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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 09:26

 

Les Echos du 20 octobre soulignent le cri d’alarme du Trésor américain qui s’insurge contre les pays qui - bien au-delà des infractions classiques au sacro-saint libre échange -  ne respectent pas le jeu en manipulant leur monnaie. Dans la liste publiée par ledit Trésor on notera la présence de l’Allemagne dont l’adhésion à la zone euro lui permet de jouir d’un taux de change inférieur de 15% à ce qu’il serait si ce pays avait conservé le mark. Bien évidemment, ce taux n’étonnera aucun économiste sérieux et chacun sait que le gigantesque excédent allemand s’affaisserait  si les exportations étaient assorties de prix plus élevés, résultants eux-mêmes d’un taux de change plus élevé.

Le Trésor américain, dans le document qu’il vient de publier n’affiche  – en dehors de celle du libre-échange - aucune doctrine ni aucune  règle quelconque en matière de commerce international.  Pour autant, les critères qu'il fixe pour dénoncer les fraudeurs, permettent de découvrir la règle cachée. Trois critères de reconnaissance des « coupables » sont mis  en avant :   importance du surplus commercial sur les USA, importance du surplus des paiements extérieurs du pays incriminé, importance de l’achat de devises étrangères pour affaiblir la monnaie. Ces trois critères permettent de trouver la solution d’une « devinette » facile : le Trésor US considère que les échanges entre nations doivent être équilibrés et que c’est cet équilibre qui doit assurer le positionnement des taux de change. Pour autant, bien évidemment, le Trésor américain ne nous renvoie pas à Keynes ni à la Conférence de La Havane : il ne fait que mettre en avant les intérêts des USA.

On sait que le gouvernement américain n’a jamais accepté l’idée d’un tel équilibre qui mécaniquement aurait placé le dollar dans le droit commun des monnaies. On sait aussi qu’il va, avec la fin du système de Bretton-Woods en 1971, rapidement accepter l’idée de la fin des taux de change fixes, idée consacrée à la Conférence de la Jamaïque en 1978. A partir de là, le processus de privatisation des monnaies s’enclenche rapidement : la monnaie devient une marchandise comme les autres marchandises et, une dizaine d’années plus tard, ce processus sera scellé par l’indépendance de la plupart des banques centrales du monde.

Les habitudes sont aujourd’hui prises et pour un pays, fixer le « coefficient » qui tenterait d’établir le mode d’insertion que ce pays souhaite construire au sein de la communauté internationale, c’est-à-dire un taux de change, devient un acte délictueux. Qui ose encore parler de souveraineté ?

Le monde est ainsi complètement renversé : un bien public, la monnaie, est l’objet de toutes les enchères et son accès, approximativement sécurisé par la multitude des contrats et produits dérivés, est payé au prix fort par les entreprises de l’économie réelle, et ce au bénéfice de l’économie spéculative. Qui est le délinquant ?

Les entreprises de l’économie réelle déjà malmenées par des prélèvements fisco-sociaux importants doivent dans le cadre de leurs activités, notamment internationales, payer le service monétaire que l’Etat a cédé à des spéculateurs. Le service, de coût proche de zéro, était aussi presque gratuit . Il est maintenant l'objet d'un péage accaparé par des spéculateurs. Comme quoi, la mondialisation est aussi le retour du féodalisme et de ses seigneuries. Voilà un sujet central pour les débats politiques de l’élection présidentielle. Réformer c’est comme balayer un escalier : il ne faut jamais commencer par le bas.

 

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans critique des raisonnements
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20 octobre 2016 4 20 /10 /octobre /2016 14:40
l'Euro est -il mort? (version 2)

L'Editeur corrige la page de garde en faisant figurer l'ensemble des auteurs. On trouvera donc en librairie 2 versions.....Une seconde édition interviendra prochainement.

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Published by Jean Claude Werrebrouck
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20 octobre 2016 4 20 /10 /octobre /2016 13:03
L'euro est-il mort?

L'euro est-il mort ? c'est le titre de l'ouvrage que nous publions aujourd'hui. Rédigé avec quelques collègues européens qui se rencontrent souvent pour enrichir le débat sur ce qui est devenu le drame de l'Europe et peut-être du monde, il aborde les questions essentielles de la désindustrialisation, de la divergence croissante entre les pays de la zone, de l'impossible réforme de la monnaie unique, et de ses conséquences catastrophiques sur une démocratie désormais largement disparue.

En finir avec l'euro, c'est la possibilité de soustraire les monnaies à l'empire mondial de la finance. C'est aussi le possible rétablissement des souverainetés disparues avec la fin de la privatisation des monnaies. C'est enfin le possible cheminement vers une forme moderne de l'Etat-Nation....avec l'espoir d'un renouveau démocratique.

Bonne lecture à toutes et à tous!

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Zone Euro
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19 octobre 2016 3 19 /10 /octobre /2016 14:29

 

Pour comprendre le rapport de forces qui se noue dans la problématique du démantèlement de l’euro, il est important de voir quels acteurs furent gagnants et quels autres furent les grands perdants au moment de sa naissance. Cependant la réflexion doit aussi tourner autour de la mondialisation puisque l’UE est de fait devenue le modèle réduit et l’acteur le plus actif dans la globalisation néolibérale.

La fin de l’interventionnisme sérieux

En supprimant toute possibilité de modification du taux de change, il était évident que le politique allait faire le choix du renoncement à toute forme d’interventionnisme sérieux. La fin de toute définition d’un cours, signifiait mécaniquement la totale libre circulation des capitaux et la fin de tout lien hiérarchique entre Trésor et Banques centrales. Donc la fin des politiques monétaires.

Tout aussi mécaniquement la fin de tout lien entre Trésor et Banques centrales signifie aussi ce que nous avons appelé le « mode marchand »[1] de la dette publique avec ses conséquences sur la politique budgétaire. Tout aussi mécaniquement la libre circulation impose aussi la fin de politiques fiscales et sociales réellement autonomes. En clair, c’est toute la politique macroéconomique qui très largement disparait.

L’économie réelle redéployée

En contrepartie le champ de la micro-économie se redéploye en épousant les nouvelles libertés issues du nouveau cadre.

La disparition du risque de taux diminue les coûts de transaction ce qui permet aux entreprises de choisir librement et en totale sécurité les lieux de production, la taille des unités correspondantes et les espaces de distribution. Mieux, la disparition des taux de change met en concurrence les prélèvements publics obligatoires et les règles sociales. D’une certaine façon la monnaie unique crée 2 mouvements qui se contredisent : homogénéisation d’une part et hétérogénéisation d’autre part. L’espace de circulation des capitaux, des marchandises et des personnes, est soumis à la règle commune et se déploie sur un territoire plus vaste. En retour, l’espace de la production reste soumis aux conditions particulières de ce qui reste des vieux Etats-nations. A ce titre, il se reconfigure, se concentre ou s’évapore, selon les lieux, entrainant l’approfondissement des divergences.

 Pour être plus concret prenons l’exemple de 2 appartements contigus dans un même immeuble. Abattre la cloison les séparant permet de mieux circuler, de recevoir davantage, etc. mais ne change pas la réalité des lieux, sauf à reconfigurer le plan de chacun d’entre eux pour arriver à un ensemble unique. Dans les faits, si aucune reconfiguration n’intervient, nous irons vers davantage d’hétérogénéité avec probablement une cuisine sous utilisée dans l’un des deux appartements, une spécialisation bureau dans l’un, un espace à vivre dans l’autre, etc. Cet exemple nous suggère les conséquences liées à la suppression des frontières dans l’UE et de ses effets en matière économique.

Reconfiguration matérielle de l’entreprise

Parce que la circulation bénéficie désormais de coûts plus faibles (transactions, transports, règlementation, normes, etc.) les économies d’échelles peuvent se déployer. Plutôt que de disposer d’une usine dans plusieurs pays, il devient avantageux d’envisager une usine géante dans un seul pays. La production peut ainsi s’agglomérer dans des lieux où la somme des différents coûts est plus faible. Comme la production est nécessairement hétérogène ( degré de technicité, type de consommations intermédiaires, qualification du travail, etc.) et qu’elle se déploie dans des espaces eux-mêmes hétérogènes ( législation du travail, qualité des services publics, fiscalité, etc .) on comprend que l’entreprise dans ce qui était le vieil Etat-nation se disperse sur un vaste territoire avec des zones consacrées à la recherche développement, des zones consacrées à l’élaboration des composants, voire des composants de composants, et des zones d’assemblages d’un produit final qui lui-même sera destiné à être exporté en partie voire en totalité.

Reconfiguration managériale de l’entreprise.

Mieux ce grand déménagement ou ce nomadisme ou même ce démembrement sera facilité par la financiarisation qui, mécaniquement, accompagne la monnaie unique. Les économies d’échelle renforcent les besoins de capitaux et facilitent évidemment le passage d’un capitalisme familial à un capitalisme actionnarial. Mais la libéralisation financière permet, elle, la dénationalisation de l’actionnariat et le renforcement du passage à la « corporate governance » et à la « shareholder-value ». D’où des dirigeants de plus en plus « hors sol » car situés dans la mondialisation. Le « démembrement » correspond aussi du point de vue des salariés à un effacement du sentiment d’appartenance à ce qui était « l’institution entreprise », une institution en voie de dévalorisation. Et une dévalorisation qui se mesure aussi en termes d’actionnariat : complètement hors-sol, il est aussi fugace et irrepérable que des particules cosmiques. Comment voir un patron responsable dans le propriètaire d’une action qui passe de main en main en moyenne toutes les 21 secondes, et comment ne pas voir en lui un simple spéculateur ? Comment dans ces conditions accorder une réelle confiance au manageur ?

Bien sûr la monnaie unique a permis une augmentation des échanges entre pays de la zone, mais ce qui importe de noter c’est qu’elle a permis d’allonger de façon importante les chaines de la valeur. Dans le même geste elle permet aussi d’enkyster des productions spécifiques sur des zones spécialisées constituant ainsi des écosystèmes reliés entre eux.

 Démantèlement de la zone euro et désenkystement des nations

C’est cette idée de productions spécifiques formant écosystème qui permet de mieux comprendre pourquoi aujourd’hui les élasticités-prix, notamment celles liées à l’importation sont devenues si faibles[2]. Elles se sont de fait affaiblies avec la construction des écosystèmes nouveaux. La fin de la monnaie unique est ainsi le début d’une reconfiguration considérable des chaines de la valeur, une reconfiguration qui ne pourra pas s’effectuer en l’absence des Etats.

