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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 08:46

Naguère, on parlait d’accumulation extensive ou intensive pour désigner, dans un cas, l’absence relative de gains de productivité et dans l’autre, son abondance. La cohérence entre offre globale et demande globale ne posait guère de problème aux personnels politico-administratifs chargés d’une mission de politique macroéconomique. En particulier, le régime des trente glorieuses assurait avec relative finesse, l’adaptation entre offre très rapidement croissante et demande : hausse des rémunérations directes et indirectes, équipements sanitaires, culturels, sociaux, infrastructures, etc.

 Progressivement, avec le temps, les bases nationales d’un engendrement continu de gains de productivité se feront trop étroites, d’où la période  de mondialisation qui s’ouvre dans les années 80. La nouvelle accumulation n’entre pas en rupture avec l’accumulation intensive et ne fera que dissoudre progressivement les outils de la cohérence au profit de l’inéluctabilité de la dette. La croissance nécessaire de la dette fut aussi permise par celle de la financiarisation et le développement d’un capitalisme spéculatif. L’expression de « régime d’accumulation par la dette », peu usitée, caractérise assez bien le monde jusqu’à l’apparition totalement imprévue des actuels risques sanitaires. La présente gestion de la pandémie aggrave considérablement les excès de ce régime. Et cette aggravation nous fait possiblement arriver sur un continent nouveau, un mystérieux régime d’accumulation ne reposant que sur la monétisation.

Explication :

La mondialisation n’allait plus permettre un contrôle de cohérences jusqu’alors évidentes : le salarié ne consomme plus les produits industriels, dont il était classiquement le producteur, il cesse d’être un classique débouché pour n’être qu’un coût en concurrence avec d’autres. Progressivement, les statuts sociaux de consommateur, de producteur, de salarié et de citoyen perdent leur congruence, et l’Etat-Nation comme ciment intégrateur est en perte de puissance. L’Etat traditionnellement producteur d’homogénéités voit sa fonctionnalité historique contestée. Les chaines de la valeur ne sont plus visibles dans un « Tableau des Echanges Interindustriels ». Ces dernières, mondialisées et peu lisibles  sont sans cesse optimisées en fonction des coûts du travail, de la recherche de rendements d’échelle, d’avantages réglementaires ou fiscaux, d’effets de grappe ou de pôle, d’externalisations positives les plus diverses. Etc.

Globalement, les tendances à l’illimitation de l’offre ne font que croître, mais la concurrence salariale planétaire crée un décalage entre offre mondiale et demande mondiale : c’est bien par la gigantesque dette américaine que les Chinois vont pourvoir commercialiser ce qu’ils vont commencer à produire ; c’est bien par la dette que l’Etat-providence français pourra  maintenir la demande globale alors que les outils de la redistribution ne sont plus alimentés faute de producteurs disparus. Nombre d’Etats vont à degrés divers entrer dans un tel processus et globalement les dettes publiques et privées vont devenir les outils compensateurs d’un déficit planétaire de demande globale. Alors que durant les trente glorieuses les outils de redistribution assuraient le fonctionnement de l’illimitation économique, ils deviennent progressivement des outils inadaptés, notamment pour les pays les moins bien placés sur l’échiquier de l’efficacité productive. C’est dire aussi que l’archipel de la dette devient de plus en plus inégal, avec des montants abyssaux ici et des montants contrôlés là.

Ainsi s’est mis progressivement en place un régime d’accumulation par la dette. On ne parlait guère de dette durant la période fordiste. Bien sûr il y avait création monétaire et émission de dette, mais une dette toujours remboursable par une création de richesse reposant sur une accumulation de capital productif. L’endettement se met progressivement en place avec la mondialisation.

Il convient ici de préciser davantage en quoi le développement de la finance fut le fantastique outil autorisant le nouveau régime. Les années 70/80 font émerger une foule d’événements dont chacun deviendra le fertilisant d’une finance jusqu’alors réputée réprimée :  taux de change devenant de simples prix aux larges fluctuations alors qu’ils étaient des contrats intangibles entre Etats, fin de la fixité des prix des grandes matières premières , notamment le pétrole, et naissance du marché des pétro-dollars, loi ERISA qui fait naitre les fonds de pension et la transformation des rapports de pouvoirs dans les entreprises, principe de libre circulation du capital, dépendance croissante des entreprises au regard de la finance par la généralisation du principe de la « fair-value », fin du « Glass Steagall Act » et libéralisation croissante de la réglementation financière à l’échelle planétaire. La liste est incroyablement longue de ces évènements dont on voit les fortes corrélations. On aurait pourtant tort de voir dans ces multiples évènements des décisions organisées par quelques marionnettistes. L’humanité dans ses composantes voit toujours par le biais de ses entrepreneurs politiques prendre des décisions dont on ignore en grande partie la portée. Ainsi Gérald Ford, entrepreneur politique non élu, ignorait très probablement que le « petite loi ERISA » devant solutionner le problème de l’épargne salariale dans les grandes entreprises, allait connaitre un effet « aile de papillon ». Gérald Ford à autorisé, probablement sans le savoir, et donc sans le vouloir, le fantastique développement des actuels monstres financiers, (Caryle,Blackstone,Blackrock,etc). Il en est de même pour nombre de cette foule d’évènements dont les effets « ailes de papillon » ont abouti à la colossale hypertrophie financière d’aujourd’hui. Il n’existe donc probablement pas de « complot », idée trop souvent mise en avant dans une certaine littérature.

C’est le gonflement vertigineux de la finance qui va faciliter la grande transformation avec apparition de zones surendettées nourrissant des zones de plus en plus excédentaires. Nous avons bien sûr en tête l’Europe du sud avec un système financier mondialisé facilitant dangereusement dettes publiques et privées, participant de fait à l’étouffement des productions locales moins performantes, au profit d’exportateurs du nord qui ont quelque peine à concevoir que leurs exportations reposent sur une accumulation malsaine. Chacun reconnaitra ici, par exemple, les rapports Allemagne/Grèce dans la précédente décennie.

Parce que la dette est censée être remboursée, elle devient progressivement source d’inquiétude et de développements spéculatifs nourris par la financiarisation : comment allons -nous financer nos retraites ? A-t-on le droit de laisser la charge de la dette aux générations futures ? etc. Et quand la passion de la mondialisation va jusqu’à introduire une monnaie unique dans un espace complètement ouvert, l’inquiétude se fait autour d’Etats particulièrement endettés. D’où des politiques restrictives ici, et de formidables expansions là. De ce point de vue, l’architecture monétaire de l’Europe réduit considérablement la puissance de son régime d’accumulation par la dette. Les chiffres en témoignent :4,9% de croissance entre le premier trimestre 2008 et le premier trimestre 2020 en Zone Euro, contre 21,1% aux USA. Alors que l’Euro ne peut se maintenir que par une relative répression sur la dette du sud (soldes publics et soldes TARGET), et donc sur une limitation de la croissance, le Dollar US reste encore à l’abri et des montants astronomiques de nouvelles dettes publiques (émission de 128 milliards de dollars de dette nouvelle par le Trésor sur la seule seconde semaine d’août 2020) peuvent dynamiser la demande et donc la croissance.

Bien évidemment, nous sentons les limites d’un tel régime où progressivement il y a prise de conscience que le remboursement est, désormais définitivement hors de portée. Il n’est désormais plus possible d’associer endettement à contrainte de remboursement. La dette devient ainsi progressivement émise en dehors de toute contrainte. Et cette prise de conscience devient évidente avec la pandémie. Cette dernière globalement gérée par un arrêt partiel  des activités économiques avec maintien  des revenus distribués, voire des aides nouvelles, ne fait qu’entrainer un accroissement colossal des dettes déjà présentes. Et une substitution entre dettes issues de l’architecture de la mondialisation et dettes issues de la pandémie est évidemment impossible. La structuration planétaire de la dette issue de la structuration des systèmes productifs mondialisées reste gelée et personne n’est aujourd’hui capable d’imaginer clairement les mouvements des chaines de la valeur. La gestion de la pandémie a donc bien pour effet un ajout colossal de dette sans restructuration visible de l’ancienne.

C’est la raison pour laquelle l’idéologie du remboursement s’est considérablement éloignée, d’où cette curieuse impression d’un changement des propos gouvernementaux : traditionnellement inquiets ils donnent aujourd’hui l’impression d’une illimitation des ressources qui pourtant n’existent que dans le gonflement illimité du bilan des banques centrales. Gonflement continu et illimité qui est la marque de la monétisation.

La relance très difficile, en raison de l’illisibilité du monde, ne sera pas keynésienne et se bornera à une tentative d’accumulation par simple monétisation. A ce titre, le pouvoir se déplace complètement du côté d’un outil possiblement conseillé, voire davantage, par les géants de la finance, et outil apparaissant faussement comme oligopole coordonné fait de quelques grosses banques centrales auxquelles viennent se rattacher la plupart des autres dans le cadre de « swaps » sécurisants. Clairement, la présidence apparente de cet oligopole reste la FED. Hélas, les contenus très techniques des prochains débats de Jackson Hole (rencontre des banquiers centraux) ne permettront probablement pas de décrypter  toute l’ampleur du déplacement des pouvoirs mondiaux.

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6 juillet 2020 1 06 /07 /juillet /2020 15:12

Il est curieux de voir la littérature contemporaine s’interroger sur le travail présent  et à venir des BC[1], et ce sans en connaitre sa réaiité institutionnelle profonde. Et la connaissance de cette réalité passe par celle d’une identité qui s’est  forgée au travers d’une histoire que nous avons rapidement évoquée dans la première partie du présent texte. De ce point de vue les BC présentes ne sont jamais que les formes transformées d’une réalité qui s’est constituée en rapport étroit avec le politique au sens le plus large.

La première partie de notre texte a cherché à mettre  en évidence que l’Histoire des banques centrales et du statut de la monnaie étaient le fruit de la rencontre entre acteurs, ou plus rigoureusement entre variables dépendantes : Etat et entrepreneurs politiques, banquiers, entrepreneurs économiques, demos (reste de la population). Cela donne plusieurs configurations historiques :

Banques centrales et monnaie peuvent être monopolisés par les seuls entrepreneurs politiques. Au-delà des diversités de pure forme, Trésor Public et banque centrale se confondent et ne constituent qu’une seule institution. Cela engendre un monde vertical, possiblement totalitaire ou démocratique, et au regard  de la loi d’airain possiblement souverain  ou dépendant . Historiquement nous avons là les premières civilisations, ou la très courte période qui est celle d’une partie du 20 ième siècle, une période où la loi d’airain est maitrisée sans que cette dernière n’exerce une influence déterminante sur la nature des régimes politiques. Au regard des autres acteurs, en particulier entrepreneurs économiques ou demos, un choix secondaire peut être laissé entre niveau de pression fiscale et niveau de monétisation.

Banques centrales et monnaie sont des autorités fruit d’un partage entre pouvoir des entrepreneurs politiques et pouvoir des banquiers. Cela donne un monde où la verticalité politique accepte une horizontalité marchande avec bénéfices possiblement partagés avec les entrepreneurs économiques. Le reste de la population restant soumis à l’impôt. L’exemple historique est celui de l’Europe du moyen -âge jusqu’à la première guerre mondiale. La loi d’airain de la monnaie s’impose à tous les acteurs et aucun choix n’est laissé entre fiscalité variable  et monétisation impossible.

Banques centrales et monnaie sont des autorités fruit d’un partage très inégal entre entrepreneurs politiques et Banquiers. Les premiers font le choix d’une servitude volontaire au service des seconds en réintroduisant massivement la loi d’airain de la monnaie, et ce en allant jusqu’à la naissance du « curieux marché » exposé dans la première partie du présent article. Cette dernière loi est l’outil nécessaire à l’illimitation d’une économie que les acteurs (entrepreneurs économiques) ont besoin de sécuriser. La mondialisation exige une homogénéisation des règles du jeu monétaire et donc une marginalisation des Etats (dérégulation généralisée). Nous avons là l’ère des banques centrales dites indépendantes.

Loi d’airain avec toutefois, dans cette configuration, une exception, celles des USA. La fin de Bretton-Woods (15 aout 1971) n’est pas l’abandon mondial de la loi d’airain (fin de la convertibilité du dollar en métal) mais la fin de la loi d’airain pour les seuls Etats-Unis. D’où le maintien au moins temporaire  de l’hyper-puissance américaine. Monde par conséquent complexe, avec pouvoir accru d’une fiance américaine, recul relatif des Etats soumis à la loi d’airain, domination des entrepreneurs économiques américain, domination des entrepreneurs politiques américains. Et monde aussi très complexe car la fin de la loi d’airain pour les seuls USA nourrit de nouveaux entrepreneurs économiques et politiques  en Asie, avec en perspective le basculement du monde vers l’Asie.

Nous sommes aujourd’hui dans une tentative ultime de pérennisation de la configuration précédente. Banques centrales et monnaies voient leur autorité assise sur un nouveau partage des pouvoirs. Les Etats et leurs entrepreneurs politiques sont toujours en situation de servitude volontaire (maintien du curieux marché) mais l’armature juridique qu’ils tiennent encore (définition de la base monétaire, cours légal et forcé etc.) est devenue tellement menacée que l’ensemble du système financier est tenu- à peine d’effondrement- de les aider quoi qu’il en coûte. Chaque acteur du jeu social devient à la fois dépendant et outil de capture. Les banques centrales toujours officiellement indépendantes deviennent de simples outils capturés : elles monétisent massivement la dette publique. La double servitude volontaire entre banquiers maitrisant partiellement la banque centrale et entrepreneurs politiques devenus mendiants, ouvre une coopération attentive pour maintenir hors de l’eau, cette fois, la totalité des acteurs : les entrepreneurs économiques et l’ensemble de la population. La monétisation massive à l’échelle de la planète va ainsi ré-autoriser le choix d’une moindre fiscalité associée à un monde économique de plus en plus irréel. Face à cette configuration, les Etats vidés de leur contenu et désarmés, vont laisser- pour se sauver eux-mêmes-  nombre de leurs souveraines prérogatives à leurs  banques centrales.

Les exemples sont  nombreux. Nous prendrons les plus importants : ceux de la FED et la BCE.

