. Cela passe par le retour vers des activités plus autocentrées et un accord international concernant le contrôle de ces activités. L’ordre de la mondialisation mondialiste est abandonné au profit d’un accord entre nations.

Il est évidemment difficile d’aller plus loin, tant les choses sont infiniment complexes et nous ne savons pas quelle sera l’architecture générale de cette nouvelle aventure étatique. Notons toutefois qu’il ne s’agira probablement pas d’un retour à la souveraineté à l’ancienne. Les Constitutions de l’âge institutionnel n’incorporaient pas l’idée d’externalité négative. Celles de demain devront l’incorporer. La souveraineté sera limitée par la prise de conscience du danger et de ses solutions contraignantes. En revanche, à l’intérieur de ces espaces désormais pourvus d’un projet, la démocratie pourrait y renaitre, non plus comme démocratie encadrée et limitée comme dans le cas des traités européens aujourd’hui, mais comme exercice de la liberté sous contrainte des règles de la survie de l’humanité. Démocratie non plus limitée par des choix organisationnels spécifiques mais par l’universel du droit à la vie de l’humanité toute entière.

Arrivé au terme de cet aventureux raisonnement, l’Europe n’apparait plus que sous la forme d’un scénario, sans issue, décalé, et hors du temps : dépassé par l’agonie des Etats et dépassé par manque d’ambition face aux défis de demain.

 

                                                                                                      

 

 

 

 

 

 

 

[1] Nous rejoignons ici Hayek.

[2] Jean Bodin voit clairement ce principe de laïcité dans un texte resté longtemps manuscrit : « Colloquium heptaplomeres » (1593).

[3]  CF Alesina A, E. Spolaore,« The size of Nations »,Cambridge,The MIT Press, 2003 ; JM Siröen ,“Globalisation et Gouvernance; une approche par les biens publics », dans  « Crise de de l’Etat, Revanche des Sociétés ». Montréal, Athéna Editions, 2006).

[4] Les exemples sont évidemment nombreux. On pourra les retrouver dans l’ouvrage d’Ivan krastev : « le Destin de l’Europe » ; Premier parallèle ;2017. Citons également l’ouvrage de Renaud Beauchard : «L’Assujettissement des nations, Controverses autout du règlement des différents entre Etats et investisseurs ; Editions Charles Léopold Mayet ; 2017.

[5] Cf son dernier ouvrage : « le nouveau pouvoir », Editions du cerf, 2017.

[6] Cf à ce propos l’ouvrage de André Dumoulin et  Nicolas Gros-Verheyde : « La politique européenne de sécurité et défense commune, Editions du Villard,2017. En particulier on pourra se reporter sur le chapitre consacré aux « onze mythes qui minent la défense européenne ».

[7] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-peut-on-fonder-un-ordre-europeen-rawlsien-114879217.html. Dans le même ordre d’idées les espoirs de certains auteurs (cf l’ouvrage de stephane Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacreste, et Antoine Vauchez ; « Pour un traité de démocratisation de l’Europe », Seuil, 2017, ne peuvent vaincre les arguments de Rawls concernant l’impossible négociation sous voile d’ignorance.

[8] Nous rejoignons ici Régis Debray :« L’uniformisation techno-économique a provoqué en contrecoup une formidable fragmentation politico-culturelle du monde, où chaque peuple se raccorde à ses racines pour se redonner une appartenance et qui retrouve ses racines, notamment religieuses, a toutes les chances de retrouver ses vieux ennemis. On peut le regretter mais ce phénomène, la post-modernité archaïque, couvre les cinq continents. C’est en quoi l’idée d’un monde réconcilié est parfaitement utopique, tout comme celle des Etats-Unis d’Europe. Au point qu’on peut se demander si notre marche actuelle vers un Etat nation transformé en holding et des responsables en managers ne revient pas à prendre l’air du temps à rebours ou l’autoroute à contresens » Le Figaro du 19 septembre 2017.

[9] Ainsi l’article 1965 du code Civil : « la loi n’accorde aucune action pour une dette de jeu ou le paiement d’un pari » est clairement évacuée dans tous les contrats financiers moderne et la disposition suivante est la règle de base : « nul ne peut se prévaloir de l’article 1965 pour se soustraire….etc. » . Le contenant (la loi civile) s’efface au profit du contenu (le contrat financier).