Quand - à propos du démantèlement de la monnaie unique- se trouve évoqué – et nous savons que c’est à tort[3] - la grande question des dettes, le débat laisse de côté un fait important, à savoir le redéploiement de l’ensemble du secteur exposé, lequel est constitué de toutes les entreprises françaises produisant des biens et services nomades en France ou à l’étranger, ou étrangères produisant en France.

L’ensemble du territoire devient compétitif en raison de l’ajustement monétaire. D’abord compétitif du point de vue de la production avec  les entreprises exportatrices ou non, nationales ou étrangères, produisant sur le territoire. Mais aussi compétitif du point de vue capitalistique puisque désormais l’implantation sur le territoire national par rachat ou investissement direct devient moins coûteux pour les non-résidents. En contrepartie, les capitaux investis par les non-résidents reçoivent une incitation à leur enracinement, laquelle se trouve augmentée d’une attractivité nouvelle pour le territoire  national.

Symétriquement les territoires étrangers deviennent moins compétitifs, avec une incitation au rapatriement des capitaux nationaux investis, soit au titre de la production de composants exportés vers la France, soit au titre de l’exportation de produits finis vers la France. Mais aussi, corrélativement, avec une incitation au renoncement à des délocalisations que la monnaie unique avait rendu facile.

Ainsi la fin de la monnaie unique est une forte incitation au raccourcissement des chaines de la valeur et donc une incitation au remembrement des entreprises. Avec des conséquences en termes d’identité et de management dont l’aspect hors-sol se trouve ou se trouvera contesté.

Mais le travail de reconfiguration est nécessairement inscrit dans une durée qui dépasse le court terme. Il s’agit de revenir sur un démembrement très matériel lequel suppose de réunir des hommes et des capitaux, de reconfigurer des outils de production, aussi bien dans l’industrie que dans l’agriculture, de revoir des circuits de distribution, etc. Tout un ensemble de travaux, protégés d’une certaine façon, par les élasticités- prix encore proches de zéro et que le remembrement entrainera à la hausse.

Brexit  et désenkystement britannique.

De ce point de vue, le Brexit et ses conséquences constitue une première expérimentation de ce qui devrait se matérialiser avec le démantèlement de l’euro. Certes, la Grande Bretagne n’était pas dans la zone mais y participait largement avec un taux de change aux variations limitées. Le Brexit s’est surtout matérialisé par une chute de près de 20% du taux de change. Avec une élasticité-prix des importations proche de zéro, la conséquence est directement une hausse des prix et une baisse du pouvoir d’achat : il n’existe pas de substituts aux importations. Comme l’élasticité – prix aux exportations est très largement le reflet de celles liées aux importations de tous les partenaires (Toutes choses égales par ailleurs, les flux d’exportations britanniques dépendent des exigences d’importations des partenaires enkystés dans des spécialités productives) la grande Bretagne ne peut compter sur une hausse considérable de ses exportations.

La hausse importante des importations en valeur n’est pas compensée par celle des exportations et donc le taux de croissance ne peut que faiblir. D’où les discours paniqués sur l’irrationalité du brexit. Dès lors, la seule possibilité, dans un contexte de mise en cause de l’industrie financière, est l’émergence d’une politique de réindustrialisation avec en ligne de mire des productions substitutives d’importations.

Le présent gouvernement semble s’y attacher. Si tel est le cas la nation Britannique renaîtra.

 

 

 

 

 

 

[1]  Jean Claude Werrebrouck : Banques centrales , Indépendance ou soumission ? Un formidable enjeu de société ; Yves Michel ; 2013.

[2] Elles sont  très proches de zéro dans l’ensemble de la zone et proches de zéro pour l’ensemble des pays baignant dans la mondialisation. Elle est strictement égale à zéro pour la France.

[3] Cf notre livree collectif : L’euro est-ll mort ?; Editions du Rocher ; octobre 2016.

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Published by Jean Claude Werrebrouck
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27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 14:11

 

Les programmes des candidats classiques à l’élection présidentielle placent en « tête de gondole » la baisse de la pression fiscale. Ils ont sans doute raison puisque le produit politique qui en résulte est électoralement plus attractif que la réduction du déficit budgétaire ou la baisse de la dépense publique. La course au moins-disant fiscal est ainsi l’effet du fonctionnement normal de la concurrence sur les marchés politiques.

Les modèles économétriques qui devraient sous-tendre et justifier les propositions correspondantes brillent par leur discrétion et il est vrai que le raisonnement économique est absent des programmes proposés.

Tentons de briser cette carence et envisageons de façon précise et argumentée les effets d’une forte diminution de la pression fiscale dans la France d’aujourd’hui.

 

LE CARACTERE IRRATIONNEL DES PROPOSITIONS DE DIMINUTION DES PRELEVEMENTS PUBLICS OBLIGATOIRES.

 

La diminution des prélèvements fiscaux peut se porter soit sur les ménages, soit sur les entreprises.

 1 -  Diminution du prélèvement sur les ménages.

Dans le cas des ménages[1] il en résulte mécaniquement une hausse des revenus avec interrogation sur leur répartition entre consommation additionnelle et épargne additionnelle. La consommation additionnelle peut entrainer une relance freinée par la propension marginale à importer. C’est effectivement le cas puisque, selon Natixis, 1 euro de hausse de demande intérieure génère 70 centimes d’importations supplémentaires[2]. Quant à l’épargne supplémentaire, elle reste largement accumulée[3] et ne génère aucune demande supplémentaire sous la forme d’investissements. La baisse de la fiscalité profite en retour aux pays fournisseurs de la France.

Effets très faibles mais prix très élevé puisqu’une telle baisse correspond mécaniquement à un déficit public accru d’un même montant. Sans doute pourrait-on financer la baisse de la pression fiscale par une diminution de la dépense publique pour un même montant, mais cela aurait pour effet de diminuer la demande globale et donc les débouchés pour d’éventuels investissements additionnels.

Le résultat est donc globalement négatif : choisir la baisse de la pression fiscale sur les ménages est avantageux car populaire sur le marché politique et désastreuse pour un pays qui n’a cessé de se désindustrialiser.

2 -  Diminution du prélèvement sur les entreprises.

Une première façon d’affaisser les prélèvements est de continuer à diminuer les charges sociales sur les bas salaires. Sachant que ces charges déjà rabotées par les dispositifs « Fillon » et « CICE » ne représentent plus que 7,3% au niveau du SMIG, il y a peu à gagner en terme de marge, le prix à payer étant, là aussi, la hausse du déficit ou la baisse de la dépense publique. Dans cette dernière hypothèse la hausse de marge ne se transforme pas aisément en investissements puisque les débouchés se raréfient du même montant. Certes, la marge nouvelle pourrait-elle être utilisée à des investissements de productivité renforçant la compétitivité. Toutefois, la mesure proposée favorise plutôt les productions bas de gamme et n’est pas une incitation à la robotisation : le coût relatif du travail par rapport au capital diminue et n’incite pas à la réallocation des facteurs vers une utilisation plus massive de capital.

Une telle mesure n’est donc pas souhaitable du point de vue de l’intérêt du pays.

Une façon plus intelligente de baisser les prélèvements est de les cibler sur les emplois plus productifs des activités exposées à la concurrence internationale. Il existe là une opportunité en raison de la relative bonne élasticité-prix des exportations françaises.[4] A déficit public inchangé il y aurait donc à comparer la hausse de la demande internationale et la baisse de la dépense publique. Le calcul révèle pourtant que l’élasticité est insuffisante pour obtenir un accroissement net de la demande. Et une élasticité beaucoup plus élevée ne serait rencontrée que si la France était beaucoup mieux placée dans l’échelle de la compétitivité coût …. Soit celle de l’Europe du sud. Clairement, il faudrait une diminution radicale du coût du travail….Notons, ce qui n’arrange pas les choses, qu’une baisse des prélèvements sur les salaires pourrait aussi bien se matérialiser par une hausse des salaires nets[5] et donc une hausse des revenus avec les effets négatifs déjà exposés.

Une dernière façon d’envisager la baisse de la pression sur les entreprises est de diminuer l’ensemble des autres impôts. Dans ce dernier cas de figure, il y a bien augmentation de la rentabilité des entreprises….payée par un déficit accru ou une dépense publique plus faible. La question est donc de savoir si la rentabilité accrue sera à l’origine d’un investissement plus élevé avec effets multiplicateurs sur la demande globale.

En théorie, il s’agit d’une solution efficiente si la hausse de la rentabilité ne se trouve pas minée par de nouvelles exigences salariales ou actionnariales. Mais un autre facteur vient limiter drastiquement l’efficience de la baisse de la pression fiscale sur les entreprises : le comportement des pays qui peuvent jouer sur le taux de change d’une part, et celui des pays dont les modèles sociaux parce que plus fragiles sont socialement plus facilement démontables que celui de la France. Natixis nous rappelle ainsi que les efforts de compétitivité de la France ont en très peu de temps été largement effacés par la baisse de la livre sterling et l’effort de compétitivité coût de l’Espagne[6].

Vers un effondrement civilisationnel ?

Plutôt que de regarder le doigt, il vaut mieux regarder la lune et les candidats à l’élection présidentielle feraient bien de poser le vrai problème : les règles du jeu imposées par la monnaie unique développent une concurrence qui, privée de l’arme du taux de change, se reporte sur les seuls coûts. Bien évidemment ces règles sont éminemment favorables aux gagnants de la mondialisation qui au nom de la concurrence en veulent plus et exigent le démantèlement de tout ce qui fait la nation. Il faut en effet comprendre que la baisse des prélèvements publics (cotisations sociales diverses et impôts de toute nature) est devenue le grand moteur de la concurrence destructrice du vivre ensemble : il génère un double déséquilibre : économique et social aux conséquences politiques dramatiques.

Le déséquilibre économique est simple à comprendre puisque la baisse des coûts a pour contrepartie une baisse de la consommation globale non compensée par une élévation de la proprension à investir. Ce déséquilibre pourrait se colmater par une montée du déficit public….lequel est interdit et par les règles …et par le marché de la dette publique effrayé par une montée de spreads de taux. Ce même déséquilibre devient l’avantage compétitif de ceux qui veulent se sortir du naufrage collectif : L’Espagne rogne sa demande interne pour être compétitive et obliger la France à entrer dans la danse de la diminution de sa demande globale interne. La concurrence agonistique, ou à tout le moins non coopérative, aboutit ainsi à l’impossible réduction d’un chômage qu’on ne peut plus financer par un Etat social qui perd progressivement ses ressources. Si dans les premiers temps de la crise il était possible de financer les dépenses sociales croissantes par une dette croissante, cela n’est évidemment plus le cas aujourd’hui.