Premier exemple, celui de la banque centrale américaine. La FED  toujours officiellement indépendante est de fait l’outil indispensable de la politique budgétaire de l’Etat Fédéral. Sans achats massifs de dettes publique, il est clair que le plan américain de relance serait rigoureusement impossible. Mais l’on sait aussi que l’augmentation considérable du bilan de la FED, (plus de 3000 milliards de dollar entre mars et juin 2020), passe par son intervention sur la dette d’entreprise et les ETF émis par des fonds indiciels. Clairement on aide l’Etat fédéral, mais on l’aide aussi en maintenant la simple « façade financière » d’une activité économique dont l’effondrement peut rejaillir sur le politique. Nous n’en sommes pas à la monétisation par achat direct d’actions, mais le maintien des cours de la dette corporate permet par le bais de SWAPS de transformer cette dernière  en actions….d’une certaine façon, la FED devient organisatrice d’un actionnariat plus ou moins déconnecté de la réalité économique. Parce que potentiellement les prix de marché deviendraient une bombe, la FED est l’instance qui -comme au bon vieux temps du Gosplan soviétique- permet à l’ensemble des acteurs de se maintenir à flot. Avec bien sûr de considérables inégalités, puisque seuls les épargnants ont la possibilité de se porter acquéreurs d’actifs gonflés par la FED. Les revenus redistribués sont moins ceux de l’économie réelle que ceux de la spéculation tenue à bout de bras par la Banque centrale. Les canaux de cette redistribution sont nombreux : commissions bancaires accrues sur la transformation de la liquidité distribuée en titres nouveaux, rachat d’actions et montée artificielles des cours, liquidités se transformant en matière première pour de nombreux « shortsellers » spécialisés ou cachés dans les hedge funds, hausse vertigineuse du prix de vente des données (data), etc. Et parce que la dette devenue ingérable de l’Etat américain se double de la dette des pays émergents, il est possible par le biais d’accords de SWAPS sur plus d’une quinzaine de banques centrales d’assurer la liquidité de Banques centrales périphériques gravement affectée par la crise. Ainsi nait une véritable fédération hiérarchisée de banques centrales, toujours officiellement indépendantes, dont l’ultime vocation est de sauver les Etats pour sauver planétairement la gigantesque pyramide financière, de façon prioritaire   les banques et le shadow banking, et de façon beaucoup plus périphérique, les entreprises et l’emploi.

Second exemple, celui de la banque centrale européenne. La BCE est-elle aussi- très active, avec un total de bilan qui passe de 1150 milliards d’euros fin 2006 à 5636 milliards eu 19 juin 2020. Le concours à court terme aux banques sur le marché monétaire constituait avant la crise de 2008 l’essentiel de son bilan, et les concours à long terme tant aux banques qu’aux Etats étaient insignifiants. Aujourd’hui le concours à moyen et long terme aux banques est devenu le cinquième du bilan (18%) et celui offert aux Etats représente 59% du même bilan ( 3326 milliards d’euro sur 5636). Les activités de simple infrastructure monétaires sont devenues complètement marginales avec des crédits à court terme aux banques ne représentant que 0, 00008 du total du bilan. Des chiffres qui – à tout le moins- font comprendre, d’abord l’étonnement, ensuite  l’accusation  de non proportionnalité  de la Cour de Karlsruhe. Au-delà une activité de surveillance des banques, non pas quant à leur solvabilité, mais quant à l’utilisation des crédits alloués est de plus en plus d’actualité. Et plus loin encore il est aujourd’hui proposé à la BCE, de définir et prendre en charge de véritables objectifs de dette publiques, et de programmer, dans le détail, des politiques d’achat d’obligations d’entreprises, dont le contenu qualitatif serait finement précisé : éligibilité à la collatéralisation, à la cause climatique, etc. le tout assorti de protocoles de reporting tout aussi précis. En attendant des précisions, c’est Plus de 40 milliards de subventions qui viennent d’être octroyées aux banques par le biais des 1300 milliards d’euros de crédit à moyent terme assortis d’un taux de -1%. Pour sauver les Etats toujours prisonniers du « curieux marché » il faut d’abord sauver les banques afin qu’elles puissent participer au  marché sauveur des Etats….

Les Etats progressivement vidés de leur contenu sont même invités à entrer en désobéissance avec leur ordre Constitutionnel… une situation que l’on découvre dans le vote du Bundestag autorisant, contre la décision de juge suprême de Karlsruhe, la Bundesbank à continuer l’aventure du QE au sein de la BCE….

Conclusions

Si l’on tente de dresser un bilan de la présente situation, nous sommes invités à reprendre l’histoire de la grande aventure des Etats. Le regretté Pierre Clastres[2], étudiant les sociétés dites primitives et sans Etat, avait évoqué le « coup d’Etat créateur de l’Etat » pour marquer la capture du politique par cette nouvelle instance dans l’histoire de l’humanité.

Si l’on reprend le moment plus politique qui imprégnait la première partie du présent texte publié le 1ier juillet dernier, Il est possible de se demander si la nouvelle forme de la capture n’est pas celle des banques centrales dont on continue d’affirmer- contre vents et marées- qu’elles sont indépendantes. La grande aventure fut d’abord celle des Etats : captant le politique, les premiers entrepreneurs politiques de l’Etat embryonnaire sont longtemps restés prisonniers de la loi d’airain de la monnaie. La suite est l’apparition d’un partage toujours renégociable de la capture entre entrepreneurs politiques, banquiers, et entrepreneurs économiques. L’apparition du demos et de l’éventuelle démocratie correspondante n’étant que la dernière forme de la capture, celles idéologiquement vécue comme « intérêt général » et de la « neutralité de l’Etat ». A cette situation réputée neutre correspondait celle des banques centrales enkystées dans les Etats et porteuses d’une fin possible de la loi d’airain de la monnaie.

La situation est aujourd’hui inversée : ce sont les Etats et leurs entrepreneurs politiques qui sont enkystés dans une banque centrale devenue outil de sauvetage généralisé pour tous les acteurs. De fait, la nouvelle banque centrale est, telle un Etat, au -dessus ou en surplomb au regard de tous les acteurs, chacun d’eux exigeant d’elle le travail d’un Ulysse : empêcher, au moins à court terme, l’effondrement du monde.

 


[1] Par exemple Patrick Artus qui propose une remise en question du rôle des banques centrales en décrivant ce qu’elles font  sans en approfondir l’identité.  ( cf son article dans les Echos du 15/06/2020)

[2] Cf son ouvrage majeur : « La société contre l’Etat » ; Editions de Minuit ; 1974.

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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 13:53

       Le comportement des banques centrales devient étrange et complètement nouveau : Réputées indépendantes elles semblent aujourd'hui de plus en plus soumises à de nouvelles forces  en devenant sauveteuses d'Etats en pleine déconfiture. Mais pourquoi sauver les Etats? Qui leur demande d'agir ainsi? Deviennent- elles des "proto-Etats" en charge de la politique budgétaire? De la même façon on a le sentiment qu'elles ne sont plus de simples fournisseuses d'infrastructures des marchés de la monnaie. Elles sembleraient ainsi devenir des planificatrices des prix (taux) et des quantités échangées (liquidités), non pas simplement au profit du seul système financier mais au profit du bilan des entreprises elle-mêmes . Seraient-elles ou vont-elles devenir des institutions, type de celles des "Gosplans" soviétiques, chargées d'une planification impérative nouvelle au bénéfice du sauvetage du capitalisme?  Ces questions, et bien d'autres encore, semblent de plus en plus intriguer les économistes et commentateurs. Nous souhaitons apporter ici une contribution en resituant tout d'abord la grande aventure du couple

monnaie /Etat dans une histoire longue. C'est en "lisant les faits", l'évolution de la monnaie, celle des Etats, et bien sûr celle des banques centrales que l'on pourra comprendre que nous sommes probablement arrivés dans une nouvelle configuration historique. Cette lecture du mouvement historique de la monnaie, des Etats et des banques centrale, lecture restituée dans celles des acteurs au sein des sociétés fera l'objet du premier texte ci-dessous., un article déjà ancien publié sur ce blog . Une seconde partie consacrée à la grande transformation présente sera publiée dans quelques jours.            

 

 La grande aventure du couple  monnaie/Etat (nouvelle version d'un texte écrit en 2012) 

Dans le modèle de la « potentia multitudinis » André Orléan et Frédéric Lordon[1] nous ont donné un explication satisfaisante de la sélection du métal précieux comme base monétaire. Le paradigme de la rivalité mimétique, emprunté à René Girard[2], est sans doute le bon outil pour expliquer que la monnaie, invention des hommes, correspond aussi le plus souvent à un processus d’aliénation, ce que nous appelons la "loi d’airain de la monnaie". La monnaie est pure convention sociale, mais elle est aussi, le plus souvent,  une implacable contrainte, et l’histoire des crises monétaires nous montre qu’il est difficile de s’en affranchir.

Pour autant, la loi d’airain résulte aussi de la progressive montée de l’économie dans les communautés humaines.

Montée de l’économie et promotion du métal précieux

Lorsque dans les sociétés primitives, le face à face entre individus est permanent, Marcel Mauss[3] nous a appris que si échange il y a, celui-ci peut être simple échange de dons ou échange de valeurs économiques, dont le but n’est pas le profit  mais simplement celui d’assurer la simple lutte contre l’entropie : il faut bien manger, s’habiller, etc. et donc produire les valeurs d’usages correspondantes dans une quantité suffisante - sans surplus- pour assurer la reproduction de la société. Dans ce type de monde, si des signes monétaires se mettent à circuler, on ne peut  les considérer comme équivalents aux nôtres, car ils ne sont probablement pas réserve de valeur et ne sont probablement pas thésaurisés. Les monnaies en question, ne sont probablement pas du métal précieux et ne sont, conventionnellement, que des signes comptables matérialisant le crédit que se font des échangistes,  qui se connaissent et vivent par ailleurs dans un tissu social extraordinairement dense résultant du holisme ambiant. Les monnaies correspondantes sont ainsi probablement l’équivalent de nos monnaies locales.

Ces monnaies perdurent le plus souvent  alors même que les monnaies faites de métal précieux commencent à circuler. Nous avons là des espaces de circulation monétaires, qui ne se recoupent pas et les vieilles monnaies servent aux usages communautaires traditionnels (le dedans), tandis que les autres feront circuler des marchandises beaucoup plus impersonnelles car appartenant à  des inconnus et véhiculées par d’autres inconnus (le dehors). Dans l’Europe du Moyen-âge, on parlait ainsi des « monnaies noires », faites de cuivre, de bronze ou de plomb, et que l’on opposait aux pièces faites de métal précieux. Toutefois ce fait historique,  marque le passage à l’économie et si la simple lutte contre l’entropie persiste dans les cellules domestiques de base, d’autres agents s’adonnent à son dépassement avec le jeu d’un échange qui devient authentiquement économique et marchand. Avec son potentiel d’illimitation.

 

 C’est ce bouleversement qui, immanquablement, doit déboucher sur l’aliénation monétaire : le métal précieux est automatiquement « élu » et devient aussi réserve de valeur. Elu car l’élargissement de l’espace de communication (le dehors) fait diminuer le capital social : la confiance, sous-produit du holisme, laisse place à la méfiance envers ceux que l’on connait moins. La monnaie ne peut plus être un symbole, que l’on pourrait même ne pas utiliser, si la division du travail était extrêmement réduite. Il faut qu’elle devienne réalité, qu’elle libère de tout engagement et qu’en même temps, elle soit pouvoir d’achat général, éventuellement en attente d’une opportunité. La monnaie de métal précieux, devient ainsi la quintessence de la liquidité et réserve de valeur.

Vertu libératrice avec sa contrepartie aliénante : c’est la perte de capital social, qui la met en avant en tant que paravent, face aux risques de ce qui devient l’économie. Elle devient ainsi un substitut de confiance…un ersatz, envers qui la confiance doit, en conséquence, se maintenir.

 

Nous avons là la perspective d’une grande marche vers la "loi d’airain de la monnaie".

 

 Il ne faut pas qu’elle soit produite malhonnêtement et il faut lutter contre les faussaires, mais en même temps, comme elle est réserve de valeur, son grand penchant, est celui de devenir le vecteur de la thésaurisation laquelle  va engendrer sa rareté, et probablement sa dimension récessionniste. Elle risque de se faire trop rare et donc de réprimer l’économie, alors qu’elle résulte de la montée de cette dernière  et du passage au dépassement chez les hommes de la simple et si ancienne lutte contre l’entropie. Exigence d’abondance croissante, mais aussi mise en place spontanée, d’un mécanisme de raréfaction, dépassant largement les raretés naturelles procurées par l’épuisement des mines.

 

Montée du politique et marche vers la centralité monétaire du métal précieux

 

Les hommes se mettent à produire et échanger plus que ce qui est nécessaire aux fins de la simple reproduction de la communauté. Ils vont ainsi connaitre les premières civilisations, et parfois les empires correspondants. Mondes qui ont dépassé le strict stade de la simple lutte contre l’entropie et produisent du surplus, dont la contrepartie sera une accumulation d’objets symboliques, religieux et politiques : temples, objets d’arts, constructions témoignant de la puissance du prince, etc. Formes qui élargiront la fonction réserve de valeur du métal. Et du métal qui sera aussi la contrepartie de ce qui est le premier investissement de ce monde nouveau : le surplus, fait d’objets symboliques dans les ordres politique et religieux, est l’investissement « macroéconomique » de ce type de monde, investissement dont le coût est la rémunération monétaire des artistes, artisans, et autres bâtisseurs de temples et de cathédrales.

 La montée de l’économie et de la monnaie métallique est aussi celle de la grande aventure étatique.

C’est que le politique, qui  dans ce type de monde prend la place des dieux, bénéficie du statut de ces derniers et accapare leur position de créancier infini : l’impôt se substitue, partiellement, plus rarement en totalité, aux sacrifices envers les divinités. Il y aura même parfois concurrence, ou complémentarité, et Périclès racontera - nécessité de la guerre oblige- qu’il fallait prélever sur les offrandes et objets sacrés de Délos de quoi financer les armées. Les entrepreneurs politiques sont ainsi - comme les dieux - des créanciers, et la dette qu’on doit leur régler est bien sûr variable : dette de vie, esclavage, dépendances diverses, impôt en nature, mais aussi impôt monétaire.[4]

Et là encore, plus les prélèvements sont liquides, et plus leur « pouvoir d’achat » est grand, notamment vis-à-vis d’étrangers, individus simples mercenaires, voire puissances politiques étrangères, connaissant la même aventure. On comprend par conséquent que c’est le métal précieux qui logiquement doit devenir « équivalent général », se substituant progressivement à nombre d’autres formes de prélèvements. Les princes deviennent ainsi - fait social émergent et donc spontané- les personnages centraux d’une circulation monétaire plus moderne, celle qui initie l’âge économique de l’humanité. Ce qui permet de comprendre le célèbre adage : « battre monnaie est un attribut de la souveraineté ». Mais en même temps de comprendre aussi la vocation du métal à être dissimulé et thésaurisé : la guerre peut se manifester à chaque instant et les potentialités récessionnistes du métal sont ainsi récurrentes.

