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18 mai 2022 3 18 /05 /mai /2022 15:29

On ne peut qu'appuyer le point de vue d'Olivier Passet XERFY) qui se trouve exprimé dans ce très court billet.

 

Voici comme à chaque grand soubresaut du monde depuis 20 ans, que ressurgit la thématique de la bascule dans une nouvelle ère du capitalisme. Ce fut le cas après la dégringolade des bourses entre 2000 et 2003 qui semblait sonner le glas d’une économie de bulle surestimant les promesses d’un monde plat, hyper-fluide ayant aboli les distances et dont les technologies de l’information et communication ouvraient un horizon de croissance dématérialisée infinie ; le monde d’après devait se recentrer sur l’industrie, rebâtir de vrais moteurs de productivité et cesser de mythifier l’entreprise sans usine et sans frontière. Ce fut encore le cas après 2007, qui devait mettre un terme à une financiarisation débridée ayant conduit le monde au bord d’une faillite systémique. Le monde d’après serait celui de la régulation et d’un retour des États. C’est à nouveau le cas avec la pandémie, où l’on nous promet une ère de revalorisation de la proximité, de la traçabilité, des circuits courts et l’avènement d’un capitalisme responsable au plan social et environnemental. Et c’est à nouveau le cas avec la guerre en Ukraine, qui annoncerait une nouvelle régionalisation et sécurisation des échanges, une accélération des agendas climatiques au nom de l’indépendance. A chaque crise, le mot relocalisation revient comme un leitmotiv.


Et à chaque fois cette idée, nourrit l’espoir d’un retour au réel après plusieurs décennies d’exubérance, qui ressemblerait à un grand Kondratieff, mais exclusivement financier, patrimonial, déconnecté de l’économie réelle et qui se serait même développé à son détriment, sur la base d’une dégradation des conditions de travail (précarisation, polarisation entre non qualifiés et qualifiés, panne de l’ascenseur social, affaiblissement syndicats etc.) ; qui aurait concentré les gains patrimoniaux sur une infime minorité ; qui aurait relégué au second plan les enjeux de bien-être, chargeant le panier de consommation de dépenses contraintes qui n’auraient qu’une faible portée libératrice (contrairement à l’automobile ou à l’équipement ménager des années d’après-guerre) : prolifération des astreintes et notamment des dépenses afférentes au logement, à la communication addictive, à l’assurance, à la sécurité etc. ; coup d’arrêt au mouvement de baisse séculaire de la durée du travail, qui était vécu avant l’ère de la financiarisation comme constitutive du progrès. Sans parler du plafonnement, voire de la baisse de l’espérance de vie dans les pays avancés, de populations gavées au-delà de la satiété et exposées aux risques sanitaires.


Et il est vrai que si l’on reste sur le registre du logico déductif, plus que jamais la transmutation du capitalisme parait inéluctable.


Nous croyions que l’inflation était définitivement vaincue… Que la boucle prix salaire était reléguée aux oubliettes compte tenu du déséquilibre de rapport de force entre capital et travail…et voici que l’inflation et les conflits de partage reviennent au premier plan. La phase de désinflation, puis de grande modération à taux zéro, créant des opportunités de levier considérable pour la finance serait donc arrivée à son terme. La finance va devoir réapprendre à vivre avec des taux d’intérêts positifs. Voici aussi qu’au même moment, sur fond de déclin démographique, le travail redevient une ressource rare. Le rapport de force inégal entre travail et capital se rééquilibre, créant aussi un nouveau potentiel de conflictualité au sein des entreprises et recréant un besoin d’instances médiatrices pour en pacifier la résolution. Nous pensions que la globalisation des échanges de marchandises et de capitaux était un phénomène peu réversible, et voici que pour des raisons de sécurité des approvisionnements concernant des matériaux critiques, et non plus seulement par vertu sociale ou écologique, les entreprises doivent prendre au sérieux les enjeux de déglobalisation, de relocalisation, de circuits courts, d’économie circulaire. Les grands fonds d’investissement nous promettaient jusqu’ici la prise en charge de la réorientation des investissements pour opérer la transformation climatique, et voici que partout, les États reprennent la main face à l’urgence. Déglobalisation, planification, revalorisation du travail, sobriété semblent la seule issue pour sortir de l’impasse.


Oui mais, comme je l’ai dit d’entrée, ce n’est pas la première fois depuis 20 ans que nous caressons l’idée d’une nouvelle ère. Et chaque fois ce pronostic vire au fiasco. A tel point que la véritable question à ce jour est la suivante : par quelle nouvelle ruse de l’histoire une crise qui devrait porter un coup fatal aux folles dérives du capitalisme peut virer en nouveau tremplin d’une hyper mondialisation financière et digitale étanche aux enjeux climatiques ? Il suffit alors de scruter les énormes profits réalisés par les grands énergéticiens, la démultiplication des chantiers dans ce domaine, la formidable cash machine que peut constituer l’épisode d’inflation pour les géants du numérique à coût fixe, d’envisager demain l’effet du reflux du prix des matières premières et des taux d’intérêt sur des  bourses qui redémarreraient en fanfare. Pour comprendre  que ni les géants de la gestion de fond,  ni ceux du numérique ne sont proches de lâcher la main sur le façonnage d’un monde qui doit se conformer à leurs phantasmes avant de répondre à l’intérêt commun. 

 

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5 mai 2022 4 05 /05 /mai /2022 15:41

Les pays de l’Union Européenne réglaient jusqu’ici les achats en énergies fossiles en Euros ou en Dollars. Les exportateurs correspondants, essentiellement les agents des pays du golfe et de la Russie, pouvaient convertir le chiffre d’affaires en monnaies locales mais une bonne partie restait sous la forme d’obligations publiques sur les Etats de l’Union et surtout sur les USA. Il en était de même plus globalement pour l’ensemble des achats que l’Occident effectuait au reste du monde dont en particulier la puissante Chine. L’acceptation des devises occidentales par les grandes zones excédentaires (Chine , Russie, Emirats) était ainsi très favorable au taux de change de ces monnaies et en particulier cette devise clé qu’est le dollar.

Le scénario d’une stratégie de « dédollarisation » montée par la Russie et la Chine

De ce point de vue la décision de la Russie concernant l’obligation de payer le gaz en roubles constitue une réelle menace d’un possible changement radical de l’ordre monétaire international. Si l’on imagine un scénario général de « dédollarisation » qui serait imaginé par une alliance impériale entre Russie et Chine, il faudrait que les pays occidentaux financent leurs déficits commerciaux en achetant des devises (roubles et yuans) voire de l’or. Les pays connaissant les plus lourds déficits sont les USA (environ 900 milliards de dollars) le Royaume-Uni (210 milliards de dollars) et la France (110 milliards de dollars).  En dehors de l’hypothèse d’un achat direct en or, cela signifierait,  sur le marché mondial des changes une offre accrue de devises occidentales (essentiellement Dollars, Livres, et Euros) pour plusieurs milliards de dollars journaliers, et une demande accrue de roubles et de yuans pour un même montant. Il s’ensuivrait une hausse d’autant plus considérable des cours de ces deux dernières  monnaies que les excédents russe et chinois sont élevés (80 milliards de dollars pour la Russie et 478 milliards pour la Chine). Si ces 2 pays vendaient en devises nationales et achetaient en dollars, les pays occidentaux pourraient les inviter à acheter leurs importations depuis l’occident en devises nationales, de quoi trouver sur le marché des changes davantage de ces monnaies et donc d’en limiter la hausse du cours. Mais aussi de quoi  mettre fin à ce qu’on appelle la force des devises clé, donc assister à l’affaiblissement durable du rôle du dollar.

Quelle que soit la solution retenue, dans la mesure où pour les trois grands pays occidentaux envisagés existe  un déficit considérable, il est clair que les forces de rééquilibrage seraient énormes. En raison des élasticités-prix sur les offres et demandes internationales USA, Grande-Bretagne, France seraient amenés à connaître un flux d’importations décroissant et un flux d’exportation croissant.

Quelles conclusions tirer de ce scénario ?

Sans forces contraires ou compensatrices :

 - Les coûts des importations occidentales vont devenir durablement plus élevés et les termes de l’échange pour les 2 empires en voie de constitution vont s’améliorer. Ceux des pays occidentaux vont se détériorer.

- Les avantages d’une mondialisation impulsée par l’Occident disparaissent et les chaines de la valeur vont connaitre un périmètre plus réduit.

- Les déficits publics des grands pays déficitaires ne seront plus comblés par l’achat d’obligations publiques par les 2 empires en voie de constitution. Par effet de coût plus élevé de la dette publique, Il en résulte une baisse directe de l’Etat social (France) ou une pression sur les dépenses souveraines, en particulier militaires (Etats-Unis). Globalement l’Occident ne peut plus vivre au-dessus de ses moyens.

- La pression à l’auto centrage des économies s’accroit (Allemagne, et Chine notamment). La fonction « usine du monde » s’estompe pour ces deux derniers pays.

- L’incertitude sur la fonction "réserve de la valeur" de la monnaie augmente : quelle devise clé peut remplacer sécurité et  liquidité extrême offerte par le Dollar ? Quelle conséquence sur l’énorme château de cartes financier mondial dont l’indispensable lubrifiant/ciment est la trilogie fluidité/sécurité/profondeur de marché garantie par le Dollar? Pensons par exemple à la montée vertigineuse des coûts de couverture du risque de change qui résulterait d’un tel scénario.

- Si les 2 empires en voie de formation proposent comme  vient de le faire la Russie un achat d’or contre les devises nationales (Rouble et Yuan) la baisse du taux de change des devises occidentales ne serait pas limitée par le paiement d’une partie du déficit en or. En effet la demande mondiale d’or augmentant, son prix serait en hausse et donc la contre partie en devises occidentales baisserait. Ce phénomène déjà enclenché par des achats massifs de métal par les banques centrales, résultant de l’application des nouvelles règles de « Bâle 3 » ne pourrait que se développer au grand avantage des empires en quête de puissance. Il vaut mieux disposer dans le bilan de ces empires, d’actifs en or à valeur croissante que d’obligations publiques occidentales de valeur douteuse.

Quelle occurrence pour un tel scénario ?

Les deux empires qui cherchent à se définir comme tels connaissent des fragilités :

- Une fragilité commune qui est celle d’une faiblesse démographique extrême handicapant lourdement les projets impériaux . En particulier la Chine va payer très longtemps et très lourdement  sa politique de l’enfant unique ayant abouti à un déséquilibre extrême de son sexe ratio en faveur des naissances masculines.

- Une fragilité résultant de situations économiques, culturelles et sociales très opposées entrainant toute possibilité de construction d’une stratégie collaborative durable. La Russie est une structure en déclin cherchant à pérenniser une puissance en voie de disparition par recherche de déstabilisation de l’ordre international. A ce titre la tentation impériale consiste à s’en remettre à une stratégie de simple sabotage. A l’inverse la Chine est un empire en réémergence dont la stratégie de puissance et de conquête s’appuie sur l’ordre international tel qu’il l’est encore. Il s’agit ici moins de saboter que de se substituer à l’Occident. Les nouvelles routes de la soie constituent le signe le plus évident de cette volonté. Et cette incompatibilité stratégique résulte d’une vision différente de l’histoire et de son interprétation. Les deux empires ne vivent pas leur passé de la même façon : la Russie le ressasse pour cracher du venin alors que le second y prend appui pour dépasser les performances occidentales.