[10] C’est peut-être le cas des sénateurs globe-trotteurs français dont certains voyages payés par des entreprises semblent devenir du lobbying. Ainsi 91 sénateurs ont bénéficié de voyages entre octobre 2016 et septembre 2017. Pour certains d’entre-eux il y eu au cours de la même période 20 voyages dont plusieurs forts lointains.

[11] C’était le point de vue de Raymond Vernon repris par JJ  Servan-Schreiber dans un fameux best-seller : « Le défi américain » en 1967 au beau milieu du monde Fordien.

[12] Ce qui devient le cas avec les ruptures numériques des relations de travail : il suffit d’interdire brutalement l’accès à une application sur une plateforme….pour qu’un coursier à vélo se voit privé de tout lien professionnel et des revenus qui s’y attachent…En dehors de  cas extrêmes on peut néanmoins penser  à une forte flexibilisation des rapports de travail avec selon le mot d’Alain Supiot  une « autoréglementation unilatérale de l’employeur ».

[13] D’où les « Dead malls » c’est-à-dire les zones commerciales classiques détruites par la numérisation du monde.

[14] Et il sera sans doute difficile d’en revenir à Irving Fisher ou Maurice Allais.

[15] La Blockchain est une innovation majeure puisqu’elle généralise le peer to peer et fait - à priori- disparaitre tous les tiers ou opérateurs centraux. Ainsi chaque acteur participe à la construction de la totalité, mais cette dernière ne surplombe plus les acteurs. Il n’y a plus d’extériorité….comme si la société pouvait fonctionner sans Etat….au surplus en connaissant un effondrement des coûts de transaction le tout générant de nouveaux espaces de marché. La théorie économique voyait jusqu’ici l’Etat comme possible remède à des marchés défaillants… elle renverse ici les conclusions : il faut tuer l’Etat pour permettre l’épanouissement de nouveaux marchés. Ce que concrètement les sociétés d’assurances testent aujourd’hui en testant l’usage de la blockchain. Ce que testent aussi les crypto-monnaies qui furent à l’origine de la blockchain et que les banques, veulent apprivoiser afin de ne point  se retrouver sur le bord du chemin.

 

[16] Nous renvoyons ici à d’innombrables travaux dont les plus spectaculaires sont ceux du Think-Tank  OXFAM qui annonce que si en 2015 il y avait 62 personnes dont le patrimoine cumulé était supérieur à la moitié de l’humanité la plus pauvre de la planète, elles ne sont plus que 8 en 2016. Avec la perspective de voir d’ici quelques années une personne disposant de l’équivalent de la moitié du PIB de la France….

[17] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2017/09/l-ordo-liberalisme-sera-plus-efficace-que-la-wehrmacht-pour-ecraser-la-france.html

[18] On pourra ici consulter de très nombreuses publications dont celle de Jean-Michel Naulot : « Eviter l’effondrement », Seuil, 2017. Ou l’ouvrage plus récent encore que publient Hervé Hannoun et Peter Dittus : « Revolution Required : The Ticking Time Bombs Of The G7 Model; Kindle Edition ;2017.

[19] Sur ces questions on pourra consulter de nombreux ouvrages traitant de la collapsologie : « Comment tout peut s’effondrer », Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Seuil,2015 ; « l’Hydre mondiale », François Morin, Lux,2015 ; « Les 5 stades de l’effondrement », Dimitri Orlov,  Le retour aux sources, 2016. On pourra aussi consulter le site «https://postjorion.wordpress.com  » d’André Jacques Holbecq.

[20] D’abord publié en anglais en 1971 il faudra attendre la traduction de Catherine Audiard qui sera publiée au Seuil en 1987.

[21] Cf  : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-peut-on-fonder-un-ordre-europeen-rawlsien-114879217.html

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le Blog de Jean Claude Werrebrouck
  • : Analyse de la crise économique, financière, politique et sociale par le dépassement des paradigmes traditionnels
  • Contact

Recherche