La centralité monétaire est donc fondamentale. Les princes doivent y veiller, empêcher si possible l’exportation du métal, qui par exemple va saigner Rome et devenir l’une des causes de son effondrement, et surtout se construire un monopole de la frappe : les hôtels des monnaies. De fait, monnaie et souveraineté se trouvent indissolublement liées. Une souveraineté soudée à la centralité monétaire qui n’est évidemment pas simple à construire si les Etats ne sont pas encore bien clairement et indiscutablement constitués.

 

Une loi d’airain avec laquelle il faudra ruser

 

La sélection du métal, comme effet du fonctionnement de la société, est aussi un fardeau pour le prince. D’un côté elle affirme sa puissance, et son pouvoir de prédation sur ces endettés désignés que constituent les sujets. Mais en contrepartie, il faut en réguler correctement le flux si l’on ne veut pas faire face à une pénurie source de récession, ou à l’inverse, risquer une méfiance résultant d’une abondance trop importante. Problème qui reste d’actualité pour nos modernes gouverneurs de banques centrales. Le prince a intérêt à une multiplication des signes monétaires surtout s’il lui devient difficile de pérenniser sa prédation par des voies ouvertement trop violentes : maintien de l’esclavagisme, lourdeurs des corvées, augmentation de l’impôt, etc. La conjonction d’une pénurie de métal par épuisement ou perte de contrôle de mines conjuguée à des résistances croissantes des sujets, peut l’amener à « tricher » au niveau des hôtels des monnaies. Ainsi, en France le mandement royal de 1358 affirme sans pudeur que l’on doit préférer la monétisation à l’impôt et que le roi doit mobiliser les rentes qu’il tire de la frappe. Fait troublant, qui peut être comparé avec le comportement, il est vrai plus pudique de la BCE aujourd’hui. Cette dernière en achetant massivement de la dette publique espagnole, italienne, etc. va-t-elle soulager les contribuables  correspondants ? Comparaison intéressante et sans nul doute à approfondir avec la naissance des « Outright Monetary Transactions » (Transactions Monétaires Fermes) de Mario Draghi en septembre 2012.

Maintenant, si les sujets prennent conscience de la politique très classique de dilution, le prince pourra trouver d’autres méthodes, par exemple l’obligation de renouvellement plus rapide de la frappe des monnaies anciennes, ou l’émission d’une nouvelle monnaie, voire la simple vente des hôtels des monnaies lesquels deviennent des charges publiques pour une bourgeoisie financière en voie de constitution.

Toute la période, qui va de l’éveil de l’économie et de celui de l’Etat, jusqu’à leur plein épanouissement, avec les révolutions industrielles et le passage progressif à l’Etat de droit, correspond à l’histoire de cette ruse au regard de la loi d’airain.

Pendant très longtemps, la monnaie de papier est une impossible solution à la rareté, d’où des catastrophes bien connues, par exemple  en France le système de Law ou celui des assignats. Un autre problème fût celui de « l’élection » de 2 métaux précieux que l’on fait circuler simultanément avec des valeurs légales (la monnaie est un fait de souveraineté) qui ne correspondent pas nécessairement à celles du marché (la monnaie baigne dans l’économie, et le rapport des prix de marché de l’or et de l’argent, ne correspondent pas nécessairement aux valeurs « politiquement décidées »). Nous avons là, toute la question du bimétallisme et de cette fausse solution qu’était l’Union Latine (1865), voulue par un empereur cherchant peut-être à restaurer un empire et une monnaie européenne unique. Derrière toutes ses tentatives, la « loi de Gresham »[5] s’est très souvent manifestée. Et parce qu’elle fait peur, le métal continuera à manifester son irrésistible puissance. La Grande Bretagne s’y pliera très longtemps,  et paiera ainsi très cher sa tentative de retour à l’étalon-or dans les années 1920. Organisant la pénurie monétaire, son Etat devait plonger le pays dans un tourbillon récessionniste mettant fin à la grandeur britannique.

La véritable cause de la loi d’airain est bien sûr la fonction réserve de valeur de la monnaie, et cette fonction réserve préoccupe des groupes sociaux dont l’existence politique s’affirme en même temps que l’Etat de droit.

 

Loi d’airain et affrontements autour de la rente.

 

Lorsque les princes, prédateurs infinis, saisissent qu’il est de leur intérêt de laisser grossir une masse taxable par le biais d’une prédation plus intelligente, ils laissent l’économie s’épanouir et avec elle le groupe des entrepreneurs économiques. Un dialogue s’introduit petit à petit entre  les vieux entrepreneurs politiques ( les princes) et les modernes entrepreneurs économiques. Petit à petit la prédation se transforme. Les créances que s’octroient les princes sur les sujets deviennent insuffisantes et se trouvent complétées par l’obtention de prêts  en provenance des entrepreneurs économiques, en particulier financiers. La fonction réserve de valeur de la monnaie s’épanouit et avec elle la rente, c’est-à-dire le taux de l’intérêt. Phénomène qui développe des endettements publics croissants et parfois gérés par la violence de l’Etat endetté : banquiers italiens du moyen- âge, machiavéliques expulsions des juifs avec extinction juridique des dettes de leurs débiteurs par versement du cinquième des sommes dues au Trésor royal, etc. Les exemples et procédures imaginées sont une mine sans fonds pour l’historien. Exemples et procédures qu’il serait utile de comparer avec les événements d’aujourd’hui.

Mais la marche  progressive vers  l’Etat de droit aboutit à un partage plus serein de la rente générée par la fonction réserve de la valeur de la monnaie métallique, et petit à petit, contre un véritable début de partage de la souveraineté monétaire, le prince, beaucoup moins puissant  se trouve plus ou moins assuré de bénéficier des services des banquiers . Ceux-ci acquièrent, le plus souvent sans titres, un véritable droit sur la monnaie légale : ils  commencent à émettre du papier au-delà de leurs réserves métalliques, ce qui correspond à un début de transfert de la fonction régalienne d’émission monétaire. En revanche l’entrepreneur politique, de plus en plus souvent soumis à l’élection, dans le cadre d’un marché politique naissant, est satisfait de voir le déficit public couvert par un achat régulier de titres producteurs de rentes. La rente perpétuelle du 19ième siècle est en même temps annonciatrice d’une classe de plus en plus nombreuse de rentiers, heureux de voir des déficits publics qui ne sont que la contre- partie d’ un style de vie confortable et sécurisant . Ainsi à la belle époque ( en 1900) le service de la dette publique française est-il évalué à 25% du total du budget de l’Etat, lequel représente environ 12% du PIB de l’époque. Cela correspond ainsi à un service de la dette d’environ 3 points de PIB, charge assez comparable à ce que l’on constate aujourd’hui[i][6]. Les entrepreneurs politiques devenus beaucoup plus modestes et ne rusant plus que fort modérément avec la loi d’airain –le franc germinal reste stable tout au long du 19ième  siècle- prennent ainsi en charge les intérêts supérieurs des rentiers. Comme jadis les princes pouvaient protéger les aristocrates.

La montée de l’Etat de droit, c’est aussi celle de l’idéologie du contrat social et de l’intérêt général. Les entrepreneurs politiques quittent leur statut de prédateur, et leur reconduction au pouvoir, passe par un marché fort particulier où il est question de services publics dont le coût est financé par un impôt. Le libéralisme croit ainsi mettre fin au prédateur alors qu’il ne met fin qu’à son représentant historique, et laisse intacte la machine à prédater, laquelle pourra fonctionner démocratiquement au gré des majorités parlementaires. Ce que soupçonneront les premiers libéraux comme un Benjamin Constant[7], un Fréderic Bastiat[8] ou un Herbert Spencer[9]. Contrat social et intérêt général sont bien une fiction, puisque services publics et impôts ne relèvent pas d’un contrat. Aucun agent n’achète sur un marché, des services publics contre un paiement volontaire : quantité et qualité de services publics et impôts ne relèvent pas de l’échange volontaire entre personnes libres de décider.

 Mais un tel âge de l’aventure étatique , celui du contrat social, correspond à une réalité devenue massive : les entrepreneurs politiques ne sont plus que des bâtisseurs d’une majorité permettant leur reconduction au pouvoir. Et majorité acquise en distribuant divers avantages directement ou indirectement économiques. La distribution d’aides ou subventions et d’un  « crédit à la consommation ou équipements  de services publics » est facteur de consolidation d’un contrat social. Ce crédit, qui n’est rien d’autre qu’un déficit public, peut faire l’unanimité des divers groupes sociaux, et se trouve être un bon produit pour assurer la reconduction au pouvoir. Au-delà, il développe un peu plus une communauté d’intérêts et de destin entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques : la rente contre-partie de la dette, elle-même contre- partie de la fonction réserve de la valeur se trouve de mieux en mieux partagée.

Il est pourtant des événements majeurs qui peuvent mettre en cause la communauté d’intérêts et de destin entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques.

 

Loi d’airain maîtrisée et étiolement  de la rente.

 

Lorsqu’à l’illimitation de l’économie pourra correspondre l’illimitation de la guerre et des besoins financiers correspondants (2 guerres mondiales), les limites de la monnaie doivent être définitivement repoussées. Les mines de métal, hôtels des monnaies et bricolages des banquiers privés deviennent des outils dérisoires. Il faut inventer une usine à produire, toujours centralement, de la monnaie. Au-delà des fictions juridiques, il faut que Trésors et banques centrales soient confondus et que les moyens monétaires deviennent tout aussi illimités que la violence militaire.[10] L’apparente mondialisation du 19ième siècle laisse la place à une forte consolidation des Etats-Nations. Curieusement, déficits et dettes publique devenus aussi gigantesques qu’aux époques pré-modernes (France de l’ancien régime, Grande Bretagne de l’époque napoléonienne, etc.) ne sont plus un boulet pour les pays qui - peut-être à l’exception de la Grande Bretagne- décident de ne pas s’en soucier, et préféreront s’adonner aux investissements de reconstruction. Et il est vrai que si Trésor et Banque centrale ne font plus qu’un, la dette publique n’a plus  de sens. Cette dernière n’a de réalité que si Trésor et Banque centrale sont séparés et n’ont de contact qu’avec un «  curieux marché » où l’Etat (Trésor) est demandeur de monnaie – la monnaie légale, donc la sienne, celle qu’il a « adoubé » - et où la banque centrale se trouve offreuse de cette même monnaie. Sans séparation, plus de marché de la dette et donc plus de dette publique. Dans un tel système où l’unité réelle – au-delà des apparences juridiques et institutionnelles- du Trésor et de la Banque centrale est validée, c’est le Trésor qui fixe la quantité de monnaie en circulation et non pas le système financier. De quoi s’interroger aujourd’hui avec l’OMT de Mario Draghi qui fait tant rêver les naïfs : « Pourquoi tant d’argent pour les banques et rien pour les Etats ? ».

Durant quelque 60 années au vingtième siècle, dans nombre de pays, l’unité du Trésor et de la Banque centrale font que L’Etat retrouve la pleine souveraineté monétaire et cette fois sans risque d’épuisement de réserves métalliques. Ni même de catastrophe monétaire tant il est vrai que la mobilisation de tous les facteurs de production donne davantage de sens que la spéculation. Même l’Allemagne, victime d’une gigantesque inflation, saura avec le docteur Schacht (1932-1936) et ses « effets Mefo »[11], se ressaisir très rapidement en faisant correspondre  circulation monétaire et production.

Désormais, dans nombre d’Etats, la production de monnaie s’ajuste à la croissance de l’économie laquelle a pour limite  - à la fois supérieure et inférieure- les réserves en facteurs de la production et en gains de productivité. En termes savants, la croissance réelle est proche de la croissance potentielle et l’étau monétaire a disparu. Et avec lui - au moins partiellement -  la rente. Surtout si, comme ce sera le cas de la France, la fusion de la banque centrale et du Trésor correspondant, est telle que le « curieux marché » n’existe plus, tant il est contourné, et que les taux d’intérêt réels (inflation comprise), sont politiquement décidés à  un niveau proche de zéro. La rente est ici victime de ce qui sera appelé plus tard « la répression financière ». Ce que Keynes avait appelé « l’euthanasie des rentiers ».

Avec cette monnaie où la fonction réserve de la valeur s’évanouit, il n’y a plus à dire que l’épargne (fonction réserve) génère l’investissement (fonction accumulation). A l’inverse, c’est le souci de la mobilisation de tous les facteurs de la production (plein emploi) qui génère l’investissement financé par création monétaire. La loi d’airain est ainsi maîtrisée. Elle n’est pourtant pas morte, et les entrepreneurs économiques sauront un jour  réorienter les actions des entrepreneurs politiques, dans un sens qui ira vers une grande perte de leur souveraineté monétaire.

Elle n’est également pas morte en raison  du comportement des autres souverains monétaires, souverains maîtres de lieux dans lesquels elle peut, en fonction des circonstances, se pérenniser. La fonction réserve de la valeur cherchera ainsi à se maintenir malgré la répression financière, d’où la fuite devant la monnaie, la spéculation etc., qui mécaniquement développera le renforcement de l’appareil répressif, avec un contrôle des changes rigoureux, l’interdiction stricte de la circulation du capital, etc.

De fait, le souverain moderne, en renforçant l’Etat-Nation crée ou renforce un « dedans » qui ne peut exister que face à un « dehors » lui-même renforcé et qui vient limiter sa souveraineté monétaire.

La montée en puissance de l’Etat-Nation ne fait évidemment pas disparaître l’économie, et de la même façon que les monnaies noires (le dedans) cohabitaient avec les monnaies d’argent et d’or (le dehors), les nouvelles monnaies souveraines (celles du dedans) se construisent sur la base d’un dehors qui échappe au souverain : l’Euthanasie des rentiers est ainsi un processus toujours limité.

 

Le retour de la loi d’airain de la monnaie.

 

Contrairement aux apparences, la fin de Bretton-Woods avec la décision du président des USA, le 15 Août 1971, de supprimer la conversion en métal du dollar, ne correspond nullement à une nouvelle victoire sur la loi d’airain. Elle est probablement, à l’inverse, une victoire des entrepreneurs de la finance qui, bénéficiant de l’illimitation  économique nouvelle  correspondant à la mondialisation, se sentent capables de repousser les limites du « déficit sans pleurs »[12]. Le déficit ne doit plus être un problème et la finance américaine est capable par création monétaire de le rendre non limité. Et, au déficit extérieur, le « déficit jumeau » qui peut lui correspondre ( le déficit public), est tout aussi capable de se maintenir, voire de s’élargir par une bonne gestion marchande des titres publics correspondants. A l’époque le président des USA ne se doutait  peut-être  pas du cadeau ainsi fait à la finance, qui, à partir de cette date, va commencer à accroître sa « part de marché » dans le PIB planétaire.  Quelques années plus tard, toute la législation Roosveltienne sera progressivement abolie pour supprimer toute forme de loi d’airain dans la finance. Vaste mouvement qui sera aussi justifié par une recherche universitaire, étrillant le corpus keynésien, au profit d’une nobélisée « théorie des marchés efficients ». La grande machine à fabriquer de la dette …et de la rente, donc machine à  financiariser toute l’économie réelle, se met en ordre de marche.