- Une fragilité résultant d’un effet d’entrainement douteux : quels avantages peuvent retirer les autres Etats d’une évaporation du dollar sachant que pour nombre d’entre-eux la réalité historique peut s’accomoder de l’ordre occidental (Inde, Brésil, Afrique du Sud, etc), tandis que pour d’autres la réalité vécue est pour l’essentiel simple  rente captée sur l’ordre existant (pays du golfe, Etats pétroliers, etc.) ?

Le rôle politique d’un Occident qui chercherait  à se protéger collectivement, est donc de limiter les mauvaises relations avec chacun des deux empires, et d’élargir les incompatibilités stratégiques entre-eux. Les diplomates seraient invités au travail correspondant. La spécificité historique et culturelle de la France est dans ce jeu un atout essentiel qui n’est hélas jamais perçu.

 

Jean Claude Werrebrouck le 4 mai 2022

 

 

 

 

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1 mai 2022 7 01 /05 /mai /2022 07:42

Peu de commentateurs se sont posés la question des exigences russes en matière de paiement des énergies fossiles. On sait pourtant que 2 décisions ont été prises : le paiement en rouble d’une part et l’engagement d’acheter de façon non limitée de l’or au prix de 5000 roubles le gramme.

Pour bien comprendre la démarche, il est intéressant d’effectuer la comparaison entre la Russie d’aujourd’hui et les USA au terme de la seconde guerre mondiale. A l’époque, l’Amérique est le grand magasin de la planète au beau milieu d’un monde détruit par la guerre. Logiquement, la reconstruction devait mobiliser le grand magasin et donc les USA vont bénéficier d’un excédent extérieur considérable. Le pays a tout à offrir tandis qu’il n’y a rien à acheter dans les pays détruits. Cet excédent a pour contrepartie une circulation monétaire déséquilibrée. Les USA ne peuvent accepter en paiement les monnaies étrangères, ces dernières n’offrant aucune contrepartie en marchandises. On connait la suite en termes d’organisation financière internationale : un dollar théoriquement convertible en or sur demande des seules banques centrales, les autres devises étant adossées au Dollar sur la base d’un taux de change fixe. C’est finalement la situation d’excédent américain qui vient justifier les règles : les USA n’ont que faire des devises étrangères en guise de paiement et veulent vendre en dollars. Ils ne peuvent pas non plus accepter un taux de change flottant qui mènerait à des dévaluations permanentes des monnaies partenaires.

Historiquement, on sait que l’on passera progressivement d’un « dollar gap » ( le dollar est trop rare pour ceux qui ne peuvent exporter et sont tenus d’importer) durant la période 1944/ 1952, à un « dollar glut » (le dollar deviendra surabondant lorsque la compétitivité des partenaires sera rétablie et que les USA vont commencer à connaître des déficits) durant la fin des années 50 et les années 60.Et c’est ce « dollar glut » qui mènera à la fin de l’organisation monétaire de l’après -guerre : le président Nixon décidera en 1971 de l’inconvertibilité du dollar, décision suivie de la fin des taux de change fixes.  

Cette histoire est intéressante pour comprendre les évènements actuels concernant le rouble. Nous sommes en raison des décisions prises par le président russe dans une phase de « rouble gap ». En effet, d’une certaine façon, la Russie est devenue le grand magasin du monde (énergies fossiles, matières premières agricoles, minerais divers, etc.) et le solde de ses échanges internationaux est très excédentaire. Demander le paiement du gaz en roubles est donc l’équivalent de l’exigence des paiements en dollars des marchandises américaines dans les années 40.

On peut présenter la décision russe comme simplement technique : GAZPROM accepte les paiements en dollars qu’il transforme en roubles, ce qui permettrait de soutenir le cours du rouble et empêcherait son effondrement. C’est ce que l’on entend en Occident. Hélas, la décision est plus importante et relève d’un choix complètement géopolitique. Puisqu’il y a embargo sur les devises détenues par la Russie, cette dernière ne peut accepter un paiement du gaz dans un actif devenu largement illiquide, donc de valeur proche de zéro. De la même façon, les USA ne pouvaient accepter en paiement des monnaies dont le pouvoir d’achat était à peu près nul dans les années 40. Commercer à l’époque et donc trouver des débouchés pour l’énorme industrie américaine supposait l’élection du dollar comme moyen de paiement et surtout une politique de transfert (plan Marshall) permettant de procurer, aux pays dévastés par la guerre, les moyens de paiement au profit de leur reconstruction.

Transposée à la question du gaz aujourd’hui, il est clair que la Russie ne va pas proposer un plan Marshall à l’Europe, et donc le « rouble gap » est une situation dont la solution est la fin des énergies fossiles, de la même façon que la reconstruction était, dans l’après-guerre, la solution à la question du « dollar gap ».

Toujours par effet de transposition, on peut imaginer que l’achat d’or en roubles par la Russie est l’équivalent du plan Marshall de l’après-guerre. Il existe toutefois une différence fondamentale : le plan Marshall était un transfert de richesse, tandis que l’achat d’or est le moyen d’exiger le paiement authentique du gaz russe. Ce serait le paiement en euros ou en dollars qui serait l’équivalent d’un généreux plan Marshall : un don de gaz contre un actif devenu illiquide en raison de l’embargo. Bien sûr, l’achat d’or n’a rien d’automatique et tant qu’il est possible, comme le fait aujourd’hui la Hongrie, de trouver des roubles contre de simples euros ou dollars le commerce peut se maintenir. Mais comme nous sommes en « rouble gap », il est clair que son prix (celui du rouble) ne peut que croître et que rapidement, il vaudra mieux acheter de l’or que l’on cédera à la Russie pour acquérir des roubles autorisant les achats de gaz. Le pari géopolitique de la Russie est d’exiger  un paiement authentique : du gaz contre des roubles que l’on ne peut acquérir qu’en achetant de l’or. Si rien ne change, la contrepartie de l’excédent d’une Russie devenue grand magasin sera donc de l’or. On pensait sanctionner la Russie par le gel de ses avoirs en devises occidentales elles-mêmes grossies quotidiennement par des achats de gaz . La réalité est que la Russie veut dorénavant être payée en or. La suite de l’histoire est simple : les acheteurs de gaz vont devoir se procurer des roubles en vendant massivement des devises occidentales contre de l’or échangé en rouble. Si d’autres pays excédentaires, pensons à la Chine, ont l’idée d’emprunter le modèle russe, il y a quelques soucis à se faire : l’occident va perdre son or et les devises occidentales vont connaître un effondrement de leur valeur. Bien évidemment, ce n’est qu’une tendance ou un simple scénario concernant le futur de notre monde. De nouvelles et peu prévisibles réactions occidentales sont en attente.

                                                           Jean Claude Werrebrouck le 29 avril 2022.

 

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26 avril 2022 2 26 /04 /avril /2022 05:43

Voici ce que nous avions publié en mars 2017 sur le blog. A l'époque il était déjà question d'une élection présidentielle. Globalement cet article reste d'actualité avec toutefois une réserve: il conclue sur le risque de guerre civile et il faudrait ajouter aujourd'hui le risque de guerre tout court.

Il y a le monde facile des apparences et des faits, et il y a le monde plus difficile de la mise en cohérence au travers de l’interprétation.

Au niveau des apparences, le désastre est partout présent : entrepreneurs politiques embarqués dans un mouvement brownien car dépourvus du GPS révélant le meilleur chemin de la conquête du pouvoir, partis politiques méprisant les résultats des primaires et donc le principe même de souveraineté, juristes discutant savamment de la réalité d’un coup d’Etat ou d’une séparation des pouvoirs légitimant la délinquance la plus crue, lobbyistes peu discrets mobilisant la grande presse pour développer la terreur sur l’euro, électeurs éclairés pris de vomissements mais d’autres complètement dépolitisés entrant en servitude volontaire au profit de candidats joueurs de flûte, programmes constitués d’histoires à dormir debout avec chiffrages au doigt mouillé, tireurs de ficelles bruxelloises affolés, etc.

Constatons pour se rassurer que les USA n’ont pas connu une situation si différente pour l’élection présidentielle de 2016, et que les débats concernant le Brexit n’étaient pas non plus très enthousiasmants.

Tentons de prendre un peu de hauteur par rapport aux évènements afin de saisir toute la substance de ce qui se passe. Et pour cela reprenons certains développements accessibles sur le présent blog.

 

Notre article consacré à la spécificité des crises de l’entrepreneuriat politique débutait ainsi :

« Les entreprises politiques sont des organisations en concurrence pour l’accès à ce monopole qu’est l’Etat. Animées par des intérêts privés : le goût du pouvoir, la recherche d'avantages matériels ou symboliques, elles utilisent -et parfois en sont victimes - la puissance idéologique d'un "intérêt général", et transforment en métier, l’édiction de l’universel de la société, à savoir la production du cadre institutionnel et juridique général. [1]»

 

Bien évidemment les faits qui se manifestent dans le marigaud électoral ne démentent pas cette hypothèse. Allons plus loin dans l’observation.

 

Sauf disparition, hypothèse que l’on ne peut à priori exclure – phénomène qui serait sans doute fort étranger à la thèse de la « fin de l’Etat » des marxistes – les Etats restent en raison de leur nature même une structure monopoliste. Et il est très difficile d’aller contre cette nature ainsi qu’en témoigne la crise de l’institution européenne.

Si d’aventure cette structure monopoliste se brise, on obtient assez logiquement plusieurs monopoles (pensons à l’URSS). Seules les modalités de la capture de l’Etat[2] évoluent et se transforment. Pendant très longtemps les modalités historiques de cette dernière purent développer la grande croyance en un bien commun appelé intérêt général.

 

Etat-Nation et grandeur d’un intérêt général

 

L’Etat-Nation résultait le plus souvent de la sublimation des ordres anciens, l’intérêt général étant le dernier substitut des dieux ou des conceptions organicistes de la société. Et un substitut fondamental, les hommes du stade historique correspondant ayant besoin de croire en lui, et devant affirmer bruyamment son existence, dans le cadre d’entreprises politiques pouvant elles-mêmes s’appuyer, plus tard, sur une science : celle de l’économie. Jadis il fallait impérativement croire en Dieu. Après l’éloignement de ce dernier il fallait croire en la nation, en la patrie enfin en un intérêt général. Plus tard encore cet intérêt général sera théorisé et légitimé par ces grands prêtres appelés économistes

Les formes de la capture de ce nouvel universel qu’est l’Etat-Nation par les différents acteurs – entrepreneurs économiques, citoyens validant plusieurs rôles, parfois simultanément, (salariés, consommateurs, épargnants)[3], et bien sûr entrepreneurs politiques - s’inscrivent toutes dans la ferme croyance de cet intérêt général, à construire et à reconstruire en permanence sur les marchés politiques. Ce qu’on appellera par exemple le « compromis social-démocrate » en France ou « l’ordo libéralisme » en Allemagne.

 

Le succès de cette forme s’est le plus souvent affirmé dans le cadre du développement de l’économie de marché, système produisant lui-même - selon Montesquieu et plus tard Albert Hirschman et tant d’autres - la « sublimation des passions vers les seuls intérêts ». Pourtant, et assez contradictoirement cette montée favorise celle de l’individualisme et l’effacement progressif de l’idéologie de l’intérêt général. Ainsi, en dehors de la science économique qui va maintenir son formidable ascendant sur une humanité consentante ou simplement résignée, les ersatz de Dieu comme la nation ou la patrie seront progressivement contestés.