Les règles du jeu de l’euro et au-delà de la mondialisation sont de par leur fonctionnement propre, consommatrices de « moins-disance » de prélèvements et, conséquemment, destructrices des anciennes formes de l’Etat social. Jadis, dans le cadre des espaces nationaux, la concurrence était à l’inverse déployée dans un contexte de montée homogène des prélèvements publics obligatoires eux-mêmes assis sur les gains de productivité. Dans un cas, une concurrence organisatrice de la construction d’un Etat social, et dans l’autre cas une concurrence destructrice de ce même Etat. Jadis la montée des prélèvements publics obligatoires, certes contestée par les dirigeants d’entreprises, n’affectait pas les conditions de la concurrence, puisque les mêmes règles s’imposaient à tous. Désormais l’unicité de la monnaie met à nu des règles inégales dans le jeu économique. La solution devient ainsi spontanément une course à l’éradication progressive des prélèvements…un peu comme la foule qui, prise dans un incendie, se dirige vers une porte de sortie trop étroite dans un mouvement de panique aux conséquences catastrophiques.

Et ce catastrophisme est amplifié par l’apparition de raisonnements délirants : à la « surface des faits » il apparait que l’Etat n’a plus les moyens de jadis (« on ne peut plus payer et il faut abandonner l’assistanat », message répété en boucle…[7]) alors que réellement les règles européistes interdisent – de façon bien sûr involontaire- l’épanouissement d’une croissance possible, un marché de l’emploi plus dynamique et un recul du périmètre (ou du « marché ») de l’Etat social.

Le déséquilibre social est tout aussi simple à comprendre et n’est que la conséquence du déséquilibre économique. Ce déséquilibre correspond à de multiples réalités qui touchent plus particulièrement la société française[8] : développement vertigineux des inégalités de revenus et surtout de patrimoine[9], apparition des « winer-take-all », stagnation du niveau des salaires des classes moyennes, rendements décroissants des études et dévalorisation sociale des diplômes, insécurisation croissante des contrats de travail et des supports sociaux qui leur correspondent, mobilité descendante, déclassement résidentiel, fin de la croyance à l’idée de progrès, fin de l’enracinement dans les organisations politiques ou syndicales,  prise de conscience de la perte de contrôle des institutions démocratiques, communautarisation de la société, etc.

Mais la sortie de la toile d’araignée  des  « règles » est très difficile.

Il est probable que les différents candidats n’ignorent pas le caractère irrationnel de leurs programmes. Mais ils savent peut-être aussi que le rejet des règles européennes reste impopulaire et éminemment dangereux. Parce que l’Euro est un Talisman, et à ce titre objet de vénération, on ne peut s’en séparer. Parce que la mondialisation est l’épanouissement de la liberté, on ne saurait la museler. Le produit politique « fin de l’euro » ou « rupture avec la mondialisation » ne dispose pas encore d’un solide marché.

Au-delà, il est d’une certaine façon déjà trop tard et le retour à la maitrise du taux de change ne peut donner de résultats immédiats en raison de l’état de déliquescence du tissu économique. Nous avons souvent signalé que les élasticité-prix aussi bien à l’exportation qu’à l’importation étaient devenues trop faibles en raison d’un euro qui les rabote depuis maintenant plus de 10 ans[10]. Dévaluer avec une élasticité-prix à l’importation strictement égale à zéro n’entraine qu’une baisse de la demande globale, tandis que les exportations additionnelles attendues sont limitées par la hausse des prix des consommations intermédiaires importées. Reconstruire des élasticité-prix efficaces suppose une recomposition des chaines de la valeur, donc un moyen ou long terme incompatible avec le court termisme des marchés politiques.

Il en résulte un risque de « collapsologie »[11] qui ne se déduit pas nécessairement de la question écologique mais à l’inverse de choix macroéconomiques désastreux.

L’euro fut d’abord une libération allant dans le sens de la « mondialisation heureuse ». Il permettait de ne plus subir la contrainte des échanges extérieurs et des ajustements douloureux sur le marché des changes. Il permettait aussi des taux sages sur le marché de la dette publique. Il permettait également une croissance facile pour les moins avancés (Espagne, Grèce, etc.) Il permettait enfin à l’Allemagne non seulement de ne plus être victime des ajustements monétaires de ses voisins, mais surtout de profiter du déficit sans pleurs des cigales dont elle favorisait la naissance et l’épanouissement[12]. Cet outil générant le bonheur de tous, devait logiquement se transformer en objet de culte, ce que nous avons appelé « l’euro Talisman »[13].

Avec le temps, pour les cigales mécaniquement engendrées par le simple fonctionnement de la zone, y compris la France, l’inflation de dettes s’est nourrie tout aussi mécaniquement de la perte d’activités : parce que la compétitivité est lourdement handicapée par un taux de change irréaliste, et que l’importation est facile, des pans entiers de productions nationales disparaissent aves les emplois correspondants. En retour, la base productive plus étriquée réduit la masse des prélèvements publics et aggrave le flux de dettes.

D’année en année, l’écart entre les nouveaux besoins sociaux issus du démantèlement de l’outil de production et l’offre possible de services sociaux se creuse. Un écart qui deviendra abîme lorsque les politiques restrictives se mettront en place et qu’elles viendront rogner les investissements constructeurs de l’avenir. Petit à petit la spirale du déclassement se met en place et la soutenabilité générationnelle du modèle socio-économique n’est plus assurée. L’aveuglement politique débouche ainsi sur un monde socialement inacceptable. Le modèle socio-économique de l’ile de pâques générant le monde des « Moaï » pouvant ainsi être comparé à celui de la zone euro : Ici une aliénation politico/monétaire, là une aliénation politico/religieuse, deux variantes parmi d’autres susceptibles de produire les mêmes effets, c’est-à-dire un effondrement civilisationnel.

Les candidats à l’élection présidentielle de 2017 feraient bien de ne plus s’intéresser au sexe des anges.

 


[1] Cotisations sociales des ménages+ impôts directs des ménages + TVA. On pourrait aussi ajouter les hausses de revenus procurées par la suppression des cotisations sociales sur les services à la personne que l’on trouve dans certains programmes.

[2] Flash Economie du 19 septembre 2016- 936.

[3] Les baisses ciblées d’impôts telles celles frappant les revenus d’actifs risqués étant d’effet peu significatifs.

[4] 0,8 selon Natixis.

[5] Hypothèse qui s’est déjà historiquement matérialisée et qui n’est pas irrationnelle : la hausse du salaire net ne vient pas rogner les marges si la dite hausse se trouve financée par la baisse des charges. Mais on peut aussi penser que la baisse des prélèvements entraine une hausse des dividendes.

[6] Flash Economie du 16 septembre 2016- 939. Parce que partenaires importants de la France les comportements de la Grande Bretagne (baisse de 10 points de taux de change) et de l’Espagne (baisse considérable des coûts salariaux) ont annulé 50% de l’amélioration de la compétitivité-coût de la France. Sur le plan microéconomique il peut y avoir des exceptions et par exemple une entreprise comme Valeo dont les sites français exportent 72% de leur production, supporte  avec 17% des effectifs mondiaux 50% de ses charges sociales mondiales. Son Président, Jacques Aschenbroich, considère qu'il faut évidemment réduire ce poids pour perenniser la compétitivité de l'entreprise. Ce même président pourrait se rendre compte qu'un  changement de parité monétaire permettrait sans réelle douleur d'assurer la compétitivité de l'entreprise, voire de relocaliser des sites sur le territoire français.

[7] Ce qui est visible est l’assistanat, ce qui est invisible est la réalité : un choix de règles dont le fonctionnement concret déclasse puis marginalise d’abord les individus les plus fragiles, puis d’autres pourtant mieux armés. Parce que le processus est l’inverse de ce qui s’était historiquement produit (trente glorieuses) il n’est pas socialement admis et, assistés et Etat social, deviennent des irresponsables et des coupables.

[8] On pourra ici se reporter à l’ouvrage de louis Chauvel : « la spirale du déclassement – Esai sur la société des illusions » Seuil – 2016.

[9] On parle aujourd’hui d’une repatrimonialisation que les 30 glorieuses avaient largement estompé.

[10] S’agissant de la France les modèles économétriques donnent les chiffres suivants ; O,8 pour l’élasticité-prix à l’exportation et zéro pour l’élasticité-prix à l’importation.

[11] Cf l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens : « Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes »- Seuil- 2015.

[12] Comprenons en effet que ceux qui allaient entrer dans ce qu’on appelait « pays du club med » vont devenir victimes d’un taux de change immuable et surtout inapproprié, taux devant dévaster l’industrie manufacturière locale au profit d’importations massives financées par la délocalisation des banques du Nord et facilitées par la Grande Distribution elle-même déjà mondialisée. La Grèce restera de ce point de vue un cas d’école.

[13] http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/08/l-euro-le-talisman-qui-a-bientot-fini-de-detruire-l-union-europeenne.html

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Politique économique
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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 12:53

 

Il est curieux de constater que, pour nombre de candidats, on puisse parler en matière économique d’un renouveau, d’un changement, d’une refondation, d’une transformation, etc…. sans évoquer la clé de liaison de la France au reste du monde. Ces candidats évoquent volontiers l’adaptation de la maison France à la mondialisation, au libre-échange, à la globalisation, etc. sans jamais évoquer cette clé… comme si elle était inutile ou inexistante. De fait, elle existe mais devenue pense-t-on inutile : oui il existe une monnaie qui nous articule au reste du monde, mais elle codifie notre liaison sans jamais pouvoir la changer. La gamme infinie des taux de change est devenue inaccessible et un euro français est censé être un euro allemand, italien, espagnol, etc. Dans un monde qui se veut flexible l’articulation de tous les pays de la zone euro est complètement figée. Et un gel pluridimensionnel car si on pouvait concevoir jadis un taux de change fixe, on pouvait aussi hérisser la monnaie correspondante de règles spécifiques : libertés variables sur le marché des changes, taux spécialisés en fonction du type d’échanges, degrés variables de liberté de circulation du capital, etc. Bref une vraie flexibilité qu’on a fait disparaitre.

Jadis, il fallait se livrer à des choix politiques nationaux tenant compte de la réalité du monde…mais sans en être toutefois complètement esclave…. la réalité du dit-monde devant en retour prendre en compte l’autonomie relative des décisions de la nation et une autonomie engendrée par une relative  maitrise politique de la monnaie nationale. La clé d’un éventuel bien vivre ensemble passait ainsi par la monnaie comme condition nécessaire si pas condition suffisante. Parce qu’il fut politiquement décidé de dépolitiser la monnaie, la nation a perdu la clé de son mode d’articulation au reste du monde et de son possible bien vivre ensemble.