De fait, partout dans le monde, les entrepreneurs de la finance se libèrent de la répression financière imposée par les entrepreneurs politiques…. Et vont reporter les contraintes de la loi d’airain sur les Etats. Nous passons ainsi de la répression financière à la répression des Etats. Car la fin de la répression financière est aussi le retour de la loi d’airain pour les Etats. La meilleure illustration, est bien évidemment la séparation complète des Trésors et des banques centrales, avec des  positions extrémistes  comme celle de l’Europe ou les banques centrales de l’euro-zone ne peuvent même pas participer aux enchères de la dette publique.  Nous avons là le comportement mimétique, l’effet de foule, aussi aidé par le « nouveau savoir » universitaire, qui à la fin des années 80, va imposer partout dans le monde l’indépendance des banques centrales, c’est-à-dire le « curieux marché ».

 C’est dire que le rétablissement- au sens du 19ième siècle- d’un vrai marché de la dette publique rétablit la rente avec comme garantie supplémentaire que celle-ci  voit son maintien assis sur une politique rigoureuse de stabilité des prix,  grand devoir et grand travail des banques centrales indépendantes . Grand devoir et grand travail qu’il faut lire comme fin de la dissolution  des stocks de dettes par cet acide qu’était l’inflation. Les banques centrales deviennent gardiennes de la valeur des actifs financiers de toute nature, ce qui libère la finance et ce qui contraint les Etats.

 

Loi d’airain de la monnaie , mondialisation et retour de la « loi d’airain des salaires »

 

Mais si cette fin de la répression est le rétablissement d’une frontière infranchissable entre le monde des Trésors et celui des banques centrales, elle est aussi la fin de la frontière monétaire entre les Etats-Nations. Cela correspond à un autre grand travail : édifier la mondialisation. Edification d’une frontière d’un côté, et disparition d’une autre par ailleurs, vont dans le même sens : la souveraineté monétaire qui avait abouti à la relative maîtrise  de la loi d’airain s’évanouit à la fin du 20ième siècle.

Les causes de cet immense travail juridique, correspondant à l’édification  de la mondialisation sont connues : l’épuisement du fordisme dès la fin des années 60, doit être combattu en recherchant de nouvelles productivités dans les espaces périphériques[13]. Il faut donc agréger aux vieux espaces d’accumulation de nouveaux territoires où les basses rémunérations deviendront des ersatz se substituant partiellement aux gains de productivité déclinants dans les espaces centraux. Ce qui est moins connu, est que cette continuation du fordisme par d’autres moyens, ne peut établir un équilibre entre l’offre globale mondiale et la demande correspondante. Parce que le fordisme national disparaît, disparaît avec lui l’ensemble des institutions qui garantissaient les débouchés d’une offre rapidement croissante. En termes simples, parce qu’il n’existe plus de mécanismes de redistribution, la pression sur les salaires se fera planétaire et rétablira ce que l’on appelait avant le fordisme la « loi d’airain des salaires » à l’échelle mondiale. De quoi réfléchir à ces « sursauts de compétitivité » passant par une baisse du coût du travail dont le monde s’abreuve aujourd’hui en constatant l’affaissement de la croissance…

Ce phénomène développe ce qu’on pourrait appeler une crise de « l’entrepreneuriat politique » phénomène qui, à la surface des choses, est vécu comme la « fin du politique » au profit de la dictature de l’économique. Bien évidemment il n’en est rien puisque la mondialisation est elle-même une construction institutionnelle. Simplement les entrepreneurs politiques qui construisent la mondialisation pour faire reculer les limites du fordisme sont obligés de la négocier contre la mise à l’index des Etats- providence…. lesquels étaient une pièce essentielle de ce même fordisme. Difficile dans ces conditions de maintenir la crédibilité d’un entrepreneuriat politique qui s’était souvent bien construite dans la phase ascendante du fordisme.

Mais «  la loi d’airain des salaires » impose une crise mondiale de débouchés où chaque Etat, tente de reporter par une concurrence agressive sur tous les autres, les problèmes qui en découlent. Avec toutefois l’irruption des remèdes miracles désormais offerts par la finance dérégulée. Parce que la fin de la répression financière aboutit au dessaisissement des Etats en matière monétaire, les entrepreneurs de la finance peuvent offrir par la voie de l’endettement une solution plus ou moins précaire à l’insuffisance mondiale de débouchés. Nous avons là la problématique américaine des subprimes qui permettait à des personnes , victimes nouvelles de la nouvelle  loi d’airain des salaires, de consommer des revenus qu’elles ne possédaient pas.

Les Etats, qui, désormais dépossédés d’une souveraineté monétaire qui avait pourtant évoluée vers une maîtrise de la loi d’airain, ne sont pas tous dans la même situation au regard de la finance libérée.

 

Retour de la loi d’airain de la monnaie et rapports de forces différenciés entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance.

 

En dehors de cas très particuliers : Chine, Corée du nord, etc. le nouvel équilibre entre entrepreneurs politiques et entrepreneurs de la finance est un rapport de forces variable.

Pour les pays à monnaie de réserve, il est clair qu’il existe une grande communauté d’intérêts. Ainsi pour les USA, la politique de puissance peut se pérenniser et c’est bien l’industrie financière qui, en augmentant sa part de marché dans le PIB, permet aussi le développement de la part de marché américain dans le total des dépenses militaires mondiales.  Le financement de la guerre qui était naguère soumis à la loi d’airain ( il fallait de l’or pour payer les mercenaires) s’en libère au moins temporairement grâce à l’illimitation de la  finance. De ce point de vue, la fin de Bretton-Woods, associé au statut du dollar comme monnaie de réserve, est aussi  ce qui permettra le gonflement du budget militaire américain avec le financement des guerres associées : Vietnam, Irak, Afghanistan.

Et si le gouvernement américain peut déclarer au reste du monde que le dollar est « notre monnaie et votre problème »[14], il oublie de signaler qu’il est aussi le double intérêt du système politique américain et de ses entrepreneurs de la finance.

 

Pour les pays dont la monnaie ne repose que sur une base légale étroitement nationale, le rapport de force entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques est tout autre, et la loi d’airain s’impose durement à ces derniers sous la forme du « curieux marché » : la rente doit être payée par les contribuables et vient limiter l’éventail des possibles. La classe des rentiers réapparaît avec la séparation complète du Trésor et de la banque centrale, avec pour le premier la nécessité d’acheter sa propre monnaie aux correspondants (les banques) de la seconde -une institution qui lui est devenue étrangère, une institution sui generis comme disent les juristes- et les entrepreneurs politiques doivent construire de nouveaux compromis  pour conquérir ou se reconduire au pouvoir. Compromis plus difficiles car la séparation entre Trésors et banques centrales correspond aussi à la nouvelle mondialisation qui impose une gestion monétaire très stricte, une prudence fiscale et sociale etc. Investir pour parvenir au plein emploi, n’est plus une décision de politique économique, et il ne faut désormais compter que sur la confiance des marchés.

 

Les pays de la zone euro sont sans doute les plus malmenés dans le retour de la loi d’airain. En dehors de l’utopique fusion des marchés politiques au profit de la naissance d’un Etat européen animé par des entrepreneurs politiques européens, la monnaie unique ne peut fonctionner que sur la base d’une loi d’airain particulièrement stricte. Ici la séparation des Trésors de leur banque centrale ne peut être que radicale. Et l’on se plait à confirmer que la BCE est probablement la plus « crédible » du monde car la plus indépendante des banques centrales du monde.

Comprenons en effet que si cette indépendance n’était pas radicale, le comportement de passager clandestin se ferait tout aussi radical et  l’on tomberait très vite dans le célèbre « dilemme du prisonnier » : les entrepreneurs politiques de chaque Etat, auraient en effet intérêt à imprimer des billets dont le coût serait supporté par leurs collègues des autres Etats. Il en résulterait globalement une loi de Gresham au détriment de l’euro que l’on voulait construire. Cette remarque est fondamentale : sans fusion réelle des marchés politiques, l’indépendance de la BCE doit être radicale, et donc le financement des Etats ne peut se faire que par le « curieux marché ». Alors que le « quantitative easing » peut s’imaginer dans les autres pays, par accord entre entrepreneurs de la finance et entrepreneurs politiques, tout en respectant la logique formelle d’une séparation entre Trésor et Banque centrale, cette solution est fort logiquement exclue dans le cas de l’euro zone. Le « curieux marché », qui ici ou là peut plus ou moins être contourné, ne peut être au moins sur le papier que prison monétaire pour les Etats.

Cette situation particulière de l’Euroland peut d’ailleurs être confirmée par le fait que même en disposant d’une législation stricte qui vient limiter les déficits budgétaires ( critères de Mastricht) les comportements de passager clandestin n’ont cessé de suinter de toutes parts, et ce en provenance de tous les Etats, sans exception. Cela signifie par conséquent que la zone euro est probablement le lieu où le retour de la loi d’airain est le plus fort, fonctionne le plus au détriment relatif des entrepreneurs politiques, et le plus au profit de l’industrie financière.

Ce point de vue est sans doute confirmé par les récentes décisions de la BCE, concernant le rachat sans limite de titres, et ses fonctions futures dans l’union bancaire européenne en cours d’élaboration. Sans doute des décisions qui sauvent aussi les entrepreneurs politiques incapables de quitter le statut de passager clandestin, mais d’abord des décisions qui favorisent puissamment la rente : les créanciers voient leurs titres garantis. Et si demain l’ensemble du système bancaire européen, avec de fait ses annexes que constituent le « Shadow Banking »[15], passe sous le contrôle de la BCE, le rapport de forces au profit de la finance sera grandement amélioré. Le puissant multiplicateur du crédit dopé par l’OMT de la BCE est  « fête » pour la finance et simple « os à ronger » pour les Etats.

Mais là encore, et de façon plus globale il faut nuancer, la finance n’a pas intérêt à ponctionner  les Etats jusqu’au défaut, Etats qui doivent rester  solvables si l’on veut éviter l’effondrement planétaire. 

 

                                              Fin de l'article de 2012 et fin de première partie

 

 

 

[1] « Genèse de l’Etat et genèse de la monnaie », Revue du MAUSS, avril 2007.

[2] « La violence et le sacré », Grasset, 1972.

[3] « Essai sur le don » texte inséré dans le recueil d’articles préfacé par Claude Lévi-Strauss, PUF,1950.

[4] Sur ces questions nous renvoyons  au chapitre premier de « Banques centrales, indépendance ou soumission », Jean Claude Werrebrouck, Editions Y Michel, 2012.

[5] Thomas Gresham était un financier anglais du 16ième siècle qui avait constaté que lorsque 2 monnaies circulaient simultanément dans un espace, les agents thésaurisaient la bonne monnaie pour ne financer leurs échanges qu’avec la mauvaise. D’où l’expression « la mauvaise monnaie chasse la bonne »

[6] 2,5% du PIB  pour la France de 2013(environ 50 milliards d’euros de rente –service de la dette – pour un PIB d’environ 2000milliards d’euros).

[7] 1767-1830. Cf notamment son célèbre discours de 1819 : « De la liberté des anciens comparée à la liberté des modernes »

[8] 1801-1850. Cf ses œuvres complètes disponibles sur Wikipédia Commons et notamment « Sophismes économiques » ou « Harmonies économiques »

[9] 1820-1903. Son livre majeur : « Le droit d’ignorer l’Etat » (1850) servira de références aux libertariens contemporains et notamment Robert Nozick.

[10] Déjà Joseph Proudhon avait imaginé en 1846 un « projet de réunion de la Banque de France au domaine public ». Rédigé sous la forme d’une loi, le projet stipulait que la banque était « réunie au domaine de la nation et fonctionne à son compte » tandis qu’elle était « placée sous la surveillance des représentants du peuple ». Très curieusement le projet stipulait aussi que la banque « était indépendante du gouvernement ». L’idée fort contradictoire de fusion et d’indépendance était déjà dans la tête de Proudhon

[11] Les effets Mefo, véritables moyens de paiements publics, étaient des reconnaissances de dettes garanties par l’Etat et escomptables à la banque centrale. Au-delà des aspects techniques, l’objectif était d’activer les facteurs de la production durablement non utilisés en raison de la crise, en remettant en circulation la monnaie thésaurisée. Le docteur Schacht qui fût parfois qualifier de « magicien » devait réussir à extirper l’Allemagne de la crise sans accroissement notable de la circulation monétaire. Sur la base d’un désaccord avec Hitler sur le sens à donner à la relance de l’activité, Il quittera ses fonctions ministérielles en 1936 .

[12] Expression de Jacques Rueff –ministre du Général De Gaulle -  pour désigner le déficit extérieur américain.

[13] On trouvera développements et explications plus précises de ce qui suit dans le chapitre ­­6 de « Banques centrales, indépendance ou soumission ».

[14] Expression de John Connally  Secrétaire au Trésor à l’époque de Richard Nixon

[15] Ensemble du système bancaire et financier parallèle, non soumis à la réglementation bancaire, et pourtant d’un poids  presque équivalant au système réglementé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans banques centrales
29 mai 2020 5 29 /05 /mai /2020 16:01

 

La crise, devenue économique avec ses effets différenciés sur les Etats, rend très urgente la nécessité de transferts entre partenaires[1]. Plus que conseillée dans toute union monétaire, ces transferts devenus impossibles avec la construction concrète de la monnaie unique, deviennent radicalement impératifs avec la crise actuelle.

Les jours qui viennent vont nous en dire plus sur le chemin suivi par les divers acteurs (Etats et institutions qui à priori les accompagnent ou les surplombent) mais d’ores et déjà on peut imaginer le scénario le plus probable.

Certains Etats, avec un besoin de roulement représentant des montants colossaux (jusqu’à 25% de la dette publique totale italienne dans les 2 prochaines années) ne peuvent se maintenir dans la zone euro sans une aide massive de la BCE.

La BCE elle-même ne peut facilement maintenir cette aide massive en raison de la décision de la Cour constitutionnelle allemande du 5 mai dernier. A cet égard, il lui faut obéir au droit constitutionnel allemand et ne plus solliciter la Bundesbank dans le QE. Elle choisira donc de désobéir aux règles internes à l’Eurosystème, ce qui, dans la hiérarchie des normes, constitue un moindre mal. Cette décision marquera la supériorité du droit national sur le droit européen. Le prix symbolique est très élevé mais il faut bien faire face à l’effondrement réel des Etats.