 

Intérêt général et multiplication des produits politiques

 

Pendant très longtemps la montée de l’abondance sur les marchés économiques (trente glorieuses de l’occident et trente glorieuses des émergents) était en correspondance avec celle des marchés politiques. Correspondance logique, l’Etat n’étant qu’une extériorité à capturer, les grandes entreprises politiques et leurs acteurs franchisés que sont les entrepreneurs politiques, se devaient d’offrir comme sur les marchés économiques, l’abondance de produits, ici des produits politiques. Au fond, l’inondation de la société par l’économie était souhaitée par tous,elle était la forme concrète par laquelle devait passer l’intérêt général. Souvent ce qui ne pouvait être gagné sur les marchés économiques passait par la manipulation politique de ces derniers : élévation du taux de salaire, règles de protection ou de concurrence, taux de change, mise en place d’infrastructures, etc. Entrepreneurs politiques, entrepreneurs économiques et citoyens construisaient ainsi une interaction sociale adaptée à une formidable montée de l’économie mesurable par un taux de croissance.

 

Longtemps, il fût - pour les entreprises politiques - possible d’offrir comme au début du fordisme économique des produits politiques standards : perfectionnement des droits de l’homme, démocratisation croissante des institutions, droits sociaux généraux etc. Mais avec l’inondation de l’économie et l’émergence de produits de plus en plus personnalisés, les entreprises politiques, comme celles de l’économie, furent saisies de revendications multiples et de plus en plus personnalisées : fin du « nous » au bénéfice du seul « moi », fin du carcan des devoirs au seul profit des « droits liberté » et des « droits créances », fin de la loi comme générale abstraite et impersonnelle au profit d’une réglementation de niches qui vont proliférer, montée des agences de réglementation avec curieuse émergence d’une « soft Law », etc. Autant d’inflexions qui bien évidemment en arriveront au refus du destin partagé et jusqu’à la contestation radicale de l’impôt, d’où par exemple la multiplication de niches fiscales.

Cette réalité de la multiplication des produits politiques les plus divers et les plus variés est bien ce que nous constatons dans les multiples programmes jetés aujourd’hui au visage des citoyens comme des catalogues de la Grande distribution. Avec bien évidemment la grande difficulté de s’y retrouver puisque les produits se comptent par centaines, voire milliers. Derrière ces catalogues se profilerait encore l’idée selon laquelle les différents entrepreneurs politiques travailleraient à la construction d’un intérêt général, hypothèse hélas aujourd’hui magistralement contestée.

 

Le coût de production croissant de l’idéologie d’un intérêt général

 

Le manteau idéologique de l’intérêt général qui était le produit symbolique fondamental des grandes entreprises politiques laisse apparaitre , avec la tournure prise par la campagne électorale, la réalité cachée : les entrepreneurs politiques, qui ont depuis si longtemps et fort banalement, professionnalisé ce qui ne pouvait l’être, ne sont peut-être pas, (ou plus) altruistes et dévoués à la Nation. Plus brutalement encore, pour employer un langage libertarien, ces « coûts de la production de l’idéologie de l’intérêt général[1] » que sont les dépenses publiques pour augmenter la productivité des citoyens (leur plus grande efficacité augmente la matière première taxable), pour homogénéiser les populations et produire un « nous », c’est-à-dire une identité commune que l’on va célébrer (école), pour produire le respect des règles (police, gendarmerie, justice) pour légitimer l’obéissance et contrôler les croyances (dépenses sociales), vont se faire croissants. Ils deviennent asymptotiques avec les derniers évènements de la présente campagne.

Lorsque le coût de production de l’idéologie de l’intérêt général est faible, la nation est forte car le coût de se rebeller est élevé : les « barrières à l’entrée du désordre » sont élevées. Si maintenant les entrepreneurs politiques se démonétisent, les dépenses de production de l’idéologie de l’intérêt général deviennent hors de portée et les espaces de désordre ne feront que croître[2].

Ce que nous constatons bien évidemment aujourd’hui aussi bien en France que dans nombre d’Etats.

 

Marx expliquait, sans doute maladroitement qu’en capitalisme, le marché masquait la réalité de l’exploitation en transformant le coût du travail en un simple prix (le salaire), ce qui n’était pas le cas des modes de production antérieurs, où la réalité de l’exploitation se lisait brutalement à livre ouvert (esclavagisme, féodalisme, etc.). La fin de l’Etat-Nation serait ici un processus inverse : la réalité de l’Etat - un universel ou une extériorité accaparée et utilisée à des fins privées- n’apparait qu’avec la généralisation du marché, lorsque l’idéologie d’un intérêt général ne peut plus être facilement reproduite et à l’inverse a tendance à se trouver contestée. Le marché cachait la réalité du capitalisme, il découvre aujourd’hui la réalité de l’Etat. Avec toutefois un constat d’impuissance : capitalisme et Etat semblent être des réalités indépassables : par quoi remplacer le marché ? Par quoi remplacer l’Etat ?

 

Intérêt général démasqué et démonétisation de l’entrepreneuriat politique

 

De façon moins savante et à la « surface des choses » cela signifie le grand déclin des grandes entreprises politiques et de leurs franchisés, c’est-à-dire les entrepreneurs politiques eux-mêmes. Ces citoyens devenus simples consommateurs de produits politiques connaissent désormais la partie cachée du réel. Ils veulent de la transparence. Ils veulent de la participation. Ils pensent confusément que désormais, la démocratie telle qu’elle est, se révèle possiblement être un système qui permet à chacun de voler tous les autres. Mieux ils constatent l’affaissement de la démocratie avec des traités européens qui musellent concrètement les résultats du jeu démocratique. Ils pensent confusément que l’impôt est largement illégitime et ne s’émeuvent de l’exil fiscal que lorsqu’il est pratiqué par les grandes entreprises. Etc.

Mieux, ils contournent -comme dans la distribution- la chaine logistique de l’approvisionnement et créent des groupes de pression négociant directement avec les administrations. L’ivresse individualiste fera des anciens citoyens des révolutionnaires d’un type nouveau[3] avec volonté d’abattre toutes les structures intermédiaires qui faisaient aussi le miel des entrepreneurs politiques : syndicats, ordres, corps, etc. On sait aujourd’hui que le développement du numérique permet le plein épanouissement/aliénation de « l’individu désirant », et l’intelligence artificielle permet par connexion généralisée de le greffer en permanence sur le marché. Ce même numérique permet aussi de supprimer les tiers (Block-Chain) dans des transactions qui se feront toutes « pair à pair » et rendent ainsi la puissance publique inutile. « Libération de l’homme » et impérialisme du marché marchent ainsi main dans la main sur les chemins ouverts de la Silicone Valley. Comment encore respecter l’entrepreneur politique, qui, non seulement devenu inutile par l’efficience partout proclamée du marché - un marché qu’il vante sans se rendre compte qu’il scie la branche sur laquelle il est assis- se révèle être un délinquant ordinaire, ce que révèle l’actuelle campagne électorale?

 

Le grand démantèlement de l’Etat.

 

Toujours à la « surface des choses » on semble assister au grand affaissement de l’Etat. Ainsi pour ne parler que de la France on a vu apparaitre des agences indépendantes (« Autorités administratives indépendantes »), chargées de la régulation d’un secteur, par exemple l’AMF pour la régulation financière[4]. Bien évidemment on a vu apparaitre l’indépendance des banques centrales, ce que nous avons appelé « l’écrasement de la verticalité »[5]. On a vu également des institutions, théoriquement au service de l’Etat, telles le Conseil Constitutionnel ou la Cour de Comptes dépasser un simple contrôle de régularité (mission officielle) pour en arriver à émettre des injonctions. On a pu aussi voir des entreprises étrangères accaparer une procédure d’exception de Constitutionnalité, qui elle-même n’existait pas il y encore peu de temps. On voit aussi apparaitre des traités portant sur le libre -échange, traités interdisant ex-anté toute forme d’intervention étatique.

Il est vrai que cet Etat contesté est devenu lui-même squelettique, n’en déplaise aux critiques qui le voient imposants et briseurs de libertés individuelles. Ainsi, au sens comptable le bilan des Etats est devenu léger en termes d’actifs et lourd en termes de passif, ce qui laisse un actif net continuellement décroissant. Les causes en sont simples : les entrepreneurs politiques n’ont eu de cesse de privatiser et laisser au marché nombre d’entreprises publiques, alors même qu’ils endettaient considérablement la puissance publique pour grossir la capture du secteur privé (entrepreneurs politiques, et citoyens devenus « individus désirants », notamment d’un Etat-social toujours plus « nounou » ). Cette baisse de l’actif net fut un puissant outil de la reconduction au pouvoir ou de la conquête du pouvoir. Bien sûr, en retour, le bilan du secteur privé s’est lui considérablement amélioré : dette publique devenue matière première d’une épargne beaucoup plus importante avec la montée de l’économie[6]. Inutiles, les entrepreneurs politiques sont aussi devenus d’une certaine façon « pauvres »…tout au moins en moyens publics mobilisables…

Inutiles, délinquants, et de toutes façon pauvres….Comment encore les respecter ?

 

Bref, l’interaction sociale qui – il y a très longtemps et probablement plusieurs milliers d’années -avait généré puis sacralisé l’Etat, est aujourd’hui force de sa désacralisation. Et cette dernière ne peut évidemment pas servir des constructions supra-étatiques telle l’Europe : les Etats ne se déconstruisent pas au profit d’une identité européenne laquelle souffre au même rythme que ses participants. L’euro est le produit phare de la contestation de l’Etat-Nation, mais simultanément, de par ses effets destructeurs il détruit l’idée même d’un futur supra-étatique[7]. Il apparait ainsi impossible de construire le « supra » si « l’infra » est devenue matière première en décomposition. Dominique Reynié a ainsi tort de s’étonner que le désaveu européen ne corresponde pas à un regain de confiance de l’Etat-Nation.

Les entrepreneurs économiques ne sont sans doute pas en reste et sont les premiers à échafauder de puissants lobbys. Ils rêvent, avec la mondialisation d’un monde sans Etat et considèrent parfois ceux-ci comme des contraintes inutiles voire nuisibles au bon épanouissement du marché, d’où les procédures de contournement facilitées par l’immatérialité de leurs activités liées à Internet, et l’apparition d’entreprises dites « sans Etat » (Google, Amazone, etc.).

Beaucoup veulent aller plus loin et - pensant que l’économie est un ciment social plus honnête que celui offert par les marchés politiques- ils se précipitent dans l’utopie du Zéro impôt ou de la monnaie privée. Ainsi le « Bitcoin » , non pas en tant que monnaie locale, mais en tant qu’étalon monétaire classique devrait, pense-t-on, se substituer aux étalons classiques en perte de crédibilité. Utopie bien sûr, puisque la monnaie – désormais éloignée d’un Etat qui ne l’émet plus et que l’on dit pourtant « équivalent général »- suppose la règle de la loi et donc la violence de l’Etat. Utopie donc, mais parfois rationalité prudente, et toujours sur le plan monétaire, face à l’insécurité grandissante sur les monnaies des Etats, utilisation de plus en plus massive des matières premières comme instrument de réserve des valeurs : blé, sucre, pétrole, or, etc.

A un niveau plus concret ces croyances et comportements plus ou moins libertaires déconstruisent le monde hiérarchisé de toujours pour plébisciter un monde plat : la société devient hall de gare ou d’aéroport pour reprendre l’expression de Finkielkraut. Le « vivre ensemble », question qui ne se posait pas, devient problème quotidien en ce qu’il désigne un mot signifiant la désintégration de la réalité qui lui correspond. Mais précisément, c’est cette désintégration qui propulse sur l’avant- scène d’autres forces souvent parfaitement contraires à celles du jusqu’auboutisme de « l’individu désirant ».