Ainsi la plupart des candidats, dans la nuit de la crise, proposent de retrouver la clé du possible bien vivre ensemble par la prospérité, en se proposant d’en forger une autre celle ouvrant la porte des réformes structurelles. Les débats politiques, les innovations, la créativité, l’audace, etc. se déploient ainsi dans un autre monde, celui où l’on a perdu la clé de l’articulation de la France au reste du monde et une clé que l’on ne veut pas retrouver.

Certes, on peut proposer bien des choses…mais il faut pouvoir aborder les vrais problèmes….

On pourrait, et on le fera, aborder cette question fondamentale du mode d’articulation de la nation au reste du monde, mais des « experts » sérieux viendraient rapidement clore un éventuel débat. C’est qu’en effet on peut reparler de la monnaie unique pour rapidement démontrer que tout retour à la monnaie nationale, au-delà des sempiternelles questions concernant la dette publique qu’il faudrait rembourser, signifierait la dégradation des conditions de vie des classes moyennes.

Natixis, dans une note du 30 août[1] révèle ainsi les derniers chiffres concernant l’élasticité/prix des importations : Zéro pour la plupart des pays de la zone. Cela signifie que la dévaluation issue d’un abandon de la monnaie unique n’aurait aucun effet sur les volumes importés, les conséquences se reportant sur l’élévation des prix intérieurs et la diminution du pouvoir d’achat correspondant.

Les mêmes experts sont évidemment prêts à expliquer qu’un tel phénomène résulte  planétairement de la spécialisation et de l’allongement vertigineux des chaines de la valeur : il n’existe plus de capacités inemployées de production nationale substitutive des importations. Les experts ont raison : la production des biens de consommation avec les savoir-faire associés est très largement absente du territoire national. C’est dire que le débat sur l’euro est peu agréable puisqu’il consiste à dire qu’il faudra reconstruire nombre de branches industrielles : d’abord des larmes et de la sueur… sur probablement un nombre d’années supérieur à celui réservé aux mandats politiques. On comprend par conséquent que le produit politique « fin de l’euro » ait quelque peine à émerger sur le marché.

 Et plus le débat tarde et plus la difficulté d’en finir avec la monnaie unique est grande. Comprenons en effet qu’avant l’allongement démesuré des chaines de la valeur, l’élasticité/prix des importations était beaucoup plus élevée et qu’à ce titre une dévaluation signifiait une chute des volumes importés. Par exemple, antérieurement à la naissance de la monnaie unique, les productions nationales étaient concurrencées par les premières délocalisations et les exportations des ex-pays du tiers-monde, mais une dévaluation rendait immédiatement plus compétitive les productions nationales. Ainsi la masse salariale distribuée dans les   vieux pays développés pouvait augmenter en raison d’une hausse de la production, même si en contrepartie le pouvoir d’achat unitaire pouvait diminuer en raison de prix plus élevés. En faisant disparaitre la possibilité de jouer sur un taux de change, la monnaie unique va ainsi travailler à la ruine progressive des productions nationales les moins compétitives. D’où une désindustrialisation puissamment renforcée par la monnaie unique et une chaine de la valeur reconfigurée par cette même monnaie. La monnaie unique rabote et ruine les activités des pays du sud y compris la France et plus on attend et plus la reconstruction sera difficile. De fait, elle est aujourd’hui avec une élasticité/prix des importations égale à zéro, devenue très difficile.

Et donc, le plus logiquement du monde, les présidentielles françaises vont à nouveau aborder tous les sujets sauf celui du taux de change qui articule la plupart de nos entreprises sur le marché national et les marchés étrangers.

Une toute petite minorité abordera la question de façon elliptique (Arnaud Montebourg, Jean Luc Mélanchon, Henri Guaino) et encore moins de façon ouverte (Marine Lepen, Nicolas Dupont Aignan).

Les choses sont pourtant simples et les électeurs pourraient comprendre le message suivant :

        1 -Ce qu’on appelle taux de change n’est qu’un coefficient qui exprime le prix des marchandises nationales à l’étranger et des marchandises étrangères sur le territoire national.

        2 - Le taux de change, affectant tous les prix, est donc l’élément fondamental de tout système de prix. Il affecte les coûts de revient de presque toutes les marchandises, les prix de vente de la plupart des marchandises, et donc, tous les revenus de tous les électeurs.

        3 -  Parler fiscalité, charges sociales, emploi, etc…au cours de la campagne présidentielle  est sans doute important, mais bien moins important que ce qui conditionne l’essentiel du mouvement économique c’est-à-dire ce coefficient, et donc cette clé de l’articulation du pays au reste du monde.

       4 - Le présent coefficient développe un système de prix qui atrophie la plupart des économies européennes, en particulier la France, sauf l’Allemagne.

Les partis souverainistes – souvent taxés de populistes par tous les gagnants de la mondialisation libérale- doivent travailler ensemble pour expliquer ces 4 points très simples et développer la pédagogie nécessaire pour extirper les électeurs de cette méconnaissance. Une méconnaissance entretenue par tous les gagnants de la mondialisation et leurs représentants.

La suite, c’est-à-dire la façon de retrouver la clé de l’articulation au reste du monde peut faire débat : inviter l’Allemagne à quitter la zone euro, inviter l’Allemagne à ne plus ponctionner ses partenaires et accepter les transferts propres à toute union monétaire, sortir de L’UE par référendum, réécrire un nouveau Traité avec quelques pays volontaires, réquisitionner la Banque Centrale française, utiliser la voie de l’article 16 de la Constitution, etc. Mais au moins un minimum de lumière pourra être apporté et pourra ainsi resituer les projets des grands candidats dans leur cruelle réalité : l’insignifiance ou la duplicité.

 

 

 

[1] Flash économie 864 : « Le protectionnisme ou la dépréciation du change ne redresseront pas la situation de la classe moyenne »

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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 13:52


Deux études viennent confirmer l’inadéquation du taux de change de la France vis-à-vis de l’ensemble de ses partenaires européens ou non.

La première, issue du Think Tank « La fabrique de l’industrie »  réalisée par Pierre Noël Giraud et Philippe Frocrain révèle que lorsque 100 emplois exposés à la concurrence internationale apparaissent dans un bassin d’emplois de France métropolitaine, 64 emplois abrités supplémentaires apparaissent dans la zone. L’inverse étant approximativement constaté, cela signifie que le secteur exportateur ayant perdu 200000 postes entre 1999 et 2013, il a entrainé derrière lui la fermeture d’un nombre considérable de postes abrités. Les variations de l’emploi du secteur exposé développent donc des externalités sur l’emploi abrité et des liens qui sont pour partie des liens mécaniques mais pour partie aussi des déversements de revenus d’autant plus importants que les rémunérations du secteur exposés sont plus élevées  et traduisent des gains de productivité eux-mêmes plus élevés.

Vu de plus haut cette première étude révèle par conséquent qu’un taux de change trop élevé affaiblit la compétitivité du secteur exposé avec toutes ses conséquences sur l’emploi du secteur abrité. Mais aussi avec toutes ses conséquences sur la croissance puisque c’est le secteur exposé qui génère, le plus,  les gains de productivité et donc la croissance.

La seconde étude est celle de de 2 chercheurs, Pierre-André Buigues et Denis lacoste, de la Toulouse Business School qui se sont intéressés aux modalités de développement des entreprises multinationales allemandes et françaises. Deux paramètres parmi d’autres sont ainsi livrés à une analyse comparative du processus d’internationalisation :

Le déploiement international s’opère davantage par des exportations côté allemand et davantage par investissements directs à l’étranger côté français. Le stock d’investissements directs à l’étranger des entreprises françaises représentant 59,1% du PIB français, tandis que ce même stock ne représente que 43,3% du PIB côté Allemagne. Les deux chercheurs en déduisent que ces stratégies différenciées sont à rapprocher des évolutions du commerce extérieur des 2 pays, défavorable côté français et favorable côté allemand.

Le déploiement international des entreprises allemandes obéit à un modèle de division du travail assez clair : R§D non délocalisé, assemblage sur territoire national, composants délocalisés. Le même déploiement français aboutit plutôt à lé délocalisation de la plupart des maillons de la chaine de la valeur avec réimportation de la production finale. Ainsi en 2011,  74% des importations françaises de la branche automobile étaient constituées de voitures (59% dans le cas de L’Allemagne) et 26% de pièces détachées ( 41% dans le cas de L’Allemagne).

La stratégie française de redéploiement prend parfois des proportions inquiétantes avec notamment l’implantation à l’étranger de toute une branche. Tel est le cas de Renault et PSA au Maroc avec un déménagement quasi complet transformant peu à peu le pays en futur « Grand » de l’automobile. Il est ainsi prévu qu’en 2020 la production du pays sera de 1 million de véhicules produits par 175 000 salariés[1].

Cette seconde étude n’aborde que de façon elliptique les causes profondes de la stratégie différenciée de l’internalisation en mentionnant qu’il s’agit probablement d’un problème de compétitivité. Effectivement l’Allemagne disposant d’un taux de change favorable n’est pas pénalisée par le maintien des pièces centrales de la chaine de la valeur sur le territoire national, ce qui n’est pas le cas de la France dont le taux de change est trop élevé.

La première étude fort différente aboutit toutefois à la même conclusion : le secteur exposé qui représentait en 1999 30% du total des emplois, n’en représente plus que 26,8% en 2013 en raison de la compétitivité faible du pays.

Plus globalement avec un taux de change faible pour une production haut de gamme, l’Allemagne voit ses exportations garanties et peut même constater une baisse de son élasticité-prix des exportations en volume (0,40 sur la période 2002/2016, mais seulement 0,28 sur la période 2006/2016)[2]. A l’inverse, la France, avec un taux de change trop élevé par rapport à sa production plus orientée moyenne gamme, voit ses exportations à la peine et peut constater un maintien de son élasticité-prix à l’exportation (0,75) un chiffre plus élevé témoignant de sa plus grande sensibilité à l’effet prix.

Compte tenu de ses deux études et sachant que du point de vue des importations l’ élasticité correspondante est pour la France strictement égale à zéro[3], Quelles sont les priorités d’une politique industrielle libérée de la gangue de la monnaie unique ?

Logiquement, la politique industrielle d’un pouvoir libéré devrait obéir aux priorités suivantes :

1 - Mettre tout en œuvre pour générer des activités substitutives des importations afin de lutter contre les effets catastrophiques de l’élasticité/ prix des importations qui reviendrait à une augmentation importante des prix et donc des revenus correspondants. Avec des effets de second tour sur la demande globale. Cela passe aussi par des incitations puissantes à la relocalisation avec par exemple une aide égale aux charges sociales nouvelles générées par les nouveaux emplois relocalisés…donc une aide signifiant l’équivalent d’un zéro charges sociales pour tout emploi créé dans une activité de substitution.