Il pourra y avoir recours auprès de la Cour Européenne de Justice si la BCE n’intègre plus la Bundesbank dans son activité de sauvetage. Mais la procédure sera longue et comme nous le disions, on arrivera bien à déclarer que « les cercles sont des carrés[2] ».

Au-delà, La BCE, gravement menacée par son surpoids en terme  de taille de bilan, va être enfin aidée dans son travail de secouriste par le budget de l’UE et l’accord en préparation. Mêmes les 4 Etats dits « frugaux[3] » devront accepter une partie du projet en raison de sa réalité très inoffensive.

Contrairement à ce qu’on entend, l’accord en préparation ne remet pas fondamentalement en cause l’interdit des transferts et celle de la mutualisation des dettes. Il nous faut aborder cette question de plus près.

Tout d’abord la réalité historique est aussi celle de transferts certes dérisoires mais néanmoins réels. Sur un budget annuel de moins de 150 milliards d’euros, il y a toujours eu des différences entre cotisations des Etats et prestations aux Etats. Les gagnants étaient les pays les plus pauvres et les plus nouveaux dans le processus d’intégration (Pays de l’Est et certains petits pays du nord et du sud). Les cotisants nets étant les pays les plus importants et les plus anciens. Ces transferts nets sont toutefois dérisoires : généralement moins de 10 milliards d’euros, sauf pour l’Allemagne dont la cotisation nette atteignait jusqu’ici 15 milliards d’euros …soit moins de 0,4% de son PIB…

Les choses vont -elles changer dans la difficile bataille de sortie de crise ?

L’endettement prévu de l’UE (750 milliards) va représenter environ cinq fois son budget annuel. Un montant qu’il faudra rembourser à partir de 2028 et ce, pendant 30 années. Sur les 750 milliards il y aurait 500 milliards de subventions dont 433 milliards aux Etats et 67 milliards aux banques, et 250 milliards de prêts. Les prêts seront remboursés par les Etats bénéficiaires et, à ce titre, il n’y a qu’un transfert dérisoire pour les pays emprunteurs, transfert mesuré par la différence de taux, entre celui d’un prêt supposé national et plus cher, et le taux obtenu par l’UE supposé moins élevé.

La réalité du transfert possible porte donc sur les 433 milliards qui feraient l’objet de subventions. On sait aussi que qu’elle que soit la solution retenue pour rembourser l’emprunt de l’UE (augmentation du budget, diminution des dépenses, ressources fiscales nouvelles) chaque Etat sera amené à contribuer au remboursement selon la règle habituelle du poids de son PIB. Compte tenu de la charge des taux, on peut ainsi penser que le coût du remboursement s’élèvera à environ 30 milliards dès la première année, c’est-à-dire en 2028. Cela représente une hausse de quelque 20% du budget de l’UE.

 

Prenons l’exemple d’un pays très marginalisé dans la zone : l’Italie qui, jusqu’ici est un contributeur net d’environ 6 milliards d’euros. L’Italie, d’après les sources d’informations actuelles, recevrait sur les 3 prochaines années entre 82 et 91 milliards (selon les sources). Toutefois, l’Italie étant nation cotisante dans le budget européen verrait sa charge de cotisation augmenter au titre du remboursement du prêt à l’UE. Le supplément de cotisation est difficile à estimer, aussi en raison de l’inconnue du taux accordé à l’UE. Toutefois, on peut concevoir une augmentation de 20% de toutes les cotisations et donc de celle de l’Italie, soit 3,4 milliards sur 30 années, c’est-à-dire 102 milliards, soit davantage que la subvention pressentie.  Pour qu’il y ait transfert au profit de l’Italie, il faudrait une subvention beaucoup plus importante, (150 milliards ? …) mais cela supposerait le sacrifice d’autres Etats du sud, eux-mêmes en grande difficulté. La conclusion est très claire : le plan de relance n’est en aucune façon un plan de transfert de ressources vers les Etats les plus en difficulté. L’union monétaire reste ce qu’elle est, c’est -à-dire une Union incomplète.

En revanche, ce plan, s’il est adopté, est aussi un plan de contribution ou d’aide au travail de la BCE : on trouve ici les moyens d’accompagner une BCE qui est institutionnellement en difficulté...

Le système des subventions accordées aux Etats n’est donc qu’un prêt caché. Reconnaissons toutefois qu’il s’agit d’un prêt très avantageux puisque le début du remboursement ne commence qu’au bout de 10 ans, ce qui laisse supposer qu’il serait largement payé par l’efficience de la subvention.

On ne connait pas encore la répartition définitive de ces fausses subventions et vrais prêts, une répartition qui fera l’objet de discussions au cours du prochain sommet. Il faut pourtant conclure que le plan est d’abord un outil de communication et que, fondamentalement, l’accord restera très éloigné d’une problématique de transfert. Ajoutons aussi qu’il sera très éloigné d’une logique d’homogénéisation des Etats. A cet égard, l’hétérogénéité devrait s’accroitre en raison des politiques nationales qui ont été décidées pour surmonter la crise. Ainsi, les aides d’Etat totalisant aujourd’hui 1900 milliards d’euros, sont beaucoup plus massives que le plan européen, et surtout sont très inégales. A titre d’exemple les plans allemands représentent 29% du PIB du pays, à comparer avec les plans italiens qui ne représentent que 17% du PIB.

Les pays du sud ne bénéficieront d’aucun transfert : ils sont les plus endettés, furent les plus touchés par la crise sanitaire et seront les plus touchés par la crise économique en raison de leurs spécialités dans les chaînes de la valeur.


[1] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/02/bien-comprendre-la-logique-devastatrice-de-l-euro.html

[2] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/2020/05/la-reponse-de-la-bce-a-la-cour-constitutionnelle-de-karlsruhe.html

[3] Il faut comprendre la résistance de ces Etats face à l’hétérogénéité extrême de la zone : comment expliquer à un citoyen d’un Etat dont le dette publique est de l’ordre de 35% du PIB  -Suède par  exemple- , les problèmes de l’Italie dont la dette publique atteindra bientôt 170% de son PIB ?

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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 12:32

Le débat sur la montée spectaculaire des dettes d'Etats fait à nouveau rage chez les économistes. L'idée d'une annulation ou transformation en dette perpétuelle développée dans nombre de publications est reprise dans les Echos du 26 mai. Ce débat serait plus sain et surtout plus clair si les protagonistes avaient travaillé avec sérieux la question de l'identité de l'objet  "Banque Centrale". Les scientifiques font ce travail. A l'inverse les économistes plus bavards ne le font pas et parlent souvent de choses sans véritablement les connaitre. 

On trouvera ci -dessous un article que nous avons publié sur le blog le 12/12/ 2013. Il reste complètement d'actualité et permet de comprendre ce qu'est une banque centrale. Il permet aussi de comprendre que les obscurs débats d'aujourd'hui, parce que contradictoires, parce qu'inquiétants, permettent  aussi de tenter la reconduction du monde tel qu'il est. Le texte nous fait replonger rapidement vers des considérations historiques et politiques indispensables  avant d'aborder la question des banques centrales elles-mêmes. le lecteur pressé pourra néanmoins se contenter du paragraphe intitulé: "Le passif non exigible des Banques Centrales". Bonne lecture.

 

L’expression de passif non exigible est d’un point de vue libéral un incompréhensible choc des mots : Le passif est une dette, et sauf non-respect des droits de propriété il est en principe exigible. De fait dans un monde soucieux du respect des engagements, les agents se doivent de disposer d’actifs suffisants en qualité et quantité pour honorer les engagements figurants au passif de leur bilan. Au premier rang de ces agents figurent des entreprises économiques qui peuvent disparaitre après anéantissement de leur capital faute de pouvoir répondre à l’exigibilité.

Pour autant, s’il existe dans les sociétés concrètes des contrats dont le respect des termes est exigé et sanctionné, il existe aussi un « contrat social » -complètement fictif ou relevant du mythe- qui résulte de la présence d’une extériorité appelée Etat, et extériorité dont les outils – ce qu’on appelle la contrainte publique - sont captés par une coalition d’intérêts utilisant la loi (violente ou plus démocratique) à des fins privés[1]. Ce qu’on appelle « contrat social » relève en effet plus de la contrainte que  d’un échange de volontés. Ainsi, aucun acteur du monde social n’a signé de  contrat d’appartenance à une  nationalité, aucun acteur du monde social n’a signé de contrat portant  sur les qualités et quantités de dépenses publiques, ou portant sur les qualités et quantités des prélèvements publics précisément dénommés « obligatoires ». C’est dire que depuis l’émergence des Etats, il existe un agent manipulable et manipulé qui a la possibilité de ne pas respecter les droits de propriété, agent qui est l’Etat lui-même, et qui à ce titre peut ne pas respecter le jeu de l’échange volontaire. Cet agent-là peut connaitre des dettes et décider plus ou moins souverainement de leur non-exigibilité.

Le passif non exigible du patrimoine des  princes

Nous ne reviendrons pas ici sur l’histoire des Etats et ses modalités de fonctionnement avec le passage progressif du créancier infini, vers le créancier fini, puis vers le créancier endetté[2]. Soulignons simplement, qu’en sa qualité indépassable de juge et partie,  il a – historiquement- massivement utilisé la violence et plus  rarement accepté la logique de l’échange volontaire.

C’est dire que pour lui la notion de passif non exigible est une réalité de toujours.

Une façon radicale de faire émerger le concept de passif non exigible est de transformer le créancier réel en débiteur : le sujet est porteur d’une dette de sang à régler au profit du prince. Une autre, beaucoup plus respectueuse des prolégomènes d’un Etat de droit, sera l’extinction violente des dettes publiques : un décret viendra les annuler. Une façon plus douce encore fut de mettre fin au mythe de la « loi d’airain de la monnaie »[3] et d’enfermer le créancier dans la monnaie dont le souverain aura décidé le cours légal. Le pouvoir d’achat du souverain devient ainsi infini et le passif, fictivement exigible ne l’est plus réellement, le créancier pouvant le cas échéant le vérifier dans  la sévérité d’un contrôle des changes.

Cette idée de passif non exigible est aujourd’hui curieusement reprise avec les banques centrales  dites « indépendantes ».

Les libéraux ne peuvent pas davantage  accepter l’idée  de banque centrale qu’ils n’ont accepté l’idée d’Etat. Et ils y sont opposés en ce sens que l’idée de passif non exigible est aujourd’hui transmise aux banques centrales par les Etats eux-mêmes.

Logiquement, selon les libéraux, une banque centrale devrait fonctionner comme simple assureur ou caisse de compensation sur un marché interbancaire. Cette fonction, du point de vue de l’idéologie libérale, suppose l’existence de fonds propres venant en garantie du respect des contrats. Les actionnaires d’une telle banque centrale seraient ainsi soucieux du sérieux et du bon déroulement des transactions au niveau des banques elles-mêmes. Cela passerait par la surveillance des risques et probablement par des règles très strictes en matière de création monétaire.

 

Le passif non exigible des banques centrales

Dans la réalité les banques centrales disposent de fonds propres et dans l’euro zone la BCE elle-même, dispose d’un capital social constitué par les banques centrales des pays adhérents selon des pourcentages respectant le poids de chacun d’eux en termes de PIB. Certains libéraux pensent ainsi que la BCE, en particulier, est une vraie banque et s’inquiètent de la dégradation de son bilan au terme de politiques dites « non conventionnelles » menées depuis plusieurs années. Avec la possibilité de crises en boucles s’autoalimentant : Les Etats endettés se font racheter de la dette publique par des banques nationales qui cèdent elles -mêmes ces titres douteux à la BCE contre de la monnaie créée. Et face à l’apparente dégradation du bilan de la BCE, les Etats seraient obligés de souscrire à une augmentation des fonds propres, ce qui entraine un alourdissement des dettes publiques et leur refinancement impératif. La boucle est bouclée.

Cette version des choses n’a strictement aucun sens et la BCE n’a en aucune façon besoin d’être recapitalisée comme ce serait le cas d’une entreprise. Il n’y a pas non plus dégradation de son bilan, son passif étant constitué  de billets et des réserves des banques, qui sont de fausses dettes puisque la Banque centrale n’a besoin d’aucun actif pour répondre aux exigibilités. Une entreprise non couverte par un système assurantiel, victime pour une raison quelconque de la disparition de tout ou partie de ses actifs (Tsunami ravageant stocks, machines, bâtiments, etc.), ne peut échapper aux contraintes de son passif, les créanciers continuant d’exiger le respect des contrats.

Par contre la BCE, victime d’une dévalorisation massive des titres figurant dans son actif, ne connait pas de contrainte de passif.[4]

Il n’en serait bien sûr pas ainsi si les créanciers pouvaient exiger le paiement dans une monnaie que la BCE ne peut émettre, par exemple des dollars. Dans ce cas la banque devrait échanger des euros qu’elle émet contre des dollars…. situation fort épineuse car il n’y a aucune raison- en cette circonstance – qu’elle découvre des acheteurs d’euros si tous les agents internes refusent les euros et exigent leur transformation en dollars.

Parce que les banques centrales, ici la BCE, peuvent produire et imposer les paiements dans la monnaie qu’elles produisent[5] – de fait la monnaie dont le cours légal est fixé par l’Etat- elles ne connaissent pas de contrainte de passif : ce dernier est non exigible.

Et c’est ici que les choses deviennent intéressantes dans le processus historique de retrait des Etats et de montée de l’indépendance des banques centrales. Jadis, le privilège de passif non exigible était le fait de la violence des Etats qui, même parvenus dans la phase démocratique de leur histoire, imposaient à leurs  créanciers le choix d’une monnaie qu’ils créaient et manipulaient, dans le sens de leur intérêt : réduire le passif exigible. Cela passait par la dilution, les ateliers de rénovation monétaire, le seigneuriage, l’inflation, etc.

Aujourd’hui les banques centrales semblent plus efficaces : le passif devient non exigible – non plus partiellement- mais dans sa totalité.

Cette efficacité l’est à l’avantage du système financier car la contrepartie de la non exigibilité du passif est la production sans limite d’actifs nouveaux pour les banques qui, plongées dans le marché, se voient offrir une forte réduction de contraintes de leur propre  passif. La sécurité en liquidité et en solvabilité est artificiellement assurée par les privilèges quasi souverains de la banque centrale, et ce avec des contraintes de fonds propres qui resteront très faibles malgré les normes de « Bâle 3 ».