Que conclure de tout ceci ?

Les entrepreneurs politiques – dont on sait mieux aujourd’hui qu’ils sont de petites PME fonctionnant sur argent public- et les entreprises politiques dont ils sont les franchisés tentent au travers de l’élection présidentielle de maintenir la fiction d’un intérêt général dont ils seraient les porteurs. Jusqu’ici les grandes entreprises politiques classiques se devaient d’adopter des comportements de plus en plus mimétiques : Aucune ne pouvait résister sérieusement face à la puissance du marché fait de libéralisme économique et de libéralisme culturel. D’où la confusion croissante entre une gauche et une droite. D’où aussi l’acceptation du grand mouvement de dé- démocratisation notamment impulsé par les entrepreneurs politiques de l’Union européenne.

Précisément face à ce mimétisme pouvant aller jusqu’à la confusion avec le « macronisme » en France ou à la grande coalition en Allemagne, une résistance s’organise et repose le principe de souveraineté de la période antérieure.

La résistance est ici le fait d’acteurs se disant encore citoyens et ne voyant dans l’effritement de la souveraineté, qu’une manipulation des entrepreneurs politiques qui, associés à des entrepreneurs économiques, détruiraient la Nation de toujours. Nous avons là l’émergence des entreprises politiques dites populistes, notamment celles que l’on rencontre aujourd’hui dans nombre de vieux Etats européens (Autriche, Pays-Bas, Slovaquie, Finlande, Hongrie, Grèce, France, etc.). Parce que résistante cette forme est évidemment moins pacifiste, et l’on y retrouve la logique violente de la recherche de boucs émissaires. Cette opposition nourrie par les perdants de la mondialisation se cache derrière un certain nombre de traits caractéristiques : valorisation du « nous » comme « descendants d’un âge d’or », rejet de l’autre (« Altérophobie ») et en particulier des élites coupables, conception organiciste du monde, évidemment rejet de la mondialisation.

Simultanément l’accélération de la marchandisation du monde, encore une fois la mondialisation, inquiète les plus éloignés des nouvelles réalités. Ainsi les changements technologiques majeurs, qui agitent le monde supposent de nouvelles formes d’apprentissage, d’amortisseurs sociaux, de nouvelles infrastructures, de nouvelles formes d’homogénéisation que les entrepreneurs politiques classiques disqualifiés sont incapables de proposer[8] .

Parce que la France est un vieil Etat-Nation et que ce pays est le plus résistant à l’ordre du marché, il est clair que l’entreprise Front National est porteuse d’avenir.

Constatons du même coup que les marchés politiques vont se faire plus violents, car l’élection présidentielle de 2017 ne concerne pas une alternance douce entre projets que l’inondation économique acceptée voire souhaitée, rendrait semblables. Le débat droite/gauche qui n’en était plus un depuis si longtemps est maintenant remplacé par le débat souveraineté/mondialisation et ce débat, autrement plus rude, pourra mener aux portes de la guerre civile.

Jean Claude Werrebrouck- mars 2017

 

 
 

[1] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-crise-de-l-ump-et-la-specificite-des-crises-de-l-entrepreneuriat-politique-123808610.html

[2] Cf: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-que-signifie-l-idee-de-capture-de-l-etat-106249731.html

[3] Cf. http://www.lacrisedesannees2010.com/article-le-monde-tel-qu-il-est-78572081.html

[1] Et il faut bien comprendre ici que les entrepreneurs politiques ne font pas que tromper, ils se trompent eux même car la tromperie est le ciment social qui se passe de générations en générations.

[2] On parlera par exemple de zones de non droits , d’espaces où la République a disparue.

[3] Cf : l’essai de Gaspard Koening : « Le Révolutionnaire, l’Expert et le Geek ; combat pour l’autonomie » Plon 2015.

[4] Il existe aujourd’hui près de 1000 agences dites de régulation émettrices de ce qu’on appelle la « soft law ».

[5] Cf. « regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir », Economie Appliquée, tome LXVI, octobre 2013).

[6] Thomas Piketty note ainsi que dans les années 60 le patrimoine public net représentait environ 100% du RN. Il est aujourd’hui dans nombre de pays européens proche de 0. Cf : « Capital public, Capital privé » dans Le Monde du 11 mars 2017.

[7] Les dévaluations internes imposées par Bruxelles dans les Etats du sud, font que les niveaux de vie entre le nord el le sud connaissent des écarts tels qu’il n’est plus imaginable d’habiter une maison commune. Qui à t-il de commun entre le Bade Wurtemberg et le Péloponnèse ?

[8] Cf le très intéressant ouvrage de Thomas friedman : « Merci d’être en retard » ; Saint Simon ; 2017.

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25 avril 2022 1 25 /04 /avril /2022 07:03
 

Emmanuel Macron reste notre Président.

Les forces qui le soutenaient ont encore une fois gagné.

Mais hélas, une fois de plus, la France a perdu.

Une Constitution inique, couplée à un système électoral encore plus injuste a interdit au Peuple de s’exprimer.

Explication.

La France aujourd’hui est scindée en trois groupes

  1. Au centre, la bourgeoisie des grandes villes qui représente environ 35 % des voix, qui contrôle les médias, qui a monopolisé le pouvoir politique et qui occupe toutes les places du pouvoir intellectuel depuis des lustres.
  2. Aux deux extrémités, d’un côté, les banlieues (20% des votes), qui votent pour Mélenchon (par crainte de Zemmour?), et de l’autre la « France de la périphérie » (30% cf. les analyses de Christophe Guilluy), qui votent RN.

Il y a donc à peu près cinquante pour cent de français qui s’opposent, et depuis longtemps, au gouvernement par la bourgeoisie des villes. Et pourtant, les représentants de cette bourgeoisie sont élus à chaque fois et continuent à dominer la vie politique Française.

Pourquoi ?

  • La première explication se trouve dans ce qu’il est convenu d’appeler le « piège de Mitterrand » qui fonctionne grâce à la diabolisation de la droite soi-disant  « fasciste », diabolisation puissamment relayée par tous les media contrôlés d’une main de fer par les supporters de la bourgeoisie technocratique qui les contrôlent.  En excluant environ 30 % des votes en France,  et en fusionnant les deux partis de gouvernement en un seul parti sous l’égide de monsieur Macron,  voilà qui a permis au parti de l’étranger de garder le pouvoir la dernière fois, avec un peu moins d’un tiers des votes. Le succès de monsieur Macron ne s’explique au fond que par la coalition entre Juppé et Fabius pour se débarrasser du Peuple, qui les gêne beaucoup.
  • La deuxième raison qui explique le maintien au pouvoir de cette minorité est simplement l’insigne médiocrité de l’ancienne droite de gouvernement qui a accepté il y a bien longtemps l‘excommunication Mitterrandienne de la droite populaire et qui partage quasiment l’ensemble du programme de la droite technocratique . De ce fait, cette droite, qui a trahi la France, est en train de disparaître. Elle ne peut plus être élue,  et elle le sait, mais elle peut encore empêcher la droite populaire de gagner, et se glorifie de cette capacité, ce qui est curieux. C’est sans doute ce qu’elle a encore fait cette fois-ci.
  • La troisième cause est la trahison du peuple par la Gauche, qui a embrassé les valeurs internationalistes du centre technocratique plutôt que de maintenir ses valeurs populaires et nationales.  Qui plus est, cette gauche a présidé à l’écroulement de notre système d’éducation qui, du meilleur du monde, est passé en quelques décennies à une fabrique de crétins (Brighelli). Et ceux qui sortent de cette machine à décerveler ne sont pas des citoyens, mais des sujets, ce qui était sans doute le but à atteindre. Mais voilà aussi qui a tué l’ascenseur social, en panne depuis des décennies et interdit l’assimilation des nouveaux immigrants.

Le Président nouvellement élu, est donc certainement légal mais il n’est en rien légitime puisqu’il représente à peine trente pour cent des électeurs inscrits et que tout a été fait pour diviser les 65 % restants.

La question que l’on peut légitimement se poser est donc la suivante : Comment un homme aussi limité intellectuellement et humainement (voir son attitude pendant le débat avec madame Le Pen) et que plus de la moitié au moins de ses compatriotes haïssent passionnément, pourrait-il demander les sacrifices aux français que le futur va exiger ?

L’évolution du monde ne va en effet pas faciliter la tâche du nouvel élu.

Revenons sur quelques-uns des défis que notre pays va devoir relever.

  1. Une guerre en Europe qui est intrinsèquement reliée à la crise énergétique majeure qui va nous frapper, puisqu’une grande partie de notre énergie venait de Russie et qu’il va falloir, soit s’en passer, soit ne plus la payer en Euro, mais en rouble (indexé sur l’or) ou en dollar. Dans les deux cas, cela veut dire une baisse profonde de notre niveau de vie et de nos capacités d’action en tant que Nation. Toute hausse du prix de l’énergie se répercute automatiquement sur l’inflation,  à la hausse, et sur le niveau de vie, à la baisse et frappera le plus violemment les plus démunis des Français.
  2. Cette guerre amène inéluctablement à une césure du monde en deux camps et donc à une nouvelle guerre froide, tout cela demandant des augmentations des dépenses militaires alors que nous n’en avons pas le premier sou.
  3. Des fractures profondes en France entre les banlieues, la France périphérique et la France des grandes métropoles. Monsieur Macron a amplement montré dans le passé le mépris qu’il avait envers la France de la périphérie et l’on peut craindre de nouvelles jacqueries semblables a celles que nous avons eu au moment des gilets jaunes.
  4. Une fracture entre les banlieues et le reste du pays dont rien ne laisse présager que le Président saura la traiter, bien au contraire.
  5. Un changement profond du système monétaire mondial qui va rendre beaucoup plus difficile le financement de notre dette par les pays ayant des comptes courants positifs, puisque nous pourrions leur piquer leurs réserves s’ils venaient à nous déplaire, ce qui implique que nous allons souffrir de taux d’intérêts beaucoup plus élevés que par le passé, ce qui va rendre le poids de notre dette rapidement insupportable.
  6. Un poids de l’Etat absolument démentiel, 61 % contre 55 % quand monsieur Macron a été élu pour la première fois. La seule façon de faire baisser ce poids serait que nous retrouvions une croissance du secteur privé supérieure à 2 % , ce qui paraît bien difficile puisque nous savons déjà que compte tenu de la hausse des prix de l’énergie depuis quelques trimestres, nous allons connaître tres bientôt une nouvelle récession.  Et comme notre production industrielle en volume est inférieure de plus de 10 % à ce qu’elle était en 1998, moment où nous sommes entrés dans l’Euro, nous serions bien incapables de répondre à une augmentation de la demande venant de ces pays. Nos déficits extérieurs (80 % dus à nos importations d’énergie) vont donc exploser à la hausse, alors même que nous serons en récession et avec une inflation galopante. Et donc, nos déficits budgétaires vont encore une fois grimper, amenant la dette à plus de 150 % du PIB.

7.Des systèmes sociaux et de retraite à l’agonie et non financés, qui mettent en péril notre solvabilité tant ils sont incompréhensibles et mal gérés.

Le futur qui nous attend, c’est ce qu’a connu la Grèce depuis plus de dix ans.

Aucun de ces problèmes ne pourra être réglé sans que la population comprenne les mesures qu’il faudra prendre et y adhère.

Toute l’histoire des cinq dernières années semble montrer que le Président essaiera une fois de plus de passer en force et que des graves troubles sociaux en seront la conséquence.