L’aide à la relocalisation se doit de concerner toutes les activités c’est-à-dire les unités d’assemblage, mais aussi les unités de fabrication des composants. Il est en effet évident que c’est l’ensemble d’une chaine de valeur qui est concernée,  faute de quoi une unité d’assemblage relocalisée serait quand même pénalisée malgré l’aide en raison des surcoûts des intrants frappés par la baisse du taux de change. Un tel processus bien mené doit donc logiquement aboutir à un raccourcissement important des chaines de valeur[4]. Dans la pratique cela peut signifier des « contrats de relocalisation » avec préfinancement couvrant les coûts du redéploiement.[5] A terme la compétitivité nouvelle n’est plus assurée par un quelconque CICE budgétairement très coûteux mais par un changement de parité, lui-même accompagné d’investissements de capacité et de productivité.

Pour les branches dont l’élasticité/prix à l’importation n’est pas nulle mais reste très faible, le contrat de relocalisation se transforme en contrat de développement et se trouve assorti d’une aide. Il s’agit ici de dynamiser une activité en l’incitant - non pas à élever les prix et donc les marges et de capter les bénéfices de la dévaluation- mais à répondre à la demande et à embaucher. Là encore,  l’aide se fixe à la hauteur des nouvelles cotisations sociales résultant de l’embauche. Et Là encore le coût budgétaire est nul.

Resteraient à envisager les substitutions d’importations non pas par relocalisation mais par création d’activités nouvelles interdites jusqu’alors par l’inadaptation du taux de change. Il s’agit du cas le plus difficile, difficulté allant jusqu’à l’impossibilité temporaire de rassembler les compétences nécessaires issues de métiers disparus ou de métiers non validés sur le territoire.

Globalement,  il reste toutefois que le processus n’est pas simple, qu’il exige du temps, et qu’il n’est pleinement efficace que si les prix internes des nouvelles productions nationales rejoignent les prix des anciennes marchandises substituées. A défaut la demande globale interne restera affectée par le retour à la monnaie nationale.[6]

2- C’est la raison pour laquelle la seconde priorité sera de choisir délibérément l’industrie -et l’industrie haut de gamme- pour anticiper sur les gains de productivité à venir. Le haut de gamme ou tout simplement la modernisation de l’appareil productif doit en effet permettre d’assurer l’ancien pouvoir d’achat qui résultait de la force de l’euro. Il s’agit d’abord comme objectif prioritaire d’assurer le nivellement entre les productivités générant les anciennes importations et celles générant les nouvelles productions nationales. Cela passe évidemment par des investissements massifs publics et privés. Et cela passe par des investissements à classer en fonction de l’importance des externalités positives qu’ils sont capables d’engendrer. Clairement cela passe par ce qu'on appelle le "manufacturing 4-0", avec les robots collaboratifs, les dispositifs de réalité augmentée, l'Internet industriel, etc. le tout facilitant la "customisation de masse" et souvent la production locale au profit de débouchés locaux.

Auparavant, et à titre conservatoire, cela suppose la multiplication de contrats d’innovation qui permettront pour les usines installées de ne plus être menacées de perdre leur stock d’apprentissage par la financiarisation de leurs activités[7] .

Les investissements publics doivent d’abord assurer la qualité de la liaison entre les maillons des chaines de la valeur en voie de reconstitution. Ils doivent donc assurer la qualité et la fluidité des infrastructures de base. Ils permettent aussi de mobiliser massivement les chômeurs éloignés des compétences exigées par l’industrie et les services haut de gamme. Il faut en effet préciser que la réussite c’est aussi la rapidité et donc la diminution très rapide du chômage. Ces investissements publics sont aussi liés au domaine de la recherche développement dans le sens de la construction d’un Etat Stratège, qui permet de donner de la visibilité et une demande solvable aux investissements privés.

3 -  Le caractère massif de l’investissement pose évidemment la question de la nouvelle organisation financière. Il est évidemment impossible de reconstruire dans le long terme en restant victime de la tyrannie du court terme. Parce que les investissements doivent être massifs et porteurs de résultats immédiats et importants en termes de réduction du chômage, il est nécessaire de reconfigurer dans sa totalité le système bancaire et financier.

Le passage urgent et rapide à une économie décarbonée suppose des crédits qui ne se limitent pas à l’épargne constituée, et donc exige une émission monétaire à la hauteur des moyens techniques et humains mobilisables au titre de la décarbonisation. Cela suppose, en reprenant le schéma proposé par Michel Aglietta[8], la sélection et la certification des investissements bas carbone, leur financement par des banques avec la certitude de pouvoir les céder à la banque centrale pour la valeur inscrite. Au total,  le bilan de la Banque centrale s’accroit en actifs carbone, actifs dont la contrepartie au passif est l’augmentation de la réserve monétaire des banques. Il est possible d’envisager des procédures semblables pour les infrastructures et autres investissements moteurs de la relocalisation.

On comprend immédiatement que de tels schémas supposent la stricte obéissance de la Banque centrale envers les décideurs de l’Etat Stratège. On comprend aussi que le système bancaire doit être largement contraint par ce même Etat[9]. On comprend enfin que nous entrons dans une véritable économie de l’offre qui,  par la hauteur de l’investissement nouveau financé par création monétaire,  génère un flux de revenus  propre à réanimer la croissance.

4 -  Cette politique proactive suppose la mobilisation d’une main d’œuvre nouvelle devant s’adapter aux métiers correspondants. Pour cela le premier impératif porte sur la réquisition de l’ensemble des fonds de la formation professionnelle, 35 milliards d’euros, souvent improductivement dépensés. La réallocation autoritaire des ressources devra devenir l’outil au service des investissements industriels et de protection de l’environnement. En particulier cela passe par moins de légéreté au profit de formations de complaisance et la mise en place immédiate de filières industrielles d'excellence.  Cela passera aussi par des contrats de formation et d’emploi avec sanction lourde en cas de non-respect par les parties signataires. Il est en effet urgent de mettre fin au gaspillage de la formation continue Cela passera enfin par la modération des nouvelles dépenses aux services à la personne dont le fonctionnement ne génère pas de rendements croissants.

 


 

[1] Les Echos du 10 septembre 2016.

[2] Selon Natixis.

[3] Toujours selon Natixis.

[4] Raccourcissement et renationalisation des chaines de la valeur permet aussi de diminuer l’évaporation fiscale qui résulte notamment des prix de transferts toujours contestables, et des facilités offertes par les paradis fiscaux.

[5] Il s’agirait bien d’un préfinancement donc un crédit puisque les sommes avancées au titre du redéploiement ne seront de fait remboursées que sous la forme des cotisations sociales nouvelles entrainées par la relocalisation.

[6] Précisons toutefois qu’avec une élasticité/prix à l’exportation d’environ 0,75, le changement de parité devrait entrainer un gain d’exportation développant la demande globale.

[7] Nous pensons ici en particulier au cas d’Alstom, mais aussi à toutes les industries de l’armement.

[8] « La monnaie entre dettes et souveraineté »- Odile Jacob- 2016.

[9] A cet égard on pourrait aller beaucoup plus loin et imposer une renationalisation complète de la monnaie dans le cadre de ce qu’on appelle le 100% monnaie. Dans une telle hypothèse la monnaie créée par la banque centrale est créditée au compte du Trésor qui revend et répartit ladite monnaie au sein du système bancaire.

 

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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 17:39

 

En réaction aux réflexions de nos collègues qui travaillent sur les questions monétaires dans le cadre du Programme de Nicola Dupont Aignan[1], je souligne les points suivants qui me paraissent fondamentaux :

1 On ne peut gagner des élections en affichant ouvertement la volonté de quitter l’euro. On peut le regretter mais c’est ainsi.

2 La « désobéissance » à l’UE par réquisition de la banque centrale inclut de facto l’évanouissement de l’article 123 du traité de Lisbonne.

3 La réquisition de la banque centrale française fait naturellement sauter l’Euro, mais ce n’est pas la France qui le fait sauter et c’est politiquement fondamental[2].

4 La barrière de la Lex Monetae sera naturellement contestée par des milliers de juristes, et c’est la raison pour laquelle je propose que la France s’engage sur un total respect des contrats, respect ancré sur un nouveau taux de change fixe[3].

5 Le respect des contrats supposera un financement par le Trésor, lui-même nourri par la banque centrale, au titre du dédommagement des non- résidents, lesquels seront payés en monnaie nationale.

6 Ce respect des contrats crée des « balances francs » contribuant à la diffusion de la monnaie nationale.

7 les non -résidents se trouvent ainsi protégés des éventuelles spéculations à la baisse de la devise française. Le maintien de la valeur ne passe pas par la vente de Francs mais par l’achat de marchandises françaises (consommation ou capital)

8 Le respect de tous les contrats doit logiquement permettre au taux de change fixe de « tenir », maintien bien évidemment aussi appuyé par un contrôle des changes et donc la fin de la liberté absolue de circulation du capital.

9 Le changement majeur ainsi engendré n’est crédible que si l’investissement appuyé par la réquisition de la banque centrale augmente dans des proportions immédiatement visibles par la population. La dette publique est sans importance, la hauteur de l’investissement est politiquement la seule variable fondamentale.

10 La création monétaire correspondante ne peut être fixée bureaucratiquement ( X milliards) mais dans les seules limites du possible déterminé par le plein emploi des facteurs, plein emploi à rétablir plutôt en termes de mois que d’années.

11 La France souveraine doit redevenir très rapidement la première puissance européenne.

Le premier point concernant la position des candidats sur l’euro est de loin le plus important et il faut avoir conscience que la monnaie européenne est anthropologiquement beaucoup plus qu’une monnaie, et qu’elle rejoint, dans l’imaginaire de nos sociétés, la position très enviable de Talisman[4].

C’est peut-être ce qu’à compris un candidat qui vient de se déclarer, Arnaud Montebourg, à Frangy le 21 Aout dernier. En liant son élection éventuelle à la présidence de la République à celui d’un « mandat non négociable, inflexible et irréfragable de dépassement des traités »[5] l’intéressé place la France dans une posture de désobéissance. Précisons d’ailleurs qu’il s’agit d’une posture de désobéissance y compris par rapport à la Constitution française laquelle dans son article 55 stipule que les Traités jouissent d’une autorité supérieure à celle des lois.

L’Euro n’est pas encore attaqué, pourtant, plus loin Arnaud Montebourg évoque un gouvernement économique de la zone euro, gouvernement sous contrôle d’un parlement démocratique pouvant contrôler les décisions de la BCE.