Bien évidemment cela n’a rien à voir avec le libéralisme et le respect de la propriété privée, et dans cette affaire,  les « ordo- libéraux » [6]allemands, pour qui la notion de passif non exigible relève de la forfaiture, sont éthiquement plus libéraux que les « brigands des marchés ». Ce qui ne veut pas dire que ces mêmes ordo-libéraux ont compris les mécanismes profonds de la grande crise. Le passif non exigible des banques centrales constitue – encore aujourd’hui – l’outil essentiel sur lequel peut s’appuyer la méga machine à faire de la dette, une machine venant à l’échelle planétaire combler le déficit de pouvoir d’achat par rapport à l’offre mondiale de marchandises[7]. Comme quoi les « brigands des marchés » ont au moins un rôle social : celui d’empêcher ou de retarder l’effondrement économique planétaire.

 

[1] Cf : http://www.lacrisedesannees2010.com/article-l-aventure-etatique-reprise-d-un-texte-ancien-119831125.html

[2] Nous renvoyons ici à notre livre : « Banques centrales –indépendance ou soumission ? Un formidable enjeu de société » Editions Yves Michel, octobre 2012.

[3] Cf notre article dans le numéro 34 (janvier, février,mars 2013) de la revue Médium, Pages 101/119.

[4] Idée déjà exprimée dans le Flash Natixis du 27 juillet 2011 : « La qualité du bilan de la banque centrale est-elle une question sérieuse ?».

[5] Nous nous plaçons ici dans le cadre du paradigme néo-chartaliste. On pourra ici consulter : http://frappermonnaie.wordpress.com/tag/neochartalisme/

[6] Sur l’ordo libéralisme on pourra consulter notre article dans le tome LXVI- N°3- Septembre 2013 de la revue « Economie Appliquée » : « Regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir ». En particulier on pourra lire les pages 167 et suivantes.

[7] On saluera la prise de conscience d’une réelle crise planétaire de surproduction- pour la première fois chez des responsables ou observateurs- dans l’article publié par « Le Monde » du 10/12/2013 « Pour un nouveau système productif français », article signé par les dirigeants de Xerfy, Laurent Faibis et Olivier Passet. C’est à notre connaissance la première fois que l’on trouve dans le monde des affaires la compréhension profonde de la nature de la grande crise.

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 18:41

Les articles qui se consacrent au  monde d’après, se multiplient : grand retour de l’Etat ? reconstruction des services publics ? fin de la mondialisation ? édification de biens publics mondiaux ? etc. Ce qu’il y a de commun dans ces diverses réflexions, est finalement la fin plus ou moins annoncée du néo-libéralisme ambiant.

Nous voudrions dans ce texte préciser 2 points essentiels concernant la France et en particulier ses possibles projets de relance :

  1. La fin du présent régime de la dette au profit de sa monétisation constitue la preuve d’une production nationale insuffisante
  2. Le retour à un régime d’inflation constitue une hypothèse vraisemblable.

Le premier point peut s’appuyer sur une comparaison entre les régimes de la dette au cours de la première guerre mondiale et celui qui est déjà en place ou va venir se mettre en place aujourd’hui.

On sait déjà que le budget 2020, en raison de ses dépenses prévisibles et aussi en raison du poids des dettes passées, fait apparaitre un besoin de financement de plus de 20 points de PIB[1]. Ce besoin, d’abord pris en charge par les fonctionnaires de l’Agence France Trésor, est et sera très largement immédiatement monétisé par la BCE qui rachète une partie des dettes publiques de tous les Etats de la zone. Dans ce contexte, le « plan hôpital » pour ne prendre que cet exemple aura pour financement une simple création monétaire. Si ce plan et d’autres qui devraient suivre sont quelque chose comme un rétablissement du service public ou une reconquête de souveraineté, ou une marche vers davantage de résilience, ils révèlent aussi la vraie nature de la crise globale du pays.

De fait, la France, pour se rétablir, n’a d’autre moyen que la monétisation, en particulier celle déjà utilisée au cours de la première guerre mondiale au titre du maintien de la survie du pays. A cette époque, les choses étaient évidemment infiniment plus graves et sur 100 de dépenses de guerre moins de 16 provenaient de l’impôt. Bien évidemment, l’emprunt était lui-même très insuffisant, et l’essentiel des dépenses d’armement était financé par la Banque de France qui créditait directement le compte du Trésor. De fait, cela signifie que pour financer son effort de guerre sans monétisation il eut fallu que le PIB soit environ 6 fois supérieur à ce qu’il était à l’époque ( 100/16)[2].

Certes bien moins dramatique, nous sommes dans une situation comparable. Si le Trésor utilise, sans le dire, la monétisation c’est qu’il n’a pas les moyens d’assurer le maintien d’un service ni une forme de souveraineté élémentaire, ni de rétablir une résilience disparue. Logiquement, si la situation était saine, il utiliserait les revenus de l’impôt ou un transfert de revenus appartenant à d’autres agents (l’emprunt). Ces revenus et emprunts correspondent à des prélèvements sur une production réalisée par d’autres agents. Au-delà d’une question organisationnelle donc de productivité[3], l’origine de la monétisation présente est donc assimilable, comme l’exemple de la première guerre mondiale nous l’a montré, à une production insuffisante, laquelle renvoie à un taux de croissance trop faible. Si donc la France connait un délitement de ses services publics c’est aussi parce qu’il n’y a pas assez d’entreprises qui, en produisant, déversent les revenus correspondants (salaires, profits, etc.) lesquels, au final nourrissent le Trésor en impôts et emprunts.

Dans leur effervescence, les libéraux diront que la production est muselée, précisément par les impôts et autres prélèvements. Il faudrait donc les diminuer…avec pour conséquence une plus forte monétisation…d’autant plus forte que les entreprises sont amenées à fonctionner partiellement en mode dégradé en raison de la gestion de la crise sanitaire. D’autres économistes diront qu’il faut baisser les salaires directs et indirects…avec pour conséquence une diminution de la demande globale. D’autres enfin, considéreront qu’il faut un taux de change plus faible permettant l’augmentation de la demande extérieure et une diminution de la demande interne…donc une hausse de la production, d’où - à taux inchangé- une masse fiscale plus grande et une monétisation plus faible. Plus facile et plus rationnelle, cette solution soulève par conséquent celle de l’euro et du rétablissement de la souveraineté monétaire.

 Au-delà de désaccords qui n’abordent pas l’essentiel, à savoir la démesure financière souvent évoquée sur ce blog, le consensus se fait sur une nécessaire augmentation de la production marchande, laquelle passe par une réindustrialisation et la transformation profonde de l’agriculture. Au final l’entrepreneuriat politique tentera donc une réindustrialisation par monétarisation si possible sans toucher au dogme de la monnaie unique. Un dogme qui sera pourtant questionné en raison des conséquences ultimes de la monétisation.

C’est qu’en effet, l’hypothèse de l’apparition d’un régime nouveau d’inflation ne peut être exclue et c’est la seconde question qu’il nous faut aborder.

L’expérience de la première guerre mondiale est ici encore d’un très grand intérêt. D’une certaine façon, cette guerre s’inscrit dans un régime de croissance forte avec un contenu de plus en plus non marchand : les outils de la guerre ne sont pas des marchandises. D’une certaine façon, biens publics particuliers, ces outils sont pourtant payés très largement avec des ressources ni fiscales ni empruntées mais simplement issues de la création monétaire. Les énormes dépenses militaires sont ainsi du pouvoir d’achat largement disséminé dans le corps social, un pouvoir d’achat sans réelle contrepartie sur un marché nécessairement restreint. A l’époque le PIB non marchand (militaire essentiellement) est probablement plus important que le PIB marchand. Il en résulte mécaniquement une hausse continue des prix[4].

Si les divers plans qui vont se mettre en place, sont au moins partiellement des projets de rénovation du service public (plan santé, protection de l’environnement, transports, prise en charge de coûts de relocalisation, de transformation du monde agricole, etc.) ils auront comme les dépenses de guerre un effet inflationniste provoqué par une distribution de pouvoir d’achat sans marchandises correspondantes. Le produit marchand n’en augmentera pas pour autant si la concurrence étrangère se trouve moins affectée par le retour de l’inflation. En clair, si la monétisation est plus faible à l’étranger qu’en France, la balance commerciale française verra son déficit s’accroître. Un déficit qui sera aussi la marque de la grande difficulté du pays à se réindustrialiser. Beaucoup d’auteurs pensent que l’issue de la crise se manifestera sans inflation…ils oublient aussi que ce sera la marque d’une impossible réindustrialisation du pays. Dans ce possible  retour au régime d’inflation notons que L’Allemagne sera largement épargnée avec des besoins de financement de seulement 12 points de PIB : la monétisation de la dette est largement contrôlée. A l’inverse l’Italie, avec des besoins de financement de 30 points de PIB est très exposée. De quoi alimenter un différentiel d’inflation…qui rappelle les dangereux spreads de taux de la décennie précédente….Décidément il est impossible de quitter la redoutable question de l’euro….


[1] Environ 11 points pour le roulement de la dette, 10 pour le solde primaire, et un peu moins de 2 pour le paiement des intérêts.

[2] Sur ces points nous renvoyons à Pierre-Cyrille Hautcœur, « Was the Great War a watershed? The économices of World War I in France », in Stephen Broadberry et Mark Harrison (dir.), The Economics of World War I, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.

[3] Cette question est sans doute importante dans toutes les comparaisons notamment entre les systèmes de soins en Allemagne et en France. Toutefois, il faut comprendre que le PIB/tête en Allemagne étant plus élevé, un même poids de dépense publique (12,2 points de PIB) doit logiquement, toutes choses égales par ailleurs, produire un système de soin de meilleure qualité en Allemagne.

[4] Le niveau général des prix est ainsi multiplié par 5 entre 1913 et 1924.

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 06:12

La situation provoquée par l’arrêt du 5 mai dernier et la publication du communiqué de la Cour de Justice Européenne le lendemain, engendrent un problème majeur au cœur d’un conflit radical et indépassable sur le plan juridique.

Le Droit de l’Union Européenne serait davantage que du Droit international ?

Les 2 Cours sont en effet au sommet d’une pyramide, l’une édifiée au sommet du droit allemand, l’autre au sommet de ce qu’on appelle le droit de l’Union Européenne. Les 2 points de vue sont ainsi indépassables sur le plan strictement juridique. L’une affirme, et nul ne peut le contester dans l’ordre juridique allemand, que la Bundesbank relève de la souveraineté allemande et son indépendance ne peut s’exercer, sauf violence détruisant la-dite souveraineté, qu’encadrée dans l’ordre allemand du droit. L’autre affirme , et nul ne peut le contester dans l’ordre juridique européen, qu’elle est la garante de cet ordre et que toute contestation, ne peut être qu’une violence aboutissant à l’anéantissement complet de la construction européenne. Le texte du communiqué est, à cet égard, très clair : « Afin d’assurer une application uniforme du droit de l’Union, seule la Cour de justice, créée à cette fin par les États membres, est compétente pour constater qu’un acte d’une institution de l’Union est contraire au droit de l’Union. Des divergences entre les juridictions des États membres quant à la validité de tels actes, seraient en effet susceptibles de compromettre l’unité de l’ordre juridique de l’Union et de porter atteinte à la sécurité juridique. Tout comme d’autres autorités des États membres, les juridictions nationales sont obligées de garantir le plein effet du droit de l’Union. Ce n’est qu’ainsi que l’égalité des États membres dans l’Union, créée par eux, peut être assurée.[1] »

La radicalité de l’opposition entre ces 2 juridictions indépassables, sera pourtant habilement contournée et  personne ne peut imaginer que, d’ici juillet, la souveraineté allemande sera rétablie sur la Bundesbank, ou que l’unicité de l’ordre européen sera contestée. C’est dire que les meilleurs juristes travaillent déjà à la rédaction d’un texte qui reviendra à dire que les cercles sont autant de carrés et que les carrés autant de cercles. Et bien évidemment, la Commission évitera  le ridicule d’une procédure judiciaire , concrètement impossible et aux retombées très négatives sur l’ image de cette dernière en Allemagne.

On peut aussi affirmer que sa réaction sera d’autant plus modérée qu’existe une forte asymétrie de puissance réelle et symbolique entre les 2 Cours antagonistes. L’une s’appuie de fait sur ce qui reste un droit international, un droit dont la force exécutoire reste faible. L’autre s’appuie sur un droit national dont la force exécutoire est d’autant plus forte que sa force symbolique est considérable. Il n’y a qu’à comparer ici la résistance d’une Pologne et d’une Hongrie face à Bruxelles, et la disparition complète de tout commentaire et contestation en Allemagne dès que la Cour de Karlsruhe se prononce[2].

C’est dire aussi que nous entrons dans une vaste négociation dont l’issue reste à tout le moins incertaine. Nous sommes assurés sur le contenu d’une réponse qui sera tout sauf du droit, mais la suite dépendra d’un rapport de force complexe entre groupes d’acteurs que nous pouvons brièvement décrire.

Les acteurs en présence :

1 - Le premier groupe est composé des personnels administratifs de haut rang qui seront de prés ou de loin impliqués dans la réponse de la BCE à la Cour Constitutionnelle. Parce que leur statut est complètement lié aux institutions et aux intérêts des dirigeants financiers  immergés dans le mondialisme, ils ne peuvent accepter le point de vue de la Cour Constitutionnelle et seront amenés à se mobiliser sans réserve dans la protection de la citadelle BCE. Ils ne pourront dire autre chose que les carrés sont des cercles et les cercles des carrés. Du point de vue de ces acteurs, toute séparation de la Bundesbank au sein du système européen de banques centrales est beaucoup trop dangereuse pour être envisagée.

2 - Un second groupe beaucoup plus fragmenté est constitué de la diversité des intérêts allemands au regard des conséquences directes d’une obéissance complète de la Bundesbank. L’obéissance complète signifierait en effet la disparition probable de la monnaie unique avec taux de change augmenté pour la nouvelle monnaie allemande. Les divers acteurs allemands devraient ainsi réagir à une augmentation du pouvoir d’achat de leur monnaie. Quelles sont les réactions des divers sous- groupes composant la société allemande ?

            2.1 Un premier fragment est constitué de la finance mondialiste allemande. Le stock d’actifs financiers correspondant, libellé en monnaie étrangère,  serait dévalorisé. Par ailleurs, la disparition de la monnaie unique correspondrait probablement à une accumulation de créances irrecouvrables. On peut donc en déduire la parfaite cohésion de la finance allemande avec le point de vue européiste et mondialiste.

             2.2  Un second fragment est constitué des décideurs de la machine productive allemande. Les choses sont ici moins claires : fortes pressions sur des exportations désormais beaucoup plus chères mais acquisition moins coûteuse de biens et services intermédiaires produits à l’étranger et particulièrement dans les pays de l’Est. Les choses se compliquent si l’on raisonne sur les stocks de capitaux : dévalorisation de principe mais potentiel plus grand pour les capacités industrielles allemandes à l’étranger, mais aussi capacités nouvelles d’exportation de capital. Il est ici très difficile de conclure sans une étude sérieuse.