Quand je lis la liste des problèmes qui nous attendent, je me dis que madame Le Pen a bien de la chance d’être battue puisque je suis certain que cet homme que nous venons d’élire et les gens qui l’entourent ne pourront effectuer la moindre réforme tant ils sont haïs.

Ce qui m’amène au troisième round qui devrait avoir lieu à l’occasion des élections législatives.

Et là encore, je n’ai aucun doute.

Ce qui reste de la droite de gouvernement va achever de se déshonorer en rejoignant la République en Marche, tandis que monsieur Mélenchon fera campagne un peu comme Bayrou en son temps pour gouverner avec monsieur Macron.

Voilà qui va rendre la campagne extrêmement difficile pour les candidats de la France périphérique, qui vont avoir bien du mal d’abord à se mettre d’accord entre eux et ensuite à faire entendre leurs voix puisqu’ils seront interdits d’antenne.

Cette droite de la France périphérique va devoir se présenter lors de triangulaires , où, à chaque fois, le « pacte Républicain » entre LREM et les insoumis sera mis en œuvre pour les battre (Voir les risettes de Mélenchon à Macron).

Je serais heureusement surpris si la droite périphérique avait plus de 15 députés lors des prochaines élections (soit moins de 3 % des députés) alors même qu’elle représente plus de 40 % de l’électorat comme on vient de le voir.

Dans l’ensemble, je persiste et je signe : ce résultat est le pire parmi tous ceux qui pouvaient se produire et tout cela risque de se terminer fort mal.

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25 avril 2022 1 25 /04 /avril /2022 06:39

On trouvera ci-dessous le point de vue de XERFY sur la période qui vient de s'ouvrit.

Le concours de beauté des présidentielles s’est enfin achevé, avec son lot de promesses. Pourtant cette élection, moins que d’autres encore, ne peut prétendre avoir une portée référendaire sur une plateforme de propositions qui lierait fortement le président élu, puisque le front du refus, polarisé aux extrêmes  est majoritaire. On voit dès lors difficilement le prochain quinquennat s’engager tambour battant et rejouer encore une fois la scène de la blitzkrieg réformatrice sur les 100 et 200 premiers jours, comme cela fut le cas avec Nicolas Sarkozy, François Hollande ou lors du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Il est des moments où l’histoire est trop puissante et impose sa loi. Ce fut le cas de la crise de 2008 qui a percuté de plein fouet et rendu caduc le cahier des charges que s’était assigné Nicolas Sarkozy. Ce fut encore le cas pour François Hollande piégé dans les effets déflationnistes de la crise des dettes souveraines. Ou encore d’Emmanuel Macron transformé en chantre du « quoi qu’il en coûte » avec le Covid et confronté aujourd’hui à une donne géopolitique qui place au premier plan les enjeux stratégiques.


Face aux soubresauts du monde, tout chef d’exécutif, qu’il soit français ou européen, doit d’abord s’atteler à rebâtir une sécurité économique fortement menacée. Etre à la hauteur de l’histoire aujourd’hui, ce n’est pas arracher au forceps une réforme des retraites, du chômage, du RSA ou engager le volet 2 des ordonnances travail, en misant sur un très improbable état de grâce. Paradoxalement, ces réformes incrémentales de marché, aux effets diffus sur la croissance et les comptes publiques paraissent dérisoires au regard des pertes de richesse qu’occasionnerait un mauvais positionnement stratégique de l’appareil productif hexagonal. Le discours, faire les réformes de marché ou décrocher n’est plus audible, pour un temps au moins.


Le défi climatique figure dès lors au premier rang des défis présidentiels, puisque écologie et autonomie énergétique sont maintenant perçues comme deux enjeux indissociables. Que le chancelier allemand soit adepte ou non d’une relance des infrastructures de son pays, il est aujourd’hui dans l’obligation d’investir en urgence dans des terminaux flottants d'importation de gaz naturel liquéfié et de repositionner en profondeur le mix énergétique de son économie. Que le revirement du président en matière de planification écologique soit  sincère ou non, c’est d’abord sur ce terrain qu’il sera attendu. La crédibilité présidentielle sera fortement attachée à sa capacité à mettre le même volontarisme dans ce chantier que celui dont il a fait preuve, sur un mode directif et militaire concernant la reconstruction de la flèche de Notre-Dame. Le quinquennat sera écologique ou ne sera pas.


Mais cette planification ne peut s’arrêter aux seuls aspects énergétiques et engage une réflexion plus large sur l’autonomie et la capacité à extraire de la valeur de nos filières. Car ce que met en exergue le conflit ukrainien c’est, de façon plus générale, la vulnérabilité de nos approvisionnements à des matériaux stratégiques qui surexposent nos entreprises à des risques de rationnement et de volatilité extrême des prix. Révolution climatique et digitale ne peuvent plus être des slogans creux. Ils redéfinissent en profondeur nos besoins et exigent a minima une forte coordination en matière de stockage stratégique, de diversification des approvisionnements et de constitution de capacités productives sur le territoire national ou européen. Et il est clair que face à cet enjeu, ce n’est plus la communication clinquante autour d’une startup-nation survalorisée et foisonnant de micro-projets serviciels qui peut faire office de réponse adéquate. Le quinquennat sera stratégique, engagera de grands investissements, ou ne sera pas.  


Troisième grand enjeu enfin bâtir un pacte social robuste financièrement. Il est peu probable que la question de l’endettement et de sa soutenabilité soit occultée durant toute la durée du quinquennat. Se posera alors celle de la pertinence du compromis qui s’est insidieusement instauré en France, où la baisse de la fiscalité des entreprises est devenue le principal instrument de reconquête de notre compétitivité-prix et la défiscalisation du travail ou la distribution de chèques celui de la préservation du pouvoir d’achat. Cette double facture pour l’État est profondément déstabilisatrice pour les finances publiques. Elle va de surcroît devenir de moins en moins justifiable si l’enjeu numéro 1  de notre compétitivité est celui de notre bonne spécialisation : celle qui nous dégage d’énergies fossiles coûteuses, celle qui nous positionne sur les segments de valeur stratégiques et en plein essor du digital et du climat. Nous entrons dans une ère de reconstruction et de rattrapage qui relègue au second plan les enjeux de compétitivité prix. Nous entrons aussi dans une ère de pénurie de compétences, où il est de moins en moins justifiable pour l’État de compenser la modération salariale par des chèques. Et c’est dans ce cadre que devra être pensé la réforme des retraites. Non comme la variable d’ajustement d’un France qui investit et se positionne mal, minant sa base fiscale, mais comme une réponse à des besoins réels.  Bref, le quinquennat sera celui d’un nouveau paradigme social et productif ou ne sera pas.

 

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22 avril 2022 5 22 /04 /avril /2022 08:50

Sans même s’adonner à une vaste réflexion philosophique, il est clair que le droit codifie l’interaction sociale et fixe à chacun l’éventail des comportements possibles au regard d’autrui. En ce sens, il est bien évidemment d’essence normative et impose des conduites.

Du Droit en général à la théorie économique du Droit[1]

Cette essence nous invite à  penser que le Droit est toujours une construction humaine et qu’à ce titre, il  est toujours décidé par un pouvoir (dictatorial ou démocratique) source de la norme comportementale. Il s’agit pourtant probablement d’une erreur, en ce sens que le droit - comme le langage ou d’autres réalités humaines- est un aussi un fait social émergent. Nous renvoyons ici à F.A.Hayek et à sa critique du constructivisme et du rationalisme cartésien, critique débouchant sur l’idée d’une auto-organisation de la société et à l’émergence de ce qu’il appelle les « règles de justes conduites[2] ».

Toutefois, dès que l’Etat apparait, il est clair que cet idée du raisonnement hayékien s’altère et que le droit deviendra effectivement une affaire de normes à respecter, normes qui vont dessiner l’état des rapports de forces au sein de l’ordre social ainsi institué. Lorsque cet ordre sera lui-même travaillé par l’éclosion de l’économie et de ses acteurs dominants, le corpus normatif de règles de droit sera bien sûr retravaillé pour aller jusqu’aux actuelles réflexions sur ce qu’il est convenu d’appeler la théorie économique du droit.

Enseignée depuis longtemps aux USA, elle est relativement récente dans l’Université française et oublie souvent ses origines lointaines dans l’utilitarisme Benthamien, lequel voulait refonder l’ordre social  et donc le corpus juridique à partir du critère de l’utilité. A partir de Bentham de nombreux économistes viendront imprimer leur vision d’un système juridique efficient au regard de la théorie économique dominante du moment. Et c’est ainsi que l’on passera du système de normes dans la vision de Pareto, à celles de Hicks-Kaldor[3], puis Rawls[4], puis Nozick[5] avec tous les juristes et économistes qu’on peut lui associer : Gary Becker, Ronald Coase, Guido Calabresi, Richard Posner, etc. Aujourd’hui cette théorie économique du droit constitue l’outil de base de la théorie des incitations ou la théorie économique du comportement et correspond bien sûr à la vision très normative et faussement ultra-libérale du monde.[6] Le droit financier, celui que tous les régulateurs utilisent, est bien naturellement imprégné par cette normativité d’essence faussement libérale.

La normativité moderne repose bien évidemment sur la question de la propriété et des règles de l’échange marchand en tant qu’échange de droits de propriété. Selon la théorie économique correspondante, l’échange volontaire (non pollué par une quelconque contrainte externe) est mutuellement avantageux et donne lieu à partage des gains à l’échange. Depuis Pigou[7], on sait toutefois que l’échange volontaire peut donner lieu à l’apparition d’externalités. Dès lors, toute la problématique de la réflexion juridique consistera à découvrir les mécanismes susceptibles d’internaliser les effets externes du libre usage de la propriété.

Une bonne gestion des externalités

Il n’est pas question ici d’en dresser le tableau[8]. Signalons simplement que si cette gestion peut se ramener chez Ronald Coase[9] à une simple négociation entre acteurs, elle devient beaucoup plus complexe lorsque l’on fait intervenir des coûts de transaction, lesquels deviennent considérables dès lors que les acteurs deviennent nombreux, d’où la préférence pour une intervention publique moins coûteuse. Ce qu’il convient toutefois  de souligner, c’est que les systèmes juridiques, quels qu’ils soient, peuvent apporter une solution aux dérives comportementales, volontaires ou non, et dérives portant atteintes à des droits de propriété qu’ils soient privés ou public. L’exercice d’un droit, par exemple conduire une voiture et polluer cette propriété publique qu’est l’air, est au moins en théorie, gérable et l’Etat pourra se faire interventionniste pour faire respecter la qualité du bien public. Parce que l’Etat pourra considérer comme inaliénable le domaine public, il pourra règlementer. D’où cette conclusion selon laquelle la norme juridique permet dans tous les cas de circonscrire l’éventail des possibles et de fermer, donc interdire, tel ou tel comportement portant atteinte à des droits.

Dans tous les cas sauf dans la finance

Le problème de la finance est précisément qu’elle développe des externalités à priori incontrôlables et très dommageables : ce qu’on appelle les crises financières aux effets dits « systémiques ».

Comprenons déjà que les échanges marchands n’y sont naturellement mutuellement avantageux que sur la base d’un risque : l’objet échangé est une espérance de gain, de fait un pari, sur un objet souvent très abstrait.