Bien évidemment le candidat n’entre pas dans les détails qui fâchent : Dans un parlement démocratique l’Allemagne deviendrait rapidement minoritaire, démograhie oblige, et donc elle serait amenée à céder sur le terrain de l’ordolibéralisme ce qui lui est constitutionnellement interdit et bien au-delà ce qu’elle ne peut politiquement accepter. Plus précisément on sait aussi que l’homogénéisation débouchant avec ce gouvernement économique ne saurait se contenter d’harmonisation sociale et fiscale, qu’en particulier la question des transferts[6] vers le sud sur une longue période resterait la condition nécessaire d’une authentique homogénéisation. Or ces transferts exigés par un taux de change complètement inadapté sont politiquement impossibles et surtout économiquement inenvisageables pour l’Allemagne.

Arnaud Montebourg ne peut évidemment parler de taux de change à l’intérieur de la zone sans bien sûr mettre en question la monnaie unique. Il est un candidat qui sans proposer la fin de l’Euro, propose des  mesures qui en tracent le chemin. Avec l’espérance que face à ces mesures l’Allemagne prenne la courageuse décision de claquer la porte….et de payer le prix – certes très élevé - d’une forte réévaluation de ce qui serait le Mark. On peut toutefois douter d’un tel schéma car l’éventuelle perspective de succès d’un tel candidat souverainiste serait probablement marquée par une spéculation gigantesque notamment sur la dette publique….qui ferait que les marchés engendrant la panique consacreraient aussi la débâcle électorale du candidat…..Il sera très difficile de sortir de la prison par voie démocratique.

De fait tous les candidats souverainistes à l'élection présidentielle; Nicolas Dupont Aignan, Marine Le Pen , Arnaud montebourg, Jean- Luc mélenchon, et sans doute d'autres encore se trouvent confrontés à la difficulté de s'attaquer frontalement aux vrais sujets.

On croyait jusqu’ici la démocratie porteuse le plus souvent d’un progrès. Il restera hélas à apprendre que dans la configuration de la monnaie unique elle est davantage porteuse de régression historique. Comment l’Europe saignée par l’euro pourra t’elle s’en débarrasser ? La question reste ouverte.

 

 

 

 

[1] Pensons en particulier à André-jacques Holbeke et Philippe Laurier

[2] http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/05/une-requisition-de-la-bce-au-service-des-zones-devastees-par-l-euro.html

[3] http://www.lacrisedesannees2010.com/article-les-conditions-d-un-demantelement-reussi-de-la-zone-euro-92063917.html

[4] http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/08/l-euro-le-talisman-qui-a-bientot-fini-de-detruire-l-union-europeenne.html

[5] Discours d’Arnaud Montebourg, Fête de Frangy-en Bresse- 21 aout 2016.

[6] http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/02/bien-comprendre-la-logique-devastatrice-de-l-euro.html

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 09:19

 

Résumé : La monnaie est fondamentalement d’essence politique, une caractéristique jamais dévoilée dans la plupart des manuels de sciences économiques. Elle fût historiquement l’arme essentielle de la construction des Etats, voici plusieurs milliers d’années, puis des Etats-Nations au 20ième siècle. Parce que fondamentalement politique, cette arme fût l’objet d’enjeux contradictoires dans la recherche, le maintien et la transformation de ce qu’on appelle la souveraineté. La fin du système de Bretton-Woods va enclencher un processus d’érosion par éloignement de l’arme monétaire de la main du peuple souverain. C’est l’Europe qui ira le plus loin dans ce processus d’éloignement avec une monnaie devenue idéologiquement un Talisman : l’Euro. La monnaie Talisman est devenue une arme de destruction massive du vivre ensemble européen.

Nous voudrions montrer dans ce chapitre que la monnaie est un marqueur fondamental de la forme de société dans laquelle on vit. En ce sens il ne serait pas idiot de s’exprimer en ces termes simplistes : « Dis-moi quel type de monnaie tu utilises et je te dirais dans quel monde tu vis ». Pour comprendre toute l’épaisseur de ce marqueur, nous interrogerons l’Histoire et verrons que la monnaie fut d’abord un instrument de construction des Etats et qu’elle est aujourd’hui devenue aujourd’hui un instrument de son affaissement. Avec en arrière-plan l’idée de souveraineté que l’on construit, puis que l’on détruit petit à petit en transformant l’outil monétaire. Et puisque derrière la souveraineté se cache l’enjeu fondamental de la démocratie, nous montrerons qu’un ordre démocratique ne peut se concevoir sans un certain type d’ordre monétaire en tant que condition nécessaire sinon suffisante.  Nous tenterons ainsi de montrer que les nations au 21-siècle ne pourront survivre que sur la base d’une restauration des pouvoirs monétaires aujourd’hui largement abandonnés.

  1. La monnaie comme outil de construction de la souveraineté

Si des formes monétaires sont apparues avant les premiers Etats il est aujourd’hui démontré que les constructeurs des dits Etats les ont façonnés aux seules fins de s’affirmer et se construire

  • La monnaie comme enfant du sacré et de l’Etat[1]

Les premières formes de ce qu’on appelle encore aujourd’hui la dette ne s’affichaient pas comme dette monétaire mais comme dette de vie envers une extériorité radicale : L’au-delà de la condition terrestre. Les dieux ont donné une vie qu’il convient de rembourser notamment par l’institution du sacrifice, institution que l’on rencontre dans toutes les sociétés dites primitives. Et bien évidemment quand on parle de dette de vie, il s’agit d’un patrimoine culturel et social que chaque sujet rencontre à sa naissance comme « capital avancé », simplement remboursé par des rituels sacrés dans lesquels on trouve l’institution du sacrifice.

Ce que l’on peut appeler le « Big Bang » des Etats, c’est-à-dire le temps de leur apparition est, de fait, l’accaparement par certains individus de la dette sacrée jusqu’ici engendrée par la communauté. Le Pouvoir étatique est ainsi une prise du pouvoir sur les vieilles religions primitives. De ce point de vue, et l’ethnologue est ici en désaccord avec le juriste, l’Etat est un phénomène de privatisation du capital culturel et social, c’est-à-dire l’extériorité de toute société. Autre façon de lire cette même réalité : le pouvoir politique est issu d’une prise de pouvoir sur la religion. Alors que le politique est une réalité qui jusqu’ici était inaccessible en raison de l’éloignement des hommes au regard des puissances de l’au-delà (tous sont démunis de ce pouvoir et les rapports entre les hommes sont dictés par l’au-delà), elle devient, par accaparement de cette puissance, une réalité tangible : des hommes vont dominer d’autres hommes.

Bien évidemment, la privatisation du sacré doit logiquement devenir privatisation de la dette de vie, et les hommes sont progressivement invités à devenir les débiteurs du pouvoir terrestre. La dette envers les dieux peut évidemment se poursuivre mais désormais elle s’accompagne d’une dette envers le souverain. En ce sens le « Big Bang » des Etats va aussi être une capture de la dette sacrée. Il en découle que logiquement l’endettement envers les Dieux deviendra progressivement un endettement croissant envers la puissance souveraine.

Cet endettement peut être encore de la dette de vie : dette de sang, esclavagisme, travail gratuit, mais aussi impôt, sous forme de prélèvements sur l’activité domestique ou économique, ou sous forme directement monétaire. En la matière, le signe monétaire retenu pour régler l’impôt ne peut être que choisi par le prince. Et le signe retenu est naturellement celui qui bénéficiera de la plus grande liquidité possible, une liquidité permettant au prince de régler ses propres dettes envers les autres princes avec lesquels il est en conflit, et celles envers les mercenaires qu’il emploie au titre des guerres qu’il entretient pour assurer son pouvoir et sa survie dans la communauté des puissants. Et quand on dit « puissants » on dit déjà « souverains », c’est-à-dire des individus qui n’acceptent pas de pouvoir « au dessus » c’est-à-dire de lois qui pourraient s’imposer à eux-mêmes. Le souverain est ainsi celui qui tout au plus peut accepter des règles de coordination sans jamais se soumettre à des règles de subordination.

Le motif de liquidité la plus grande nous fait comprendre que le signe retenu n’est probablement pas la monnaie virtuelle d’aujourd’hui, mais le métal précieux, lequel va s’imposer au terme d’une sélection : le métal précieux est le seul objet dont la liquidité est parfaite , acceptée par la communauté des puissants et aussi acceptée par des mercenaires qui ne pourraient pas se contenter de titres illiquides.

  • La monnaie dans la dialectique de l’économie et de la puissance souveraine

On comprend désormais que le prince, né d’un « coup d’Etat fondant l’Etat »[2] et sa puissance souveraine, s’intéresse de près à ces premières formes de banques centrales que sont les mines de métal précieux…et les « Hôtels des monnaies » qui en sont le prolongement. Le prince fonde ainsi ce qui est déjà le premier « circuit du Trésor »[3] : il crée ou tente de créer la monnaie, dont il fera un monopole du règlement de la dette de ses sujets envers lui, c’est-à-dire l’impôt. La monnaie qu’il crée lui sert de règlement de sa propre dette (ses dépenses), règlement dont la circulation, sera soumise à l’impôt.

Mais le prince peut être gêné dans l’affirmation de sa puissance et de sa souveraineté par une caractéristique essentielle de la monnaie : elle est outil du pouvoir et du règlement de la dette envers le prince, mais elle est aussi réserve de valeur…et à ce titre peut être thésaurisée. Un phénomène qui implique sa rareté et une lutte perpétuelle pour la vaincre. Parce que outil parfait de la liquidité, caractéristique qui la rend susceptible de faire circuler toutes les marchandises, elle est appréciée pour elle-même et donc possiblement stockée…ce qui vient gêner le pouvoir dès lors que celui-ci ne maitrise plus d’inépuisables mines de métal. Ce qui le gène aussi lorsqu’il est impliqué dans d’innombrables guerres très couteuses avec ses voisins. Par excellence concepteur et créateur de la liquidité , il peut lui-même entrer en position d’illiquidité et donc voir sa puissance érodée. L’histoire montre que l’ascension du politique et des Etats correspondants est faite de tentatives de contournements de ce qu’on peut appeler une véritable « loi d’airain de la monnaie »[4] : rendre la monnaie plus abondante par le biais de la dilution voire l’émission de papier, avec bien sûr les limites sociales de ce type de choix des souverains.