                2.3 Un troisième fragment est constitué des ménages dont le pouvoir d’achat international augmenterait, donc ménages à priori susceptibles de suivre d’autant plus volontiers la finance, que la confiance envers la Cour de Karlsruhe est considérable et ce,  pour des raisons historiques fondamentales[3]. En contre- partie la disparition de l’euro signifierait une rupture et une responsabilité historique que les citoyens refusent probablement.

Au total il est très difficile de se prononcer sur la réaction de l’Allemagne prise dans son ensemble.

3 - A titre de simplification, nous pouvons rassembler dans un dernier groupe les acteurs étrangers plus particulièrement concernés par la question. Il s’agit des pays du sud. Sans distinguer les groupes qui les composent, il est clair qu’au vu de la situation, la pression maximale se porte sur la question du financement d’un endettement devenu abyssal, et pour tout dire, devenu incontrôlable en cette année 2020. Le roulement de la dette cache mal son impérieuse et inéluctable monétisation. Il est donc évident que le personnel politico-administratif de l’ensemble de ces pays, France comprise, souhaiterait le retour dans l’ordre national de leur propre banque centrale, non pas au profit de l’interdit de la monétisation (« à l’allemande »), mais au contraire au profit de son autorisation  - sans doute masquée-  partielle ou complète. Bien évidemment en continuant d’affirmer que les cercles sont des carrés et les carrés des cercles, c’est-à-dire en continuant d’affirmer que les banques centrales sont indépendantes…ce qu’elles n’ont jamais été.

Un possible renouveau du château de cartes

Bizarrement pourrait alors se construire un nouveau château de cartes fondé sur mille malentendus. Les fondements de ce château seraient un accord sur davantage d’autonomie de chaque banque centrale de l’euro système. La Bundesbank participerait aux achats de dette publique mais dans la limite d’un plafond décidé par l’exécutif. Les Banques centrales du sud feraient de même. Le tout serait officialisé par le Conseil des gouverneurs de la BCE.

Une façon de procéder serait de dire qu’il existe un pourcentage unique calculé sur la base du stock de dettes de chaque Etat. Pour ne prendre qu’un exemple, celui de l’Italie, un tel choix est déjà une amélioration substantielle. Selon les données disponibles actuelles, la BCE dispose de 20% de la dette italienne et 31% de la dette allemande. Si l’on décide au « nom de l’unité européenne » qu’il existe désormais un taux de 25% pour chacun des pays, cela permet de construire un accord qui reste mutuellement avantageux : la finance est complètement rassurée puisque la montagne de liquidité - pour les jeux spéculatifs- n’est guère limitée, les diverses composantes de la société allemande sont rassurées et la Cour de justice de Karlsruhe reste respectée, l’Italie bénéficie d’une enveloppe supplémentaire de rachat de dette publique très substantielle ( environ 100 milliards d’euros pour l’année 2020). Bien évidemment l’exemple de l’Italie peut être reconduit pour tous les Etats du sud y compris la France.

Tout aussi évidemment, nous restons dans la logique du mensonge en affirmant que les cercles sont des carrés et les carrés des cercles : les traités ne sont pas respectés et la BCE par le biais de ses « BCN partiellement autonomisées » n’est pas dans une politique monétaire mais une politique budgétaire ; l’objectif des prix est délaissé etc. Par contre il y a accord mutuellement avantageux et donc il est probable que le mois de septembre aboutisse vers ce type d’accord.

Bien évidemment, nous restons dans la précarité et la logique du château de cartes, car ce type d’accord néglige complètement l’essentiel à savoir l’inéluctable éloignement des pays du nord vis-à-vis des pays du sud qui vont continuer à se désindustrialiser. Se diriger vers davantage d’homogénéité suppose des investissements massifs dans le sud, une accumulation considérable de capital industriel, voire agricole…mais cela suppose une maîtrise de la finance, le rétablissement des monnaies nationales,  la fin de l’indépendance des banques centrales, banques qui seraient entièrement mobilisées par l’impératif de reconstruction comme ce fut notamment le cas pour la France après la seconde guerre mondiale. Le temps présent ne permet pas de voir se constituer quelque chose comme la Banque de France de la quatrième république ou les débuts de la cinquième, le vieux « Conseil National du Crédit » ou le « Crédit National ». Sans doute faudra-t-il attendre encore un peu[4]…le temps que le nouveau château de cartes s’écroule…

 


[1] Communiqué n°58/20 du 8 mai : https://curia.europa.eu/jcms/upload/docs/application/pdf/2020-05/cp200058fr.pdf

[2] Il n’y a ici qu’à prendre l’exemple de débats houleux, tel celui de la légalisation d’un troisième sexe, ou de la censure de la loi interdisant le suicide assisté. Dès la décision le silence s’est fait dans l’ensemble de la population.

[3] La juridiction  de Karlsruhe représente aussi dans l’imaginaire allemand  une garantie de non retour à la République de Weimar et à son aboutissement. Il Y a là un phénomène majeur d’inertie historique.

[4] Notons ici les intéressants travaux d’Eric Monnet, en particulier son ouvrage : « Controlling Credit, Central Banking and the Planned Economy in Postwar France, 1948-1973 », Cambridge University Press,2018.

 

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 12:40

 

La décision vient de tomber : La BCE bénéficie d’un délai de 3 mois pour justifier sa politique d’achat de dette publique. Les lecteurs de ce blog ont souvent été informés des décisions de la BCE et il est inutile d’en reparler. Par contre, il est bon de savoir dans quel contexte on se trouve aujourd’hui en matière de volume d’achat.

Les chiffres qui nous sont accessibles sont surprenants pour qui s’intéresse à l’activité de la BCE. Détenant en moyenne 25 % du stock de dettes publiques de la zone, elle détient 31% de la dette allemande, et seulement 20% de la dette italienne. Si l’on va plus loin, on sait que la dette allemande représentait 60% de son PIB en 2019, soit la somme de 2100 milliards d’euros. Parallèllement, la dette italienne représentait en 2019, 132% de son PIB soit 2244 milliards d’euros. Pour des dettes globalement équivalentes en masse, la BCE détient donc 651 milliards d’euros de dette allemande, et seulement 450 milliards d’euros de dette italienne.

Si l’on tient très strictement compte des poids des 2 pays dans le capital de la BCE (21,4% pour l’Allemagne et 13,8% pour l’Italie, soit un rapport de 0,64), la règle équitable d’aide de la BCE serait de o,64 euros acheté en dette italienne pour 1 euro acheté en dette allemande. Cela est approximativement confirmé dans le comportement concret de la BCE (450/651= 0,69)[1]. Cela signifie que jusqu’à présent la BCE respecte strictement les règles qui lui sont normalement imposées et rappelées par la cour de justice européenne en date du 14/12/2018, laquelle insiste sur le principe de proportionnalité dans le QE. Pour autant, on se rapproche du butoir d’une autre règle, celle qui interdit à la BCE de détenir plus de 33% de la dette publique d’un pays. Les derniers chiffres que nous venons de présenter montrent qu’on est aux limites et pour aider davantage l’Italie on ne pourra plus respecter le seuil des 33% pour l’Allemagne. On sait que depuis quelques jours la BCE a décidé de franchir les limites. Il est même probable qu’au moment où ces lignes sont écrites, les 33% de dette allemande sont déjà dépassées… pour limiter le spread de taux sur la dette italienne. C’est peut-être cette information supplémentaire qui a fait basculer la réflexion des juges constitutionnels au profit de ce qui peut apparaitre comme un ultimatum.

Si l’on en revient aux chiffres d’avant la décision, l’Italie était sans doute comme d’autres pays, fondée à se plaindre, car le principe de proportionnalité aide davantage l’Allemagne que l’Italie : il fait artificiellement monter le cours de la dette allemande et baisser son taux. Et l’argument selon lequel cela défavorise l’épargnant allemand ne tient pas. Ce dernier peut en effet se tourner vers d’autres titres plus avantageux. En revanche, l’énorme déficit allemand en préparation pourra se financer à taux nul grâce à l’Italie….

Si l’on considère qu’en moyenne les appels au marché de la dette publique vont être multipliés par 2 voire par 3 au cours de l’année 2020, il est clair que les interventions de la BCE vont devoir se faire beaucoup plus massives…à peine d’une envolée des spreads de taux et d’une explosion de la zone euro. Cela devrait normalement passer par une augmentation spectaculaire du bilan de la BCE, augmentation engendrée sur le seul poste comptable de son actif dénommé : « titres détenus à des fins de politique monétaire ». Mais surtout cela passerait par un abandon de toutes règles de volume ou de proportionnalité puisque l’on peut logiquement penser, que même en abandonnant les achats de dette publique sur les pays hors zone euro, le poids des dettes publiques de la zone en détention à l’actif de la banque centrale bondirait de 25% à 35 voire 40%. Non seulement il faudrait à la BCE assurer le financement du roulement de la dette actuelle, mais encore il faudrait prendre en charge une grande partie des déficits à venir, soit probablement autour de 8 points de PIB de la zone. Cela signifie aussi que pour les années à venir il faudrait continuer à entretenir la fiction d’un remboursement de dette sur une base continuellement élargie….Il était donc difficile d’imaginer qu’après avoir autant déraillée la BCE puisse revenir dans les limites de l’épure des règles….

Si nous revenons au texte de la décision de la cour de Karlsruhe, la menace est claire : sans justifications dans les 3 mois, la cour interdira à la Bundesbank de participer au programme de rachat de dettes publiques, ce qui exposera la BCE aux sanctions de la Cour européenne laquelle exige le respect de la règle de proportionnalité. Nul ne connait la suite, mais on voit mal une BCE qui achèterait massivement de la dette italienne, via la Banque centrale d’Italie, sans qu’elle ne puisse commander à la Bundesbank l’achat de dette allemande. Pour respecter les juges de la cour allemande, il faudra passer outre les décisions de la cour européenne.

Les spreads de taux risquent de s’envoler assez rapidement et manifestement la crise de l’euro jouira encore d’un très bel avenir.

 

 

 

 

 

 

[1] La différence, très légère, ne relève que des « arrondissements » dans les chiffres avancés.

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 06:52

Nous tenons à publier ce matin un très court texte d'Olivier Passet. Admirons la puissance d'une pensée difficile à découvrir ailleurs. Bonne lecture.

La crise du Covid marquerait  le grand retour de l’État pour certains. Elle nous aurait rouvert les yeux sur la notion de bien commun et redonné une légitimité à l’interventionnisme public. Si cette idée ne fait pas l’unanimité, elle n’en demeure pas moins très partagée.


De quel retour parle-t-on au juste ? Pour que l’État revienne, encore faudrait-il qu’il ait disparu. Or ce n’est pas le cas. Un glissement  s’est opéré depuis plusieurs décennies. L’État producteur a certes régressé. L’État investisseur de même. L’état redistributeur a lui aussi été contesté à des degrés divers selon les pays. Mais globalement, les États des pays de l’OCDE n’ont pas reculé en masse financière. On leur a presque partout conféré le rôle de facilitateur des affaires et de grand assureur final des risques économiques qui est allé crescendo.  C’est cette fonction d’assurance, sous des formes diverses, qui prend le pas sur toutes les autres depuis des années.


L’état s’est maintenu financièrement alors qu’il a déserté peu à peu  des pans entiers de la production dont il ne posséderait pas les clefs d’une gestion efficace. Il s’est concentré avec des moyens rabougris sur ses fonctions régaliennes : sécurité, justice notamment. Il continue à assurer un socle commun de production en matière de santé, d’éducation notamment. Mais le bien-fondé de son intervention est de plus en plus contesté : autonomie, gestion privée, augmentation des droits d’inscription ou des tarifs sont la tendance, les banques et les assurances privées revendiquant leur capacité à prendre la relève des États pour financer l’accès à ces services. Energie, transport, télécommunication, tous les services considérés autrefois comme essentiels et stratégiques ont basculé de leur côté dans la sphère concurrentielle, l’État ne conservant que le coût fixe des grandes infrastructures de  réseau, et déléguant l’exploitation à des opérateurs privés mis en concurrence.


Ce glissement a deux conséquences immédiates. Sur ces champs, les principes directeurs qui guident la sphère privée s’imposent : la diversification/segmentation de l’offre, les économies d’échelle et la gestion à flux tendu, à stock, minimal.

C’est le nerf de la guerre concurrentielle. Appliquer les règles de gestion privée à ces sphères a donc pour corolaire de rompre l’homogénéité de l’offre, de multiplier les gammes, donc de rompre avec le principe d’égalité, de pousser à la hausse les volumes, en matière de transport aérien par exemple, en contradiction avec tous les objectifs environnementaux, et d’abandonner tout ce qui ne relève pas d’une demande récurrente, stable et rentable : fermer les petites lignes régionales, limiter le nombre de lit en hôpital, ou l’appareillage pour en optimiser l’utilisation  etc., avec tous les risques et les pertes d’externalités que cela comporte. C’est tout cela qui nous explose en pleine face actuellement. L’aggravation des crises sociales, environnementales et sanitaires nous mettent face à la démission productive des États. 


A côté de cette grande tendance, il y a la montée de la fonction assurantielle. Qui n’a jamais été sacralisée dans les textes. Elle est devenue invasive. Face à l’instabilité du système c’est l’État qui devient le grand gardien du maintien à flot de l’économie. Cela commence par l’emploi. Les entreprises ne veulent plus porter le risque attenant au contrat de travail… qu’à cela ne tienne. C’est l’État qui reprend ce risque en finançant la sécurisation des parcours. Les entreprises ne veulent plus financer les risques attenants au travail (retraite, reconversion etc..) qu’à cela ne tienne, on fiscalise ce risque sur toute la population, ou on privatise les systèmes. L’économie est soumise aux vagues moutonnières de la finance... ce sont, les États renflouent, reprennent les pertes à coup de milliards pour éviter le grand collapse de la finance. Et idem aujourd’hui avec le COVID, où l’État prend à sa charge la moitié des salariés. L’État est devenu une immense tirelire assurantielle adossée à une sphère privée déresponsabilisée. C’est cela le soi-disant moins d’État. Une sphère privée sous tutelle financière, qui n’en finit pas de faire des sorties de route et d’accumuler une énorme dette environnementale. Des États désarmés pour gérer le bien commun, qui récupèrent en revanche tous les risques en dernier ressort dont se sont déchargés ceux qui sont rémunérés pour les porter (les détenteurs de capitaux). Et au sommet des banques centrales dites indépendantes qui à coup de liquidité gratuite sont devenues les vassaux utiles d’un édifice étato-financier "too big to fail".