Dans l’économie réelle où les contrats concernent des biens ou services, l’échange volontaire peut ne pas être avantageux et entrainer des pertes pour l’une ou l’autre partie. Toutefois, il ne s’agit qu’assez peu souvent  d’une circonstance porteuse d’externalités et surtout, l’ordre juridique peut constituer un point d’appui pour réparer ce qui doit ou peut être réparé. Certes, un mauvais contrat industriel peut entrainer quelques difficultés qui se répercuteront vers d’autres acteurs, mais l’espace des dégâts est plus ou moins contrôlable.

Tel n’est pas le cas des marchés financiers qui, curieusement, se sont construits sur le développement d’un marché de l’insécurité, donc du risque qu’il faut accroitre pour  vendre les outils de sa réduction.

L’affinement de la théorie des droits de propriété a pu transformer tout ce qui est matériel en objets abstraits divisibles en doses réduites : lots informatiques, produits pétroliers et miniers, matières premières agricoles, indices, Credit default swap, Equity default swap, options sur paniers, Trackers, Titrisation synthétique, Cat bond, Dérivés de taux, etc. La liste de tels produits est très longue et s’allonge avec ce qu’on appelle la créativité financière.

Mais aussi, il y a eu bataille politique pour développer le marché de l’insécurité : recul général des activités publiques et des tarifs réglementés, donc peu variables à l’échelle planétaire. Chacun a ici en tête le pétrole brut dont le prix fût stable pendant les trente années qui suivirent la seconde guerre mondiale.[10] Les Etats seront également invités à abandonner la surveillance étroite de leur monnaie en créant un marché complètement libre des changes. Ils seront aussi sommés d’abandonner le « fixing » dans les bourses au profit de la notation en continu. Ils seront invités également à ne se financer que par le biais du seul marché. Inutile d’insister sur des faits trop connus.

Certes, les contrats financiers sont gérés selon les règles classiques du droit, mais il s’agit de contrats où ce qu’on appelle la couverture du risque procède par externalisation. Alors que le droit classique, appliqué à l’économie réelle permet l’internalisation des externalités, ce même droit assure au contraire le report du risque lié à chaque contrat sur d’autres acteurs de la même sphère financière. En économie réelle l’externalité est assez peu courante et peut théoriquement être contenue. Les acheteurs industriels qui s’adressent à la finance sont en recherche de sécurité et rencontrent sur les marchés financiers des vendeurs de cette même sécurité. C’est bien évidemment le cas de tous les marchés à termes que ce soit ceux  des produits, des taux ou du coût du change. Mais les vendeurs de sécurité espèrent vivement un évènement  externe qui viendra rémunérer le risque pris. Et parce qu’il y a risque, ils chercheront à se couvrir par de nouveaux échanges et ce, sans limite. Le premier échange est dans l’économie réelle celui de l’industriel ou du marchand,  les autres ne relèvent plus du commerce classique et relèvent de la spéculation qui elle-même ne peut être sécurisée que par la fuite en avant spéculative : la multiplication de paris sur fluctuations de prix.  En économie financière l’externalisation est le but des contrats : elle est l’essence même de la finance : Et une finance dont le volume ne peut être contenu en raison de la nécessaire myriade des opérations de couverture. D’où des marchés qui représentent plusieurs dizaines de fois, le poids  de l’économie réelle.

Et parce que l’externalisation est le moteur de l’activité financière, le risque fabriqué est transmis et jamais circonscrit : il ne disparait jamais. C’est dire que le droit financier malgré toute son épaisseur, est incapable d’exercer son vrai métier à savoir permettre une interaction stable durable et apaisée.

Sans doute existe-il un remède pour les Etats : d’abord celui d’adopter des procédures d’internalisation. Dans ce cas, il tue l’industrie financière comme s’il tuait l’industrie automobile en détruisant l’ensemble du réseau routier. En effet, si les contrats financiers, par exemple l’échange de devises, n’est plus risqué en raison de taux de change fixes définis politiquement, on détruit le FOREX, ces 5000 milliards de dollars échangés quotidiennement[11], et on licencie ses milliers de Traders qui couvrent le risque de quelques dizaines de milliards d’échanges de marchandises réelles. Que deviendrait la City de Londres qui assure les 2/3 de ce gigantesque marché ?

Une règle d’externalisation à priori plus douce consisterait à ce que le risque -qu’il faut, répétons-le, développer pour  augmenter le marché de sa réduction – soit internalisé par mutualisation de son coût planétaire. Mais là aussi, la règle de droit tuerait le marché et surtout développerait les comportements de passager clandestin, chacun augmentant sa part de marché du risque pour au final en faire payer les charges sur la communauté financière. On comprend mieux ici l’énorme résistance à la création bruxelloise d’un fonds de mutualisation des risques bancaires dont le montant ridiculement faible ne sera prêt à l’emploi que d’ici une dizaine d’années[12]. On pourrait multiplier les exemples et constater que malgré le triomphe de l’idéologie libérale, le principe de responsabilité que l’on rencontre dans l’économie réelle et qui devrait se traduire par des logiques de type « bail-in » dans la finance, est régulièrement constaté et repoussé[13].

Le cout de l’internalisation étant énorme, il reviendrait chaque fois à détruire l’ensemble de l’industrie financière. Clairement cela signifie qu’appliqué à la finance il ne saurait y avoir de règles de droit gérant de façon assurée l’interaction sociale dans la branche. L’aléa moral, partout constaté et toujours dénoncé, repose ainsi sur le fait qu’un système juridique assurant l’internalisation, concrètement un « bail-in », ne peut émerger à peine de disparition complète de l’industrie financière. Dans sa version la plus large l’internalisation correspondrait au coût de la disparition de la société en tant qu’ordre institutionnel organisé. C’est en effet ce que peut produire un bank-run avec effondrement monétaire et réapparition de la guerre de tous contre tous dans un espace devenu anomique. Le coût du « bail-in » est donc incommensurable.[14]

Le « Bail-out » comme seule purge possible

Les entrepreneurs de la finance qui, depuis de très nombreux siècles,  achètent sur les marchés politiques le développement du marché du risque et la gestion de l’insécurité, ont aussi acheté la logique du « Bail-out ». En clair, puisqu’aucune règle juridique gérant l’internalisation n’est pensable, il faut un tiers, un « bouc- émissaire » sur lequel pourra se reporter l’externalité c’est-à-dire la crise financière. Le bouc- émissaire est bien évidemment dans le langage de la finance le « prêteur en dernier ressort », celui qui en principe ne présente pas de risque bilantaire. Ce peut être l’Etat dont le dépôt de bilan est impensable en raison de sa violence politique dont il est le porteur indépassable. Ce peut être aussi la banque centrale qui elle non plus ne connait pas de risque bilantaire.[15]

Le choix retenu dépend des rapports entre banques centrales, systèmes financiers  et Etats.

Lorsque les Etats maitrisent pleinement leur banque centrale, les choses sont relativement aisées. Une telle organisation suppose en fait que la place de la finance y soit modeste, les entrepreneurs financiers n’ayant pas encore réussi à élargir le périmètre de leur industrie en  faisant, par exemple, de la dette publique une affaire de marché financier[16]. Dans le même temps la régulation financière n’est pas encore complètement privatisée, et donc la crise financière peut être contenue[17]. Le « bail-out » pourra dans cette circonstance être facilement supporté par la Banque centrale, elle-même sous les ordres du Trésor.

A l’inverse, lorsque la séparation est radicale entre Trésor et Banque centrale et que nous assistons à « l’endocytose des banques dans l’Etat »[18] le « Bail-out » - gigantesque en raison d’une industrie financière devenue elle-même gigantesque-  est complètement supporté par l’Etat lui-même. Cela signifie qu’il garantit ce qui est encore le domaine public des échanges  - finance et circulation monétaire – en faisant payer, cette externalité qu’est la crise financière, par les contribuables eux-mêmes. Cela correspond bien évidemment à ce que le monde a connu depuis septembre 2008.

La conclusion est claire : parce qu’un ordre juridique permettant de réguler de façon civilisée, est impensable dans l’industrie financière, cette dernière apparait pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une pollution sociale[19]. En conséquence il n’est d’autre solution que d’en délimiter de façon très stricte ses activités.

La sagesse des anciens

Curieusement, cette pollution sociale fut perçue de longue date, et le code civil français – bien avant « the rise of the Banking State » - avait prévu dans son article 1965 que « la loi n’accorde aucune action pour une dette de jeu ou pour l’exécution d’un pari ». Bien évidemment,  l’industrie financière - bloquée par un  texte aussi rude que celui qui interdirait la construction de routes pour le développement de l’industrie automobile – devait se mobiliser pour obtenir un changement de la loi. Cela fut obtenu par la loi du 28 mars 1885 qui, dans son article 1, énonçait : « tous marchés à terme sur effets publics et autres, tous marchés à livrer sur denrées et marchandises sont réputés légaux. Nul ne peut, pour se soustraire aux obligations qui résultent d’opérations à termes, se prévaloir de l’article 1965 du Code Civil, lors même que ces opérations se résoudraient par le paiement d’une simple différence ». Tous les textes modernes se rapportant aux contrats financiers, textes rassemblés dans le très volumineux Code Monétaire et Financier, devaient valider et étendre la portée de la loi de 1885. Tordre le cou du Code Civil est l’impératif du développement de l’industrie financière.

Conclusion

Le signifiant « ultra-libéralisme » ne correspond pas au signifié. La théorie des droits de propriété vantée par les libertariens n’existe pas dans la réalité financière. Dès qu’une telle industrie se développe, le risque est grand de ne plus voir les droits de propriété respectés. Il importe par conséquent d’en limiter très strictement le périmètre. Cela passe par une transformation radicale des Etats, la fin de leur endocytose par les banques, le rétablissement strict de la souveraineté monétaire et de l’émission de monnaie correspondante, des régulations limitant strictement la créativité financière, etc. Bien évidemment il doit être mis fin à l’indépendance des banques centrales[20].

 

                                                                                                       Jean Claude Werrebrouck- Juin 2014.


[1] Sur la théorie économique du droit, on pourra consulter l’ouvrage de Thirry Kirat (Economie du Droit, La Découverte 1999) ou mieux encore celui de Bertrand Lemennicier (Economie du Droit, Cujas, 1991).

[2] Cf « Droit ,Législation et Liberté », tome 2 : « Le mirage de la justice sociale », PUF, 1986.

[3] On parle d’efficience « Kaldor-Hicks » pour désigner une réglementation reprenant la norme parétienne,  elle- même reprenant la philosophie de Jérémy Bentham sur la théorie utilitariste.

[4] Dans « Théorie de la Justice » (1971), traduction de Catherine Audard, Seuil, 1987, Rawls propose, dans certaines conditions, un ordre institutionnel où les droits de propriété sont émoussés par une volonté publique redistributive.

[5] Dans « Anarchie Etat et Utopie », PUF, 1988, Robert Nozick expose sa vision libertarienne des droits de propriété.

[6] Cette vision des choses est évidement faussement scientifique puisque la science relève du cognitif et non du normatif. CF: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-republique-monnaie-construction-europeenne-121969067.html.

[7] On doit à Arthur Cecil Pigou le principe du pollueur Payeur.

[8] On trouvera une présentation simple de la question chez François Facehin : http://ces.univ-paris1.fr/membre/facchini/ATelecharger/ECOAPPLIQUEE.pdf.

[9] Cf : « l’Entreprise, le marché et le droit », Editions d’Organisation, 2005.

[10] A cette époque Total n’avait nul besoin des quelque 600 traders qu’il emploie aujourd’hui de par le monde.

[11] Soit presque 10% du PIB annuel mondial.

[12] Nous faisons ici référence au projet d’union bancaire adopté le 18 décembre 2013. La caisse de mutualisation atteindra théoriquement un montant de 56 milliard d’euros en 2026.