Cette faiblesse de la verticalité du pouvoir politique pourra être compensée par une coopération avec le monde horizontal de l’économie naissante. Car la monnaie, grande affaire du prince, est aussi celle des marchands et banquiers qui, eux aussi, se voient opposer la contrainte monétaire. Eux-aussi vont tenter de la contourner avec l’introduction de la lettre de change, avec la conversion des monnaies entre elles, etc. La montée de la puissance politique se nourrit de l’accroissement des recettes fiscales (la « dette » des « sujets » laquelle se nourrit de la montée de la puissance économique. L’intérêt du loup étant que les moutons soient gras, les princes ne s’opposeront pas à l’émergence des premières privatisations des monnaies : les banques vont émettre progressivement du papier non couvert intégralement par une base or. En contrepartie, les banquiers déjà mondialisés viendront réduire les risques d’illiquidité voire de solvabilité des princes dépensiers en achetant de la dette publique. Cette dernière et le taux d’intérêt qui lui sera associé, sont les marqueurs de la collaboration entre monde vertical déjà en difficulté et monde horizontal dont l’ascension ne fait que commencer. Le souverain ne peut plus vivre de la seule prédation sur ses sujets : il lui faut aussi solliciter des prêteurs.

Nous entrons ici dans les premières formes de délitement de la souveraineté : le monde vertical est amené à partager la souveraineté avec l’horizontalité marchande, un monde qui commence à capter la monnaie souveraine : des personnes privées vont émettre des signes monétaires qui emprunteront les marques de la puissance souveraine : dénomination, unité de compte, règles de monnayage, pouvoir libératoire. Le souverain - historiquement une personne privée accaparant et détournant l’extériorité d’une communauté humaine, à savoir la dette de vie - est amené à céder une part de l’outil de ce détournement/accaparement : battre monnaie sera de moins en moins un attribut de la souveraineté. L’Etat né hors marché n’est plus complètement « au dessus du marché ». Le monde du pouvoir avec ses règles de subordination (verticalité) doit, en particulier avec une dette publique portant intérêt, collaborer et parfois se soumettre au monde marchand et ses règles de coordination contractuelles (horizontalité).

Cet affaissement n’est pourtant pas linéaire et la verticalité pourra encore se manifester clairement lorsqu’il apparaitra que le monde financier et marchand ne peut se passer de la monnaie souveraine pour assurer le fonctionnement des affaires. Très simplement les différentes monnaies privées des banques ne peuvent assurer la circulation monétaire exigée par le développement des échanges marchands que s’il y a compensation entre les dites banques et donc une monnaie commune de règlement des dettes entre-elles, à savoir la monnaie  centrale définie par le souverain. Si les monnaies privées peuvent toutes se convertir en monnaie centrale définie par le prince alors elles sont convertibles entre elles et les règlements interbancaires sont assurés. En termes simples l’horizontalité ne peut s’épanouir qu’en s’appuyant par la verticalité. Cette dernière apparaitra sous la forme des premières banques centrales fin 17ième et surtout 19ième siècle. Ces dernières vont progressivement apparaitre comme instrument de disparition de la loi d’airain de la monnaie puisque les souverains peuvent trouver en elle un substitut aux mines d’or de jadis. Et peut-être même davantage car à l’inverse de la mine toujours limitée, la monnaie légale émise peut l’être de façon illimitée si le pouvoir est capable, notamment en raison de circonstances historiques, d’imposer le cours forcé et l’inconvertibilité des billets en métal précieux.

En la matière, la France avec sa longue histoire l’érigeant en Etat-Nation, sera l’une des premières à engendrer un pouvoir plaçant sa banque centrale au sommet d’un système bancaire hiérarchisé[5]. Il suffira de nationaliser ensuite cette banque centrale pour l’arrimer au Trésor et réinventer ce qui avait fait le succès du prince au moment de la construction des premiers Etats : le souverain Français, désormais peuple souverain, va devenir le principal émetteur de monnaie… et une monnaie retournant vers le peuple souverain par le biais de ce qu’on a appelé le « circuit du Trésor ».

La dette publique de jadis, elle-même, marqueur de l’affaissement de souveraineté, perd grandement de sa signification puisque les dépenses publiques reviennent vers le Trésor (comme jadis les pièces d’or revenaient vers le souverain) en raison de l’obligation de nombreuses institutions financières de déposer leurs ressources sur un compte du Trésor. Plus clairement les déficits publics viennent gonfler la liquidité de la plupart des institutions financières, organismes de crédits, Poste, Banques, etc, lesquelles ont l’obligation règlementaire de déposer tout ou parties de ces liquidités sur un compte du Trésor.

Ce retour de la verticalité est très net pour le système bancaire soumis à ce qu’on a longuement appelé la règle des « planchers des bons du Trésor[6] ». Les banques ne sont pas des correspondants du Trésor et ne sont pas soumises à l’obligation d’y déposer leurs liquidités, par contre elles ont l’obligation journalière de convertir une partie de leurs liquidités en achats de bons. Et un achat dont le prix – le taux -est fixé directement par le Trésor. Sans doute peut-il exister un déficit et une dette publique, mais celle-ci est hors marché. Nous sommes dans la verticalité du peuple souverain et non dans l’horizontalité de l’ordre marchand. Très simplement le capitalisme a pignon sur rue mais il ne peut se métastaser en financiarisation généralisée et se trouve contenu dans le périmètre de l’économie réelle. Le peuple souverain reste souverain et se trouve protégé de l’émergence d’une inondation faisant de l’Etat une instance non souveraine car « en dessous du marché ». Plus clairement encore, l’Etat ne risque ni l’illiquidité ni à fortiori l’insolvabilité. Il n’a donc pas besoin d’être noté par des agences comme c’est le cas aujourd’hui.

Bien évidemment cette phase historique, de culture très française, se paie d’une répression financière dont il faut comprendre le mécanisme. L’épargne n’est pas alimentée par une dette publique qui vient s’ajouter aux profits financiers de l’économie réelle. C’est dire qu’elle n’est alimentée que par le canal des titres privées (actions et obligations des entreprises). Situation très contraire à celle du 19ième siècle où la dette publique dite perpétuelle alimentait une foule de rentiers[7]. Situation très contraire également à celle constatée jusqu’aux « quantitatives easings » puisque la dette publique est devenue matière première de nombre de produits financiers soumis aux règles de l’horizontalité marchande[8]. Cette situation n’est évidemment pas bien vécue par des épargnants dont le nombre s’élève avec la croissance économique des trente glorieuses. Elle n’est pas non plus bien vécue par le système financier dont le périmètre d’activité est très étroit[9]. Elle correspond toutefois au choix de l’Etat-Nation devenu démocratique.

Si l’on dresse le bilan d’une très longue période qui va du « big-bang des Etats »- il y a plusieurs milliers d’années- jusqu’à la financiarisation d’aujourd’hui, on peut constater que la monnaie est d’abord un objet politique. A ce titre elle est un enjeu fondamental pour des forces à priori opposées -ce qu’on a appelé la verticalité face à l’horizontalité – mais toutefois soumises à une certaine conjonction des contraires. La loi d’airain de la monnaie est la faiblesse historique du souverain et cette loi ne sera efficacement combattue qu’à un stade relativement tardif de la souveraineté démocratique, non celle de l’Etat-nation, du 19ième mais plutôt celle de la seconde moitié du 20ième siècle.

Il semble pourtant que nous rétablissons depuis une trentaine d’années la vieille loi d’airain de la monnaie laquelle nous entraine vers la fin de l’Etat-nation souverain et démocratique.

  1. La monnaie comme outil de déconstruction de la souveraineté.

Une façon de détruire la souveraineté démocratique est de retirer au peuple souverain le choix du taux de change.

  • Le taux de change n’est plus un choix politique mais un prix.

On sait que la fin du système monétaire de Bretton Woods[10] va engendrer une grande période d’instabilité. Les taux de change étaient définis et défendus par les Etats qui s’engageaient à ne pas les modifier dans la limite de 1% autour de la parité retenue. Aux banques centrales- sur injonctions des Etats - de défendre les parités par achat et vente de devises. Face aux difficultés engendrées par la disparition du système de Bretton Woods, les Etats se concertent et acceptent à la conférence de la Jamaïque en 1976 de se retirer du champ de la définition des taux de change. Ce qu’on appelait déjà les taux de changes flottants, donc des taux – c’est-à-dire des prix décidés par le marché.

Cette perte de souveraineté en appelle bien d’autres et de façon quasi automatique avec en fin de parcours la mise des « Etats sous le marché » donc la fin du principe de souveraineté et de démocratie qui lui est intimement attaché.

Le cours des monnaies   devient ainsi un gigantesque marché au profit de l’explosion d’un capitalisme financier. Parce que la monnaie n’est plus un objet politique défini par le souverain elle devient une marchandise instable au bénéfice de la finance. Ce n’est plus le politique qui va sécuriser la valeur des marchandises internationales, mais la finance qui devra construire des produits de couverture donc des produits financiers chargés de sécuriser cette même valeur. Et les produits de couverture seront d’autant plus efficaces dans leurs fonctions que les intervenants sont nombreux y compris des acteurs très éloignés de la réalité du terrain qu’ils sont censés protéger. Il va logiquement en découler une croissance des produits financiers beaucoup plus rapide que la croissance des flux de marchandises réelles elle- même.[11]

Bien évidemment se trouve associée à cette « dépolitisation de la monnaie », la libre circulation des capitaux et donc la fin de toute forme de contrôle des changes, avec toutes ses conséquences en termes de libéralisation de la finance, la montée des Hedge Funds, le développement de la banque universelle, celui des sociétés de Trading, le fantastique développement des activités de marché au sein des banques, la fortune des agences de notation….mais aussi et il s’agit de la contrepartie d’une automutilation de la puissance souveraine, l’apparition d’Etats « interdits bancaires » en raison du principe général d’indépendance des banques centrales.

  • L’indépendance des banques centrales

Il s’agit d’un point fondamental. Lorsque la verticalité l’emporte sur l’horizontalité, les banques centrales, privées ou publiques, sont investies d’une mission de service public et interviennent en tant qu’instrument de politique monétaire décidée par le souverain. Plus traditionnellement encore elles gèrent, mêmes privées, les dettes publiques en ce qu’elles sont grosses acheteuses des titres financiers émis par les Etats. La FED ou la Banque Centrale d’Italie, parmi tant d’autres étaient dans ce cas. Le Système de Bretton Woods avait très largement mis en avant le caractère public des Banques centrales du monde et ce quelles que soient leurs caractéristiques institutionnelles et juridiques. La fin du système libère ces banques d’une contrainte internationale mais en même temps d’une contrainte nationale puisque le cours des monnaies devient simple prix de marché.

Simplement l’indépendance des banques centrales est d’une portée autrement considérable pour nombre de questions essentielles.

Les premières banques centrales dépendantes des Etats donnaient à ces derniers de gros avantages dont la possibilité d’en faire de continuelles endettées envers eux. En effet, en leur donnant l’ordre d’abonder les comptes des Trésors correspondants et en transformant ces abondements en « avances non remboursables[12] » les banques centrales étaient partiellement devenues l’équivalent des citoyens soumis à l’impôt[13]. D’où l’idée que la notion de dette publique comme fardeau n’avait guère de sens, une dette publique par ailleurs rognée par l’inflation.