Vivons-nous dès lors un retour de l’État ? On peut en douter. Nous vivons au contraire l’apothéose de l’État assurantiel et démissionnaire du champ de la production de biens communs. Une sorte de flexisecurité généralisée poussée à son point culminant. La suite de l’histoire est pourtant écrite d’avance. Les États vont sortir discrédités de la gestion de cette crise, devant rendre des comptes sur les stocks de masques ou de respirateurs qui se sont évaporés. Trop surendettés pour pouvoir reprendre la main sur la question sociale ou écologique. Et d’ailleurs, si l’État producteur de bien commun était de retour, nous le serions déjà. Ce n’est pas seulement les milliards qu’il aurait mobilisé ou les masques importés de Chine, mais les hommes. Sa réponse ne serait pas seulement financière mais réelle. Nos entreprises seraient réquisitionnées pour produire l’indispensable. La Poste serait en première ligne pour livrer les marchandises de magasins qui continueraient leur activité etc… Sa réponse serait déjà autant productive que financière.

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 08:57

L’énorme crise économique à venir n’est plus gérable avec les règles de la mondialisation et plus encore, avec celles  de la communauté européenne.

Les différents instituts statistiques qu’il soient internationaux ou nationaux, privés ou publics s’orientent tous sur des scénarios de retour vers les chemins antérieurs de croissance. Les nuances se  font autour des formes de ce retour : « rattrapage », « récupération rapide », « longue traine » , « grande dépression ». Le vocabulaire utilisé en dit long sur la difficulté de penser le monde autrement.

S’agissant de la France une relance classique est aujourd’hui impensable pour toute une série de raisons.

La première obéit à un principe de réalité élémentaire : l’énormité des déficits publics dépasse de très loin les possibilités d’une gestion raisonnable de la dette. L’agence France Trésor chargée de commercialiser la dette devra cette année, au moins doubler ses efforts de commercialisation de nos OAT et autres titres publics (Passage de moins de 200 milliards d’euros à probablement près de 400 milliards d’euros). Cela signifie aussi qu’environ 70% des dépenses de l’Etat central correspondront à du crédit…à la consommation pour l’essentiel… Même avec une charge de la dette nulle (taux de l’intérêt proche de zéro) son simple roulement sera impraticable.

La seconde est d’abord une logique de méfiance qui, déjà fort présente au regard des politiques publiques menées depuis plusieurs décennies, va considérablement s’aggraver au regard d’une crise sanitaire difficile. Cette logique a pour premier effet de développer l’épargne au détriment de la consommation et de l’investissement. Déjà vérifiée dans les pays au déconfinement avancé (Chine) elle ne peut que s’amplifier au regard des grandes inconnues de la crise : seconde vague ? quelle immunité ? quels décalages chronologiques dans les rythmes de la crise entre les zones géographiques ? Face à une offre globale difficile à rétablir va correspondre une demande durablement faible.

La troisième est, probablement, un début de prise de conscience que la dérégulation généralisée et que l’hypothèse d’un individu entrepreneur de lui-même, totalement délié au sein d’une société complètement liquide, est une erreur scientifique : les humains restent dans la nature, qu’ils façonnent  en y développant aussi des externalités… qui peuvent l’anéantir et ainsi détruire tous les calculs microéconomiques savamment menés. C’est ce que nous enseigne la crise sanitaire.  Nous retrouvons là le défi de la complexité chère à Edgar Morin, défi hélas complètement oublié dans les modèles économiques classiques enseignés dans les Universités.

Ces trois arguments se combinent pour toucher davantage la France que les autres pays. La dérégulation généralisée avec la fin du monopole monétaire, la sanctuarisation des 4 libertés, l’interdit de toute politique publique sérieuse, etc. était beaucoup plus choquante pour les français que pour les citoyens des autres pays. La raison est d’ordre culturel ou historique et le pays s’est très largement construit, beaucoup plus qu’ailleurs, autour de son Etat. C’est précisément parce que la culture française accorde une importance considérable à son Etat, que la rétraction industrielle du pays, la désertification des campagnes, la dérégulation financière,  la fuite des grands ingénieurs techniques vers la finance, la  transformation des entreprises en productrices de simples valeurs comptables, la confusion de l’investissement et de la spéculation, la transformation des cadres en agents taylorisés d’un reporting, devenu bible de bonne gestion,  la transformation des grandes écoles d’ingénieurs et des universités en écoles de commerce, etc. est, au final, très mal vécue.  Bien évidemment se trouve également, très mal vécu le délabrement progressif d’un hôpital public soumis aux réformes structurelles étonnamment bureaucratiques, et pourtant imposées par la dérégulation généralisée.

Cette place singulière de l’Etat en France mérite davantage d’explication. La clé de celle- ci se trouve probablement dans une identité culturelle pluriséculaire qui marque l’histoire du pays et en font sa singularité. Sans reprendre les travaux d’un Philippe d’Iribarne, on peut la dessiner par quelques traits : position honorable pour tous, passion de la grandeur, participation égale à la noblesse, passion de l’égalité exacerbée par une vision hiérarchique du monde, place non centrale de la propriété, méfiance vis-à-vis du marché.

Chacune de ces caractéristiques qui fixe la réalité culturelle française et la singularise par rapport à toutes les autres, peut être mobilisée pour comprendre des réalités concrètes. En particulier, elle permet de comprendre les difficultés humaines de l’entreprise française noyée dans les exigences de la finance : un contrat de travail n’est pas un contrat banal en France ; les inégalités salariales sont plus mal vécues, tous les métiers sont d’égale noblesse, et on préfère la logique des concours à celle des DRH recruteurs ; la haute fonction publique relève d’une noblesse d’Etat ;  le libre marché provoque des inégalités ; la rente est illégitime ; l’entreprise n’est pas un espace démocratique, etc.

Ces caractéristiques culturelles pluriséculaires furent historiquement protégées par un grand Etat devenu aussi au siècle dernier un Etat protecteur. Lorsque le capitalisme se trouve dans sa phase fordienne (gains de productivités considérables aisément partageables dans le cadre de l’Etat-Nation), il est clair que la France est un pays qui rayonne plus que d’autres : croissance au-dessus de la moyenne avec rayonnement de son socle culturel partout dans le monde. D’où la France des grands projets, celle capable en quelques années d’assurer une indépendance énergétique à nulle autre pareille, celle capable de construire un outil militaire, certes petit, mais sans égal dans le monde,  celle d’un rayonnement scientifique exceptionnel (Mathématiciens monopolisant la médaille Field, physiciens, astrophysiciens) ; celle d’un rayonnement technologique faisant jeu égal avec la première puissance du monde, celle d’un rayonnement culturel, philosophique et artistique, mondialement exportable (« French theory », écrivains, etc.). Une liste exhaustive serait difficile à établir.

Lorsque maintenant, il est décidé de passer de l’internationalisation à la mondialisation, passage qui est aussi celui du passage du capitalisme accumulatif au capitalisme spéculatif, et lorsqu’il est décidé de construire une Europe qui n’est qu’un édifice marchand, la France se tourne vers des choix impossibles en ce qu’ils ne correspondent pas à sa réalité culturelle et historique. Ce qui n’est pas le cas de nombres de partenaires pour qui le marché fait partie d’une liberté retrouvée ou à conquérir.

Dés lors, la réalité française va devenir schizophrène : ses élites vont se confondre de plus en plus avec celles du marché, et il faudra trouver des compensations pour la majorité qui refuse, avec détermination, la grande transformation.

L’élite découvre dans cette dernière, une réalité confortable : on continue d’aduler l’Etat tout en étant plongé dans les délices du marché, d’où par exemple le grand principe des « portes tournantes » à Bercy. D’où toute l’histoire bien connue du changement de statut, avec des grands commis qui deviennent dirigeants d’entreprises que l’on privatise, des dirigeants qui, petit à petit, auront pour interlocuteurs non plus des salariés, non plus des actionnaires bien légitimes, mais des fonds spéculatifs qui s’intéressent beaucoup moins à l’investissement -la réalité de l’entreprise- et bien davantage à la simple « valeur actionnariale »…parfois obtenue par des procédés douteux comme le rachat massif d’actions. Une réalité qui, étrangement, va générer une énorme bureaucratie chargée de surveiller l’efficience des grandes entreprises et de toutes leurs filiales, non celle assurant une réelle accumulation du capital avec croissance véritable et emplois réels mais - comme le dit, avec humour, un Jean-Luc Gréau, ou plus de tristesse, un Pierre-Yves Gomez - une « accumulation comptable ». D’où la multiplication d’experts à l’interne, en systèmes de paramétrages, en prescripteurs d’objectifs, en contrôle des activités, en calculs des écarts, en systèmes d’alertes, etc. D’où aussi à l’externe des consultants, des évaluateurs, des comptables, des juristes, des marchands de sécurité .financière, des notateurs, des organisateurs, des communicants, des lobbystes, des marchands de bonnes pratiques ou d’efficience managériale, des virtuoses en optimisation fiscale, en « Tarification à l’Activité » (Hôpitaux) ou en « Taux d’Occupation » (EHPAD), etc. La liste composant cette boursoufflure tant du « back office microéconomique » que du « back office macroéconomique » serait impossible à établir.

 Et chacun, constatant la probable démesure de cette liste, pose la question de l’évaporation des  producteurs réels. C’est pourtant dans cette boursoufflure qu’une bonne partie de la jeunesse diplômée  trouve son emploi, une jeunesse ainsi amenée à croire qu’il s’agit là d’un monde rationnel. Un monde qui, en quête permanente d’efficience, débouche sur son envers : une chute vertigineuse de sa croissance potentielle et ce depuis les oukases mondialistes et surtout européistes. Et, sans oublier la question majeure de l’environnement, Le monde fonctionne à rendements décroissants et ne peut plus satisfaire le système de valeurs qui fait la spécificité de la France.

Cette énorme bureaucratie copie singulièrement celle de l’Etat protecteur traditionnel qui, pour continuer jusqu’à l’impossible sa protection, s’enlise lui -même dans sa propre bureaucratie,  une bureaucratie qu’il importe maladroitement - gestion hospitalière par exemple-  depuis le secteur privé jugé rationnel. D’où au final une  quasi-généralisation des « Bullshit jobs » privés et publics tant décrits par David Graeber ;  jobs  qui parfois ressemblent à ceux  des acteurs du vieux monde soviétique empêtré dans les sables du « Gosplan ».

Le prix à payer est énorme car la vieille culture est toujours présente chez les plus nombreux et l’Etat se doit-être d’autant plus protecteur que, dans sa schizophrénie, il abandonne tous ses leviers et perd les ressources traditionnelles de son action. Curieusement, il ne peut que grossir avec une croissance dont le rythme ne peut que diminuer avec la chute de l’investissement productif national : ses moyens diminuent mais il faut compenser les désastres sociaux impulsés par la grande transformation. On comprend alors la litanie des 40 années de déficit public, des dépense publiques énormes , essentiellement sociales qui ne peuvent que croitre, sauf à abandonner les valeurs traditionnelles du pays.

La France n’est pas malade parce que, par rapport à l’Allemagne, ses dépenses publiques sont de 10 points de PIB supérieurs. la France est d’abord malade de sa schizophrénie : être dans la mondialisation tout en la refusant  foncièrement . Etre dedans tout en le refusant c’est bien sûr un double déficit, celui de la compétitivité, prix d’une protection coûteuse qui est, elle-même, le prix d’un abandon de l’internationalisation au profit d’une   mondialisation devenue dangereuse et faussement productive car assise sur un capitalisme spéculatif et non plus accumulatif. La conséquence ultime de cette schizophrénie est bien évidemment un délitement social de plus en plus dangereux. Inutile d’insister sur l’évidence des faits.

Cette constatation doit-être le point de départ de toute réflexion stratégique concernant le pays. Il ne peut, vu l’énorme puissance de la crise, y avoir de relance ni pour la France ni probablement  pour nombre d’autres  pays. Il ne peut plus y avoir de réformes structurelles qui s’attaquent stupidement aux valeurs fondamentales du pays… D’où l’abandon probablement intégral des réformes entreprises si l’actuel pouvoir se pense concerné par le souci de sa reconduction…

Il ne faut pas se tromper et la réflexion stratégique à mener doit d’abord concerner toutes les règles antérieures et en particulier celles de l’Union Européenne. S’il s’avère politiquement impossible de revenir sur la question de la monnaie unique, celle du marché unique, la question du  libre -échange, etc. Il faut impérativement réfléchir sur la question de leur contournement radical : rétablissement de barrières douanières ? émission d’une monnaie parallèle par une banque de France soumise ? restrictions sur les mouvements de capitaux ? Il n’y a plus à faire semblant de négocier avec des acteurs qui ne respectent pas fondamentalement les valeurs essentielles du pays. Et il n’y a plus à faire semblant de se réjouir sur les résultats des dernières négociations bruxelloises qui ne peuvent que prolonger l’agonie.

Tout aussi importante est celle du « containment » de la finance. L’entreprise doit retrouver un minimum de souveraineté avec la fin de sa soumission quasi-complète aux seuls intérêts d’acteurs qui se livrent à un quasi-détournement des droits de propriété. Actionnaires réels et collaborateurs réels doivent retrouver leur légitime place dans l’entreprise. C’est la condition fondamentale de sa résurrection, de son autonomie et du rétablissement du sens dans le travail de ses cadres. Cela passe par un bouleversement radical de la finance et une reprise en main sérieuse, et du système bancaire, et du « shadow banking » qui lui est associé. Sans pouvoir dessiner ce que serait le nouveau système, il est clair que l’activité financière doit se détourner complètement de ce qui est devenu un gigantesque casino où s’élaborent des paris sur fluctuations de prix, pour en revenir à sa fonction première : prendre des risques en finançant des investissements productifs. La refonte financière est probablement la mère de toutes les réformes mettant fin à la schizophrénie du pays.

Parce que nul ne peut s’attaquer à un système de valeurs et donc à une culture, mettre fin à la schizophrénie de la France suppose la mise en place de règles fondamentalement éthiques : celles qui respectent les méta-règles de son jeu social.

Mettre fin à la schizophrénie, c’est aussi faire le choix de l’entre- deux : ni fermeture d’un Etat-Nation à l’ancienne, ni ouverture sans dures négociations. Ni fermeture en raison de l’universalisme de ce qui se dégage des vieilles valeurs du pays et qui en font sa grandeur. Ni ouverture sans récupération de tout ce qui participe à sa complète résilience : santé, éducation, énergie, environnement, agriculture, sûreté nationale, outils numériques, sont des « communs » qui, tout ou partie, peuvent échapper à une logique strictement marchande et doivent être repositionnés sur le territoire. De ce point de vue, les réussites des industries de l’armement peuvent aider à la réflexion.

 

 

 

 

 

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  • : La crise des années 2010, réflexion sur la crise économique globale
  • : Analyse de la crise économique, financière, politique et sociale par le dépassement des paradigmes traditionnels
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