[13] C’est bien ce que constate Damien Leurent, responsable « industrie financière » du cabinet Deloitte. Dans un article du Monde « Quand les banques renouent avec les conduites à risques », il signale en effet que les récentes tentatives d’internalisation ne font que déplacer le problème vers le shadow banking.

[14] L’argument qui consiste à dire que pour les actionnaires, créanciers et déposants, le « bail-in » ne pourrait concerner que les sommes investies ou déposées est insuffisant, car il est clair que si un « bail-in » potentiel était juridiquement incorporé au contrat, jamais les banques en particulier systémiques, ne pourraient exister en tant qu’institution. Encore une fois l’industrie financière ne pourrait exister. Pour confirmer ce point de vue il n’y a qu’à constater la levée des lobbys bancaires chaque fois qu’il est question de passer non pas à une garantie complète mais à un pourcentage du total du bilan ou des dettes potentielles.

[15] CF ici : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-oui-le-passif-d-une-banque-centrale-est-non-exigible-une-aubaine-pour-la-finance-121560542.html

[16] On pourra mieux comprendre cette réalité en se reportant à mon article publié dans Economie Appliquée, tome LXVI, 2013, N°3 : « Regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir ». En particulier on pourra se référer au paragraphe 6 page 162 où l’on parle du passage du « mode hiérarchique » de la dette publique à son  « mode marché ».

[17] Notons que cela correspond sans remonter très loin dans le temps au système de Bretton-Woods, période pendant laquelle les crises financières étaient à peu près inconnues.

[18] Expression que nous devons au politiste J. Keane : http://medomai.over-blog.com/2014/02/une-courte-histoire-des-banques-et-de-la-d%C3%89mocratie-par-john-keane.html

[19] C’est un peu ce que pense  la juriste Katharina Pistor. Cf son article: « A legal Theory of Finance », Journal of Comparative Economics, N°41, mars 2013.

[20] Le texte suivant apporte des éclaircissements sur la problématique de l’indépendance des banques centrales: http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-construction-politique-du-marche-de-la-dette-publique-85707447.html

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19 avril 2022 2 19 /04 /avril /2022 17:00

On lira ci-dessous le point de vue de XERFY (Olivier Passet) concernant le monde en devenir. Constatons que cette réflexion très brève  est  proche des derniers articles publiés sur le blog.[1]

Après la guerre chaude ukrainienne, le monde fait un pas de plus vers une nouvelle guerre froide. Cette dernière, en dépit des circonstances présentes, ne fait pas revivre la rivalité États-Unis/URSS. C’est bien la course hégémonique Chine/États-Unis qui franchit un nouveau cap, même si à ce stade les différents pôles du monde ne sont pas encore alignés en deux fronts rangés.


Le mythe d’une mondialisation commerciale pacifiant le monde est mort


La Première Guerre froide opposait deux superpuissances disposant d’une forte autonomie du point de vue de l’énergie et des matières premières. Côté américain, leur indépendance n’était pas totale. Malgré leurs vastes ressources, les US furent globalement importateurs nets d’énergie de 1953 à 2018, cette dépendance culminant à 30% vers 2005. Mais globalement, comme l’URSS, l’Amérique, contrairement à l’Europe, disposait des réserves pour un fonctionnement quasi autarcique de son économie. Et si la question du contrôle et de la sécurisation des approvisionnements énergétiques faisait partie des intentions cachées de la guerre d’influence que se livraient les blocs, notamment au Moyen-Orient, elle n’en était pas le ressort premier. Forte de sa relative indépendance, la préoccupation première des États-Unis après les deux premiers chocs pétroliers fut de déverrouiller les marchés, d’étendre sa zone de libre-échange en brisant les anciennes sphères d’influence coloniale, pour qu’à travers le commerce, les pétrodollars accumulés dans le monde soient en partie recyclés en Occident. La libéralisation et la réciprocité des échanges ont été le mantra de la politique américaine. Avec l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001, puis de la Russie en 2012, l’Occident pensait avoir franchi un seuil de plus dans l’aplanissement du monde. Avec pour credo que le multilatéralisme commercial achèverait la mue libérale de ces deux empires, participant à la pacification du monde.


Or, c’est tout cet édifice de croyance qui s’est progressivement fissuré et s’effondre maintenant sous le coup des chocs récents. L’un après l’autre, ces chocs ont surligné le talon d’Achille lié à nos dépendances stratégiques inhérentes à la globalisation des échanges. Le mythe d’une mondialisation commerciale pacifiant le monde, homogénéisant les régimes, est bien mort. Celui d’un village monde a vécu lui aussi, où les enjeux de localisation et de géographie des chaînes de valeur étant indifférents pouvaient être laissés aux arbitrages de marché. Et avec lui aussi tout le dogme de l’efficience et de l’hyperfluidité des marchés à coût de transaction nul et son corollaire du flux tendu, du zéro stock assigné aux entreprises, comme Graal de la performance.


La logique de bloc reprend ses droits


Derrière cette bascule, plusieurs catalyseurs : la guerre en Ukraine qui rappelle la vulnérabilité des approvisionnements énergétiques européens, mais aussi la crise sanitaire qui a dévoilé notre incroyable dépendance médicamenteuse à la Chine, ou encore les menaces chinoises de tarir les exportations de terres rares vers les États-Unis, au moment du bras de fer commercial qui l’opposait à l’administration Trump en 2019.


Ces crises rapprochées ont mis en avant le fait que certaines zones du monde s’étaient constitué des monopoles stratégiques pouvant jouer comme autant d’armes redoutables sur nos économies. Les pays avancés ont pris la mesure de leur vulnérabilité sur des intérêts vitaux qui ont profondément changé de nature en l’espace de deux décennies. Avec pour arrière-plan : une profonde mue de nos systèmes productifs, dont l’architecture, livrée aux arbitrages de marché, focalisée sur les enjeux de rentabilité, a totalement sous-pondéré les questions de sécurité.


Or, l’importance névralgique de nos infrastructures digitales, dont dépendent toutes nos transactions de marché ou nos interactions sociales et l’accélération des agendas climatiques reconfigurent à marche forcée la géographie de nos dépendances stratégiques. Un grain de sable en amont de ces filières peut paralyser des pans considérables de nos économies. Au stade où nous en sommes, nos industries pharmaceutiques, de défense (par exemple pour les systèmes de guidage de missiles), de microprocesseurs, en passant par les voitures électriques et les énergies renouvelables (éoliennes offshore, panneaux solaires…) dépendent à 80 % de la Chine pour les principes actifs et les terres rares en amont des chaînes de valeur. Idem pour le palladium, en amont de l’industrie automobile, dont la Russie assure 40% des approvisionnements mondiaux.


Bref, la guerre de conquête idéologique de la globalisation a échoué. Et les pays occidentaux doivent jouer dorénavant en défense. Soit en rétablissant un équilibre de la terreur en matière commerciale, soit en réduisant leur dépendance vis-à-vis de leurs rivaux. La Chine jouera de son côté une autre partition, reflet de sa vulnérabilité à l’Occident : réduire sa dépendance aux devises et système de paiement occidental. La déconnexion économique ne sera pas totale. Mais la logique de bloc reprend ses droits, engageant le monde dans une guerre froide qui sera d’abord commerciale

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13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 05:04

La décision russe de n’accepter que des roubles au titre de l’achat de son gaz est insuffisamment étudiée. En particulier le rapport avec une autre décision, celle de l’achat d’or de la part de la banque centrale russe au Prix de 5000 roubles pour un gramme n’a pas attiré l’attention.

Or il existe un lien entre les deux décisions et lien que l’on comprendra mieux à partir de l’observation de l’organisation des échanges internationaux tels qu’ils se manifestaient au 19ième siècle. 

A l’époque existait ce qu’on appelle l’étalon or, lequel supposait que chaque monnaie nationale se définissait par un certain poids d’or. A l’époque les taux de change entre les monnaies se définissaient par le rapport des contenus métalliques de chacune d’entre-elles. Par exemple si le franc contenait un gramme d’or et que la livre britannique contenait  2 grammes d’or, le marché des changes constatait que le taux de change entre les deux monnaies était logiquement de 2 francs contre une livre. Si maintenant l’importateur français constatait que la livre était sur le marché cotée aux environs de 3 francs, il avait intérêt à payer directement en métal, ce qui faisait diminuer la demande de livres et donc son prix, lequel se ramenait automatiquement à 2 francs pour une livre. Globalement les échanges internationaux s’équilibraient par des mécanismes qu’il est inutile ici de présenter.

Si l’on veut comprendre la décision russe on peut se demander dans quelle mesure il n’y a pas la volonté de rétablir un système d’étalon -or devant à terme détrôner le dollar.

Si l’on se place dans le paysage des importateurs internationaux, « non amis » de la Russie, il y donc aujourd’hui obligation de payer en roubles, une monnaie rare, dans la mesure où le compte extérieur du pays est très excédentaire, donc une monnaie chère, que l’on pourrait aussi directement obtenir par livraison d’or à la banque centrale russe. Aujourd’hui le cours international de l’or est de 1918 dollar l’once, soit 63,7 dollars le gramme[1]. La banque centrale russe achetant le gramme d’or à 5000 roubles, il devient intéressant de payer le gaz russe en utilisant l’or si le taux de change du dollar en rouble s’établit à moins  de 78,49 dollars pour un rouble[2]. Il s’agit donc d’une mesure qui favorise largement le cours du rouble et empêche les spéculations baissières telles celle rencontrée aux premières heures de l’envahissement de l’Ukraine.

Bien évidemment les choses sont en réalité plus complexes car la demande mondiale d’or risque de beaucoup augmenter et donc son prix, ce qui rendrait plus difficile la transaction souhaitée par le pouvoir russe. Par contre il est aussi probable que l’offre de « devises clés » en particulier le dollar augmente, ce qui viendrait affaisser les taux de change des dites devises. Ce qu’il y a de certain est que la Russie en raison de son excédent extérieur peut rapidement compenser le gel de ses avoirs extérieurs : elle peut les reconstituer par la voie de cette tentative du paiement en or.

Il existe d’autres voies lui permettant d’échapper aux sanctions, et des voies qui ont déjà probablement connu un premier début d’application. Par exemple elle peut vendre à la Chine, à l’Inde, à la Turquie, etc,  des matières premières énergétiques ou non en monnaie locales et demander leur transformation en « devises clés » elles -mêmes laissées sur des comptes dans ces pays amis. A charge pour eux d’assurer à partir de ces comptes les services internationaux de paiement des importations russes depuis tous les pays du monde en dehors de ceux déclarés  ennemis.

Dans ce contexte il sera très difficile pour l’occident de sanctionner réellement la Russie. A cet égard la décision américaine de bloquer les comptes de gestion de la dette publique russe libellée en dollars sera de faible effet : on peut certes obtenir un défaut, mais un défaut de très faible impact en raison de la situation encore une fois très excédentaire de la Russie. Ainsi cette dette publique russe libellée en dollars ne représente que 15 obligations totalisant environ 40 milliards de dollars alors que les recettes prévisionnelles en pétrole et gaz pour 2022 sont estimées à quelque 320 milliards de dollars. Coupons et remboursements du capital s’échelonnant sur un grand nombre d’années les défauts imaginés par le gouvernement américain seraient indolores et n’affecteraient pas le cours du rouble.

La dédollarisation et le passage éventuel à un nouvel étalon -or sera  pour la Russie extrêmement difficile , mais gêner durablement la Russie dans ses échanges internationaux le sera tout autant.  