L’indépendance est, de ce point de vue, une rupture radicale à l’échelle quasi-planétaire. Désormais, la dette publique fait l’objet d’un marché, et les Trésors sont de fait « interdits bancaires » en ce qu’ils ne peuvent emprunter à la banque centrale dont ils sont pourtant clients en qualité de titulaires d’un compte figurant au passif des dites banques[14]. Les effets en sont considérables. Il faudra tout d’abord assurer un service de la dette auprès d’épargnants qui au-delà des titres privés pourront acquérir des créances sur les Etats. De ce point de vue le passage à l’indépendance des banques centrales élargit le périmètre des épargnants et des rentiers, tout en rétablissant la loi d’airain de la monnaie au détriment des Etats. Plus important est que désormais toute production monétaire devient la contrepartie d’une dette et le poids de l’intérêt gonfle avec chaque émission monétaire. Corrélativement les banques centrales dites indépendantes se fixent des objectifs de stabilisation des prix ce qui est favorable aux créanciers donc aux rentiers et défavorables aux débiteurs dont bien sûr les Etats. Et puisque les titres financiers sont ainsi protégés de l’inflation, toute activité humaine pourra au nom de la liquidité immédiate se financiariser.

On comprend ainsi que l’indépendance des banques centrales est un fait politique majeur : les Etats-nations sont invitées à disparaitre au sein d’un marché en mondialisation. Le peuple souverain disparait dans les entrelacs de ce que nous avons appelé les « autoroutes de la mondialisation ». Désormais l’idée invraisemblable de faillite des Etats endettés fait son chemin dans les médias et on parle même de banques centrales qu’il faudrait recapitaliser en cas d’insolvabilité des Etats.[15] Non seulement les peuples souverains sont amenés à être inondés par le marché mais ils pourraient  aussi s’y engloutis.

Il était toutefois possible d’aller beaucoup plus loin encore dans le passage à la souveraineté limitée et à la naissance d’Etats engloutis dans la finance de marché : après avoir créé les autoroutes de la mondialisation il sera question d’en supprimer les péages avec la naissance de la monnaie unique européenne.

  • Une monnaie sans Etat mais pas sans souverain.

Le comble de la dépossession, voire de la désintégration des Etats-nations fut l’abandon des monnaies nationales en Europe au profit de la monnaie unique. Déjà l’asymétrie créée par la libre circulation du capital face à l’immobilité relative du travail avait largement concouru à l’élargissement de l’éventail des rémunérations. Mais la monnaie unique, en interdisant de fait les transferts entre zones excédentaires et zones déficitaires va aggraver dans de très importantes proportions la dispersion des rémunérations, et plus encore celle des statuts, aussi bien entre Etats qu’à l’intérieur des Etats.

Les taux de change, outils maitres des Etats-nations, ayant disparu il n’y a plus de limite à la croissance du surplus des compte courants allemands. En contrepartie, la Grèce ayant perdu la protection des taux de change ne peut plus connaitre de butoir au déficit de ses échanges courants. La logique de son « développement » se borne aux simples échanges assurés par la grande distribution qui en retour assure la vraie désertification économique du pays.

Ces problèmes d’excédents et de déficits, sont légions à l’intérieur des espaces des vieux Etats nations et les transferts porteurs de rééquilibrage ne soulèvent aucune difficulté au sein d’une communauté nationale dont l’Etat central assure une certaine qualité du vivre ensemble. Mais les transferts sont impensables à l’échelle de l’Europe où la solidarité ne va pas de soi. Dès lors la solution est ce qu’on appelle les suicidaires dévaluations internes, le plus souvent non démocratiquement décidées, qui accroissent les inégalités et l’effacement des Etats- providence dans les pays dont le déficit est comprimé par la règle monétaire nouvelle.

Curieuse situation où la monnaie qui était l’outil efficace de construction de la souveraineté devient l’agent de sa destruction et de la mise sous tutelle d’anciens Etats-Nations. La nouvelle monnaie est dépourvue de peuples souverains et ces derniers en sont la victime avec toutefois une exception : le peuple souverain allemand qui sans être propriétaire de la monnaie unique en est le grand bénéficiaire ce qui le mute en peuple impérial malgré lui.

Parce que la monnaie unique désarme les politiques souveraines, parce qu’elle engendre des passagers clandestins, elle détruit petit à petit les espaces de solidarité et créent des clivages majeurs nourris de spécialisations difficilement supportables dans la durée : trop d’usines en Allemagne, trop d’immobilier en Espagne, trop de fonctionnaires en France, trop de clientélisme en Grèce, etc.  Ces spécialisations sont inappropriées en ce que certaines engendrent des gains de productivité ( Industrie) et d’autres pas (fonction publique) d’où des divergences de plus en plus massives que l’on ne plus corriger avec l’arme du taux de change mais avec les seules réformes dites structurelles[16] imposées par un pouvoir qui surplombe les Etats-nations . Désormais dans ces Etats l’exercice de la démocratie se trouve limité puisque le résultat du vote ne peut aller contre l’injonction des réformes structurelles.

La résolution de la crise de 1929 s’était durablement établie dans la construction d’Etats-Providence » porteurs du vivre ensemble des sociétés salariales qui se sont mises en place. Ces constructions utilisaient en particulier l’arme monétaire encore souveraine, une souveraineté marquée par la désignation politique des constituants de la monnaie et le contrôle des banques centrales. L’arme monétaire- durant toute la période des trente glorieuses- permettra aux Etats de créer de l’homogénéisation en particulier par la construction d’immenses classes moyennes.

La séparation de l’arme monétaire des mains des peuples souverains déclenche aujourd’hui l’effritement des Etats- providence dans une société qui reste encore salariale. Les Etats, en particulier ceux qui sont allés le plus loin dans cette séparation, perdent ainsi le pouvoir de fabriquer de l’homogénéisation. Un pouvoir source de forte légitimité politique. L’avenir est ainsi fait de désagrégation du lien social, d’illégitimité croissante des pouvoirs en place, d’un sauve qui peut dans le communautarisme ou dans un individualisme consumériste et festif forcené. Les plus démunis en « capital social » pouvant ajouter au délitement par l’exercice de la violence comme simple fin.

Dans l’Union Européenne et en particulier sa zone euro qui est le cœur du délitement généralisé, la solution n’est pourtant pas simple. Peu de forces politiques ont pris conscience que l’Euro tel qu’il fut construit est le catalyseur essentiel des forces de la décomposition. Parce que devenu Talisman la monnaie unique est respectée voire vénérée. Comment mettre fin au règne du sacré ?

 


[1] On pourra se reporter ici à « Regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir » Jean Claude Werrebrouck , in Economie Appliquée, tome LXVI-N°3- septembre 2013, pages 149-177. On pourra également se reporter sur l’excellent ouvrage de Michel Aglietta : « La monnaie entre dette et souveraineté », Odile Jacob,2016.

[2] On reprend ici la célèbre expression de Pierre Clastres dans son ouvrage : « la société contre l’Etat, Recherches d’anthropologie politique’, Minuit, 1974.

[3] Expression que l’on doit à Bloch-Lainé. Cf son cours à l’IEP de Paris : « Le Trésor Public. Introduction générale ». Cf également : François Block-Lainé et Pierre de vögue : « Le Trésor Public et le mouvement général des fonds, PUF, 1960.

[4] Cf Jean Claude Werrebrouck : « La loi d’airain de la monnaie » in Medium , Janvier-février-mars 2013, pages 101-119.

[5] La Banque de France est fondée par Bonaparte en 1800 et se voit immédiatement octroyée un monopole de l’émission pour la région parisienne.

[6] Règle instituée à partir d’octobre 1948.

[7] A cette époque le service de la dette correspondait à 25% des charges de l’Etat

[8] En particulier les 18 spécialistes en valeurs du Trésor d’aujourd’hui ne pouvaient jusqu’à une époque très récente proposer que des prix élevés aux adjudications de l’Agence France Trésor (Bercy), car ces prix devaient « produire » la rentabilité financière de nombre de produits, et des produits qui ne seraient pas achetés si la rentabilité n’était pas suffisante.

[9] Il faut bien comprendre que dans ce type de dispositif la puissance de création monétairee , ce qu’on appelle le multiplicateur du crédit, est particulièrement faible ce qui nous fait penser que le souverain l’est pleinement par le type de circulation monétaire qu’il entend faire respecter ;

[10] Le système mis en place en 1944 disparait au terme de la déclaration du Président Nixon le 15 aout 1971.

[11] Aujourd’hui le marché des changes concerne chaque jours  environ 5500 milliards de dollars, soit 20 fois le montant des biens et services réellement échangés. Jacques de la Rosière vient de prendre récemment conscience des conséquences de la conférence de la Jamaïque : « « On a sous-estimé à l’époque la portée de l’effondrement du système de Bretton Woods. On a vu à l’usage combien le flottement des monnaies a encouragé le laxisme budgétaire et monétaire dont les effets cumulés nous écrasent aujourd’hui. Comment imaginer qu’un tel régime de liberté incontrôlée puisse être compatible avec une coopération économique mondiale et avec la stabilité du système financier. Bien que trop rarement dénoncé, cet enchaînement de conséquences de la décision d’août 1971 est à mon sens à l’origine de nombre des déséquilibres structurels d’aujourd’hui » In : « 50 ans de crises financières », Odile Jacob, 2016.

[12] Ce qui était le cas français jusque 1973 et ce qui était le cas général lors des guerres du 20ième siècle

[13] Il va sans dire que la réduction de la loi d’airain de la monnaie ainsi obtenue n’était pas sans risques puisque la planche à billets correspondante n’était efficace qu’en cas de sous -utilisation de facteurs de la production et aussi  dans les limites du seuil de confiance des citoyens.

[14] C’est ce que nous avons appelé le passage au « mode marché » de la gestion de la dette publique. Cf ici Jean Claude Werrebrouck ; « Banques centrales, Indépendance ou soumission, un formidable enjeu de société », Yves Michel, 2013

[15] Les énormités en la matière que l’on trouve dans la presse même spécialisée sont aussi le fait de choix politiques car effectivement il fut déjà décidé, dans le tumulte de la crise financière de recapitalise la BCE en 2010. Même le monde académique, qui pourtant sait que la notion de capital social d’une banque centrale n’a strictement aucun sens, s’est plié à ce type de désinformation.

[16] Ces réformes dites structurelles concernent essentiellement le cout du travail qu’il faut déprécier (dévaluation) interne puisque la dépréciation externe (taux de change) n’est plus une arme souveraine.

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Published by Jean Claude Werrebrouck - dans Zone Euro
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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 10:06
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