                                                                                                       Jean Claude Werrebrouck

 

 

 

[1] Une once vaut 31,104 grammes.

[2] 5000/ 63,7.

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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 11:47

 La mondialisation heureuse est en panne et la toile des échanges économiques planétaires qui la constituait, se déchire[1]. Cette dernière, vécue comme  matière première d’un habit commun de l’humanité, ne fait plus recette. Elle se heurte d’abord à son infini développement dans un monde fini, ce qui pose les grandes questions de  l’environnement, de la rareté des ressources ou le danger climatique. Elle se heurte ensuite à son usage. En Occident, elle n’était que simple enveloppe universelle, et même les institutions publiques se devaient de se plier à la logique de marché généralisé qu’elle impulsait. L’occident devenait ainsi un empire sans tête et même l’Amérique que l’on disait gendarme du monde s’engourdissait dans le marché.  Ailleurs, elle était travaillée pour constituer des habits spécifiques et devenir des outils au service de patries, de cultures, de religions  et d’Etats musclés. Ainsi, la toile mondiale des échanges y devenait matière édificatrice d’Etats nouveaux ou d’empires renaissants : Russie, Chine, Turquie, Inde, Brésil, etc.

La marche vers le chaos mondial.

Devenus puissants dans la toile des échanges, ils peuvent aujourd’hui tenter de refaçonner le monde et approfondir une vocation impériale. Pour ces empires en formation, la toile, et donc l’économie, n’était qu’un moyen au service d’une fin : le pouvoir politique. Avec toutefois des différences.

La Russie est complètement intégrée dans la toile mais elle ne bénéficie que d’un statut de « grossiste en matières premières » : matières premières énergétiques, industrielles et agricoles. Sa position, parfois monopoliste, est une gêne pour un Occident qui  pense que le pouvoir n’est que le moyen d’une fin qui est toute entière : l’économie. Pensons à l’Allemagne qui se livre toute entière au gaz russe… pour son industrie...  

La Chine,  beaucoup plus intégrée dans la toile, est davantage dépendante de l’Occident pour ses exportations (ses exportations vers l’Europe sont 6 fois supérieures à celles vers la Russie) mais se trouve très en demande auprès du « grossiste en matières premières ». Ces deux empires politiques renaissants (Russie et Chine), adossés à l’économique comme simple outil de la puissance, sont entre eux  de faux amis en raison d’intérêts fondamentalement différents et surtout en raison d’une asymétrie de puissance. Et une asymétrie qui fera que le « grossiste en matières premières » pourrait, à terme, devenir simple « service public » de la puissance chinoise.

Présentement, la toile mondiale des échanges se disloque car la Russie n’hésite pas à mettre en avant l’intérêt politique de l’empire quitte à en payer le prix économique. L’Occident, dans sa réalité d’Etats devenus affaissés, ne peut réagir que par des sanctions économiques qui peuvent aussi le desservir : il ne faut plus acheter de gaz à la Russie alors que l’on est devenu complètement dépendant ; il faut bloquer sur la toile mondiale les autoroutes de la finance…et mettre en difficulté un dollar devenu pourtant le lubrifiant ultime de la circulation sur la toile. D’un côté la réalité brutale du politique, de l’autre un faux outil économique facilement contournable, en utilisant les services d’autres empires ou Etats en formation. Par exemple, pour la Russie, de quoi  se tourner vers l’Inde à qui l’on demande de participer à la dédollarisation, mais  surtout de quoi se tourner vers ce faux ami qu’est la Chine surpuissante. Mais aussi pour cette même Russie la capacité d’engendrer des vagues et tempêtes sur les prix qui se forment sur la toile mondiale en voie de déchirement. En effet, parce que les marchandises du « grossiste » sont -quasiment sans exception- soumises à la financiarisation, les acteurs de cette dernière ( Glencore, Vitol, Trafigura, Cargill, Louis-Dreyfus Company, Rosneft, etc) sont les vecteurs d’une volatilité des prix et des quantités propre à désorganiser, voire à ruiner les échanges à l’échelle mondiale. Et ce, avec un simple ordinateur souvent logé dans la paisible Suisse. Comme quoi l’économie réelle empaquetée dans la finance peut devenir prisonnière d’un politique ennemi de l’Occident. Avec des contradictions ruineuses évidentes : on peut dédollariser pour déchirer la toile initiée par l’Occident, mais comment stabiliser les balances en roubles que l’on veut initier si l’on ne peut plus utiliser la monnaie de réserve ultime ? Dans ce contexte de chaos planétaire en cours d’édification, quelle stratégie la France peut-elle développer ?

Une stratégie raisonnable pour la France.

1 -  La politique énergétique

Habituée elle-même à ne plus être une puissance distincte dans l’Occident, elle a aussi épousé le choix de la toile mondiale sur le politique et a renoncé à sa souveraineté - outre celle fondamentale de la monnaie - sur l’essentiel : l’énergie. Jusqu’à la fin du siècle précédent elle avait réussi par le biais du nucléaire à se constituer puissance autonome et indépendante. Nous avons longuement débattu de l’impérium bruxellois obligeant la France à se noyer dans un marché européen de l’électricité et de fait à abandonner le nucléaire[2]. Même avant le déclenchement de la crise ukrainienne le coût d’un tel choix était déjà exorbitant : abandon de la rente nucléaire par le dispositif ARENH ; prix aligné sur un coût marginal qui est devenu celui du gaz, lequel -comme il vient d’être précisé- est soumis à la spéculation ; renforcement de cette dernière par la taxe carbone, la décarbonisation des investissements et la chute des investissements dans toutes les énergies fossiles ; abandon progressif des compétences dans le domaine du nucléaire avec difficulté croissante de maintenir le taux de disponibilité du parc ; priorité juridiquement constituée des énergies renouvelables sur le nucléaire avec affaissement du taux d’usage du parc correspondant et maintien techniquement obligatoire de centrales classiques plus coûteuses  etc.

Il sera très difficile de s’autonomiser par rapport au « grossiste » et il sera encore plus difficile de maintenir un prix raisonnable de l’électricité dans un contexte de décroissance de la production mondiale de matières premières énergétiques. La solution ne sera pas européenne en raison du tabou nucléaire aux conséquences lourdes sur les prix de marché.

Dans ce contexte, la solution raisonnable à moyen terme semble triple : d’abord abandonner l’impérium européen et revenir à un prix nationalement administré ; ensuite envisager un plan d’urgence permettant d’augmenter à échéance de 2 années le taux de disponibilité du parc nucléaire ; enfin construire un certain nombre de centrales classiques afin de s’éloigner au plus vite des effets désastreux d’une interconnexion européenne des réseaux qui passe par le marché. Le prix de court terme est évidemment lourd puisqu’en attendant le retour de l’autonomie il faudra acheter sur les marchés financiers à prix très élevés de quoi compléter une offre nationale d’électricité très insuffisante.

A plus long terme - probablement entre 10 et 15 ans- il faudra naturellement investir dans le nucléaire de demain, ce qui suppose de reconstruire toute une filière de compétences aujourd’hui assez largement disparue.

Au final, la stratégie énergétique est claire : il est urgent d’abandonner l’impérium européen, de s’éloigner durablement du « grossiste impérial » et de reconstruire la souveraineté. Mais l’éloignement vis-à-vis du grossiste impérial devenu subitement très violent suppose la construction d’un outil de défense sérieux.

2 - La politique de Défense

 Au-delà de l’obsolescence quantitative et qualitative de  l’outil militaire français ( stocks de munitions, drones, missiles hypersoniques, spatial, dépréciation des grands équipements classiques et de  dissuasion, etc.) il convient d’établir le bilan d’une coopération européenne qui, en longue période, s’est effectuée à rendements décroissants et  au détriment de ce qui était naguère un leadership industriel français. Il est fini le temps des coopérations exemplaires qui dans leur simplicité technique et organisationnelle ont abouti  à des réussites technologiques : Jaguar, Milan, Transall, Alphajet. Aujourd’hui, la coopération européenne s’est complexifiée et n’aboutit, très imparfaitement, qu’au travers de nombreuses difficultés, celles du NH90 (hélicoptère), de l’A400M (avion de transport), du char du futur ou du SCAF ( Système de Combat Aérien du Futur). Ces difficultés qui se concentrent sur des retards, des coûts de recherche et de production prohibitifs, des capacités opérationnelles décevantes, des coûts de maintenance inacceptables sont très largement explicables par une coopération industrielle plus politique que rationnelle. En particulier, la montée du nombre d’Etats impliqués, passant de 2 ou 3 dans les années 80 jusqu’à 9 aujourd’hui, n’à pu que développer des difficultés organisationnelles, technologiques et scientifiques. De quoi produire des outils militaires inappropriés ou trop coûteux, donc non compétitifs.

Cette coopération est elle-même entravée par un acteur majeur qui vient polluer l’édification d’un possible outil militaire européen : l’OTAN. Cet acteur est lui-même l’agence commerciale de l’industrie de la défense américaine. Par le biais de décisions  politiques et d’instruments techniques ( monopole américain sur le nucléaire et normes d’interopérabilité généralisée), il impose à tous les participants les outils militaires américains. De fait, c’est l’appartenance des pays européens à l’OTAN qui limite drastiquement les possibilités d’exportations d’armes françaises en Europe ( moins de 10% du total des exportations militaires françaises ont pour point d’acheminement des pays européens).

Face au chaos impulsé par la guerre en Ukraine, l’Allemagne vient de décider un effort budgétaire exceptionnel avec une norme de dépense équivalent à 2 points de PIB et un emprunt de 100 milliards d’euros. De quoi largement déclasser la France d’ici 2025 avec un budget allemand de 70 milliards d’euros contre un budget prévisionnel français de 50 milliards. Dans un contexte où tous les pays européens resteront fidèles à l’OTAN, il appartiendra à l’Allemagne d’opérer un choix : soit celui de la France, soit celui de l’OTAN. Ce dernier choix augmenterait significativement les débouchés de l’industrie américaine de l’armement et serait de nul effet sur La France. Le premier ne pourrait que signifier la fin du leadership industriel français dans la branche : on ne voit pas comment la coopération pourrait être équilibrée avec un pays aux capacités financières de 40 points supérieures aux capacités françaises. Comment, par exemple, ne pas voir que les difficultés du SCAF concernant l’accessibilité aux nombreux brevets ne déboucheraient pas sur la satisfaction des intérêts du meilleur payeur ?

L’Europe ne peut par conséquent pas être en matière militaire le choix stratégique de la France : il mettrait fin à ce qui lui reste de capacités industrielles. Même les tentatives jusqu’ici largement infructueuses de création hors OTAN  de formations militaires européennes autonomes ne peuvent aisément s’envisager : l’inter-opérabilité ne peut s’imaginer que sur les normes OTAN et donc procède du déclassement français. La solution pour la France est donc la sortie de l’OTAN et la recherche de nouvelles constructions géopolitiques dans les interstices du chaos qui s’annonce : ni l’atlantisme en régression, ni les empires en formation. Probablement une recherche d’autonomie par le biais d’un non alignement sur les protagonistes du chaos en cours. Bien évidemment, ces stratégies dans les domaines  de l’énergie et de la Défense sont en amont et devraient être la base de toute réflexion politique sérieuse dans le pays. Sans oublier bien sûr le « méta-amont », c’est-à-dire la question de l’autonomie de la monnaie : en période de chaos, la monnaie redevient l’outil de base de toute tentative de révision stratégique fondamentale.   

 

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